Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, rentrée littéraire 2018

John Boyne, Les fureurs invisibles du cœur

fureursinvisiblesducoeur« Bien longtemps avant que l’on n’apprenne qu’il était le père de deux enfants de deux femmes différentes, l’une à Drimoleague et l’autre à Clonakilty, le père James Monroe, devant l’autel de l’église Notre-Dame de l’Étoile de la mer, dans la paroisse de Goleen, à l’ouest de Cork, accusa ma mère d’être une putain. »
Cette première phrase marquante enchaîne sur un chapitre tout aussi frappant où la jeune Catherine, seize ans et enceinte, chassée devant tous les habitants de son village, prend le bus pour Dublin où elle est logée chez deux jeunes hommes qu’elle a rencontrés. Courageuse et ayant la tête sur les épaules, la jeune fille fait adopter son enfant.
Le narrateur de ce roman-fleuve qui couvre sept décennies se nomme Cyril Avery, il est le fils adoptif de Max et Maude, un couple atypique et peu doué pour les sentiments parentaux. Pourtant Cyril a une enfance tranquille, traversée toutefois par la rencontre avec Julian, le fils d’un avocat de son père, qui sera le premier amour de sa vie.

« C’était une période difficile, pour un Irlandais âgé de vingt et un ans attiré par les hommes. Quand on possédait ces trois caractéristiques simultanément, on devait se situer à un niveau d’hypocrisie et de duplicité contraire à ma nature. »
Le roman, par éclipses de sept ans en sept ans, dresse un tableau acide de l’Irlande des années 40 à nos jours. Ce qui est astucieux, c’est que le narrateur ne revient pas dans son pays pendant de longues années, il s’agit donc d’une sorte de portrait en creux du pays, tout aussi fort lorsqu’il est question de saisir l’évolution lente des mentalités. Le tableau dressé de la situation des homosexuels en Irlande, qui passent de la violence de l’illégalité à une acceptation maussade, des rapports furtifs aux terribles années du sida, ce panorama emporte le lecteur qui éprouve une empathie certaine pour Cyril, pourtant souvent méfiant, et parfois lâche. En cela, il est bien différent de Catherine, dont le courage est remarquable en toute circonstances, et qui ne perd jamais le cap qu’elle s’est fixée.
L’auteur utilise judicieusement des événements réels comme ressorts de l’intrigue, tout autant que des événements plus intimes. C’est sûr que ce roman fait une grande place à l’imaginaire, n’hésite pas devant des coïncidences un peu forcées, mais c’est aussi tout ce qui fait son charme, et le plaisir de lecture, en décuplant les attentes sur des rencontres possibles et probables. Ces attentes ne sont pas déçues, le roman enchaîne avec virtuosité les moments de drame comme les accalmies, en un tourbillon explosif et souvent drôle.
Je ne sais pas si cela transparaît entre mes mots, mais j’ai plongé dans ce roman avec un enthousiasme qui ne s’est pas démenti, acceptant tout, son versant romanesque comme ses dialogues teintés d’humour, sa charge contre les morales rétrogrades comme ses passages plus intimistes. Un grand bravo à l’auteur, sans oublier la très belle traduction !

Les fureurs invisibles du cœur de John Boyne (The Heart’s invisible furies, 2017), éditions JC Lattès, août 2018, traduit par Sophie Aslanides, 587 pages.

Repéré grâce à Autist Reading et Lady DoubleH.

Lire le monde : Irlande

Publié dans littérature Europe du Nord, mes préférés

Johanna Sinisalo, Le sang des fleurs

sangdesfleurs« Cela fait neuf jours que j’ai trouvé la ruche désertée.
Neuf jours que j’ai vu des lumières bleues clignoter à Toivonoja.
Les choses arrivent par paquet. La chance appelle la chance et un malheur ne vient jamais seul. »
Finlande, 2025. Dans ce futur très proche, Orvo, apiculteur à ses heures, remarque une de ses ruches totalement vide de ses occupants. S’il est préoccupé par ce phénomène, il l’est aussi par les activités de son fils Eero, qui tient un blog sur le thème de la cause animale, et qui ne s’y fait pas que des amis. Le propre père d’Orvo dirige un abattoir industriel, voici donc trois générations aux intérêts fort contrastés !
Et là, je suis bien ennuyée car je ne voudrais pas en dire trop…
Sachez que l’auteure réussit à mêler fable écologique et documents sur la condition animale, avec une touche de fantastique, un drame personnel et une quête existentielle, le tout avec un grand brio !

« Pour obliger les abeilles à polliniser le plus activement possible, on les trompe en permanence, systématiquement et sans scrupule. »
Johanna Sinisalo met en avant le thème de la condition animale, du bien-être animal, comme, pour la fiction, Vincent Message dans Défaite des maîtres et des possesseurs ou de Camille Brunel dans La guérilla des animaux.
Thème important s’il en est, car c’est bien le moins que l’on puisse faire, si on ne souhaite pas devenir végétarien, que de s’assurer que les animaux que l’on consomme sont élevés dans des conditions décentes. Le débat revient dans le livre, sous la plume d’Eero et de ses contradicteurs. Et les abeilles dans tout ça ? On pense qu’elles agissent librement, sans contrainte ? Pas du tout ! Le fait de déplacer les ruches en hiver vers d’autres régions plus chaudes pour qu’elles continuent de travailler au lieu d’hiberner comme le voudrait leur cycle, en est un exemple simple mais révélateur. Le futur proche décrit par Johanna Sinisalo fait frissonner tant il est réaliste, vraisemblable, et pratiquement inéluctable.

« Pour les anciens Germains, l’air était saturé d’esprits des morts. Et ils lui donnaient le nom de Biennenweg – le chemin des abeilles. »
J’ai enfin découvert Johanna Sinisalo, recommandée chaudement par Keisha, et j’ai beaucoup apprécié ce roman, où l’on sent que l’auteure écrit les romans qu’elle aimerait lire. Ce qui pour moi est un très bon critère de plaisir de lecture, et encore plus dans ce cas où j’ai l’impression qu’elle aime exactement les mêmes livres que moi. (Pour achever cette osmose, la seule fois où j’ai eu de très vagues, vraiment très très vagues velléités d’écrire de la fiction, ça aurait été une histoire policière où un apiculteur et ses abeilles, en voie de disparition, auraient joué le premier rôle.)
J’ai plongé dans ce roman avec passion dès les premières pages, et mon enthousiasme n’a pas faibli par la suite. Ce livre a réussi à me faire réfléchir à l’avenir de notre planète, à me faire rêver, à me faire verser une ou deux petites larmes…
Je lirai les autres livres de cette auteure, c’est certain, quand à vous, je sais que la couverture n’est pas très engageante, mais si vous croisez ce roman, n’hésitez pas ! 

Le sang des fleurs (Enkelten verta, 2011) de Johanna Sinisalo, éditions Actes Sud (2013) traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, 288 pages.

Lire le monde : Finlande
Lire-le-monde

Publié dans littérature France, mes préférés, rentrée littéraire 2018

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux

leursenfantsapreseuxRentrée littéraire 2018 (13)
« Anthony vivait l’été de ses quatorze ans. Il faut bien que tout commence. »

Des jeunes nés dans la petite ville, anciennement industrielle d’Heillange, vivent quatre étés de 1992 à 1998… Anthony, Stéphanie, Hacine, Clem, entourés de leurs familles, leurs amis, ont d’abord quatorze ans, puis seize, dix-huit, vingt. Ils se rencontrent, s’approchent, s’accrochent, vivent leurs premières amours, tentent de se trouver une place, de s’inventer un avenir, se cherchent à l’opposé de leurs parents, dont ils dépendent encore. Ils rêvent de quitter leur petite ville, mais les moyens pour y parvenir ne leur sont pas donnés, à eux de les imaginer.

« À force de marcher, Anthony avait naturellement dérivé vers les marges de la ville. Jusque loin, on voyait maintenant un panorama navrant de buttes épaisses, d’herbes jaunes. Là-bas, une carcasse de caddy abandonné. Pour ceux qui avaient de l’imagination, ça pouvait sembler romantique. »
Tout d’abord, ce billet n’est pas un « effet-Goncourt ». Il m’arrive de lire des livres primés, bien entendu, et d’en aimer, mais ce n’est pas en général ce qui guide mon choix. Non, je l’avais réservé à la bibliothèque parce qu’il m’intriguait et l’ai lu une dizaine de jours avant que le fameux prix ne lui tombe dessus ! Mes impressions de lecture ne sont donc pas influencées, ni en bien, ni en mal.
Ce qui m’a beaucoup plu dans ce roman, c’est tout d’abord la mise en place en quatre étés non consécutifs, avec donc des ellipses qu’il convient au lecteur de combler. À aucun moment, je ne me suis ennuyée, ou lassée, comme cela aurait pu être le cas si l’auteur avait concentré tout sur un seul été, ou au contraire, étalé l’action de manière lisse sur plusieurs années.
J’ai beaucoup aimé aussi que les situations dramatiques ou conflictuelles ne soient pas toujours résolues de la manière la plus attendue, ou en cherchant au maximum à susciter l’émotion. L
e style parfaitement fluide et lisible, n’est jamais fade, même pour décrire un quotidien terne, ou des situations triviales. Les questionnements propres à l’adolescence donnent de toute façon du relief à tous les moments vécus.

« Ici la vie était une affaire de trajets. On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un joint derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. »
Le sujet,
comme le dit l’auteur, ce sont « des vies qui commencent dans un monde qui s’achève ». Ce thème de la disparition des classes ouvrières, et de la fracture sociale qui en a découlé, m’a rappelé le roman italien de Silvia Avallone, D’acier, ou les films de Ken Loach. Il a été à l’origine d’essais, je pense notamment à ceux de Christophe Guilluy sur la France périphérique, mais le présent roman, s’il est porteur de cette idée, est surtout formidable pour les portraits d’adolescents et de jeunes gens qu’il propose, pour l’immersion particulièrement réussie dans les années 90, pour l’évocation sensible et véridique du Nord-Est de la France, et pour son style percutant.
Je n’irai pas jusqu’à parler de chef-d’œuvre, mais c’est une lecture intense, prenante, d’un réalisme parfois cru et toujours plein de justesse. Je l’ai terminé il y a presque un mois, et aucun autre roman ne m’a autant accrochée depuis.


Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, éditions Actes Sud (août 2018), 432 pages.

Excellent pour Cuné et Leiloona, alors que Delphine-Olympe est restée un peu à l’extérieur, c’est un coup de cœur pour Val.

Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, non fiction, premier roman, rentrée littéraire 2018

Amy Liptrot, L’écart

ecart.jpgRentrée littéraire 2018 (7)
« Issue d’un archipel reculé, j’avais toujours envisagé Londres sous un jour fantasmatique. […] Je me suis jetée à corps perdue dans une vie enchantée, faite de rencontres, de longs après-midi d’été au parc et de soirées trop alcoolisées dans des fêtes déjantées. Cette vie ne pouvait pas durer. »
A dix-huit ans, Amy quitte son île natale dans les Orcades, à l’extrême nord de l’Écosse, pour Londres, pour une kyrielle de petits boulots, une série de rencontres et une suite ininterrompue de soirées de fête. Mais la vie d’adulte en devenir qui la séduisait tant lorsqu’elle l’imaginait, devient un cauchemar lorsqu’elle ne peut plus se passer de quantités de plus en plus grandes d’alcool. Un jour, faisant le compte de tout ce qu’elle a perdu, elle commence une cure de désintoxication à Londres puis choisit revenir ensuite dans les Orcades. Elle a dorénavant trente ans et tout à reprendre à zéro. Amy n’a pas de passé douloureux ou de problème familiaux insurmontables à affronter en revenant sur ses terres natales, juste à refaire surface du mieux qu’elle peut.

«  J’ai échoué ici, moi aussi, sobre depuis neuf mois, récurée par les vagues de la vie, polie comme un galet. »
Ceci pour la première partie, pas trop longue, de ce récit autobiographique, et j’aimerais surtout que cela ne vous arrête pas, ne vous empêche pas de découvrir ce très beau texte, formidablement bien écrit, qui donne autant envie d’aller vivre sur une île quasiment inhabitée, que de passer du temps à observer les oiseaux, les vagues ou les nuages ! Qui aurait cru qu’un récit autobiographique réussirait à rendre passionnants à la fois l’ornithologie, l’astronomie et la météorologie, à rendre indispensable la connaissance du râle des genêts, des nuages noctiluques ou de la Fata Morgana ? Avec honnêteté, Amy ne prétend pas que la nature est la panacée et soigne sans difficultés ses maux, mais force est de reconnaître que l’éloignement de Londres lui est des plus utiles.

« J’ai atteint mes confins. Je hurle de toutes mes forces vers la ligne de brisants qui se forment au large. Les vagues attrapent mon cri et le renvoient vers le rivage, jusque dans les grottes secrètes de la falaise, où il grondait résonne loin, très loin, sous mes pieds. »
Au-delà du simple témoignage, Amy Liptrot et sa traductrice ont réalisé une véritable œuvre de littérature, où on sent la force de la nature combattre la puissance du manque à chaque page, où la jeune femme échouée comme un navire en perdition sur une côte battue par les vents reprend des forces et peut accomplir chaque jour de petits exploits comme aller nager dans des eaux glaciales ou marcher dans la tempête.
Complètement subjuguée par l’objet livre et sa superbe couverture, rien n’est venu gâcher ma lecture, et les mots continuent de résonner depuis que je l’ai terminé. Là où d’autres livres s’effacent très vite, celui-ci grandit et s’affirme, et la majeure partie, celle qui se déroule dans les Orcades, est absolument inoubliable !

L’écart d’Amy Liptrot (The outrun, 2015) éditions du Globe (août 2018) traduit par Karine Raignier-Guerre, 332 pages.

Cathulu, Chinouk, Keisha, Sylire et Yvon ont déjà fait le voyage vers les Orcades

A lire pour les anglophones, un article du Guardian, sous la plume de Will Self.

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, premier roman, rentrée littéraire 2018

Hernan Diaz, Au loin


auloin.jpgRentrée littéraire 2018 (4)
« L’aube n’était qu’une intuition, une certitude encore invisible, mais Håkan s’élança vers elle à toutes jambes, le regard rivé sur ce lointain qui ne tarderait pas à rougeoyer et lui montrer la direction menant à son frère. »

Le roman commence en Suède, au dix-neuvième siècle. Un jeune garçon et son frère guère plus âgé que lui sont les deux seuls de la famille à pouvoir embarquer pour l’Amérique. À un moment du voyage, ils se retrouvent séparés et le plus jeune, Håkan, débarque en Californie, avec pour seul objectif New York, et l’idée de traverser le pays de part en part pour retrouver son frère Linus. C’est l’époque de la Ruée vers l’or, avant la guerre de Sécession, et ce n’est évidemment pas une mince affaire d’entreprendre ce périple. D’autant qu’Håkan ne parle pas un mot d’anglais. Les rencontres qu’ils font l’emmènent dans la bonne direction, ou pas, ou le freinent dans son élan vers l’Est.

« L’homme posa une autre question, et ces mots-là ne semblaient pas être de l’anglais. Il refit une tentative dans une langue aux sonorités gutturales et rêches. Håkan le regarda tout en frottant la peau à vif de ses poignets. »
Le moins qu’on puisse dire est que la mise en situation et la construction du roman mettent en appétit. Et rien par la suite n’est venu me décevoir ou remettre en cause mon éblouissement pour cette histoire, et pour la manière dont elle est racontée !
Les personnages rencontrés par le jeune garçon, chercheurs d’or, tenancière de bar ou scientifique parcourant le désert, pourraient sembler des stéréotypes, mais vus par l’œil de Håkan, l’impression de déjà-lu s’estompe et ils acquièrent au contraire une fraîcheur et une nouveauté à laquelle je ne m’attendais pas. Comme Håkan ne parle que quelques mots d’anglais, au début du moins, le texte ne contient pas de dialogues et l’auteur se place totalement de son point de vue. Aucune compréhension n’est donc fournie au-delà de ce que le jeune homme comprend. J’ai trouvé cela particulièrement habile, et idéal pour donner un élan formidable au roman. La temporalité aussi reste assez vague, comme elle l’est pour Håkan qui ne connaît même pas son âge.

« Sa crainte de tomber sur quiconque ayant pu avoir vent de ses actes était si grande que, en plus de ces ombres imaginaires qui les jetaient au sol sans crier gare, il découvrait maintenant à tout bout de champ des signes de présence humaine. »
Après des péripéties qui font de Håkan un personnage quasiment légendaire dans l’Ouest, du fait de sa haute taille et d’actes qu’il aurait accomplis, (je reste volontairement vague), il doit poursuivre son voyage en évitant tout contact humain. C’est étonnant, parce que je sortais du roman de Sophie Divry, Trois fois la fin du monde, qui explorait aussi le thème et la description de la solitude, et cela a été extrêmement intéressant de mettre les deux en parallèle. La solitude subie est bien différente de celle qui est choisie, mais l’une et l’autre peuvent devenir insupportables.
J’ai vraiment savouré chaque mot de ce roman pas si typiquement américain qu’on pourrait le croire. On connaît les romans qui brossent l’envers du rêve américain, voici le roman qui décrit l’envers des mythes fondateurs… De la figure héroïque du pionnier qui protège sa famille, à la liberté que procurent les grands espaces, rien ne ressemble à ces mythes pour Håkan, et en cela, son histoire préfigure celles de nombreux immigrants qui trébucheront sur leur image rêvée de l’Amérique. Si on ajoute à ces qualités une écriture et une traduction remarquables, qui rendent aussi bien les descriptions de paysages que les affres du personnage, et voilà un premier roman d’une telle richesse que je le classe sans hésiter dans la catégorie des mes préférés !

Au loin de Hernan Diaz (In the distance, 2017), éditions Delcourt (septembre 2018) traduit par Christine Barbaste, 334 pages.

Lecture pour le Picabo River Book Club #PicaboRiverBookClub, et je participe aussi au Mois américain 2018. Ah, et n’oubliez pas, si vous allez au Festival America à Vincennes du 20 au 23 septembre, Hernan Diaz y sera également !
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Publié dans littérature Asie, mes préférés, rentrée hiver 2017

Amulya Malladi, Une bouffée d’air pur

Unebouffeedairpur« J’avais toujours su qu’un jour, quelque part, je rencontrerais de nouveau Prakash. Simplement, je n’imaginais pas que ce serait aussi décevant. »
Au commencement du roman, Anjali, une jeune femme, attend son officier de mari qui doit venir la chercher à la gare de Bhopal. Lorsqu’elle est prise, comme toutes les personnes aux environs, de difficultés respiratoires, qui vont pour certains s’avérer fatales, elle frôle la mort. Pourtant Anjali se réveille à l’hôpital… Après un saut temporel de quinze ans, on la retrouve mariée à un professeur, et elle-même institutrice, et mère d’un garçon de douze ans. Le propos de Amulya Malladi n’est pas de recenser toutes les conséquences dramatiques de la catastrophe de Bhopal, mais de traiter de répercussions tout à fait intimes, propres à une famille, sur une quinzaine d’années après cette tragédie. Mêlant les points de vue de différents personnages, et les époques, elle compose une fresque tout à fait réussie.

« Je ne savais même pas si nous étions de la même caste. Non que j’y attache la moindre importance, mais cela pouvait en avoir pour elle et ses parents. »
J’ai trouvé ce livre émouvant et lumineux, à l’image du titre qui ne prend sa signification qu’à l’extrême fin du texte. Il traite de thèmes que l’on n’associe pas forcément à la culture indienne, comme le divorce, l’accès au travail pour les femmes, ou le féminisme. C’est donc un roman particulièrement riche sur les dernières années du XXème siècle en Inde. On peut y voir notamment le conflit entre les générations, celle des parents d’Anjali qui veulent rester fidèles aux traditions passées, et celle qui la suit, qui accepte, et même initie les changements de mentalité. C’est grâce à la chronique de Delphine que j’ai découvert ce roman, et je lirais bien volontiers Le foyer des mères heureuses, sorti plus récemment, et qui a beaucoup plu à Delphine aussi.

 

Une bouffée d’air pur, d’Amulya Malladi, (A breath of fresh air, 2002) éditions Mercure de France (janvier 2017) traduit de l’anglais par Geneviève Leibrich, 232 pages.

Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, rentrée hiver 2017

Graham Swift, Le dimanche des mères

dimanchedesmeres« Étrange coutume que ce dimanche des mères en perspective, un rituel sur son déclin, mais les Niven et les Sheringham y tenaient encore, comme tout le monde d’ailleurs, du moins dans le bucolique Berkshire, et cela pour une même et triste raison : la nostalgie du passé. »
La narratrice, à la fin du vingtième siècle, revient sur le dimanche des mères, tradition anglaise qui lorsqu’elle était jeune, consistait à donner leur journée, une fois l’an, aux domestiques, pour qu’ils ou elles aillent rendre visite à leur mère. En ce dimanche de mars 1924, les autres bonnes s’éloignent à vélo ou par le train mais pour Jane, il s’agit d’une journée de liberté puisqu’elle est une enfant trouvée, élevée par les sœurs. Son jeune amant, le fils bien né de la famille voisine, Paul Sheringham, lui fait savoir qu’il l’attend, chez lui. Paul doit épouser une certaine Emma deux semaines plus tard, et ce sera donc la dernière fois où ils se verront ainsi. Il semblerait que le jeune homme ait décidé d’en faire une journée mémorable, il accueille Jane de manière inhabituelle dans sa chambre, la déshabille, et là aussi, c’est plutôt insolite…

« Toutes ces scènes ! Les imaginer se limitait à se représenter ce qui relevait du possible, voire à prédire ce qui se passerait en réalité. Mais c’était aussi conjurer ce qui n’existait pas encore. »
Jane ne peut s’empêcher de penser au futur mariage, mais sans rancœur, juste un peu de tristesse qu’elle cache à Paul, avant qu’il ne commence à se rhabiller pour aller déjeuner avec sa fiancée. Le jeune homme ne semble guère pressé. La scène est belle, baignée de lumière, malgré ce qui se trame. Après son départ, Jane prend son temps, elle aussi…

« Jamais il n’y avait eu un jour comme celui-ci, jamais il ne pourrait revenir. »
Quel petit bijou que ce roman ! Une pépite de concision et de virtuosité ! Quelle habileté possède l’auteur pour amener, phrase par phrase (et chacune à sa place, avec une signification parfaitement voulue), pour amener donc le lecteur à comprendre ! Il va notamment comprendre de quelle manière ce dimanche contient en quelques heures tout ce qui va devenir la vie future de Jane. Il va saisir bien d’autres choses, mais je ne veux pas en dire trop. Je n’en savais pas trop en commençant le livre, que j’avais d’ailleurs noté sans précipitation, et ce fut vraiment une lecture parfaite ainsi. Ne vous y trompez pas, le livre est court, mais dense, et certaines phrases méritent d’êtres relues, pour mieux s’en imprégner, et pour ne rien rater. Quant aux personnages, et en premier chef, Jane, ils sont hors du commun, et vous ne risquez pas de les oublier.


Le dimanche des mères de Graham Swift (Mothering sunday, 2016) éditions Gallimard (février 2017) traduction de Marie-Odile Fortier-Masek, 142 pages.


Repéré grâce à Cathulu, Marilyne, Nadège ou Une ribambelle.


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Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, premier roman, projet 50 états, rentrée hiver 2017

Taylor Brown, La poudre et la cendre

poudreetlacendre« Les rayons de l’aurore transperçaient à présent le plafond de verdure au-dessus de leurs têtes, dessinant de vagues halos de lumière au sol. Les autres hommes montèrent en selle à leur tour, raides et lourds, perclus, certains avançant au pas et se retrouvant tout à coup dans la lumière. Le garçon les voyait apparaître, irradiant au milieu des bois sombres, tels des spectres. »
1864, les derniers moments de la guerre de Sécession, en Caroline du Nord. Callum, jeune irlandais rescapé d’un naufrage se retrouve parmi les rangs d’un groupe de sudistes peu recommandables, pillards et violents, sous le commandement du Colonel. Callum est le bienvenu parmi eux pour sa faculté à se mouvoir en silence et à voler les chevaux. Lors d’une de leurs razzias, il n’hésite pas à protéger la jeune Ava et, par un concours de circonstances que je ne relaterai pas en détails, il prend la fuite avec elle. Ils se dirigent vers le sud, vers la Géorgie, suivant à distance les troupes de Sherman qui ne laissent que désolation derrière elles.


« Callum hocha la tête et fit claquer les rênes, vers le sud, la seule destination possible. Du nord arriveraient bientôt l’hiver et la troupe de guerriers assoiffés de sang et privés de leur chef, que rien ne rassasiait comme le goût de la vengeance. »
Pour compliquer cette fuite, ils sont recherchés par des chasseurs de prime sans vergogne. Dit comme cela, ça sonne comme un pur roman d’aventures, et pourtant, ce roman est bien plus que ça, mélangeant les genres avec virtuosité, et déroulant une écriture superbe au service d’une histoire palpitante. Le roman avance au rythme des deux fugitifs, et de leur cheval, le lecteur en sachant autant qu’eux-mêmes. Le paysage se découvre sous leurs yeux à mesure qu’ils fuient, une rivière, un sentier, une falaise, une forêt, un chemin, une autre rivière… Aucun narrateur omniscient ne vient nous en apprendre plus que ce qui leur apparaît, à part quelques paragraphes en italique qui se placent du côté des poursuivants, et accentuent alors l’anxiété ressentie pour la vie des deux jeunes gens.


« Ils ne quittèrent pas la crête de toute la journée, ils n’avaient nulle part où aller. Les feuilles étaient parées de leurs teintes les plus éclatantes, recourbées et cassantes sur les branches noires des arbres. »
C’est donc un coup de cœur que j’ai ressenti pour l’alléchant mélange entre roman historique et nature writing, entre western et roman d’amour, tous genres qui tiennent parfaitement et solidement ensemble par la grâce d’une écriture somptueuse, bien servie par la traduction.
Sans oublier le coup de cœur pour l’humanité opposée à la cruauté, la nature résistant à la guerre. Humanité qui mérite que l’on dépasse le titre et la couverture pas franchement engageants. Pour un premier roman, c’est tout à fait réussi, et j’espère bien relire cet auteur à l’avenir.

La poudre et la cendre (Fallen land, 2016) éditions Autrement (février 2017) traduit par Mathilde Bach, 384 pages.

Les avis de Léa ou de Lectrice en campagne.

Lu pour le projet 50 états, 50 romans (Géorgie) (liste des livres lus et carte en cliquant sur le lien)

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, projet 50 états, rentrée littéraire 2017

Peter Geye, L’homme de l’hiver

hommedelhiverRentrée littéraire 2017 (15)
« Ce jour de novembre, deux histoires ont commencé. La première était nouvelle, la seconde aussi vieille que le monde. L’une et l’autre portées par la rivière. »

L’histoire se déroule à Gunflint, Minnesota, une région froide et inhospitalière, aux hivers des plus rigoureux, où Berit vit depuis plus de cinquante ans, depuis qu’elle est arrivée, toute jeune encore, dans cette bourgade. Les caractères des habitants y sont aussi rudes que le climat, et avec les noms suédois ou norvégiens des personnages, et les rigueurs de l’hiver, on se croirait plutôt en Scandinavie qu’aux Etats-Unis. Dans les années 90, la disparition d’un vieil homme nommé Harry, qui part vers la rivière pour ce qui semble être un dernier voyage, provoque un long dialogue entre Gus, le fils de Harry, et Berit, la femme qui a aimé son père. Au cœur de cette conversation, il y a surtout un épisode de l’hiver 1963, où Harry avait emmené son fils encore adolescent, pour un hivernage au fond des bois, au nord de Gunflint, un hivernage qui ressemblait plutôt à une fuite…

 

« Vous devez vous demander pourquoi nous étions là » dit Gus ce matin de novembre où il se mit à parler. « pas seulement dans cette partie de la rivière, mais au-delà, au fin fond du monde sauvage où nous nous sommes aventurés. »

Au croisement du nature writing et des drames familiaux scandinaves comme ceux d’Herbjorg Wassmo, ce roman avait tout pour me plaire et il a tenu ses promesses. J’en ai trouvé l’écriture et la construction brillantes, telles que même en l’ayant lu après le grand Dalva de Jim Harrison, je n’ai absolument aucune réserve à émettre à ce sujet. Les éléments passionnants au cœur de ce récit sont les rapports entre père et fils, pénibles et tendus, ainsi que la survie en hiver dans une région frontalière extrêmement froide, compliquée par une menace de plus en plus précise qui plane au-dessus du duo.

« Le troisième ou le quatrième jour, je la vis assise sur le brise-lames, son carnet de croquis omniprésent ouvert sur les genoux. »
Le récit se focalise le plus souvent sur l’hiver 63, et sur Harry et Gus, mais opère de fréquentes incursions avant et après cet épisode, de nombreux autres personnages se dessinent, notamment l’abominable Charlie qui fait peser une menace certaine sur Harry. Et n’oublions pas les beaux personnages féminins ! Si j’avais une minuscule critique, ce serait à l’encontre du personnage du père qui me semble un peu irresponsable, même si, étant donné que les événements sont racontés par les deux personnes qui l’ont aimé le plus, son inconséquence est plutôt minimisée dans leurs souvenirs.
Ce roman de Peter Geye est le premier traduit en français, mais son troisième publié aux Etats-Unis. Encore une bonne pioche chez Actes Sud, une lecture qui laisse des traces, et donne envie de rester encore un peu dans ces forêts aussi enneigées que dangereuses.

L’homme de l’hiver de Peter Geye (Wintering, 2016) éditions Actes Sud (2017) traduction d’Anne Rabinovitch, 364 pages.

C’est une lecture commune avec Edyta, dont je vais vite aller découvrir l’avis. Et voici ceux de Cuné, Léa et Revanbane45.

Défi 50 états, 50 romans pour le Minnesota.
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Jim Harrison, Dalva

dalva« Je croyais écrire ceci à mon fils au cas où je ne le verrais jamais et s’il m’arrivait quelque chose, pour que ces mots lui disent qui est sa mère. Mon ami d’hier soir m’a rétorqué : Et s’il n’en vaut pas la peine ? Cela ne m’était jamais venu à l’esprit. J’ignore où il se trouve et je ne l’ai jamais vu, sinon quelques instants après sa naissance. »
Cela faisait longtemps que je n’avais rien lu de Jim Harrison, et bizarrement je n’ai jamais lu Dalva, qui est considéré comme son grand roman. C’est la lecture de La route du retour en 2010 qui m’en avait un peu dissuadée, puisque ce roman est une suite à Dalva, et je craignais donc d’en savoir trop pour me passionner pour le premier ouvrage. Bref, j’ai eu le temps d’oublier un peu La route du retour, assez pour pouvoir me plonger dans ce grand roman.
Un roman de Jim Harrison, ça ne se raconte pas, ça se vit… L’auteur aurait pu raconter Dalva, son père, son grand-père son arrière-grand-père chronologiquement ou alternativement, mais il a préféré faire se succéder le journal de Dalva avec celui de son ami Michael, qui s’installe un moment chez elle pour travailler sur les écrits de son arrière-grand-père, puis revenir à celui de Dalva…
Le récit de Dalva, dans la première partie, ne se présente pas sous forme linéaire mais en une sorte de spirale qui progresse autour d’un événement central, s’en approche et s’en éloigne, pour mieux l’éclairer. Et juste lorsque je viens d’écrire ça, je trouve cette citation : « …d’un point de vue abstrait, je considère ma vie en terme de spirales, de cercles et de girations imbriquées… » On ne saurait mieux dire !

« Dehors, sur le balcon, j’ai songé que certaines souffrances étaient vraiment trop ambitieuses. »
L’écriture est formidablement dense, pas un mot de trop dans un « presque » pavé, et des réflexions fines, des anecdotes annexes passionnantes, des digressions surprenantes, à chaque page, à chaque ligne. On lit souvent à propos de Dalva que le personnage est remarquable, mais il faut surtout dire que c’est l’écriture de Jim Harrison qui rend la personne aussi sublime, qu’un style différent l’aurait affaiblie ou banalisée.
Dans ce roman, les générations se succèdent, mais aussi s’imbriquent, se répondent, et les unes à la suite des autres, elles se montrent toujours très sensibles à la nature, et aux peuples autochtones. Dalva est en quête, à l’âge de quarante-cinq, à la fois du fils qu’elle a donné à adopter lorsqu’elle était toute jeune, et de ses racines indiennes ; il lui faut savoir ce que recouvre exactement le fait d’avoir un quart ou un huitième de sang indien dans les veines. Le thème du retour, plus que celui du départ, même si un départ l’a forcément précédé, est présent dans plusieurs romans du grand Jim, et dans Dalva déjà, puisqu’elle revient sur les terres familiales, qu’elle a quittées adolescente.
Je vais me répéter, mais je ne veux ou ne peux pas raconter plus le roman, et bien que ce ne soit pas mon habitude de procéder par injonctions, je vous le dis : il faut le lire !

Dalva de Jim Harrison, (Dalva, 1987) éditions 10/18 (1989) traduction de Brice Matthieussent, 507 pages

D’autres billets chez Inganmic, Keisha ou Valérie…Projet 50 états, 50 romans pour le Nebraska.
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