Fiona Kidman, Albert Black

« Tandis que les incendies éclataient chaque année à Belfast, on mettait des livres au feu du haut en bas de la Nouvelle-Zélande. La police courait d’une librairie à une autre, envahissait les bibliothèques de prêt et s’abattait sur les petites crèmeries de quartier qui avaient en stock quelques éditions de poche, raflant au passage des livres et des bandes dessinées. »

Nouvelle-Zélande, 1954 : le gouvernement fait brûler les livres subversifs qui incitent les jeunes (surtout les filles, bien sûr) à la débauche, et rétablit la peine de mort. A cette même époque, la méfiance est grande envers les immigrés, écossais ou irlandais venus avec un billet de bateau à 10 livres chercher du travail dans ce pays neuf. Des emplois, ils en trouvent, mais pour ceux qui tôt ou tard finissent par avoir le mal du pays, le retour n’est pas au même tarif !
En attendant, garçons et filles fréquentent les bars, s’amusent au son du juke-box et des musiques à la mode. C’est ainsi que vit Albert Black, surnommé Paddy, jeune irlandais de vingt ans débarqué quelques mois auparavant. Après avoir été hébergé par une veuve sympathique dans la région de Wellington, il décide de trouver un emploi mieux rémunéré à Auckland, mais fait aussi des rencontres qui vont peser sur sa destinée.

« Les lumières sont toujours allumées dans les couloirs de la prison , une lueur glauque fluorescente qui se faufile par le judas des portes, si bien qu’au plus profond de la nuit, il est impossible d’être soulagé par l’obscurité clémente. »

Voici un livre, je ne dis pas un roman puisqu’il s’agit de personnages réels et de faits survenus dans les années cinquante en Nouvelle-Zélande, voici un livre donc qui m’a complètement accaparée, ce qui est difficile ces derniers temps. Il se montre aussi prenant qu’un roman policier, tout en brassant bon nombre de thèmes forts. Que ce soit le mal du pays ressenti par Paddy, la panique morale du gouvernement néo-zélandais dans ces années-là, la justice et les médias qui condamnent avant de juger, la peine de mort, chaque sujet est étudié avec toutes ses facettes, et jamais plaqué sur le texte.
Je ne connaissais pas l’autrice, mais j’ai le sentiment qu’elle s’est investie à fond dans l’écriture de ce livre. Tout en respectant l’exactitude des faits, elle a réalisé un très beau travail d’écriture, que la traduction a bien rendu, et tout au long du livre, j’ai apprécié la manière de raconter, en passant d’un personnage à un autre, en retournant parfois en Irlande, en mettant en scène chaque témoin, chaque intervenant du procès.
J’ai pensé à d’autres livres, De sang froid de Truman Capote ou L’inconnu de la poste de Florence Aubenas, mais la comparaison n’était pas en faveur de ce dernier. Albert Black, peut-être parce qu’il se réfère à un fait-divers plus ancien, tient beaucoup mieux la route, c’est une très belle convergence entre des thèmes forts, une écriture engagée et une structure intéressante.

Albert Black de Fiona Kidman, (This mortal boy, 2018), éditions Sabine Wespieser, avril 2021, traduction de Dominique Goy-Blanquet, 347 pages.

Antoine Desjardins, Indice des feux

« La vie non plus, elle comprend rien à la mort. »

La première nouvelle est frappante, elle fait partager le quotidien d’un adolescent hospitalisé en oncologie, dans une ville noyée par la pluie. Son monologue dans un québecois débridé, inventif, formidable, lui va fort bien, mais les autres textes reviennent à une langue plus classique. Un couple s’interroge sur l’extinction des baleines, un grand-père s’éteint mais lègue son amour des arbres, un jeune homme très brillant quitte la voie tracée par sa famille pour une vie toute simple, un ivrogne croise un coyote après une nuit de beuverie, un jeune garçon explore le bois proche de chez lui, une femme observe la disparition des oiseaux de sa commune… Les thèmes se rejoignent, mais les personnages varient, de tous âges et de tous milieux, et leurs points de vue ne sont bien évidemment pas les mêmes.

« Nos chemins, aujourd’hui, se séparent temporairement pour que l’existence que je me souhaite puisse advenir. Un jour, Je vous reviendrai. Je te le promets. A savoir quand, toutefois, rien n’est moins sûr. Qui peut prédire la trajectoire d’un ruisseau encore à naître ? »

J’avais repéré dès l’hiver dernier ce recueil de nouvelles, aux éditions de la Peuplade que je suis de près. Le thème général de l’écologie, réchauffement climatique, extinction des espèces et destructions diverses dues à l’activité humaine insatiable, le tout en sept nouvelles, voilà qui me parlait. Et je n’ai pas été déçue !
Les textes sont assez longs pour bien installer les personnages, ressentir leurs désarrois et leur peurs ou partager leurs batailles pour l’environnement. L’écriture m’a beaucoup plu sans que je ressente de décalage ou d’incompréhension, comme cela m’arrive parfois avec les romans québecois. Quelques termes de franglais sont regroupés dans un lexique à la fin, mais nul besoin de s’y référer sans cesse, le sens général est limpide. Mais surtout, j’ai aimé l’adroit mélange entre amour de la nature et humanité : il ne s’agit pas de mettre l’humain en accusation, mais de consigner les moments de prise de conscience et l’évolution possible, quoique pas toujours probable, des comportements individuels.
Je conseille donc ce livre à tous les lecteurs amateurs de nouvelles, ou soucieux d’écologie, ou encore friands de littérature québecoise. Quant à moi, je vais le garder précieusement !

Indice des feux d’Antoine Desjardins, éditions La Peuplade, 2021, 350 pages.

Repéré chez Ariane, Delphine-Olympe et Fanny.

Québec en novembre, c’est chez Karine et Yueyin.


Maggie O’Farrell, Hamnet

« Cet enfant là, dans le ventre d’Agnes, va tout changer pour lui, le délivrer de cette vie qu’il déteste, de ce père auprès duquel il ne peut plus vivre, de cette maison qu’il ne supporte plus. »

Imaginez-vous, sans qu’elle soit nommée, la petite ville de Stratford-upon-Avon à la fin du XVIème siècle. Un garçon de onze ans parcourt les rues, affolé, à la recherche de quelqu’un qui puisse venir en aide à sa sœur jumelle brusquement malade. Il sait que son père est à Londres, mais sa mère, ses grands-parents, sa tante, devraient être dans les environs. Sa mère est partie récolter des herbes qu’elle utilise pour soigner autour d’elle, mais cette fois, elle est prise au dépourvu par la maladie. Ce petit garçon qui court est Hamnet, autre forme du prénom Hamlet, qui deviendra connu des années plus tard.
Parallèlement à cette quête, d’autres chapitres reviennent sur la rencontre de sa mère, Agnes, avec son père, jeune précepteur plus doué pour la poésie que pour le métier de gantier que son propre père, personnage acariâtre et autoritaire, aimerait lui transmettre. Le mariage entre eux ne va pas de soi, le gantier possède un vieux contentieux avec la famille de la jeune fille, et cela semble indépassable.

« Elle aimerait pouvoir séparer les brins, revenir à la toison avant qu’elle ne soit laine, remonter le chemin jusqu’à cet instant, car alors elle se lèverait, tournerait son visage vers les étoiles, vers les cieux, vers la lune, et les supplierait de changer le cours de l’histoire, de faire qu’une autre issue lui soit proposée, par pitié, par pitié. »

Je ne sais pas si je dois m’en réjouir ou en être désolée, pour vous qui ne lisez que des avis enthousiastes, mais j’enchaîne ces derniers temps de très bonnes lectures. Pourtant, en ce qui concerne Maggie O’Farrell, je ne suis pas vraiment une inconditionnelle. Ses romans, sans me déplaire, m’ont laissée assez mollement disposée à son égard et j’ai même trouvé franchement ennuyeux Assez de bleu dans le ciel,.
Cette fois, tout m’a plu : j’ai beaucoup aimé découvrir, de manière romancée, mais le plus proche possible de la réalité, la jeunesse et la vie de famille de Shakespeare, jamais nommé dans le roman, sauf ainsi : le fils, le précepteur, le mari, le père. La difficulté à s’abstraire d’une famille pesante, la maladie, l’amour fraternel, la douleur du deuil, sont des thèmes rendus passionnants par l’auteure, tout en les replaçant bien dans leur époque. J’ai apprécié le XVIème siècle tel qu’il est décrit, de manière vivante, vraisemblable, presque picturale. Les effets de style basés sur la scansion s’adaptent parfaitement à l’histoire. La véracité des personnages et mon intérêt pour les sujets traités ont fait le reste.
Et surtout, j’ai aimé le très beau portrait de femme, un personnage pas vraiment conforme aux conventions de son temps, à côté duquel le mari, le père, l’écrivain, l’acteur de théâtre, semble finalement un peu pâle.

Hamnet de Maggie O’Farrell (2020), éditions Belfond, avril 2021, traduction de Sarah Tardy, 360 pages.

Les avis de Cathulu, de Hélène et Mumu. Seule Nicole est un peu mitigée.
D’autres parmi vous l’ont-ils lu ?


Nicolas Mathieu, Rose Royal

« À distance, il était difficile de lui donner un âge, mais elle conservait une silhouette évidente, une élasticité d’ensemble qui ressemblait encore à de la jeunesse. Ses jambes, surtout, restaient superbes. Sur son passage, le flux automobile fut pris d’une hésitation, une ride dans l’écoulement de 18 heures, et un barbu en Ford Escort klaxonna pour la forme. Mais Rose ne l’entendit pas »
Rose comme le prénom de la femme de cinquante ans, héroïne de cette novella de quelques soixante-dix pages et Royal comme le nom du bar qu’elle fréquente soir après soir, pour y retrouver sa grande copine, et boire quelques verres en attendant on ne sait trop quoi… enfin, si, peut-être une rencontre, comme celle d’un homme éploré, un soir, bouleversé par l’accident dont son chien a été victime. Elle le revoit, il lui semble différent des autres hommes qu’elle a rencontré depuis son divorce, ils vont faire un bout de chemin ensemble. Peut-être.

« Un homme et une femme, ce qui se fait de plus banal, de plus nécessaire, une femme et un homme qui se tenaient la main et croyaient se comprendre. Il n’en faut pas plus pour faire un couple »
Alors, ai-je retrouvé le plaisir de lecture de Leurs enfants après eux et Aux animaux la guerre ? Oui, incontestablement, dans cette première nouvelle dont j’ai raconté le début en quelques lignes, et dans le deuxième texte, La retraite du juge Wagner, qui va raconter une amitié improbable et pas dépourvue de risques. Les deux nouvelles ont des points communs, la Lorraine, la solitude, l’alcool, une arme. Et les deux sont noires et bien tournées, en empathie avec les personnages, séduisantes par la lucidité mise à détailler les chemins que les vies prennent. En peu de mots, juste ce qu’il faut, et ça fonctionne vraiment à merveille.

Rose Royal de Nicolas Mathieu, éditions Actes Sud, Babel, mai 2021, 140 pages.

Callan Wink, Courir au clair de lune avec un chien volé

« Il continua à courir. La lune au-dessus de sa tête, difforme et toute de guingois, semblait près de se décrocher du ciel pour s’écraser sur les rochers. Ce serait une bonne chose. Un univers de ténèbres dans lequel il pourrait enfin se fondre. »
Ce qui frappe tout d’abord dès les premières lignes de Callan Wink, c’est le style ! Et j’ajouterais la traduction, puisque ces phrases qui sonnent si juste, qui disent tant de choses en si peu de mots doivent forcément un peu au traducteur.
La première nouvelle, au titre mystérieux, voit un jeune homme courir nu au clair de lune avec le chien qu’il a libéré de son propriétaire. Malheureusement, il s’agit d’une sorte de malfrat local, et lui et son sbire poursuivent le libérateur. Dans une autre nouvelle, un homme revient chaque année à la reconstitution de la bataille de Little Big Horn, et y retrouve aussi une femme. Un jeune garçon est tiraillé entre son père et sa mère, un jeune ambulancier cherche quoi faire de sa vie, un professeur manquant de motivation passe ses vacances loin de chez lui, dans un ranch plutôt insolite, une veuve se demande si elle doit affronter son beau-fils vindicatif…
Des textes denses et prenants où il est question des choix que l’on fait et de leurs conséquences, dans des situations qui peuvent sembler quotidiennes mais qui cachent à coup sûr une rupture, un déménagement, un deuil… « Les cartons. Déménager, mourir, se séparer. Tous les drames de l’existence sont marqués par ces maudites boites cubiques et leur horrible couleur marron. »


« Il déballait alors son sandwich et buvait une bière en contemplant les stries anarchiques sur les parois de grès du canyon et en inventant des existences aux quatre hommes qu’il avait tués. »
Avouez qu’un auteur capable d’écrire de telles phrases mérite toute notre attention, non ? En général, lire des nouvelles demande plus de concentration que lire un roman, mais la satisfaction retirée est plus grande, si des liens se créent entre les textes, qui permettent de repérer des thèmes ou des préoccupations chers à l’auteur. Ici, ce que montrent bien les dialogues, ce sont certaines formes d’incompréhension, au sein d’un couple, d’une famille… La nature et la vie animale sont des thèmes qui reviennent également, on sent qu’ils concernent l’auteur, et je n’ai pas manqué non plus de me délecter des paysages et de l’atmosphère brute du Montana.
Après ces neuf nouvelles, noires, mais avec une forme de sensibilité qui fait qu’elles gardent une certaine lumière, les romans m’ont semblé tout à coup bien plats, et tellement étirés en longueur… Entre Raymond Carver et Jim Harrison, un jeune auteur à découvrir et à suivre de près !

Courir au clair de lune avec un chien volé de Callan Wink (Dog run moon, 2016) éditions Albin Michel, 2017, traduction de Michel Lederer, 304 pages, sorti en poche.

Dans le cadre de Mai en nouvelles (à retrouver chez Electra et Marie-Claude), nous avons fait lecture commune avec Ingannmic, Miss Sunalee, Krol, Une Comète, je noterai ici les liens de leurs billets.

Bernardine Evaristo, Fille, femme, autre

« les frères et sœurs n’avaient qu’à parler pour eux-mêmes
pourquoi était-ce à lui de les représenter, d’assumer ce fardeau qui ne pouvait que le freiner ?
les individus blancs ne sont tenus que de se représenter eux-mêmes, pas toute une race »

Elles sont douze, douze femmes de 19 à 93 ans, presque toutes noires ou métisses, femmes ou sans genre défini, hétéro ou homosexuelles, qui apparaissent les unes après les autres, à la suite d’Amma. Amma est dramaturge, elle monte une pièce de théâtre à Londres, pièce sur les dernières Amazones du Dahomey. Elle réussit enfin à faire le théâtre qu’elle a toujours eu envie de faire, celui qui parle de femmes noires, qui fait fi de la suprématie blanche mâle.
On croise ensuite Dominique, qui s’engagera dans une histoire d’amour toxique, Carole la femme d’affaires et Bummi sa mère, femme de ménage, Shirley qui enseigne à des collégiens, Penelope qui ne connaît pas ses parents, Megan qui devient Morgane, et d’autres encore.
Bernardine Evaristo, auteure britannique d’une soixantaine d’années qui est pour la première fois traduite en français grâce au Man Booker Prize reçu en 2019, imagine la vie de douze femmes britanniques, donc, car il s’agit d’un roman, n’imaginez pas autre chose.
Chacune de ces femmes ressent, plus ou moins, le besoin d’affirmer son identité, d’aller à l’encontre des préjugés, de combattre souvent le racisme, le sexisme, et le plus souvent les deux à la fois. Certaines ont vécu des moments très difficiles, d’autres ont rencontré des personnes, hommes ou femmes, qui les ont aidé à avancer. L’action n’est pas seulement contemporaine, les plus âgées des femmes font remonter des souvenirs d’époques révolues et permettent au lecteur de voir la situation évoluer, en bien ou en mal. La diversité des situations ne conduit pas du tout vers une succession de thèses ou de cas de figures figés. Au contraire, une grande chaleur émane de ces portraits !

« Mum a travaillé huit heures par jour comme salariée, a élevé quatre enfants, tenu son foyer, veillant à ce que le dîner du patriarche soit sur la table tous les soirs et ses chemises repassées tous les matins
pendant ce temps il était dehors en train de sauver le monde
sa seule tâche ménagère consistant à acheter la viande du déjeuner du dimanche chez le boucher – variation banlieusarde du chasseur-cueilleur »


Et la forme, alors ? Les chapitres se succèdent sans donner l’impression de lire des nouvelles, car les protagonistes sont liées entre elles, et reviennent toujours à un moment ou à un autre. Les descriptions sont très vivantes. J’ai l’impression que c’est une manière de présenter des personnages qu’on retrouve souvent dans les romans anglais, qui consiste à les décrire par leurs actions et par leurs discours, plutôt qu’à transcrire leurs pensées intimes. En tout cas leurs actions montrent de fortes femmes, à l’esprit aussi acéré que la langue.
Quant au style lui-même, avec une quasi absence de points et de majuscules et de nombreux retours à la ligne, on pourrait penser à des vers libres, c’est d’une grande liberté en tout cas, mais parfaitement lisible. Cette forme particulière peut déconcerter mais pour moi n’a pas été du tout un frein dès lors que l’intérêt pour les personnages s’est éveillé, c’est-à-dire très rapidement. La forme et le fond se complètent et se renforcent l’un l’autre, et procurent un véritable plaisir de lecture !

Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo, (Girl, woman, other, 2019) éditions Globe, 2020, traduction de Françoise Adelstain, 471 pages.

Les avis d’Antigone, de Mes pages versicolores et de Sylire (qui pensait qu’il me plairait. Bien vu !)

Nadia Nakhlé, Les oiseaux ne se retournent pas

« Les oiseaux
ne se retournent pas.

Ils partent.

Exilés au cœur léger,
Âmes vagabondes,
Qui filent à travers les ombres.

Ils partent. »
Les grands-parents d’Amel ont pris une décision douloureuse : leur petite-fille de douze ans doit partir, quitter leur pays en guerre. Elle devient Nina, troisième enfant d’une famille d’amis qui part pour l’Europe. Mais elle se trouve séparée d’eux à la frontière.
Bacem fuit aussi la guerre, ce rêveur solitaire préfère la musique au combat. Ils feront une partie du chemin ensemble.

« La vérité est comme les étoiles. Elle n’apparaît que dans la nuit obscure. » Khalil Gibran
Repérée chez Aifelle et trouvée aussitôt dans les nouveautés à la médiathèque, quelle chance ! J’ai été happée dès les premières pages par le dessin, le noir et blanc rehaussé de touches de rouge, d’or, de bleu ou d’émeraude.
La grande réussite est d’avoir raconté une histoire réaliste d’exil, vue à hauteur d’enfant, enfant qui garde une part d’innocence malgré les nombreuses recommandations de ses grands-parents, d’avancer, de ne pas montrer ses peurs, de ne donner sa confiance à personne. Ensuite d’avoir mêlé ce récit d’exil à des éléments plus proches du rêve, les oiseaux, la musique, la poésie, qui reviennent entre les pages.
Les illustrations sont magnifiques, des pleines pages ou des cases plus conventionnelles, des arabesques blanches sur noir, des paysages et des visages, tout concourt à en faire un roman graphique exceptionnel. Et pour moi, un coup de cœur incontestable !



Les oiseaux ne se retournent pas de Nadia Nakhlé, éditions Delcourt, mars 2020, 224 pages.

Joe Meno, Prodiges et miracles

« Ce dernier dit une prière puis recouvrit l’oisillon de deux pelletées de terre. Vraiment pathétique, songea Jim, détournant le regard du visage de son petit-fils. Il percuta soudain que c’était cela, c’était cela qui n’allait pas avec le pays, le monde, aujourd’hui : voilà ce qui arrivait quand on cessait de voir les choses naître, vivre et mourir. »
C’est un plaisir de commencer l’année avec un roman qui opère la synthèse admirable de tout ce que j’aime en littérature : une histoire forte et prenante, des personnages auxquels je m’attache tout de suite, une écriture qui sort du commun sans pour autant me plonger dans la perplexité. Au bout de dix pages, déjà charmée par le style, je me demandais ce qu’il pourrait bien advenir de prodigieux ou de miraculeux à la famille composée de Jim, Deirdre et Quentin, respectivement grand-père, fille et petit-fils. Manifestement, cette famille vivant dans l’Indiana dans les années 90 tenait ensemble par habitude plus que par attachement réciproque : un grand-père, ancien du Vietnam, bougon et dépassé par l’attitude d’une fille à fleur de peau et constamment sous l’emprise de substances diverses, un petit-fils de seize ans renfermé et presque asocial. Ajoutons à cela des difficultés économiques croissantes que seul Jim semblait percevoir, et vous aurez le portrait complet de cette famille.
Heureusement les mots de Joe Meno ont réussi assez souvent à m’arracher un sourire alors même que la situation semblait éminemment triste, et à me faire réfléchir, grâce à l’ouverture des pensées des personnages sur un monde plus vaste que leur univers étriqué.

« Revenant à lui, le grand-père regarda la jument qui clignait des yeux, pensive. À la vue de ces paupières grises qui se soulevaient en frémissant, de ces longs cils de poupée, difficile de ne pas songer à ces choses que vous auriez pu accomplir, ces choses que la peur vous avait empêché de réaliser, ou celles perpétrées à votre grand regret. C’était une sorte de seconde chance, cet animal. Flattant l’encolure du cheval, il tâcha de rêver une vie meilleure pour lui-même, pour le garçon, pour les deux. »
Deux événements viennent bouleverser la relation du grand-père, Jim, et de Quentin son petit-fils : le brusque départ de Deirdre et l’arrivée encore plus inattendue d’un cheval, une magnifique jument blanche.
D’autres personnages malveillants vont apparaître et semer le désordre à un moment où il ne fallait pas grand chose pour perturber le duo formé par le grand-père et le petit-fils. S’en suivra un parcours mouvementé… Je vous conseille au passage de ne pas lire la quatrième de couverture du poche qui en raconte beaucoup trop à mon goût. Ce livre est présenté souvent comme un roman policier, ce que je nuancerais : le roman d’initiation s’y mêle au suspense, l’introspection au roman noir, avec de petites touches d’humour et beaucoup d’humanité. J’avais commencé il y a quelques années Le blues de la harpie sans accrocher, je pense tout lire de l’auteur maintenant ! Et tant pis si je me répète, la langue, qui entrelace le terre-à-terre et la poésie, y est pour beaucoup, elle magnifie le récit, et, chose peu habituelle, je suis même allée lire les premières pages en anglais pour comparer à la traduction : verdict, j’ai adoré les deux !
J’ai été complètement sous le charme de cette histoire très forte, des personnalités de Jim Falls et de son petit-fils, ainsi que de la présence du magnifique cheval blanc qui va modifier le cours, pas très drôle, de leur vie, et donner un sens nouveau à leur relation.

Prodiges et miracles de Joe Meno (Marvel and a wonder, 2015) éditions Agullo, 2018, Livre de Poche, 2019, traduction de Morgane Saysana, 432 pages.

Merci à Krol pour m’avoir donné grande envie de (re)découvrir Joe Meno. Alex (Mots à mots) et Ingannmic sont séduites aussi.

Joseph O’Connor, Le bal des ombres

« La pièce en était au troisième acte lorsqu’il entra. Dehors rugissait l’orage. Trempé, frigorifié, il ne put trouver sa place dans le noir, aussi resta-t-il debout dans l’allée, près du premier rang. Les éclairs étincelaient à travers les hautes fenêtres du théâtre – qui, comme beaucoup de salles anciennes, avait jadis été une église. Le public foudroyé était bouche bée.
Henry Irving s’arrêta au milieu d’une scène et les toisa d’un air lugubre, les yeux rouges dans la lumière des becs de gaz. »
Fiction autour des vies de l’auteur de Dracula mésestimé de son vivant, l’Irlandais Bram Stoker, ainsi que des acteurs de théâtre Henry Irving et Ellen Terry, ce roman propose une plongée dans une époque fascinante, l’Angleterre dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.
J’ai trouvé le roman formidable dès les premières pages, craignant toutefois que l’enchantement cesse. En effet, jusqu’alors, je n’avais pas trop aimé Joseph O’Connor dans ses romans historiques : léger ennui avec L’étoile des mers et vraie déception avec Muse, alors que j’avais adoré ses romans à l’atmosphère plus contemporaine.
Rien de tel cette fois, l’immersion dans les coulisses d’un théâtre londonien est totale, c’est une parenthèse merveilleuse. Le très sérieux Bram Stoker y était régisseur, bras droit du « Chef » Irving, personnage des plus fantasques. L’actrice Ellen Terry a fréquenté souvent les planches du Lyceum. Entre les trois figures du roman s’est jouée une grande histoire d’amitié, très certainement, d’amour, peut-être, qui a été, comme le suggère Joseph O’Connor, un des moteurs de la création de Dracula.

« Il est important de se maintenir à flot, les yeux braqués sur l’horizon, toujours. Le passé est un fou qui se noie ; lancez-lui une corde, il vous entraînera avec lui. »
Je ne saurais énumérer tout ce qui m’a plu dans le roman, les passages émouvants avec Mina, vous verrez qui elle est, drôles avec Oscar Wilde, légers avec Ellen Terry, torturés avec Bram Stoker, amers avec Florence, son épouse… La multiplicité des thèmes, des points de vue, des supports de récit est quelque chose que je n’aime pas toujours dans un roman, l’artificialité y pointe parfois son nez, mais pas ici !
J’ai lu que la dernière partie avait parfois été jugée trop longue, mais pour moi, il est indispensable de retrouver deux des personnages dans leur vieillesse et certaine scène de la salle des ventes n’aurait pu être négligée. Bref, tout m’a plu, de la forme au fond, et surtout la forme d’ailleurs, ce qui est la marque d’un texte qui va rester. Je repars avec des images formidables, nées de l’imagination de Bram Stoker lorsqu’il se rend dans les combles du théâtre pour s’y isoler et écrire, comme lorsqu’il surplombe la ville et imagine Londres vidée de ses habitants par une épidémie, ou qu’il tremble en imaginant derrière chaque quidam Jack l’Eventreur. Outre ce personnage de sinistre réputation, on croise dans le roman, parmi d’autres, Oscar Wilde ou Walt Whitman, et les rencontres sonnent toujours tellement juste qu’on est là, parmi eux, sur les planches du Lyceum, dans un train ou une taverne. On assiste également à des événements de la fin d’un siècle au début d’un autre, des prémices de l’impression de photographies aux manifestations des Suffragettes.
Je crains de ne pas réussir à vous montrer à quel point ce roman est splendide et foisonnant, faisant passer en quelques lignes du sourire aux yeux embués… Quelle fantastique re-création, elle m’a procuré une semaine de lecture en apesanteur !

Vous pouvez voir Ellen Terry photographiée par Julia Margaret Cameron dans ce billet sur la photographe. (C’est la jeune femme en robe blanche et les yeux clos). Des photos de Bram Stoker ou Henry Irving se trouvent aussi facilement sur la toile…

Je partage les avis de LadyDoubleH, Nicole et Eimelle.

Le bal des ombres de Joseph O’Connor (Shadowplay, 2019) éditions Rivages, janvier 2020, traduction de Carine Chichereau, 462 pages.

Livre sorti de ma PAL ancienne (plus de six mois) : retrouvez l’Objectif PAL chez Antigone.

Sue Hubbell, Une année à la campagne

uneanneealacampagne« Pendant ces douze années, j’ai appris qu’un arbre a besoin d’espace pour pousser, que les coyotes chantent près du ruisseau en janvier, que je peux enfoncer un clou dans du chêne seulement quand le bois est vert, que les abeilles en savent plus long que moi sur la fabrication du miel, que l’amour peut devenir souffrance, et qu’il y a davantage de questions que de réponses. »
Il existe des livres dont la lecture se doit de tomber à un moment donné. Je n’aurais pas eu l’idée de lire Une année à la campagne il y a deux ou trois ans, mais son moment est arrivé, pendant le confinement, en ville, alors que je m’apprête à m’installer de manière permanente à la campagne dans quelques semaines. Je ne pouvais donc qu’être intéressée par le témoignage de Sue Hubbell, biologiste qui, à la cinquantaine, part s’installer avec son mari dans une région assez reculée du Missouri, les monts Ozark. Ils décident ensemble de devenir apiculteurs, et lorsque son mari la quitte, Sue continue seule l’exploitation de centaines de ruches, et la responsabilité de dix-huit millions d’abeilles ! Ce n’est pas une mince affaire, dans un endroit isolé, au bout d’un chemin à peine carrossable, que de mener à bien cette exploitation, tout en s’initiant à la menuiserie, la culture potagère et la mécanique. Sa seule limite est qu’elle ne réussit pas à tuer des animaux, et continue d’acheter la viande emballée en supermarché (c’est très américain) sans même réussir à élever des poulets pour les consommer.

« Si jamais tu apprends ce qui fait processionner les chenilles processionnaires, ajouta-t-il, je t’en prie, éclaire ma lanterne. Elles obéissent peut être au même mobile que ceux qui affrontent les embouteillages du dimanche, regardent la télé ou votent républicain. »
Ce qui est surtout passionnant dans cette année répartie sur cinq saisons, du printemps au printemps suivant, ce sont les observations de l’auteure sur la nature, et notamment sur les animaux qui vivent aux alentours ou dans sa ferme. Elle les respecte et aime à connaître tout de leurs modes de vie, que ce soient des bruants ou un lynx, ou encore une recluse, des mocassins d’eau ou des invités moins sympathiques comme des blattes. Sa connaissance parfaite du nom des plantes s’avère aussi, contre toute attente, très intéressant. Les relations humaines ne sont pas pour autant absentes de sa vie, elle reçoit de nombreux visiteurs, s’intéresse à ses voisins, se documente sur la construction d’un barrage sur la rivière qui traverse son terrain, retrouve chaque année des anciens combattants qui campent au bord de la rivière.
L’humour qui parcourt ces pages se marie bien avec l’érudition, et les anecdotes quotidiennes avec les réflexions sur la nature, sa complexité, ses ressources. Un livre qui fait du bien, à lire et à garder pour y piocher des inspirations et des encouragements !

Une année à la campagne de Sue Hubbell, (A country year : living the questions, 1999), éditions Folio, 2019, traduction de Janine Hérisson, 260 pages.

Les avis de Dominique, Hélène, Keisha, Mumu dans le bocageD’autres parmi vous l’ont-ils lu ?