Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, projet 50 états, sorti en poche

Joe Meno, Prodiges et miracles

« Ce dernier dit une prière puis recouvrit l’oisillon de deux pelletées de terre. Vraiment pathétique, songea Jim, détournant le regard du visage de son petit-fils. Il percuta soudain que c’était cela, c’était cela qui n’allait pas avec le pays, le monde, aujourd’hui : voilà ce qui arrivait quand on cessait de voir les choses naître, vivre et mourir. »
C’est un plaisir de commencer l’année avec un roman qui opère la synthèse admirable de tout ce que j’aime en littérature : une histoire forte et prenante, des personnages auxquels je m’attache tout de suite, une écriture qui sort du commun sans pour autant me plonger dans la perplexité. Au bout de dix pages, déjà charmée par le style, je me demandais ce qu’il pourrait bien advenir de prodigieux ou de miraculeux à la famille composée de Jim, Deirdre et Quentin, respectivement grand-père, fille et petit-fils. Manifestement, cette famille vivant dans l’Indiana dans les années 90 tenait ensemble par habitude plus que par attachement réciproque : un grand-père, ancien du Vietnam, bougon et dépassé par l’attitude d’une fille à fleur de peau et constamment sous l’emprise de substances diverses, un petit-fils de seize ans renfermé et presque asocial. Ajoutons à cela des difficultés économiques croissantes que seul Jim semblait percevoir, et vous aurez le portrait complet de cette famille.
Heureusement les mots de Joe Meno ont réussi assez souvent à m’arracher un sourire alors même que la situation semblait éminemment triste, et à me faire réfléchir, grâce à l’ouverture des pensées des personnages sur un monde plus vaste que leur univers étriqué.

« Revenant à lui, le grand-père regarda la jument qui clignait des yeux, pensive. À la vue de ces paupières grises qui se soulevaient en frémissant, de ces longs cils de poupée, difficile de ne pas songer à ces choses que vous auriez pu accomplir, ces choses que la peur vous avait empêché de réaliser, ou celles perpétrées à votre grand regret. C’était une sorte de seconde chance, cet animal. Flattant l’encolure du cheval, il tâcha de rêver une vie meilleure pour lui-même, pour le garçon, pour les deux. »
Deux événements viennent bouleverser la relation du grand-père, Jim, et de Quentin son petit-fils : le brusque départ de Deirdre et l’arrivée encore plus inattendue d’un cheval, une magnifique jument blanche.
D’autres personnages malveillants vont apparaître et semer le désordre à un moment où il ne fallait pas grand chose pour perturber le duo formé par le grand-père et le petit-fils. S’en suivra un parcours mouvementé… Je vous conseille au passage de ne pas lire la quatrième de couverture du poche qui en raconte beaucoup trop à mon goût. Ce livre est présenté souvent comme un roman policier, ce que je nuancerais : le roman d’initiation s’y mêle au suspense, l’introspection au roman noir, avec de petites touches d’humour et beaucoup d’humanité. J’avais commencé il y a quelques années Le blues de la harpie sans accrocher, je pense tout lire de l’auteur maintenant ! Et tant pis si je me répète, la langue, qui entrelace le terre-à-terre et la poésie, y est pour beaucoup, elle magnifie le récit, et, chose peu habituelle, je suis même allée lire les premières pages en anglais pour comparer à la traduction : verdict, j’ai adoré les deux !
J’ai été complètement sous le charme de cette histoire très forte, des personnalités de Jim Falls et de son petit-fils, ainsi que de la présence du magnifique cheval blanc qui va modifier le cours, pas très drôle, de leur vie, et donner un sens nouveau à leur relation.

Prodiges et miracles de Joe Meno (Marvel and a wonder, 2015) éditions Agullo, 2018, Livre de Poche, 2019, traduction de Morgane Saysana, 432 pages.

Merci à Krol pour m’avoir donné grande envie de (re)découvrir Joe Meno. Alex (Mots à mots) et Ingannmic sont séduites aussi.

Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, rentrée hiver 2020

Joseph O’Connor, Le bal des ombres

« La pièce en était au troisième acte lorsqu’il entra. Dehors rugissait l’orage. Trempé, frigorifié, il ne put trouver sa place dans le noir, aussi resta-t-il debout dans l’allée, près du premier rang. Les éclairs étincelaient à travers les hautes fenêtres du théâtre – qui, comme beaucoup de salles anciennes, avait jadis été une église. Le public foudroyé était bouche bée.
Henry Irving s’arrêta au milieu d’une scène et les toisa d’un air lugubre, les yeux rouges dans la lumière des becs de gaz. »
Fiction autour des vies de l’auteur de Dracula mésestimé de son vivant, l’Irlandais Bram Stoker, ainsi que des acteurs de théâtre Henry Irving et Ellen Terry, ce roman propose une plongée dans une époque fascinante, l’Angleterre dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.
J’ai trouvé le roman formidable dès les premières pages, craignant toutefois que l’enchantement cesse. En effet, jusqu’alors, je n’avais pas trop aimé Joseph O’Connor dans ses romans historiques : léger ennui avec L’étoile des mers et vraie déception avec Muse, alors que j’avais adoré ses romans à l’atmosphère plus contemporaine.
Rien de tel cette fois, l’immersion dans les coulisses d’un théâtre londonien est totale, c’est une parenthèse merveilleuse. Le très sérieux Bram Stoker y était régisseur, bras droit du « Chef » Irving, personnage des plus fantasques. L’actrice Ellen Terry a fréquenté souvent les planches du Lyceum. Entre les trois figures du roman s’est jouée une grande histoire d’amitié, très certainement, d’amour, peut-être, qui a été, comme le suggère Joseph O’Connor, un des moteurs de la création de Dracula.

« Il est important de se maintenir à flot, les yeux braqués sur l’horizon, toujours. Le passé est un fou qui se noie ; lancez-lui une corde, il vous entraînera avec lui. »
Je ne saurais énumérer tout ce qui m’a plu dans le roman, les passages émouvants avec Mina, vous verrez qui elle est, drôles avec Oscar Wilde, légers avec Ellen Terry, torturés avec Bram Stoker, amers avec Florence, son épouse… La multiplicité des thèmes, des points de vue, des supports de récit est quelque chose que je n’aime pas toujours dans un roman, l’artificialité y pointe parfois son nez, mais pas ici !
J’ai lu que la dernière partie avait parfois été jugée trop longue, mais pour moi, il est indispensable de retrouver deux des personnages dans leur vieillesse et certaine scène de la salle des ventes n’aurait pu être négligée. Bref, tout m’a plu, de la forme au fond, et surtout la forme d’ailleurs, ce qui est la marque d’un texte qui va rester. Je repars avec des images formidables, nées de l’imagination de Bram Stoker lorsqu’il se rend dans les combles du théâtre pour s’y isoler et écrire, comme lorsqu’il surplombe la ville et imagine Londres vidée de ses habitants par une épidémie, ou qu’il tremble en imaginant derrière chaque quidam Jack l’Eventreur. Outre ce personnage de sinistre réputation, on croise dans le roman, parmi d’autres, Oscar Wilde ou Walt Whitman, et les rencontres sonnent toujours tellement juste qu’on est là, parmi eux, sur les planches du Lyceum, dans un train ou une taverne. On assiste également à des événements de la fin d’un siècle au début d’un autre, des prémices de l’impression de photographies aux manifestations des Suffragettes.
Je crains de ne pas réussir à vous montrer à quel point ce roman est splendide et foisonnant, faisant passer en quelques lignes du sourire aux yeux embués… Quelle fantastique re-création, elle m’a procuré une semaine de lecture en apesanteur !

Vous pouvez voir Ellen Terry photographiée par Julia Margaret Cameron dans ce billet sur la photographe. (C’est la jeune femme en robe blanche et les yeux clos). Des photos de Bram Stoker ou Henry Irving se trouvent aussi facilement sur la toile…

Je partage les avis de LadyDoubleH, Nicole et Eimelle.

Le bal des ombres de Joseph O’Connor (Shadowplay, 2019) éditions Rivages, janvier 2020, traduction de Carine Chichereau, 462 pages.

Livre sorti de ma PAL ancienne (plus de six mois) : retrouvez l’Objectif PAL chez Antigone.

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, non fiction, sorti en poche

Sue Hubbell, Une année à la campagne

uneanneealacampagne« Pendant ces douze années, j’ai appris qu’un arbre a besoin d’espace pour pousser, que les coyotes chantent près du ruisseau en janvier, que je peux enfoncer un clou dans du chêne seulement quand le bois est vert, que les abeilles en savent plus long que moi sur la fabrication du miel, que l’amour peut devenir souffrance, et qu’il y a davantage de questions que de réponses. »
Il existe des livres dont la lecture se doit de tomber à un moment donné. Je n’aurais pas eu l’idée de lire Une année à la campagne il y a deux ou trois ans, mais son moment est arrivé, pendant le confinement, en ville, alors que je m’apprête à m’installer de manière permanente à la campagne dans quelques semaines. Je ne pouvais donc qu’être intéressée par le témoignage de Sue Hubbell, biologiste qui, à la cinquantaine, part s’installer avec son mari dans une région assez reculée du Missouri, les monts Ozark. Ils décident ensemble de devenir apiculteurs, et lorsque son mari la quitte, Sue continue seule l’exploitation de centaines de ruches, et la responsabilité de dix-huit millions d’abeilles ! Ce n’est pas une mince affaire, dans un endroit isolé, au bout d’un chemin à peine carrossable, que de mener à bien cette exploitation, tout en s’initiant à la menuiserie, la culture potagère et la mécanique. Sa seule limite est qu’elle ne réussit pas à tuer des animaux, et continue d’acheter la viande emballée en supermarché (c’est très américain) sans même réussir à élever des poulets pour les consommer.

« Si jamais tu apprends ce qui fait processionner les chenilles processionnaires, ajouta-t-il, je t’en prie, éclaire ma lanterne. Elles obéissent peut être au même mobile que ceux qui affrontent les embouteillages du dimanche, regardent la télé ou votent républicain. »
Ce qui est surtout passionnant dans cette année répartie sur cinq saisons, du printemps au printemps suivant, ce sont les observations de l’auteure sur la nature, et notamment sur les animaux qui vivent aux alentours ou dans sa ferme. Elle les respecte et aime à connaître tout de leurs modes de vie, que ce soient des bruants ou un lynx, ou encore une recluse, des mocassins d’eau ou des invités moins sympathiques comme des blattes. Sa connaissance parfaite du nom des plantes s’avère aussi, contre toute attente, très intéressant. Les relations humaines ne sont pas pour autant absentes de sa vie, elle reçoit de nombreux visiteurs, s’intéresse à ses voisins, se documente sur la construction d’un barrage sur la rivière qui traverse son terrain, retrouve chaque année des anciens combattants qui campent au bord de la rivière.
L’humour qui parcourt ces pages se marie bien avec l’érudition, et les anecdotes quotidiennes avec les réflexions sur la nature, sa complexité, ses ressources. Un livre qui fait du bien, à lire et à garder pour y piocher des inspirations et des encouragements !

Une année à la campagne de Sue Hubbell, (A country year : living the questions, 1999), éditions Folio, 2019, traduction de Janine Hérisson, 260 pages.

Les avis de Dominique, Hélène, Keisha, Mumu dans le bocageD’autres parmi vous l’ont-ils lu ? 

Publié dans littérature Afrique, mes préférés

Barlen Pyamootoo, Whitman

whitman« Avant toute chose, se dit-il en reprenant le fil de ses idées, ce que son père lui a appris, c’est de dire avec tes propres mots ce que tu penses au fond, même quand personne ne t’écoute vraiment, et c’est tant mieux si tu finis par te contredire, le monde te semblera alors plus vaste et plus varié que tu ne l’imaginais. »
Brooklyn, 1862, le poète Walt Whitman lit dans un quotidien le nom de son frère George parmi les blessés de la bataille de Fredericksburg. Il décide de se rendre à son chevet, tout en craignant le pire, et au terme d’un périple en train et en bateau, il parcourt les hôpitaux de Washington à la recherche de son frère cadet. Ses connaissances d’infirmier et sa grande empathie pour les souffrances humaines l’incitent à proposer ses services, tout en continuant à chercher George.
Sur un sujet ténu, Barlen Pyamootoo, auteur mauricien, et certainement grand admirateur du poète américain, conduit un très beau récit qui doit reposer autant sur les écrits de Whitman que sur sa propre imagination. L’important n’est pas de savoir ce qu’il a créé de toutes pièces, mais de s’immerger avec lui totalement dans l’époque et les lieux visités, de partir avec Walt Whitman à la recherche de son frère et de son inspiration perdue.

« C’est qu’ils sont généralement taiseux, ceux qui reviennent de la guerre. C’est comme revenir de l’enfer après y avoir enterré ses rêves d’innocence et appris sur soi-même des secrets qu’on ne dévoilera jamais. Et ça donne une bande de gosses désemparés dans un monde devenu trop vieux pour eux. »

Il y a des livres dont on parle partout, et les autres, ceux qui se font discrets, et qui restent à l’ombre, mais pourtant quel dommage, lorsque ce sont des petites merveilles comme celle-ci ! Il est sorti au printemps dernier, et peut-être le moment était-il mal choisi, car si Dominique n’avait pas écrit un billet très tentateur sur ce court roman, il me serait sans doute resté inconnu. Le style un peu déroutant au début, original, sobre et poétique, s’accorde pleinement au sujet. Même les voyageurs d’un train de New York à Philadelphie semblent être des poètes ! Cette très belle écriture m’a rappelé Ali Zamir et Dérangé que je suis.
Et puis, il y a le personnage principal, un homme profondément bon, plein d’humanité, et pour qui nul n’est inférieur ou négligeable… Il semble déteindre sur son entourage, et les gens qu’il croise participent de cette humanité. Inutile de dire que cela fait du bien, ce genre de personnage. Toutefois, les réalités de la guerre de Sécession, les bruits, les cris et les odeurs ne sont pas absents du roman, ni bien sûr les paysages qui inspiraient auparavant le poète.
Le sujet (le poète, la guerre et la création) m’a donné envie de lire ce roman, mais je n’en resterai pas là avec cet auteur !

Whitman, de Barlen Pyamootoo, éditions de l’Olivier , mai 2019, 160 pages.

Lire le monde : l’île Maurice
Lire-le-monde

Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, premier roman

Anne Griffin, Toute une vie et un soir

touteunevietunsoir« Aujourd’hui, les gens adorent parler. Dire ce qu’ils ont sur le cœur. Comme si c’était facile. Les hommes, en particulier, se font beaucoup reprocher de ne pas faire leur part dans ce domaine. Pour ce qui est des Irlandais… »
Le titre résume parfaitement le roman : Maurice Hannigan, quatre-vingt quatre ans, qui n’a jamais été un grand bavard dans sa vie, laisse un message pour son fils parti aux États-Unis. Accoudé au bar d’un hôtel, vêtu de son plus beau costume, il se livre sous la forme de cinq toasts adressés aux cinq personnes qui ont le plus compté dans sa vie : son frère aîné Tony, sa belle-soeur Noreen, son fils Kevin, son épouse Sadie et la petite Molly. C’est simple, tendre, émouvant sans être tire-larmes, c’est tout juste un roman formidable, et un premier roman, qui plus est.

« La solitude me poussait à faire des choses auxquelles j’aurais jamais pensé avant que ta mère disparaisse. »
Dès les deux premiers chapitres, cela sentait la lecture coup de cœur, et cela n’a fait que se confirmer par la suite. Anne Griffin a su trouver la voix de Maurice et ses mots résonnent longtemps, de ses souvenirs d’enfance sous la protection du grand frère admiré, aux deux dernières années solitaires sans son épouse, en passant par son métier de fermier. Une vie racontée simplement par un homme simple, et qui montre que cela ne l’a pas empêché d’éprouver de grands sentiments, même s’il a souvent eu du mal à les montrer et encore plus à les exprimer. L’aspect social n’est pas écarté, avec l’évolution parallèle de la famille qui les employait, lui et sa mère, lorsqu’il a quitté, très tôt, l’école. C’est l’art de décrire les moments simples et beaux d’une vie qui fait surtout le charme du roman.
Dans ce roman, j’ai retrouvé tout ce que j’aime dans la littérature irlandaise, et ça m’a procuré un très grand plaisir de lecture !

Toute une vie et un soir de Anne Griffin (When all is said, 2019) éditions Delcourt, 2019, traduction de Claire Desserrey, 268 pages.

Hélène (Lettres d’Irlande), Jérôme et Maeve sont unanimes !

Lire le monde
Lire-le-monde

Publié dans littérature Europe du Nord, mes préférés

Jonas Gardell, N’essuie jamais de larmes sans gants

nessuiejamaisdelarmes.jpg« Car Rasmus fait partie de ces gens très nombreux qui se voient obligés de recommencer à zéro, de tirer un trait et de prendre un nouveau départ. Laisser le passé disparaître dans le brouillard et cesser d’exister.
Comme une brume matinale qui s’évapore dès que le soleil se met à luire. »
En Suède, au tout début des années 80, il n’est pas facile d’être soi-même pour un jeune homosexuel. Quelques années auparavant, l’homosexualité était encore considérée comme une maladie mentale par les médecins et chercheurs suédois. Ni l’église, ni la presse, ni le système judiciaire, ni le monde éducatif ne reconnaissaient cette différence.
À tout juste dix-huit ans, Rasmus quitte le village où vivent ses parents, et la petite ville où il allait au lycée, pour s’installer à Stockholm, pouvoir enfin vivre son identité au grand jour. Cela ne va pas être simple, mais Rasmus va rencontrer Paul et une petite communauté de colocataires. Pour Benjamin, Témoin de Jéhovah, aller à l’encontre des préceptes familiaux va être encore plus compliqué, mais le jour où il croise Rasmus et où le choix se présente à lui, il n’hésite pas.
Vient ensuite le sida, considéré comme la peste des homosexuels, et dans l’entourage de Paul, Rasmus et Benjamin, beaucoup sont touchés, certains plus fort et plus rapidement que d’autres.

« Il remodèle la honte. Il va en faire une identité et une fierté. »
Quand un roman plaît à tout le monde ou presque, je crains toujours de ne pas me joindre à l’unanimité et d’être carrément déçue, mais cela n’a pas été le cas du tout avec ce très beau roman.
J’ai tout aimé de cette lecture : le style qui ne me plairait pas forcément ailleurs, le sujet qui pourrait sembler plombant, ou parfois démonstratif, les personnages qui ne sont pas toujours montrés sous leurs meilleurs aspects. Et pourtant l’ensemble est formidable, bien dosé et impressionnant de sincérité et de justesse, jamais ennuyeux ni didactique. Les personnages secondaires, notamment les parents de Rasmus et ceux de Benjamin, ou les amis des deux jeunes gens, Paul, Reine, Bengt, Lars åke, Seppo, ne sont pas oubliés et approfondissent la description soignée de cette période, et aussi de l’évolution psychologique de chacun, lente et douloureuse bien souvent. L’humour, la dérision ne manquent pas dans le texte et viennent encore davantage éclairer ces portraits.
On pense au film de Robin Campillo, 120 battements par minute, mais le livre possède une dimension supplémentaire, je trouve. C’est difficile d’expliquer ce qui fait la force de ce roman, sa grande liberté peut-être, sa manière de ne pas se cacher derrière des périphrases et d’appeler un chat un chat : efficace et bouleversant à la fois, un grand roman !

N’essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell, (Torka aldrig tårar utan handskar, 2012) éditions Gaïa, 2016, traduction de Jean-Baptiste Coursaud et Lena Grumbach, en poche, 847 pages.

Repéré chez Autist Reading et  Krol, c’est un pavé de l’été, (à retrouver chez Brize), et il était depuis plus de six mois dans ma « pile à lire » (Objectif PAL chez Antigone)
pave-2019-pm-or obj_PAL_2019.jpg

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, premier roman, projet 50 états, sorti en poche

Mary Relindes Ellis, Wisconsin

wisconsin« Il avait posé une botte sur le marchepied quand il se retourna pour leur faire au revoir de la main. Bill leva le bras à son tour mais suspendit son geste en distinguant une sorte d’ombre au-dessus de la tête de son grand frère. »
Une famille vit dans les années soixante dans une modeste ferme du Wisconsin. Les deux garçons, Jimmy et Bill, à la fois proches et très différents l’un de l’autre, se trouvent séparés lorsque l’aîné s’engage pour le Vietnam. C’est sa manière de se rebeller contre un père violent et tyrannique, mais il est encore très jeune et ne mesure pas toute la portée de son geste. Billy, resté seul avec ses parents, vit dans son monde, un peu rêveur, passionné par la sauvegarde des animaux malades ou blessés. Sa mère se réfugie à l’église, comme bien d’autres femmes de la communauté, car c’est le seul endroit où elles ne peuvent être dérangées, être seules avec leurs pensées. Les plus proches voisins, Ernie et Rosemary, ne fréquentent guère les parents des deux garçons, mais prennent parfois les petits sous leur aile, leur offrant un dîner, une leçon de pêche, ou tout autre marque d’attention qu’ils ne reçoivent pas chez eux. Les origines amérindiennes d’Ernie, le voisin bienveillant, en font quelqu’un de fondamentalement différent du père des garçons, même si pour lui, tout n’est pas rose non plus. Tout s’éclaire petit à petit.

« Rosemary était ainsi. Une beauté douée d’un instinct de survie plus fort que tout. Il y avait en elle mille choses qu’il reconnaissait. Et dix mille qui le déroutaient. C’était exactement ce qu’il désirait. Il aspirait à percer ce mystère. »
Le récit se concentre sur une toute petite communauté, sur quelques personnes, et surtout sur des épisodes très forts qu’on reçoit comme autant de déflagrations. Les souvenirs de chacun remontent à tour de rôle à la surface, de la Deuxième Guerre Mondiale à l’an 2000, mais il ne s’agit pas d’une chronique, mais vraiment d’une œuvre romanesque à part entière.
L’écriture m’a transportée, c’est une langue qui évoque les saisons ou la nature, la vie rurale ou la guerre, aussi bien qu’elle plonge dans le cœur des hommes et des femmes. Les narrateurs et les points de vue se succèdent, avec une clarté et une évidence qui sont parfaitement rendues par la traduction.
Si le lecteur compatit aux tristes conditions de vie, aux drames de la guerre, son cœur se serre surtout à la révélation des tourments cachés de Billy. L’amour de son entourage et la force de la résilience lui permettront-ils de voir le bout du tunnel ? Le texte bien dosé ne donne pas l’impression d’une surenchère de noirceur, l’espoir n’en est pas absent.
Ce premier roman possède une puissance peu commune. Par bien des côtés, il m’a rappelé les romans de Louise Erdrich, et je peux parier que si vous avez aimé Dans le silence du vent ou LaRose, vous serez séduits aussi par ce texte.


Wisconsin de Mary Relindes Ellis (The turtle warrior, 2004), éditions Buchet-Chastel, 2007, traduction de Isabelle Maillet, 436 pages, existe en poche.

Coup de cœur pour Alex et Electra, très joli roman pour Ariane, excellent roman pour Luocine.
Je participe à l’Objectif PAL (ce livre est sorti de ma pile à lire à cause d’un dégât des eaux : il avait vilaine allure mais valait le coup d’être pressuré pour extraire l’eau, et séché pendant 48 heures !)
obj_PAL_2019.jpg

Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, rentrée littéraire 2018

John Boyne, Les fureurs invisibles du cœur

fureursinvisiblesducoeur« Bien longtemps avant que l’on n’apprenne qu’il était le père de deux enfants de deux femmes différentes, l’une à Drimoleague et l’autre à Clonakilty, le père James Monroe, devant l’autel de l’église Notre-Dame de l’Étoile de la mer, dans la paroisse de Goleen, à l’ouest de Cork, accusa ma mère d’être une putain. »
Cette première phrase marquante enchaîne sur un chapitre tout aussi frappant où la jeune Catherine, seize ans et enceinte, chassée devant tous les habitants de son village, prend le bus pour Dublin où elle est logée chez deux jeunes hommes qu’elle a rencontrés. Courageuse et ayant la tête sur les épaules, la jeune fille fait adopter son enfant.
Le narrateur de ce roman-fleuve qui couvre sept décennies se nomme Cyril Avery, il est le fils adoptif de Max et Maude, un couple atypique et peu doué pour les sentiments parentaux. Pourtant Cyril a une enfance tranquille, traversée toutefois par la rencontre avec Julian, le fils d’un avocat de son père, qui sera le premier amour de sa vie.

« C’était une période difficile, pour un Irlandais âgé de vingt et un ans attiré par les hommes. Quand on possédait ces trois caractéristiques simultanément, on devait se situer à un niveau d’hypocrisie et de duplicité contraire à ma nature. »
Le roman, par éclipses de sept ans en sept ans, dresse un tableau acide de l’Irlande des années 40 à nos jours. Ce qui est astucieux, c’est que le narrateur ne revient pas dans son pays pendant de longues années, il s’agit donc d’une sorte de portrait en creux du pays, tout aussi fort lorsqu’il est question de saisir l’évolution lente des mentalités. Le tableau dressé de la situation des homosexuels en Irlande, qui passent de la violence de l’illégalité à une acceptation maussade, des rapports furtifs aux terribles années du sida, ce panorama emporte le lecteur qui éprouve une empathie certaine pour Cyril, pourtant souvent méfiant, et parfois lâche. En cela, il est bien différent de Catherine, dont le courage est remarquable en toute circonstances, et qui ne perd jamais le cap qu’elle s’est fixée.
L’auteur utilise judicieusement des événements réels comme ressorts de l’intrigue, tout autant que des événements plus intimes. C’est sûr que ce roman fait une grande place à l’imaginaire, n’hésite pas devant des coïncidences un peu forcées, mais c’est aussi tout ce qui fait son charme, et le plaisir de lecture, en décuplant les attentes sur des rencontres possibles et probables. Ces attentes ne sont pas déçues, le roman enchaîne avec virtuosité les moments de drame comme les accalmies, en un tourbillon explosif et souvent drôle.
Je ne sais pas si cela transparaît entre mes mots, mais j’ai plongé dans ce roman avec un enthousiasme qui ne s’est pas démenti, acceptant tout, son versant romanesque comme ses dialogues teintés d’humour, sa charge contre les morales rétrogrades comme ses passages plus intimistes. Un grand bravo à l’auteur, sans oublier la très belle traduction !

Les fureurs invisibles du cœur de John Boyne (The Heart’s invisible furies, 2017), éditions JC Lattès, août 2018, traduit par Sophie Aslanides, 587 pages.

Repéré grâce à Autist Reading et Lady DoubleH.

Lire le monde : Irlande

Publié dans littérature Europe du Nord, mes préférés

Johanna Sinisalo, Le sang des fleurs

sangdesfleurs« Cela fait neuf jours que j’ai trouvé la ruche désertée.
Neuf jours que j’ai vu des lumières bleues clignoter à Toivonoja.
Les choses arrivent par paquet. La chance appelle la chance et un malheur ne vient jamais seul. »
Finlande, 2025. Dans ce futur très proche, Orvo, apiculteur à ses heures, remarque une de ses ruches totalement vide de ses occupants. S’il est préoccupé par ce phénomène, il l’est aussi par les activités de son fils Eero, qui tient un blog sur le thème de la cause animale, et qui ne s’y fait pas que des amis. Le propre père d’Orvo dirige un abattoir industriel, voici donc trois générations aux intérêts fort contrastés !
Et là, je suis bien ennuyée car je ne voudrais pas en dire trop…
Sachez que l’auteure réussit à mêler fable écologique et documents sur la condition animale, avec une touche de fantastique, un drame personnel et une quête existentielle, le tout avec un grand brio !

« Pour obliger les abeilles à polliniser le plus activement possible, on les trompe en permanence, systématiquement et sans scrupule. »
Johanna Sinisalo met en avant le thème de la condition animale, du bien-être animal, comme, pour la fiction, Vincent Message dans Défaite des maîtres et des possesseurs ou de Camille Brunel dans La guérilla des animaux.
Thème important s’il en est, car c’est bien le moins que l’on puisse faire, si on ne souhaite pas devenir végétarien, que de s’assurer que les animaux que l’on consomme sont élevés dans des conditions décentes. Le débat revient dans le livre, sous la plume d’Eero et de ses contradicteurs. Et les abeilles dans tout ça ? On pense qu’elles agissent librement, sans contrainte ? Pas du tout ! Le fait de déplacer les ruches en hiver vers d’autres régions plus chaudes pour qu’elles continuent de travailler au lieu d’hiberner comme le voudrait leur cycle, en est un exemple simple mais révélateur. Le futur proche décrit par Johanna Sinisalo fait frissonner tant il est réaliste, vraisemblable, et pratiquement inéluctable.

« Pour les anciens Germains, l’air était saturé d’esprits des morts. Et ils lui donnaient le nom de Biennenweg – le chemin des abeilles. »
J’ai enfin découvert Johanna Sinisalo, recommandée chaudement par Keisha, et j’ai beaucoup apprécié ce roman, où l’on sent que l’auteure écrit les romans qu’elle aimerait lire. Ce qui pour moi est un très bon critère de plaisir de lecture, et encore plus dans ce cas où j’ai l’impression qu’elle aime exactement les mêmes livres que moi. (Pour achever cette osmose, la seule fois où j’ai eu de très vagues, vraiment très très vagues velléités d’écrire de la fiction, ça aurait été une histoire policière où un apiculteur et ses abeilles, en voie de disparition, auraient joué le premier rôle.)
J’ai plongé dans ce roman avec passion dès les premières pages, et mon enthousiasme n’a pas faibli par la suite. Ce livre a réussi à me faire réfléchir à l’avenir de notre planète, à me faire rêver, à me faire verser une ou deux petites larmes…
Je lirai les autres livres de cette auteure, c’est certain, quand à vous, je sais que la couverture n’est pas très engageante, mais si vous croisez ce roman, n’hésitez pas ! 

Le sang des fleurs (Enkelten verta, 2011) de Johanna Sinisalo, éditions Actes Sud (2013) traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, 288 pages.

Lire le monde : Finlande
Lire-le-monde

Publié dans littérature France, mes préférés, rentrée littéraire 2018

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux

leursenfantsapreseuxRentrée littéraire 2018 (13)
« Anthony vivait l’été de ses quatorze ans. Il faut bien que tout commence. »

Des jeunes nés dans la petite ville, anciennement industrielle d’Heillange, vivent quatre étés de 1992 à 1998… Anthony, Stéphanie, Hacine, Clem, entourés de leurs familles, leurs amis, ont d’abord quatorze ans, puis seize, dix-huit, vingt. Ils se rencontrent, s’approchent, s’accrochent, vivent leurs premières amours, tentent de se trouver une place, de s’inventer un avenir, se cherchent à l’opposé de leurs parents, dont ils dépendent encore. Ils rêvent de quitter leur petite ville, mais les moyens pour y parvenir ne leur sont pas donnés, à eux de les imaginer.

« À force de marcher, Anthony avait naturellement dérivé vers les marges de la ville. Jusque loin, on voyait maintenant un panorama navrant de buttes épaisses, d’herbes jaunes. Là-bas, une carcasse de caddy abandonné. Pour ceux qui avaient de l’imagination, ça pouvait sembler romantique. »
Tout d’abord, ce billet n’est pas un « effet-Goncourt ». Il m’arrive de lire des livres primés, bien entendu, et d’en aimer, mais ce n’est pas en général ce qui guide mon choix. Non, je l’avais réservé à la bibliothèque parce qu’il m’intriguait et l’ai lu une dizaine de jours avant que le fameux prix ne lui tombe dessus ! Mes impressions de lecture ne sont donc pas influencées, ni en bien, ni en mal.
Ce qui m’a beaucoup plu dans ce roman, c’est tout d’abord la mise en place en quatre étés non consécutifs, avec donc des ellipses qu’il convient au lecteur de combler. À aucun moment, je ne me suis ennuyée, ou lassée, comme cela aurait pu être le cas si l’auteur avait concentré tout sur un seul été, ou au contraire, étalé l’action de manière lisse sur plusieurs années.
J’ai beaucoup aimé aussi que les situations dramatiques ou conflictuelles ne soient pas toujours résolues de la manière la plus attendue, ou en cherchant au maximum à susciter l’émotion. L
e style parfaitement fluide et lisible, n’est jamais fade, même pour décrire un quotidien terne, ou des situations triviales. Les questionnements propres à l’adolescence donnent de toute façon du relief à tous les moments vécus.

« Ici la vie était une affaire de trajets. On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un joint derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. »
Le sujet,
comme le dit l’auteur, ce sont « des vies qui commencent dans un monde qui s’achève ». Ce thème de la disparition des classes ouvrières, et de la fracture sociale qui en a découlé, m’a rappelé le roman italien de Silvia Avallone, D’acier, ou les films de Ken Loach. Il a été à l’origine d’essais, je pense notamment à ceux de Christophe Guilluy sur la France périphérique, mais le présent roman, s’il est porteur de cette idée, est surtout formidable pour les portraits d’adolescents et de jeunes gens qu’il propose, pour l’immersion particulièrement réussie dans les années 90, pour l’évocation sensible et véridique du Nord-Est de la France, et pour son style percutant.
Je n’irai pas jusqu’à parler de chef-d’œuvre, mais c’est une lecture intense, prenante, d’un réalisme parfois cru et toujours plein de justesse. Je l’ai terminé il y a presque un mois, et aucun autre roman ne m’a autant accrochée depuis.


Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, éditions Actes Sud (août 2018), 432 pages.

Excellent pour Cuné et Leiloona, alors que Delphine-Olympe est restée un peu à l’extérieur, c’est un coup de cœur pour Val.