Elizabeth Jane Howard, Étés anglais

« Mais au fil des années, des années de douleur et de dégoût pour ce que sa mère avait appelé un jour « le côté horrible de la vie conjugale », des années de solitude remplies d’occupations futiles ou d’ennui absolu, de grossesses, de nounous, de domestiques et d’élaboration d’innombrables menus, elle avait fini par considérer qu’elle avait renoncé à tout pour pas grand-chose. »

Voici, pour terminer le mois anglais, le début d’une saga beaucoup vue sur les blogs et les tables des libraires, et qui ne saurait être plus anglaise. Nous sommes au sein d’une famille élargie, les parents âgés, une sœur célibataire, et trois frères, leurs épouses et leurs enfants. Tous vivent à Londres et se retrouvent pour l’été dans la demeure familiale du Sussex, avec, comme il se doit, une armée de cuisinières, femmes de chambres et jardiniers. Nous les suivrons lors des étés 1937 et 1938. Il est bien sûr question de la guerre, celle qui est passée et où deux des frères ont combattu, et celle qui menace l’Europe. Mais les petites inquiétudes de chacun prennent aussi une grande place. Hugh, le fils aîné, revenu blessé de la guerre, et Sybil, son épouse dévouée, Edward, le cadet, grand séducteur, et Viola qui ignore cet aspect de son époux, Rupert, le plus jeune et sa seconde épouse Zoë, ont chacun des enfants, et les cousins se retrouvent avec plaisir, mais certaines failles apparaissent rapidement dans le tissu familial. Les préoccupations vont bien au-delà de savoir qui vient boire le thé ou quelle robe porter pour aller au théâtre. Cela n’est pas absent, mais d’autres thèmes bien plus graves apparaissent, qui vont très certainement prendre plus de place dans les tomes suivants.

« La Duche appartenait à une génération et à un sexe dont l’opinion n’avait jamais été sollicitée pour quoi que ce soit de plus précieux que les maux des enfants ou d’autres préoccupations ménagères, mais cela ne voulait pas dire qu’elle n’en avait pas ; la guerre faisait seulement partie de la multitude de sujets jamais mentionnés, et encore moins discutés, par les femmes, non par pudeur, comme dans le cas de leurs fonctions corporelles, mais parce que, dans le cas de la politique et de l’administration générale des affaires humaines, leur intervention était inutile. »

Tout entier centré sur la psychologie des personnages, le roman s’avère passionnant une fois qu’on a bien assimilé les différents membres de la famille (repérés si besoin par un arbre généalogique au début du livre). Il faut se rappeler que l’auteure est elle-même née en 1923 comme les jeunes Polly ou Louise, que ce premier tome correspond à l’époque de son adolescence, et a sans doute beaucoup à voir avec ce qu’elle a connu.
C’est le réalisme qui frappe d’abord, avec beaucoup de petits détails aussi précis qu’indispensables, la finesse psychologique ensuite. Les portraits féminins très réussis alternent sans se ressembler, et hormis quelques petites longueurs, l’ensemble se lit avec délectation. J’ai de beaucoup préféré cette histoire à celle racontée dans Une saison à Hydra, il y a une forme d’humour dans l’observation de la famille et de ses travers que je n’avais pas décelée dans cet autre roman de l’auteure
Je me procurerai sans faute le deuxième tome qui retrouvera la famille Cazalet en septembre 1939.

Étés anglais, la saga des Cazalet I, d’Elizabeth Jane Howard (The light years. The Cazalet chronicles. Vol . I, 1990) éditions de La Table Ronde, 2020, traduction de Anouk Neuhoff, 557 pages.


Parmi beaucoup d’autres avis, ceux d’Enna, Eva ou Jérôme.

Ce mois de juin aura été totalement anglais, vous pouvez chercher d’autres idées ici ou . C’est aussi mon premier pavé de l’été à retrouver chez Brize.

Paul Colize, Toute la violence des hommes

« Dans le cadre des Chambres de protection sociale, il s’était rendu à plusieurs reprises dans ces endroits. Il en était chaque fois sorti secoué, habité par les visages tordus et les regards hallucinés des internés, imprégné de l’odeur qui flottait dans les couloirs, assourdi par les hurlements qui déchiraient les murs.
Pour sa part, il préférerait moisir cinq ans dans une prison surpeuplée que trois mois dans un de ces antres. »

Une jeune femme est retrouvée tuée de plusieurs coups de couteau dans son appartement bruxellois, et tout incrimine Niko, un jeune homme mutique qui pour toute défense répète que ce n’était pas lui. L’avocat de Nikola Stankovic doit essayer de trouver un autre moyen de le comprendre, qui va passer par les fresques dessinées par le jeune graffeur. La rigide directrice de la clinique où Niko est en observation va aussi tenter de venir en aide à son patient.
Habilement menée, la trame du roman conduit à se poser beaucoup de questions, et les réponses savamment égrenées maintiennent une vive tension. J’ai retrouvé grand plaisir à suivre l’auteur dans ce labyrinthe.

« Elle interpella l’assistant social.
– Vous ?
Elle connaissait le personnage.
Froussard et pleurnicheur.
Il dévorait les romans de Gilles Legardinier et écoutait Radio Nostalgie. Il allait bredouiller qu’il ne pouvait pas se prononcer. »

Je ne pouvais tout de même pas rater le mois belge de Anne, j’ai donc trouvé un petit Paul Colize de derrière les fagots, enfin, un exemplaire numérique qui a très bien rempli son office. Cet auteur ne me déçoit jamais, ses intrigues étant toujours parfaitement bien ficelées et ses personnages encore plus attachants encore que dans le précédent roman lu. J’ai trouvés très touchants Niko et son parcours, j’ai découvert l’univers des artistes de street art. On ne se pose pas toujours la question de la réalisation de fresques de grand format sans autorisation, de nuit donc, au bout d’une corde bien souvent. Les fresques mentionnées existent vraiment à Bruxelles, ou ont été vues avant d’être recouvertes. Paul Colize a d’ailleurs rencontré l’artiste.
Le deuxième thème est celui du siège de Vukovar, et du traumatisme des survivants, il remémore des épisodes peu glorieux de l’histoire européenne. Paul Colize en tire des pages très fortes. Il faut noter ensuite qu’il connaît comme personne le système pénal, et qu’il a dressé un tableau fascinant des enfermements psychiatriques, et de la psychologie de ses personnages. Tous ces sujets ne prêtent pas à sourire et pourtant, l’auteur réussit comme toujours à distiller ses touches d’humour pour alléger l’atmosphère, notamment par des portraits humains incisifs.
Une lecture à recommander aux amateurs de polars, mais pas seulement !


La violence des hommes de Paul Colize, éditions Hervé Chopin, mars 2020, 320 pages.
Prix Michel Lebrun 2020, Prix des lecteurs du Festival du polar de Villeneuve-Lez-Avignon 2020.

Je participe au mois belge à retrouver chez Anne (Des mots et des notes)

Jiri Weil, Mendelssohn est sur le toit

« Jusqu’à l’hôtel de ville juif, la rue était semée de grappes humaines qui sans cesse bougeaient, se désagrégeaient, se reconstituaient, les gens courant de-ci de-là, s’attroupant autour d’un homme qui venait d’inventer encore une nouvelle alarmiste, pour ensuite se précipiter vers un autre qui se faisait l’écho d’un bruit plus rassurant. Ils allaient ainsi d’espoir en désespoir, faisant circuler les nouvelles qui, bonnes ou mauvaises, se heurtaient de front. »
La ville de Prague en 1941 est occupée par les Allemands et gouvernée par Heydrich, sinistrement connu pour avoir imaginé la solution finale. Le problème immédiat du gouverneur en ce jour d’octobre 1941 consiste en une statue qui offense sa vue, celle de Mendelssohn sur le toit de l’Opéra. Un sous-fifre délègue à deux petits fonctionnaires tchèques la mission de déboulonner cette statue de compositeur juif. Faute de plaques pour l’identifier, ils hésitent, tergiversent, manquent de détruire Wagner ! Puis finalement demandent de l’aide à un intellectuel juif. Cette anecdote est le prétexte à dresser un tableau de Prague en 1941, mais aussi la ville-ghetto de Terezin…

« Il y avait eu d’abord un ordre du protecteur par intérim lui enjoignant de trouver pour les Juifs une cité close. La mort devait faire halte un instant dans une ancienne ville tchèque. C’était indispensable, pour mieux tromper l’opinion internationale. Et il n’était pas non plus inutile, pour prévenir toute velléité de résistance, de donner aux victimes une petite lueur d’espoir. »
C’est typiquement le genre de roman que j’achète un peu sur un coup de tête, sur la foi de la quatrième de couverture qui me suggère une découverte insolite. Après je le laisse en attente et n’ose pas toujours le sortir de mes étagères, de crainte d’être déçue… Le mois de l’Europde l’Est était l’occasion de le sortir ! Le début de quelques dizaines de pages conte l’histoire, réelle, de la fameuse statue, sur un mode parfois teinté d’humour. Il est suivi de chapitres qui passent à d’autres personnages, et déstabilisent donc un peu, mais une fois ceux-ci identifiés, je me suis parfaitement coulée dans le roman. Jiri Weil a imaginé une construction subtile, qui décrit des événements tragiques, puis viennent des passages plus doux qui jettent un regard en arrière sur Prague et ses environs avant l’envahissement par les sinistres drapeaux aux araignées noires.
Et quelle brochette de personnages ! Il y a Reisinger qui perd son poste de gardien pour tomber de mal en pis, il y a Becvar qui ne donne pas satisfaction lors de l’épisode de la statue et qu’une dénonciation fait envoyer pour le travail obligatoire en Allemagne, il y a le Dr Rabinovic obligé de renier tous ses principes pour ne pas mettre en danger sa famille, il y a Rudolf Vurlitzer qui se meurt à l’hôpital, il y a son ami Jan Krulis qui prend soin de trouver des caches pour les deux nièces de Rudolf, il y a Frantisek, l’architecte du ghetto de Terezin, et d’autres encore.
L’humour cynique et grinçant auquel il faut s’accoutumer, et les faits, si terribles soient-ils, décrits par une narration détachée, presque neutre, donnent à ce roman un ton particulier, et proposent une vision de Prague occupée unique et saisissante.

Pour finir, je citerai Philip Roth : « Il faut lire et faire lire le Mendelssohn de Jiri Weil. Ce n’est pas seulement un témoignage poignant porté par une qualité d’écriture rare. C’est aussi une belle leçon d’humanité au sein d’un monde qui s’en trouve trop souvent dépourvu. »

Mendelssohn est sur le toit, de Jiri Weil, paru en 1960, éditions le Nouvel Attila, 2020, traduit du tchèque par Erika Abrams, 318 pages.

Roman remarqué chez Patrice lors du mois de l’Europe de l’Est 2020 et acheté (presque) aussitôt (dès la réouverture des librairies), il participe aussi à l’Objectif PAL.

Morgan Audic, De bonnes raisons de mourir

« Il s’était rendu compte à cet instant que c’était au-dessus de ses forces de leur parler. Alors il était parti dans la nuit. Et s’était réveillé quelques jours plus tard dans le dessoûloir d’un hôpital. »
Dans la ville de Pripiat, en Ukraine, en principe interdite, un certain nombre de personnes se croisent pourtant, et un jour, un groupe de pseudo-touristes remarque un corps suspendu à une façade. Deux policiers vont mener l’enquête, l’un officiellement, l’autre un peu moins, et pas avec les mêmes motivations. Un oiseau empaillé est posé à côté de la victime. Et il semble y avoir des liens avec un meurtre survenu en 1986, forcément éclipsé par l’accident de la centrale toute proche.


« Une vie normale… Certains jours, Melnyk se demandait quant à lui, si l’Ukraine était vraiment faite pour la normalité. »
Beaucoup de points forts à ce polar plutôt du genre thriller, qui fait effectivement frissonner de temps à autres. D’abord le lieu, bien évidemment, avec ses airs de ville-fantôme et des habitants ou occupants, on ne sait comment les appeler, qui ressemblent à des fantômes aussi. Ensuite, les deux époques, avril 1986, et trente ans plus tard, en plein conflit du Donbass entre Russie et Ukraine. L’auteur excelle à présenter sous toutes ses facettes les conséquences désastreuses de Tchernobyl sur la population et la nature, ainsi que les problèmes actuels de la région. Ensuite, les personnages de policiers sont vraiment intéressants, l’un est ukrainien, et l’autre, qui est russe, enquête de manière privée pour le compte du père de la victime. Les caractères secondaires ne sont pas oubliés, et sont bien dessinés également, dans une ambiance globalement très sombre.

« Une fois sorti de la zone, le bois de Tchernobyl était revendu sans indication de provenance. On l’utilisait ensuite pour fabriquer des tables ou des chaises qui pouvaient se retrouver en vente aussi bien à Kiev que dans un magasin de meubles suédois en France. Tomik affirmait qu’on ne risquait rien tant que le bois ne prenait pas feu. »
Je ne connaissais pas encore cet auteur, et j’ai dévoré ce solide roman bien mené, très bien documenté et intéressant pour l’aspect sociétal et la variété des personnages présentés. Tout à fait recommandable !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, Albin Michel, 2019, 496 pages (paru au Livre de poche, 2020).

Repéré grâce aux Bibliomaniacs, enthousiastes !
C’est le mois du polar chez Sharon.

Nadia Nakhlé, Les oiseaux ne se retournent pas

« Les oiseaux
ne se retournent pas.

Ils partent.

Exilés au cœur léger,
Âmes vagabondes,
Qui filent à travers les ombres.

Ils partent. »
Les grands-parents d’Amel ont pris une décision douloureuse : leur petite-fille de douze ans doit partir, quitter leur pays en guerre. Elle devient Nina, troisième enfant d’une famille d’amis qui part pour l’Europe. Mais elle se trouve séparée d’eux à la frontière.
Bacem fuit aussi la guerre, ce rêveur solitaire préfère la musique au combat. Ils feront une partie du chemin ensemble.

« La vérité est comme les étoiles. Elle n’apparaît que dans la nuit obscure. » Khalil Gibran
Repérée chez Aifelle et trouvée aussitôt dans les nouveautés à la médiathèque, quelle chance ! J’ai été happée dès les premières pages par le dessin, le noir et blanc rehaussé de touches de rouge, d’or, de bleu ou d’émeraude.
La grande réussite est d’avoir raconté une histoire réaliste d’exil, vue à hauteur d’enfant, enfant qui garde une part d’innocence malgré les nombreuses recommandations de ses grands-parents, d’avancer, de ne pas montrer ses peurs, de ne donner sa confiance à personne. Ensuite d’avoir mêlé ce récit d’exil à des éléments plus proches du rêve, les oiseaux, la musique, la poésie, qui reviennent entre les pages.
Les illustrations sont magnifiques, des pleines pages ou des cases plus conventionnelles, des arabesques blanches sur noir, des paysages et des visages, tout concourt à en faire un roman graphique exceptionnel. Et pour moi, un coup de cœur incontestable !



Les oiseaux ne se retournent pas de Nadia Nakhlé, éditions Delcourt, mars 2020, 224 pages.

Sabyl Ghoussoub, Beyrouth entre parenthèses

Rentrée littéraire 2020 (11)
« Moi, je ne sais même pas qui je suis. Je ne suis pas certain d’être la personne qui parle à cet instant. »

Le narrateur franco-libanais, artiste photographe, est encore tout jeune lorsqu’il annonce vouloir visiter Israël, l’envie le tenaillant depuis des années et des années. Mais pour un Libanais, la destination est interdite, et le jeune homme est accueilli à l’aéroport Ben Gourion par des policiers qui l’interrogent avec une certaine circonspection, voulant sans relâche tout connaître de son identité et de ses motivations à effectuer un tel voyage. Plus il essaye de s’expliquer, plus il semble s’enfoncer dans les méandres d’une identité mal assumée ou mal comprise. Cet interrogatoire en pointillés est donc l’occasion pour lui d’essayer de savoir où il en est de son appartenance à un pays ou à un autre, de réaliser aussi que tels et tels « ennemis » se ressemblent à un point inimaginable…

« À l’âge de dix-neuf ans, je suis parti m’installer au Liban, persuadé de libérer la Palestine. J’élaborais des théories sur comment s’organiser pour que les Israéliens, les Palestiniens et les Libanais vivent ensemble. Je voulais que les mizrahim, les juifs orientaux, reviennent vivre dans leur pays d’origine, que les Israéliens deviennent palestiniens, qu’on apprenne l’hébreu au Liban. Je me transformai peu à peu en personnage fou digne d’un roman de Philip Roth. »
Le début m’a beaucoup plu, le style impeccable, l’allusion à Philip Roth, l’humour, m’ont conquise. Après, j’ai trouvé que ça tournait un peu en rond, que l’humour grinçant faisait un peu moins mouche. Puis le texte redevient plus intéressant dans la dernière partie où le jeune artiste est arrivé en Israël, rencontre les amis de Rose qu’il est venu voir, loue une chambre avec vue sur le Liban de l’autre côté de la frontière… Je suis un peu mitigée au final, l’idée de départ intéressante et le regard porté sur le thème de l’identité permettent de produire un texte original, mais pas spécialement porteur d’émotion.

Beyrouth entre parenthèses de Sabyl Ghoussoub, éditions de l’Antilope, 2020, 139 pages.

Eva et Jérôme ont aimé sans réserve.

Retrouvez d’autres lectures pour le Mois de la Littérature libanaise chez Maeve.

Sarah Waters, Ronde de nuit

« Combien de temps allait-on encore laisser cette guerre tout gâcher ? On avait été tellement patient. À vivre dans l’obscurité. À vivre sans sel, sans parfum. À ne se nourrir que de petites rognures de joie comme des croûtes de fromage… Soudain, elle avait conscience de chaque minute qui passait : elle les ressentait brusquement pour ce qu’elles étaient, des fragments de sa vie, de sa jeunesse, qui s’écoulaient sans retour, comme autant de gouttes qui tombent. »
Quatre personnages attachants au cœur d’une époque et d’un lieu remarquables, et que j’avais envie de mieux connaître, le Londres d’après-guerre, voici ce que propose le roman de Sarah Waters. Il y a Helen, qui vit avec Julia, un couple interdit voué à la plus grande discrétion, même lorsque l’histoire d’amour se défait peu à peu. Il y a Viv et son amant de longue date qui semble ne pas pouvoir se décider à quitter son épouse. Il y a Duncan, le frère de Viv, à jamais marqué par plusieurs années de prison. Et enfin Kay, la plus mystérieuse, que cherche-t-elle ou que fuit-elle ? Après une mise en place un peu longue, mais jamais ennuyante, qui permet de situer les personnages et leurs relations plus complexes que ma présentation ne le laisse voir, la structure originale du roman apparaît : il est composé de trois parties, d’abord en 1947, puis 1944 et ensuite 1941. Cette construction à rebours éclaire les pans de l’histoire qui demeuraient méconnus à la fin de la première partie, et donne un éclairage différent aux événements.

« Il ouvrit ses yeux et rencontra son propre regard dans le miroir. Ses cheveux bien peignés montraient une raie impeccable, son pyjama était boutonné jusqu’au menton ; mais ce n’était pas un petit garçon. Il n’avait plus dix ans, il n’en avait même plus dix-sept. Il en avait vingt-quatre et il pouvait faire ce que bon lui semblait. »
Une bonne pioche que cette Ronde de nuit, livre de poche trouvé il y a quelques mois en bouquinerie, alors que je n’avais jamais rien lu de cette auteure (mais je me souvenais que des lectrices de confiance aimaient bien ses romans !). Je l’ai trouvé passionnant pour cerner l’état d’esprit des Londoniens après-guerre, et aussi pendant la guerre. Je faisais des comparaisons en imaginant que l’après-Covid, toutes proportions gardées, allait être un peu semblable. En effet les privations des Londoniens dépassaient largement ce qui nous concerne aujourd’hui. De quoi relativiser un peu…
C’est un roman plutôt original, par bien des aspects, notamment par sa progression temporelle singulière, et aussi par le thème de l’homosexualité à une époque où elle était fortement condamnée. Les nombreux dialogues fluidifient la lecture et donnent un ton assez enjoué malgré les conditions difficiles. L’évolution des personnages, traitée de cette manière, les rend plus attachants encore que si la narration était chronologique. Le personnage de Kay, ambulancière de nuit lors des bombardements, donne lieu à des scènes terribles et saisissantes, qui rappellent que la guerre n’est pas seulement un arrière-plan commode à cette histoire, mais une fracture immense dans la vie de chacun des protagonistes.
Un ensemble d’arguments qui m’a assez séduite pour que je projette de continuer à lire Sarah Waters. Avez-vous lu ce roman ou d’autres de sa plume, et lesquels me conseillerez-vous ?

Ronde de nuit de Sarah Waters, (The Nightwatch, 2006), éditions 10/18, traduit par Alain Defossé, 563 pages.

Olga Tokarczuk Dieu, le temps, les hommes et les anges

dieuletemps« La condition d’enfant, de même que celle d’adulte, n’était qu’un état transitoire. Misia en eut l’intuition, et, dès lors, observa attentivement les modifications qui se produisaient en elle ainsi que chez les êtres de son entourage. »
Le petit village d’Antan est un village polonais comme les autres, jusqu’à ce qu’on observe de plus près ses habitants, le Mauvais Bougre, la Glaneuse, le châtelain, la femme du meunier, le Noyeur… Le temps qui rythme la vie du village ressemble au nôtre, les jours, les saisons, les naissances et les décès, les événement du XXe siècle y passent comme partout ailleurs. Les guerres en particulier. Mais la sensation du temps y est aussi fort différente d’un personnage à l’autre, d’une vie qui se termine avant d’avoir été vécue à une autre qui n’en finit pas. Tous les chapitres évoquent le temps, par leur titre, et par leur point de vue sur l’histoire du village. Ceux qui m’ont le plus parlé au début du roman, et m’ont immergée complètement dans la lecture du texte, sont « Le temps des enfants » qui montre comment une sorte de vision du monde vient progressivement aux enfants, et « Le temps du moulin à café » qui s’intéresse au temps des objets, pas aussi opposé qu’on l’imagine au temps des êtres vivants.
Ces chroniques villageoises peuvent sembler décousues et un peu déroutantes au début, mais deviennent de plus en plus captivantes au fur et à mesure des chapitres.

« Car Isidor se contrefoutait du parti aussi bien que de la fréquentation de l’église. À présent, il lui fallait beaucoup de temps pour réfléchir, se remémorer Ruth, lire, apprendre l’allemand, écrire des lettres, collectionner des timbres, contempler sa lucarne et pressentir, tout doucement, paresseusement, l’ordre de l’univers. »
Dans un chapitre du roman, le châtelain Popielski se pose des questions qui, d’une manière générale sont celles posées par le temps qui défile dans les pages du roman : « D’où venons-nous ? », puis « Peut-on tout savoir ? », « Comment vivre ? », et « Où allons-nous ? » questions par lesquelles le châtelain s’approprie les origines de la philosophie et de la religion.
Grâce à une belle traduction, de celles où on sent les phrases couler, les paragraphes se saisissent de leur rythme propre, et s’enchaînent parfaitement. On ressent la tendresse de l’auteure, mêlée d’une certaine dose de malice, pour ses personnages, mais aussi envers les animaux, les plantes, la nature. Quant à la force des personnages féminins, elle participe à la fascination exercée par le texte. Je pense en particulier à Misia et Ruth.
Olga Tokarczuk a réussi à trouver une très belle alliance entre le décor et la galerie de personnages, l’arrière-plan historique, les éléments du conte, les réflexions philosophiques, sans oublier le découpage original qui aide appréhender l’histoire d’Antan dans sa continuité. J’ai préféré déguster ce roman à petites doses que le dévorer, j’ai eu l’impression que cela lui convenait mieux, et je serais curieuse de savoir si c’est le cas pour d’autres lecteurs aussi.

Dieu, le temps, les hommes et les anges, d’Olga Tokarczuk, (Prawiek i inne czasy, 1996) éditions Robert Laffont (1998, 2019) traduction de Christophe Glogowski, 391 pages.

Ingannmic et Marilyne en ont fait une lecture commune et en parlent très bien ! Lecture pour le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.
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Barlen Pyamootoo, Whitman

whitman« Avant toute chose, se dit-il en reprenant le fil de ses idées, ce que son père lui a appris, c’est de dire avec tes propres mots ce que tu penses au fond, même quand personne ne t’écoute vraiment, et c’est tant mieux si tu finis par te contredire, le monde te semblera alors plus vaste et plus varié que tu ne l’imaginais. »
Brooklyn, 1862, le poète Walt Whitman lit dans un quotidien le nom de son frère George parmi les blessés de la bataille de Fredericksburg. Il décide de se rendre à son chevet, tout en craignant le pire, et au terme d’un périple en train et en bateau, il parcourt les hôpitaux de Washington à la recherche de son frère cadet. Ses connaissances d’infirmier et sa grande empathie pour les souffrances humaines l’incitent à proposer ses services, tout en continuant à chercher George.
Sur un sujet ténu, Barlen Pyamootoo, auteur mauricien, et certainement grand admirateur du poète américain, conduit un très beau récit qui doit reposer autant sur les écrits de Whitman que sur sa propre imagination. L’important n’est pas de savoir ce qu’il a créé de toutes pièces, mais de s’immerger avec lui totalement dans l’époque et les lieux visités, de partir avec Walt Whitman à la recherche de son frère et de son inspiration perdue.

« C’est qu’ils sont généralement taiseux, ceux qui reviennent de la guerre. C’est comme revenir de l’enfer après y avoir enterré ses rêves d’innocence et appris sur soi-même des secrets qu’on ne dévoilera jamais. Et ça donne une bande de gosses désemparés dans un monde devenu trop vieux pour eux. »

Il y a des livres dont on parle partout, et les autres, ceux qui se font discrets, et qui restent à l’ombre, mais pourtant quel dommage, lorsque ce sont des petites merveilles comme celle-ci ! Il est sorti au printemps dernier, et peut-être le moment était-il mal choisi, car si Dominique n’avait pas écrit un billet très tentateur sur ce court roman, il me serait sans doute resté inconnu. Le style un peu déroutant au début, original, sobre et poétique, s’accorde pleinement au sujet. Même les voyageurs d’un train de New York à Philadelphie semblent être des poètes ! Cette très belle écriture m’a rappelé Ali Zamir et Dérangé que je suis.
Et puis, il y a le personnage principal, un homme profondément bon, plein d’humanité, et pour qui nul n’est inférieur ou négligeable… Il semble déteindre sur son entourage, et les gens qu’il croise participent de cette humanité. Inutile de dire que cela fait du bien, ce genre de personnage. Toutefois, les réalités de la guerre de Sécession, les bruits, les cris et les odeurs ne sont pas absents du roman, ni bien sûr les paysages qui inspiraient auparavant le poète.
Le sujet (le poète, la guerre et la création) m’a donné envie de lire ce roman, mais je n’en resterai pas là avec cet auteur !

Whitman, de Barlen Pyamootoo, éditions de l’Olivier , mai 2019, 160 pages.

Lire le monde : l’île Maurice
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Cay Rademacher, L’assassin des ruines

assassindesruines« Comment communiquer avec la population sinon en apposant des messages et des déclarations sur les façades ? Le gouvernement militaire couvre les murs encore debout des rues les plus passantes et les colonnes d’affichage de règlements inédits, de décrets et d’arrêtés stipulant de nouveaux rationnements, annonçant les changements d’horaire de couvre-feu – surtout qu’aucun Allemand ne puisse, cette fois, prétendre qu’il ne savait pas ! »
Hambourg, hiver 1947. Dans la ville réduite à un champ de ruines, l’hiver est de surcroît glacial, et les habitants peinent à survivre. Aux privations de toutes sortes, s’ajoute la tristesse et la culpabilité pour nombre d’entre eux. Parmi les ruines, l’inspecteur Frank Stave doit enquêter sur la mort d’une jeune femme, retrouvée nue, et sans aucun indice, dans les gravats. Son identité demeure inconnue, même en placardant des avis de recherche. Comme d’autres découvertes assez similaires suivent, et que la police, allemande comme britannique, manque de piste, on commence à parler de l’Assassin des ruines, et la peur s’empare des habitants, qui n’avaient pas besoin de cela.
Quant à l’enquêteur principal, il est en deuil de sa femme morte sous les bombes anglaises et sans nouvelles de son fils parti combattre, en désaccord avec son père, sur le front russe.

« Avec leurs bombardements, les Britanniques et les Américains ont voulu avant tout tuer des ouvriers, la majorité des villas des beaux quartiers n’ont pas été touchées. Pour la raison aussi , se dit cyniquement Stave, qu’à cette époque, ils pensaient déjà qu’après la guerre il faudrait qu’ils logent convenablement leurs officiers. »
Inspiré de faits ayant réellement eu lieu, ce roman est à lire surtout pour la description précise, et même saisissante, des difficultés des habitants de Hambourg dans les années d’après-guerre : vivre dans des ruines, ou entassés dans des constructions qui ressemblent à des bidonvilles, notamment les « baraques Nissen », avec un froid intense et peu de moyens de chauffage, des restrictions alimentaires et les aléas du marché noir…
Ruins_of_Hamburg_Pferdemarkt_Monckebergstrasse_St.Petri_1945Malgré une ou deux ficelles visibles dans la résolution de l’enquête, le tableau dressé par l’auteur est frappant, on croirait qu’il a vécu à cette époque ! Cette description donc de l’immédiate après-guerre et l’intérêt pour les personnages, méritent que les lecteurs amateurs de polars historiques pas trop sanglants, et cadrant bien une époque (dont je fais partie) se penchent sur ce polar. Notez bien, c’est une trilogie, ne craignez donc pas de vous embarquer dans une série trop longue !

L’assassin des ruines de Cay Rademacher, (Der Trümmermörder, 2011), éditions du Masque (2018 pour le poche), traduction de Georges Sturm, 453 pages.