Repérages de rentrée littéraire 2022

Voici donc quelques romans qui me tentent beaucoup en cette rentrée… Pour le moment, je n’en ai acheté qu’un, un premier roman français que je vais lire très bientôt : Les gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea, chez Grasset, « L’histoire commence en Espagne, par deux naissances et deux abandons. En juin 1943, une prostituée obèse de Bilbao donne vie à un garçon qu’elle confie aux jésuites. Un peu plus tard, en Galice, une femme accouche d’une fille et la laisse aux sœurs d’un couvent… »

Au rayon auteurs français, j’ai noté aussi, à la fois pour des retours de lecteurs et pour une impression intéressante au vu des quatrièmes de couverture (extraits entre guillemets)
Le soldat désaccordé de Gilles Marchand, éditions Aux Forges de Vulcain « Paris, années 20, un ancien combattant est chargé de retrouver un soldat disparu en 1917. »
Les enfants endormis d’Anthony Passeron chez Globe, l’auteur y « croise deux histoires : celle de l’apparition du sida dans une famille de l’arrière-pays niçois – la sienne – et celle de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains. »
Les marins de savent pas nager de Dominique Scali à La Peuplade, « Danaé Berrubé-Portanguen dite Poussin possède le rare don de savoir nager. Orpheline, tour à tour sauveuse et naufrageuse, elle vit au milieu de l’Atlantique, sur l’île d’Ys, berceau d’un peuple obsédé par l’honneur et le courage. Une île où même les terriens se vantent d’être marins,… »

Côté littérature étrangère, le dépaysement devrait être au rendez-vous, ainsi que la qualité littéraire et les sujets prenants avec :
Supermarché de José Falero (Brésil) chez Métailié, « Dans les favelas de Porto Alegre, deux metteurs en rayon d’un supermarché aux allures d’un Don Quichotte lettré et d’un Sancho Pança révolté vont se lancer dans une aventure trépidante… »
Appelez-moi Cassandre de Marcial Gala chez Zulma (auteur cubain présent au festival America) « Rauli, garçon sensible et rêveur, grandit sous le ciel de Cuba. À dix ans, il plonge dans la puissance de la littérature. Il lit L’Iliade et découvre qu’il est Cassandre, princesse troyenne… »
La douceur de l’eau de l’américain Nathan Harris chez Philippe Rey (à rencontrer au festival America aussi) « la courageuse alliance entre deux frères noirs affranchis et un fermier géorgien blanc, au lendemain de la guerre de Sécession »
Le rocher blanc de l’anglaise Anna Hope au Bruit du monde. « Comment une petite dizaine d’individus du monde entier se sont-ils retrouvés à l’intérieur d’un minibus aux confins du Mexique, […] en compagnie d’un chaman ? »
Bones Bay de Becky Manawatu (Nouvelle-Zélande), éditions Au vent des îles « Nouvelle-Zélande, aujourd’hui. Le chant de Tauriki résonne dans le grondement de cette mer qu’il aime et déteste à la fois, dans la musique qu’il tire de la guitare héritée de son père. Le jeune homme fuit sur l’autre île, au nord […] Arama, son petit frère qu’il a abandonné dans un foyer hostile, est celui dont on n’attend rien. »

Comme vous le voyez, peu d’auteurs très connus, parfois des premiers romans, et des textes qui commencent à faire parler d’eux, et vont continuer, je l’espère.
Alors ce ne seront peut-être pas ceux que l’on verra partout, et je peux me tromper, et avoir sélectionné des romans sans grande saveur, mais c’est mon choix !
Et vous, avez-vous repéré des romans qui vous semblent sortir des sentiers battus ?

Philip Roth, L’écrivain des ombres

« Le matin où le journal était apparu aux éventaires, j’avais bien dû lire cinquante fois les paragraphes consacrés à « N. Zuckerman ». Je m’étais efforcé de m’atteler à ma machine pour les six heures de travail que je m’imposais, mais sans résultat ; je reprenais la revue et contemplais ma photo toutes les cinq minutes. Je ne sais pas trop quelles révélations j’attendais de cet article – l’orientation de mon avenir, sans doute, les titres de mes dix premiers livres – mais je me souviens que cette photographie d’un jeune écrivain pénétré et sérieux jouant si doucement avec un petit chat et vivant, était-il précisé, dans un vieil immeuble sans ascenseur de quatre étages au Village avec une jeune ballerine, risquait d’inspirer à un certain nombre de femmes grisantes l’envie de prendre la place de celle-ci. »

Je trouve cet extrait tellement parlant que je me demande pourquoi vous en dire plus. Il s’agit d’un jeune auteur, Nathan Zuckerman, commençant tout juste à être connu, qui est convié à rendre visite au maître E.I. Lonoff, auteur prestigieux vivant reclus avec son épouse dans les collines du Massachusetts. Amy Bellette, une jeune élève de l’écrivain qui, à ce moment-là, est aussi son archiviste et sa secrétaire, se trouve présente aussi. L’histoire se déroule sur une soirée et une nuit, riches en affrontements entre les protagonistes, dont certains que Nathan épie d’une manière tout à fait éhontée. Le jeune auteur y découvre bien des aspects de son hôte ainsi que de son épouse et de la jeune archiviste, ce qui donne lieu à une histoire dans l’histoire, et il réfléchit également sur ses propres tourments, sa relation avec son père en particulier.
Je connais peu le Philip Roth des premiers romans, et je rencontre même pour la première fois Nathan Zuckerman, jeune écrivain et double de l’auteur. J’ai mis un petit temps pour m’adapter aux longues phrases, et j’imagine très bien qu’à l’époque déjà, Philip Roth ne se souciait pas d’accorder au lecteur des facilités à entrer dans le texte. Une fois bien installé dedans, c’est un roman qui surprend autant qu’il se savoure : des phrases longues, oui, mais pas un mot de trop !
Les lecteurs sont très certainement plus à même d’apprécier L’écrivain des ombres en connaissant déjà l’auteur, puisque s’y trouvent des thèmes qu’il reprendra et développera ensuite comme l’imposture, la sexualité ou la judéité, et déjà une forme de dérision très réjouissante. Une forte personnalité est présente dans le ton comme dans la forme, et c’est encore et toujours un grand plaisir de lecture que je compte bien poursuivre avec Zuckerman enchaîné.

L’écrivain des ombres de Philip Roth, (The ghost writer, 1979), éditions Gallimard, 1981, traduction de Henri Robillot, 185 pages.

Un autre avis chez Yueyin.

Barlen Pyamootoo, Whitman

whitman« Avant toute chose, se dit-il en reprenant le fil de ses idées, ce que son père lui a appris, c’est de dire avec tes propres mots ce que tu penses au fond, même quand personne ne t’écoute vraiment, et c’est tant mieux si tu finis par te contredire, le monde te semblera alors plus vaste et plus varié que tu ne l’imaginais. »
Brooklyn, 1862, le poète Walt Whitman lit dans un quotidien le nom de son frère George parmi les blessés de la bataille de Fredericksburg. Il décide de se rendre à son chevet, tout en craignant le pire, et au terme d’un périple en train et en bateau, il parcourt les hôpitaux de Washington à la recherche de son frère cadet. Ses connaissances d’infirmier et sa grande empathie pour les souffrances humaines l’incitent à proposer ses services, tout en continuant à chercher George.
Sur un sujet ténu, Barlen Pyamootoo, auteur mauricien, et certainement grand admirateur du poète américain, conduit un très beau récit qui doit reposer autant sur les écrits de Whitman que sur sa propre imagination. L’important n’est pas de savoir ce qu’il a créé de toutes pièces, mais de s’immerger avec lui totalement dans l’époque et les lieux visités, de partir avec Walt Whitman à la recherche de son frère et de son inspiration perdue.

« C’est qu’ils sont généralement taiseux, ceux qui reviennent de la guerre. C’est comme revenir de l’enfer après y avoir enterré ses rêves d’innocence et appris sur soi-même des secrets qu’on ne dévoilera jamais. Et ça donne une bande de gosses désemparés dans un monde devenu trop vieux pour eux. »

Il y a des livres dont on parle partout, et les autres, ceux qui se font discrets, et qui restent à l’ombre, mais pourtant quel dommage, lorsque ce sont des petites merveilles comme celle-ci ! Il est sorti au printemps dernier, et peut-être le moment était-il mal choisi, car si Dominique n’avait pas écrit un billet très tentateur sur ce court roman, il me serait sans doute resté inconnu. Le style un peu déroutant au début, original, sobre et poétique, s’accorde pleinement au sujet. Même les voyageurs d’un train de New York à Philadelphie semblent être des poètes ! Cette très belle écriture m’a rappelé Ali Zamir et Dérangé que je suis.
Et puis, il y a le personnage principal, un homme profondément bon, plein d’humanité, et pour qui nul n’est inférieur ou négligeable… Il semble déteindre sur son entourage, et les gens qu’il croise participent de cette humanité. Inutile de dire que cela fait du bien, ce genre de personnage. Toutefois, les réalités de la guerre de Sécession, les bruits, les cris et les odeurs ne sont pas absents du roman, ni bien sûr les paysages qui inspiraient auparavant le poète.
Le sujet (le poète, la guerre et la création) m’a donné envie de lire ce roman, mais je n’en resterai pas là avec cet auteur !

Whitman, de Barlen Pyamootoo, éditions de l’Olivier , mai 2019, 160 pages.

Lire le monde : l’île Maurice
Lire-le-monde

Alain Kokor, L’ours est un écrivain comme les autres

oursestunecrivain« La machine est lancée, « Désir et destinée » va faire un énorme carton. Tous les journalistes que j’ai eus veulent absolument faire un papier.
– Ils ont lu le livre ?
– Le livre ? Ils ont lu mon communiqué de presse ! »
Une petite BD pour commencer l’année. Comme le texte guide souvent mes choix de bandes dessinées, c’est l’adaptation d’un roman qui a eu ma faveur. Celui de l’américain William Kotzwinkle, L’ours est un écrivain comme les autres. J’avais quelques velléités de le lire, voilà une occasion toute trouvée de plonger dans cette histoire.
L’originalité est de mise, pour ne pas dire la loufoquerie. Arthur Bramhall est un écrivain qui n’a pas de chance. Le manuscrit à peine achevé de son roman, qu’il sent plein de promesses, un futur best-seller, disparaît en fumée dans l’incendie de son chalet. Il le réécrit, et l’enterre à l’abri au pied d’un arbre. C’est sans compter sur la voracité d’un ours qui s’imagine avoir trouvé une cachette de miel ou autre délice.
Comme cet ours ne manque pas d’opportunisme, il décide de l’échanger contre de la nourriture, et sous le nom de Dan Flakes, va commencer une belle carrière d’auteur à succès. Pendant ce temps, Arthur Bramhall est au désespoir…

« Pourriez-vous dire à ce monsieur qu’on en se roule pas par terre à l’heure du déjeuner ? »
Il faut accepter le postulat de départ de cet ours lecteur, mais s’exprimant le plus souvent à la manière d’un ours, pour qui se rouler par terre est un signe de satisfaction. Et aussi le fait que personne ne semble « voir » un ours ! Ensuite, si j’ai plongé facilement dans cette histoire délirante à souhait, je n’ai pas complètement adhéré au dessin, notamment le graphisme des humains, alors que les paysages, forestiers et urbains, m’ont beaucoup plu. Mais je reconnais volontiers que mes goûts en matière de bande dessinée sont cantonnés à des traits assez classiques.
L’histoire de cet ours qui découvre le monde de l’édition est réjouissante, elle permet à l’auteur de critiquer ouvertement et avec beaucoup d’humour ce microcosme, et plus généralement, une certaine élite de la culture. Même si de temps à autres j’avais l’impression qu’une subtilité, nichée quelque part entre le texte et le dessin, m’échappait, j’ai passé un bon moment.
ours_est_un_ecrivain_pl1.jpgVoilà donc un billet qui marque un retour progressif, à moins qu’il ne soit provisoire, des chroniques de lecture (deux autres sont à suivre). J’en profite pour souhaiter aux curieux qui passent par ici une très bonne année 2020, et de belles découvertes littéraires ou culturelles.

L’ours est un écrivain comme les autres, de Alain Kokor (Futuropolis, octobre2019), librement adapté de The bear went over the mountain de William Kotzwinkle (1996, Cambourakis, 2014), sur une traduction de Nathalie Bru, 128 pages. Repéré chez Brize.

 

Percival Everett, Effacement

effacement« La vérité, la rude vérité est que la race est un sujet auquel je ne pense presque jamais. Et quand, à un époque, j’y ai pensé beaucoup, c’est parce que je me sentais coupable de ne pas y penser. Je ne crois pas à la race. Je crois qu’il y a des gens prêts à me descendre, me pendre, me rouler, me faire obstacle, parce que eux croient à la race, à cause de ma peau noire, de mes cheveux frisés, de mon nez épaté et de mes ancêtres esclaves. »
J’avais lu il y a quelques années Désert américain, une comédie plutôt originale et n’épargnant pas grand monde parmi les spécimens qui composent la société américaine, et j’étais partante pour lire un autre roman de l’auteur. Ne me demandez pas pourquoi j’ai attendu aussi longtemps pour le faire, je n’ai pas d’explication à cela ! En tout cas, le mois afro-américain propose une occasion parfaite.
Percival Everett est diplômé de littérature et de philosophie et enseignant. Il a publié des recueils de nouvelles, des romans où il actualise les mythes grecs anciens. Effacement a été son premier roman traduit en France, suivi par plusieurs autres, toujours chez Actes Sud.
Le personnage principal de ce roman se nomme Thelonious Monk Ellison, plus communément Monk. Écrivain en panne d’inspiration, il revient en visite dans sa ville natale, revoit sa mère atteinte d’Alzheimer, sa sœur médecin comme son frère d’ailleurs. Il est un peu perturbant au début de se trouver face à un texte aux allures classiques de roman américain avec pour personnage principal un auteur, et en fond une famille éclatée, et des ressentiments larvés entre ses membres. Mais cela ne dure pas longtemps !
Le roman se présente comme un journal intime, mais destiné à la postérité, de Monk. Cette contradiction n’est qu’une parmi d’autres d’un personnage peu commun. Ce personnage créé par Percival Everett possède une manière surprenante d’insérer dans son journal des intermèdes sur la menuiserie ou la pêche, ses passions, ainsi que le contenu carrément hermétique d’une conférence sur le nouveau roman ou des idées de roman qu’il s’empresse de noter en les intercalant dans son histoire.

« J’introduisis une page dans la vieille machine à écrire de mon père. J’écrivis ce roman, un livre que je ne pourrais jamais signer de mon nom : »
Mais le roman constitue surtout une charge féroce, et souvent drôle, contre le milieu américain de l’édition. Tout commence par le bruit, le buzz dirait-on, autour d’un roman écrit par une afro-américaine, qui fait la une des magazines et se trouve en tête des ventes. Monk est offusqué du succès de « Not’vie à nous dans le ghetto » et décide que lui aussi serait capable d’écrire un tel roman, qui de plus, lui serait bien utile pour subvenir aux besoins de sa mère vieillissante et à ses besoins propres… Et Monk passe à l’acte. En découlent des péripéties en cascade parfois dramatiques, parfois réjouissantes.
Tout cela fonctionne très bien, et même si la forme est parfois déroutante, le tout tient bien la route, et montre l’étendue de la culture et de l’humour de l’auteur. Bon, il me faut avouer que les 80 pages, insérées dans le roman, de caricature de roman à succès dans un style parlé afro-américain des cités, j’ai trouvé ça un poil trop long. J’ai pensé un moment que c’était un peu se payer la tête du lecteur, mais il est bien évident que c’est parfaitement volontaire, et assez indispensable à la perfection de cette satire.

Effacement de Percival Everett (Erasure, 2001) éditions Actes Sud (2004), traduit par Anne-Laure Tissut, 364 pages en poche.

Gagné chez Valentyne, (merci Valentyne !), ce roman entre parfaitement dans le challenge d’Enna, et aussi dans l’Objectif PAL puisqu’il m’attendait depuis plus de six mois.
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François-Henri Désérable, Un certain Mr Piekielny

uncertainmrpiekielnyRentrée littéraire 2017 (17)
« Je ne sais pas si je crois en Dieu ou au hasard- et qu’est-ce que le hasard, sinon le Dieu des incroyants ? »
J’accumule en ce moment sur mon bureau une pile impressionnante de livres à chroniquer, qui ne fait que croître, et encore, le roman dont je vous parle aujourd’hui est déjà reparti à la bibliothèque. J’avais noté des citations, et j’attendais la rencontre organisée par la Fête du Livre de Bron pour en parler. Voilà qui est fait, et c’est vraiment tout aussi délicieux d’écouter François-Henri Désérable que de le lire ! De digressions en anecdotes bien rodées, qu’il récite la première strophe de La prose du Transsibérien ou qu’il explique ce qui fait de lui le spécialiste français du rap polonais, il a tenu la salle en haleine ses lecteurs assidus, ou les autres qui ne le connaissaient pas du tout (mention spéciale à la dame qui venait écouter « Nicolas euh… Désidérata ou quelque chose comme ça, qui a écrit sur Romain Gary… »).

« Gary écrit le nom de Piekielny sur la page. Le fait-il naître ? Renaître ? Jaillir du tréfonds de sa mémoire ? Ou bien cela vient-il de plus loin, de l’imaginaire se déployant par miracle pour assujettir le réel ? Je ne sais pas. Il est tout-puissant. Il écrit. Il ne pense qu’à cela. Écrire. Tenir le monde en vingt-six lettres et le faire ployer sous sa loi. »
Comment écrire un roman basé sur trois pages d’un autre roman, fut-il culte, adoré, lu et relu ? Comment le plus grand des hasards, à savoir un mariage, un avion complet, un vol de portefeuille, a pu conduire l’auteur dans les rues de Vilnius alors qu’il se rendait à Minsk ? Comment une plaque apposée au n°16 de la rue Grande-Poluhanka, et évoquant Romain Gary, le futur auteur de La promesse de l’aube, lui a fait se demander s’il restait des gens ayant connu, non l’auteur, mais son voisin alors qu’il avait sept ou huit ans, un petit homme à l’allure de souris et à la barbiche roussie par le tabac, nommé Mr Piekielny, et dont le nom signifiait « infernal » en polonais ? Tout cela a-t-il vraiment eu, ou l’auteur a-t-il beaucoup d’imagination ?

« Mais alors, ce M. Piekielny, avec sa boîte de rahat-loukoums, sa barbiche roussie par le tabac, sa pathétique requête, n’aurait donc existé que dans l’esprit de Gary ?
Où finit la vérité ? Où commence le mensonge ? »
Certains critiques (je ne citerai personne, mais j’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’un critique du Figaro) ont trouvé que l’auteur parlait beaucoup trop de lui-même dans ce roman, mais c’est aussi ce qui fait son charme, immense, avec son très amour de la littérature, son penchant pour les citations, son auto-dérision, son goût pour la porosité entre fiction et réalité, qui imprègne particulièrement ce roman.
La construction du texte et l’écriture sont pleines d’une grande liberté, tout en étant rigoureuses, car il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit d’une enquête visant à retrouver des traces de Mr Piekielny, et donnent lieu à des passages particulièrement réjouissants, et d’autres, car il ne pouvait pas passer sous silence le destin des juifs de Vilnius, beaucoup plus graves. J’ai noté beaucoup de paragraphes et de citations que je ne retransmets pas toutes, car il faut vous laisser le plaisir de la découverte. Je suis conquise et continuerai sans doute par Évariste en attendant le prochain roman sur lequel travaille François-Henri Désérable, sur Ernesto Che Guevara.
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Un certain Mr Piekielny de François-Henri Désérable, éditions Gallimard (août 2017), 272 pages.

Delphine-Olympe et Eva sont séduites, Papillon et Cathulu un peu moins.
Sur la photo, François-Henri Désérable est (très bien) interviewé par Christine Ferniot.

 

Paul Auster, 4321

4321« Le temps se déplaçait dans deux directions parce que chaque pas dans l’avenir emportait avec lui un souvenir du passé, […] »
Je suis une fan, une inconditionnelle de Paul Auster depuis pas mal d’années, et à part un ou deux, j’ai lu bon nombre de ses romans, et quel que soit le chemin qu’il prenne, je suis toujours prête à le suivre.
À propos de chemins, tiens, voici l’histoire d’Archie Ferguson. Né en 1947, il connaît l’histoire de son grand-père arrivé en Amérique le premier jour du vingtième siècle et mort assassiné en 1923. Archie habite la banlieue de New York, ses parents Stanley et Rose sont respectivement vendeur de meubles et photographe. Mais certains faits diffèrent selon les chapitres, selon les choix que font les parents de Ferguson, puis les choix qu’Archie fait lui-même, lorsqu’il grandit. Il y a aussi le hasard, la chance ou la malchance, appelons comme ça le fait de se trouver au bon ou au mauvais endroit au mauvais moment.


« … et tout en écoutant l’émotion grandissante dans la voix du pasteur, la répétition martelée de ce mot, rêve, il se demanda comment deux êtres aussi mal assortis avaient pu se marier et rester mariés pendant tant d’années et comment lui-même avait pu naître d’un couple comme celui que formaient Rose Adler et Stanley Ferguson, et comme c’était étrange, profondément étrange d’être vivant. »
Ils sont donc quatre, quatre fois le même personnage, mais les choses qu’ils vivent sont différentes, leur moi intime, leur moi familial et leur moi social interagissent différemment et prennent des chemins variés qui ont toutefois des constantes : Archie aime toujours le baseball et le basket, il a toujours envie d’écrire, il tombe presque toujours amoureux de la même fille.
Lorsque, dans la vie, on choisit un chemin plutôt qu’un autre, on imagine parfois ce qui se serait passé si on avait pris l’autre, cela peut aller du choix de la caisse au supermarché à des choix de vie bien plus importants. Pourtant, cet autre choix, ce qui serait alors arrivé, cela reste à jamais inconnu, et c’est donc ce qu’explore Paul Auster avec un personnage qui lui ressemble un peu, né la même année, étudiant à la même époque… Aucune facette n’est oubliée, des relations familiales à la vie scolaire, de l’écriture à la sexualité, de l’engagement politique à l’amitié.

« Ces histoires étaient-elles vraies ? Était-ce important qu’elles le soient ? »
Si j’ai aimé ? Oui, bien sûr, même si les mille et quelques pages, pas trop lourdes grâce à ma liseuse, ne sont pas dépourvues de certaines longueurs. Le style de Paul Auster a carrément changé pour ce roman, il part dans de longues phrases portées par un souffle inédit, par une sorte de poussée de vie qui est franchement emballante !
Archie Ferguson, dans ses quatre versions, est un personnage attachant, que le lecteur suit de ses premiers souvenirs conscients, aux environs de quatre ans, jusqu’à la fin de ses études. Au départ, Paul Auster pensait aller jusqu’à l’âge mûr de son héros, et puis il s’est laissé emporter par les aléas de l’enfance et de la jeunesse de Ferguson, l’imagination s’y mêlant à ses propres souvenirs…
Si vous vous demandez si ce formidable pavé est pour vous, je dirais que ce n’est pas par celui-ci qu’il faut commencer, mais si vous appréciez déjà l’auteur, le roman vous tiendra en haleine sans difficulté, à condition d’avoir un peu de temps devant soi, et ce, jusqu’à la conclusion qui, comme le cours du récit d’ailleurs, possède son lot de surprises.
Au final, ce roman foisonnant et intelligent n’a rien d’un exercice de style, mais plutôt d’une somme de réflexions, dans un style accessible, sur les détours que prend la vie.

4321 de Paul Auster, (2017) éditions Actes Sud (janvier 2018) traduction de Gérard Meudal, 1024 pages

Les avis de Papillon et Valérie

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Dix ans déjà ! +concours

Oui, cela me semble incroyable à moi aussi, cela fait dix ans que ce blog existe, même si certains le connaissent depuis moins longtemps et si les archives ne remontent qu’à 2012, puisque avant cette date, il était sur une autre plate-forme et que je n’ai pas rapatrié les billets.
C’était en janvier 2008, je cherchais un endroit où partager mes lectures et j’ai découvert Babelio et en même temps, que certaines lectrices prolongeaient leurs avis sur des blogs. Désolée si je ne me souviens plus précisément des blogs m’ont mis ainsi sur les rails, peut-être n’existent-ils plus ?

PoliceLunaire_700x400(dessin de Tom Gauld, Police lunaire, 2017)

En dix ans, ce monde alors assez nouveau a beaucoup changé, parfois en mieux, parfois non… Les swaps ont disparu sans que j’y ai jamais participé, les défis en tous genres continuent, des blogs apparaissent que je ne peux tous suivre, d’autres se ferment, malheureusement, ou réapparaissent, et ça, c’est sympa !
De nombreuses affinités se sont crées autour de lectures, de genres, d’auteurs favoris. J’ai surtout apprécié les rencontres lors de festivals et de fêtes du livre, ou autour d’un café, à Lyon ou à Paris. Si je n’oublie personne, j’ai croisé et eu le grand plaisir d’échanger quelques mots, ou de discuter plus longuement, avec
Aifelle, Choco, Marilyne, Sandrine, Anne, Mior, Séverine, Jérôme, Noukette, Malice, Keisha, Karine, Delphine, Papillon, Brize, Tamara
… et aussi de rencontrer de nombreux auteurs qui ne se souviendront pas de moi, car je ne me résous jamais à leur annoncer de but en blanc que j’écris des avis sur mes lectures.

Et les livres dans tout ça ? J’ai sans doute découvert grâce aux blogs de nombreux livres que je n’aurais jamais lu sans eux, c’est incontestable. Parmi ceux-ci, je me suis amusée à retenir une lecture marquante par année, et donc voici les préférés parmi les préférés :
Capture d’écran 2018-01-26 à 09.01.13.png2008 : le temps où nous chantions de Richard Powers, 2009 : Garden of love de Marcus Malte, 2010 : D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère, 2011 : Cent ans d’Herbjorg Wassmo, 2012 : D’acier de Silvia Avallone, 2013 : Némésis de Philip Roth, 2014 : Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, 2015 : Plus haut que la mer de Francesca Melandri, 2016 : Le garçon de Marcus Malte, 2017 : Farallon Island d’Abby Geni

Pour finir, et vous remercier de vos nombreux passages et commentaires, je vous propose de gagner des livres ! Trois gagnants seront tirés au sort parmi ceux qui répondront en commentaire à la question :
Quel(s) livre(s) vous tenterai(en)t parmi ceux qui sont photographiés ici ?
Vous avez jusqu’au 3 février à minuit pour répondre. Tirage au sort le 4 ou le 5 février.
Et voici les gagnantes :
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Edyta, Claudine Le Bagousse et Valentyne : félicitations à toutes les trois, j’attends vos adresses postales !
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Tom Gauld, En cuisine avec Kafka

« A lire, quand j’aurai plus de temps »
Vous avez certainement vu passer cette image de bibliothèque colorée et légendée, qui a sans doute quelques affinités avec vos propres étagères…
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Il s’agit d’un « strip » (on dit bien comme ça ?) de Tom Gauld, qui les a fait paraître d’abord dans le Guardian, ou encore dans le New Yorker ou le New York Times, ainsi que dans le Monde pour quelques planches. La cuisine de Kafka dont il est question est donc une cuisine littéraire, et elle possède tous les ingrédients pour réjouir les fans d’édition ! Les planches imaginées et mises en scène par Tom Gauld sont savoureuses : de la simulation de livres d’occasion sur liseuse (avec taches de café, effluves de vieux livres, marque-pages d’ancien lecteur) aux tendances du moment en matière de rentrée littéraire, du marketing aux cocktails destinés aux auteurs, tout y passe, et tout est à picorer ou à dévorer sans retenue, au choix.
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L’auteur joue souvent sur les anachronismes, sur la technologie moderne opposée aux vieux livres, sur le goût des lecteurs pour certains genres bien spécifiques comme la dystopie, la fantasy, le roman victorien, il fréquente autant les foires du livre que les ateliers de moines copistes ou les bibliothèques du futur. Le trait, simple, est toujours parlant, la couleur bien utilisée, et surtout, les traits d’esprit et l’humour font mouche à chaque page.
Le monde de l’édition, ainsi observé par un petit bout de la lorgnette ou l’autre, s’avère tout à fait divertissant, et j’ai passé un très bon moment à la lecture de ce petit volume, qui, cerise sur le cake, est tout aussi plaisant à relire qu’à lire !


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Repéré chez Caroline et ailleurs, me semblait-il, mais je n’ai pas retrouvé où…

En cuisine avec Kafka (Baking with Kafka, 2017) de Tom Gauld, éditions 2024 (octobre 2017), traduction Eric Fontaine, 160 pages.
A noter, de Tom Gauld également, le court mais charmant Police lunaire, à lire en janvier sur le site SNCF e-livre.

Jaume Cabré, Voyage d’hiver

voyagedhiver« Mais le destin est ainsi : il ne raconte pas toute l’histoire, seulement le fragment qui lui convient et, afin de vous induire en erreur, il cache le reste avec un petit rire équivoque. »
J’ai enfin lu un livre de Jaume Cabré ! Mais pas le tant vanté et tant admiré Confiteor, que je crains tellement qu’il m’attend depuis presque deux ans ! Non, j’ai trouvé un recueil de nouvelles du grand auteur catalan sous une couverture qui ne pouvait que me faire de l’œil, et j’ai bien fait de me laisser tenter.
Voyage d’hiver est composé de quatorze nouvelles dont l’auteur a écrit plusieurs versions sur presque vingt ans, versions dont il dit dans la postface qu’il n’était pas vraiment satisfait jusqu’à ce qu’il leur trouve des correspondances, des connivences, des thèmes communs. La version définitive met donc légèrement l’accent sur ces coïncidences, et c’est un vrai plaisir de lecture !

« Promets-moi que… dans vingt-cinq ans -il regarda sa montre-, le 13 décembre à midi… nous nous retrouverons devant le tombeau de Schubert. »

Quatorze nouvelles qui m’ont toutes séduites à leur manière, « L’espoir entre les mains » a presque réussi à me faire pleurer avec son histoire de prisonnier qui attend des lettres de sa fille, le formidable « Deux minutes » rappelle un album pour enfant où tout s’enchaîne et pourtant fait appel à l’intelligence du lecteur avec sa fausse simplicité. Le Voyage d’hiver de Schubert revient à plusieurs reprises dans les nouvelles, ainsi qu’un tableau de Rembrandt, comme autant de clins d’oeil, mais nul besoin d’être un fin connaisseur en art ou en musique pour apprécier.

« Après cette expérience sensationnelle, j’ai parcouru tous les musées d’Oslo à la recherche d’autres non-tableaux. J’en ai trouvé trois ou quatre qui m’ont rendu très heureux. »
Ce sont des nouvelles à chute, ce qui est un peu à l’écart des modes, mais fonctionne bien quand l’écriture est à la hauteur. Drôles, émouvantes ou machiavéliques, ces nouvelles laissent une grande place à la musique, à la littérature et à l’art, et sondent les profondeurs de l’âme humaine en quête du mal ou de la bonté qui s’y cachent. Elles s’enchaînent en changeant de lieux et d’époques, mais sans égarer le lecteur. Bref, j’ai adoré ce recueil, et maintenant, je pense pouvoir profiter des longues soirées d’hiver pour m’attaquer enfin à Confiteor !

Voyage d’hiver de Jaume Cabré, (Viaje de invierno, 2014) éditions Actes sud (février 2017) traduit du catalan par Edmond Raillard, 304 pages.

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