Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier, sorti en poche

Cay Rademacher, L’assassin des ruines

assassindesruines« Comment communiquer avec la population sinon en apposant des messages et des déclarations sur les façades ? Le gouvernement militaire couvre les murs encore debout des rues les plus passantes et les colonnes d’affichage de règlements inédits, de décrets et d’arrêtés stipulant de nouveaux rationnements, annonçant les changements d’horaire de couvre-feu – surtout qu’aucun Allemand ne puisse, cette fois, prétendre qu’il ne savait pas ! »
Hambourg, hiver 1947. Dans la ville réduite à un champ de ruines, l’hiver est de surcroît glacial, et les habitants peinent à survivre. Aux privations de toutes sortes, s’ajoute la tristesse et la culpabilité pour nombre d’entre eux. Parmi les ruines, l’inspecteur Frank Stave doit enquêter sur la mort d’une jeune femme, retrouvée nue, et sans aucun indice, dans les gravats. Son identité demeure inconnue, même en placardant des avis de recherche. Comme d’autres découvertes assez similaires suivent, et que la police, allemande comme britannique, manque de piste, on commence à parler de l’Assassin des ruines, et la peur s’empare des habitants, qui n’avaient pas besoin de cela.
Quant à l’enquêteur principal, il est en deuil de sa femme morte sous les bombes anglaises et sans nouvelles de son fils parti combattre, en désaccord avec son père, sur le front russe.

« Avec leurs bombardements, les Britanniques et les Américains ont voulu avant tout tuer des ouvriers, la majorité des villas des beaux quartiers n’ont pas été touchées. Pour la raison aussi , se dit cyniquement Stave, qu’à cette époque, ils pensaient déjà qu’après la guerre il faudrait qu’ils logent convenablement leurs officiers. »
Inspiré de faits ayant réellement eu lieu, ce roman est à lire surtout pour la description précise, et même saisissante, des difficultés des habitants de Hambourg dans les années d’après-guerre : vivre dans des ruines, ou entassés dans des constructions qui ressemblent à des bidonvilles, notamment les « baraques Nissen », avec un froid intense et peu de moyens de chauffage, des restrictions alimentaires et les aléas du marché noir…
Ruins_of_Hamburg_Pferdemarkt_Monckebergstrasse_St.Petri_1945Malgré une ou deux ficelles visibles dans la résolution de l’enquête, le tableau dressé par l’auteur est frappant, on croirait qu’il a vécu à cette époque ! Cette description donc de l’immédiate après-guerre et l’intérêt pour les personnages, méritent que les lecteurs amateurs de polars historiques pas trop sanglants, et cadrant bien une époque (dont je fais partie) se penchent sur ce polar. Notez bien, c’est une trilogie, ne craignez donc pas de vous embarquer dans une série trop longue !

L’assassin des ruines de Cay Rademacher, (Der Trümmermörder, 2011), éditions du Masque (2018 pour le poche), traduction de Georges Sturm, 453 pages.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, sorti en poche

Daniel Mendelsohn, Les disparus

disparus« Il se trouve que c’est précisément la façon dont les Grecs racontent leurs histoires. Homère, par exemple, interrompt souvent la marche de l’Iliade, son grand poème épique, pour remonter dans le temps et parfois dans l’espace. »
Deux éléments au moins se sont conjugués pour donner à Daniel Mendelsohn l’envie, ou plutôt le besoin pressant d’écrire ce livre. Tout d’abord le silence familial autour de la mort de son grand-oncle Shmiel, sa femme et ses quatre filles. Non que personne ne voulait en parler, mais cela se résumait à dire qu’ils avaient été tués par les nazis pendant la guerre. Pourtant le grand-père de Daniel Mendelsohn n’était pas avare d’histoires, et la manière sinueuse dont il les mettait en valeur, enchâssant toujours un récit dans un temps historique plus lointain, tournant autour jusqu’à la chute finale, avait toujours séduit son petit-fils.
La mort de son grand-père, et surtout la lecture de lettres pleines de désespoir et d’urgence provenant de Shmiel resté en Pologne à son frère installé en Amérique, vont être les éléments déclencheurs…

« Pendant longtemps, c’est tout ce que nous avons jamais cru savoir ; et compte tenu de l’étendue de l’annihilation, compte tenu du nombre d’années qui avaient passé, compte tenu du fait qu’il n’y avait plus personne à qui demander, cela paraissait beaucoup. »
Comme dans Une Odyssée, Daniel Mendelsohn part de l’histoire familiale pour faire une œuvre formidable de recherche. Malgré les nombreuses difficultés, il va retrouver des rescapés, installés en Scandinavie, en Israël ou en Australie, et les interroger sur la famille de Shmiel. Sa femme, ses quatre filles, décrites comme superbes, ont laissé des souvenirs variés. Shmiel possédait une boucherie et des camions, il était une figure marquante de la petite ville de Bolechow, à l’est de la Pologne, son épouse est décrite comme accueillante et aimable. Petit à petit, les portraits se précisent, les circonstances de leurs morts aussi, l’implication diverse des voisins, de la communauté polonaise n’est pas occultée.

« À cet instant-là, les soixante ans et les millions de morts ne paraissaient pas plus grands que le mètre qui me séparait du bras gras de la vieille femme. »
Ce n’est pas tant le sujet, enfin, si, c’est bien entendu d’abord le sujet de ce livre qui est passionnant, l’idée même de faire renaître, revivre quelques temps six disparus, sur six millions, en faire des personnes réelles, dont quelques détails de caractères, d’habitudes ou de personnalité peuvent être retrouvés : il était sourd, elle avait de jolies jambes… Mais c’est surtout la manière dont cette enquête est construite, patiemment, pas à pas, mais aussi avec beaucoup d’émotion, lorsque les témoins survivants font remonter des souvenirs vieux de soixante ans, ou refusent de répondre à certaines questions, lorsque des photos ou des murs de maisons se mettent eux aussi à parler.
Écrit avant Une Odyssée, qui rendait hommage à son père et à sa famille, Les disparus redonne vie à la famille de la mère de l’auteur. Un arbre généalogique et de nombreux documents et photos viennent asseoir la réalité de cette recherche. Bien que j’ai trouvé ce livre passionnant, je n’ai pas hésité à faire durer la lecture plus de deux semaines, les 920 pages du livre de poche étant denses et puissantes à la fois. Heureusement, Daniel Mendelsohn ne manque pas d’humour, notamment envers lui-même, ce qui enlève toute lourdeur au texte.
Ce très beau travail de mémoire, de réparation en quelque sorte, qui s’est parfois joué « contre la montre » tant les rares témoins avançaient en âge, est, et restera à l’avenir, une lecture aussi forte que nécessaire, que je suis contente d’avoir entreprise.

Les disparus (The Lost, 2006) de Daniel Mendelsohn, éditions J’ai lu (2009), traduction de Pierre Guglielmina, 924 pages.

Ce pavé attendait dans ma pile depuis plus de dix-huit mois !
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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2019

Jeroen Olyslaegers, Trouble

trouble« Tous ces autres qui ont croisé ma route, un à un, ces dernières années, j’ai su les replacer sur l’échiquier, comme un ancien mordu d’échecs remet les pièces en position pour revivre une partie qui a signifié quelque chose de particulier pour lui. »
Au soir de sa vie, Wilfried Wils se souvient et recompose de mémoire son existence, et notamment la période sombre de l’occupation. Il avait vingt-deux ans, vivait avec ses parents à Anvers, et était policier, ce qui signifiait participer parfois à des actions qu’il réprouvait, sans pouvoir toutefois s’y soustraire.
Pris entre son amitié pour son collègue Lode, plus carré et plus idéaliste que lui, son amour pour Yvette, et ses relations avec son professeur, un collaborateur qu’il surnomme Barbiche Teigneuse, le jeune Wilfried ne sait pas quel parti prendre, balançant entre résistance molle et participation peu active à des exactions à l’encontre des Juifs.

« C’était une époque pleine d’ambiguïté et de dérision qui, en cela, ne diffère pas des autres. À moins qu’elle ne soit jamais passée et rôde encore parmi nous. »
Le roman dévoile l’influence de ces années de guerre sur toute la vie de Wilfried en alternant les époques, et en étudiant ses relations avec les membres de son entourage.
Entrer dans les pensées du vieillard qui veut laisser une trace, des explications, à son arrière-petit-fils lycéen, n’est pas une sinécure. Malgré son grand âge, il reste cynique et grinçant, ne regrette presque rien, cherche constamment à justifier tout ce qu’il a pu faire. Il fait intervenir à cette fin son double, inventé dans son enfance, Angelo, qui aurait été son côté maléfique. L’ambiguïté est le maître-mot de ce roman.

« Et nous : avons-nous contribué à rendre tout cela possible, ou sommes-nous des témoins qui jamais ne témoigneront de ce que nous sommes amenés à voir pendant nos heures ? »
Il ne faut pas venir chercher dans Trouble des personnages tout d’un bloc, sans faille, ou d’un courage hors du commun. Scruter des personnalités souvent lâches et pitoyables, en premier lieu celle du « héros », ne rend pas la lecture facile, mais passionnante, oui, et posant des questions universelles.
Bien qu’il ne soit pas dépourvu de quelques longueurs, le texte dense et fort, peu dialogué, restitue brutalement l’atmosphère menaçante d’une ville aux prises avec les heures les plus sombres de son histoire, ainsi que les motivations de chacun des protagonistes, souvent peu reluisantes.
dulle_griet.jpgLe narrateur fait plusieurs fois référence au tableau de Bruegel l’Ancien « Dulle Griet » (ou Margot la Folle) qui montre une paysanne dirigeant une armée de femmes en route pour piller l’Enfer : un tableau aussi saisissant que le parallèle opéré !

Trouble de Jeroen Olyslaegers (Wil, 2017) éditions Stock (janvier 2019) traduit du néerlandais (Belgique) par Françoise Antoine, 448 pages

Lire le monde : Belgique
Lecture commune pour le mois belge, allons lire les avis de Anne, Marilyne, Mrs Pepys, Nadège, Nath…

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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier

Paul Colize, Un long moment de silence

unlongmoment« Je déteste la nostalgie, les états d’âme et les élans de bons sentiments. Je laisse ça aux vieux, aux dépressifs et aux empathiques qui pensent changer le monde en publiant des statuts sur Facebook »
La relation d’une tuerie à l’aéroport du Caire en 1954 sert de préambule au roman, c’est en effet le sujet du livre écrit par Stanislas Kervyn, le narrateur qui tente de trouver les clefs de cette tuerie où son père a disparu. Qui était visé, une personne, plusieurs ? Le roman procède en deux époques et par chapitres courts dont les titres interpellent, selon un principe déjà rencontré ailleurs, peut-être chez le même Paul Colize, j’avoue ne plus le savoir.
Le début est prenant, on se demande qui est le nommé Nathan Katz, jeune juif rescapé des camps, que l’on rencontre tout jeune homme en 1948 à Brooklyn, et comment les deux histoires vont se croiser.

« Mon job se résume à gérer les ego démesurés des divas que j’emploie, à arbitrer des discussions de bac à sable et à effacer les mails qu’ils m’envoient. »
Malheureusement, vers la page 130, j’avais déjà l’impression de savoir comment tout cela allait tourner, et si ce n’était pas exactement ce que j’avais prévu, j’ai tout de même trouvé que l’histoire peinait à progresser vers une résolution somme toute assez peu originale, si l’on excepte l’épilogue et la note au lecteur qui arrivent, comme de bien entendu, à l’extrême fin du roman.
Donc, si la fin ne manque pas de force, elle arrive un peu tard pour contrebalancer un certain manque d’épaisseur, surprenant pour qui a lu Back up ou Concerto pour quatre mains, romans qui ne laissaient à aucun moment le lecteur sur sa faim.
Les thèmes de la vengeance et des secrets de famille sont souvent de bons ressorts dramatiques, et cela se vérifie encore une fois, mais l’impression d’être noyée sous une abondance de détails pas forcément tous significatifs a duré pendant une bonne partie de ma lecture. L’aspect singulièrement imbu de lui-même, odieux et misogyne de Stanislas Kervyn m’a parfois agacée, parfois amusée, car il fallait tout de même oser construire un roman sur un personnage aussi désagréable. Une mention spéciale à la quatrième de couverture du grand format, aux éditions de la Manufacture, particulièrement énigmatique et alléchante… Voilà pour cet avis en demi-teinte qui ne vous fera peut-être pas vous précipiter en librairie.

Un long moment de silence de Paul Colize, éditions La Manufacture de Livres, 2013, 470 pages, existe en Folio.

Fanja a adoré et Miss Léo le conseille, mais Sandrine n’a pas compris l’enthousiasme général.

Lecture pour le mois belge chez Anne et Mina ici ou. Lire le monde : Belgique
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Publié dans littérature îles britanniques, littérature France, policier

Polars en vrac

Aujourd’hui commencent les Quais du Polar, et mes lectures de ces derniers temps m’y préparent, avec une jolie brochette de policiers historiques ou contemporains, romans noirs ou suspenses psychologiques… pour tous les goûts (ou presque, car si c’est vraiment trop dur ou violent, je les évite soigneusement). Voici les premiers lus :

auxanimauxlaguerreNicolas Mathieu, Aux animaux la guerre, éditions Actes Sud, 2014, existe en poche.
« Qu’elle le veuille ou non, Rita appartient à ce monde où les gens meurent au travail. »
Un premier roman pour commencer, celui de Nicolas Mathieu, dont le nom vous sera sans doute connu par son prix Goncourt 2018 pour Leurs enfants après eux. Comme pour son deuxième ouvrage, l’auteur a voulu créer un roman social, qui donne toute la place aux gens qui triment toute leur vie, exploités sans pouvoir lever le nez des tracas quotidiens. Ou alors qui tentent de s’en sortir comme Bruce à coup de plans soit-disant géniaux qui tournent court, ou comme Martel, devenu par la force des choses un délégué syndical qui a encore quelque poids, pour combien de temps ? Ou encore comme Rita, la touchante inspectrice du travail. Au cœur du roman, un plan de licenciement, un enlèvement, la Lorraine et la neige…
Beaucoup de personnages, sans doute, (je ne les ai pas cités tous) mais on s’y retrouve facilement, et une fin un peu déconcertante, c’est ce que je retiens, pourtant j’ai aimé découvrir à la fois une facette différente de l’auteur, un peu plus noire, et un style, qui se cherche et se trouve, déjà remarquable dans ce premier livre.

cabanedespendusGordon Ferris, La cabane des pendus, éditions Points (2016) traduction de Jacques Martinache, 384 pages.
« Il n’y a pas de fenêtres à la cabane des pendus. Seul un architecte sadique aurait eu l’idée d’offrir au condamné un dernier regard sur les jolies collines verdoyantes. »
Cette cabane, c’est le lieu où finissent les condamnés à mort à Glasgow dans les années d’après-guerre. Là que va se terminer la vie de Hugh Donovan, un héros de guerre pourtant accusé d’un crime affreux. Et c’est vrai que tout est contre lui. Son ami d’enfance Douglas Brodie, journaliste après avoir été policier, va tenter de le disculper, au risque de sa propre vie.
Quand on me parle de polar et d’Écosse, j’ai du mal à résister. Ce roman très prenant permet de découvrir un héros récurrent qui m’a plu, avec ses doutes, et en même temps des lieux et une époque… Les descriptions ne manquent de rien, on imagine fort bien les lieux. La psychologie des personnages est tout aussi précise et séduisante. Après un très léger coup de mou au milieu, le roman repart sur les chapeaux de roue vers une fin beaucoup plus animée, et même stressante.
Un polar de bonne facture et une série que je poursuivrai, c’est sûr ! (je conseille à ceux qui aiment l’Islande d’Indridason)

praguefatalePhilip Kerr, Prague fatale, le Livre de Poche, 2014, traduction de Philippe Bonnet, 576 pages.
« Que Heydrich puisse être généreux n’était pas une idée à laquelle j’avais envie de penser. C’était comme entendre dire que Hitler aimait les enfants ou qu’Ivan le Terrible avait possédé un chiot. »
Lorsqu’un livre m’évoque Berlin, je peux difficilement y résister, oui mais, me direz-vous, il s’agit de Prague, non ? Certes, avec une bonne partie de l’intrigue qui se déroule à Berlin, en 1941.
Je l’ai trouvé plus intéressant que la trilogie berlinoise sans qu’il m’ait pourtant passionné. Heureusement la dure vie quotidienne à Berlin en 1941, les terribles aspects historiques, et un peu d’humour, sauvent le livre. Le suspense réside dans l’enquête sur la mort d’un ouvrier du chemin de fer, mais aussi dans le questionnement sur la position scabreuse du capitaine Bernie Gunther, en opposition, mais pourtant agissant au cœur du système nazi. La vie amoureuse de Gunther avec une inconnue et ses rapports avec le dirigeant nazi Heydrich compliquent terriblement son enquête. Le roman comporte quelques scènes trop dures à mon goût, mais je m’y attendais. Si je ne suis pas enthousiaste, je suis tout de même tentée soit de reprendre la dernière partie de la trilogie qui se passe en 1947, soit de lire un autre volume qui succède de quelques années à celui que je viens de lire.

dernierinviteAnne Bourrel, Le dernier invité, éditions la Manufacture de Livres, 2018, 220 pages.
« Elle se promet de dire oui, oui à la mairie, elle martèle le oui dans sa tête par-dessus le bruit du papier qui se déchire. Oui, oui, oui. Elle s’encourage à dire oui. Pour une fois ce sera oui et leur journée sera parfaite. »
Je termine avec un roman noir qui n’a pas beaucoup fait parler de lui, et c’est bien dommage. Le jour de son mariage, la Petite, ainsi nommée par toute sa famille, part faire un jogging, et ne rentre pas. Tout le monde se prépare en l’attendant, et cette attente va mettre au jour des failles familiales, des jalousies et des ressentiments, qui risquent venir ternir la journée dans ce petit village provençal.
Le roman met un peu de temps à installer son statut de roman noir, mais au bout d’une soixantaine de pages, c’est fait, et même très bien fait ! L’histoire est bien menée avec des personnages et des situations qui ne manquent pas d’intérêt, parfois traversée de nostalgie, mais ne jouant pas uniquement sur cette corde. Le style, agréable à lire, pose avec aisance une atmosphère vénéneuse et menaçante, et laisse aussi la place à des mots rares, oubliés ou même inventés.
C’est l’écriture qui constitue le point fort de ce roman ! Ajoutons une excellente idée que la liste de lecture à la fin du livre où se côtoient Sophie Divry (j’avais pensé à elle en cours de lecture !) et Milena Agus, Marcus Malte et Stephen King. Sans que l’on puisse savoir lesquels ont eu une influence ou non. Une auteure à suivre, si vous voulez mon avis !

Publié dans littérature Europe du Sud, non fiction, rentrée littéraire 2018

Javier Cercas, Le monarque des ombres

monarquedesombresRentrée littéraire 2018 (14)
« La décision fut d’écrire d’autres histoires, mais qu’entre-temps je glanerais des informations sur Manuel Mena, même si c’était entre deux livres et à mes heures perdues, avant que la trace de sa courte vie s’estompe complètement et disparaisse de la mémoire précaire et usée de ceux qui l’avaient connu ou de l’ordre volatil des archives et des bibliothèques. »

Cela faisait des années que l’auteur espagnol Javier Cercas tournait autour de ce héros de la famille, jeune homme mort à vingt ans sur les bords de l’Ebre, mais le fait que rétrospectivement il ait été du mauvais côté, à savoir du côté du franquisme, était très certainement un frein à cette entreprise. Cela et aussi la mémoire des contemporains de Manuel Mena qui commençait à s’effacer… Pourtant, grâce à la proposition de son ami le cinéaste David Trueba qui lui propose de l’accompagner dans son village d’Estrémadure pour interroger et filmer ceux qui ont connu le jeune phalangiste, un projet de livre se dessine.
C’est avec plaisir que je retrouve Javier Cercas, dont j’avais lu avec un très grand intérêt L’imposteur.
Le présent livre relate scrupuleusement les recherches, les rencontres, en quête de la personnalité de Manuel Mena, mais curieusement, l’auteur parle de lui tantôt à la première personne, tantôt, notamment pour les membres de sa famille, en les nommant « le grand-père de Javier Cercas » ou « l’oncle maternel de Javier Cercas », un curieux dédoublement qui surprend, mais ne soulève aucun doute quand à la sincérité du propos.

« En prenant le café, je racontai à David que pendant des années cet endroit avait abrité le cinéma et le dancing du village et que c’était là que j’avais embrassé une fille pour la première fois et où j’avais vu mon premier film.
– C’était quoi comme film ? demanda-t-il.
Les quatre fils de Katie Elder
, répondis-je.
– Eladio avait raison, tu vois ? dit David.
Je le regardai sans comprendre.
Il précisa sa pensée :
– On est de là où on a embrassé pour la première fois et où on a vu son premier western.
Il paya les cafés et ajouta :
– Ici, ce n’est pas le village de tes parents, mec : ici, c’est ton foutu village. »
Les dialogues entre l’auteur et David Trueba rendent très vivante cette quête, près de quatre-vingts ans après les faits, ainsi que le retour au village natal qui m’a rappelé le très beau livre de Carine Fernandez, Mille ans après la guerre. Impossible de ne pas se passionner pour tous les doutes et les questionnements soulevés par l’enquête de l’auteur, et ils sont nombreux, car il n’est pas forcément facile d’évoquer un ancêtre franquiste dans l’Espagne actuelle. Tous les moments où il réussit à faire remonter des réminiscences de la part de proches parents ou de voisins de son village s’avèrent également très émouvants, et j’ai vraiment été emballée par le style. La traduction me semble d’ailleurs parfaite pour mettre en valeur ce texte.
Un seul petit bémol concerne les recherches qui relèvent davantage des textes d’archives. Les formulations manquent parfois un peu de clarté pour qui ne connaît pas parfaitement les protagonistes de la guerre civile espagnole : les franquistes, les républicains, ça va, les phalangistes, on voit bien de quel côté ils sont, mais lorsqu’est évoquée « l’armée de Yagüe » de quel côté se situe-t-on ? Il faut quelques lignes à rechercher des indices pour trouver la réponse, retomber sur ses pieds et reprendre le fil, compliqué par des phrases très longues. J’aime beaucoup habituellement les phrases longues, mais lorsqu’il s’agit de guerre, de différentes factions, ça n’aide pas à la compréhension… Certains épisodes sont toutefois captivants comme l’approche de Teruel à la fin de l’année 1937, connue par les photos de Robert Capa et Gerda Taro, et qu’on retrouve ici, vue de l’intérieur. La fin est également une grande réussite, très belle et émouvante, elle révèle enfin la signification du titre…

Le monarque des ombres de Javier Cercas (El monarca de las sombras, 2017) éditions Actes Sud (août 2018), traduit par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon, 320 pages.

Le billet de Marilyne, (merci !) ou celui de Delphine-Olympe.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, projet 50 états, sorti en poche

Lance Weller, Wilderness

wilderness.png« Se les rappeler et les faire revivre, ne serait-ce qu’un instant, ne serait-ce que dans son esprit seulement. Abel prit une profonde inspiration, sentant l’effet progressif de l’air frais en lui. Il se disait que s’il pouvait faire revenir ces hommes, il aurait bien des choses à leur demander. »
Le roman commence avec Jane Dao-Ming, une vieille femme qui se souvient des hommes qui l’ont élevée, notamment Abel, un ancien combattant de la guerre de Sécession. S’ensuit un récit en deux époques, en 1899, où Abel, vieil homme qui vit dans une cabane sur la côte Pacifique des États-Unis, se remémore les batailles auxquelles il a prit part, notamment celle de la Wilderness, en 1864.
Pour un premier roman, c’est une très belle surprise, un texte d’une maîtrise exceptionnelle, qui entremêle avec une grande virtuosité les aspects historiques avec un rapport très fort à la nature, les scènes de bataille vues au plus près des combattants avec un côté western, lorsque des hommes malfaisants tentent de voler le chien d’Abel, son seul et unique compagnon.

« Sur toute la longueur de la route, les hommes ne pouvaient pas voir à dix mètres dans l’enchevêtrement de verdure sombre, et la route semblait se rétrécir à mesure qu’elle avançait dans la forêt. Les officiers qui chevauchaient le long de la colonne faisaient avancer les hommes d’une voix étouffée et tendue, comme s’ils craignaient de réveiller quelque chose. »
Certaines scènes dures, les évocations de la guerre forcément violentes sont heureusement contrebalancées par des passages d’une grande intensité humaine. Les personnages, et pas seulement Abel, possèdent une présence, une force, que viennent renforcer les descriptions de la nature. Je m’étais fiée aux nombreux avis positifs lus pour acheter ce roman, mais après, j’hésitais un peu à l’entamer, craignant des longues descriptions de paysages ou des développements interminables, il n’en est rien, la solitude d’Abel n’exclut pas un grand nombre de personnages et des passages dialogués qui contribuent à la fluidité de la lecture.
Vraiment, un très beau premier roman, qui me donne grande envie de me pencher sur le suivant de Lance Weller, Les marches de l’Amérique.

Wilderness de Lance Weller (2012) éditions Gallmeister (2014) traduit par François Happe, 352 pages.

Lu aussi par Aifelle, Dominique, Keisha, Jérôme et Sylire.

Publié dans littérature Europe du Nord, policier, sorti en poche

Arnaldur Indriðason, Dans l’ombre

danslombreVoici pour changer un court billet qui ne concerne ni la rentrée littéraire, ni le mois américain, parce qu’il faut bien changer un peu de registre, de temps à autre…

« Cet homme appartenait à la dernière génération d’Islandais capables de se satisfaire de peu, de traverser les guerres, les crises économiques, et de voir les leurs succomber à des épidémies sans jamais se plaindre. »
Dans l’ombre constitue le premier volet d’une trilogie intitulée « des ombres », à part dans l’œuvre d’Indridason, puisqu’on n’y retrouve pas Erlendur et que l’action se déroule aux alentours de la seconde Guerre mondiale. Pour ce premier volume, c’est l’été 1941, et, après les Anglais, les Américains occupent des bases stratégiques en Islande afin de contrôler l’Atlantique Nord. Ils craignent particulièrement l’espionnage qui viendrait de l’Allemagne nazie. C’est dans ce contexte qu’un voyageur de commerce sans histoire est retrouvé mort d’une balle dans la tête dans son appartement, et différents indices portent à croire qu’il aurait pu espionner pour le compte des Allemands. Deux enquêteurs s’entraident sur cette affaire, l’un, Flovent, appartient à la police locale, tandis que l’autre, Thorson, américano-islandais, est mandaté par les autorités militaires américaines. En plus de la piste de l’espionnage, se révèle une sombre histoire de recherches pseudo-scientifiques, alors que l’enquête dévoile aussi la situation des jeunes filles qui utilisent leurs charmes au profit de l’armée d’occupation.

« Il descendit de voiture et s’approcha des étendoirs pour regarder le golfe de Faxafloi et les nuages blancs d’été sur l’océan, et se rappela combien il avait trouvé ce paysage et cette lumière magnifiques quand il était arrivé en Islande. Il aimait le silence et la sérénité qu’il procurait. »
J’ai trouvé cette enquête plutôt plaisante à lire, elle est menée assez vivement et le contexte historique ne manque pas d’explications pour satisfaire la curiosité, en même temps qu’on se prend au jeu de l’investigation. Les nouveaux personnages, dont j’imagine qu’ils apparaîtront dans les volumes suivants, sont attachants, avec leurs failles et leurs incertitudes.
Un petit bémol cependant à propos de certains dialogues qui ne sonnent parfois pas très bien, du fait de leur longueur. Les deux policiers, bien que de cultures et de formations différentes ont exactement la même démarche qui consiste à interroger sans relâche toute personne suspecte, ou en relation avec une personne suspecte… ils semblent parfois poser des questions à la chaîne sans laisser le temps à leur interlocuteur de répondre. Quant aux témoins, souvent peu bavards au départ, ils finissent immanquablement par s’exprimer de manière assez prolixe. Je comprends bien que dans cette période historique où la police scientifique ne dispose pas des moyens actuels, la manière d’obtenir des renseignements est forcément de faire parler les personnes qui savent quelque chose, mais j’ai trouvé cela parfois un peu factice, sans que cela ne nuise à l’avancée de cette lecture, aussi plaisante qu’intéressante par les thèmes abordés.

Dans l’ombre d’Arnaldur Indriðason, (Pyska husið, 2015), éditions Points (2018), traduit de l’islandais par Eric Boury, 392 pages.

Les avis d’Aifelle, d’Alex et de Claudialucia

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Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018

Ingrid Thobois, Miss Sarajevo

miss_sarajevo.jpgRentrée littéraire 2018 (3)
« On se suicide et on dévore la vie au nom d’un seul et même scandale : l’exiguïté du couloir du temps qui nous est alloué, dans lequel il nous est permis d’avancer, mais jamais de faire demi-tour, ni de nous arrêter. »

Joaquim a quarante-cinq ans et prend le train pour retourner dans sa ville natale, Rouen, pour revoir une dernière fois l’appartement de son enfance. Joaquim a vingt ans et arrive muni d’un appareil photo dans Sarajevo bombardée et soumise aux caprices des tireurs embusqués. Entre-temps, il a eu une belle carrière de reporter de guerre, mais une vie privée presque inexistante.

« Chaque fois que Joaquim rentre de reportage, le même phénomène se reproduit. À peine a-t-il posé le pied sur le sol français qu’il chute sans pouvoir se raccrocher à rien. Il a deux ans, cinq ans, dix ans. Il a l’âge de toutes les enfances, qui est aussi celui de toutes les impuissances. »
Joaquim passe le trajet à se souvenir, de ses parents rigides et fermés, sa jeune sœur anorexique, Viviane, qui s’est suicidée, de son premier amour, Ludmilla, et surtout de Sarajevo. Dans la ville assiégée, il a partagé le quotidien d’une famille, compris ce que signifiait de ne plus pouvoir sortir sans risques, dans une ville où le simple fait de rester dans son appartement était un acte de bravoure magnifique.
Les passages sur Sarajevo sont très touchants, comme ceux où la jeune Ilena prépare en y mettant toute son âme un défilé de miss. Défilé qui a vraiment eu lieu, qui est immortalisé par une photo ayant fait le tour du monde, et qui a inspiré une chanson « Miss Sarajevo ».

« Dans les vapeurs du révélateur, du bain d’arrêt et du fixateur, il travaille en écoutant la radio. Il aime comme le jour et la nuit passent indifféremment dans la lumière rouge, la seconde pour seule unité. »
L’appareil photo de Joaquim sert de fil conducteur au roman qui contient des moments très émouvants et est nourri de réflexions très intéressantes sur l’image, sur la vie, sur la mort. La construction entremêle parfaitement les thèmes, j’ai trouvé cet aspect du roman particulièrement réussi.
Toutefois si j’ai bien accroché à l’histoire, le style m’a rebutée à certains moments. Ma lecture a été tout du long une alternance de moments où l’écriture m’éblouissait par sa justesse, et d’autres où je grimaçais à quelques expressions excessivement poétiques, ou qui sonnaient moins bien. Bon, rien de rédhibitoire, si ce n’est que mon goût pour la sobriété s’en est trouvé malmené !
D’autre part, j’ai trouvé l’accumulation de thèmes dramatiques un peu lourde à supporter, la mort de Viviane, la guerre de Bosnie, mais surtout, le secret familial qui entoure la petite enfance de Joaquim m’a paru aller trop loin, vous comprendrez que je ne peux pas être plus explicite… Miss Sarajevo est à mon avis un roman qui peut bouleverser le lecteur ou le laisser un peu sur le côté, je fais manifestement partie de la deuxième catégorie.

Miss Sarajevo, d’Ingrid Thobois, éditions Buchet-Chastel (août 2018), 215 pages.
Lu pour une opération Masse critique de Babelio.
C’est un coup de cœur pour Antigone

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Publié dans littérature France, rentrée hiver 2017, sorti en poche

Valérie Tong Cuong, Par amour

paramourJe vous propose une courte chronique entre deux périodes de pause estivale, parce que ce roman le mérite et constitue une parfaite lecture d’été.

« C’est le problème avec les gens qui ne parlent pas beaucoup, on a vite fait d’interpréter de travers, on leur prête les intentions qui nous arrangent, surtout quand ces gens-là comptent énormément pour nous. »
Une famille ou plutôt deux, celles d’Émélie et Muguette, deux sœurs assez différentes l’une de l’autre, se retrouvent à passer la deuxième guerre mondiale au Havre, ville qui subit plus qu’aucune autre d’intenses bombardements. L’exode tout d’abord, est raconté comme je l’ai rarement lu. Ensuite, les années de guerre dans une ville régulièrement bombardée sont bien différentes de celles relatées du point de vue des parisiens, ou des habitants des campagne ou encore de ceux de la Zone Libre. Chacun des membres de la famille rapporte une partie de la guerre telle qu’il l’a vécue, chronologiquement et avec ses mots, son ressenti, ses silences et ses mensonges.

« J’étais si soulagée de quitter Le Havre, sans doute la plus heureuse de notre petit groupe ! Ou plutôt, de quitter les bombardements, la peur collante, les déchirements, les privations, le désarroi de tante Muguette, les regards de plomb entre papa et maman. Je ne rêvais que de ça, de m’enfuir. »
Les changements de point de vue réussissent parfaitement à installer le contexte, et à conserver l’attention du lecteur.
Le Havre fait plutôt dans ce roman penser à Londres, si ce n’est que ce sont justement les Anglais qui la bombardent. L’auteure s’est bien documentée, sur les enfants envoyés à l’abri à la campagne ou en Algérie, sur les restrictions en tous genres, sur le Débarquement, sur les maladies liées aux privations, mais cela ne ressort pas exagérément, au contraire l’histoire est très fluide et ne pâtit pas de passages didactiques.
Ce n’est pas une chronique des années de guerre mais un roman animé d’un véritable souffle : comme j’étais pressée de le reprendre pour retrouver cette famille si attachante !

Par amour de Valérie Tong Cuong, éditions Stock (2017) et Livre de Poche (2018) 384 pages en poche.

C’est un bijou pour Noukette, un superbe roman pour Edyta, Eva est emballée, Luocine est un peu réservée et voici un avis différent pour ne pas tomber dans les louanges à tout va, celui de Valérie.