Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, projet 50 états, sortie en poche

Lance Weller, Wilderness

wilderness.png« Se les rappeler et les faire revivre, ne serait-ce qu’un instant, ne serait-ce que dans son esprit seulement. Abel prit une profonde inspiration, sentant l’effet progressif de l’air frais en lui. Il se disait que s’il pouvait faire revenir ces hommes, il aurait bien des choses à leur demander. »
Le roman commence avec Jane Dao-Ming, une vieille femme qui se souvient des hommes qui l’ont élevée, notamment Abel, un ancien combattant de la guerre de Sécession. S’ensuit un récit en deux époques, en 1899, où Abel, vieil homme qui vit dans une cabane sur la côte Pacifique des États-Unis, se remémore les batailles auxquelles il a prit part, notamment celle de la Wilderness, en 1864.
Pour un premier roman, c’est une très belle surprise, un texte d’une maîtrise exceptionnelle, qui entremêle avec une grande virtuosité les aspects historiques avec un rapport très fort à la nature, les scènes de bataille vues au plus près des combattants avec un côté western, lorsque des hommes malfaisants tentent de voler le chien d’Abel, son seul et unique compagnon.

« Sur toute la longueur de la route, les hommes ne pouvaient pas voir à dix mètres dans l’enchevêtrement de verdure sombre, et la route semblait se rétrécir à mesure qu’elle avançait dans la forêt. Les officiers qui chevauchaient le long de la colonne faisaient avancer les hommes d’une voix étouffée et tendue, comme s’ils craignaient de réveiller quelque chose. »
Certaines scènes dures, les évocations de la guerre forcément violentes sont heureusement contrebalancées par des passages d’une grande intensité humaine. Les personnages, et pas seulement Abel, possèdent une présence, une force, que viennent renforcer les descriptions de la nature. Je m’étais fiée aux nombreux avis positifs lus pour acheter ce roman, mais après, j’hésitais un peu à l’entamer, craignant des longues descriptions de paysages ou des développements interminables, il n’en est rien, la solitude d’Abel n’exclut pas un grand nombre de personnages et des passages dialogués qui contribuent à la fluidité de la lecture.
Vraiment, un très beau premier roman, qui me donne grande envie de me pencher sur le suivant de Lance Weller, Les marches de l’Amérique.

Wilderness de Lance Weller (2012) éditions Gallmeister (2014) traduit par François Happe, 352 pages.

Lu aussi par Aifelle, Dominique, Keisha, Jérôme et Sylire.

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Publié dans littérature Europe du Nord, policier, sortie en poche

Arnaldur Indriðason, Dans l’ombre

danslombreVoici pour changer un court billet qui ne concerne ni la rentrée littéraire, ni le mois américain, parce qu’il faut bien changer un peu de registre, de temps à autre…

« Cet homme appartenait à la dernière génération d’Islandais capables de se satisfaire de peu, de traverser les guerres, les crises économiques, et de voir les leurs succomber à des épidémies sans jamais se plaindre. »
Dans l’ombre constitue le premier volet d’une trilogie intitulée « des ombres », à part dans l’œuvre d’Indridason, puisqu’on n’y retrouve pas Erlendur et que l’action se déroule aux alentours de la seconde Guerre mondiale. Pour ce premier volume, c’est l’été 1941, et, après les Anglais, les Américains occupent des bases stratégiques en Islande afin de contrôler l’Atlantique Nord. Ils craignent particulièrement l’espionnage qui viendrait de l’Allemagne nazie. C’est dans ce contexte qu’un voyageur de commerce sans histoire est retrouvé mort d’une balle dans la tête dans son appartement, et différents indices portent à croire qu’il aurait pu espionner pour le compte des Allemands. Deux enquêteurs s’entraident sur cette affaire, l’un, Flovent, appartient à la police locale, tandis que l’autre, Thorson, américano-islandais, est mandaté par les autorités militaires américaines. En plus de la piste de l’espionnage, se révèle une sombre histoire de recherches pseudo-scientifiques, alors que l’enquête dévoile aussi la situation des jeunes filles qui utilisent leurs charmes au profit de l’armée d’occupation.

« Il descendit de voiture et s’approcha des étendoirs pour regarder le golfe de Faxafloi et les nuages blancs d’été sur l’océan, et se rappela combien il avait trouvé ce paysage et cette lumière magnifiques quand il était arrivé en Islande. Il aimait le silence et la sérénité qu’il procurait. »
J’ai trouvé cette enquête plutôt plaisante à lire, elle est menée assez vivement et le contexte historique ne manque pas d’explications pour satisfaire la curiosité, en même temps qu’on se prend au jeu de l’investigation. Les nouveaux personnages, dont j’imagine qu’ils apparaîtront dans les volumes suivants, sont attachants, avec leurs failles et leurs incertitudes.
Un petit bémol cependant à propos de certains dialogues qui ne sonnent parfois pas très bien, du fait de leur longueur. Les deux policiers, bien que de cultures et de formations différentes ont exactement la même démarche qui consiste à interroger sans relâche toute personne suspecte, ou en relation avec une personne suspecte… ils semblent parfois poser des questions à la chaîne sans laisser le temps à leur interlocuteur de répondre. Quant aux témoins, souvent peu bavards au départ, ils finissent immanquablement par s’exprimer de manière assez prolixe. Je comprends bien que dans cette période historique où la police scientifique ne dispose pas des moyens actuels, la manière d’obtenir des renseignements est forcément de faire parler les personnes qui savent quelque chose, mais j’ai trouvé cela parfois un peu factice, sans que cela ne nuise à l’avancée de cette lecture, aussi plaisante qu’intéressante par les thèmes abordés.

Dans l’ombre d’Arnaldur Indriðason, (Pyska husið, 2015), éditions Points (2018), traduit de l’islandais par Eric Boury, 392 pages.

Les avis d’Aifelle, d’Alex et de Claudialucia

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Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018

Ingrid Thobois, Miss Sarajevo

miss_sarajevo.jpgRentrée littéraire 2018 (3)
« On se suicide et on dévore la vie au nom d’un seul et même scandale : l’exiguïté du couloir du temps qui nous est alloué, dans lequel il nous est permis d’avancer, mais jamais de faire demi-tour, ni de nous arrêter. »

Joaquim a quarante-cinq ans et prend le train pour retourner dans sa ville natale, Rouen, pour revoir une dernière fois l’appartement de son enfance. Joaquim a vingt ans et arrive muni d’un appareil photo dans Sarajevo bombardée et soumise aux caprices des tireurs embusqués. Entre-temps, il a eu une belle carrière de reporter de guerre, mais une vie privée presque inexistante.

« Chaque fois que Joaquim rentre de reportage, le même phénomène se reproduit. À peine a-t-il posé le pied sur le sol français qu’il chute sans pouvoir se raccrocher à rien. Il a deux ans, cinq ans, dix ans. Il a l’âge de toutes les enfances, qui est aussi celui de toutes les impuissances. »
Joaquim passe le trajet à se souvenir, de ses parents rigides et fermés, sa jeune sœur anorexique, Viviane, qui s’est suicidée, de son premier amour, Ludmilla, et surtout de Sarajevo. Dans la ville assiégée, il a partagé le quotidien d’une famille, compris ce que signifiait de ne plus pouvoir sortir sans risques, dans une ville où le simple fait de rester dans son appartement était un acte de bravoure magnifique.
Les passages sur Sarajevo sont très touchants, comme ceux où la jeune Ilena prépare en y mettant toute son âme un défilé de miss. Défilé qui a vraiment eu lieu, qui est immortalisé par une photo ayant fait le tour du monde, et qui a inspiré une chanson « Miss Sarajevo ».

« Dans les vapeurs du révélateur, du bain d’arrêt et du fixateur, il travaille en écoutant la radio. Il aime comme le jour et la nuit passent indifféremment dans la lumière rouge, la seconde pour seule unité. »
L’appareil photo de Joaquim sert de fil conducteur au roman qui contient des moments très émouvants et est nourri de réflexions très intéressantes sur l’image, sur la vie, sur la mort. La construction entremêle parfaitement les thèmes, j’ai trouvé cet aspect du roman particulièrement réussi.
Toutefois si j’ai bien accroché à l’histoire, le style m’a rebutée à certains moments. Ma lecture a été tout du long une alternance de moments où l’écriture m’éblouissait par sa justesse, et d’autres où je grimaçais à quelques expressions excessivement poétiques, ou qui sonnaient moins bien. Bon, rien de rédhibitoire, si ce n’est que mon goût pour la sobriété s’en est trouvé malmené !
D’autre part, j’ai trouvé l’accumulation de thèmes dramatiques un peu lourde à supporter, la mort de Viviane, la guerre de Bosnie, mais surtout, le secret familial qui entoure la petite enfance de Joaquim m’a paru aller trop loin, vous comprendrez que je ne peux pas être plus explicite… Miss Sarajevo est à mon avis un roman qui peut bouleverser le lecteur ou le laisser un peu sur le côté, je fais manifestement partie de la deuxième catégorie.

Miss Sarajevo, d’Ingrid Thobois, éditions Buchet-Chastel (août 2018), 215 pages.
Lu pour une opération Masse critique de Babelio.
C’est un coup de cœur pour Antigone

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Publié dans littérature France, rentrée hiver 2017, sortie en poche

Valérie Tong Cuong, Par amour

paramourJe vous propose une courte chronique entre deux périodes de pause estivale, parce que ce roman le mérite et constitue une parfaite lecture d’été.

« C’est le problème avec les gens qui ne parlent pas beaucoup, on a vite fait d’interpréter de travers, on leur prête les intentions qui nous arrangent, surtout quand ces gens-là comptent énormément pour nous. »
Une famille ou plutôt deux, celles d’Émélie et Muguette, deux sœurs assez différentes l’une de l’autre, se retrouvent à passer la deuxième guerre mondiale au Havre, ville qui subit plus qu’aucune autre d’intenses bombardements. L’exode tout d’abord, est raconté comme je l’ai rarement lu. Ensuite, les années de guerre dans une ville régulièrement bombardée sont bien différentes de celles relatées du point de vue des parisiens, ou des habitants des campagne ou encore de ceux de la Zone Libre. Chacun des membres de la famille rapporte une partie de la guerre telle qu’il l’a vécue, chronologiquement et avec ses mots, son ressenti, ses silences et ses mensonges.

« J’étais si soulagée de quitter Le Havre, sans doute la plus heureuse de notre petit groupe ! Ou plutôt, de quitter les bombardements, la peur collante, les déchirements, les privations, le désarroi de tante Muguette, les regards de plomb entre papa et maman. Je ne rêvais que de ça, de m’enfuir. »
Les changements de point de vue réussissent parfaitement à installer le contexte, et à conserver l’attention du lecteur.
Le Havre fait plutôt dans ce roman penser à Londres, si ce n’est que ce sont justement les Anglais qui la bombardent. L’auteure s’est bien documentée, sur les enfants envoyés à l’abri à la campagne ou en Algérie, sur les restrictions en tous genres, sur le Débarquement, sur les maladies liées aux privations, mais cela ne ressort pas exagérément, au contraire l’histoire est très fluide et ne pâtit pas de passages didactiques.
Ce n’est pas une chronique des années de guerre mais un roman animé d’un véritable souffle : comme j’étais pressée de le reprendre pour retrouver cette famille si attachante !

Par amour de Valérie Tong Cuong, éditions Stock (2017) et Livre de Poche (2018) 384 pages en poche.

C’est un bijou pour Noukette, un superbe roman pour Edyta, Eva est emballée, Luocine est un peu réservée et voici un avis différent pour ne pas tomber dans les louanges à tout va, celui de Valérie.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2017, sortie en poche

Louis-Philippe Dalembert, Avant que les ombres s’effacent

avantquelesombres.jpg« La naissance quelque part, tel était son credo, relève du hasard ou de la volonté d’autres personnes que soi. Après, on assume, ou pas, l’endroit qui nous a vu naître. »
Ruben Schwarzberg a peu de souvenirs de Lodz et de la Pologne que sa famille ont quittées lorsqu’il avait quatre ans. Installés à Berlin dans une grande maison, toute la famille du jeune médecin envisage cependant après la nuit du 9 novembre 1938, de s’exiler une nouvelle fois. Chacun réfléchit à des solutions mais pour Ruben, une rencontre avec l’ambassadeur d’Haïti va lui apporter une réponse qui toutefois ne deviendra réalité qu’après un internement à Buchenwald, une traversée de l’Atlantique qui le ramène à son point de départ, et un séjour à Paris auprès d’une poétesse haïtienne…

« Ces deux derniers années, Haïti avait accueilli quelques dizaines de Juifs, venus de Pologne et d’Allemagne pour la plupart. Les informations récentes avaient amené le nouveau gouvernement à prendre des décisions radicales, en désaveu officiel de la politique de ce monsieur Adolf. Tous semaines plus tôt, il avait publié un décret-loi permettant à tout Juif qui le souhaitait de bénéficier de la naturalisation « in absentia ».
Même si j’ai depuis toujours du mal avec la littérature caraïbe, je m’attendais à accrocher cette fois-ci, au vu du sujet, et j’avais quelques attentes. J’imaginais un roman flamboyant, fascinant, et j’ai été quelque peu déçue. Je m’explique. L’histoire m’a intéressée, certes, et principalement, l’audace et la générosité du gouvernement haïtien à proposer l’asile sans condition à tous les juifs qui en feraient la demande, m’a réjouie. Mais hormis Ruben Schwarzberg, je n’ai pas trouvé beaucoup de relief aux autres personnages, que ce soient les membres de sa famille, ses amis ou ce qui est encore plus dommage, les haïtiens qui lui sont venus en aide. J’aurais aimé en savoir plus à leur sujet, les voir plus incarnés, les suivre sur une période de temps plus longue.
Plutôt emballée par le début, j’ai beaucoup aimé l’enfance à Lodz et la jeunesse berlinoise du futur Dr Schwarzberg, l’inquiétude grandissante qui saisit la famille dès l’année 1938, les échappatoires trouvées en toute hâte par chacun des membres de la famille, des parents et des grands-parents à Salomé, la sœur de Ruben, de la tante Ruth à l’oncle Jürgen, pour fuir l’Allemagne nazie. Tout ne se déroule bien sûr pas comme sûr des roulettes, mais le ton demeure résolument optimiste, même face au pire.


« Tout bien considéré, avait-il si envie que ça de s’installer dans ce pays de cow-boys capable de fermer ses frontières à un petit millier de personnes en danger de mort ? »
La construction et le style séduisants m’ont plu, mais j’ai trouvé que la partie haïtienne manquait de relief par rapport au reste, mis à part une séance de vaudou qui ressemblait plus à un passage obligé qu’à autre chose. Les années se sont mises à défiler sans qu’aucun élément dramatique ne vienne renouveler l’intérêt, et c’est dommage… non que j’eusse souhaité qu’il arrive des malheurs à Ruben une fois qu’il aurait trouvé un pays d’accueil, mais au moins un peu de tension, quelques points d’incertitude m’auraient permis de ne pas parcourir la fin du roman avec un désintérêt grandissant. Je ne dis pas que ce soit un roman fade ou pâlichon, pas du tout, je lui reconnais beaucoup de qualités, notamment un joli sens de la dérision et une absence de pathos qui mettent bien en valeur l’amour de l’auteur pour son pays, mais mon manque d’engouement prouve une fois de plus que l’unanimité n’existe pas.

Avant que les ombres s’effacent de Louis-Philippe Dalembert, éditions Sabine Wespieser (mars 2017), 296 pages, prix Orange du livre 2017, sorti également en collection Points poche.

Aifelle et Ariane ont beaucoup aimé, Eva a quelques bémols, Hélène s’est ennuyée.

Objectif PAL de juillet.
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L’auteur sera au Festival America à Vincennes en septembre.

Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée littéraire 2016, sortie en poche

Jackie Copleton, La voix des vagues

voixdesvagues« Il nous fallait partir en un lieu si contraire au nôtre et tellement différent que toute notre énergie serait consacrée à l’étrangeté de nos nouvelles existences. »
Amaterasu est désormais une femme âgée et veuve, vivant depuis des décennies aux États-Unis, lorsqu’un homme frappe à sa porte. Il prétend être son petit-fils disparu le 9 août 1945 à Nagasaki. Amaterasu avait passé des semaines à rechercher son petit-fils Hideo, âgé de 7ans, ainsi que sa fille Yuko, avant de réussir à convenir qu’ils faisaient partie des victimes. Qui est donc cet homme horriblement défiguré, et atteint d’amnésie sur tout ce qui a eu lieu avant l’immense lumière blanche de la bombe ?

« Curiosité et solitude vont de pair, comme d’affreux complices. »
Le prétendu Hideo a apporté avec lui des documents qu’il a reçu de sa famille d’adoption et qui tendent à prouver son identité. De son côté Amaterasu a enfin le courage de lire le journal intime de sa fille, journal qu’elle avait gardé tout ce temps. Ce qui permet à la narratrice d’entrecouper son histoire de documents, de souvenirs…
J’ai aimé les personnages de ce roman, été émue par Amaterasu qui a tout à la fois accepté de vivre une nouvelle vie aux États-Unis, tout en ne mettant aucun enthousiasme à apprendre la langue de son pays d’accueil, qui a toujours conservé une culpabilité énorme touchant aux derniers jours de vie de sa fille. Le roman est fort bien construit et chaque chapitre commence par une particularité, un trait culturel japonais, lui donnant une couleur particulière.

« Les photographies étaient étaient notre seul hommage au Japon au milieu de tout ce mobilier occidental. »
Mais, il y a un mais, je n’ai pas trop adhéré à l’histoire de la vie sentimentale compliquée d’Amaterasu, ni au secret de famille qui entoure les amours de sa fille Yuko. Je ne peux pas en dire trop, mais les rapports mère-fille en sont extrêmement compliqués, et cela explique la culpabilité d’Amaterasu. J’ai par contre beaucoup aimé la manière dont la vieille femme et celui qui est peut-être son petit-fils s’apprivoisent mutuellement, et je me suis interrogée pour savoir s’ils allaient pouvoir reformer d’une certaine manière une famille. Cet aspect très touchant est le plus réussi à mon avis. Ce livre m’a un peu rappelé Lumière pâle sur les collines de Kazuo Ishiguro, pour les relations familiales et le grand écart entre les cultures opéré par les expatriés. Je l’ai un peu moins aimé, globalement.
Malgré mes quelques réticences, ce roman devrait plaire aux amoureux du Japon, à ceux que l’histoire de la seconde Guerre Mondiale intéresse, à ceux qui aiment les secrets de famille également !

 

La voix des vagues de Jackie Copleton (The dictionnary of mutual understanding, 2015), éditions Les Escales (octobre 2016) traduit de l’anglais par Freddy Michalski, 304 pages, paru également en Pocket (2018)

L’avis de Joëlle… D’autres parmi vous l’ont-ils lu ?
L’auteure est anglaise, même si elle a travaillé à Nagasaki et Sapporo. Elle vit dorénavant à Newcastle, en Angleterre.

Le mois anglais est ici.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, littérature Europe de l'Est et Russie, premier roman, rentrée littéraire 2016

Sara Nović, La jeune fille et la guerre

jeunefilletlaguerre« J’ai eu dix ans la dernière semaine d’août, une fête marquée par un gâteau spongieux, mais éclipsée par la chaleur et l’inquiétude. »
Que comprendre aux prémices d’une guerre civile dans son propre pays, à des conflits qui prennent leurs sources dans la religion et le communautarisme, lorsqu’on a dix ans ? C’est ce qui arrive à Ana, au début des années 90, et les premiers temps, sa vie de famille continue, avec l’école, les jeux dans la rue avec ses camarades, jeux interrompus parfois par des alertes qui les obligent à se réfugier dans un abri. Les attaques aériennes se multiplient, de nombreux réfugiés arrivent. L’inquiétude des parents d’Ana est décuplée par la maladie de sa petite sœur de huit mois, qui ne peut être soignée à Zagreb. Ses parents emmènent l’enfant à Sarajevo pour qu’un convoi humanitaire vers les Etats-unis puisse la prendre en charge.

« On était scrutés jusque dans la façon de se saluer : une bise sur chaque joue était tolérée, mais trois -une coutume orthodoxe-, c’était trop, et considéré comme de la haute trahison. »
Le roman est composé de trois parties : la première relate les débuts du conflit, et se termine sur un événement traumatique. On retrouve ensuite Ana aux Etats-Unis, où elle apporte son témoignage à la tribune de l’ONU. Elle a une vingtaine d’années, est étudiante, et seuls ses parents adoptifs connaissent son histoire. La troisième partie verra Ana tenter de relier les fils de son existence, ce qui dans son cas est loin d’être un cliché. Comme dans ma précédente lecture, Manuel d’exil, il est question aussi de résilience, grâce à la vie dans un nouveau pays ou à l’acquisition d’une nouvelle langue.

« Au départ, le choix de garder secrète mon existence passée s’était imposé à moi. »

Cela faisait un moment que je voulais lire ce roman, qui s’est avéré être une lecture enrichissante sans être trop éprouvante. L’extrême jeunesse d’Ana, sa compréhension partielle des événements, rendent le récit plus sobre et dépourvu d’un pathos que je craignais un peu. L’auteure décrit très bien le contexte, et conserve un équilibre délicat entre les faits de guerre relatés et sa volonté de ne pas prendre parti de façon trop violente. Elle réussit ainsi à conserver la force de certaines scènes essentielles. À côté de ça, je n’ai pas été éblouie par l’écriture, et lui ai trouvé quelques petites maladresses. Quant à la psychologie des personnages, elle m’a semblé parfois un peu sommaire, manquer un peu de nuances. Mais malgré ces quelques marques d’inexpérience de primo-romancière, la force de ce roman est incontestable. Sa lecture aisée, mais saisissante, et sa construction habile, en font un roman que je recommande à tous ceux que le sujet intéresse.

La jeune fille et la guerre, de Sara Nović (Girl at war, 2015) éditions Fayard (septembre 2016) traduit de l’anglais par Samuel Todd, 318 pages.

Les avis d’Electra, enthousiaste, ou de Sylire plus mesurée.

Deuxième lecture pour le mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, premier roman, projet 50 états, rentrée hiver 2017

Taylor Brown, La poudre et la cendre

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1864, les derniers moments de la guerre de Sécession, en Caroline du Nord. Callum, jeune irlandais rescapé d’un naufrage se retrouve parmi les rangs d’un groupe de sudistes peu recommandables, pillards et violents, sous le commandement du Colonel. Callum est le bienvenu parmi eux pour sa faculté à se mouvoir en silence et à voler les chevaux. Lors d’une de leurs razzias, il n’hésite pas à protéger la jeune Ava et, par un concours de circonstances que je ne relaterai pas en détails, il prend la fuite avec elle. Ils se dirigent vers le sud, vers la Géorgie, suivant à distance les troupes de Sherman qui ne laissent que désolation derrière elles.


« Callum hocha la tête et fit claquer les rênes, vers le sud, la seule destination possible. Du nord arriveraient bientôt l’hiver et la troupe de guerriers assoiffés de sang et privés de leur chef, que rien ne rassasiait comme le goût de la vengeance. »
Pour compliquer cette fuite, ils sont recherchés par des chasseurs de prime sans vergogne. Dit comme cela, ça sonne comme un pur roman d’aventures, et pourtant, ce roman est bien plus que ça, mélangeant les genres avec virtuosité, et déroulant une écriture superbe au service d’une histoire palpitante. Le roman avance au rythme des deux fugitifs, et de leur cheval, le lecteur en sachant autant qu’eux-mêmes. Le paysage se découvre sous leurs yeux à mesure qu’ils fuient, une rivière, un sentier, une falaise, une forêt, un chemin, une autre rivière… Aucun narrateur omniscient ne vient nous en apprendre plus que ce qui leur apparaît, à part quelques paragraphes en italique qui se placent du côté des poursuivants, et accentuent alors l’anxiété ressentie pour la vie des deux jeunes gens.


« Ils ne quittèrent pas la crête de toute la journée, ils n’avaient nulle part où aller. Les feuilles étaient parées de leurs teintes les plus éclatantes, recourbées et cassantes sur les branches noires des arbres. »
C’est donc un coup de cœur que j’ai ressenti pour l’alléchant mélange entre roman historique et nature writing, entre western et roman d’amour, tous genres qui tiennent parfaitement et solidement ensemble par la grâce d’une écriture somptueuse, bien servie par la traduction.
Sans oublier le coup de cœur pour l’humanité opposée à la cruauté, la nature résistant à la guerre. Humanité qui mérite que l’on dépasse le titre et la couverture pas franchement engageants. Pour un premier roman, c’est tout à fait réussi, et j’espère bien relire cet auteur à l’avenir.

La poudre et la cendre (Fallen land, 2016) éditions Autrement (février 2017) traduit par Mathilde Bach, 384 pages.

Les avis de Léa ou de Lectrice en campagne.

Lu pour le projet 50 états, 50 romans (Géorgie) (liste des livres lus et carte en cliquant sur le lien)

 

Publié dans littérature Europe du Nord, rentrée hiver 2018

Gudbergur Bergsson, Il n’en revint que trois

ilnenrevint« Il savait d’expérience que le monde était aussi beau que multiple, mais ne se sentait nulle part aussi bien que dans cet endroit désert, abrité dans une ancienne grotte à moutons, au milieu d’un champ de lave. »
Tout se joue dans un périmètre très restreint, une maison exiguë, quelques murets pour enclore son terrain, un bord de mer, une faille, un champ de lave… Des personnages nommés seulement le vieux, la grand-mère, le fils, les gamines ou le gamin y évoluent, des visiteurs se présentent, à cause de la guerre qui crée un peu de passage dans cette région côtière : deux Anglais, un Allemand… Il n’y a pas vraiment de personnage principal, d’ailleurs dans la deuxième moitié du livre, c’est plutôt le gamin qui est au centre, alors qu’au début il n’apparaît que par intermittence. Puis le gamin vieillit, et est toujours nommé ainsi à plus de cinquante ans : au moins, on ne s’égare pas parmi les personnages.
Avec une écriture volontairement économe en descriptions, c’est au lecteur de démêler parmi les gestes, parmi les quelques activités décrites, ce qui fait avancer les personnages : l’apathie du grand-père, la passion du fils pour la chasse au renard, l’ennui des deux gamines abandonnées par leurs mères aux grands-parents, montrent un monde figé dans le passé. Les leçons données par la grand-mère, l’écoute de la radio, la lecture d’un livre montrent que la survie n’est plus seule en jeu, et que la culture entre progressivement dans la maison. La modernité arrive aussi , avec l’électricité, la route goudronnée et pourtant la maison ne semble pas y gagner en propreté ou en clarté.

« Le fils était fier de pouvoir assister à la guerre depuis le pas de sa porte sans qu’elle nuise à la maisonnée. »
Si le style de ce roman est intéressant, je n’ai pas été convaincue par les personnages, qui me semblaient plats et dépourvus de sentiments. En lisant, je les regardais bouger, se déplacer, mais leurs motivations restaient floues. Quand aux sentiments, ce sont le plus souvent la ruse ou l’indifférence, l’envie ou la curiosité, ce qui serait encore ce qu’il y a de plus sain dans cette famille. Je me suis demandé si cette image de la famille était représentative, ou si l’auteur leur faisait volontairement cumuler un certain nombre de tares. J’imagine que ce portrait à charge de l’Islande et de ses habitants ne manque pas d’intérêt pour les Islandais eux-mêmes. J’avoue que cela m’a plutôt laissée de côté.
J’ai été toutefois intéressée par l’histoire contemporaine de cette île battue des vents, les remous de la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire de l’Islande après-guerre, qui sert de base stratégique aux Américains à tel point que certains Islandais souhaitent la voir devenir une étoile de plus sur la bannière étoilée. L’auteur compare à un moment l’Islande au le radeau de la Méduse, où le problème n’est pas tant la place que la rareté de la nourriture, et cela devait avoir à un certain moment quelque fond de vérité.
Il me reste un sentiment mitigé à la fin de ce roman. Je me tourne assez souvent vers la littérature des pays du nord, car j’aime les atmosphères et les personnages que les auteurs savent y créer, mais pour les raisons que j’ai évoquées, je n’ai pas été totalement séduite cette fois.

Il n’en revint que trois de Gudbergur Bergsson (Prir sneru aftur, 2014) éditions Métailié (janvier 2018) traduction d’Eric Boury, 207 pages

C’est une lecture commune avec Aifelle, allons voir ce qu’elle en dit… Hélène, Jostein ou Lectrice en campagne l’ont lu aussi, avec des avis variés.
Merci à Babelio pour cette Masse Critique.

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Publié dans littérature Proche et Moyen Orient, non fiction

Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie

histoiredunevieHistoire d’une vie pourrait être considéré comme le texte idéal pour découvrir Aharon Appelfeld, puisque, bien que noté roman, c’est manifestement un récit autobiographique. Mais c’est davantage aussi, un ensemble de réflexions sur sa vie, sur la mémoire, sur les langues, sur l’écriture…
On y retrouve des sujets présents dans ses autres romans, mais sachez qu’il y évoque très peu les camps, ou le moment où il a perdu ses parents.
Né en Bucovine, Aharon Appelfeld n’a que sept ans au début de la guerre, dix ans lorsqu’il s’échappe d’un camp et erre plusieurs années dans des forêts d’Ukraine, ce décor présent aussi dans Les partisans. On le retrouve ensuite en Italie, puis sur un bateau en partance pour Israël, comme dans Le garçon qui voulait dormir.
Il dit lui-même avoir eu du mal à entrer dans l’écriture, ne jamais avoir aimé « le pathos et les grands mots », et ce récit peut paraître minimaliste, mais pour moi, cela ne lui donne que plus de force. Je vais laisser la parole à l’auteur, décédé il y a peu, au travers d’extraits qui m’ont parlé.

À propos de la mémoire :
« Les mots avec lesquels je souhaitais décrire la sensation se sont dérobés. Comme je n’ai plus de mots, je reste assis, les yeux ouverts, et la nuit blanche coule en moi. »
ou encore :
« La Seconde Guerre mondiale dura six années. Parfois il me semble que ce ne fut qu’une longue nuit dont je me suis réveillé différent. »

Sur la mémoire du corps : « De mon entrée dans la forêt, je ne me souviens pas, mais je me rappelle l’instant où je me suis retrouvé là-bas, devant un arbre couvert de pommes rouges, si stupéfait que je fis quelques pas en arrière. Mon corps se souvient mieux que moi de ces pas en arrière. Chaque fois que je fais un faux mouvement du dos ou que je recule, je vois l’arbre et les pommes rouges. »

Au sujet de sa langue maternelle et des autres langues parlées chez lui dans son enfance (le ruthène, le roumain, l’allemand et le français) : « Nous baignions dans quatre langues qui vivaient en nous dans une curieuse harmonie, en se complétant. […] Les quatre langues n’en formaient plus qu’une, riche en nuances, contrastée, satirique et pleine d’humour.».

À propos de l’écriture :
« J’avais d’autres amis qui, durant ces années, ne demandaient qu’à m’écouter et à m’aider. Ils faisaient si peu de cas d’eux-mêmes que je ressentais à peine leur présence. Ils me murmuraient toujours le mot juste, fécond, le mot qui prenait racine et déclenchait la floraison. »

Histoire d’une vie d’Aharon Appelfeld (Sippur hayim, 1999) éditions l’Olivier, 2004, paru en Points, traduction de Valérie Zenatti, 214 pages.

Les avis de Keisha, Luocine, Malice et de Sylire. A noter, pour ceux qui auraient tout lu de l’auteur, son dernier roman Des jours d’une stupéfiante clarté, qui vient de sortir aux éditions de l’Olivier.

Livre sorti de ma PAL pour l’Objectif PAL d’Antigone et Lire le monde avec Sandrine.
obj_PAL2018  Lire-le-monde

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