littérature France·mes préférés·rentrée hiver 2016·sortie en poche

Vincent Message, Défaite des maîtres et des possesseurs

defaitedesmaîtres« La ville est grande, ça ne s’oublie pas. Elle envahit le ciel à coup de passerelles piétonnes entre les tours, le barrent de voies ferrées tendues au-dessus des rues et des canaux, elle oppose au désir de lignes droite ses collines couvertes de parcs, de cités-souricières, d’usines en ruine, elle creuse partout, en réparation maladroite et insuffisante de ses erreurs, des tunnels pour relier des quartiers que sépare la largeur brutale des autoroutes. »
Il est des livres qu’on ne remarque pas trop lorsqu’ils sortent en grand format, dont ni le titre ni la couverture ne donnent envie d’aller voir de quoi il retourne. Et puis quelques avis font leur chemin, et la sortie en poche permet de réparer l’inattention et de découvrir enfin de quoi il s’agit.
Dans un monde quelque peu postérieur au nôtre, si peu, Malo se rend compte en rentrant un soir de son ministère à son appartement qu’Iris a disparu. Il s’inquiète jusqu’à ce qu’il apprenne que la jeune femme a été conduite à l’hôpital après un accident avec délit de fuite. Iris aurait besoin d’une greffe, et Malo n’a que quelques jours pour essayer de la sauver. Jusque là, on ne connaît rien des rapports exacts entre les deux personnages principaux, et la suite va mener d’étonnements en découvertes.

 

« Les chiffres non plus ne leur disent rien. Quoique beaucoup passent l’essentiel de leurs journées à les établir avec précision et à construire des scénarios probables, on continue de tenir pour des excités ou des doux rêveurs ceux qui jugent certains chiffres alarmants et qui voudraient en tenir compte en demandant à tous de réformer leur conduite. »

Une dystopie qui nous projette dans un futur plus ou moins proche, et peut-être possible, et qui est, en même temps, une réflexion sur les rapports de force entre différents groupes humains, une fable sur le rapport de l’homme et de l’animal, le danger de la surconsommation, les ravages de l’élevage industriel et de l’abattage à la chaîne, et en même temps une histoire d’amour… J’applaudis sans réserve à l’agencement parfait du roman qui permet de faire passer des réflexions plus qu’intéressantes, tout en happant le lecteur avec l’histoire et le suspense qui en découle. C’est une de mes lectures les plus enthousiasmantes depuis un bon bout de temps !

« Il y a, pour résumer, trois catégories d’hommes : ceux qui travaillent pour nous ; ceux qui s’efforcent de nous tenir compagnie ; ceux que nous mangeons. »
J’ajoute que le style est la preuve qu’il n’est pas besoin d’en faire trop, d’en rajouter dans l’originalité ou les effets pour être efficace. Je ne vois vraiment pas quelle restriction je pourrais émettre, j’ai été tout simplement saisie par le contexte, la justesse des constats sur notre société autant que l’imagination qui permet de créer une évolution aussi plausible qu’effrayante au monde qui est le nôtre. Tout cela sans qu’à aucun moment je n’aie l’impression que l’auteur énumère des faits ou énonce une thèse. Certaines scènes vraiment saisissantes me resteront longtemps, et ce roman va rejoindre mes romans d’anticipation favoris qui ne sont pas si nombreux que ça.

Défaite des maîtres et des possesseurs de Vincent Message (Seuil, 2016) paru en poche en Points (2017) 238 pages.

Les avis d’Aifelle, Keisha, Krol, Noukette, Papillon et Sandrine.

Objectif PAL 2017, pour le mois d’août.
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littérature Europe de l'Est et Russie·premier roman·rentrée automne 2014

Yana Vagner, Vongozero

vongozeroQuinze jours que j’ai fini ce roman, et j’ai un peu l’impression d’avoir abandonné les personnages à leur sort ! Triste sort ou non, je ne vais tout de même pas vous dévoiler la fin, mais pour ce qui est de la situation de départ, c’est tout à fait possible… Vongozero, je l’ai appris avec la carte en début de roman, est un lac situé au nord de la Russie, pas très loin de la frontière finlandaise. Pas franchement le genre d’endroit où on a envie d’aller passer l’hiver, sauf si un méchant virus décime la population des villes et qu’il vaut mieux s’éloigner de tout risque de contamination.
Bien sûr, au début, chacun se croit à l’abri chez lui, notamment la famille d’Anna, dans leur jolie maison dans une banlieue éloignée de Moscou. Jusqu’au jour où la ville est fermée à tous, où les radios et télévisions cessent d’émettre, où plus aucune nouvelle ne vient des moscovites. Le père de Sergueï, le compagnon d’Anna, est le premier à s’alarmer et à déclarer que le seul moyen d’éviter le virus est d’aller se réfugier dans un endroit éloigné. D’autres membres de la famille, des voisins, se joignent à eux, et quatre voitures chargées de nourriture et autres objets indispensables prennent la route vers le Nord. Seul point qui m’a surpris, personne ne questionne ce choix, en plein hiver, j’aurais plutôt choisi de me diriger vers le sud !

En tout cas, nord ou sud, le périple au cœur de l’hiver russe est singulièrement prenant, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher de tourner les pages pour savoir ce qu’il advient du convoi, comment tournent les relations entre les personnages, quels dangers vont émailler leur route, quel élément indispensable va venir à leur manquer. Les caractères sont assez communs, pas de héros ni de sur-homme, juste des gens comme vous et moi, confrontés à une tragédie où l’état protecteur ne joue plus son rôle, et où chacun se retrouve obligé de donner le meilleur de lui-même pour un groupe qu’il n’a pas forcément choisi. Le personnage principal, Anna, peut agacer, tant elle a du mal à se départir d’un égoïsme certain, mais j’ai trouvé intéressant ce parti-pris de l’auteure. Un léger bémol concernant certaines situations critiques dont le dénouement est somme toute assez prévisible. Même si on frémit pour le groupe de rescapés, lorsqu’ils font de mauvaises rencontres, lorsque la route est coupée, on sait qu’ils progresseront néanmoins.
Il existe en effet une suite, elle vient de sortir et s’appelle Le lac. Une tentation de plus dans une saison littéraire déjà bien fournie en sorties en tous genres ! Sachez d’ailleurs que Vongozero va sortir en poche dès le mois de mars !

Extraits : L’espace d’un instant, j’eus l’impression qu’il s’agissait d’une soirée banale, comme nous en avions déjà passé tant, que nous étions tout simplement en train de regarder un film insipide sur la fin du monde, dont le dénouement traînait un peu en longueur.

De la route, on découvrait un merveilleux hameau de conte de fées, avec ses chemins déneigés, ses murs ceints de troncs couleur chocolat et ses cheminées en brique, sauf qu’aujourd’hui, à la place de la maison la plus proche de la route, il n’y avait plus qu’une tache biscornue, d’un noir huileux, d’où saillaient les fragments calcinés de l’ancienne bâtisse.

L’auteure : Yana Vagner, née en 1973, a grandi au sein d’une famille russo-tchèque. Après avoir été interprète, animatrice radio, responsable logistique, elle écrit Vongozero, initialement sur son blog, et cette histoire attire l’attention des éditeurs. Yana Vagner vit près de Moscou.
482 pages
Éditions Mirobole (2014)
Traduction : Raphaëlle Pache

Repéré chez Aifelle mais aussi Cuné, Dominique et Zarline. Sandrine s’y est ennuyée, dommage !

littérature France·rentrée automne 2015

Hubert Haddad, Corps désirable

corpsdesirableJ’avais bien aimé, ce qui signifie que le coup de cœur n’était pas tout à fait là, Le peintre d’éventail, il y a quelques années, et depuis ce jour, je m’obstine à lire les derniers romans de Hubert Haddad, alors que je devrais commencer à me faire une raison, et me dire que son style ne me convient pas tout à fait. Après avoir été franchement déçue par Théorie de la vilaine petite fille, j’ai récidivé avec un des deux derniers romans parus à la rentrée. Si le sujet est d’anticipation, ce n’est qu’une très courte tête qu’il prend sur l’avancée médicale, sur une manipulation que des médecins commencent déjà à étudier… Il s’agit en effet d’une greffe de tête, vous entendez bien, greffer une tête sur un corps en bon état, pour prolonger « dignement » la vie d’une personne, est un projet médical à l’étude.
Dans ce roman, Cédric Allyn-Weberson, un journaliste engagé, est victime d’un grave accident qui le laisse privé de tout usage de son corps. Son très riche père, avec lequel il était brouillé, engage le meilleur neurochirurgien pour une première : greffer la tête de son fils sur le corps sain d’un accidenté. Contre toute attente, la greffe prend et Cédric reprend vie peu à peu, reprend lentement des activités normales, retrouve la femme dont il venait de tomber amoureux.
Tout d’abord, ce court roman se dévore, et les données scientifiques et éthiques particulièrement bien posées sont passionnantes. Comment vivre avec le corps d’un autre, comment retrouver sa vie d’avant, s’alimenter, se déplacer, aimer, avec un corps qu’on ne connaît pas, quelle partie est le greffon de l’autre, finalement ? Les pages filent, et l’intérêt ne faiblit pas. Malheureusement, quelques clichés et facilités lorsqu’il s’agit de poser les personnages, Lorna la petite amie d’une beauté insurpassable, le père immensément riche, les médecins avides de célébrité, gâchent un peu ces questionnements existentiels.
D’autre part, le style ne m’a pas ébloui particulièrement, alors que dans Le peintre d’éventail, poétique, il faisait corps avec le sujet. Vous pourrez en juger par les extraits ci-dessous, que je n’ai pourtant pas choisis « à charge ». Je vous ai fait grâce des dialogues sonnant singulièrement faux, à mes oreilles, entre le journaliste et sa dulcinée… Bref, un avis un peu mitigé, mais un roman à lire pour voir jusqu’où la science peut aller, les aspects médicaux étant traités de manière vraiment captivante.

 

Extrait : Dehors, en quête d’un taxi, Lorna poursuivit mentalement l’invective. On l’avait instruite peu de jours avant l’accident de la véritable identité de son compagnon. Un courriel anonyme et sans doute malveillant dont elle avait dû assez vite admettre la justesse. Cette révélation glaçante s’était insinuée en elle jusqu’à lui inspirer la décision de rompre.

C’était presque l’été encore dans les vallées intérieures où un soleil d’aube ouvrait des perspectives éblouies vers l’horizon, tandis qu’à trois mille mètres d’altitude, entre deux saisons, l’haleine glaçante des sommets tombait sur les alpages et les forêts penchées.

L’auteur : Hubert Haddad est né à Tunis en 1947, mais passe son enfance à Paris. Auteur de poèmes, nouvelles et romans, il anime depuis 1983 une collection de poésie. Il publie aussi des romans noirs avec un policier récurrent. Son oeuvre aborde des genres bien différents avec par exemple Palestine (Prix Renaudot Poche), le Nouveau Magasin d’écriture, le Peintre d’éventail (Prix Louis Guilloux) ou Théorie de la vilaine petite fille.
176 pages.
Éditeur : Zulma (août 2015)

Lu aussi par Clara et Yv.

littérature Amérique du Nord

Patrick Ness, La voix du couteau Le chaos en marche, I

voix_du_couteauL’auteur : Patrick Ness est né aux États-Unis, en Virginie, où son père était un sergent dans l’armée américaine. Passionné par la lecture et l’écriture, il étudie la littérature anglaise aux États-Unis. En 1999, il s’installe à Londres et enseigne pendant trois ans l’écriture à Oxford. Il est l’auteur de deux romans pour adultes. Il écrit également pour la radio et travaille comme critique littéraire pour «The Guardian». La voix du couteau (2008) premier épisode de la trilogie Le chaos en marche, son premier roman pour la jeunesse, a remporté de nombreux prix.
531 pages
Editeur : Folio (2014)
Traduction : Bruno Krebs
Titre original : the knife of never letting go

Je lis fort peu de science-fiction, mais j’aime beaucoup les dystopies ou les romans d’anticipation qui se cachent dans les collections « blanches »… L’écriture compte pour beaucoup dans mon goût, ou non, pour ce genre. Et là, je m’attendais à du bon, me souvenant fort bien que Brize avait été subjuguée par cette série.
Pari réussi avec le style : il est ce qu’on remarque d’abord, par son originalité. Le narrateur, Todd, n’a que douze ans, bientôt treize, il déforme quelques mots, en invente ou en triture d’autres, cela donne une langue assez originale, quoiqu’un peu répétitive à la longue. Ensuite, la situation de départ, formidable et prometteuse, est que, dans ce monde qu’on découvre, les pensées de chacun sont audibles de tous, et forment un Bruit continu et à vrai dire assez insupportable. Même les animaux parlent, ce qui ne manque pas de procurer (pour le lecteur, car pour les protagonistes, ce n’est rien que de très habituel) de petites notes d’humour, assez fugaces, trop sans doute à mon goût. On apprend aussi que ce monde est celui des hommes, les femmes ont toutes été décimées par le virus du Bruit, et Todd est le dernier enfant. Dès le premier chapitre, le jeune héros, Todd Hewitt, trouve un endroit imprécis et inconnu, un endroit sans bruit. Il fera, au cœur de ce silence, une rencontre qui va changer sa perception du monde. Les événements s’enchaînent ensuite, qui obligent Todd à fuir la ville où il a toujours habité, et les deux hommes qui l’ont élevé. (non, ce n’est pas le sujet de la famille homoparentale qui est évoquée, il n’y a plus de femmes…)
Passé l’enthousiasme du début, je suis globalement un peu mitigée, notamment parce que les personnages n’ont pas réussi à m’intéresser vraiment. Todd n’est pas très attachant, ses réactions pas toujours cohérentes, ce qui peut s’expliquer par son âge. Certaines situations semblent récurrentes, les combats en particulier, dans ce monde sans pitié où Todd doit lutter pour survivre et continuer, ces combats m’ont indifféré quelque peu, leur issue étant souvent prévisible.
Les thèmes du mensonge, et de la vérité, donnent lieu à des réflexions et des rebondissements intéressants, l’idée des pensées entendues de tous est fort bien exploitée, dans diverses situations.
J’avoue bien volontiers que ce premier tome est haletant, difficile à lâcher, et qu’il se termine sur un moment crucial qui donne envie de se précipiter sur la suite, mais… j’avais la suite, justement, à portée de main. Eh bien, je n’ai pas dépassé 100 pages. Rien à faire avec ce deuxième tome, les enjeux pour le jeune héros avaient changé, là où je trouvais de l’intérêt dans le premier tome : la survie dans un monde hostile, la solitude, la recherche d’explications, l’amitié, plus rien ne me passionnait dans le second…

Extrait : Je sais ce que vous pensez, comment je peux ne pas comprendre puisque toute la journée, tous les jours j’entends chaque pensée des deux hommes de la maison ? Mais c’est comme ça. Le Bruit, c’est du bruit. Ça craque et ça crépite et ça finit généralement dans une grande purée de sons et de pensées et d’images, et la moitié du temps, impossible d’y comprendre quelque chose. L’esprit des hommes est rien qu’un fouillis, et le Bruit, c’est comme la version active, respirante, de ce fouillis. C’est ce qui est vrai et ce qui est cru et ce qui est imaginé et ce qui est rêvé, et ça dit une chose et son contraire total en même temps, et même si la vérité s’y trouve forcément, comment faire la différence entre ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas quand vous captez tout, absolument tout ?

Brize, Cathulu, Karine sont emballées, Cachou et Mélo un peu plus mitigées.

littérature France·mes préférés

Jean-Claude Mourlevat, Terrienne

terrienneL’auteur : Jean-Claude Mourlevat est né en 1952 en Auvergne, de parents agriculteurs, dans une famille de six enfants.
Il fait des études à Strasbourg, Toulouse, Bonn et Paris et enseigne l’allemand avant de devenir comédien de théâtre. Depuis 1997, il écrit pour la jeunesse, tout d’abord des contes, puis un premier roman, La Balafre, puis d’autres lui succèdent : Le chagrin du roi mort, Silhouette, Le combat d’hiver
Jean-Claude Mourlevat vit avec sa famille près de Saint-Étienne.
386 pages
Editeur : Gallimard Jeunesse (2011)

Voilà encore un livre que je n’aurais pas lu sans les blogs : je ne lis pas beaucoup de littérature jeunesse, même si je n’ai rien à son encontre, mais une dystopie, oui, cela a été le mot déclencheur, bien sûr, et à l’occasion d’une rubrique Conseils de lecture sur les dystopies, je n’ai pas manqué de le noter… mais je ne pensais pas que je m’y plairais autant !
Un homme âgé conduit sur une route, dans la Loire. Il prend en stop une toute jeune fille, bavarde avec elle, la laisse un peu plus loin. Il est étonné de la route qu’elle prend, avec un panneau qu’il n’a jamais remarqué, un nom de village inconnu : Campagne, 3,5 km.
Anne est cette jeune fille de dix-sept, à la recherche de sa sœur disparue au lendemain de son mariage. Anne, avec l’intuition de son âge, avait bien trouvé le marié trop lisse, trop parfait, mais elle ne se doutait pas de ce qu’elle trouverait en répondant à un appel de sa sœur : un monde parallèle, aseptisé, figé, surveillé, un monde qui vit sans respirer…
L’auteur mène cette histoire sans temps mort, avec virtuosité, sans tomber dans les écueils qu’on aurait pu craindre, notamment la première histoire d’amour. Non, rien n’est à enlever, ni à rajouter d’ailleurs à ce roman d’aventure qui est aussi une ode à l’humanité, et qui rejoint, à mon sens, les meilleurs livres du genre.

Extrait : C’est tout le contraire d’une promenade d’agrément. On se lasse vite des avenues trop larges et sans trottoirs, de leur parfaite propreté, des bâtiments aux façades laiteuses. On en a vite assez de croiser des créatures interchangeables et indifférentes. On voudrait voir des vrais gens, je veux dire des enfants qui courent et des vieux qui n’avancent pas ! Des ados trop bruyants, des messieurs trop gros, des mamans encombrées de bébés ! Des gens venus de tous les pays avec la couleur de peau qui va avec ! On a envie de voir des chiens, des chats, des oiseaux, des arbres ! On a envie qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il y ait du vent ! Mais il n’y a rien de tout ça : juste le calme, l’espace vide autour de nous et l’incommensurable ennui.

Déjà lu par Cachou, Liliba, Sandrine (Pages de lecture), Sandrine (Mes imaginaires), Theoma

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littérature Europe de l'Ouest·rentrée hiver 2014

Bernard Quiriny, Le village évanoui

villageevanouiL’auteur : Né en 1978, Bernard Quiriny est l’auteur de L’Angoisse de la première phrase, Une collection très particulière et Contes carnivores, recueils de nouvelles fantastiques couronnés par de nombreux prix. Il a publié un premier roman, Les Assoiffées.
218 pages
Editeur : Flammarion (janvier 2014)

Les habitants d’un petit village du centre de la France, Châtillon-en-Bierre, sont victimes d’un phénomène étrange. Un matin, ils se rendent compte qu’il leur est impossible de quitter le village, et que toute communication est rompue avec le reste du monde. Ils se retrouvent dans une situation qui perdure, à vivre en autarcie dans un espace de la taille d’un canton. « Le canton de Châtillon-en-Bierre ressemblait désormais une planète close d’environ quinze kilomètres carrés, en forme de losange, avec plusieurs excroissances aux allures de presqu’îles.» Les premières réactions des habitants ne manquent pas de bon sens, et sans hystérie, ni catastrophisme, ils tentent de trouver une explication à cette situation, de s’organiser aussi… mais les choses vont, au fil du temps, devenir plus compliquées, surtout lorsque la politique s’en mêle.
Ce conte fantastique, humoristique et cependant critique à l’égard de notre société, est réjouissant à bien des titres. L’approche psychologique des principales figures du village, fine et malicieuse, permet à chacun de s’imaginer ou d’imaginer ses voisins dans pareille situation. Je pense qu’on peut rapprocher l’idée directrice du roman de la série Under the dome d’après Stephen King, que je n’ai ni lue, ni vue, mais j’imagine que le résultat en est fort différent.
J’ai aimé les rebondissements et l’évolution de l’état d’esprit des habitants, jusqu’à la fin, qui m’a surprise, et que j’ai trouvé fort intéressante. Je me demande si l’auteur avait prévu cette fin dès le début ou sinon, à quel moment elle lui est venue à l’esprit… J’aimerais vraiment le savoir ! J’ai en tout cas eu plaisir à retrouver l’univers de Bernard Quiriny découvert avec des nouvelles, celles des Contes carnivores.

Extrait : Tout le village se retrouva dans la rue. Le car scolaire qui emmenait les enfants au collège de Moulins-Dusol, à quinze kilomètres, était tombé en panne non loin d’Ahuy ; le chauffeur, ayant pris des consignes par téléphone auprès des gendarmes, avait rapatrié ses ouailles en file indienne jusqu’au village.
Excités comme le sont les enfants quand survient l’imprévu, les collégiens s’égaillaient à présent dans la ville, rajoutant à l’animation ambiante. L’atmosphère était à mi-chemin entre la panique et l’amusement, la crise sanitaire et la fête populaire.
Les Châtillonnais pensaient que le problème était provisoire, à la façon d’une panne électrique. De l’autre côté de la frontière pour l’heure infranchissable, des techniciens et spécialistes en tous genres s’activaient sûrement à rétablir les communications, et bientôt les secours, la police et la télévision les délivreraient.

L’avis de Sandrine (Mes imaginaires).

Merci à Masse critique et à l’éditeur pour cette lecture.

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conseils de lecture

Conseils de lecture (8) Vous avez dit… dystopies ?

Je ne peux pas dire que je sois une grande lectrice de science-fiction, mais par contre il est un genre au croisement de l’anticipation et du roman classique, que j’aime beaucoup, non parce que j’aimerais les univers qui y sont décrits, mais parce que, quand c’est bien écrit, ces romans procurent des frissons quand on imagine que le futur décrit est possible.

La dystopie est donc, par opposition à l’utopie, la description d’un monde futur loin d’être agréable et serein… J’ai un peu du mal d’ailleurs à différencier ce genre du roman post-apocalyptique, genre dont La route de Cormac McCarthy est l’emblème, cela ne me gênera pas si les deux sortes de romans se mélangent dans vos recommandations. Je commencerai la liste avec Monde sans oiseaux de Karin Serres et Au nord du monde de Marcel Theroux, ce dernier restant un mémorable coup de cœur !

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Et vous, dans quel monde peu utopique nous entraînerez-vous ?

Marc propose Ravage de Barjavel, que Sandrine déconseille.

Aifelle a aimé Enola Game de Christel Diehl, tout à fait dans le thème…

Valentyne a aimé une dystopie avec de l’espoir, La ballade de Lila K de Blandine Le Callet.

Inganmic pense à deux classiques, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et La servante écarlate de Margaret Atwood.

Véronique adore ce genre et propose :
1984 de George Orwell
– de nombreux Barjavel et
Malevil de Robert Merle
Qu’a-t’elle vu la femme de Loth ? de Ioanna Bourazopoulou
Scintillation de John Burnside
Requiem pour une étoile de Jennifer D Richard
Terrienne de Jean-Claude Mourlevat et Hunger games, de Suzanne Collins,  pour la jeunesse mais pas seulement !
Fahrenheit 451 de Ray Bradbury
Le rire du grand blessé de Cécile Coulon…

Krol suggère une nouveauté, Silo de Hugh Howey.

Lounima a aimé Sans parler du chien de Connie Willis, un savoureux voyage dans le temps…

Claudialucia suggère Globalia de Jean-Christophe Ruffin.

Sandrine recommande Un bonheur insoutenable, d’Ira Levin et, sur son blog Mes imaginaires possède tout un « rayon » dystopie auquel je vous renvoie, ne pouvant noter tout… Et bravo pour ces dix ans de blog, Sandrine !

Theoma conseille La constellation du chien de Peter Heller, bien attirant !

Somaja a aimé Le chaos en marche, trilogie jeunesse de Patrick Ness.

J’ajoute des lectures un peu plus anciennes, Auprès de moi toujours, de Kazuo Ishiguro et Corpus delicti, un procès de Juli Zeh.

J’ai découvert aussi en anglais, la liste Dystopie pour adultes sur le blog de Leeswamme.

Merci à toutes et tous ! Vous trouverez d’autres conseils de lecture ici

classique·littérature îles britanniques

Aldous Huxley, Le meilleur des mondes

meilleurmondesL’auteur : Aldous Leonard Huxley est un écrivain britannique, né le 26 juillet 1894 à Godalming et mort le 22 novembre 1963 (le même jour que Kennedy) à Los Angeles. En plus de son grand succès Le meilleur des mondes, paru en 1932, il a écrit d’autres romans, des essais, de la poésie…
433 pages
Editeur : Le livre de poche (1960)
Traduction : Jules Castier

Le meilleur des mondes, Brave new world, n’a vraiment rien d’une utopie, c’est sans doute même la première dystopie : un monde organisé en castes, conditionnées dès leur conception, où les classes inférieures sont composées d’humains issus d’une même cellule, « jumeaux » par dizaines de paires, où la maternité n’existe plus, et est même objet d’horreur. De ce monde, l’art et la littérature, la religion, la science sont bannis, mais la consommation est plus qu’encouragée, toute chose désagréable a été abolie et le bonheur est obligatoire pour tous.
Heureusement que Huxley a créé le personnage de Bernard Marx, un Alpha un peu à part, qui s’est toujours senti davantage un individu qu’une partie d’un tout, sinon cet univers serait des plus déprimants. Lenina, une jeune femme qui se pose, timidement, quelques questions sur ses sentiments, constituera aussi un personnage intéressant, surtout lorsque, avec Bernard, ils partiront en vacances au Nouveau-Mexique, dans une « Réserve de Sauvages ». Ce terme à lui seul est déjà tout une histoire !
Malgré une lecture qu’on ne peut pas qualifier de facile, ce roman suscite de nombreuses interrogations, et la construction intelligente évite longueurs ou digressions inutiles, tout en abordant au fil de l’histoire d’indispensables questions philosophiques. Aussi édifiant que terrifiant…

Extrait : Des jumeaux identiques, mais non pas en maigres groupes de deux ou trois, comme aux jours anciens de reproduction vivipare, alors qu’un oeuf se divisait parfois accidentellement ; mais bien par douzaines, par vingtaines, d’un coup.
– Par vingtaines, répéta le Directeur, et il écarta les bras, comme s’il faisait des libéralités à une foule. Par vingtaines.
Mais l’un des étudiants fut assez sot pour demander en quoi résidait l’avantage.
– Mon bon ami ! le Directeur se tourna vivement vers lui, vous ne voyez donc pas? Vous ne voyez pas ? Il leva la main ; il prit une expression solennelle.
– Le Procédé Bokanovsky est l’un des instruments majeurs de la stabilité sociale !
 Instruments majeurs de la stabilité sociale.
 Des hommes et des femmes conformes au type normal ; en groupes uniformes. Tout le personnel d’une petite usine constitué par les produits d’un seul oeuf bokanovskifié.
– Quatre-vingt-seize jumeaux identiques faisant marcher quatre-vingt-seize machines identiques !
Sa voix était presque vibrante d’enthousiasme.
– On sait vraiment où l’on va. Pour la première fois dans l’histoire.
Il cita la devise planétaire : « Communauté, Identité, Stabilité. » Des mots grandioses.
– Si nous pouvions bokanovskifier indéfiniment, tout le problème serait résolu.

Ressorti de ma bibliothèque grâce au Blogoclub de lecture que je suis ravie de retrouver ! Les autres billets et les rendez-vous du Blogoclub sont recensés chez Sylire et Lisa.

littérature Asie·sortie en poche

Sortie poche (12) : Cristallisation secrète

cristallisation_pocheIls sortent en poche, ces livres que j’ai aimés !

L’auteur : Yoko Ogawa vit au Japon. Elle est incontestablement l’un des plus grands écrivains de sa génération. Ses livres, traduits dans le monde entier, ont fait l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques et théâtrales.
384 pages
Editeur :
Actes Sud (2009, Babel depuis mars 2013)
Traduction : Rose-Marie Makino

Sur l’île où vit la narratrice, jeune écrivain, d’étranges disparitions ont lieu depuis son enfance. Les timbres disparaissent, ou les grelots, ou les parfums, et passé le moment où chacun s’acquitte de la tâche de s’en débarrasser, plus aucun souvenir ne subsiste de ces objets, ni de leur utilité, ni de leur apparence. Habituée comme la plupart des habitants à ce phénomène, la jeune femme remarque pourtant que sa mère semble réagir un peu différemment des autres. Malheureusement sa mère meurt et elle se retrouve un peu plus solitaire dans ce monde étrange, où des rafles emmènent voisins ou amis. Parvenue à l’âge adulte, elle se lie d’amitié avec R, son éditeur.
Avec Yoko Ogawa, j’ai un parcours de lecture qui va crescendo. Le premier roman que j’a lu, il me semble que c’était
Hôtel Iris, m’a laissée un peu perplexe, puis les nouvelles de Tristes revanches m’ont intriguée et donné envie de continuer. Moins particuliers, plus consensuels,  La formule préférée du professeuret La marche de Mina  m’ont charmée. J’ai aimé aussi les nouvelles de La mer, mais aujourd’hui, c’est un vrai coup de cœur que je vous présente !
La nostalgie des choses oubliées ou disparues, c’est un thème qui convient tellement bien à Yoko Ogawa, qu’elle manie si parfaitement, à sa manière discrète et précise, que j’en ai été subjuguée. Cette critique poétique et saisissante d’un régime totalitaire, avec ses décrets arbitraires, ses emprisonnements, ses disparitions, est particulièrement prenante. Le lecteur espère que les habitants vont protester, réagir au lieu de laisser faire passivement. Les oiseaux disparaissent à leur tour, puis certains métiers, les romans disparaissent, perspective angoissante s’il en est, et d’autres privations sont même plus étranges encore. La narratrice étant écrivain nous offre un roman dans le roman, sur le thème de la disparition, bien sûr, c’est ce qu’elle connaît. Le danger que court son ami R, l’éditeur, la fait passer dans le camp discret des rebelles…
Tout dans ce livre m’a enchantée et je ne peux que souhaiter que vous puissiez le découvrir un jour aussi.

Extrait :J’étais assise sur le tabouret qui m’était réservé, et ma mère affûtait son ciseau ou polissait la pierre à la lime – elle était sculpteur – tout en parlant d’une voix tranquille.
– Quand il se produit une disparition, pendant un certain temps, l’île s’agite. Les gens se regroupent ici ou là dans les rues pour parler des souvenirs relatifs à l’objet perdu. On regrette, on s’attriste, on se console l’un l’autre. Lorsqu’il s’agit de choses qui ont une forme, on se rassemble pour les brûler, les enterrer ou les laisser dériver au gré du courant. Mais cette petite agitation ne dure guère plus de deux ou trois jours. Chacun retrouve bientôt sa vie quotidienne telle qu’elle était avant. On n’arrive même plus à se souvenir de ce qu’on a perdu.

D’autres avis chez Céline,Clochette, Dominique, Emeraude, Lael,Virginie, Voyelle et consonne et Wictoria.