littérature Amérique du Nord·rentrée hiver 2018

Paul Auster, 4321

4321« Le temps se déplaçait dans deux directions parce que chaque pas dans l’avenir emportait avec lui un souvenir du passé, […] »
Je suis une fan, une inconditionnelle de Paul Auster depuis pas mal d’années, et à part un ou deux, j’ai lu bon nombre de ses romans, et quel que soit le chemin qu’il prenne, je suis toujours prête à le suivre.
À propos de chemins, tiens, voici l’histoire d’Archie Ferguson. Né en 1947, il connaît l’histoire de son grand-père arrivé en Amérique le premier jour du vingtième siècle et mort assassiné en 1923. Archie habite la banlieue de New York, ses parents Stanley et Rose sont respectivement vendeur de meubles et photographe. Mais certains faits diffèrent selon les chapitres, selon les choix que font les parents de Ferguson, puis les choix qu’Archie fait lui-même, lorsqu’il grandit. Il y a aussi le hasard, la chance ou la malchance, appelons comme ça le fait de se trouver au bon ou au mauvais endroit au mauvais moment.


« … et tout en écoutant l’émotion grandissante dans la voix du pasteur, la répétition martelée de ce mot, rêve, il se demanda comment deux êtres aussi mal assortis avaient pu se marier et rester mariés pendant tant d’années et comment lui-même avait pu naître d’un couple comme celui que formaient Rose Adler et Stanley Ferguson, et comme c’était étrange, profondément étrange d’être vivant. »
Ils sont donc quatre, quatre fois le même personnage, mais les choses qu’ils vivent sont différentes, leur moi intime, leur moi familial et leur moi social interagissent différemment et prennent des chemins variés qui ont toutefois des constantes : Archie aime toujours le baseball et le basket, il a toujours envie d’écrire, il tombe presque toujours amoureux de la même fille.
Lorsque, dans la vie, on choisit un chemin plutôt qu’un autre, on imagine parfois ce qui se serait passé si on avait pris l’autre, cela peut aller du choix de la caisse au supermarché à des choix de vie bien plus importants. Pourtant, cet autre choix, ce qui serait alors arrivé, cela reste à jamais inconnu, et c’est donc ce qu’explore Paul Auster avec un personnage qui lui ressemble un peu, né la même année, étudiant à la même époque… Aucune facette n’est oubliée, des relations familiales à la vie scolaire, de l’écriture à la sexualité, de l’engagement politique à l’amitié.

« Ces histoires étaient-elles vraies ? Était-ce important qu’elles le soient ? »
Si j’ai aimé ? Oui, bien sûr, même si les mille et quelques pages, pas trop lourdes grâce à ma liseuse, ne sont pas dépourvues de certaines longueurs. Le style de Paul Auster a carrément changé pour ce roman, il part dans de longues phrases portées par un souffle inédit, par une sorte de poussée de vie qui est franchement emballante !
Archie Ferguson, dans ses quatre versions, est un personnage attachant, que le lecteur suit de ses premiers souvenirs conscients, aux environs de quatre ans, jusqu’à la fin de ses études. Au départ, Paul Auster pensait aller jusqu’à l’âge mûr de son héros, et puis il s’est laissé emporter par les aléas de l’enfance et de la jeunesse de Ferguson, l’imagination s’y mêlant à ses propres souvenirs…
Si vous vous demandez si ce formidable pavé est pour vous, je dirais que ce n’est pas par celui-ci qu’il faut commencer, mais si vous appréciez déjà l’auteur, le roman vous tiendra en haleine sans difficulté, à condition d’avoir un peu de temps devant soi, et ce, jusqu’à la conclusion qui, comme le cours du récit d’ailleurs, possède son lot de surprises.
Au final, ce roman foisonnant et intelligent n’a rien d’un exercice de style, mais plutôt d’une somme de réflexions, dans un style accessible, sur les détours que prend la vie.

4321 de Paul Auster, (2017) éditions Actes Sud (janvier 2018) traduction de Gérard Meudal, 1024 pages

Les avis de Papillon et Valérie

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vie de lectrice

Dix ans déjà ! +concours

Oui, cela me semble incroyable à moi aussi, cela fait dix ans que ce blog existe, même si certains le connaissent depuis moins longtemps et si les archives ne remontent qu’à 2012, puisque avant cette date, il était sur une autre plate-forme et que je n’ai pas rapatrié les billets.
C’était en janvier 2008, je cherchais un endroit où partager mes lectures et j’ai découvert Babelio et en même temps, que certaines lectrices prolongeaient leurs avis sur des blogs. Désolée si je ne me souviens plus précisément des blogs m’ont mis ainsi sur les rails, peut-être n’existent-ils plus ?

PoliceLunaire_700x400(dessin de Tom Gauld, Police lunaire, 2017)

En dix ans, ce monde alors assez nouveau a beaucoup changé, parfois en mieux, parfois non… Les swaps ont disparu sans que j’y ai jamais participé, les défis en tous genres continuent, des blogs apparaissent que je ne peux tous suivre, d’autres se ferment, malheureusement, ou réapparaissent, et ça, c’est sympa !
De nombreuses affinités se sont crées autour de lectures, de genres, d’auteurs favoris. J’ai surtout apprécié les rencontres lors de festivals et de fêtes du livre, ou autour d’un café, à Lyon ou à Paris. Si je n’oublie personne, j’ai croisé et eu le grand plaisir d’échanger quelques mots, ou de discuter plus longuement, avec
Aifelle, Choco, Marilyne, Sandrine, Anne, Mior, Séverine, Jérôme, Noukette, Malice, Keisha, Karine, Delphine, Papillon, Brize, Tamara
… et aussi de rencontrer de nombreux auteurs qui ne se souviendront pas de moi, car je ne me résous jamais à leur annoncer de but en blanc que j’écris des avis sur mes lectures.

Et les livres dans tout ça ? J’ai sans doute découvert grâce aux blogs de nombreux livres que je n’aurais jamais lu sans eux, c’est incontestable. Parmi ceux-ci, je me suis amusée à retenir une lecture marquante par année, et donc voici les préférés parmi les préférés :
Capture d’écran 2018-01-26 à 09.01.13.png2008 : le temps où nous chantions de Richard Powers, 2009 : Garden of love de Marcus Malte, 2010 : D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère, 2011 : Cent ans d’Herbjorg Wassmo, 2012 : D’acier de Silvia Avallone, 2013 : Némésis de Philip Roth, 2014 : Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, 2015 : Plus haut que la mer de Francesca Melandri, 2016 : Le garçon de Marcus Malte, 2017 : Farallon Island d’Abby Geni

Pour finir, et vous remercier de vos nombreux passages et commentaires, je vous propose de gagner des livres ! Trois gagnants seront tirés au sort parmi ceux qui répondront en commentaire à la question :
Quel(s) livre(s) vous tenterai(en)t parmi ceux qui sont photographiés ici ?
Vous avez jusqu’au 3 février à minuit pour répondre. Tirage au sort le 4 ou le 5 février.
Et voici les gagnantes :
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Edyta, Claudine Le Bagousse et Valentyne : félicitations à toutes les trois, j’attends vos adresses postales !
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bande dessinée·littérature îles britanniques

Tom Gauld, En cuisine avec Kafka

« A lire, quand j’aurai plus de temps »
Vous avez certainement vu passer cette image de bibliothèque colorée et légendée, qui a sans doute quelques affinités avec vos propres étagères…
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Il s’agit d’un « strip » (on dit bien comme ça ?) de Tom Gauld, qui les a fait paraître d’abord dans le Guardian, ou encore dans le New Yorker ou le New York Times, ainsi que dans le Monde pour quelques planches. La cuisine de Kafka dont il est question est donc une cuisine littéraire, et elle possède tous les ingrédients pour réjouir les fans d’édition ! Les planches imaginées et mises en scène par Tom Gauld sont savoureuses : de la simulation de livres d’occasion sur liseuse (avec taches de café, effluves de vieux livres, marque-pages d’ancien lecteur) aux tendances du moment en matière de rentrée littéraire, du marketing aux cocktails destinés aux auteurs, tout y passe, et tout est à picorer ou à dévorer sans retenue, au choix.
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L’auteur joue souvent sur les anachronismes, sur la technologie moderne opposée aux vieux livres, sur le goût des lecteurs pour certains genres bien spécifiques comme la dystopie, la fantasy, le roman victorien, il fréquente autant les foires du livre que les ateliers de moines copistes ou les bibliothèques du futur. Le trait, simple, est toujours parlant, la couleur bien utilisée, et surtout, les traits d’esprit et l’humour font mouche à chaque page.
Le monde de l’édition, ainsi observé par un petit bout de la lorgnette ou l’autre, s’avère tout à fait divertissant, et j’ai passé un très bon moment à la lecture de ce petit volume, qui, cerise sur le cake, est tout aussi plaisant à relire qu’à lire !


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Repéré chez Caroline et ailleurs, me semblait-il, mais je n’ai pas retrouvé où…

En cuisine avec Kafka (Baking with Kafka, 2017) de Tom Gauld, éditions 2024 (octobre 2017), traduction Eric Fontaine, 160 pages.
A noter, de Tom Gauld également, le court mais charmant Police lunaire, à lire en janvier sur le site SNCF e-livre.

littérature Europe du Sud·mes préférés·nouvelles·rentrée hiver 2017

Jaume Cabré, Voyage d’hiver

voyagedhiver« Mais le destin est ainsi : il ne raconte pas toute l’histoire, seulement le fragment qui lui convient et, afin de vous induire en erreur, il cache le reste avec un petit rire équivoque. »
J’ai enfin lu un livre de Jaume Cabré ! Mais pas le tant vanté et tant admiré Confiteor, que je crains tellement qu’il m’attend depuis presque deux ans ! Non, j’ai trouvé un recueil de nouvelles du grand auteur catalan sous une couverture qui ne pouvait que me faire de l’œil, et j’ai bien fait de me laisser tenter.
Voyage d’hiver est composé de quatorze nouvelles dont l’auteur a écrit plusieurs versions sur presque vingt ans, versions dont il dit dans la postface qu’il n’était pas vraiment satisfait jusqu’à ce qu’il leur trouve des correspondances, des connivences, des thèmes communs. La version définitive met donc légèrement l’accent sur ces coïncidences, et c’est un vrai plaisir de lecture !

« Promets-moi que… dans vingt-cinq ans -il regarda sa montre-, le 13 décembre à midi… nous nous retrouverons devant le tombeau de Schubert. »

Quatorze nouvelles qui m’ont toutes séduites à leur manière, « L’espoir entre les mains » a presque réussi à me faire pleurer avec son histoire de prisonnier qui attend des lettres de sa fille, le formidable « Deux minutes » rappelle un album pour enfant où tout s’enchaîne et pourtant fait appel à l’intelligence du lecteur avec sa fausse simplicité. Le Voyage d’hiver de Schubert revient à plusieurs reprises dans les nouvelles, ainsi qu’un tableau de Rembrandt, comme autant de clins d’oeil, mais nul besoin d’être un fin connaisseur en art ou en musique pour apprécier.

« Après cette expérience sensationnelle, j’ai parcouru tous les musées d’Oslo à la recherche d’autres non-tableaux. J’en ai trouvé trois ou quatre qui m’ont rendu très heureux. »
Ce sont des nouvelles à chute, ce qui est un peu à l’écart des modes, mais fonctionne bien quand l’écriture est à la hauteur. Drôles, émouvantes ou machiavéliques, ces nouvelles laissent une grande place à la musique, à la littérature et à l’art, et sondent les profondeurs de l’âme humaine en quête du mal ou de la bonté qui s’y cachent. Elles s’enchaînent en changeant de lieux et d’époques, mais sans égarer le lecteur. Bref, j’ai adoré ce recueil, et maintenant, je pense pouvoir profiter des longues soirées d’hiver pour m’attaquer enfin à Confiteor !

Voyage d’hiver de Jaume Cabré, (Viaje de invierno, 2014) éditions Actes sud (février 2017) traduit du catalan par Edmond Raillard, 304 pages.

Les billets d’Alex mot à mots et Noukette


Les bonnes nouvelles du lundi c’est ici
bonnenouvelle

littérature Afrique·littérature France·rentrée automne 2017

Kaouther Adimi, Nos richesses


nosrichessesRentrée littéraire 2017 (2)

« Le matin, quand j’arrive à la librairie, je m’arrête devant la petite marche pour contempler ce lieu qui m’appartient. je reste parfois immobile si longtemps que le garçon de café d’à côté s’en inquiète et me demande si tout va bien. Eh oui, tout va bien : les livres sont rangés par ordre alphabétique, les oeuvres d’art accrochées juste au-dessus, et seuls ont droit de cité la littérature, l’art et l’amitié. »

Connaissiez-vous Edmond Charlot avant cette rentrée littéraire ? Le premier, et très important, mérite du roman de Kaouther Adimi est de faire revivre, de donner la parole à ce jeune homme devenu libraire et éditeur à Alger dans les années 30. L’histoire de l’installation de la librairie « Les vraies richesses », les auteurs qu’il fréquente et dont il publie les livres, sa passion pour la littérature qui s’accommode mal du côté marchand du métier, tout cela est passionnant à plus d’un titre. Ses idées étaient particulièrement novatrices, comme celle de publier des auteurs venus de tous les pays de la Méditerranée. L’auteure a choisi d’alterner narration des faits et extraits des carnets du libraire, donnant un aspect vivant et dynamique au récit, qui est particulièrement réussi. Le personnage qui retrouve la parole grâce à Kaouther Adimi est tellement passionné qu’il en est fascinant, et on compatit pour lui lorsque les revers s’accumulent, et l’empêchent de mener à bien ses nombreux projets.

« Et une nuit, alors que les jeunes du quartier refaisaient le monde en bas des immeubles, Ryad, vingt ans, est arrivé avec en poche la clef des Vraies Richesses. »

L’auteure a eu de plus la bonne idée de donner un versant contemporain à cette création de librairie, dans une ville où finalement les habitants lisaient peu, hormis quelques prix littéraires ou autres titres très vendeurs. Elle a en effet imaginé un jeune homme envoyé pour vider la librairie, devenue une bibliothèque de prêt, de tout le reste du fond, du mobilier, des souvenirs accumulés, pour en faire une boutique de beignets. Ryad qui n’était venu à Alger qu’une fois, à six ans, découvre la ville et le quartier, fait la connaissance des voisins. J’ai trouvé ce côté du roman un tout petit peu sous-exploité, un peu faible par rapport à l’aventure humaine autour d’Edmond Charlot, qui traverse des décennies aussi agitées à Alger qu’en métropole.


« Des écrivains chantent le soleil et la joie de vivre en Algérie. Quant à nous, nous haussons les épaules car nous ne pouvons pas lire leurs écrits et nous savons bien que tout cela est faux. »
Par contre, les pages avec le « nous » de narration, qui représente les algérois, sont plus fortes et réussies, et le rapprochement des différentes formes d’écriture subtilement dosé. Il en résulte un charme indéniable, une fascination certaine pour l’homme comme pour le lieu, cette minuscule librairie qui accueillit de si grands projets.
Je comprends le coup de cœur de mes libraires, je le partage presque, mais pas tout à fait, l’ensemble reste un peu trop sage. C’est cependant une lecture tout à fait agréable, et instructive, un voyage dans le temps et l’espace à recommander à ceux qui comme moi, ne connaissaient pas cet épisode de l’histoire de l’édition.


Nos richesses de Kaouther Adimi, éditions du Seuil (17 août 2017) 217 pages.

Jostein et Mimi Pinson sont séduites aussi.

Lire le monde en Algérie
Lire-le-monde

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rentrée automne 2015·rentrée automne 2016·vie de lectrice

Que reste-t-il de la rentrée littéraire 2016 ?

Le bilan d’Eva sur la rentrée littéraire 2016 m’a donné l’envie de faire mon propre bilan, avant que ne s’ouvre le bal des multiples avis sur les sorties d’août et septembre 2017.
Je n’ai eu entre les mains « que » 28 livres de la rentrée 2016, qui me semble rétrospectivement pas l’une des plus heureuses à mon goût. En effet, je n’ai pas du tout accroché à un certain nombre d’entre eux, et les ai laissé repartir à la bibliothèque sans regrets !

Ceux que j’ai adorés ou simplement aimés :
14 Juillet d’Eric Vuillard, New York, esquisses nocturnes de Molly Prentiss, Voici venir les rêveurs de Imbolo Mbue, Romanesque de Tonino Benacquista, Nora Webster de Colm Toibin, Station eleven d’Emily St John Mandel, Éclipses japonaises d’Eric Faye, Les bottes suédoises d’Henning Mankell, Le garçon de Marcus Malte, Le rouge vif de la rhubarbe de Audur Ava Olafsdottir, Anatomie d’un soldat de Harry Parker.
14juillet newyorkesquisses voicivenirlesreveurs romanesque norawebster stationeleven eclipsesjaponaises bottessuedoises garcon rougevifdelarhubarbe anatomiedunsoldat

Ceux que j’ai aimés, sans plus :
Police de Hugo Boris,
Légende de Sylvain Prudhomme, L’enfant qui mesurait le monde de Metin Arditi, Les règles d’usage de Joyce Maynard, Un travail comme un autre de Virginia Reeves, Tropique de la violence de Natacha Appanah, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau d’Hiromi Kawakami, A tout moment la vie, de Tom Malmquist.

Ceux qui ne m’ont pas emballée, ou me sont tombés des mains : Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby, Sur cette terre comme au ciel de Davide Enia, Alice ou le choix des armes de Stéphanie Chaillou, De profundis d’Emmanuelle Pirotte, Une bouche sans personne de Gilles Marchand, Beckomberga de Sara Stridsberg, Six mois dans la vie de Ciril de Drago Jancar, Les petites chaises rouges d’Edna O’Brien, Sacrifice de J.C. Oates.

En reculant encore dans le temps, je trouve que la rentrée 2015 avait été bien plus riche en belles découvertes, avec des vrais coups de cœur et des lectures mémorables comme L’imposteur de Javier Cercas, Neverhome de Laird Hunt, La vie, quand elle était à nous de Marian Izaguirre, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon, Six jours de Ryan Gattis, Il était une ville de Thomas B. Reverdy, Une forêt d’arbres creux d’Antoine Choplin, La terre qui penche de Carole Martinez, Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya, L’intérêt de l’enfant de Ian McEwan, D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan, Quand le diable sortit de la salle de bains de Sophie Divry, Nous serons des héros de Brigitte Giraud, La petite femelle de Philippe Jaenada, Une vie entière de Robert Seethaler, Les nuits de laitue de Vanessa Barbara… mais il est vrai que je n’ai lu certains de ces livres que très récemment, lors de leur sortie en poche.

 

J’ai aussi constaté que j’écris de moins en moins de billets sur les sorties récentes, d’autres blogueurs et blogueuses le font très bien, et la motivation me manque pour ajouter des billets à propos de titres qu’on voit déjà partout. Je préfère parler des livres plus tard, tranquillement, un bon moment après leur sortie…
Et vous, vous reste-t-il de bons, de très bons souvenirs de la rentrée d’août 2016 ?

 

 

 

littérature Europe du Sud·rentrée automne 2015

Marian Izaguirre, La vie quand elle était à nous

LA_VIE_QUAND_ELLE_ETAIT_A_NOUS_1-1.pdf« Notre vie, quand elle était à nous, elle me manque ! »
Une femme entre deux âges découvre, au cours d’une promenade dans les rues de Madrid, au fond d’une petite ruelle, une librairie de livres d’occasion. L’histoire se passe en 1951. La femme revient à la librairie, y fait quelques achats, fait la connaissance de la jeune femme du libraire. Une amitié naît autour d’un livre qu’elles découvrent ensemble.

« Aujourd’hui, nous étions deux femmes, une jeune et une vieille, unies par un livre. »
Il ne faut pas trop en savoir sur l’histoire avant de commencer le livre, les choses se dévoilent à leur rythme au fil des pages, avec plusieurs lieux, plusieurs époques, pas mal de choses qui demeurent longtemps non dites entre elles. Il faut savoir que la dame n’est pas espagnole, qu’elle ne subit donc pas de la même façon le régime franquiste que le couple de libraires qui étaient dans l’opposition, en ont souffert, et en souffrent encore, en la personne d’un sale type qui tourne autour de la jeune libraire. Cependant, malgré leurs parcours différents, une certaine manière de se reconnaître, de se comprendre, même en l’absence, du moins au début, de discussion de fond, naît entre les personnages.

« La réalité est fragile, très fragile, quand on lui tourne le dos. »
C’est une belle lecture que celle de ce roman, qu’on a assez peu vu sur les blogs et c’est bien dommage, il a beaucoup d’atouts pour séduire les amoureux des livres, qui ont leur importance, ne servent pas seulement de cadre à l’intrigue. Il y a même un livre dans le livre, un récit de souvenirs qui déroule au fur et à mesure des rencontres entre les deux femmes, dans la campagne française, puis un pensionnat anglais, et le Paris des années folles, une histoire de famille compliquée… Romanesque, mais avec un ancrage historique intéressant, ce roman possède beaucoup de charme et mérite qu’on le découvre !

La vie quand elle était à nous de Marian Izaguirre (La vida cuando era nuestra, 2013) traduit par Séverine Rosset, éditions Albin Michel (2015), 398 pages, sorti en poche (Pocket)

Sandrine a apprécié aussi.

Lecture du mois de juillet pour l’Objectif PAL !
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deuxième chance·littérature îles britanniques·rentrée hiver 2016

Rachel Cusk, Disent-ils

disentils« J’imagine que c’est un peu comme le mariage, dit-il. On bâtit une structure entière sur une période d’intensité qui ne se répétera jamais. »
Rachel Cusk fait partie de ces auteurs dont je sens que je devrais aimer, un jour au moins, ce qu’ils écrivent, même si je n’ai pas eu pour le moment le sentiment de me retrouver dans ce que j’ai lu. J’avais eu l’impression que tout le monde aimait Arlington Park, alors que j’étais restée relativement indifférente tout en pensant qu’il fallait suivre cette plume. Avec Contrecoup, récit plus personnel d’une séparation, je n’avais pas non plus éprouvé grand chose.

Nous en sommes venus à attendre de l’existence ce que nous attendons des livres.
Disent-ils a au contraire su m’attraper tout de suite pour ne plus ma lâcher jusqu’à la fin. C’est sans doute dû en partie à sa structure originale où des personnes, rencontrées par la narratrice lors d’un séjour à Athènes, ville où elle va animer un atelier d’écriture, prennent la parole et dialoguent avec elle. Cette romancière anglaise a le don de savoir écouter, d’être vraiment à l’écoute, et de laisser venir à elle des confidences fort intéressantes, sur la vie, sur l’amour, la famille ou la création artistique.

Les gens intéressants sont comme des îles, dit-il : on ne tombe pas sur eux par hasard dans la rue ou à une fête, il faut savoir où ils se trouvent et s’arranger pour les rencontrer.
Le fait que cela se passe en Grèce, la diversité des personnes rencontrées, certaines d’entre elles étant fort originales, la subtilité des sujets abordés lors de conversations, tout ceci m’a subjuguée, et j’ai été ravie d’apprendre qu’il s’agissait du premier tome d’une trilogie. J’ai adoré toute cette réflexion sur le discours d’autrui et sur la manière dont on le reçoit, aucun des protagonistes ne m’a laissée indifférente avec une préférence pour certains, comme cette auteure qui se découvre différente hors de la présence de son mari.

J’ai aussi été plus qu’amusée par le voisin d’avion de la narratrice, qui se dévoile petit à petit, ou par cette femme qui n’arrive plus à écrire des pièces de théâtre, car elle a pris l’habitude de résumer toutes les situations qu’elle affronte d’un seul mot, aussi « Pourquoi se donner la peine d’écrire une longue et belle pièce sur la jalousie si jalousie la résumait tout aussi bien ? »


Je vous laisse avec une dernière citation en espérant avoir au moins convaincu quelques curieux de se tourner vers ce dernier roman de Rachel Cusk, si son côté philosophique, qui est contrebalancé par des moments souvent drôles, ne vous rebute pas, « Il est intéressant de remarquer que les gens voudraient toujours que vous fassiez ce qu’eux n’oseraient jamais, et avec quel enthousiasme ils vous poussent vers votre propre destruction. »


Rachel Cusk, Disent-ils (
Outline) éditions de L’Olivier (mars 2016) traduit par Céline Leroy, 208 pages

Clara est séduite, et Nadael aussi. Ce livre entre dans le cadre des deuxièmes chances.
deuxieme_chance_logo

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littérature Amérique du Nord

Meg Wolitzer, La doublure

doublureMa matière principale restait l’anglais, avec un intérêt tout à fait secondaire pour le socialisme.
Joan se trouve avec son mari dans un avion pour Helsinki où il va recevoir un fameux prix littéraire, concurrent du Nobel. Le moment lui semble adéquat pour le quitter après quarante ans de vie commune.
Elle se souvient de la jeune fille qu’elle était, tombée sous le charme de son prof de littérature. C’était en 1953 et, si ses camarades étaient plutôt à la recherche d’un mari, contrairement à elles, Joan se sentait une vocation d’écrivain. Mais c’est son mari John qui deviendra auteur à succès, pendant qu’elle travaillera chez un éditeur ou élèvera leurs enfants. Elle ne semble pas en concevoir de rancœur toutefois, tout au plus une certaine fatigue…

En effet, les femmes, en 1956, étaient toujours confrontées à des limites, à des négociations : où avaient-elles le droit de sortir marcher la nuit ? Jusqu’où pouvaient-elles laisser s’aventurer un homme, en tête-à-tête ?
Je ne sais pas pourquoi on n’a pas vu davantage ce roman sur les blogs.
Parce qu’avec une telle plume acérée, un poil de cynisme, et une excellente traduction, j’ai passé mon temps à noter des citations. Comment ne pas tomber sous le charme d’un roman où la narratrice déclare tout simplement… « Des filles en groupe, c’était aussi rassurant qu’un hachis parmentier », ou ose une telle phrase en racontant sa première relation amoureuse : « C’était mon premier pénis, et il me parut en un sens si pétri d’optimisme, bien plus que son possesseur. » Moi, j’ai craqué pour cet humour à froid, ces images qui prêtent à sourire, sans oublier les descriptions piquantes !

Moi, je ne tenais pas le monde dans ma main. Personne ne me l’avait proposé. Je ne voulais pas devenir « femme écrivain », peintre du monde dans des couleurs d’aquarelle, ou, à l’inverse, une dingue, une casse-couilles, une raseuse épuisante.
Joan dans ses jeunes années se pose déjà des questions sur les femmes qui écrivent, et souscrit à la vision d’une auteure qu’elle a rencontrée. Mais les revendications féminines sont niées dans les années 50, et Joan se retrouve dans une situation qui n’est pas celle qu’elle avait rêvée. Le thème des femmes et de la création court à travers le roman, sans que jamais on n’ait l’impression que l’auteure assène des théories. Elle constate, tout simplement, avec un brin de cynisme qui arrache plus d’un sourire.

Ces hommes, qui possèdent déjà tant, ont besoin d’autant pour se donner des forces. Ils n’ont que des appétits, ils ne sont que bouches béantes, estomacs grondants.
Joan est une femme admirable en apparence, qui comprend et accompagne son mari partout, mais qui craque au bout du compte, à force d’avoir joué les doublures depuis des années. Outre son écriture, la construction du roman est astucieuse, ne provoque jamais un brin d’ennui tant les comparaisons entre les personnages jeunes et les mêmes à la maturité est édifiante ! Une jolie réussite que ce roman (qui conviendra sans nul doute à ceux qui ont aimé De la beauté de Zadie Smith) et je suis ravie d’avoir commencé à lire Meg Wolitzer, car je pressens que ses autres romans pourraient me plaire tout autant !

Meg Wolitzer, La doublure (The wife, 2003) éditions rue Fromentin (2016) traduit par Johan-Frederik Hel Guedj 250 pages

Repéré grâce à Cathulu, Cuné et Nadège.

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littérature France·non fiction

Eric Chevillard, L’autofictif doyen de l’humanité

autofictifdoyenPourquoi ce livre ?
N’adorant pas l’autofiction, et encore moins les titres de livres obscurs, je n’aurais sans doute pas jeté mon dévolu sur ce petit livre si Sandrine n’avait pas eu la bonne idée de mettre à l’honneur les éditions de L’Arbre Vengeur en ce mois de janvier.
Je parcours parfois les chroniques d’Eric Chevillard dans le Monde des livres, mais ce n’est pas de ce genre de chroniques qu’il s’agit ici. L’autofictif, qui en est à son huitième tome, est un recueil quotidien d’aphorismes, de poésies courtes, de mots d’enfants, de réflexions, de retours sur ses activités « critiques », à raison de trois par jour.

 

Et c’est drôle, réjouissant, jamais lassant.
L’auteur a d’abord semé ses petites phrases sur son blog, et elles ont été ensuite réunies chaque année en un petit volume. J’ai noté une bonne vingtaine de pages dont je voulais partager avec vous un petit morceau. Cela fait un peu beaucoup mais voici tout de même…


Trop de soleil dans les romans de Le Clézio, c’est éblouissant, dangereux pour l’œil. Je recommande de les lire à travers un Modiano.

Le petit salut de la main que nous faisons lorsqu’une voiture s’arrête pour nous laisser traverser s’adresse bien à celle-ci et non à son chauffeur.

tant il se lave

qu’il pue
le poisson

Un soliflore lui suffirait, mais non, il faut à ce flamant rose tout le lac Victoria.

 

Cette dernière citation, on dirait du Jules Renard.
Je me souviens toujours avec délices de ses Histoires naturelles. J’avais reçu à huit ou neuf ans ce livre, dans une version à illustrer soi-même par des collages, des dessins, et j’avais autant aimé le texte que la possibilité de m’exprimer !
J’ai maintenant la version « à deux euros » des extraits de son journal, et j’en relis volontiers quelques lignes de temps à autres.

Mais retournons à notre contemporain.
L’auteur délire sur le doyen de l’humanité, recueille les mots de Suzie et Agathe, presque 5 et 7 ans, ne tarit pas d’éloges (je plaisante !) envers quelques confrères écrivains, se regarde dans le miroir, s’attarde aux terrasses des cafés pour observer les passants et leur téléphone portable, s’interroge sur le temps qui passe et commente des réclames ou des phénomènes de mode.

Et au bout de ce chemin de miettes, un ver de terre ! C’est mon jour, se dit l’oiseau en gobant le petit Poucet.

Le doyen de l’humanité n’a aucun alibi. Il était là tout le temps.

J’envisage de créer prochainement un Festival des écrivains casaniers. Mais je tiens à avertir tout de suite les auteurs invités : il aura lieu chez moi.

AGATHE. – Papa, tu vas être mort.
MOI. – Je ne te ferais pas un coup pareil.
AGATHE. – Mais tu ne pourras pas t’en empêcher !


L’autofictif, doyen de l’humanité d’Eric Chevillard aux éditions de l’Arbre Vengeur (2016) 232 pages

Eric Chevillard sera à la Fête du livre de Bron en mars.

L’autofictif est aussi chez Hélène et Keisha, et pour une dose quotidienne d’autofictif, c’est ici…

Un mois, un éditeur, c’est là.

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