Publié dans littérature Europe de l'Ouest, sorti en poche

Anna Enquist, Quatuor

quatuor« Dans le mouvement lent, Hugo et Caroline modulent en alternance les soupirs mélancoliques, ils font la course au vague à l’âme, puis échangent un sourire à la fin du passage. Le trio du menuet est un vrai plaisir, avec ses enchaînements de sauts fiévreux à trois temps ; le finale, exécuté à vive allure, les laisse tous hors d’haleine, comme s’ils venaient de franchir la ligne d’arrivée d’une course d’obstacle. »
Voilà un livre enfin sorti de la pile où il m’attendait. Il m’a permis de retrouver une auteure découverte avec Les porteurs de glace, et de lire dans l’ordre logique puisque Quatuor a été suivi il y a quelques mois par un autre roman reprenant les mêmes personnages, intitulé Quand la nuit s’approche, que je pourrai donc lire par la suite. Le roman que j’avais lu était très sombre, pas dans le sens pessimiste ou mélancolique, non, plutôt explorant les conséquences d’une épreuve, et les nuances de la tristesse. Vous penserez que ce n’est pas très gai, et pourtant, j’avais beaucoup aimé sa plume précise et efficace pour cerner les sentiments.
Venons-en au quatuor du titre. L’une est infirmière, l’autre médecin, l’un dirige un centre culturel, et le quatrième est luthier. Chacun dans son domaine soigne et répare, que ce soit les autres, la culture ou les instruments, chacun traînant plus ou moins vaillamment ses propres chagrins ou ses doutes. Seule la musique les transporte ailleurs, autre part que dans cette ville d’Amsterdam où plus rien ne semble aller. Sans qu’aucune date ne le précise, l’intrigue se déroule dans un futur proche, où la culture n’intéresse plus grand monde, et surtout pas le gouvernement, où les personnes âgées finissent dans des centres fermés où tout le monde ignore ce qui se passe.

« Mon Dieu, pense Reinier, qu’est-ce qui m’arrive ? Je le laisse entrer chez moi sans rien dire. Il va raconter à ses délinquants de frères tout ce qu’il y a ici, les archets qui valent plusieurs milliers d’euros, le violoncelle qui pourrait se vendre pour cinq cent milles aux enchères… Je pourrais aussi bien attendre qu’ils viennent dévaliser la maison, triple imbécile que je suis. C’est de ma faute. Je n’ai pas toute ma tête. »
Le cinquième personnage est Reinier, un vieil homme qui était un violoncelliste réputé, et le professeur de Caroline, la femme médecin du quatuor. Dans un pays où le gouvernement ne leur est plus d’aucun soutien, Caroline de même que Reinier ont du mal à laisser les autres les aider. Il en va de même, dans une moindre mesure pour les autres personnages, qui ont chacun des tourments dont ils évitent de parler.
Je me suis sentie en phase avec l’écriture précise d’Anna Enquist, faite de phrases courtes et très bien traduite. J’ai trouvé le dosage bien fait entre les moments plus légers et les réminiscences tragiques. Les personnages ont pris rapidement une épaisseur intéressante et la tournure prise par les faits à la fin du roman, quoiqu’un peu surprenante, ne m’a pas gênée. Pour faire court, parce que ma lecture date d’une quinzaine, je peux affirmer que ce roman a rempli parfaitement son rôle, de dépaysement autant que de mise en résonance. Presque un coup de cœur !

Quatuor d’Anna Enquist, (Kwartet, 2014) éditions Actes Sud, 2016, traduction de Emmanuelle Tardif, 303 pages en collection Babel.

Les avis d’Ariane et de Keisha.
Objectif PAL d’avril (à retrouver chez Antigone)
objectifpal2016

Publié dans classique, littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Jack London, La peste écarlate

pesteecarlate« – Imaginez-vous, mes enfants, des troupes d’hommes plus nombreuses que des bandes de saumons que vous avez vues souvent remonter le fleuve Sacramento, des troupes d’hommes que dégorgeaient les villes, qui, comme des bandes de fous, se déversaient sur les campagnes, dans un inutile effort pour fuir la mort qui s’attachait à leurs pas. »
Aujourd’hui, nous nous sommes donné rendez-vous à plusieurs blogueuses pour une lecture commune de La peste écarlate de Jack London. C’est un court roman, 142 pages dans mon édition numérique, suivie de deux nouvelles dont je ne parlerai pas aujourd’hui, Construire un feu et Comment disparut Marc O’Brien.
Voici le sujet de La peste écarlate : en 2073, cela fait soixante ans que l’humanité a sombré à la suite d’un fléau survenu en 2013, une maladie d’une virulence rare qui tue les humains en quelques heures. Un vieillard survit difficilement avec ses petits-enfants « vêtus de peaux de bêtes » et se remémore sa jeunesse. Il répond aux questions des jeunes garçons sur la vie d’avant, et l’épidémie dévastatrice. Cela résonne fort avec l’actualité, bien sûr, et pas de manière rassurante. Par exemple, le rôle de l’état se trouve expédié en quelques lignes dans le récit du vieillard, et les communications disparaissent tout aussi rapidement, « dix mille années de culture et de civilisation s’évaporèrent comme l’écume, en un clin d’oeil. ». Le vieil homme, alors jeune professeur d’université à San Francisco, confronté à la Peste rouge lors de sa fuite hors de la ville, ne développe pas la maladie, et comme lui, quelques dizaines d’humains. Il en rencontre certains au bout de longues années solitaires. Quelques tribus se reforment…

« La même histoire, dit-il en se parlant à lui-même, recommencera. Les hommes se multiplieront, puis ils se battront entre eux. Rien ne pourra l’empêcher. Quand ils auront retrouvé la poudre, c’est par milliers, puis par millions qu’ils s’entretueront. Et c’est ainsi, par le feu et par le sang, qu’une nouvelle civilisation se formera. »
Le roman est prétexte pour Jack London à aborder ses sujets de prédilection, le monde du travail, et la répartition des richesses, richesses bien peu utiles dans le monde tel qu’il le décrit. Le rôle de la culture reste important pour le grand-père, plus qu’un souvenir, puisqu’il a gardé des livres alors qu’aucun de ses petits-enfants n’imagine même à quoi ils servent. Ils ont du mal à comprendre le langage du vieil homme, tout occupés qu’ils sont à chasser ou à pêcher, leur vocabulaire est essentiellement pratique et ignore l’abstraction.
Je ne connaissais pas ce roman, écrit en 1912, qui mérite pourtant de figurer parmi les meilleurs romans d’anticipation. Pas aussi pessimiste qu’il peut le sembler au départ, il se termine sur une note d’espoir. Si l’histoire est un perpétuel recommencement, la civilisation finira forcément par reparaître, avec ses éternels dominants et ses habituels dominés, mais une forme de civilisation tout de même…
C’est étonnant de voir l’auteur décrire en 1912 le monde perdu de 2013, et ses ressemblances avec celui que nous connaissons. L’imagination des écrivains me remplit toujours d’admiration ! Quant à l’écriture, sa force emporte et immerge complètement dans une Californie retournée à l’état sauvage, auprès de ces personnages désemparés, dans des paysages qu’on s’imagine aussitôt. Plus je découvre Jack London, notamment par les nouvelles, (Les temps maudits) plus je suis étonnée par la multiplicité des univers qu’il a décrit !

La peste écarlate (The scarlett plague, 1912) de Jack London, traduction de Paul Gruyer et Louis Postif, Bibliothèque électronique du Québec, 142 pages.

Lecture commune avec ClaudiaLucia, Lilly, Miriam, …
Challenge Jack London
Challenge jack london 2copie

Publié dans deuxième chance, littérature Amérique du Nord

Margaret Atwood, La servante écarlate

Je suis quelque peu en panne de lecture depuis que j’ai fini Les disparus début juillet, ce qui a pour avantage une liste de livres à chroniquer réduite comme peau de chagrin, mais ce qui m’a aussi fait commencer, puis reposer en soupirant, plusieurs livres empruntés à la bibliothèque… pas envie de roman noir américain, ni d’autofiction à la française, ni de nature writing, ni de roman russe un peu allumé… Dans ce cas, un polar peut faire l’affaire, mais ma pile de polars a fondu. Et voici La servante écarlate, que j’avais commencé il y a quelques années et qui revient sur le devant de la scène grâce à la série. Donnons-lui donc une deuxième chance !

servanteecarlate« Nous étions les gens dont on ne parlait pas dans les journaux. Nous vivions dans les espaces blancs et vides en marge du texte imprimé. Cela nous donnait davantage de liberté.
Nous vivions dans les brèches entre les histoires. »
Defred, c’est le nom qu’elle a maintenant, cette servante toute de rouge vêtue, aux fonctions bien particulières. Dans la république de Gilead, les femmes dépendent, sans en avoir eu le choix, de différentes catégories : épouses, cuisinières ou servantes destinées à procréer, lorsque la fécondité baisse de manière alarmante. Dans cet univers extrêmement codifié, rien n’est laissé au hasard, et tout est fait pour que personne, et les femmes en particulier, ne soit amené à penser par lui-même : plus de livres, des émissions de radio lénifiantes, des exécutions sommaires destinées à frapper les esprits…

« Je suis donc couchée à l’intérieur de la chambre sous l’œil en plâtre du plafond, derrière les rideaux blancs, entre les draps, aussi lisse qu’eux, et je fais un pas de côté pour sortir de ce temps qui m’appartient. Sortir du temps. Pourtant c’est bien ceci le temps et je ne suis pas à l’extérieur.
Mais la nuit est mon moment de sortie. Où irai-je ? »
Ce roman évoque 1984 de George Orwell ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, et présente un avenir monstrueux, sans être complètement inimaginable. Le monologue de Defred laisse entrevoir sa personnalité, forte, qui n’a pas rompu malgré les événements traumatisants qu’elle a vécu. Elle s’autorise parfois en pensée à regarder en arrière, vers le moment où tout a commencé à se dégrader, et ce sont des moments perturbants là encore, tant l’identification se fait facilement. Ça provoque des frissons d’angoisse et de colère !
Et l’écriture, superbe, donne encore plus de force à ce que la jeune femme raconte… Ce n’est pas un roman
précipité, haletant, mais un texte qui prend le temps de suivre son personnage principal, d’imaginer son évolution, ses possibilités d’action…
Alors, ai-je bien fait de reprendre ce roman ? Bien sûr, et je suis impatiente maintenant de découvrir davantage les romans de Margaret Atwood. En aurez-vous à me recommander ? En attendant la sortie de The testaments (parution en anglais en septembre) qui sera une suite, quinze ans après, de La servante écarlate, et qui éclairera peut-être la fin du roman… ah, quelle fin !

La servante écarlate (The handmaid’s tale, 1985), Robert Laffont, 1987, 2015 pour cette édition de poche, traduction de Sylviane Rué, 522 pages, dont une postface de l’auteure.

Repéré chez Ariane Je lui ai donné une deuxième chance.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Dave Eggers, Le Cercle

cercleJ’ai découvert l’auteur américain Dave Eggers il y a quelques années avec Zeitoun, sur le cas particulier (et bien réel) d’un habitant de La Nouvelle-Orléans lors de l’ouragan Katrina et des moments dramatiques qui l’ont suivi. Je le retrouve cette fois dans un genre totalement différent, une projection dans un futur très proche, sur le thème des réseaux sociaux.

« À vingt-deux heures, elle avait traversé tous les messages et les annonces internes, et elle ouvrit son CercleExterne. Elle n’y était pas allée depuis six jours, et trouva cent dix-huit nouveaux messages pour la journée qui venait de s’écouler seulement. Elle décida de les parcourir tous du plus récent au plus ancien. Une de ses amies de fac avait posté un message dans lequel elle annonçait avoir une grippe intestinale, et un long fil de discussion s’ensuivait, chacun y allant de sa suggestion en matière de remèdes, offrant son soutien ou partageant des photos censées lui remonter le moral. »
Mae Holland n’en revient pas, elle vient d’être embauchée par le géant d’Internet, une entreprise qui regroupe différents supports de communication, située sur un fabuleux campus où tous les besoins des employés sont tellement pris en charge que c’est à peine s’ils ont envie d’en sortir le soir ou le week-end. Elle y est prise tout d’abord au service clientèle, pour répondre aux demandes, réclamations et autres problèmes, en ne perdant pas de vue l’objectif principal qui est d’être bien notée. Car chaque employé est évalué pour chacune de ses interventions, et la note maximale est requise, bien entendu. Le Cercle pratique la compétition entre employés à un degré extrême, et la transparence est de mise également. Rien n’est caché, tout le monde peut tout savoir de son voisin, ami, collègue…

« Mais ce que je veux dire, c’est que se passerait-il si nous agissions tous comme si nous étions observés ? Ça nous permettrait de vivre de façon plus morale. Quels sont les individus qui oseraient faire quelque chose de contraire à l’éthique, à la morale ou à la loi s’ils se savaient observés ? »
C’est donc bien d’un roman qu’il s’agit, mais comment ne pas y reconnaître l’addiction contemporaine aux réseaux sociaux, poussée à l’extrême, et vue de l’intérieur ? Ce n’est même pas de la fiction de voir un réseau comme Facebook devenir, ou essayer de devenir, une banque… Outre les questions soulevées qui sont passionnantes à bien des égards, l’auteur a également réussi à ajouter des ressorts dramatiques : une nouvelle expérimentation à laquelle Mae va participer, un individu étrange qu’elle croise plusieurs fois dans des divers lieux du campus, une sortie en kayak qui va valoir à la jeune femme bien des déboires, l’opposition de son ex-petit ami aux réseaux sociaux, la maladie de son père…
Même si cette énumération pourrait laisser croire que l’auteur en fait trop, il n’en est rien, il explore juste avec habileté et intensité les diverses dérives possibles d’un réseau trop intrusif, et qui tend à devenir la norme, sans autre alternative. D’ailleurs, qu’est-ce que la Complétude du Cercle, qui semble le but de l’entreprise, tout autant que la crainte de quelques rares personnes ? De brefs retours à la nature sont particulièrement bien décrits, ainsi que les états d’âmes et les questionnements de la jeune femme, qui hésite par moments entre rester un bon petit soldat, ou s’insurger. Savoir si elle va aller jusqu’au bout de ses idées (et lesquelles) est le grand enjeu du roman, qui donne par ailleurs grande envie de se désinscrire des fameux sites mis en cause…

Le Cercle (The Circle, 2013) de Dave Eggers, éditions Gallimard et Folio (2016, 2017) traduction de Emmanuelle et Philippe Aronson, 569 pages.

Repéré chez Delphine et Papillon. Un film (que je n’ai pas vu) a été tiré de ce roman.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2018

Leni Zumas, Les heures rouges

heuresrouges« La biographe se moquait des discours sur l’horloge biologique, convaincue que l’obsession de tomber enceinte était une connerie dont les magazines d’art de vivre raffolaient. Les femmes préoccupées par le compte à rebours étaient aussi celles qui échangeaient des recettes de saumon et demandaient à leurs maris de nettoyer les gouttières. Elle ne leur ressemblait pas et ne serait jamais l’une d’elle.
Soudain, elle était l’une d’elles. Pas à cause des gouttières, mais de l’horloge. »
Les quatre femmes qui interviennent dans ce roman vivent dans l’Oregon, non loin de Salem, dans un futur proche. Futur où malheureusement, les droits des femmes ont reculé, l’interruption de grossesse devenue interdite par la loi, ainsi que l’adoption par une femme célibataire. Pour Roberta, professeure dite « la biographe », célibataire, il va être difficile voir impossible d’avoir l’enfant qu’elle appelle de ses vœux. Pour Mattie, « la fille », quinze ans et enceinte, il va falloir prendre des risques insensés pour avorter. Pour Susan, « l’épouse », tout semble bien aller, mais jouer le rôle de la mère parfaite lui pèse au plus haut point. Quant à Gin, « la guérisseuse », marginale et traitée de sorcière, la vie n’est pas de plus faciles quand les mentalités régressent de façon alarmante…

« Leurs vaches sont nourries à l’herbe, pas le moindre antibiotique, juste un bœuf pur et joyeux.
– Joyeux avant d’être abattu, ou une fois qu’il se trouve dans votre assiette ? lance Didier.
Elle ne bronche pas.
– Donc, quand vous viendrez chez nous, je ferai des steaks, et les bettes seront bientôt prêtes, on en a des hectares entiers cette année, par chance les enfants adorent ça. »
Si le style de l’auteure m’a beaucoup plu dès les premières pages, il m’a fallu un moment pour m’habituer aux personnages, pour entrevoir les liens qui les unissent. Il faut aussi se raccrocher à d’infimes détails pour savoir de qui l’auteure parle, elle peut appeler une même personne, selon le narrateur, « la biographe », la nommer par son prénom, son nom, le nom que lui donnent ses élèves, ou ses amis… C’est un peu perturbant, mais donne aussi le ton au roman, sans oublier une certaine forme d’humour, notamment dans les dialogues, qui allège un peu le propos, plutôt sérieux, voir alarmiste.
Les intermèdes avec l’exploratrice polaire du XIXè siècle, sujet d’études de la biographe, peuvent désarçonner aussi, mais sont très certainement indispensables dans l’esprit de l’auteure (quoiqu’on pourrait sans doute se passer de la recette du macareux bouilli).
Ce roman riche de nombreux thèmes se remarque aussi par sa grande sincérité, j’ai le sentiment que le sujet principal du droit des femmes à disposer de leur corps tient particulièrement à cœur à Leni Zumas. (et elle a bien raison, il ne faut jamais être sûr que tout est acquis) Elle a de plus réussi à créer des personnages féminins forts et bien incarnés. À noter que le mari de Susan un brin macho est d’origine française… ah oui, vraiment ?
Une jolie découverte grâce au podcast des Bibliomaniacs de mars. Eva émet quelques réserves, Krol s’y est ennuyée…

Les heures rouges de Leni Zumas (Red clocks, 2018) éditions Presses de la Cité, août 2018, traduction de Anne Rabinovich, 408 pages

Publié dans littérature Europe du Sud

Santiago Pajares, Imaginer la pluie

imaginerlapluie
« Le sable. le sable à perte de vue. Dans toutes les directions. Et au milieu de ce néant qui n’est que sable, un petit puits, deux palmiers, un potager minuscule et un appentis. Et moi sur le toit, essayant d’imaginer la pluie. »

« Mère savait que je n’étais pas encore prêt à apprendre à me battre, mais elle s’en moquait. Elle me dit :
– Le désert ne va pas attendre que tu sois prêt. »
Un enfant vit seul avec sa mère dans un endroit complètement isolé, plus qu’isolé, le plus éloigné possible de tout. Ainsi résumé, le roman rappelle Le garçon de Marcus Malte, mais à y regarder de plus près, l’auteur espagnol Santiago Pajares explore des chemins bien différents. Son texte se situe dans un futur assez proche, où l’humanité en conflit a laissé pour seul choix à une femme enceinte de mourir ou de se réfugier dans une minuscule oasis dans un désert brûlant. Elle élève ainsi jusqu’à une douzaine d’années son fils Ilonah, mais tombe malade. Quand elle sent que sa fin est proche, la mère raconte à son enfant comment c’était avant, et lui donne quelques conseils sur le chemin qu’il devra suivre, au sens propre comme au figuré.

« À quatorze mètres, on trouve l’eau. Seuls les palmiers et les fous sont capables d’aller aussi loin. »
Les suivra-t-il ou pas, et surtout comment s’accommodera-t-il de la solitude immense qui est désormais la sienne ?
Je m’en voudrais de vous en dire plus sur ce très beau, ce magnifique roman, sobrement poétique, aux phrases et aux chapitres courts, commençant chacun par un nombre écrit en caractères arabes et japonais. Sachez que la fable philosophique y côtoie le récit post-apocalyptique, que le roman de survie se fait ici roman d’initiation, qu’il y est question de solitude, mais aussi d’amitié. Tout pour me plaire donc, et l’écriture et la traduction sont tout juste parfaites, en adéquation idéale avec le sujet. Mais pourquoi n’a-t-on pas davantage parlé de ce roman au moment de sa sortie ?
Je me rends compte que je ne lui rends pas service en en parlant en pleine rentrée littéraire, mais si je pouvais ne donner envie de le lire qu’à deux ou trois personnes, j’en serais déjà ravie !

Imaginer la pluie de Santiago Pajares (La lluvia de Ilonah, 2011) éditions Actes Sud (avril 2017) traduction de Claude Bleton, 297 pages.

L’avis de Daphné et quelques avis (plutôt enthousiastes) sur Babelio.

Ma participation à l’Objectif PAL d’Antigone.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Christian Guay-Poliquin, Le poids de la neige

Guay-Poliquin_poids-neige.indd« Il neige depuis deux jours. On ne voit plus les montagnes qui ondulent au-dessus du village ni la ligne tracée par la forêt. Les flocons se pressent vers le sol et l’immensité du décor se restreint aux murs de la pièce. »
Ce roman fait partie de ce qui devient depuis peu un genre à part entière, le roman de survie, dont on peut trouver de nombreux exemples dans la littérature contemporaine, notamment venant du continent nord-américain, et qui pose de nombreuses questions. À partir de quel moment la vie devient-elle survie, à partir de quel manque, nourriture, électricité, eau courante ? À partir de quelle hauteur de neige ? Et quelle part d’humanité va rester en l’homme, au fur et à mesure que les besoins naturels vont avoir du mal à être satisfaits ?
Dans ce presque huis-clos, deux hommes se trouvent par la force des choses obligés à cohabiter. Rien ne les relie au départ, Matthias, l’homme le plus âgé, est tombé en panne près d’un village juste avant une coupure d’électricité généralisée qui l’a obligé à se réfugier dans une maison en bordure de la forêt. Le plus jeune, le narrateur, a réchappé de justesse d’un accident de voiture, et les villageois l’ont confié à Matthias, pour qu’il le soigne et le nourrisse, en espérant sa guérison. Au début, le plus jeune reste allongé à observer le temps, la neige qui s’accumule, il ne parle pas. Matthias lui fait la conversation, prépare les repas, lui raconte des passages des livres qu’il lit. Ils reçoivent des visites, celle de la jeune vétérinaire qui reste la seule médecin du village, celles de villageois qui leur apportent des vivres.


« Matthias lit beaucoup, et comme je ne manifeste aucun intérêt pour les bouquins qu’il laisse près de mon lit, il me raconte quelques histoires. Comme ces deux vagabonds qui discutaient au pied d’un arbre en attendant quelqu’un qui n’arrive jamais. »
Plus qu’un roman post-apocalyptique, c’est surtout le face à face qui est au cœur du texte, et la question de l’isolement qui devient de plus en plus préoccupante au fur et à mesure que les centimètres de neige s’accumulent, qui fait évoluer les rapports entre les deux hommes. L’envie de dialoguer ou non, la dépendance, la méfiance ou la confiance, la peur, la colère, vont les animer tour à tour et modifier leur relation. Comme dans le roman de Jean Hegland, Dans la forêt, se pose, mais peut-être moins fortement, la question de ce qui est préférable, la vie dans les grandes villes ou une certaine forme de retour à la nature, choisie ou consentie. J’ai beaucoup apprécié le côté très nuancé du roman, aucune réponse n’est assenée, aucune situation n’est exagérée, ni dans un sens dramatique, ni dans un sens optimiste.

« A ses pieds, la neige fond, l’eau dégoutte et s’étend devant lui. On dirait qu’il est assis sur un rocher et qu’il regarde au loin, vers notre île déserte. »
J’ai été complètement conquise par le style. Raconté du point de vue du jeune homme qui au début, après son accident, a du mal à reprendre pied dans la réalité, le texte s’accroche à de petits détails quotidiens sans jamais être lassant, et au contraire, devient de plus en plus prenant. Les pages tournent rapidement, en surveillant d’un œil la hauteur toujours plus impressionnante de la neige, jusqu’au dénouement. Une découverte enthousiasmante, et un grand bravo aux éditions de l’Observatoire pour cette très jolie couverture qui a encouragé mon choix !

Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin, éditions de l’Observatoire (janvier 2018), 256 pages.

A propos de livres et Marilyne sont séduites, Jostein un peu moins…

Publié dans littérature Amérique du Nord

Loïs Lowry, Le passeur

passeurJ’ai un petit faible pour les dystopies, et leurs futurs pas très encourageants, et parmi elles, je ne dédaigne pas les romans pour la jeunesse. En effet, je trouve que dans ce domaine particulièrement, la clarté à présenter les situations me convient mieux que des enchaînements de circonstances alambiqués où je me perds, faute de repères propres à la société telle qu’on la connaît. Comme cela fut le cas récemment avec Espace lointain de Jaroslav Melnik, passionnant de prime abord, mais où je me suis égarée dans des rebondissements trop complexes.

« Bien que cette discussion avec ses parents l’eût rassuré, il n’avait pas la moindre idée de l’attribution que les sages lui gardaient en réserve, ni de ce qu’il en penserait le jour venu. »

Loïs Lowry présente de manière simple la vie du jeune Jonas, presque douze-ans, au cours d’une journée quasi comme les autres, et cette manière d’installer les choses me va tout à fait. La société où vit Jonas a tout prévu pour le bien-être de ses citoyens, de la naissance au mariage, des études à la vieillesse. Rien n’est laissé au hasard, rien n’est vraiment choisi, si ce n’est pas un comité des Sages qui décide du métier de chacun, de la formation des couples, du moment d’être « élargi », une forme d’éloignement de la société laissée volontairement dans le flou. Personne ne s’insurge contre cet état de fait, ne connaissant pas d’autre modèle de société. À l’âge de douze ans intervient un moment important, où les enfants se voient signifier leur futur métier par le comité des sages. Jonas appréhende un peu ce passage, qui va décider de la suite de sa vie.

« – Tout à fait dangereux, répliqua Jonas avec assurance. Et si on les autorisait à choisir leur conjoint ? Et s’ils faisaient le mauvais choix ? Ou si, poursuivit-il en riant presque devant l’absurdité d’une telle hypothèse, ils choisissaient leur métier ? »

Je ne vous en dirai pas trop sur les rouages de cette société et sur le rôle de « passeur » dévolu à Jonas. La vie imaginée par Loïs Lowry pourrait être une utopie, mais au fur et à mesure que Jonas découvre tout ce qui a été effacé de la mémoire collective pour parvenir à cette société idéale, et commence à avoir quelques doutes, ténus mais insistants, le lecteur se représente parfaitement à quel point cette communauté a tout d’un modèle totalitaire, sous des dehors aimables.
La construction du roman rend sa lecture parfaitement addictive, et les questions posées sont pertinentes et trouvent des échos dans la société actuelle, même si nous n’en sommes pas à ce point de prise en charge, et fort heureusement ! Vouloir le bonheur des gens contre leur gré, ou sans leur accord, peut mener à des dérives bien sombres… Un roman passionnant que l’on peut recommander dès le collège, à mon avis, et qui peut donner lieu à des discussions fertiles.

Le passeur de Loïs Lowry (The Giver, 1994), édition L’école des Loisirs (2016) traduction de Frédérique Pressmann, 210 pages


Publié dans littérature France, mes préférés, rentrée hiver 2016, sorti en poche

Vincent Message, Défaite des maîtres et des possesseurs

defaitedesmaîtres« La ville est grande, ça ne s’oublie pas. Elle envahit le ciel à coup de passerelles piétonnes entre les tours, le barrent de voies ferrées tendues au-dessus des rues et des canaux, elle oppose au désir de lignes droite ses collines couvertes de parcs, de cités-souricières, d’usines en ruine, elle creuse partout, en réparation maladroite et insuffisante de ses erreurs, des tunnels pour relier des quartiers que sépare la largeur brutale des autoroutes. »
Il est des livres qu’on ne remarque pas trop lorsqu’ils sortent en grand format, dont ni le titre ni la couverture ne donnent envie d’aller voir de quoi il retourne. Et puis quelques avis font leur chemin, et la sortie en poche permet de réparer l’inattention et de découvrir enfin de quoi il s’agit.
Dans un monde quelque peu postérieur au nôtre, si peu, Malo se rend compte en rentrant un soir de son ministère à son appartement qu’Iris a disparu. Il s’inquiète jusqu’à ce qu’il apprenne que la jeune femme a été conduite à l’hôpital après un accident avec délit de fuite. Iris aurait besoin d’une greffe, et Malo n’a que quelques jours pour essayer de la sauver. Jusque là, on ne connaît rien des rapports exacts entre les deux personnages principaux, et la suite va mener d’étonnements en découvertes.

 

« Les chiffres non plus ne leur disent rien. Quoique beaucoup passent l’essentiel de leurs journées à les établir avec précision et à construire des scénarios probables, on continue de tenir pour des excités ou des doux rêveurs ceux qui jugent certains chiffres alarmants et qui voudraient en tenir compte en demandant à tous de réformer leur conduite. »

Une dystopie qui nous projette dans un futur plus ou moins proche, et peut-être possible, et qui est, en même temps, une réflexion sur les rapports de force entre différents groupes humains, une fable sur le rapport de l’homme et de l’animal, le danger de la surconsommation, les ravages de l’élevage industriel et de l’abattage à la chaîne, et en même temps une histoire d’amour… J’applaudis sans réserve à l’agencement parfait du roman qui permet de faire passer des réflexions plus qu’intéressantes, tout en happant le lecteur avec l’histoire et le suspense qui en découle. C’est une de mes lectures les plus enthousiasmantes depuis un bon bout de temps !

« Il y a, pour résumer, trois catégories d’hommes : ceux qui travaillent pour nous ; ceux qui s’efforcent de nous tenir compagnie ; ceux que nous mangeons. »
J’ajoute que le style est la preuve qu’il n’est pas besoin d’en faire trop, d’en rajouter dans l’originalité ou les effets pour être efficace. Je ne vois vraiment pas quelle restriction je pourrais émettre, j’ai été tout simplement saisie par le contexte, la justesse des constats sur notre société autant que l’imagination qui permet de créer une évolution aussi plausible qu’effrayante au monde qui est le nôtre. Tout cela sans qu’à aucun moment je n’aie l’impression que l’auteur énumère des faits ou énonce une thèse. Certaines scènes vraiment saisissantes me resteront longtemps, et ce roman va rejoindre mes romans d’anticipation favoris qui ne sont pas si nombreux que ça.

Défaite des maîtres et des possesseurs de Vincent Message (Seuil, 2016) paru en poche en Points (2017) 238 pages.

Les avis d’Aifelle, Keisha, Krol, Noukette, Papillon et Sandrine.

Objectif PAL 2017, pour le mois d’août.
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Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, premier roman, rentrée littéraire 2014

Yana Vagner, Vongozero

vongozeroQuinze jours que j’ai fini ce roman, et j’ai un peu l’impression d’avoir abandonné les personnages à leur sort ! Triste sort ou non, je ne vais tout de même pas vous dévoiler la fin, mais pour ce qui est de la situation de départ, c’est tout à fait possible… Vongozero, je l’ai appris avec la carte en début de roman, est un lac situé au nord de la Russie, pas très loin de la frontière finlandaise. Pas franchement le genre d’endroit où on a envie d’aller passer l’hiver, sauf si un méchant virus décime la population des villes et qu’il vaut mieux s’éloigner de tout risque de contamination.
Bien sûr, au début, chacun se croit à l’abri chez lui, notamment la famille d’Anna, dans leur jolie maison dans une banlieue éloignée de Moscou. Jusqu’au jour où la ville est fermée à tous, où les radios et télévisions cessent d’émettre, où plus aucune nouvelle ne vient des moscovites. Le père de Sergueï, le compagnon d’Anna, est le premier à s’alarmer et à déclarer que le seul moyen d’éviter le virus est d’aller se réfugier dans un endroit éloigné. D’autres membres de la famille, des voisins, se joignent à eux, et quatre voitures chargées de nourriture et autres objets indispensables prennent la route vers le Nord. Seul point qui m’a surpris, personne ne questionne ce choix, en plein hiver, j’aurais plutôt choisi de me diriger vers le sud !

En tout cas, nord ou sud, le périple au cœur de l’hiver russe est singulièrement prenant, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher de tourner les pages pour savoir ce qu’il advient du convoi, comment tournent les relations entre les personnages, quels dangers vont émailler leur route, quel élément indispensable va venir à leur manquer. Les caractères sont assez communs, pas de héros ni de sur-homme, juste des gens comme vous et moi, confrontés à une tragédie où l’état protecteur ne joue plus son rôle, et où chacun se retrouve obligé de donner le meilleur de lui-même pour un groupe qu’il n’a pas forcément choisi. Le personnage principal, Anna, peut agacer, tant elle a du mal à se départir d’un égoïsme certain, mais j’ai trouvé intéressant ce parti-pris de l’auteure. Un léger bémol concernant certaines situations critiques dont le dénouement est somme toute assez prévisible. Même si on frémit pour le groupe de rescapés, lorsqu’ils font de mauvaises rencontres, lorsque la route est coupée, on sait qu’ils progresseront néanmoins.
Il existe en effet une suite, elle vient de sortir et s’appelle Le lac. Une tentation de plus dans une saison littéraire déjà bien fournie en sorties en tous genres ! Sachez d’ailleurs que Vongozero va sortir en poche dès le mois de mars !

Extraits : L’espace d’un instant, j’eus l’impression qu’il s’agissait d’une soirée banale, comme nous en avions déjà passé tant, que nous étions tout simplement en train de regarder un film insipide sur la fin du monde, dont le dénouement traînait un peu en longueur.

De la route, on découvrait un merveilleux hameau de conte de fées, avec ses chemins déneigés, ses murs ceints de troncs couleur chocolat et ses cheminées en brique, sauf qu’aujourd’hui, à la place de la maison la plus proche de la route, il n’y avait plus qu’une tache biscornue, d’un noir huileux, d’où saillaient les fragments calcinés de l’ancienne bâtisse.

L’auteure : Yana Vagner, née en 1973, a grandi au sein d’une famille russo-tchèque. Après avoir été interprète, animatrice radio, responsable logistique, elle écrit Vongozero, initialement sur son blog, et cette histoire attire l’attention des éditeurs. Yana Vagner vit près de Moscou.
482 pages
Éditions Mirobole (2014)
Traduction : Raphaëlle Pache

Repéré chez Aifelle mais aussi Cuné, Dominique et Zarline. Sandrine s’y est ennuyée, dommage !