deuxième chance·littérature îles britanniques·rentrée hiver 2016

Rachel Cusk, Disent-ils

disentils« J’imagine que c’est un peu comme le mariage, dit-il. On bâtit une structure entière sur une période d’intensité qui ne se répétera jamais. »
Rachel Cusk fait partie de ces auteurs dont je sens que je devrais aimer, un jour au moins, ce qu’ils écrivent, même si je n’ai pas eu pour le moment le sentiment de me retrouver dans ce que j’ai lu. J’avais eu l’impression que tout le monde aimait Arlington Park, alors que j’étais restée relativement indifférente tout en pensant qu’il fallait suivre cette plume. Avec Contrecoup, récit plus personnel d’une séparation, je n’avais pas non plus éprouvé grand chose.

Nous en sommes venus à attendre de l’existence ce que nous attendons des livres.
Disent-ils a au contraire su m’attraper tout de suite pour ne plus ma lâcher jusqu’à la fin. C’est sans doute dû en partie à sa structure originale où des personnes, rencontrées par la narratrice lors d’un séjour à Athènes, ville où elle va animer un atelier d’écriture, prennent la parole et dialoguent avec elle. Cette romancière anglaise a le don de savoir écouter, d’être vraiment à l’écoute, et de laisser venir à elle des confidences fort intéressantes, sur la vie, sur l’amour, la famille ou la création artistique.

Les gens intéressants sont comme des îles, dit-il : on ne tombe pas sur eux par hasard dans la rue ou à une fête, il faut savoir où ils se trouvent et s’arranger pour les rencontrer.
Le fait que cela se passe en Grèce, la diversité des personnes rencontrées, certaines d’entre elles étant fort originales, la subtilité des sujets abordés lors de conversations, tout ceci m’a subjuguée, et j’ai été ravie d’apprendre qu’il s’agissait du premier tome d’une trilogie. J’ai adoré toute cette réflexion sur le discours d’autrui et sur la manière dont on le reçoit, aucun des protagonistes ne m’a laissée indifférente avec une préférence pour certains, comme cette auteure qui se découvre différente hors de la présence de son mari.

J’ai aussi été plus qu’amusée par le voisin d’avion de la narratrice, qui se dévoile petit à petit, ou par cette femme qui n’arrive plus à écrire des pièces de théâtre, car elle a pris l’habitude de résumer toutes les situations qu’elle affronte d’un seul mot, aussi « Pourquoi se donner la peine d’écrire une longue et belle pièce sur la jalousie si jalousie la résumait tout aussi bien ? »


Je vous laisse avec une dernière citation en espérant avoir au moins convaincu quelques curieux de se tourner vers ce dernier roman de Rachel Cusk, si son côté philosophique, qui est contrebalancé par des moments souvent drôles, ne vous rebute pas, « Il est intéressant de remarquer que les gens voudraient toujours que vous fassiez ce qu’eux n’oseraient jamais, et avec quel enthousiasme ils vous poussent vers votre propre destruction. »


Rachel Cusk, Disent-ils (
Outline) éditions de L’Olivier (mars 2016) traduit par Céline Leroy, 208 pages

Clara est séduite, et Nadael aussi. Ce livre entre dans le cadre des deuxièmes chances.
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littérature Amérique du Nord

Meg Wolitzer, La doublure

doublureMa matière principale restait l’anglais, avec un intérêt tout à fait secondaire pour le socialisme.
Joan se trouve avec son mari dans un avion pour Helsinki où il va recevoir un fameux prix littéraire, concurrent du Nobel. Le moment lui semble adéquat pour le quitter après quarante ans de vie commune.
Elle se souvient de la jeune fille qu’elle était, tombée sous le charme de son prof de littérature. C’était en 1953 et, si ses camarades étaient plutôt à la recherche d’un mari, contrairement à elles, Joan se sentait une vocation d’écrivain. Mais c’est son mari John qui deviendra auteur à succès, pendant qu’elle travaillera chez un éditeur ou élèvera leurs enfants. Elle ne semble pas en concevoir de rancœur toutefois, tout au plus une certaine fatigue…

En effet, les femmes, en 1956, étaient toujours confrontées à des limites, à des négociations : où avaient-elles le droit de sortir marcher la nuit ? Jusqu’où pouvaient-elles laisser s’aventurer un homme, en tête-à-tête ?
Je ne sais pas pourquoi on n’a pas vu davantage ce roman sur les blogs.
Parce qu’avec une telle plume acérée, un poil de cynisme, et une excellente traduction, j’ai passé mon temps à noter des citations. Comment ne pas tomber sous le charme d’un roman où la narratrice déclare tout simplement… « Des filles en groupe, c’était aussi rassurant qu’un hachis parmentier », ou ose une telle phrase en racontant sa première relation amoureuse : « C’était mon premier pénis, et il me parut en un sens si pétri d’optimisme, bien plus que son possesseur. » Moi, j’ai craqué pour cet humour à froid, ces images qui prêtent à sourire, sans oublier les descriptions piquantes !

Moi, je ne tenais pas le monde dans ma main. Personne ne me l’avait proposé. Je ne voulais pas devenir « femme écrivain », peintre du monde dans des couleurs d’aquarelle, ou, à l’inverse, une dingue, une casse-couilles, une raseuse épuisante.
Joan dans ses jeunes années se pose déjà des questions sur les femmes qui écrivent, et souscrit à la vision d’une auteure qu’elle a rencontrée. Mais les revendications féminines sont niées dans les années 50, et Joan se retrouve dans une situation qui n’est pas celle qu’elle avait rêvée. Le thème des femmes et de la création court à travers le roman, sans que jamais on n’ait l’impression que l’auteure assène des théories. Elle constate, tout simplement, avec un brin de cynisme qui arrache plus d’un sourire.

Ces hommes, qui possèdent déjà tant, ont besoin d’autant pour se donner des forces. Ils n’ont que des appétits, ils ne sont que bouches béantes, estomacs grondants.
Joan est une femme admirable en apparence, qui comprend et accompagne son mari partout, mais qui craque au bout du compte, à force d’avoir joué les doublures depuis des années. Outre son écriture, la construction du roman est astucieuse, ne provoque jamais un brin d’ennui tant les comparaisons entre les personnages jeunes et les mêmes à la maturité est édifiante ! Une jolie réussite que ce roman (qui conviendra sans nul doute à ceux qui ont aimé De la beauté de Zadie Smith) et je suis ravie d’avoir commencé à lire Meg Wolitzer, car je pressens que ses autres romans pourraient me plaire tout autant !

Meg Wolitzer, La doublure (The wife, 2003) éditions rue Fromentin (2016) traduit par Johan-Frederik Hel Guedj 250 pages

Repéré grâce à Cathulu, Cuné et Nadège.

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littérature France·non fiction

Eric Chevillard, L’autofictif doyen de l’humanité

autofictifdoyenPourquoi ce livre ?
N’adorant pas l’autofiction, et encore moins les titres de livres obscurs, je n’aurais sans doute pas jeté mon dévolu sur ce petit livre si Sandrine n’avait pas eu la bonne idée de mettre à l’honneur les éditions de L’Arbre Vengeur en ce mois de janvier.
Je parcours parfois les chroniques d’Eric Chevillard dans le Monde des livres, mais ce n’est pas de ce genre de chroniques qu’il s’agit ici. L’autofictif, qui en est à son huitième tome, est un recueil quotidien d’aphorismes, de poésies courtes, de mots d’enfants, de réflexions, de retours sur ses activités « critiques », à raison de trois par jour.

 

Et c’est drôle, réjouissant, jamais lassant.
L’auteur a d’abord semé ses petites phrases sur son blog, et elles ont été ensuite réunies chaque année en un petit volume. J’ai noté une bonne vingtaine de pages dont je voulais partager avec vous un petit morceau. Cela fait un peu beaucoup mais voici tout de même…


Trop de soleil dans les romans de Le Clézio, c’est éblouissant, dangereux pour l’œil. Je recommande de les lire à travers un Modiano.

Le petit salut de la main que nous faisons lorsqu’une voiture s’arrête pour nous laisser traverser s’adresse bien à celle-ci et non à son chauffeur.

tant il se lave

qu’il pue
le poisson

Un soliflore lui suffirait, mais non, il faut à ce flamant rose tout le lac Victoria.

 

Cette dernière citation, on dirait du Jules Renard.
Je me souviens toujours avec délices de ses Histoires naturelles. J’avais reçu à huit ou neuf ans ce livre, dans une version à illustrer soi-même par des collages, des dessins, et j’avais autant aimé le texte que la possibilité de m’exprimer !
J’ai maintenant la version « à deux euros » des extraits de son journal, et j’en relis volontiers quelques lignes de temps à autres.

Mais retournons à notre contemporain.
L’auteur délire sur le doyen de l’humanité, recueille les mots de Suzie et Agathe, presque 5 et 7 ans, ne tarit pas d’éloges (je plaisante !) envers quelques confrères écrivains, se regarde dans le miroir, s’attarde aux terrasses des cafés pour observer les passants et leur téléphone portable, s’interroge sur le temps qui passe et commente des réclames ou des phénomènes de mode.

Et au bout de ce chemin de miettes, un ver de terre ! C’est mon jour, se dit l’oiseau en gobant le petit Poucet.

Le doyen de l’humanité n’a aucun alibi. Il était là tout le temps.

J’envisage de créer prochainement un Festival des écrivains casaniers. Mais je tiens à avertir tout de suite les auteurs invités : il aura lieu chez moi.

AGATHE. – Papa, tu vas être mort.
MOI. – Je ne te ferais pas un coup pareil.
AGATHE. – Mais tu ne pourras pas t’en empêcher !


L’autofictif, doyen de l’humanité d’Eric Chevillard aux éditions de l’Arbre Vengeur (2016) 232 pages

Eric Chevillard sera à la Fête du livre de Bron en mars.

L’autofictif est aussi chez Hélène et Keisha, et pour une dose quotidienne d’autofictif, c’est ici…

Un mois, un éditeur, c’est là.

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littérature France

Serge Joncour, L’écrivain national

ecrivainnationalUne histoire d’écrivain
C’est bien d’un écrivain qu’il s’agit dans ce roman, un auteur prénommé Serge qui est invité pour un mois en tant qu’écrivain en résidence dans une petite ville du centre de la France. Logé à l’hôtel, invité à des réceptions à commencer par celle organisée par le maire qui l’affuble un peu ironiquement de ce titre d’écrivain national. Notre héros n’est en fait pas universellement connu, mais le couple de libraires locaux a mis ses livres en avant, les médiathèques les ont fait circuler, et les lecteurs du coin, qui sont, bien évidemment, des lectrices, se sont imprégnés de son œuvre et ont préparé moult questions à lui poser.

« Se présenter aux autres en tant qu’écrivain, c’est prendre le risque d’être perçu comme un réceptacle, soudain chacun se valorise de l’universelle conviction d’avoir quelque chose à raconter. »
Chacun s’imagine de plus avoir des anecdotes à raconter susceptibles de lui donner des idées de roman… mais outre son côté un peu bourru, notre écrivain a la tête ailleurs, depuis qu’il a eu connaissance d’un fait divers, qui implique une certaine Dora, dont la photo suffit à le tournebouler. Il ne va avoir de cesse de voir le lieu où a disparu « le Commodore », la maison où vit Dora. Il va dès lors accumuler coups de tête sur initiatives imprudentes, et d’auteur en résidence se transformer en fouineur que rien n’arrête et qui se jette à tout moment dans la gueule du loup. Ce qui donne quelques scènes amusantes où il se présente en piteux état à des rencontres ou des ateliers d’écriture.


« De toute façon, il est impossible de s’intéresser à une affaire sans un a priori, même pour les enquêteurs, policiers ou gendarmes, ils abordent toujours un crime avec une arrière-pensée, ce n’est pas possible autrement.« 
Je suis toutefois un peu mitigée au sujet de ce roman. L’auteur est à mon goût trop proche de son personnage, lui donnant, selon toute apparence, son prénom, son allure et son caractère, alors que le fond de l’histoire, le fait divers, paraît totalement sorti de son imagination. Quel intérêt de brouiller ainsi les pistes ? De plus, cela m’agace toujours dans les romans policiers ou apparentés, de voir des personnages accumuler maladresses et erreurs de jugement, sans lesquelles certes, l’histoire progresserait différemment, ou ne progresserait plus du tout, mais qui ont le don d’énerver sérieusement, et de faire perdre en crédibilité !

« De temps en temps, il me posait une question, me demandant mon adresse, mon numéro de portable, depuis quand j’étais dans la région, si j’étais déjà venu avant, c’était délirant de faire un procès-verbal pour relater aussi peu d’éléments concrets, son rapport faisait déjà presque deux pages. À titre d’auteur, j’en étais presque vexé, moi qui souffre parfois des heures pour faire éclore un seul paragraphe… »
La partie plus ou moins policière, et l’histoire avec Dora et ses comparses m’ont donc ennuyée, alors que dans le même temps je me délectais des remarques sur le travail d’écrivain et de l’humour pince-sans-rire présent dans les parties concernant l’auteur en résidence. Me voilà une fois de plus en porte-à-faux au sujet de romans français appréciés par la blogosphère et la critique, et qui me laissent un peu perplexes. Même le style ne m’a pas transportée outre mesure, et si j’ai terminé le livre sans me forcer, je pense qu’il ne m’en restera pas grand chose.

L’écrivain national, Serge Joncour chez Flammarion (2014) 390 pages
Brize ou Clara ont aimé, et elles ne sont pas les seules !

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bande dessinée·littérature France

Alexis Michalik, Christophe Gaultier, Le porteur d’histoire

porteurdhistoireL’auteur
Cela fait un moment que j’entends évoquer les pièces d’Alexis Michalik, notamment à Avignon, où Le porteur d’histoire et Le cercle des illusionnistes affichent souvent complet. Cette année, on parle aussi beaucoup d’Edmond, son dernier texte et spectacle. J’ai donc sauté sur l’occasion de lire sa première pièce sous forme de bande dessinée, intriguée aussi par le fait que, si j’ai déjà lu des romans ou nouvelles adaptées en images, cela ne m’est jamais arrivé pour une pièce de théâtre.

« Je vais vous raconter une histoire… Mais auparavant, nous allons nous interroger sur le fait même de raconter une histoire, sur l’importance qu’on accorde à un récit, et sur les frontières qui séparent la réalité de la fiction. »
Le porteur d’histoire est des plus difficiles à résumer, c’est une succession d’histoires gigognes, encastrées les unes dans les autres, et remontant dans le temps… Il y a un homme qui hérite d’une bibliothèque et de carnets manuscrits énigmatiques. Il y a aussi, plus tard, en Algérie, une femme et sa fille qui disparaissent mystérieusement. Il y a un village d’Algérie et sa fontaine, un village du fin fond des Ardennes et son cimetière. Il y a un trésor aussi colossal que fantomatique, qui traverse les âges. On croise des personnages historiques, Eugène Delacroix, Alexandre Dumas… Cet enchevêtrement est étourdissant et fait travailler les neurones du lecteur. Et peu importe si un fait, sa cause ou sa conséquence échappe un peu auxdits neurones, l’ensemble est étrange et brillant à la fois !

Les dessins
Ils promènent le lecteur dans des époques et des atmosphères radicalement différentes les unes des autres. Ils sont peut-être un soupçon trop sages, les cases un peu régulières, mais le dessin est au service de l’histoire, et c’est surtout elle qui nous emporte. La mise en couleur est plutôt séduisante et la couverture absolument superbe.
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Le théâtre en bulles
Je n’ai pas trouvé énormément de pièces de théâtre adaptées en bande dessinée, ce sont souvent des classiques comme Tartuffe, Hamlet, Ubu roi ou L’avare, mais peu de pièces contemporaines, me semble-t-il…

Le porteur d’histoire de Christophe Gaultier d’après la pièce d’Alexis Michalik, éditions Les Arènes (2016) 119 pages.
L’avis de Lewerentz sur cette même BD,
celui d’Eimelle sur la pièce ou celui de Zarline sur Edmond…

littérature France·non fiction

Jean-Paul Kauffmann, Remonter la Marne

remonterlamarneJ’ai mis plus de trois ans à sortir ce livre de l’étagère où il m’attendait ! Pourtant, en tant que native des bords de Marne, enfin presque, je me faisais une joie autant qu’un devoir de le lire.
Son titre le décrit, il s’agit d’une remontée à pied, de la Marne, de Charenton au plateau de Langres, tantôt sur une rive, tantôt sur l’autre, voire sur l’eau, ou le long du canal latéral, quand les rives de la Marne se font impraticables. Sans équipement excessif, puisqu’il fait étape dans des petits hôtels chaque soir, sans rythme infernal, une quinzaine de kilomètres par jour, Jean-Paul Kauffmann profite surtout de la rectitude du trajet, même s’il s’accompagne de méandres, pour suivre sa pensée. Il se plaît à retrouver de mémoire les nombreux événements historiques qui ont jalonné le paysage du Nord-est, où la Marne constituait une sorte de frontière face à l’ennemi, frontière somme tout assez symbolique puisque située dans une région que sa platitude rend remarquable ! Le voyage est donc essentiellement littéraire et historique, et parsemé aussi de quelques rencontres avec des riverains plus ou moins en verve, ours mal léchés ou dispensateurs d’anecdotes. Parmi les rencontres, celle d’un ami photographe, nommé Milan dans le livre, dans lequel on reconnaît Gérard Rondeau, récemment disparu. C’est d’ailleurs une de ses photos qui illustre la couverture.
Les digressions historiques n’empêchent pas l’auteur d’observer la Marne, plus changeante et multiple qu’il n’y paraît, à toute heure du jour, elle fait varier ses couleurs, ses odeurs, les ciels qui s’y reflètent…
Il n’est nul besoin d’en dire beaucoup plus sur ce livre qui ravira les amateurs de récit au rythme de la marche, et que j’ai aimé autant pour son style, sobrement littéraire, que pour les multiples aspects qu’une rivière peut évoquer.


Citations : Né dans un village de l’Ouest, aux marches de la Bretagne, je ne peux me prévaloir de ce cours d’eau. Il n’est ni celui de mon enfance, ni celui de ma vie d’adulte. Cependant, il m’est depuis toujours familier. Il y a chez moi un fort tropisme de l’Est, un Drang nach Osten au demeurant très pacifique, dû sans doute à mes origines alsaciennes. Il suffit que je prenne l’autoroute A4 pour ressentir aussitôt cet appel mystérieux. Du côté de Sainte-Menehould, en Argonne, mon rythme cardiaque s’accélère, je vire à l’euphorie.

L’eau exhale un parfum de feuilles mortes, d’infusion à froid, cette empreinte entêtante d’eau verte et terreuse, bouffées mouillées que ramène inlassablement le vent dans mes narines. Cette haleine de liquide bourbeux rappelle la canalisation d’eau suintante, une sensation de rouillé, de renfermé, paradoxalement rafraîchissante. Si c’était un son, ce serait une basse continue.

L’auteur : Né en 1944 en Mayenne, Jean-Paul Kauffmann a été journaliste au Matin de Paris dès 1977, puis grand reporter à L’Événement du Jeudi. Enlevé à Beyrouth avec Michel Seurat en mai 1985, il est libéré trois ans plus tard.
Écrivain, il a publié entre autres L’Arche des Kerguelen (1993), La Chambre noire de Longwood (1997), La lutte avec L’Ange (2001) La maison du retour (2007), Courlande (2009). Amateur de vins de Bordeaux il a publié plusieurs ouvrages sur ce sujet.
262 pages.
Éditeur : Fayard (2013)
Paru en poche.

Elles ont aimé aussi cette remontée : Aifelle, Eimelle et Papillon.

Première lecture pour l’objectif PAL 2016 d’Anne et Antigone…
objectifpal2016

littérature îles britanniques·rentrée automne 2015

Christopher Nicholson, Hiver


hiverPlongée spéciale au cœur de mes livres à lire avec un titre idéal pour le mois anglais, et en particulier pour le thème « campagne anglaise » ! Thomas Hardy, l’auteur de Jude l’obscur ou Tess d’Uberville est un auteur qu’on associe à l’environnement campagnard, et c’est justement lui qui est le sujet de ce roman à intention biographique.

« Il n’en restait pas moins que si le vieil homme avait vu en Florence sa propre Béatrice, ce n’était plus le cas à présent. Soit elle avait changé, soit il avait changé, à moins qu’ils n’eussent changé tous les deux. » L’auteur a choisi de se focaliser sur quelques mois de la vie de l’écrivain anglais. Il a alors quatre-vingt-quatre ans, vit dans son domaine du Dorset avec sa seconde épouse Florence, bien plus jeune que lui, et qui a du mal à supporter la vie recluse, au milieu des arbres. L’auteur continue d’écrire régulièrement chaque jour, et à cette époque de sa vie, il se tourne surtout vers la poésie. Il porte aussi un intérêt profond à la mise en scène de la pièce qu’il a tirée de Tess d’Uberville. Cette pièce est jouée dans un théâtre des environs par une troupe d’amateurs. Plus qu’à la pièce elle-même, c’est vers la jeune et belle Gertrude Bugler, qui joue le rôle de Tess, que vont ses pensées, déclenchant ainsi la jalousie de Florence.
Mais le roman est bien plus que le récit d’une passion provoquée, bien innocemment, par une jeune femme chez un homme vieillissant, c’est aussi un portrait à la fois de la vie rurale et du milieu de littéraire anglais au début du XXème siècle. Thomas Hardy n’est pas un homme facile, l’homme derrière le poète a ses lubies, il a tendance à refuser toute intrusion de modernité chez lui, Florence est aigrie et suspicieuse, Gertrude un peu naïve, mais l’intérêt réside dans la construction à plusieurs voix, parfois discordantes, des différents protagonistes. L’écriture, adaptée à chaque personnage, est assez classique, mariant avec dextérité des descriptions sensibles de la campagne anglaise, des souvenirs obsédants, et des dialogues plausibles et pleins de vie.
L’auteur connaît manifestement Hardy sur le bout des ongles, et pourtant, jamais ne fait étalage d’érudition, ni ne disserte sur des points qui ne seraient pas utiles à la compréhension du poète tel qu’il était dans ses vieux jours. J’ai noté pas mal de passages pour illustrer ce que j’aimais bien dans le roman, mais je ne vais pas les recopier tous, pour vous laisser le loisir de vous immerger vous-même dans les brumes denses et froides de la campagne anglaise, où, selon Thomas Hardy, on peut plus aisément trouver le bonheur qu’à la ville.

Extrait : Obnubilé comme il l’était, il avait indubitablement perdu la matinée pour ce qui était du travail artistique, et lorsque, après un déjeuner frugal, il retourna à son bureau, il ne fut pas davantage en mesure d’écrire rien qui vaille. Il ne tarda pas à perdre patience, et dès que l’horloge eut sonné trois heures dans le hall d’entrée, il ôta son vieux pantalon pour en enfiler un plus convenable, en tweed cette fois. Il la guetta à la fenêtre, caressant sa moustache, tandis que le ciel, derrière les arbres, s’assombrissait de plus en plus.

L’auteur : Né à Londres en 1956, Christopher Nicholson a fait des études d’anglais à Cambridge. Rédacteur et producteur à la radio et à la télévision, il est auteur de The Fattest Man In America (2005) et The Elephant Keeper (2009). Hiver, où il met en scène Thomas Hardy à la fin de sa vie, est son premier roman traduit en français.
301 pages.
Éditeur : Quai Voltaire (2015)
Traduction : Lucien d’Azay
Titre original : Winter

 

Repéré chez Albertine et Dominique qui sont de fort bon conseil !

Le mois anglais me donne enfin pleine satisfaction avec ce roman…
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vie de lectrice

Une sorte de solitude…

Une réflexion de Galéa, entre autres, à propos d’un roman lu par Hélène, m’inspire ce billet, qu’on pourrait dire « d’humeur » si j’étais de bonne ou de mauvaise humeur à la suite de cette remarque, ce qui n’est pas le cas !

C’est donc d’humeur égale que j’ai envie de pousser un peu la réflexion. Pourquoi des romans encensés à leur sortie, dans le genre feel-good, comme Le liseur du 6 heures 27, ou un drame ancré dans le réel comme La maladroite, tant un roman historique américain comme Neverhome, ou un livre d’un auteur au-dessus de tout reproche comme Profession du père de Sorj Chaladon, pour citer des exemples assez récents, pourquoi donc ces livres ne voient-ils que des avis positifs à leur sortie, puis finissent par rencontrer des avis plus mitigés, voire carrément déçus ensuite ?


FullSizeRenderQuel lecteur ou blogueur ne s’est pas trouvé un peu seul après avoir lu des avis enthousiastes sur un roman, seul à ne pas voir du tout la magie opérer, ou à ne pas distinguer où l’auteur veut en venir, à tout simplement ne pas comprendre ce que les autres ont trouvé à un roman ? Cela peut être trois semaines ou trois mois après les avis dithyrambiques, ou seulement à l’occasion de la sortie en poche, mais on se retrouve tout autant seul, esseulé, solitaire, orphelin, avec son avis très très mitigé, pour ne pas dire carrément consterné !

J’ai une courte mais (je le crois) efficace explication à ce phénomène : la blogueuse, le blogueur, souvent à l’affut des nouveautés, qui aime à faire partager ses découvertes, ne se trouve pas dans le même état d’esprit que celui qui va découvrir un livre encensé. C’est une question d’attentes, mais pas seulement.
Prenons d’abord le cas du lecteur de nouveautés. Lorsqu’on a fait la démarche de fouiller des heures en librairie (ben oui, fouiller des minutes, ça ne sonne pas très bien !), de parcourir des catalogues d’éditeurs ou des magazines à la recherche de la pépite qui va nous faire vibrer, qu’on a déniché un roman qui semble correspondre à nos rêves les plus fous, n’est-on pas dans un état d’esprit qui nous fait trouver ce texte un poil meilleur que si nous en avions déjà entendu parler cent fois ? Le plaisir de faire découvrir un roman, un auteur, car c’est encore plus fort dans le cas d’un primo-romancier, ne vous fait-il pas légèrement surévaluer votre lecture, en toute bonne foi ? Votre avis ne va-t-il pas comporter plus de superlatifs, plus de comparaisons flatteuses avec des auteurs renommés, ou avec des romans précédemment lus, si vous vous sentez l’âme d’un défricheur, d’un découvreur de talents, voire une vocation ratée d’éditeur ? Cela toujours en toute sincérité, sans qu’entrent en compte une quelconque connivence avec l’auteur ou avec l’éditeur, ni encore moins la manière dont vous vous êtes procuré le livre… (ceci n’est PAS un billet sur les services de presse, qu’on se le dise bien !) Ce billet de découvreur est d’autant plus enthousiaste si on cerne bien ses propres goûts, et qu’on choisit donc, a priori, le livre le plus susceptible de nous plaire.IMG_0104

Occupons-nous maintenant du lecteur qui a pris son temps, qui a digéré cinq ou dix billets passionnés sur tel ou tel roman, sans oublier la presse ou la radio qui ont peut-être enfoncé le clou, vous promettant des heures délicieuses de lecture. Vous vous installez confortablement, prêt à savourer mots et phrases… Souvenez-vous, vous n’êtes plus un défricheur à la recherche de la petite phrase, du paragraphe à nul autre pareil, vous êtes simplement quelqu’un qui ne veut pas rater ce livre si délicieux, passionnant ou à couper le souffle qu’on lui a promis. Posez-vous la question : auriez-vous choisi ce livre entre tous, si vous n’aviez dû n’en choisir qu’un ? Semble-t-il correspondre à vos goûts profonds ? Ou bien l’avez-vous choisi sur la foi d’avis enflammés ? De billets remplis d’émotion et de frisson ?

Si c’est plutôt le deuxième cas, sachez que vous allez peut-être aimer, c’est heureusement possible de sortir de ses goûts habituels et d’adorer… Mais bien souvent, après tout, comme vous n’êtes pas dans la position de découvreur, votre esprit critique va prendre le dessus, et vous allez repérer tout ce qui ne vous plaît pas : trop de pathos ou trop de folie douce, un humour qui n’est pas le vôtre, un cynisme qui ne vous correspond en rien, etc… Et vous précipiter vers la fameuse déception qui en découle. Ajoutons à cela que certaines quatrièmes de couverture, voire certains articles de presse, en disent bien trop, et que la joie de découvrir telle péripétie ou telle phrase-pépite est sérieusement éventée. Les phénomènes conjoints du choix-qui-ne-vous-correspond-guère et du « divulgâchage » risquent fort de vous empêcher d’admirer ce texte, là où le fait d’être parmi les premiers à découvrir un écrit tout neuf vous aurait fait, peut-être, sinon l’adorer, du moins l’apprécier davantage.
IMG_0286J’avoue être prudente, dorénavant, lorsque fleurissent les premiers avis sur un jeune auteur ou sur un roman fraîchement sorti, mais j’invite aussi les lecteurs de ce blog à se méfier de mes (rares) enthousiasmes lors de la parution d’un nouveau roman encore très peu vu ailleurs. Je ne suis pas critique professionnelle, je ne donne mon avis sur les livres qu’à l’aune de ce que j’ai ressenti à la lecture, il se peut donc que j’adore l’originalité, la fraîcheur, la nouveauté d’un texte, et que mon enthousiasme retombe un peu quelques temps plus tard. C’est un fait assez général, les bilans de fin d’année sont sans doute beaucoup plus fiables que les billets écrits à chaud !

littérature France·premier roman·rentrée hiver 2016

Colombe Boncenne, Comme neige

commeneigeAllez, je reprends le chemin du blog pour vous parler brièvement de ce livre qui a tout pour plaire aux grands lecteurs, surtout à tendance monomaniaque, qui ne peuvent s’empêcher de chercher toutes les éditions, pour lire, relire, tous les romans d’un même auteur…
C’est ce qui tombe sur Constantin Caillaud quand il découvre les romans d’
Emilien Petit, en même temps que les amours adultères (avec une certaine Hélène, pas avec Emilien). Il devient son auteur fétiche, sa passion, il traque tout ce qui relie ses romans les uns aux autres, il se met à l’affût de ce qui le trouble intimement, profondément, dans ces livres. Jusqu’au jour où il tombe tout à fait par hasard sur un roman totalement inconnu de l’auteur…
Vous l’aurez compris, ce premier roman joue sur le thème des livres dans le livre, sur les liens entre l’écriture et la réalité, un peu à la manière d’Alessandro Baricco dans Mr Gwyn ou Trois fois dès l’aube. Et c’est tout à fait réjouissant, les 110 et quelques pages se lisent très facilement, et recèlent quelques chausse-trappes et de bonnes surprises, par exemple lorsqu’y apparaissent des auteurs contemporains bien réels. Je leur connais des fans aussi, d’ailleurs…
Ne passez pas à côté de cette sympathique lecture si vous en avez l’occasion !

Extrait : J’avais un peu flâné dans le fond de la boutique, qui faisait également office de papeterie et de librairie, avais farfouillé nonchalamment dans les rayonnages. Parmi les tabloïds vulgaires, les cahiers Le Conquérant aux pages jaunies et l’exemplaire de voyage d’un guide à la couverture verte vantant les merveilles de la région, notamment, comme je l’avais appris en feuilletant rapidement l’ouvrage, « la promenade aux sept lavoirs », j’avais découvert, posé sur un bout de table, un carton rempli de livres neufs, portant une étiquette manuscrite : « Soldes, 2 euros ».

L’auteure : Colombe Boncenne est née en 1981. Elle travaille dans l’édition en même temps qu’elle termine ses études de lettres, au début des années 2000. Depuis plusieurs années, elle participe également à l’organisation de manifestations littéraires. Comme neige est son premier roman.
114 pages
éditions
Buchet-Chastel (janvier 2016)

Repéré chez Cécile, Clara et Delphine Olympe...

vie de lectrice

Mon top 100 !

Comme Cuné, Karine et Papillon, j’ai eu envie d’établir ma liste de 100 romans préférés parmi tout ceux que j’ai lus, certaines lectures remontant à plusieurs décennies, et d’autres à quelques semaines !
J’ai respecté les mêmes règles : uniquement des romans, pas de BD, documents ou recueils de nouvelles, un seul roman (ou une série) par auteur, et là ça se complique !
La liste a été facile à écrire jusqu’à environ 70 à 80 romans, j’ai eu un peu plus de mal à compléter jusqu’à 100. Mais cette liste est dorénavant très satisfaisante, une sorte de bibliothèque idéale.

Louis Aragon, Aurélien
Paul Auster, Cité de verre
Silvia Avallone, D’acier
Nadeem Aslam, La vaine attente
Russell Banks, De beaux lendemains
Olivier Bleys, Concerto pour la main morte
Karen Blixen, La ferme africaine
Mikhaïl Boulgakov, Cœur de chien
William Boyd, Comme neige au soleil
Joseph Boyden, Le chemin des âmes

T.C. Boyle, América
Ray Bradbury, Fahrenheit 451
Albert Camus, La peste
Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne
Sorj Chalandon, Mon traître
Antoine Choplin, Le héron de Guernica
Jonathan Coe, La pluie avant qu’elle tombe
William Wilkie Collins, La dame en blanc
Kéthévane Davrichewy, La mer Noire
Christel Diehl, Enola game

Emma Donoghue, Room
Roody Doyle, The commitments
Alexandre Dumas, Le comte de Monte-Cristo
Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique
Jean Echenoz, Courir
Umberto Eco, Le nom de la rose
R.J. Ellory, Seul le silence
Mathias Enard, Rue des voleurs
Louise Erdrich, Dans le silence du vent
Jeffrey Eugenides, Middlesex

Hans Fallada, Seul dans Berlin
Jim Fergus, Mille femmes blanches
Alice Ferney, Dans la guerre
Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome
Gustave Flaubert, L’éducation sentimentale
Laurent Gaudé, Ouragan
Jean Giono, Le hussard sur le toit
Thomas Hardy, Jude l’obscur
Jim Harrison, Retour en terre
Toine Heijmans, En mer

Ernest Hemingway, Pour qui sonne le glas
Victor Hugo, Les misérables
Laird Hunt, Neverhome
Eowyn Ivey, La fille de l’hiver
Jean-Claude Izzo, Total Khéops
Philippe Jaenada, Plage de Manaccora, 16h30
Ismaël Kadaré, Avril brisé
Maylis de Kerangal, Réparer les vivants
Dennis Lehane, Shutter island
Pierre Lemaître, Au revoir, là-haut

Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père
David Lodge, Un tout petit monde
Jack London, Martin Eden
Naguib Mahfouz, Impasse des deux palais
André Malraux, La condition humaine
Marcus Malte, Garden of love
Daphné du Maurier, L’auberge de la Jamaïque
Guy de Maupassant, Bel-Ami
Colum McCann, Les saisons de la nuit
Cormac McCarthy, La route

Ian McEwan, Expiation
Robert McLiam Wilson, Eureka Street
Henning Mankell, Les chaussures italiennes
Carole Martinez, Le cœur cousu
Francesca Melandri, Plus haut que la mer
Haruki Murakami, Kafka sur le rivage
Joyce Carol Oates, Nous étions les Mulvaney
Joseph O’Connor, Inishowen
Nuala O’Faolain, Best love Rosie
Yoko Ogawa, Cristallisation secrète

Stewart O’Nan, Les joueurs
Arto Paasilinna, Le meunier hurlant
Leonardo Padura, L’automne à Cuba
Marcel Pagnol, La gloire de mon père
Elliot Perlman, La mémoire est une chienne indocile
Per Petterson, Pas facile de voler des chevaux
Richard Powers, Le temps où nous chantions
Ron Rash, Une terre d’ombre
Leonor de Recondo, Pietra viva
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac

Philip Roth, Indignation
Richard Russo, Le déclin de l’empire Whiting
José Saramago, L’aveuglement
Taiye Selasi, Le ravissement des innocents
Bernhard Schlink, Le week-end
Mary Shelley, Frankenstein
Antonio Skarmeta, Une ardente patience
Zadie Smith, De la beauté
Sasa Stanisic, Le soldat et le gramophone
Eugène Sue, Les mystères de Paris

Tarun J. Tejpal, Loin de Chandigarh
Johan Theorin, L’écho des morts
Marcel Theroux, Au nord du monde
Kim Thuy, Rû
Colm Toibin, Brooklyn
Léon Tolstoï, Anna Karénine
Fred Vargas, L’armée furieuse
Herbjorg Wassmo, Cent ans
Kathleen Winter, Annabel
Émile Zola, La bête humaine

Je ne sais pas si cette liste est consensuelle ou atypique, mais elle est à mon image de lectrice. Qui a envie de nous faire part aussi de son top 100 ?