littérature îles britanniques·policier·sortie en poche

Kate O’Riordan, La fin d’une imposture

finduneimposture« Rosalie voulut attraper la main de son mari. L’idée folle lui traversa l’esprit que si elle pouvait juste toucher sa peau, tout s’arrêterait. L’horloge reculerait de trois jours jusqu’à sa dernière conversation avec Rob. »
Une affreuse nouvelle frappe de plein fouet une famille londonienne. Leur fils Rob, qui était en vacances en Thaïlande, s’est noyé là-bas. Les six mois qui suivent sont terribles pour les parents, d’autant plus que leur fille cadette, Maddie, s’enfonce dans la drogue et la délinquance. Jusqu’au jour où mère et fille croisent le chemin de Jed, un jeune homme parfait qui semble avoir une bonne influence sur Maddie.

« C’était aussi loin que possible des aspirations de la petite Rosalie dans son HLM de Manchester. Pour elle, la maison et le quartier demeureraient à jamais chics. »
Le début fonctionne bien, le thème du deuil qui est, me semble-t-il, récurrent chez l’auteure, est l’objet d’une analyse sensible et pleine de vérité. Elle rend bien compte également des différences de milieu social et de la manière dont Rosalie se reconnaît dans Jed, elle qui, vingt ans auparavant, s’était sentie mal à l’aise en tant que petite provinciale arrivant à Londres.

« Le sentiment désagréable qui se développait en lui à chacune de ses visites à la cité faisait écho à celui qu’il éprouvait en présence de Jed Cousins. »
Je ne suis par contre qu’à moitié convaincue par la suite du roman. Le personnage de Jed, et ses relations avec Rosalie, notamment, me paraissent bien trop exagérés. Je sais bien que sans cela, il n’y aurait pas d’histoire, mais cela me gêne tout de même. Je pense qu’en fait ma perplexité vient sans doute de ce que les romans précédents de Kate O’Riordan que j’ai lus n’étaient pas des thrillers, alors que celui-ci en est un, clairement, indiscutablement. Du coup, il reprend les caractéristiques du thriller pour amener le lecteur à trembler pour les personnages, au dépend sans doute d’une parfaite finesse psychologique.
Mais je ne peux pas faire trop la fine bouche parce que j’ai, je l’avoue, dévoré ce livre en deux petites journées, preuve qu’il était tout de même prenant. Certains personnages m’ont remuée, et d’ailleurs la fin rattrape largement les quelques faiblesses du milieu du roman, en redonnant une nouvelle perspective pour comprendre le déroulement des événements.

La fin d’une imposture (Penance, 2016) éditions Folio policier (janvier 2017) 438 pages, traduit par Laetitia Devaux. Merci à Folio pour cette lecture.

De la même auteure, sur le blog, Le garçon dans la lune.
Les avis d’Aifelle
et Cathulu.

littérature France·nouvelles

Nathacha Appanah, Petit éloge des fantômes

petitelogedesfantomesLa collection
Je crois que c’est le premier livre de cette collection « petit éloge » de Folio que je lis. Les thèmes nombreux et les auteurs variés permettent toutes sortes de découvertes, pour tous les goûts. Je note, au fil du catalogue, un petit éloge de la mémoire, de la colère, des grandes villes, de la bicyclette, de l’ironie, des brunes… Je remarque aussi des auteurs qu’il me plairait de lire ou de relire comme Eric Fottorino, Valentine Goby, Nathalie Kuperman, Martin Winkler ou Brina Svit, dont je parlais la semaine dernière…

L’auteure

Là, c’est Nathacha Appanah qui s’y colle avec des histoires de famille, de fantômes perturbants ou plus familiers, dans le cadre de l’île Maurice principalement. Sept textes variés, qui peuvent sembler autobiographiques ou un peu moins, parfois teintés d’un zeste de fantastique, sur le thème du deuil, mais aussi de la mémoire, de l’absence, ou des souvenirs d’enfance toujours tendres et pleins d’admiration pour ceux qui l’ont précédée, leurs croyances et leur sens généreux de la famille…

« Comment savoir quel est son devoir ? Est-il de se battre ? Est-il de se soumettre ? Est-il de lâcher prise ? »
Dans « Mes fantômes bien-aimés », Nathacha évoque la figure de sa grand-mère, la nouvelle « Hollanda » parle d’un cyclone que l’île Maurice a subi en 1994, mais quel était ce fantôme qui suivait le passage de l’ouragan ? Dans « La traversée » on en apprend plus sur les rites bouddhistes liés au deuil, « Le sommeil » parle d’une patiente souffrant d’insomnie et de son médecin… les sept textes donnent la mesure du talent de l’auteure et invitent à poursuivre la découverte de ses écrits. Pour moi, ce sont des retrouvailles puisque j’ai déjà lu La noce d’Anna et En attendant demain, et je pense ouvrir un de ces jours son dernier ouvrage Tropique de la violence

« J’avais vingt et un an à peine, je vivais sous l’emprise d’un homme au génie sombre et violent, et je n’en menais pas large. Mais je me tenais droite, pas besoin de parents, pas besoin de frère, pas besoin d’amis, pas besoin de finir mes études, pas besoin de vivre sa jeunesse. »
J’admire comment en peu de mots, mais qui en disent tant, est fait ce portrait d’une jeune femme qui va rendre visite à sa grand-mère… Et tout le reste du recueil est de la même veine, un petit livre, mais un condensé de force et de sincérité.

 

Nathacha Appanah, Petit éloge des fantômes, Folio (2016) 98 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici.

Enregistrer

littérature Europe du Nord·premier roman·rentrée hiver 2016

Soffia Bjarnadottir, J’ai toujours ton cœur avec moi

jaitoujourstoncoeurJ’avouerais volontiers qu’en ce qui concerne ce roman, je me suis plus laissée entraîner par l’origine géographique, la couverture et la confiance en l’éditeur qu’autre chose. Résultat, je n’avais plus aucune idée du sujet du livre au moment où je l’ai ouvert, plusieurs mois après son achat. Les histoires de mères dépressives ou bipolaires ne m’attirent pas forcément par elles-mêmes, et pourtant dès la première page, c’est bien de cela qu’il s’agit.
Hildur s’envole vers l’Islande pour enterrer Siggy, sa mère qu’elle n’a pas revue depuis des années. On comprend rapidement que sa survie à elle dépendait de cette éloignement avec une mère qui n’en avait jamais vraiment été une. Hildur, devenue mère à son tour, se devait de rejeter cette enfance aux pieds d’argile, ces années passées à être la plus forte, la plus blindée, face à une génitrice éthérée… Hildur revient vers l’île de Flatey, et une petite maison jaune dont elle hérite, mais qu’elle n’a jamais connue.
C’est là une façon bien terre à terre de résumer ce roman, car avec Soffia Bjarnadottir, dont c’est le premier roman, cela part tout de suite beaucoup plus dans le bizarre, l’étrange, l’inhabituel… Des notations comme « l’hiver des lombrics », le « rêve des mûres » annoncent un récit rempli de métaphores, d’allusions à la nature hostile, de situations rêvées ou vécues, on ne sait pas trop, de brèches ouvertes dans des souvenirs trop présents encore. Heureusement, quelques rencontres, comme celle d’un ancien ami de sa mère, ou d’un homme aux yeux vairons, ramènent par moments les pieds sur terre à Hildur, laquelle en a bien besoin.
Même si le thème ne m’enthousiasmait donc pas, je me suis laissé porter par ces pages, qui plairont à celles et ceux que ne déroutent pas les récits parfois oniriques, emplis de situations insolites, et parfois déroutantes. Bravo au traducteur qui a, autant que je peux en juger sans connaître la version d’origine, bien rendu l’atmosphère singulière et la belle langue de ce court roman.

Extrait : Qui était cette femme ? Ce n’était pas ma mère. Pourtant, elle m’avait mise au monde. Voilà pourquoi il m’arrive de l’appeler maman. Je la vénère et je la crains, comme le dieu Shiva qui façonne et défait toute chose. Dans mon souvenir, elle a passé sa vie à mourir, et je ne sais pas s’il s’agit de son histoire ou de la mienne.

Dans ma jeunesse, elle possédait les pouvoirs caractéristiques du phénix. Un oiseau millénaire qui bat des ailes et renaît de sa propre déchéance. Régulièrement elle rejaillissait des cendres, belle et fraiche, le soleil éclairant son visage. Terre calcinée et odeur de brûlé à chaque pas.

L’auteure : Soffía Bjarnadóttir a grandi à Reykjavík. J’ai toujours ton cœur avec moi est son premier roman.
143 pages.
Éditeur : Zulma (janvier 2016)
Traduction : Jean-Christophe Salaün
Titre original : Segulskekkja

De jolis billets chez Anne, Célina, Jérôme et Lili.

littérature Amérique du Nord

Julia Glass, Jours de juin

joursdejuinL’auteur : Julia Glass est l’auteur de quatre romans, Jours de juin, Refaire le monde, Louisa et Clem et Les Joies éphémères de Percy Darling, qui ont tous été des best-sellers du New York Times. Elle s’est vu décerner plusieurs prix pour ses romans et ses nouvelles, dont le prestigieux prix du National Book Award pour Jours de juin. Elle vit avec sa famille dans le Massachusetts.
655 pages
Éditeur : Points (2008)
Première parution en 2002.
Traduction : Anne Damour
Titre original : Three junes

J’ai choisi Jours de juin parmi les romans de Julia Glass un peu au hasard, parce que je voulais découvrir cette plume dont j’avais souvent entendu parler. Ceci est son premier roman ? J’en suis fort étonnée, parce que ce bon gros pavé brassant plein de thèmes contemporains de société est vraiment très maîtrisé. J’ai trouvé parfaite la structure en trois parties inégales, la seconde qui est aussi la plus longue (et la seule écrite à la première personne) est celle qui tourne autour de Fenno, le membre le plus séduisant de la famille McLeod.
Parlons un peu de cette famille : Paul, le père, vient de perdre sa femme et part en voyage organisé dans les îles grecques. Malgré son récent malheur, la tonalité n’est pas trop mélancolique, et ses compagnons de voyage offrent des portraits qu’on imagine croqués à partir de rencontres réelles, tant ils respirent l’authenticité ! C’est le premier de ces trois mois de juin, celui où Paul rêve de changer peut-être de vie…
Six ans plus tard, son fils Fenno rentre en Ecosse alors qu’il n’y est pas revenu depuis de longues années. C’est l’occasion de comprendre mieux les liens tissés dans la famille, entre les trois frères, rien de dramatique ni d’irrémédiable, des éloignements comme dans toutes les familles… La vie bien réglée de Fenno, libraire à Greenwich Village, prend un tournant, voire même plusieurs tournants très importants, juste à ce moment-là
La troisième partie, le troisième mois de juin, centré sur Fern, une femme peintre, permettra de faire le point quelques années plus tard.
C’est un régal de lire sous la plume de Julia Glass les relations familiales, ou celles des différents couples du roman, tant elle réussit à pointer les comportements, à analyser les situations, sans jamais perdre de son empathie pour chacun. La mémoire familiale, la façon dont chacun voit et imagine les autres un peu perdus de vue, la paternité et la maternité, sont au cœur de ce roman.
Julia Glass, un nom à noter et à retenir, je crois que ses autres livres méritent d’être lus aussi, et qu’on retrouve même dans l’un d’entre eux des personnages de ce Jours de juin : je m’en réjouis d’avance !

Extrait : Le temps joue comme un accordéon, il se resserre et se déploie de mille manières mélodieuses. Les mois passent comme l’éclair, dans une suite accélérée d’accords, ouverts-fermés, unis-séparés ; puis vient une seule semaine mélancolique, qui est peut-être le pivot de l’année, une longue note soutenue. Le jour de mon retour est resté gravé dans ma mémoire comme une fugue, avec un ton parfaitement clair, mais des mois qui suivirent, l’automne et l’hiver qui précédèrent la mort de ma mère, ne me restent que quelques bribes d’une musique légère.

Un autre extrait où je me suis reconnue :
Lorsque Fenno avait traversé l’Atlantique -une situation sans rapport avec la pension, où d’autres gens veillaient sur lui, ou avec l’Université, où des études absorbantes étaient censées le préserver du danger-, Paul calculait un décalage de six ou sept heures quand il allait se coucher le soir, et il se demandait où se trouvait Fenno en cette fin d’après-midi à l’étranger. Etait-il, en cette heure précise, à la bibliothèque (un endroit recommandable, sûr) ou dans la rue, en train de faire des courses pour le dîner ou de choisir une chemise pour plaire à un amant ? Et si Paul se réveillait au beau milieu de la nuit, ce qu’il détestait par-dessus tout, c’était d’imaginer Fenno ailleurs que bêtement au lit, comme son père.

Les avis tentateurs d’Aifelle, Cathulu, Keisha, L’or des chambres

C’est un pavé de l’été qui fait plouf chez Brize !

pavc3a9-2015-moyen-mle-300

littérature France

Valentine Goby, Banquises

banquisesL’auteur : Née en 1974,Valentine Goby est écrivain de littérature et de littérature jeunesse. Diplômée de Sciences-Po, elle a effectué des séjours humanitaires à Hanoi et à Manille. Enseignante, elle a aussi fondé l’Écrit du Cœur, collectif d’écrivains soutenant des actions de solidarité. Valentine Goby est lauréate de la Fondation Hachette, bourse jeunes écrivains 2002 et a reçu le prix Méditerranée des Jeunes, le prix du Premier Roman de l’université d’Artois, le prix Palissy et le prix René-Fallet en 2003 pour son roman La note sensible.
246 pages
Editeur : Albin Michel (2011)

Cette troisième lecture nordique est encore le fait d’un auteur français… (Décidément, il n’y a pas que Sylvain Tesson pour oser les solitudes glacées.) Du moins, c’est ce que je me disais au début, mais de solitude, il n’y en a pas vraiment pour Lisa qui part sur les traces de sa sœur, disparue au Groenland à l’âge de vingt-deux ans. Elle-même était alors adolescente, ses parents ont tout tenté pour retrouver la trace de Sarah, partie en 1982, alors qu’elle sortait d’une sévère dépression. C’est vingt-sept ans plus tard que Lisa entreprend ce voyage avec seulement quelques photos qui l’amènent dans un village groenlandais sinistré par la raréfaction du poisson. Pendant six semaines, elle s’installe chez le médecin local, une française, tourne en rond dans le village, attend qu’on veuille bien l’emmener à la pêche, attend que le volcan islandais ait fini de cracher ses cendres pour rentrer… Il a fallu attendre la deuxième partie pour arriver au Groenland, et finalement, j’ai trouvé cela plus ennuyant que lorsque Lisa racontait la réaction des parents atterrés par la disparition de leur fille, ne voulant pas y croire, leur attente désespérée.

Certes, le style est assez extraordinaire, rythmé, dense, prenant, mais n’a pas suffi à faire de ce livre un coup de cœur. Une lecture agréable, mais avec un sujet aussi fort, on devrait avoir plus à dire que ça : une lecture agréable. Or, si je me suis bien identifiée aux malheureux parents, je n’ai pas bien compris la sœur qui m’a paru se complaire dans l’auto-apitoiement, pour finalement tenter à plus de quarante-cinq ans un voyage de la dernière chance, où elle se cherche elle-même plus qu’elle ne cherche les traces de sa sœur. J’ai du rater quelque chose… mais ne suivez pas forcément mon avis et n’hésitez pas à jeter un coup d’oeil aux extraits qui donnent un aperçu de l’écriture.

Des extraits : Des portes automatiques trouent çà et là le béton, laissant voir des portions de la route circulaire, silhouettes floues, carrosseries de voitures et de cars Air France mal détourés dans l’obscurité -dehors, à vingt mètres de ce boyau, invisible, le plein jour. Au niveau supérieur, loin à hauteur de la piste de décollage, des vitres étroites taillent des triangles, des quadrilatères dans le ciel cru, dans le talus d’herbe fluo, les barbelés, les fuselages d’avion.

Elle ne rentre pas.
Le détective payé pour enquêter au Groenland n’a rien trouvé. Sarah a quitté Uummannaq par bateau et n’a jamais atteint Ilulissat, c’est tout ce qu’il sait, ce qu’on savait déjà depuis le sac à dos. Il a tenté de laisser des affiches aux RG, à la police de l’air et des frontières, aux compagnies aériennes, en vain, ou plutôt si, ils les ont prises et les plieront en cocottes ou en petits avions, joueront au morpion au verso, c’est tout : la fille est majeure. Alors de minces frontières commencent à séparer le père, la mère, Lisa. De fines cloisons par lesquelles ils se préservent les uns des autres, de la contamination, délimitant des territoires distincts, et des espaces ténus pour se frôler.

Tous les jours elle fait le tour du village, des rochers autour. Observe la morsure de l’eau sur la glace, sa progression. Elle prend des photos. Les failles s’ouvrent sur l’écran numérique, bleus dilatés heure après heure. Hors cadre les pêcheurs immobiles fixent l’eau. En eux la même béance, sûrement, la même déchirure. Regardant l’horizon, c’est eux qu’ils contemplent.

Je rejoins assez Aifelle, dépitée, mais les avis vont jusqu’au coup de cœur (que je comprends sans partager) ! AnneA propos de livres, ChocoClaraLeiloonaYv.

littérature Amérique du Nord·sortie en poche

Sortie poche (5) : Les revenants

revenants_pocheJe les ai aimés, ils sortent en poche…

L’auteur : Originaire du Michigan, Laura Kasischke est souvent comparée à Joyce Carol Oates pour sa critique vénéneuse de la société américaine. Elle est l’auteur de Rêves de garçons, La Couronne verte, À moi pour toujours qui a reçu le prix Lucioles des Lecteurs en 2008 ou encore de Suspicious River et La Vie devant ses yeux, tous deux adaptés au cinéma. Elle est également l’auteur de poèmes, publiés dans de nombreuses revues. Laura Kasischke enseigne l’art du roman à Ann Arbor et vit toujours dans le Michigan.
672 pages
Editeur : Le livre de Poche (janvier 2013)
Titre original : The raising
Traduction : Eric Chédaille

Sur un campus américain, une jeune fille des plus appréciées trouve la mort dans un accident de voiture. Son petit ami, Craig, est tenu pour responsable de cet accident. 
Le compagnon de chambre de Craig, Perry, venait de la même ville que Nicole, il semble l’avoir bien connue. Perry se pose beaucoup de questions et s’inscrit à un séminaire sur la mort, dirigé par une jeune professeur, Mira Polson. Une autre femme, Shelly Lockes, a été le premier et unique témoin de l’accident, et conteste la version officielle retranscrite dans les journaux.


Un roman de campus, genre qu’on imagine avoir déjà lu des dizaines de fois, qui réussit à scotcher du début à la fin, voilà ce qu’a réussi Laura Kasischke. Cela ne m’a pas étonnée, j’ai toujours été emballée par ses romans jusqu’alors ! Je ne vous en ai pas trop dit en préambule sur l’histoire, qu’il vaut mieux découvrir avec l’auteur, reine des retours en arrière et des récits enchâssés au gré des souvenirs, assez savamment pour qu’on savoure sans s’y perdre aucunement. Les personnages, deux garçons, réunis par le hasard des chambrées, mais très différents l’un de l’autre, leurs parents, des filles, parmi lesquelles la lumineuse Nicole, (mais avec Laura Kasischke, les personnages les plus lisses ne le sont pas très longtemps !), des professeurs, le personnel de l’université…

Pour en arriver à ce qu’annonce le titre, cela prend un certain nombre de pages, mais cela en vaut la peine, croyez-moi… Après, on navigue avec délectation entre fantastique et explications rationnelles, et les pages défilent à toute vitesse. Un coup de cœur pour moi, amplifié par une belle écriture, une psychologie très fine et pas dénuée d’humour qui fait le portrait des différents protagonistes, c’est vraiment tout ce que j’aime !

 

Extrait : Au téléphone avec sa mère, Perry se la représentait dans leur cuisine. Elle devait porter un de ces vieux chandails qu’elle affectionnait. Une paire de jeans. Elle ne mettait jamais de chaussures à la maison et n’aimait pas les mules ; aussi lui voyait-il ses grosses chaussettes à pois. Ou bien les vertes en laine. Il devait faire plus froid là-haut qu’ici. Si la fenêtre était entrouverte, on devait entendre au loin le lac Huron se faire fouetter par le vent, ondulatoire bruit d’arrière-fond. Il devait flotter une odeur d’algues et de poisson, et celle, métallique, d’un air qui aurait survolé les eaux sur des milles et des milles.

 

Lu aussi par BrizeChocoJoëlle, LeiloonaThéomaValVéronique ou Voyelle et Consonne.

littérature Amérique du Nord·policier

Philip Caputo, Clandestin

L’auteur : Philip Caputo est journaliste et écrivain, né à Westchester, dans l’Illinois en 194&. Il est lauréat du Pulitzer en 1973, avec d’autres auteurs pour leurs révélations de fraude électorale à Chicago.Il est surtout connu pour ses mémoires sur son passage au Vietnam, Rumeur de guerre (A Rumor of War, 1977). Il vit aujourd’hui à Patagonia, en Arizona.
733 pages
Editeur : Le Cherche-Midi (2012)
Titre original : Crossers (2009)
Traduction : Fabrice Pointeau

Gil Castle, veuf depuis très peu de temps, décide de quitter New York et le milieu des affaires pour s’installer quelques temps dans une petite maison construite en Arizona, sur un ranch frontalier appartenant à sa tante Sally. Il en profite pour lire, réfléchir, chasser, donner un coup de main à son cousin Blaine. Mais sa découverte, un jour au cours d’une promenade avec son chien, d’un clandestin transi et épouvanté, va l’obliger à s’impliquer un peu plus dans la vie du ranch. Observer la gestion d’un territoire aussi étendu, le long de la frontière mexicaine, l’oblige à ouvrir les yeux sur les nombreux passages que s’y frayent clandestins et trafiquants de drogues. 

C’est ce qu’il est convenu d’appeler un roman ambitieux, mêlant dimension historique et actualité, côté policier et réflexion sur le deuil, le tout sur plus de 700 pages. La bonne idée est à mon avis de s’être intéressé à la personnalité du grand-père de Gil et Blaine, qui fut tour à tour combattant de la révolution mexicaine, vaquero et policier, personnage d’un autre âge, dont la violence contribua à créer des haines farouches. Celles-ci poursuivront ses petits-enfants au-delà des années. D’autres personnages interviennent, que ce soit au Mexique ou en Arizona, une amie des cousins de Gil pour le côté romance, un policier infiltré, une femme à la tête d’un cartel mexicain…
Certes ce roman est long, mais il ne comporte pas de longueurs, je ne vois pas ce qui aurait pu être coupé ou évité. La violence y existe, mais sans gratuité aucune, et l’alternance entre passé et présent, vision mexicaine et point de vue américain, est bien menée, centrant tout de même l’histoire sur le personnage de Gil Castle, intéressant dans son évolution. J’ai beaucoup apprécié cet excellent roman, que je guettais depuis un moment à la bibliothèque ! 

Le roman s’intéresse aussi à la Révolution mexicaine, dans les chapitres sur le grand-père de Gil.

Extrait : Ils roulèrent en silence jusqu’à atteindre un croisement en T où les directions étaient gravées sur des panneaux en bois fixés à un poteau. A côté, une pancarte en métal érigée par la police des frontières prévenait : ATTENTION, RISQUE DE CONTREBANDE ET D’IMMIGRATION ILLEGALE DANS CETTE ZONE. SOYEZ CONSCIENT DE VOTRE ENVIRONNEMENT. Castle se demanda à haute voix ce que le fait d’avoir conscience de son environnement pouvait signifier.
Ç
a signifie que si vous tombez sur des marijuanitas, vous pouvez soit faire semblant de ne pas les voir, soit soulever votre chapeau et dire : « Bienvenidosa los Estados Unidos, passez une bonne journée. », expliqua Tessa, l’initiant un peu plus aux usages de l’Ouest, l’Ouest moderne.

Les avis de Clara, Jérôme, Keisha, Le Papou et Zarline.

littérature îles britanniques

Kate O’Riordan, Le garçon dans la lune

L’auteur : Londonienne d’adoption, elle a grandi dans la petite ville de Bantry, sur la côte ouest de l’Irlande. Son premier roman, Intimes convictions, traduit aux Éditions Joëlle Losfeld en 2002, a été sélectionné sur la liste du prix Dillons First Fiction Prize puis adapté à la télévision. Avec Le garçon dans la lune, publié en 2008 et Pierres de mémoires, paru en 2009, l’écrivain interroge les relations familiames. Elle a également participé, avec ses amis Dermot Bolger, Joseph O’Connor, Roddy Doyle, à l’anthologie Finbar’s Hotel.
275 pages
Editeur : Joëlle Losfed (2008)
Parution en anglais en 1997. Existe en Folio.
Traduction : Florence Lévy-Paolini
Titre original : The boy in the moon

Restons en Irlande avec ce roman emprunté à la bibliothèque, qui est le troisième que je lis de Kate O’Riordan. Il y a une dizaine d’années, j’avais trouvé le tout premier, Intimes convictions, sur le conflit en Irlande du Nord, trop violent et sombre à mon goût. J’ai lu ensuite, et admiré la maîtrise de son dernier roman, Un autre amour. J’étais donc confiante en ouvrant Le garçon dans la lune, et le début ne m’a pas déçue.
Deux jeunes parents entreprennent avec leur fils de sept ans le voyage de Londres à l’Irlande pour aller voir le père de Brian. Le couple formé par Brian et Julia bat un peu de l’aile à ce moment-là, notamment à propos de l’éducation et des libertés accordées à leur fils Sam. Rien toutefois qui ne pourrait s’arranger, semble-t-il, mais lors d’une étape chez le frère de Brian, un drame survient qui va bouleverser leur vie commune et leur vie tout court. Quelques semaines plus tard, Julia arrive seule chez le père de Brian pour un séjour d’une durée indéterminée. Elle ne connaît que très peu cet homme mutique et farouche, qui a gardé un mode de vie d’un autre âge. Des voisins agréables rompent un peu la solitude imposée de Julia. Cette retraite lui permet de revenir sur ses derniers mois de vie commune et de chercher à mieux comprendre son mari, son enfance au milieu d’une nombreuse fratrie, sa mère morte jeune, son frère jumeau disparu aussi, son père violent…
J’ai trouvé toute cette partie, une bonne grosse moitié du roman, très longue, tournant un peu en rond, autour d’un secret de famille qu’on pressent assez vite. Julia trouve un carnet dans lequel la mère de Brian notait ses travaux journaliers et les évènements familiaux, et sa lecture est toujours interrompue, sans quoi le dénouement arriverait cent pages plus tôt. J’en ai un peu assez aussi de ces enfances rurales sombres et violentes, où un père considère ses enfants au mieux comme des journaliers, au pire comme des bêtes de somme. Cela m’a rappelé immanquablement Le sillage de l’oubli. Mais si l’on pense qu’il s’agit dans le présent roman d’une enfance dans les années soixante ou soixante-dix, cela paraît assez exagéré. Je veux bien croire qu’une telle vie de famille, austère et dénuée d’affection, ait des répercussions à l’âge adulte, mais trop, c’est trop, trop sombre, trop violent, trop prévisible quand au drame caché par la famille.
Je reconnais à ce roman des qualités, notamment la psychologie très fouillée des personnages, même les plus complexes, une écriture sobre et efficace, mais je suis passée un peu à côté de ce roman, bien loin de l’enthousiasme de la plupart des commentaires.

Extrait :

L’esprit était égoïste, il cherchait instinctivement à être consolé, il exigeait des répits puis, dans un accès de culpabilité, il rejetait le moment de réconfort. Elle avait été surprise dès le début par son calme qui n’avait rien à voir avec une quelconque force intérieure, mais résultait au contraire du fait qu’elle reconnaissait avec calme et désespoir que rien ne pouvait être pire.

 

Des avis très variés : Antigone, Athalie, Choco, Clara, Laure, Theoma, Yvon.