Vercors, Le silence de la mer et autres récits

« Il faisait nuit, pas très froid : ce novembre-là ne fut pas très froid. Je vis l’immense silhouette, la casquette plate, l’imperméable jeté sur les épaules comme une cape. 
Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse.»

Je poursuis le mois de la nouvelle avec ce recueil devenu un classique, mais que je n’avais jamais lu. L’auteur en est Jean Bruller, sous le pseudonyme de Vercors, qui écrivit son premier texte en 1942, en réaction à la présence des Allemands. Imprimé clandestinement, il a été la première publication des éditions de Minuit.
Le silence de la mer raconte l’installation d’un officier allemand dans une maison habitée par un oncle et sa nièce, et le silence qu’ils lui opposent.

« Il était devenu français. Je le vois encore, le jour où mon père lui annonça la nouvelle. C’était à la terrasse de quelque café, près du ministère. »

Si les autres nouvelles ont toutes pour cadre la France occupée, l’une d’elles, La marche à l’étoile, plonge ses racines plus loin, en Bohême, où Thomas Muritz, né à la fin du XIXème siècle, tombe amoureux de la culture française, et finit par réussir au terme d’une longue marche, à rejoindre son pays rêvé.
C’est peut-être la nouvelle que j’ai préférée, mais toutes sont très percutantes et exaltent les sentiments patriotiques et l’esprit de résistance. On ne peut qu’y trouver des échos à la situation actuelle en Ukraine. Ce que l’auteur montre de la Résistance n’est pas uniquement l’aspect intellectuel et la puissance des écrits, mais ce thème revient plusieurs fois. L’ensemble se révèle passionnant, même s’il est assez pesant, et c’est difficile pour le moral d’enchaîner les textes les uns à la suite des autres. Ce petit livre est à conseiller à tous, et très certainement à des lecteurs plus jeunes pour qui cette période historique commence à être un peu abstraite.

Le silence de la mer et autres récits, de Vercors, 1951 et 2018 pour l’édition augmentée, Livre de Poche, 256 pages.

Repéré grâce au podcast des Bibliomaniacs.

#maiennouvelles

Dorothy M. Johnson, Contrée indienne

Le mois de mai est depuis quelques années dévolu au genre de la nouvelle, à l’initiative d’Electra et Marie-Claude, et c’est une très bonne idée… Le genre est souvent un peu négligé, et je suis la première à faire passer d’autres lectures avant un recueil de nouvelles. Et pourtant, c’est souvent l’occasion de belles découvertes. Je vais vous en présenter quelques-unes au cours du mois.

« Mahlon Mitchell vécut avec les Crows pendant cinq ans quand il était jeune homme, les quitta sans un adieu puis, vieux et vaincu, revint vers eux. »

Parmi les onze nouvelles qui composent ce recueil, quelques-unes commencent comme cela, par une phrase qui a elle seule résume tout le texte. D’autres débutent plus abruptement, en pleine action, pas sans violence : « Elle resta debout là où des mains brutales l’avaient poussée. Les Indiens lui avaient jeté une couverture puante sur la tête pour qu’elle ne puisse pas voir les soldats sur la colline, juste au-dessus d’elle. »
Certaines nouvelles racontent toute une vie, et d’autres, un épisode marquant, toutes sont d’une force assez incroyable, concises et percutantes, avec des personnages très forts, qui peuvent être des enfants, des femmes, des personnes très âgées. L’homme qui tua Liberty Valence et Un homme nommé Cheval ont donné lieu à des longs métrages de cinéma, et les autres nouvelles auraient pu l’être tout autant.
Elles racontent, de manière vive, et émaillée de dialogues, la conquête de l’Ouest, les affrontements entre Indiens, pionniers et soldats, les enlèvements, les relations parfois plus apaisées, les traditions Sioux ou Blackfoot, entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle. Si ces nouvelles s’apparentent au genre du western, c’est sans aucune caricature, et sans prendre parti pour un camp ou pour l’autre, exercice pourtant délicat.
Je crois que je n’avais pas été aussi emballée par un recueil de nouvelles depuis Flannery O’Connor et Les braves gens ne courent pas les rues. C’est une petite pépite, bien homogène au niveau du décor, avec des personnages singuliers et des destins incroyables.

Dorothy Marie Johnson (1905-1984) a passé son enfance dans le Montana, elle a été rédactrice dans des magazines à New York tout en écrivant des nouvelles. Retournée dans le Montana où elle enseignait, elle est devenue membre honoraire de la tribu Blackfoot.
Et vous, connaissiez-vous cet autrice ?

Contrée indienne de Dorothy M. Johnson, (Indian country, 1948 à 1953), éditions Gallmeister, 2013, traduction de Lili Sztajn, 230 pages.

Aimé aussi par le Bouquineur.

#maiennouvelles

Christian Joosten, Le jugement de Dieu

« Deux jours, il nous a fallu deux jours pour atteindre l’objectif sans se faire voir d’aucune des deux factions et trouver enfin cet immeuble anonyme au cœur de la ville assiégée par les troupes serbes depuis près d’un an maintenant. »

À Charleroi en 2008, un corps trouvé au bord de la voie ferrée va déclencher une enquête de police, car cela ne ressemble pas à un suicide. Le commissaire Francis Jean décide de faire appel à Guillaume Lavallée, qui a connu Dragan, la victime. Mais ce Lavallée, ancien flic, est un personnage trouble, et le passé de la victime, réfugié serbe devenu artiste, ne l’est pas moins. Les chapitres alternent entre Sarajevo et Charleroi, et une bien sombre histoire se dessine.

« Si c’était bon ? Quoi, la peinture ? Je n’y connais pas grand chose, mais c’était habité et coloré. Je peux dire que c’était bien, enfin pour ce que j’en connais du moins. »

J’avoue avoir été un peu déstabilisée par l’écriture par moments, qui dans un même paragraphe et pour une même action, passe du présent à l’imparfait. Et par le langage, qui dans l’ensemble, n’est pas très soutenu, ce sont les paroles des deux narrateurs, Dragan en 1993 et Guillaume en 2008, et si cela se tient, ce n’est pas toujours agréable à l’oreille. L’intérêt est essentiellement dans le personnage perturbé de Guillaume Lavallée, que je découvrais ici, mais qui est déjà apparu dans un premier roman en 2020, Le roi de la forêt. L’histoire courte et percutante, se lit bien, et il n’y a rien à redire à sa construction. Je remarque que l’année dernière déjà, les méandres d’une histoire policière, sous la plume de Paul Colize, cette fois-là, m’avaient ramenée dans la guerre civile en ex-Yougoslavie. Cette guerre aux portes de l’Europe, et sa cruauté, peuvent difficilement ne pas toucher, surtout en ce moment.
Je ne déconseille pas ce polar, et serai à l’avenir curieuse d’autres publications sous cette jolie couverture jaune imaginée par les éditions Weyrich pour leur collection Noir corbeau.

Le jugement de Dieu de Christian Joosten, éditions Weyrich, 2021, 205 pages.

Situé à Charleroi, dans la province de Hainaut, ce roman entre dans le Mois belge organisé par Anne, catégorie Noir corbeau.

Annette Hess, La maison allemande

« Un instant plus tard, installés autour de la table du séjour, ils contemplaient le volatile fumant. Les roses jaunes de Jürgen trônaient dans un vase en cristal, comme une offrande funéraire. »

Francfort en 1963. Eva, jeune fille d’une famille plutôt modeste, ses parents étant restaurateurs, se voit proposer un travail d’interprète pour ce qui sera le second procès d’Auschwitz. Son premier rôle d’interprète du polonais à l’allemand, sans commune mesure avec les traductions commerciales qu’elle fait d’habitude, lui fait entrevoir des faits qu’elle ignorait presque totalement. Elle en est perturbée et cela assombrit l’ambiance avec sa famille, ses parents et sa sœur aînée évitant le sujet, et avec son fiancé, petit bourgeois ambitieux mais un peu vain, qui préférerait la voir rester chez elle à préparer son mariage.

« Le procureur se rassit. Miller était trop fougueux, trop obstiné.La rumeur courait que son frère était mort dans ce camp. Si c’était vrai, ils avaient un problème. Ils devraient le remplacer, car il manquait d’impartialité. D’un autre côté, ils avaient besoin de jeunes gens engagés comme David Miller qui passaient leurs journées et leurs nuits à étudier des milliers de documents, à comparer les dates, les noms et les faits… »

Un autre personnage intéressant du roman est l’assistant d’origine canadienne David Miller, très investi dans les recherches pour démasquer des monstres qui peuvent avoir pris des allures de bons pères de famille. Je crois n’avoir jamais lu de roman sur les procès des nazis et celui-ci, mené de manière vive, alternant les angles de vue et les commentaires des divers protagonistes dans des dialogues très réalistes, m’a captivée dès le début. Le point de vue choisi est celui des jeunes de vingt à trente ans dans les années soixante, trop jeunes pour être responsables, mais accablés toutefois par une très grande culpabilité, d’une manière ou d’une autre.
J’ai apprécié l’écriture, l’auteure est scénariste ce qui se ressent aux dialogues et à la vivacité de la progression. Que ce soit Eva, sa sœur Annegret, son fiancé Jürgen ou bien David Miller, il est passionnant de les voir évoluer, ouvrir les yeux ou non, réagir enfin chacun à leur façon. A part deux coquilles qui m’ont un peu étonnée pour une version poche chez un éditeur plutôt soigneux, cette lecture est une bonne surprise.

La maison allemande d’Annette Hess, (Deutsches Haus, 2018) éditions Actes Sud, 2019, traduction de Stéphanie Lux, sorti en poche, 396 pages.

Repéré chez Dominique et Krol, je participe avec ce roman aux Feuilles allemandes pour la première fois.

Beata Umubyeyi Mairesse, Tous tes enfants dispersés

« Vous étiez si naïfs, mes enfants, vous sembliez ne pas avoir encore compris que la guerre n’est pas destinée à rendre justice. »

Blanche est née au Rwanda, et depuis 1994, vit à Bordeaux où elle a fondé une famille. Immaculata, sa mère, vit toujours dans son pays, avec ce qu’il lui reste de famille. Quant à Stokely, le fils de Blanche, il ne connaît pas le Rwanda de sa mère, ni sa grand-mère. Leurs trois voix interviennent tour à tour pour tenter de renouer le lien familial, distendu par l’éloignement. Il y a aussi la présence muette de Bosco, le frère de Blanche…
Je ne sais pas si cela vient d’une lecture un peu trop fragmentée ou inattentive, mais j’ai ressenti une certaine difficulté à entrer dans le roman, et à me situer dans la chronologie au début… Blanche est-elle revenu au Rwanda une seule fois en 1997 ou une autre fois ensuite, et raconte-t-elle un ou deux retours ? À partir du milieu du roman, j’ai pris mes marques et trouvé la fin très belle, et justifiant le chemin un peu ardu pour en arriver là.

« Posséder complètement deux langues, c’est être hybride, porter en soi deux âmes, chacune drapée dans une étole de mots entrelacés, vêtement à revêtir en fonction du contexte et dont la coupe délimite l’étendue des sentiments à exprimer. Habiter deux mondes parallèles, riches chacun des trésors insoupçonnés des autres, mais aussi, constamment, habiter une frontière. »

Si j’essaye de voir ce qui m’a tenue à distance, cela vient sans doute de ce que j’ai pas mal lu sur le thème de l’exil et qu’au début, ce texte ne m’a rien apporté de plus par rapport à ces autres lectures, de même que sur le thème des relations mère-fille. Par contre, tout ce qui concerne le génocide de 1994 au Rwanda, et les traumatismes qu’il a engendrés, garde une force terrible par rapport aux autres sujets abordés.
J’ai noté aussi que ce qui concerne les noms (Blanche, Immaculata) ou la signification des prénoms dans la langue maternelle des deux femmes m’a semblé un peu lourdement appuyé, leur donnant un poids trop important dans le cours des vies. Par contre, lorsque l’auteure insiste sur le thème de la parole, ou des langues, cela se justifie, et présente un aspect très intéressant du roman.
Si je suis passée par des hauts et des bas avec ce roman, que cela ne vous empêche pas de le lire si le sujet vous intéresse et que vous en avez l’occasion !

Tous tes enfants dispersés de Beata Umubyeyi Mairesse, éditions Autrement, août 2019, 244 pages, prix des Cinq Continents de la Francophonie, sorti en poche.

Plusieurs avis sur le site des 68 premières fois

Participation au mois africain organisé par Jostein

Elizabeth Jane Howard, Étés anglais

« Mais au fil des années, des années de douleur et de dégoût pour ce que sa mère avait appelé un jour « le côté horrible de la vie conjugale », des années de solitude remplies d’occupations futiles ou d’ennui absolu, de grossesses, de nounous, de domestiques et d’élaboration d’innombrables menus, elle avait fini par considérer qu’elle avait renoncé à tout pour pas grand-chose. »

Voici, pour terminer le mois anglais, le début d’une saga beaucoup vue sur les blogs et les tables des libraires, et qui ne saurait être plus anglaise. Nous sommes au sein d’une famille élargie, les parents âgés, une sœur célibataire, et trois frères, leurs épouses et leurs enfants. Tous vivent à Londres et se retrouvent pour l’été dans la demeure familiale du Sussex, avec, comme il se doit, une armée de cuisinières, femmes de chambres et jardiniers. Nous les suivrons lors des étés 1937 et 1938. Il est bien sûr question de la guerre, celle qui est passée et où deux des frères ont combattu, et celle qui menace l’Europe. Mais les petites inquiétudes de chacun prennent aussi une grande place. Hugh, le fils aîné, revenu blessé de la guerre, et Sybil, son épouse dévouée, Edward, le cadet, grand séducteur, et Viola qui ignore cet aspect de son époux, Rupert, le plus jeune et sa seconde épouse Zoë, ont chacun des enfants, et les cousins se retrouvent avec plaisir, mais certaines failles apparaissent rapidement dans le tissu familial. Les préoccupations vont bien au-delà de savoir qui vient boire le thé ou quelle robe porter pour aller au théâtre. Cela n’est pas absent, mais d’autres thèmes bien plus graves apparaissent, qui vont très certainement prendre plus de place dans les tomes suivants.

« La Duche appartenait à une génération et à un sexe dont l’opinion n’avait jamais été sollicitée pour quoi que ce soit de plus précieux que les maux des enfants ou d’autres préoccupations ménagères, mais cela ne voulait pas dire qu’elle n’en avait pas ; la guerre faisait seulement partie de la multitude de sujets jamais mentionnés, et encore moins discutés, par les femmes, non par pudeur, comme dans le cas de leurs fonctions corporelles, mais parce que, dans le cas de la politique et de l’administration générale des affaires humaines, leur intervention était inutile. »

Tout entier centré sur la psychologie des personnages, le roman s’avère passionnant une fois qu’on a bien assimilé les différents membres de la famille (repérés si besoin par un arbre généalogique au début du livre). Il faut se rappeler que l’auteure est elle-même née en 1923 comme les jeunes Polly ou Louise, que ce premier tome correspond à l’époque de son adolescence, et a sans doute beaucoup à voir avec ce qu’elle a connu.
C’est le réalisme qui frappe d’abord, avec beaucoup de petits détails aussi précis qu’indispensables, la finesse psychologique ensuite. Les portraits féminins très réussis alternent sans se ressembler, et hormis quelques petites longueurs, l’ensemble se lit avec délectation. J’ai de beaucoup préféré cette histoire à celle racontée dans Une saison à Hydra, il y a une forme d’humour dans l’observation de la famille et de ses travers que je n’avais pas décelée dans cet autre roman de l’auteure
Je me procurerai sans faute le deuxième tome qui retrouvera la famille Cazalet en septembre 1939.

Étés anglais, la saga des Cazalet I, d’Elizabeth Jane Howard (The light years. The Cazalet chronicles. Vol . I, 1990) éditions de La Table Ronde, 2020, traduction de Anouk Neuhoff, 557 pages.


Parmi beaucoup d’autres avis, ceux d’Enna, Eva ou Jérôme.

Ce mois de juin aura été totalement anglais, vous pouvez chercher d’autres idées ici ou . C’est aussi mon premier pavé de l’été à retrouver chez Brize.

Paul Colize, Toute la violence des hommes

« Dans le cadre des Chambres de protection sociale, il s’était rendu à plusieurs reprises dans ces endroits. Il en était chaque fois sorti secoué, habité par les visages tordus et les regards hallucinés des internés, imprégné de l’odeur qui flottait dans les couloirs, assourdi par les hurlements qui déchiraient les murs.
Pour sa part, il préférerait moisir cinq ans dans une prison surpeuplée que trois mois dans un de ces antres. »

Une jeune femme est retrouvée tuée de plusieurs coups de couteau dans son appartement bruxellois, et tout incrimine Niko, un jeune homme mutique qui pour toute défense répète que ce n’était pas lui. L’avocat de Nikola Stankovic doit essayer de trouver un autre moyen de le comprendre, qui va passer par les fresques dessinées par le jeune graffeur. La rigide directrice de la clinique où Niko est en observation va aussi tenter de venir en aide à son patient.
Habilement menée, la trame du roman conduit à se poser beaucoup de questions, et les réponses savamment égrenées maintiennent une vive tension. J’ai retrouvé grand plaisir à suivre l’auteur dans ce labyrinthe.

« Elle interpella l’assistant social.
– Vous ?
Elle connaissait le personnage.
Froussard et pleurnicheur.
Il dévorait les romans de Gilles Legardinier et écoutait Radio Nostalgie. Il allait bredouiller qu’il ne pouvait pas se prononcer. »

Je ne pouvais tout de même pas rater le mois belge de Anne, j’ai donc trouvé un petit Paul Colize de derrière les fagots, enfin, un exemplaire numérique qui a très bien rempli son office. Cet auteur ne me déçoit jamais, ses intrigues étant toujours parfaitement bien ficelées et ses personnages encore plus attachants encore que dans le précédent roman lu. J’ai trouvés très touchants Niko et son parcours, j’ai découvert l’univers des artistes de street art. On ne se pose pas toujours la question de la réalisation de fresques de grand format sans autorisation, de nuit donc, au bout d’une corde bien souvent. Les fresques mentionnées existent vraiment à Bruxelles, ou ont été vues avant d’être recouvertes. Paul Colize a d’ailleurs rencontré l’artiste.
Le deuxième thème est celui du siège de Vukovar, et du traumatisme des survivants, il remémore des épisodes peu glorieux de l’histoire européenne. Paul Colize en tire des pages très fortes. Il faut noter ensuite qu’il connaît comme personne le système pénal, et qu’il a dressé un tableau fascinant des enfermements psychiatriques, et de la psychologie de ses personnages. Tous ces sujets ne prêtent pas à sourire et pourtant, l’auteur réussit comme toujours à distiller ses touches d’humour pour alléger l’atmosphère, notamment par des portraits humains incisifs.
Une lecture à recommander aux amateurs de polars, mais pas seulement !


La violence des hommes de Paul Colize, éditions Hervé Chopin, mars 2020, 320 pages.
Prix Michel Lebrun 2020, Prix des lecteurs du Festival du polar de Villeneuve-Lez-Avignon 2020.

Je participe au mois belge à retrouver chez Anne (Des mots et des notes)

Jiri Weil, Mendelssohn est sur le toit

« Jusqu’à l’hôtel de ville juif, la rue était semée de grappes humaines qui sans cesse bougeaient, se désagrégeaient, se reconstituaient, les gens courant de-ci de-là, s’attroupant autour d’un homme qui venait d’inventer encore une nouvelle alarmiste, pour ensuite se précipiter vers un autre qui se faisait l’écho d’un bruit plus rassurant. Ils allaient ainsi d’espoir en désespoir, faisant circuler les nouvelles qui, bonnes ou mauvaises, se heurtaient de front. »
La ville de Prague en 1941 est occupée par les Allemands et gouvernée par Heydrich, sinistrement connu pour avoir imaginé la solution finale. Le problème immédiat du gouverneur en ce jour d’octobre 1941 consiste en une statue qui offense sa vue, celle de Mendelssohn sur le toit de l’Opéra. Un sous-fifre délègue à deux petits fonctionnaires tchèques la mission de déboulonner cette statue de compositeur juif. Faute de plaques pour l’identifier, ils hésitent, tergiversent, manquent de détruire Wagner ! Puis finalement demandent de l’aide à un intellectuel juif. Cette anecdote est le prétexte à dresser un tableau de Prague en 1941, mais aussi la ville-ghetto de Terezin…

« Il y avait eu d’abord un ordre du protecteur par intérim lui enjoignant de trouver pour les Juifs une cité close. La mort devait faire halte un instant dans une ancienne ville tchèque. C’était indispensable, pour mieux tromper l’opinion internationale. Et il n’était pas non plus inutile, pour prévenir toute velléité de résistance, de donner aux victimes une petite lueur d’espoir. »
C’est typiquement le genre de roman que j’achète un peu sur un coup de tête, sur la foi de la quatrième de couverture qui me suggère une découverte insolite. Après je le laisse en attente et n’ose pas toujours le sortir de mes étagères, de crainte d’être déçue… Le mois de l’Europde l’Est était l’occasion de le sortir ! Le début de quelques dizaines de pages conte l’histoire, réelle, de la fameuse statue, sur un mode parfois teinté d’humour. Il est suivi de chapitres qui passent à d’autres personnages, et déstabilisent donc un peu, mais une fois ceux-ci identifiés, je me suis parfaitement coulée dans le roman. Jiri Weil a imaginé une construction subtile, qui décrit des événements tragiques, puis viennent des passages plus doux qui jettent un regard en arrière sur Prague et ses environs avant l’envahissement par les sinistres drapeaux aux araignées noires.
Et quelle brochette de personnages ! Il y a Reisinger qui perd son poste de gardien pour tomber de mal en pis, il y a Becvar qui ne donne pas satisfaction lors de l’épisode de la statue et qu’une dénonciation fait envoyer pour le travail obligatoire en Allemagne, il y a le Dr Rabinovic obligé de renier tous ses principes pour ne pas mettre en danger sa famille, il y a Rudolf Vurlitzer qui se meurt à l’hôpital, il y a son ami Jan Krulis qui prend soin de trouver des caches pour les deux nièces de Rudolf, il y a Frantisek, l’architecte du ghetto de Terezin, et d’autres encore.
L’humour cynique et grinçant auquel il faut s’accoutumer, et les faits, si terribles soient-ils, décrits par une narration détachée, presque neutre, donnent à ce roman un ton particulier, et proposent une vision de Prague occupée unique et saisissante.

Pour finir, je citerai Philip Roth : « Il faut lire et faire lire le Mendelssohn de Jiri Weil. Ce n’est pas seulement un témoignage poignant porté par une qualité d’écriture rare. C’est aussi une belle leçon d’humanité au sein d’un monde qui s’en trouve trop souvent dépourvu. »

Mendelssohn est sur le toit, de Jiri Weil, paru en 1960, éditions le Nouvel Attila, 2020, traduit du tchèque par Erika Abrams, 318 pages.

Roman remarqué chez Patrice lors du mois de l’Europe de l’Est 2020 et acheté (presque) aussitôt (dès la réouverture des librairies), il participe aussi à l’Objectif PAL.

Morgan Audic, De bonnes raisons de mourir

« Il s’était rendu compte à cet instant que c’était au-dessus de ses forces de leur parler. Alors il était parti dans la nuit. Et s’était réveillé quelques jours plus tard dans le dessoûloir d’un hôpital. »
Dans la ville de Pripiat, en Ukraine, en principe interdite, un certain nombre de personnes se croisent pourtant, et un jour, un groupe de pseudo-touristes remarque un corps suspendu à une façade. Deux policiers vont mener l’enquête, l’un officiellement, l’autre un peu moins, et pas avec les mêmes motivations. Un oiseau empaillé est posé à côté de la victime. Et il semble y avoir des liens avec un meurtre survenu en 1986, forcément éclipsé par l’accident de la centrale toute proche.


« Une vie normale… Certains jours, Melnyk se demandait quant à lui, si l’Ukraine était vraiment faite pour la normalité. »
Beaucoup de points forts à ce polar plutôt du genre thriller, qui fait effectivement frissonner de temps à autres. D’abord le lieu, bien évidemment, avec ses airs de ville-fantôme et des habitants ou occupants, on ne sait comment les appeler, qui ressemblent à des fantômes aussi. Ensuite, les deux époques, avril 1986, et trente ans plus tard, en plein conflit du Donbass entre Russie et Ukraine. L’auteur excelle à présenter sous toutes ses facettes les conséquences désastreuses de Tchernobyl sur la population et la nature, ainsi que les problèmes actuels de la région. Ensuite, les personnages de policiers sont vraiment intéressants, l’un est ukrainien, et l’autre, qui est russe, enquête de manière privée pour le compte du père de la victime. Les caractères secondaires ne sont pas oubliés, et sont bien dessinés également, dans une ambiance globalement très sombre.

« Une fois sorti de la zone, le bois de Tchernobyl était revendu sans indication de provenance. On l’utilisait ensuite pour fabriquer des tables ou des chaises qui pouvaient se retrouver en vente aussi bien à Kiev que dans un magasin de meubles suédois en France. Tomik affirmait qu’on ne risquait rien tant que le bois ne prenait pas feu. »
Je ne connaissais pas encore cet auteur, et j’ai dévoré ce solide roman bien mené, très bien documenté et intéressant pour l’aspect sociétal et la variété des personnages présentés. Tout à fait recommandable !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, Albin Michel, 2019, 496 pages (paru au Livre de poche, 2020).

Repéré grâce aux Bibliomaniacs, enthousiastes !
C’est le mois du polar chez Sharon.

Nadia Nakhlé, Les oiseaux ne se retournent pas

« Les oiseaux
ne se retournent pas.

Ils partent.

Exilés au cœur léger,
Âmes vagabondes,
Qui filent à travers les ombres.

Ils partent. »
Les grands-parents d’Amel ont pris une décision douloureuse : leur petite-fille de douze ans doit partir, quitter leur pays en guerre. Elle devient Nina, troisième enfant d’une famille d’amis qui part pour l’Europe. Mais elle se trouve séparée d’eux à la frontière.
Bacem fuit aussi la guerre, ce rêveur solitaire préfère la musique au combat. Ils feront une partie du chemin ensemble.

« La vérité est comme les étoiles. Elle n’apparaît que dans la nuit obscure. » Khalil Gibran
Repérée chez Aifelle et trouvée aussitôt dans les nouveautés à la médiathèque, quelle chance ! J’ai été happée dès les premières pages par le dessin, le noir et blanc rehaussé de touches de rouge, d’or, de bleu ou d’émeraude.
La grande réussite est d’avoir raconté une histoire réaliste d’exil, vue à hauteur d’enfant, enfant qui garde une part d’innocence malgré les nombreuses recommandations de ses grands-parents, d’avancer, de ne pas montrer ses peurs, de ne donner sa confiance à personne. Ensuite d’avoir mêlé ce récit d’exil à des éléments plus proches du rêve, les oiseaux, la musique, la poésie, qui reviennent entre les pages.
Les illustrations sont magnifiques, des pleines pages ou des cases plus conventionnelles, des arabesques blanches sur noir, des paysages et des visages, tout concourt à en faire un roman graphique exceptionnel. Et pour moi, un coup de cœur incontestable !



Les oiseaux ne se retournent pas de Nadia Nakhlé, éditions Delcourt, mars 2020, 224 pages.