Leïla Slimani, Le pays des autres

« Cette vie sublime, elle aurait voulu l’observer de loin, être invisible. Sa haute taille, sa blancheur, son statut d’étrangère la maintenaient à l’écart du cœur des choses, de ce silence qui fait qu’on se sait chez soi. »

Inspirée par la vie de la vie de ses grands-parents, Leïla Slimani commence avec Le pays des autres une trilogie. Le premier tome va de 1946 à 1956. Dans l’immédiate après-guerre, Mathilde, une jeune Française débarque avec son mari Amine, qu’elle a rencontré en Alsace, alors qu’il combattait pour la France. Elle se rêve en Karen Blixen en arrivant à Meknès puis dans une ferme isolée, elle va aller de déconvenues en déceptions. Une petite fille naît, puis un garçon, et Mathilde reporte sur eux ses espoirs d’une vie meilleure. Les souhaits d’indépendance commencent à envahir le pays, représentés dans le roman par le jeune frère d’Amine.

« La beauté de Selma rendait ses frères nerveux comme des animaux qui sentent venir l’orage. Ils voulaient cogner de manière préventive, l’enfermer avant qu’elle ne commette une bêtise et qu’il ne soit trop tard. »

Des fresques familiales, la littérature n’en manque pas, on a l’impression qu’il s’en publie sans cesse, et pourtant… Pourtant, certains romans familiaux, certaines chroniques imaginaires inspirées de vies passées bien réelles, ont plus de saveur que d’autres. J’ai commencé Le pays des autres sans rien en attendre de particulier, je n’avais lu que Chanson douce et quelques pages d’un journal de confinement, et retrouvais donc Leïla Slimani dans un tout autre registre. La très belle plume de l’autrice m’a embarquée très vite, avec ses notations qui tombent toujours juste, ses descriptions qui vont droit au but et impressionnent aussitôt. Comment ne pas être touchée par des phrases comme « Elle en mourait, de l’indifférence des gens à la beauté des choses. » ?
Les paysages se déploient, les personnages prennent chair entre les lignes : Mathilde, la grande et blonde Alsacienne, plus fragile qu’il n’y paraît, Amine son mari, à la fois assoiffé de modernité et conservateur, Selma la jeune sœur qui veut pleinement vivre sa vie, la petite Aïcha, si douée pour les études, Mouilala, la grand-mère gardienne des traditions… Vous aurez compris que les portraits féminins se détachent, même si les hommes sont vus avec bienveillance également. Avec l’histoire du Maroc en toile de fond, chacun des personnages montre ses forces et ses richesses de cœur, ses travers et ses désillusions.
L’écriture de l’autrice, rare, sans esbroufe, fait plonger dans les années cinquante au Maroc, sans jamais tomber dans les travers du chapelet d’anecdotes ou de la confusion chronologique.

Le pays des autres de Leïla Slimani, éditions Gallimard, mars 2020, 368 pages, existe en poche.

D’autres avis chez Comète, Luocine… Et vous, l’avez-vous lu ?

H.G. Wells, La guerre des mondes

« Je voyais maintenant que c’étaient les créatures les moins terrestres qu’il soit possible de concevoir. Ils étaient formés d’un grand corps rond, ou plutôt d’une grande tête ronde d’environ quatre pieds de diamètre et pourvue d’une figure. Cette face n’avait pas de narines – à vrai dire les Martiens ne semblent pas avoir été doués d’un odorat – mais possédait deux grands yeux sombres, au-dessous desquels se trouvait immédiatement une sorte de bec cartilagineux. »

C’est la coïncidence du billet de Keisha, du mois anglais et d’un défi H.G. Wells lancé par La petite liste qui m’a donné l’idée de lire ce classique publié en 1898. Il relate l’invasion de la Terre par des êtres venus de Mars, catapultés par une technologie inconnue des hommes dans d’énormes cylindres d’acier qui atterrissent, ou plutôt qui tombent dans le sud de l’Angleterre. Cela a commencé avec l’apparition de phénomènes astronomiques étranges, des atterrissages violents, plusieurs jours successifs, suivi par un épisode calme. Lorsque des êtres semblant faits de métal, armés de rayons destructeurs, émergent des cylindres métalliques, ils provoquent la curiosité, puis sèment la panique, et l’armée étant incapable de les abattre, ils progressent. Londres sera bientôt leur cible.

« C’est comme les hommes avec les fourmis. À un endroit, les fourmis installent leurs cités et leurs galeries ; elles y vivent, elles font des guerres et des révolutions, jusqu’au moment où les hommes les trouvent sur leur chemin, et ils en débarrassent le passage. C’est ce qui se produit maintenant – nous ne sommes que des fourmis. »

L’auteur a eu l’excellente idée de choisir le point de vue d’un observateur assez banal, dans lequel s’intercale le récit du frère de celui-ci, et parfois celui d’autres personnes rencontrées au hasard de sa fuite. Cette forme de récit fonctionne très bien et rend l’histoire vivante et prenante. Il a été très certainement difficile après avoir lu le roman de Wells d’imaginer un autre roman sur une invasion de Martiens ou d’autres êtres venus d’ailleurs, tant il est complet et soulève de nombreuses questions.
La guerre des mondes peut être vu comme la métaphore de beaucoup de guerres visant à une destruction massive d’une population, ou aussi comme celle de la colonisation. Les Martiens n’ont pas particulièrement de haine vis à vis des humains, ils s’en débarrassent simplement comme on écraserait des insectes, d’ailleurs la comparaison avec les fourmis revient plusieurs fois.

Je ne vous raconterai pas le dénouement, bien entendu, mais là encore, l’idée est intéressante et assez moderne. Bref, je ne regrette pas du tout d’avoir enfin découvert ce classique de la science-fiction ! Je l’ai lu dans une vieille édition Folio junior avec texte intégral et illustrations en noir et blanc d’Anne Bozellec.

La guerre des mondes de Herbert George Wells, (The war of the worlds, 1898) éditions Folio, traduction de Henri D. Davray, 320 pages.

lu dans le cadre du mois anglais #lemoisanglais et du mois H.G. Wells

Elizabeth Jane Howard, Confusion, la saga des Cazalet tome 3

« La guerre a l’art de niveler les hommes, tu sais. Après avoir tous plus ou moins risqué leur peau, les gens ne verront pas d’un très bon œil le retour à un système de classes où la vie de certains compte plus que celle des autres. »

Le mois anglais constitue une excellente occasion de continuer la saga des Cazalet, cette famille anglaise qui traverse les années 30 et 40, la guerre, les restrictions, les deuils et les chagrins comme les amours naissantes, les joies et les naissances. J’ai beaucoup aimé le premier tome, commenté ici, et encore plus le second, lu cet hiver mais pas chroniqué. C’est toujours un plaisir de retrouver ces personnages, auxquels je me suis habituée. Si les générations des grands-parents et des parents se débattent avec leurs problèmes en toute discrétion, car il est de bon ton de ne pas parler de ce qui ne va pas, les enfants, eux, se cherchent en discutant davantage entre eux. Les domestiques ne sont pas en reste, et ont leur mot à dire.

« Le hic, c’est qu’il est en train de se transformer en une sorte d’excentrique et d’après mon expérience les gens n’apprécient les excentriques que quand ils sont morts, ou alors à bonne distance. On est content qu’ils existent – comme les girafes ou les gorilles -, mais il est rare qu’on en veuille sous son toit. »

Le roman couvre une période allant de mars 1942 à mai 1945, entre Home Place, la maison familiale à la campagne, et Londres sous les bombes. La vie continue, certains persistent à espérer, comme Clary qui attend toujours le retour de son père, d’autres choisissent des chemins plus ou moins faciles, renoncent à des passions ou s’en découvrent d’autres, se reposent sur le groupe familial ou s’en éloignent. L’une des petites-filles de la famille se marie, deux autres s’installent ensemble à Londres.
Malgré l’ampleur de la saga, je n’ai ressenti aucune longueur grâce à des changements de points de vue amenés d’une manière plutôt originale. L’autrice porte toujours dans ce tome la même attention aux détails significatifs, et à l’évolution des uns et des autres. La finesse d’analyse qui fait le sel de cette série n’empêche pas des répliques ou des affirmations bien marquées par l’humour anglais. Ce qui m’a procuré, comme avec les deux volumes précédents, un grand plaisir de lecture.

Confusion de Elizabeth Jane Howard, (1993) éditions de la table Ronde, 2021, traduction de Anouk Neuhoff, 480 pages.

Lu pour le mois anglais.

Damian Barr, Tout ira bien

« Depuis que tu es parti – n’était-ce vraiment qu’il y a une semaine ? – nous pouvons sentir la fumée. Nous nourrissons les déplacés qui mendient à notre portail. Femmes, enfants et Kaffirs. Un peu plus chaque jour. Nous donnons ce que nous pouvons et écoutons leurs récits – ils ne peuvent pas tous être vrais. Les Anglais sont, après tout, de la même race que nous. Ils partagent notre foi, à défaut de notre dévotion. »

1900, en Afrique du Sud. Les Britanniques pratiquent la tactique de la terre brûlée pour récupérer les possessions des Boers qui malgré tout, résistent. Les familles des paysans résistants sont alors enfermées dans des camps qui préfigurent les camps de concentrations nazis. Sarah van der Watt et son fils Fred voient leur maison brûler, leurs terres rendues incultivables et sont parqués dans un camp où ils meurent de faim et de privations. Au travers du journal de Sarah qu’elle cache soigneusement, rien n’est occulté des terribles conditions de détention.
2010, le beau-père et la mère de Willem, âgé de seize ans, trouvent qu’il a besoin de s’endurcir et l’envoient au camp « Aube Nouvelle » où des méthodes effroyables sont censées en faire un dur, un homme, un vrai.
Deux camps, deux enfermements à cent dix ans d’écart, deux drames…

« Le portail se referme en claquant. Alors que Willem regarde dans le rétroviseur, deux garçons en treillis se précipitent pour y mettre une chaîne. Leur hâte suggère une invasion imminente. »

On sent l’auteur écossais Damian Barr, dont c’est ici le premier roman après deux essais, passionné par les sujets qu’il traite, l’un historique et l’autre plus contemporain. Le traitement de ces thèmes est un peu inégal et c’est dommage, car leur intérêt est incontestable. Ce n’est pas l’alternance des époques qui nuit à ce roman, c’est un de ses points forts, au contraire. Ce sont peut-être les liens entre les deux époques, qui, un peu ténus, en paraissent artificiels. Bien écrit et intelligemment construit, avec des personnages attachants, ce roman se lit facilement. Il ne faut donc pas s’arrêter à mon léger bémol si l’histoire du camp de Bloemfontein vous intéresse, ou encore celle de ces jeunes garçons brisés par un système paramilitaire avec la presque complicité de leur famille. La violence engendre toujours la violence…

Tout ira bien de Damian Barr, (You will be safe here, 2019), éditions 10/18, 2021, traduction de Caroline Nicolas, 380 pages.

Giulia Caminito, Un jour viendra

« Nicola se sentait l’habitant d’une maison en ruine, il regardait ses propres fragments s’éparpiller, il luttait contre sa chair trop tendre qui ferait le délice d’un premier ogre venu. C’était l’enfant des contes, facile à attraper, bon pour le pâté, incapable de s’enfuir, il engraisserait dans une cage avant d’être cuit à feu doux. »

Tout commence à la fin du XIXème siècle, à Serra de’ Conti, une bourgade des Marches, région côtière de l’Italie centrale. La famille du boulanger, Luigi Ceresa, accumule les malheurs, ses enfants meurent de maladies ou d’accidents les uns après les autres. Il ne reste que Lupo et Nicola, l’aîné aussi fier et costaud que son petit frère est fragile, un intellectuel au sein d’une famille dominée par la figure du grand-père anarchiste. On imagine bien les relations entre les deux frères, l’un protégeant l’autre, mais c’est en réalité plus compliqué que cela. Puis des événements remuent la région, rébellion contre les grands propriétaires, « semaine rouge » d’Ancône, première Guerre mondiale, et les deux frères arrivant à l’âge adulte vont devoir faire des choix.
Parallèlement, d’autres chapitres emmènent entre les murs du couvent qui domine Serra de’ Conti, auprès de l’abbesse Clara, originaire des monts Nouba, en Afrique, qui est intriguée par une novice à fort caractère.

« Il était convaincu que les hommes devaient arrêter de s’imaginer debout, verticaux et tournés vers le ciel comme des arbres, de faire la course à qui a la cime la plus haute, ils devaient plutôt se penser couchés, les uns à côté des autres, des hommes et des femmes horizontaux, qui regardent vers le haut de la même manière et remplissent l’espace avec un seul corps, qui fraternisent et s’ils le veulent, se lèvent ensemble. »

C’est la première fois que je me risque parmi les nouveautés Gallmeister hors États-Unis… Cela sera-t-il une bonne idée ?
Roman noir rural, roman historique et social, histoire (de secret) de famille, Un jour viendra est un peu tout à la fois, mais sans les travers des premiers romans où les thèmes abondent, et où les genres mélangés engendrent une certaine confusion. Non, ici, les coutures ne laissent pas apparaître de surfilages grossiers et l’écriture harmonise le tout : elle est particulièrement ample, forte, et ne saurait être mieux adaptée au sujet. En outre, l’autrice laisse habilement de la place au lecteur pour imaginer et échafauder avant que certains pans de l’histoire ne soient révélés.
Plus que le récit qui m’a permis d’approfondir le peu que je connaissais de l’histoire de l’Italie, plus que les personnages denses et bien présents, c’est le style de Giulia Caminito que je retiendrai, en attendant d’avoir l’occasion de lire son deuxième roman, traduit et paru également chez Gallmeister.

Un jour viendra (Un giorno verrà, 2019) de Giulia Caminito, éditions Gallmeister, 2021, paru en poche, traduction de Laura Brignon, 284 pages.

Lire aussi la chronique de Krol.

Vercors, Le silence de la mer et autres récits

« Il faisait nuit, pas très froid : ce novembre-là ne fut pas très froid. Je vis l’immense silhouette, la casquette plate, l’imperméable jeté sur les épaules comme une cape. 
Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse.»

Je poursuis le mois de la nouvelle avec ce recueil devenu un classique, mais que je n’avais jamais lu. L’auteur en est Jean Bruller, sous le pseudonyme de Vercors, qui écrivit son premier texte en 1942, en réaction à la présence des Allemands. Imprimé clandestinement, il a été la première publication des éditions de Minuit.
Le silence de la mer raconte l’installation d’un officier allemand dans une maison habitée par un oncle et sa nièce, et le silence qu’ils lui opposent.

« Il était devenu français. Je le vois encore, le jour où mon père lui annonça la nouvelle. C’était à la terrasse de quelque café, près du ministère. »

Si les autres nouvelles ont toutes pour cadre la France occupée, l’une d’elles, La marche à l’étoile, plonge ses racines plus loin, en Bohême, où Thomas Muritz, né à la fin du XIXème siècle, tombe amoureux de la culture française, et finit par réussir au terme d’une longue marche, à rejoindre son pays rêvé.
C’est peut-être la nouvelle que j’ai préférée, mais toutes sont très percutantes et exaltent les sentiments patriotiques et l’esprit de résistance. On ne peut qu’y trouver des échos à la situation actuelle en Ukraine. Ce que l’auteur montre de la Résistance n’est pas uniquement l’aspect intellectuel et la puissance des écrits, mais ce thème revient plusieurs fois. L’ensemble se révèle passionnant, même s’il est assez pesant, et c’est difficile pour le moral d’enchaîner les textes les uns à la suite des autres. Ce petit livre est à conseiller à tous, et très certainement à des lecteurs plus jeunes pour qui cette période historique commence à être un peu abstraite.

Le silence de la mer et autres récits, de Vercors, 1951 et 2018 pour l’édition augmentée, Livre de Poche, 256 pages.

Repéré grâce au podcast des Bibliomaniacs.

#maiennouvelles

Dorothy M. Johnson, Contrée indienne

Le mois de mai est depuis quelques années dévolu au genre de la nouvelle, à l’initiative d’Electra et Marie-Claude, et c’est une très bonne idée… Le genre est souvent un peu négligé, et je suis la première à faire passer d’autres lectures avant un recueil de nouvelles. Et pourtant, c’est souvent l’occasion de belles découvertes. Je vais vous en présenter quelques-unes au cours du mois.

« Mahlon Mitchell vécut avec les Crows pendant cinq ans quand il était jeune homme, les quitta sans un adieu puis, vieux et vaincu, revint vers eux. »

Parmi les onze nouvelles qui composent ce recueil, quelques-unes commencent comme cela, par une phrase qui a elle seule résume tout le texte. D’autres débutent plus abruptement, en pleine action, pas sans violence : « Elle resta debout là où des mains brutales l’avaient poussée. Les Indiens lui avaient jeté une couverture puante sur la tête pour qu’elle ne puisse pas voir les soldats sur la colline, juste au-dessus d’elle. »
Certaines nouvelles racontent toute une vie, et d’autres, un épisode marquant, toutes sont d’une force assez incroyable, concises et percutantes, avec des personnages très forts, qui peuvent être des enfants, des femmes, des personnes très âgées. L’homme qui tua Liberty Valence et Un homme nommé Cheval ont donné lieu à des longs métrages de cinéma, et les autres nouvelles auraient pu l’être tout autant.
Elles racontent, de manière vive, et émaillée de dialogues, la conquête de l’Ouest, les affrontements entre Indiens, pionniers et soldats, les enlèvements, les relations parfois plus apaisées, les traditions Sioux ou Blackfoot, entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle. Si ces nouvelles s’apparentent au genre du western, c’est sans aucune caricature, et sans prendre parti pour un camp ou pour l’autre, exercice pourtant délicat.
Je crois que je n’avais pas été aussi emballée par un recueil de nouvelles depuis Flannery O’Connor et Les braves gens ne courent pas les rues. C’est une petite pépite, bien homogène au niveau du décor, avec des personnages singuliers et des destins incroyables.

Dorothy Marie Johnson (1905-1984) a passé son enfance dans le Montana, elle a été rédactrice dans des magazines à New York tout en écrivant des nouvelles. Retournée dans le Montana où elle enseignait, elle est devenue membre honoraire de la tribu Blackfoot.
Et vous, connaissiez-vous cet autrice ?

Contrée indienne de Dorothy M. Johnson, (Indian country, 1948 à 1953), éditions Gallmeister, 2013, traduction de Lili Sztajn, 230 pages.

Aimé aussi par le Bouquineur.

#maiennouvelles

Christian Joosten, Le jugement de Dieu

« Deux jours, il nous a fallu deux jours pour atteindre l’objectif sans se faire voir d’aucune des deux factions et trouver enfin cet immeuble anonyme au cœur de la ville assiégée par les troupes serbes depuis près d’un an maintenant. »

À Charleroi en 2008, un corps trouvé au bord de la voie ferrée va déclencher une enquête de police, car cela ne ressemble pas à un suicide. Le commissaire Francis Jean décide de faire appel à Guillaume Lavallée, qui a connu Dragan, la victime. Mais ce Lavallée, ancien flic, est un personnage trouble, et le passé de la victime, réfugié serbe devenu artiste, ne l’est pas moins. Les chapitres alternent entre Sarajevo et Charleroi, et une bien sombre histoire se dessine.

« Si c’était bon ? Quoi, la peinture ? Je n’y connais pas grand chose, mais c’était habité et coloré. Je peux dire que c’était bien, enfin pour ce que j’en connais du moins. »

J’avoue avoir été un peu déstabilisée par l’écriture par moments, qui dans un même paragraphe et pour une même action, passe du présent à l’imparfait. Et par le langage, qui dans l’ensemble, n’est pas très soutenu, ce sont les paroles des deux narrateurs, Dragan en 1993 et Guillaume en 2008, et si cela se tient, ce n’est pas toujours agréable à l’oreille. L’intérêt est essentiellement dans le personnage perturbé de Guillaume Lavallée, que je découvrais ici, mais qui est déjà apparu dans un premier roman en 2020, Le roi de la forêt. L’histoire courte et percutante, se lit bien, et il n’y a rien à redire à sa construction. Je remarque que l’année dernière déjà, les méandres d’une histoire policière, sous la plume de Paul Colize, cette fois-là, m’avaient ramenée dans la guerre civile en ex-Yougoslavie. Cette guerre aux portes de l’Europe, et sa cruauté, peuvent difficilement ne pas toucher, surtout en ce moment.
Je ne déconseille pas ce polar, et serai à l’avenir curieuse d’autres publications sous cette jolie couverture jaune imaginée par les éditions Weyrich pour leur collection Noir corbeau.

Le jugement de Dieu de Christian Joosten, éditions Weyrich, 2021, 205 pages.

Situé à Charleroi, dans la province de Hainaut, ce roman entre dans le Mois belge organisé par Anne, catégorie Noir corbeau.

Annette Hess, La maison allemande

« Un instant plus tard, installés autour de la table du séjour, ils contemplaient le volatile fumant. Les roses jaunes de Jürgen trônaient dans un vase en cristal, comme une offrande funéraire. »

Francfort en 1963. Eva, jeune fille d’une famille plutôt modeste, ses parents étant restaurateurs, se voit proposer un travail d’interprète pour ce qui sera le second procès d’Auschwitz. Son premier rôle d’interprète du polonais à l’allemand, sans commune mesure avec les traductions commerciales qu’elle fait d’habitude, lui fait entrevoir des faits qu’elle ignorait presque totalement. Elle en est perturbée et cela assombrit l’ambiance avec sa famille, ses parents et sa sœur aînée évitant le sujet, et avec son fiancé, petit bourgeois ambitieux mais un peu vain, qui préférerait la voir rester chez elle à préparer son mariage.

« Le procureur se rassit. Miller était trop fougueux, trop obstiné.La rumeur courait que son frère était mort dans ce camp. Si c’était vrai, ils avaient un problème. Ils devraient le remplacer, car il manquait d’impartialité. D’un autre côté, ils avaient besoin de jeunes gens engagés comme David Miller qui passaient leurs journées et leurs nuits à étudier des milliers de documents, à comparer les dates, les noms et les faits… »

Un autre personnage intéressant du roman est l’assistant d’origine canadienne David Miller, très investi dans les recherches pour démasquer des monstres qui peuvent avoir pris des allures de bons pères de famille. Je crois n’avoir jamais lu de roman sur les procès des nazis et celui-ci, mené de manière vive, alternant les angles de vue et les commentaires des divers protagonistes dans des dialogues très réalistes, m’a captivée dès le début. Le point de vue choisi est celui des jeunes de vingt à trente ans dans les années soixante, trop jeunes pour être responsables, mais accablés toutefois par une très grande culpabilité, d’une manière ou d’une autre.
J’ai apprécié l’écriture, l’auteure est scénariste ce qui se ressent aux dialogues et à la vivacité de la progression. Que ce soit Eva, sa sœur Annegret, son fiancé Jürgen ou bien David Miller, il est passionnant de les voir évoluer, ouvrir les yeux ou non, réagir enfin chacun à leur façon. A part deux coquilles qui m’ont un peu étonnée pour une version poche chez un éditeur plutôt soigneux, cette lecture est une bonne surprise.

La maison allemande d’Annette Hess, (Deutsches Haus, 2018) éditions Actes Sud, 2019, traduction de Stéphanie Lux, sorti en poche, 396 pages.

Repéré chez Dominique et Krol, je participe avec ce roman aux Feuilles allemandes pour la première fois.

Beata Umubyeyi Mairesse, Tous tes enfants dispersés

« Vous étiez si naïfs, mes enfants, vous sembliez ne pas avoir encore compris que la guerre n’est pas destinée à rendre justice. »

Blanche est née au Rwanda, et depuis 1994, vit à Bordeaux où elle a fondé une famille. Immaculata, sa mère, vit toujours dans son pays, avec ce qu’il lui reste de famille. Quant à Stokely, le fils de Blanche, il ne connaît pas le Rwanda de sa mère, ni sa grand-mère. Leurs trois voix interviennent tour à tour pour tenter de renouer le lien familial, distendu par l’éloignement. Il y a aussi la présence muette de Bosco, le frère de Blanche…
Je ne sais pas si cela vient d’une lecture un peu trop fragmentée ou inattentive, mais j’ai ressenti une certaine difficulté à entrer dans le roman, et à me situer dans la chronologie au début… Blanche est-elle revenu au Rwanda une seule fois en 1997 ou une autre fois ensuite, et raconte-t-elle un ou deux retours ? À partir du milieu du roman, j’ai pris mes marques et trouvé la fin très belle, et justifiant le chemin un peu ardu pour en arriver là.

« Posséder complètement deux langues, c’est être hybride, porter en soi deux âmes, chacune drapée dans une étole de mots entrelacés, vêtement à revêtir en fonction du contexte et dont la coupe délimite l’étendue des sentiments à exprimer. Habiter deux mondes parallèles, riches chacun des trésors insoupçonnés des autres, mais aussi, constamment, habiter une frontière. »

Si j’essaye de voir ce qui m’a tenue à distance, cela vient sans doute de ce que j’ai pas mal lu sur le thème de l’exil et qu’au début, ce texte ne m’a rien apporté de plus par rapport à ces autres lectures, de même que sur le thème des relations mère-fille. Par contre, tout ce qui concerne le génocide de 1994 au Rwanda, et les traumatismes qu’il a engendrés, garde une force terrible par rapport aux autres sujets abordés.
J’ai noté aussi que ce qui concerne les noms (Blanche, Immaculata) ou la signification des prénoms dans la langue maternelle des deux femmes m’a semblé un peu lourdement appuyé, leur donnant un poids trop important dans le cours des vies. Par contre, lorsque l’auteure insiste sur le thème de la parole, ou des langues, cela se justifie, et présente un aspect très intéressant du roman.
Si je suis passée par des hauts et des bas avec ce roman, que cela ne vous empêche pas de le lire si le sujet vous intéresse et que vous en avez l’occasion !

Tous tes enfants dispersés de Beata Umubyeyi Mairesse, éditions Autrement, août 2019, 244 pages, prix des Cinq Continents de la Francophonie, sorti en poche.

Plusieurs avis sur le site des 68 premières fois

Participation au mois africain organisé par Jostein