littérature Amérique du Nord·mes préférés·rentrée automne 2017

Colson Whitehead, Underground Railroad


undergroundrailroadRentrée littéraire 2017 (10)
« Pour son dernier jour aux champs, elle fora furieusement la terre comme si elle creusait un tunnel. Au travers, au-delà, c’est là qu’est le salut. »
Dès les premières lignes, le lecteur sait que Cora va s’enfuir avec Caesar, de la plantation de coton où elle est esclave. C’est le milieu du XIXème siècle, les planteurs ont depuis longtemps perfectionné les moyens de garder les esclaves, et de leur ôter toute velléité de s’enfuir, par la fatigue extrême, le manque de communication entre eux, les rumeurs terribles, la peur… Pourtant, la mère de Cora a disparu un jour, alors qu’elle-même n’avait que onze ans, sans lui dire adieu, et elle n’a jamais été rejointe. Caesar pense donc à Cora pour fuir avec lui, elle lui portera chance, sans doute. C’est tout en sobriété, en retenue, que Colson Whitehead dresse le tableau de la vie d’esclave en Géorgie. La fuite va avoir lieu, au long du « chemin de fer souterrain » réseau réel d’abolitionnistes qui viennent en aide aux esclaves au risque de leur vie, réseau de caches et de transports des plus discrets.

« Dès qu’ils sortaient de la plantation, les nègres apprenaient à lire, c’était un vrai fléau. »
Le récit de la fuite de Cora, de Géorgie en Caroline du Sud, puis en Caroline du Nord, du Tennessee à l’Indiana alterne avec les portraits, plus brefs, d’autres personnages, du chasseur d’esclaves à l’abolitionniste, à la mère de Cora. Ces portraits affinent le propos, nuancent et cernent mieux comment l’esclavage et la propriété illégale des terres sont conjoints à l’esprit même de l’américain blanc, qui n’est autre que l’ancêtre des suprématistes blancs actuels. Ridgeway, à la poursuite de Cora, va revenir sur le devant de la scène plusieurs fois, et d’autres personnages tout aussi ignobles vont croiser la route de la toute jeune fille, qui a heureusement des ressources et s’est créé une carapace qu’on pourrait croire de froideur, mais que faire d’autre sinon devenir folle ?

 

« Elle chassa une nouvelle fois la plantation de son esprit. Elle y arrivait mieux, désormais. Mais son esprit était rusé et retors. Des pensées qu’elle n’aimait pas du tout s’insinuaient par les bords, par-dessous, par les failles, par es lieux qu’elle pensait avoir aplanis. »
Chaque état traversé a ses propres lois, sa manière de traiter les Noirs, et les états qui ont aboli l’esclavage ne sont malheureusement pas des havres de paix, tant s’en faut. J’avais lu beaucoup sur la conquête des droits civiques au XXème siècle mais pas tant que cela à propos de l’esclavage, de la violence raciste des états du sud, ni du courant abolitionniste venu du nord au XIXème siècle. Les différences entre la Caroline du Nord et la Caroline du Sud sont particulièrement éclairantes, le grand danger à être abolitionniste et à aider les esclaves en fuite, ou même les affranchis, est tout à fait bien mis en avant par l’auteur.

« Après une accalmie dans les arrestations de Blancs, certaines villes augmentèrent la récompense pour qui livrerait des collaborateurs. Les gens se mirent à dénoncer des concurrents en affaires, de vieux ennemis intimes ou de simples voisins. »
Le tableau dressé fait froid dans le dos, et pour ce faire, le style est fluide, ne cherche pas à faire d’effets, et s’il a quelques singularités, rien ne fait pas obstacle à la lecture. Toutefois, il dérive parfois vers un style mi poétique mi elliptique, qui m’a fait passer à côté de quelques phrases. Je les ai lues et relues, et pourtant j’ai eu l’impression que leur signification m’échappait. Rien qui n’ait freiné mon enthousiasme, j’aime bien qu’un texte résiste un peu, pas trop, et je le répète, le style et la traduction m’ont semblé en parfaite osmose avec le sujet. Quant à avoir mêlé un chemin de fer imaginaire à des faits réalistes, cela ne m’a pas gênée du tout. C’est une bonne manière de mettre un peu de distance avec l’inhumanité des situations.
En évitant volontairement le romanesque, les situations trop attendues, l’auteur a parfaitement réussi à faire de l’histoire de Cora celle de tous les noirs d’Amérique, et à écrire un texte fort et inoubliable, qui va rester en bonne place dans ma bibliothèque !

Underground Railroad de Colson Whitehead (The Underground Railroad, 2016) éditions Albin Michel (août 2017) traduit par Serge Chauvin, 416 pages, prix Pulitzer de littérature 2017.

Si Ariane n’est pas convaincue et Hélène un peu mitigée, c’est un grand roman pour Cathulu, Dominique, Jérôme ou Laure. J’oublie certainement des lecteurs, mais le fait que ce roman ait été beaucoup lu et vu ne devrait pas vous en détourner.
Pour mon défi « 50 état
s, 50 romans », je le note pour le Tennessee… (la carte est plus lisible en suivant le lien)
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littérature Amérique du Nord·mes préférés·rentrée automne 2017

Ron Rash, Par le vent pleuré


parleventpleuréRentrée littéraire 2017 (5)
« J’attends un homme qui m’a menti pendant quarante-six ans. »
C’est l’été 1969, deux frères profitent de quelques moments de liberté accordés par leur grand-père, l’homme sévère qui les élève à sa manière, sans que leur mère ait grand-chose à dire, pour aller à la pêche au bord de la rivière. Ils y rencontrent Ligeia, jeune fille venue de Floride, libérée et insouciante. Pensez, la jeune fille a vécu dans une communauté ! Pour les deux frères, c’est un monde nouveau qui s’ouvre, surtout pour Eugene, le plus jeune. Bill, son aîné de deux ans, est fiancé, et se voit réaliser le projet grand-paternel, devenir chirurgien.
Quarante-six ans plus tard, des ossements sont retrouvés dans la Tuckaseegee, et Eugene repense au départ précipité de Ligeia, comment son frère avait dit l’avoir raccompagné à l’arrêt de bus…

« À San Francisco, le Summer of love, l’été de l’amour, a eu lieu en 1967, mais il a fallu deux ans pour qu’il atteigne le petit monde provincial des Appalaches. Sur l’autoroute, en février, on a aperçu un hippie au volant d’un minibus bariolé, un événement dûment signal par le Sylva Herald. Sinon, la contre-culture était quelque chose qu’on ne voyait qu’à la télévision, tout aussi exotique qu’un pingouin ou un palmier nain. »

Depuis 2010, et la première participation de Ron Rash aux Quais du Polar, j’ai lu tous ses romans traduits en français, et j’ai même en cours un recueil de nouvelles en anglais, superbe, mais que (dira-t-on) je savoure… Je n’ai donc pas raté ce dernier roman, prudemment emprunté en médiathèque, parce qu’il m’avait semblé que quelques avis manquaient d’enthousiasme.
Un été de l’adolescence, deux frères que tout oppose, une naïade disparue, une enquête très tardive, les ingrédients sont bons, mais il faut y ajouter le style de Ron Rash pour en faire un très bon roman. Pas un polar, non, même si une révélation finale apportera des réponses attendues, mais surtout le roman d’une relation fraternelle biaisée dès l’enfance par un grand-père qui place ses attentes dans un seul de ses petits-fils : il deviendra chirurgien. L’autre est gaucher, il le laisse magnanimement choisir une autre voie, mais la vie d’Eugene ne sera qu’une suite d’échecs, là où son frère réussit en tout. Et entre eux, il existe toujours cette ombre jetée par l’été 1969. Il va falloir pourtant que plusieurs décennies plus tard, ils réussissent à en parler.
Formidable Ron Rash, qui parvient à passionner avec une histoire assez classique, et des jeunes filles disparues au bord de l’eau, qui, de Bondrée à Summer, ne manquent pas dans la littérature ces derniers temps… La relation entre les deux frères, notamment à la période contemporaine, mais aussi les premiers émois adolescents, la vie dans une petite ville des Appalaches, tout est passionnant à lire sous sa plume, et avec une très belle traduction également. Je le conseille sans restriction, alors que j’étais restée un peu sur ma faim avec Le chant de la Tamassee.

Par le vent pleuré, de Ron Rash (The risen, 2016) éditions du Seuil (août 2017) traduit par Isabelle Reinharez, 200 pages.

Les avis de Daphné, Eimelle, Eva et Krol.

littérature Europe du Sud·mes préférés·nouvelles·rentrée hiver 2017

Jaume Cabré, Voyage d’hiver

voyagedhiver« Mais le destin est ainsi : il ne raconte pas toute l’histoire, seulement le fragment qui lui convient et, afin de vous induire en erreur, il cache le reste avec un petit rire équivoque. »
J’ai enfin lu un livre de Jaume Cabré ! Mais pas le tant vanté et tant admiré Confiteor, que je crains tellement qu’il m’attend depuis presque deux ans ! Non, j’ai trouvé un recueil de nouvelles du grand auteur catalan sous une couverture qui ne pouvait que me faire de l’œil, et j’ai bien fait de me laisser tenter.
Voyage d’hiver est composé de quatorze nouvelles dont l’auteur a écrit plusieurs versions sur presque vingt ans, versions dont il dit dans la postface qu’il n’était pas vraiment satisfait jusqu’à ce qu’il leur trouve des correspondances, des connivences, des thèmes communs. La version définitive met donc légèrement l’accent sur ces coïncidences, et c’est un vrai plaisir de lecture !

« Promets-moi que… dans vingt-cinq ans -il regarda sa montre-, le 13 décembre à midi… nous nous retrouverons devant le tombeau de Schubert. »

Quatorze nouvelles qui m’ont toutes séduites à leur manière, « L’espoir entre les mains » a presque réussi à me faire pleurer avec son histoire de prisonnier qui attend des lettres de sa fille, le formidable « Deux minutes » rappelle un album pour enfant où tout s’enchaîne et pourtant fait appel à l’intelligence du lecteur avec sa fausse simplicité. Le Voyage d’hiver de Schubert revient à plusieurs reprises dans les nouvelles, ainsi qu’un tableau de Rembrandt, comme autant de clins d’oeil, mais nul besoin d’être un fin connaisseur en art ou en musique pour apprécier.

« Après cette expérience sensationnelle, j’ai parcouru tous les musées d’Oslo à la recherche d’autres non-tableaux. J’en ai trouvé trois ou quatre qui m’ont rendu très heureux. »
Ce sont des nouvelles à chute, ce qui est un peu à l’écart des modes, mais fonctionne bien quand l’écriture est à la hauteur. Drôles, émouvantes ou machiavéliques, ces nouvelles laissent une grande place à la musique, à la littérature et à l’art, et sondent les profondeurs de l’âme humaine en quête du mal ou de la bonté qui s’y cachent. Elles s’enchaînent en changeant de lieux et d’époques, mais sans égarer le lecteur. Bref, j’ai adoré ce recueil, et maintenant, je pense pouvoir profiter des longues soirées d’hiver pour m’attaquer enfin à Confiteor !

Voyage d’hiver de Jaume Cabré, (Viaje de invierno, 2014) éditions Actes sud (février 2017) traduit du catalan par Edmond Raillard, 304 pages.

Les billets d’Alex mot à mots et Noukette


Les bonnes nouvelles du lundi c’est ici
bonnenouvelle

littérature France·mes préférés·rentrée hiver 2016·sortie en poche

Vincent Message, Défaite des maîtres et des possesseurs

defaitedesmaîtres« La ville est grande, ça ne s’oublie pas. Elle envahit le ciel à coup de passerelles piétonnes entre les tours, le barrent de voies ferrées tendues au-dessus des rues et des canaux, elle oppose au désir de lignes droite ses collines couvertes de parcs, de cités-souricières, d’usines en ruine, elle creuse partout, en réparation maladroite et insuffisante de ses erreurs, des tunnels pour relier des quartiers que sépare la largeur brutale des autoroutes. »
Il est des livres qu’on ne remarque pas trop lorsqu’ils sortent en grand format, dont ni le titre ni la couverture ne donnent envie d’aller voir de quoi il retourne. Et puis quelques avis font leur chemin, et la sortie en poche permet de réparer l’inattention et de découvrir enfin de quoi il s’agit.
Dans un monde quelque peu postérieur au nôtre, si peu, Malo se rend compte en rentrant un soir de son ministère à son appartement qu’Iris a disparu. Il s’inquiète jusqu’à ce qu’il apprenne que la jeune femme a été conduite à l’hôpital après un accident avec délit de fuite. Iris aurait besoin d’une greffe, et Malo n’a que quelques jours pour essayer de la sauver. Jusque là, on ne connaît rien des rapports exacts entre les deux personnages principaux, et la suite va mener d’étonnements en découvertes.

 

« Les chiffres non plus ne leur disent rien. Quoique beaucoup passent l’essentiel de leurs journées à les établir avec précision et à construire des scénarios probables, on continue de tenir pour des excités ou des doux rêveurs ceux qui jugent certains chiffres alarmants et qui voudraient en tenir compte en demandant à tous de réformer leur conduite. »

Une dystopie qui nous projette dans un futur plus ou moins proche, et peut-être possible, et qui est, en même temps, une réflexion sur les rapports de force entre différents groupes humains, une fable sur le rapport de l’homme et de l’animal, le danger de la surconsommation, les ravages de l’élevage industriel et de l’abattage à la chaîne, et en même temps une histoire d’amour… J’applaudis sans réserve à l’agencement parfait du roman qui permet de faire passer des réflexions plus qu’intéressantes, tout en happant le lecteur avec l’histoire et le suspense qui en découle. C’est une de mes lectures les plus enthousiasmantes depuis un bon bout de temps !

« Il y a, pour résumer, trois catégories d’hommes : ceux qui travaillent pour nous ; ceux qui s’efforcent de nous tenir compagnie ; ceux que nous mangeons. »
J’ajoute que le style est la preuve qu’il n’est pas besoin d’en faire trop, d’en rajouter dans l’originalité ou les effets pour être efficace. Je ne vois vraiment pas quelle restriction je pourrais émettre, j’ai été tout simplement saisie par le contexte, la justesse des constats sur notre société autant que l’imagination qui permet de créer une évolution aussi plausible qu’effrayante au monde qui est le nôtre. Tout cela sans qu’à aucun moment je n’aie l’impression que l’auteur énumère des faits ou énonce une thèse. Certaines scènes vraiment saisissantes me resteront longtemps, et ce roman va rejoindre mes romans d’anticipation favoris qui ne sont pas si nombreux que ça.

Défaite des maîtres et des possesseurs de Vincent Message (Seuil, 2016) paru en poche en Points (2017) 238 pages.

Les avis d’Aifelle, Keisha, Krol, Noukette, Papillon et Sandrine.

Objectif PAL 2017, pour le mois d’août.
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littérature France·mes préférés·rentrée automne 2016

Alexis Michalik, Edmond

edmond« Nous sommes à Paris, en décembre 1895.
Il y a cinq ans, l’Eole de Clément Ader s’est brièvement envolé. Le mois dernier, un train roulant trop vite est tombé dans la rue par la fenêtre de la gare Montparnasse. »
Ce soir-là, au théâtre de la Renaissance, Sarah Bernhardt joue une pièce en vers d’un jeune auteur, Edmond Rostand. Ce n’est pas franchement une réussite, les spectateurs s’ennuient… Pourtant le célèbre acteur Coquelin demande une pièce à Edmond, une pièce en trois actes, de préférence une comédie, pourquoi pas avec un duel ? Et dans un délai de quelques jours à peine ! J’avais grande envie de voir ou à défaut, de lire Edmond, pièce d’Alexis Michalik après Le cercle des illusionnistes et Le porteur d’histoires. (lu en bande dessinée)

« Alors, votre pièce ? Comédie ? Tragédie ? Vous avez deux minutes. »
La pièce est particulièrement dynamique, les péripéties s’enchaînent qui semblent à tout moment devoir empêcher Edmond Rostand de créer son Cyrano. Cela en dit beaucoup sur le processus de création, de manière un peu fantaisiste, mais qui sait, peut-être pas si éloignée que ça du réel processus d’écriture ? L’histoire d’amour platonique entre Edmond, qui est marié à Rosemonde, et la jolie Jeanne, lui inspire ainsi les magnifiques vers de la scène du balcon…

« C’est une romantique, tu lui fais un vaudeville. Il faut la faire rêver, lui dire des belles choses, abandonner la prose. Passe aux vers. »
Cette pièce est absolument délicieuse à lire, (et pourtant je ne suis pas trop adepte de la lecture de pièces de théâtre) grâce aux multiples trouvailles, et aussi à l’occasion qui est donnée au lecteur, qu’il connaisse par cœur, ou très imparfaitement, la pièce de Rostand, d’en retrouver les grandes lignes, les scènes-clefs, les répliques inoubliables. Ce doit être des plus réjouissants à voir, avec les lieux qui changent sans cesse, et les nombreux personnages qui entrent, sortent, s’interpellent, discutent en aparté… En attendant l’occasion de la voir, vous pouvez faire comme moi, et vous délecter de ces trois cent et quelques pages !

Edmond, d’Alexis Michalik, éditions Albin Michel (2016) 320 pages

Les avis de Karine http://moncoinlecture.com/2017/03/edmond-alexis-michalik/ et d’Yv http://www.lyvres.fr/2016/09/edmond.html

littérature Amérique du Nord·mes préférés

Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube

etoilesseteignent« C’était sentir tes poils se hérisser lentement à l’arrière de ton cou quand un ours se trouvait à quelques mètres dans les bois et avoir un noeud dans la gorge quand un aigle fusait soudain d’un arbre. C’était aussi la sensation de l’eau qui jaillit d’une source de montagne. Aspergée sur ton visage comme un éclair glacé. Le vieil homme lui avait fait découvrir tout cela. »
Un garçon de seize ans, plus à l’aise dans les forêts du cœur du Canada que dans les villes, se rend à cheval dans la petite ville industrielle où vit son père. Le jeune Franklin connaît peu Eldon, son père, leurs rares rencontres demeurent des souvenirs malheureux, mais il sait qu’il est alcoolique, très malade et que c’est sans doute la dernière occasion de partager quelques moments avec lui et d’en savoir plus sur ses origines. Élevé par un vieil homme qui lui a tenu lieu de père et de mère, Franklin parle peu, mais juste, et, tout en renvoyant à son père quelques vérités bien senties, il accepte de l’accompagner pour ce qui risque d’être son dernier voyage.

« Il y avait des traces dans la terre au bord du sentier : des chevreuils, des ratons laveurs, des mouffettes, des lapins et l’empreinte soudaine, téméraire et distincte d’un lynx. Il leva les yeux vers son père pour la lui montrer, mais il était effondré sur la selle, le menton contre la poitrine et il l’appela. »
Disons-le sans détours, j’ai, dès le début et jusqu’au bout, été sous le charme de ce roman. Il touche à la fois par les magnifiques pages d’évocations de la nature, par le caractère des héros qui pourtant ne s’expriment que de manière mesurée et sans se perdre en détails superflus, par l’histoire qui n’a rien de compliqué non plus. J’ajouterai que même la construction progresse de façon assez classique, avec des retours sur le passé au fur et à mesure que le père et le fils voyagent, et que le père décide de parler enfin. Plus que la structure, c’est le rythme qui est fascinant, qui semble aller au gré de la nature ou de l’avancée du cheval, tantôt lent et grave, tantôt bref et sauvage. La modification constante des sentiments du garçon envers le père qui l’a abandonné, les récits et les rencontres au cours du voyage, qui contribuent à resserrer des liens infimes, tout cela provoque l’éblouissement. D’un sujet aussi triste faire un roman aussi lumineux est remarquable !
Le thème des origines y est traité d’une manière rare, c’est vraiment une très belle découverte, comme Le chemin des âmes de Jospeh Boyden il y a quelques années. Dire que Richard Wagamese a écrit d’autres romans, et que seul celui-ci est traduit en français. Espérons que d’autres suivront !

Les étoiles s’éteignent à l’aube (Medicine walk, 2014) de Richard Wagamese, traduction de Christine Raguet, éditions Zoé (avril 2016)

Les avis d’Electra, Folavril, Sabine et Sandrine.
Livre tiré de ma pile à lire pour le challenge Objectif PAL ! 
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littérature Amérique du Nord·mes préférés·non fiction·projet 50 états

Dan O’Brien, Wild idea

wildidea« J’ai su qu’il y aurait dans mon avenir au moins une tentative de rétablir l’équilibre des grandes plaines. Et que les bisons en feraient partie. »
Dan O’Brien est écrivain et professeur, il a travaillé comme saisonnier dans le domaine de la biologie, à la réintroduction d’oiseaux dans les Grandes Plaines du Dakota du Sud. Lorsque plus tard, il s’installe dans un ranch, il imagine réintroduire des bisons sur ses terres, une espèce massacrée par l’homme blanc dans la seconde moitié du XIXème siècle, par goût du sport ou pour décimer les Indiens, jusqu’à ne plus laisser qu’un millier d’individus. Il commence d’abord par essayer de restaurer la flore, non sans mal.

« Déjà à cette époque, je savais que les bisons allaient devoir payer pour leur propre retour. Ce qu’on n’imaginait pas, c’est quel serait le prix. »

Vivre sur un ranch en élevant de plus en plus de bisons implique de commercialiser la viande de bison, d’autant plus que la compagne de Dan O’Brien, Jill, est restauratrice, et toujours prête à imaginer de nouvelles recettes. Au fur et à mesure de l’avancée du projet, le couple se rend compte qu’il faut pour cela respecter les bisons, les « moissonner » sur leur habitat selon des méthodes dénuées de cruauté et non les emmener à l’abattoir comme de simples bœufs d’élevage. Ils imaginent alors une unité mobile destinée à équarrir et réfrigérer sur place. Ils n’oublient pas non plus les rites indiens préalables à l’abattage. Mais tout n’est pas forcément facile dans cette entreprise…

« Rocke a chanté jusqu’à ce que les bisons entourent notre petit groupe. Shane a allumé le fagot d’herbe à bison et Rocke a envoyé la fumée sur nous tous. Il a béni le fusil avec la fumée et le troupeau s’est encore approché. »

Tout m’a plu dans cette aventure écologique, économique et humaine. L’idée de départ tout d’abord, l’expansion du projet malgré les réticences de Dan O’Brien, l’implication familiale, celle des amis et employés. Certains, comme Erney, qui devient au fil des années un membre de la famille, ou comme Jilian, la fille de la compagne de Dan, sont particulièrement touchants. On partage les moments d’enthousiasme et ceux de doute, on imagine les bisons, si majestueux, tellement adaptés au paysage dont ils avaient pourtant disparu, les plaines sans fin où ils disparaissent au début de l’hiver pour réapparaître au printemps. C’est magique et j’ai dévoré ce livre sans voir le temps passer !

Wild idea, de Dan O’Brien, Au Diable Vauvert (2015) traduction de Walter Gripp 395 pages


Repéré chez Brize et Keisha, merci pour cette bonne idée !

Projet 50 états, 50 romans : le Dakota du Sud
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classique·littérature France·mes préférés

Jean Giono, L’iris de Suse

irisdesuseAux alentours de 1904, un « zèbre » (on ne peut pas l’appeler autrement) quitta Toulon de nuit, sans bruit ni trompette. C’était une sorte de chicocandard, la plupart du temps en rase-pet et chapeau melon.
Voici les premiers mots de ce dernier roman de Jean Giono, publié en 1970, l’année de sa mort. Et ces quelques mots annoncent déjà la couleur du roman, le vocabulaire daté du début du siècle, expliqué tout de suite par la mention de l’année, avec ces mots merveilleux comme « chicocandard » (quelqu’un qui a de l’allure, du chic). Ajoutez à cela des descriptions de la Provence qui vous évoquent tout de suite des tableaux d’une incroyable précision, et une histoire passionnante…


[…] le fin du fin, c’était le
béret, le grand béret, le béret alpin, la tourte, la tourte noire. Il se regarda dans la glace avec ce prodigieux machin sur la tête.
Ce roman tombait parfaitement à point pour moi puisque je commence à assister à un cycle de conférences sur le « vestiaire de la littérature », qui traite plutôt du vêtement du XVIIème au XIXème siècle, mais où les deux intervenants nous ont demandé de repérer des termes d’habillement dans la littérature plus récente. Nous dresserons ainsi une sorte de dictionnaire commun. Bref, ce « rase-pet » (veste courte) pour commencer le roman m’a ravie au plus haut point !
Giono passionné par la mode ? Non ce n’est pas l’explication de toutes ces mentions de vêtements. Elle se trouve plutôt dans l’histoire, celle de Tringlot, individu trempant dans des affaires louches, qui quitte précipitamment Toulon vers les montagnes, et qui doit se fondre dans le paysage en quittant ses habits de citadin pour quelque chose de plus passe-partout. Surtout lorsqu’il décide de suivre un troupeau qui monte dans les alpages.

Il portait crânement un chic galurin mou, un long pardessus à poil de loutre et une canne à bec de corbin, sans oublier sa trousse de cuir qui paraissait fort pesante.
Tout est nouveau pour Tringlot là-haut, et les discussions à bâtons rompus avec le berger le renseignent sur un monde qu’il ignorait totalement jusqu’alors. Il est intrigué par le comportement de l’un des bergers qui rentre un soir tout défiguré, semblant avoir été sérieusement tabassé, et s’intéresse aussi à une certaine baronne qui vit un peu plus bas, et dont les frasques font jaser dans la vallée. Sans compter les deux individus qui sont lancés à sa recherche, et qui ne lâcheront pas si facilement leur proie…

Il était sorti sur le pas de la porte. Le soir avait recouvert toute la montagne jusqu’au sommet. Au fond de la vallée, quelques lumières clignotaient dans la nuit noire.
Je me suis régalée de bout en bout de ce roman, adoré la façon qu’ont certains personnages de parler par métaphores, qui rend le texte un peu hermétique mais ajoute à la poésie, je me suis imaginé avec précision les paysages entre Alpes et Provence, rappelé certains endroits où j’étais passée, j’ai frissonné aux inquiétudes du héros qui ne se sent jamais vraiment en sécurité nulle part, j’ai été absorbée par les intrigues parallèles qui se nouent, j’ai aimé les discussions philosophiques et l’évolution du personnage principal, jusqu’à la fin parfaite !
Concernant le titre, sachez que l’iris de Suse n’est absolument pas une fleur, mais un os, un petit os de la voûte crânienne des oiseaux, os imaginé par l’un des personnages, semblerait-il…
Bref rien ne vaut un classique de derrière les fagots pour vous réconcilier avec la littérature !

Jean Giono, L’iris de Suse (Folio) Première parution : 1970, 297 pages

Repéré chez Dominique ce roman entre dans mon Objectif PAL 2017.
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mes préférés·rentrée automne 2016·vie de lectrice

Le meilleur de 2016

J’aime bien les bilans de fin d’année qui permettent de se souvenir du meilleur de nos lectures, et de laisser de côté celles qui sont tout à fait périssables. Ce bilan reste toutefois hautement personnel et ne permet pas de dire que ces livres plairaient à tout un chacun ! Ils m’ont emballée, c’est déjà ça !

Dans la catégorie « romans » : Nora Webster, Le garçon, Une vie entière
norawebster  garcon  unevieentiere

Dans la catégorie « premier roman » : Les pêcheurs, Anatomie d’un soldat, New York esquisses nocturnes
pecheurs  anatomiedunsoldat  newyorkesquisses

Dans la catégorie « ils sont sortis en poche » : Les douze tribus d’Hattie, La veuve, Karitas l’esquisse d’un rêve
douzetribuesdhattie  veuve  karitas

Dans la catégorie « bande dessinée » : Le piano oriental, Un petit goût de noisette
pianooriental  Unpetitgoutdenoisette

dans la catégorie « nouvelles » : Les braves gens ne courent pas les rues
bravesgensnecourent

littérature France·mes préférés·rentrée automne 2016

Marcus Malte, Le garçon

garcon.jpgJ’ai déjà lu Marcus Malte à plusieurs reprises et, je dois avouer que je suis fan de son univers, de son écriture, de la poésie qui se dégage de ses textes, longs ou courts, romans noirs ou pour la jeunesse. Aussi me suis-je penchée rapidement après sa parution, avec des attentes immenses, qui n’ont que peu à voir avec le fait qu’on commence à parler de ce roman partout, sur son dernier ouvrage, Le garçon.

Il apparaît tout d’abord dans la brume, formant une bizarre silhouette à deux têtes, ce garçon qui n’a pas de nom. Il porte sa mère mourante sur son dos, il se dirige vers la mer. Elle va le laisser seul, seul à monter un bûcher funéraire, seul à découvrir le chagrin et la perte, seul à abandonner leur humble cabane, seul à partir par les chemins. Car l’envie le prend de rencontrer d’autres humains, lui qui n’a connu que sa mère en quinze ans, et n’a jamais appris à parler. De rencontres en rencontres, jusqu’à la jeune femme qui sera l’amour de sa vie, jusqu’aux tranchées de la grande guerre, il ne dit pas un mot, mais apprend, s’imbibe de toutes sortes de connaissances, de toutes sortes de sentiments nouveaux. C’est étonnant de voir comme il devient complètement dépendant de la parole des autres, plus encore que de leur présence.

Le garçon est une somme absolument formidable de plusieurs romans, roman de formation, roman d’amour, roman de guerre, le tout relié par la poésie de la parole. Cette parole qui manque au jeune homme, mais qui est si bien utilisée par Marcus Malte, dans un flot de phrases longues et lyriques, ou courtes et frappantes, ou sobres et informatives, suivant une musique qui jamais ne sonne faux. Même si la vie du garçon, de 1908 aux années 30 condense bien des moments dramatiques, l’auteur laisse parfois résonner une verve comique, ainsi l’année 1908 s’achève sur une scène d’une drôlerie parfaite ! Il excelle aussi à jouer les partitions de l’amitié avec le lutteur philosophe Brabek, celles de l’amour fusionnel avec la jeune musicienne Emma. Les événements historiques donnent aussi à lire des pages inattendues n’hésitant pas à rompre totalement avec l’écriture des pages précédentes, et pourtant tellement indispensables…

J’attache beaucoup d’importance à l’écriture, mais c’est rare qu’elle serve le sujet d’une aussi belle façon. Si je me suis rendu compte que le roman comptait 544 pages ? Pas du tout, tellement j’étais absorbée, envoûtée, et immergée dans cette superbe histoire, et, quitte à me répéter, complètement emportée par le rythme des mots, jusqu’à une fin inoubliable.

Extrait : Le garçon a replié les genoux contre sa poitrine. Il serre ses bras autour. La sueur a commencé à sécher sur sa peau et c’est tout juste s’il n’a pas froid. Son pouls bat une lente cadence. Son regard est flou. Il faut bien avoir à l’esprit que jamais au cours de sa courte existence il n’a entendu prononcer le mot « mère ». Non plus que le mot « maman ». Jamais une comptine ne lui a été contée, une berceuse chantée, qui aurait pu comprendre l’un de ces termes et lui en révéler sinon l’exacte signification exacte, du moins l’essence secrète.
Jamais.
Le garçon ne peut savoir objectivement ce qu’il vient de perdre. Ce qui ne l’empêche pas d’éprouver l’absence jusque dans le moindre atome de son être.

 

Rentrée littéraire 2016
L’auteur : Marcus Malte est né en 1967 et vit à La Seyne-sur-Mer. Il a fait des études de cinéma, a été musicien de rock, de jazz et de variété. Cet auteur discret s’est ensuite lancé dans l’écriture pour les adultes, particulièrement des romans noirs, et pour la jeunesse. Garden of love l’a fait connaître du grand public. Il a passé cinq ans à l’écriture de son dernier roman, Le garçon.
544 pages.
Éditeur : Zulma (août 2016)

Les avis de Prof Platypus et Yv.