littérature Amérique du Nord·premier roman·projet 50 états·rentrée automne 2016

Virginia Reeves, Un travail comme un autre

untravailcommeunautre« On perd déjà tant de courant en l’acheminant : ce qu’on prendra n’est rien en comparaison. C’est une goutte d’eau dans un lac, ça ne manquera à personne. »
La force du roman de Virginia Reeves tient tout d’abord à la singularité du sujet : Roscoe T. Martin, un homme passionné par la force nouvelle de l’électricité, vient s’installer dans les années 20 dans une région rurale de l’Alabama où les fermes sont encore éclairées au pétrole, et où tout le travail se fait à la main. Pour réduire le travail de son ouvrier agricole et de son épouse, il imagine détourner quelques kilowatts des lignes d’Alabama Power, opération aussi risquée qu’illégale. Ses connaissances en électricité lui permettent de réussir, mais un ouvrier de la compagnie meurt quelques temps plus tard au pied de son transformateur.

Il avait ses propres souvenirs, sa compréhension des événements, puis il y avait le récit hostile et biaisé du procureur, et ensuite la version des journaux, limitée aux minutes les plus sensationnelles.
La suite du roman alterne entre la prison où Roscoe purge une longue peine et le retour sur les événements qui l’y ont mené, sur le procès, sur sa vie de couple compliquée, sur sa relation avec Wilson, l’ouvrier agricole de couleur. Les tensions raciales ne sont pas absentes du roman, mais sont traitées d’un point de vue pas exactement habituel.

Si les trois hommes assis derrière la grande table de chêne m’accordent une remise de peine, j’irai voir l’océan. J’en suis sûr. Je me trouverai un phare comme celui-là et j’en deviendrai le gardien, alors j’allumerai ma lanterne dans l’obscurité pour tenir les navires loin du péril.
Je ne m’attendais pas en ouvrant le roman à voir une grand partie des pages se passer entre les murs d’une prison, mais cet aspect ne m’a pas rebutée. La langue utilisée par l’auteure, et très bien rendue par la traduction, est sobre et précise, avec de belles échappées lyriques, et s’accorde bien avec l’époque qu’elle décrit. Les trois parties, la troisième venant renouer les deux premières qui alternaient, abordent avec précision et empathie à la fois, des aspects de l’affaire qui a bouleversé la vie de Roscoe.
Encore un roman découvert grâce au festival America qui était décidément très riche cette année.

 

Virginia Reeves, Un travail comme un autre (Work like any other) éditions Stock (2016) traduit par Carine Chichereau, 326 pages

Lu aussi par Ariane, Cathulu, Sandrine.
50 états, 50 romans, en Alabama
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littérature Amérique du Nord·premier roman·projet 50 états

S.E. Hinton, Outsiders

outsiders« Lorsque j’émergeais de la salle obscure dans le grand soleil, je n’avais que deux choses en tête : Paul Newman et la marche qui m’attendait pour rentrer chez moi. »
Ainsi commence le roman imaginé par une jeune fille de seize ans en 1967. Elle se met dans la peau, dans la tête, dans les mots d’un jeune de quatorze ans de Tulsa, en Oklahoma. Ponyboy Curtis vit avec ses deux frères dans un quartier déshérité, appartient au clan des « Greasers » qui s’opposent régulièrement aux « Socs », les petits bourgeois en voitures décapotables et polos bien repassés. Leur culture commune est la bagarre, les codes de la rue, le cinéma en plein air, l’alcool et les cigarettes. La mort d’un de ces jeunes va bouleverser la vie de Ponyboy, et l’obliger à prendre la fuite.

« Seize ans dans les rues : tu peux en apprendre, des trucs. Mais que des trucs moches, pas ceux que tu as envie de savoir. Seize ans dans les rues : tu peux en voir, des choses. Mais que des choses pourries, pas celles que tu as envie de découvrir. »
Cette citation résume bien le roman. Mais ce « West side story » de l’Oklahoma va bien au-delà du portrait, très réussi au demeurant, d’une génération cabossée. Car la jeune auteure, finement, ne caricature pas les garçons et les filles des deux clans rivaux. D’un côté comme de l’autre, certains diffèrent un peu des autres, essayent de s’en sortir, de voir plus loin que leurs petites guerres, de prendre conscience que tout cela finira mal. Ce roman est aussi celui du rôle de la littérature qui sauve, de la solidarité, de l’amour, de la mort, de la rédemption peut-être…

 

« J’adorais la campagne. Je rêvais d’être en dehors des villes, loin de l’agitation. Mon seul souhait était d’être allongé sur le dos, sous un arbre, et de lire un bouquin ou de faire un dessin, sans craindre d’être attaqué, ni d’être obligé de porter un couteau […] »
Je ne sais plus trop pourquoi j’ai choisi ce roman, puisque le choix d’un narrateur adolescent, je trouve toujours cela un peu risqué. Bien souvent, je ne reste pas intéressée très longtemps, ça semble un peu fabriqué. Cette fois, j’y ai trouvé un accent de véracité, et malgré le vieil exemplaire tout jaune et délabré que j’avais sous la main, j’ai dévoré le roman ! Quelques phrases sonnent de manière un peu naïve, parfois, mais cela reste assez marginal pour ne pas s’y arrêter. Je me suis dit qu’on devrait en faire un film, de cette formidable histoire, mais il existe déjà : Outsiders a été tourné par Francis Ford Coppola avec Matt Dillon, Patrick Swayze, Tom Cruise… Je pense toutefois que je resterai sur les images venues à la lecture !


Outsiders de Susan Eloïse Hinton. (The outsiders, 1967) édition : Livre de Poche (1984) traduction de Marie-Josée Lamorlette 188 pages.

Projet 50 états, 50 romans : l’Oklahoma.
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littérature îles britanniques·policier·projet 50 états·rentrée hiver 2017

Ray Celestin, Mascarade

mascaradeIl se passait vraiment un truc inédit à Chicago et Louis fit un grand sourire en songeant à la singulière beauté de cet événement.
C’est tout d’abord un plaisir de retrouver les personnages de Carnaval. La fin du roman précédent était assez ouverte, et je savais que la jeune détective Ida Davies partait pour Chicago. Ce sont donc les deux détectives, Ida et Michael, ainsi que notre jazzman favori, Louis Armstrong himself, qui vivent, une décennie plus tard, en 1928, à Chicago.

Il y eut une espèce d’explosion, puis un torrent de whisky jaillit par les fenêtres et se déversa comme une cascade devant le bâtiment. Des milliers de litres giclèrent des orifices de la maison et de mirent à dégouliner pour former un lac qui ne tarda pas à engorger le caniveau et les bouches d’égout.
C’est la pleine époque de la prohibition. Al Capone règne sur le trafic d’alcool et gare à qui ose s’immiscer dans ses affaires ou lui faire de la concurrence !
Le début de la modernité, des premières automobiles, la grande époque des clubs de jazz va aussi avec une grande pauvreté, des discriminations moins marquées que dans le sud, mais réelles, des emplois physiques éreintants, notamment aux abattoirs, et un omniprésence du crime organisé.


Il observa la rue qui menait à l’Hôtel Métropole. C’était un bâtiment de sept étages, avec des fenêtres en saillie qui émaillaient la façade jusqu’en haut, ce qui donnait l’impression de tourelles à moitié incrustées dans la brique, comme si l’immeuble était en train de se transformer en château.
Une femme de haute bourgeoisie vient demander à Ida et Michael d’enquêter sur la disparition de sa fille et de son fiancé. En même temps, un homme est trouvé mort et mutilé dans une ruelle.
D’autres personnages vont mener des enquêtes à leur manière, un photographe qui se rêvait policier, et un type hanté par son passé qui revient pourtant à Chicago où tout lui rappelle ses malheurs. Les différentes affaires vont, on le pressent tout de suite, se croiser, mais Ray Celestin n’est pas un auteur qui traite à la va-vite la psychologie pour se précipiter dans les scènes d’action. Elles existent, certes, mais il prend le temps d’installer les personnages, de créer une atmosphère, de décrire les lieux, et cette fois encore, comme à La Nouvelle-Orléans en 1918, l’effet est magistral, on s’y croirait vraiment. Pour moi, ce roman est aussi réussi que Un pays à l’aube de Dennis Lehane, et ce n’est pas un mince compliment !
L’auteur s’est donné un projet des plus ambitieux, qu’il explique à la fin de Mascarade : écrire un cycle de quatre romans, sur l’histoire du jazz et la mafia, en changeant à chaque fois de décennie, de ville, de saison, de condition météorologique, et même en y associant un thème musical ! Le suivant sera en automne… à New York, bien entendu, et je me réjouis déjà de le lire.
Pour amateur de polars, certes, mais qui sont particulièrement sensibles aux aspects historiques, sociaux et géographiques.

 

L’atmosphère s’était alourdie, entre les hurlements perçants des animaux, l’odeur écœurante du sang et du fumier et les odeurs encore plus violentes de désinfectant et de combustion d’essence. Et au milieu de cette puanteur infernale, des excréments et de ce carnage industriel, Jacob remarqua quelque chose d’étrange : des touristes. Il y avait des groupes que des guides encadraient comme s’ils visitaient un studio hollywoodien.
Les lieux du roman : les grands hôtels de Chicago, là où Al Capone se retranchait pour plus de sécurité, les clubs de jazz, les ruelles sordides, les quartiers pauvres. Tout comme dans Carnaval où l’on découvrait les multiples aspects de la Nouvelle-Orléans en 1918, on visite cette fois le Chicago des années 20… Je vous propose quelques images aussi, pour vous mettre dans l’ambiance si bien restituée par l’auteur.


Ray Celestin, Mascarade (Le Cherche-midi, février 2017) Traduit de l’anglais par Jean Szlamowicz, Dead man’s blues (2016) 576 pages

Projet 50 états, 50 romans : l’Illinois

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littérature Amérique du Nord·projet 50 états

Paul Auster, Tombouctou

tombouctouLe mois américain est en cours, j’avance bien dans mes lectures, américaines ou non, mais je constate que j’ai du mal à écrire des avis, parce que je me lasse de plus en plus de prendre des notes en cours de lecture, et parce que je traîne à la rédaction des billets, qui portent sur des livres lus deux ou trois semaines auparavant… Bref, ce billet risque d’être assez court, vous voilà prévenus !
Le roman de Paul Auster déroule les pensées de Mr Bones, un brave chien bâtard, qui accompagne depuis des années son maître, Willy, sur les routes des États-Unis. Willy est sans domicile, cela ne dérange pas Mr Bones, mais l’amitié qui le lie à son maître va prendre fin, il le sent, il l’entend aux quintes de toux épuisantes qui le prennent. Willy fait une dernière étape à Baltimore où il espère retrouver son ancienne professeure de français pour lui demander deux services.
Force est de reconnaître la réussite de ce roman d’apprentissage dont le personnage principal, celui qui au travers des difficultés, accède à la maturité et à l’autonomie, est un chien…
Ce roman donne l’impression d’un exercice d’écriture plutôt que d’un livre où l’auteur a mis beaucoup de lui-même, et pourtant il ne manque pas de richesse, il peut être lu de pas mal de façons, et on peut y trouver un peu ce que l’on cherche de la vie : les choix qu’on y fait, les leçons qu’on tire des épreuves, les idéaux qui nous guident. J’ajoute que si on connaît l’univers et le style de Paul Auster, on ne peut qu’apprécier les moments où il s’écarte du récit linéaire pour changer de point de vue, de manière tout à fait originale, pour entrer dans le monde onirique du chien, ou pour faire un clin d’œil au lecteur en citant au passage « un nommé Anster ou Omster, ou quelque chose de ce genre, qui avait fini par écrire un certain nombre de livres plutôt médiocres… ».
Si ce roman ne pourra pas égaler d’autres de l’auteur new-yorkais, j’ai eu plaisir à le lire, et j’ai frémi et compati aux déboires de Mr Bones. Je le recommanderai plus aux fans de l’auteur que pour découvrir son oeuvre, toutefois.

Extrait : Quand le temps se réchauffa enfin et que les fleurs ouvrirent leurs boutons, il apprit que Willy n’était pas seulement un casanier scribouillard et un branleur professionnel. Son maître était un homme pourvu d’un cœur de chien. C’était un baladeur, un soldat de fortune prêt à tout, un bipède unique en son genre qui improvisait les règles en cours de route. Ils partirent tout simplement un beau matin de la mi-avril , se lancèrent dans le vaste monde et ne remirent plus les pieds à Brooklyn avant le jour précédant Halloween. Quel chien pourrait en demander davantage ?

L’auteur : Paul Auster est né en 1947 dans le New Jersey. Il écrit des articles pour des revues, débute les premières versions du Voyage d’Anna Blume et de Moon Palace, travaille sur un pétrolier, séjourne trois ans en France où il fait des traductions (Mallarmé, Sartre, Simenon), écrit des poèmes et des pièces de théâtre.
Son premier ouvrage majeur est une autobiographie, L’Invention de la solitude, écrit après la mort de son père. De 1986 à 1994, il publie des romans comme La trilogie new-yorkaise, Moon Palace et Léviathan. Paul Auster écrit des scénarios de films et tourne Lulu on the Bridge en 1997.
Il écrit ensuite Tombouctou (1999), Le Livre des illusions, La Nuit de l’oracle et Brooklyn Follies (2005).
Marié puis séparé de l’écrivain Lydia Davis, il s’est remarié en 1981 avec une autre romancière, Siri Hustvedt.
Son dernier projet est un roman écrit en trois années, roman qui fera plus de 900 pages, «le plus volumineux de sa vie», et paraîtra aux Etats-Unis en 2017.
210 pages.
Éditions
Actes Sud (1999) Paru en poche.
Traduction : Christine Le bœuf
Titre original : Timbuktu

Les avis d’Inganmic et de Valentyne.

Lecture du mois américain, organisé sur le blog Plaisirs à cultiver.

Projet 50 romans, 50 états : le Maryland.
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deuxième chance·littérature Amérique du Nord·projet 50 états

Larry McMurtry, Duane est dépressif

duaneestdepressifLa simplicité serait désormais le facteur primordial de sa vie. Aussi loin qu’il s’en souvenait, il avait passé ses journées à patauger dans des endroits encombrés et à chercher de l’air. Sa maison, son bureau, son pick-up contenaient une surabondance d’objets.
Duane a soixante-deux ans. Mari, père et grand-père, directeur de sa propre société, cela lui fait peut-être trop de responsabilités, puisqu’il décide un beau jour, non de fuir tout cela, mais d’abandonner ce qui pour des Texans est aussi vital que l’air, son pick-up ! Il ne va plus désormais se déplacer qu’à pied, qu’elle que soit la distance à parcourir. Son épouse Karla en est persuadée, soit il veut divorcer, soit il fait une dépression. Mais rien ni personne ne vient à bout de l’obstination de Duane, qui trouve enfin le moyen de respirer et d’avancer à son rythme, de se poser des questions qu’il ne trouvait pas le temps d’aborder. Il faut dire que sa famille, très américaine, peut aussi se classer parmi les familles dysfonctionnelles. Duane trouve aussi le moyen de laisser ainsi ses enfants se prendre en charge eux-mêmes.
Voilà l’essentiel à savoir avant de se cheminer aux côtés de Duane, et de voir comment va évoluer la situation. Humour et nature writing, roman psychologique et familial forment un sympathique, quoique parfois émouvant, mélange. L’écriture fluide fait avaler facilement les 570 pages et les personnages farfelus, les rebondissements et les dialogues savoureux y sont pour beaucoup aussi. Un moment de lecture très agréable, qu’il me sera permis de poursuivre un jour ou l’autre avec Duane est amoureux !

Extrait : Babe aussi avait entendu parler du comportement étrange de Duane, mais elle avait l’impression qu’il ne fallait jamais juger trop vite dès qu’il s’agissait de Duane et Karla. On avait prédit la mort de leur mariage de nombreuses fois et tout le monde s’y mettait, mais nombre de ces oiseaux de mauvais augure étaient aujourd’hui morts et enterrés, et Duane et Karla étaient encore mariés.


L’auteur : Né au Texas en 1936, Larry McMurtry est un romancier, essayiste et scénariste américain. Son premier roman, Horseman, Pass By a reçu un excellent accueil critique et public en 1961. Plusieurs romans suivent, dont six ont été adaptés à l’écran. En 1988, Larry McMurtry a ouvert, à Archer City où il vit, l’une des plus grandes librairies indépendantes des États-Unis. Son roman Lonesome Dove a obtenu le prix Pulitzer en 1986 avant d’être adapté pour la télévision. Il a écrit le scénario de Brokeback Mountain avec Diana Ossana et ils ont remporté en 2006 l’Oscar du meilleur scénario adapté.
571 pages.
Éditeur : 10/18 (mars 2015)
Paru aux Etats-Unis en 1999.
Traduction :
Sophie Aslanides
Titre original : Duane’s depressed

 

deuxieme_chance_logoCe roman est le premier à inaugurer la catégorie « Deuxième chance » où je retrouve un auteur dont j’avais abandonné, ou pas du tout aimé, un roman, et qui cette fois, trouve grâce à mes yeux ! Je n’avais donc pas du tout accroché au Saloon des derniers mots doux, son dernier roman paru en France, et j’ai pu apprécier cette fois l’originalité et la fantaisie de l’auteur.

Repéré chez Keisha.

J’ai parcouru le Texas pour le projet 50 romans, 50 états, et j’ai participé au Mois américain de Titine.
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littérature Amérique du Nord·non fiction·projet 50 états

Alysia Abbott, Fairyland

fairylandQuand je repense à papa aujourd’hui, c’est avant tout son innocence qui me revient à l’esprit. Sa gentillesse. La douceur de ses manières. Ce n’était pas un dur…
Entre enquête et souvenirs, Fairyland est un document émouvant qu’Alysia Abbott écrit sur son père. À l’âge de deux ans, Alysia perd sa mère dans un accident de voiture, et son père, Steve Abbott, veut en assumer seul la garde. Il rejoint rapidement San Francisco et la communauté homosexuelle où il se sent mieux accepté.
En août 1974, un an après la mort de ma mère, mon père et moi franchissions en voiture le Golden Gate Bridge et pénétrions dans la ville qui allait devenir la nôtre. Les mains de mon père étaient agrippées au volant de notre Coccinelle Volkswagen, une cigarette aux lèvres. Sur la banquette arrière, il avait empilé des cartons et des valises, notre tapis oriental, ma petite chaise bleue préférée, et le moins grand de nos aquariums. […] Installée à l’avant, j’ai admiré l’immensité de l’océan qui s’étalait en contrebas. C’était la première fois que je voyais l’océan.
Alysia grandit au milieu des amis de son père, et elle décrit autant ses relations avec son père que les années 70 et 80 à San Francisco. Celui-ci écrit, de la poésie, des articles de journaux, des manifestes activistes concernant les droits des homosexuels. Mais survient le sida qui fait des ravages parmi son entourage, Steve tombe malade à son tour lorsque sa fille est ado.
Le point fort du livre est de donner la parole à Steve Abbott grâce à des passages de son journal que sa fille a retrouvé. Les souvenirs d’Alysia sont parfois en concordance, et parfois en opposition avec les paroles intimes de Steve.
L’auteure relate les faits, ne cherche pas à obtenir l’émotion par des effets d’écriture, et pourtant réussit à toucher le lecteur. Si je n’ai pas eu le coup de cœur que j’imaginais (voilà ce que c’est d’être trop imaginative !), j’ai toutefois aimé cette immersion dans un milieu et une époque que je connaissais peu, sauf par le film Harvey Milk, sur le conseiller municipal et activiste homosexuel de San Francisco. On remarque le travail d’Alysia pour faire remonter ses souvenirs, et rendre au mieux ses sentiments de petite fille, d’adolescente, puis de jeune femme. On partage les inquiétudes de son père concernant l’éducation d’un jeune enfant, ses choix qui ne sont pas toujours faciles, son angoisse par rapport à l’avenir. Ce très beau document mérite d’être connu.

Citation : Il n’était pas facile d’être un père célibataire homosexuel dans les années 1970 […], parce qu’il ne s’était pas senti libre d’être véritablement lui-même durant son enfance et son adolescence à Lincoln, dans notre Fairyland, notre féerie, il m’a élevée au moyen de frontières mouvantes


L’auteure :
Alysia Abbott est la fille unique du poète Steve Abbott. Journaliste et critique, elle vit actuellement à Cambridge, dans le Massachusetts, avec son mari et leurs deux enfants. Son livre sera adapté au cinéma par Sofia Coppola. Alysia Abbott sera présente au Festival America 2016.Logo-America
425 pages.
Éditeur : 10/18 (2016)
Paru aux Etats-Unis en 2013
Traduction : Nicolas Richard

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Repéré chez Céline, Clara et Jostein.

Projet 50 romans, 50 états : la Californie.
Et j’oubliais, c’est le mois américain !


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littérature Amérique du Nord·premier roman·projet 50 états·rentrée hiver 2016

Ellen Urbani, Landfall

couv rivireCes libellules posées sur leurs paumes, une ode à la joie, furent le dernier point de contact entre leurs corps, mains désespérément entrelacées à travers le grillage derrière le Superdome, jusqu’à ce que Rosy retire la sienne pour se fondre dans la nuit, s’élançant au-devant de sa mort dans l’espoir de les sauver toutes les deux.
Landfall commence par un premier chapitre des plus saisissants, qu’il est particulièrement dommage de raconter, même dans les grandes lignes. Je vais donc essayer de donner envie de lire ce livre sans trop en gâcher la découverte future… Vous m’en serez, je l’espère, d’autant plus reconnaissants si vous commenciez à avoir quelque peu oublié la quatrième de couverture et les avis assez nombreux qui ont suivi sa parution en mars 2016.
Ce roman a pour cadre La Nouvelle Orléans en 2005 et l’ouragan Katrina. D’un côté, une jeune fille dont la mère qui refuse contre toute sagesse de quitter sa maison menacée par la montée des eaux du lac Pontchartrain. De l’autre, quelques jours plus tard, à quelques centaines de kilomètres de là, une autre mère emmène une jeune fille du même âge porter des vêtements aux sinistrés. Les deux parcours vont se croiser, s’entrelacer, et chacune des protagonistes se révéler.
Des portraits de femmes encore jeunes et de jeunes filles, leurs filles, ainsi que les relations entre elles, en particulier à l’âge critique de l’adolescence et du début de la vie adulte, sont au centre de ce roman. J’ai admiré ce que dégage ce texte, et ai été touchée par sa justesse et son sens du détail. Ces petits détails n’altèrent pas la densité du roman, bien au contraire et donnent envie de rester encore plus longtemps entre les pages !
Malgré les drames qui le traversent, Landfall ne joue pas sur la peur de l’autre, il est parcouru de bout en bout par l’espoir et la foi en l’humanité, et ça fait du bien.

J’ajoute qu’au sujet de l’ouragan Katrina, j’ai lu deux autres romans, Zola Jackson de Gilles Leroy et Ouragan de Laurent Gaudé, ainsi que Zeitoun de Dave Eggers, qui est davantage un essai… et que je les recommande tous !

Extrait : Avant que l’afflux d’eau entraîné par la rupture des digues n’oblitère leur petite maison, ce perron était distingué par deux cagettes à lait en plastique rose chapardées dans la rue un jour où elles étaient tombées d’un camion et avaient atterri dans le jardin. Elles étaient empilées l’une sur l’autre, à gauche de la porte. Ouvertures orientées vers l’extérieur, ces rangements de fortune abritaient les chaussures qui ne pénétraient jamais dans la maison : une seule paire de claquettes, de sandales, de baskets, et d’escarpins noirs aux talons éraflés. Une paire pour chaque occasion. Toutes les chaussures faisaient du 39 pour accommoder le 38 de Rosy et le 40 de Cilla.


Avis : Eva, Krol, Mimi Pinson, Sharon, toutes ont apprécié ce roman…
Deuxième billet du mois américain 2016, ce roman participe aussi à mon projet 50 états, 50 romans, pour La Louisiane.
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littérature Amérique du Nord·projet 50 états

Glenn Taylor, Un homme loyal

unhommeloyalIls suivirent les sentiers tracés par les pieds de ceux qui, avant eux, avaient emprunté les mêmes itinéraires. De la maison à l’église, puis à la salle de réunions, puis à l’orée des bois, et retour à la maison. Ces gens accomplirent de bonnes choses, de vraies choses. Ils bâtirent avec leurs mains. Ils prirent racine.

Au début du roman, j’ai noté de nombreux passages comme celui-ci, qui correspondaient tout à fait au genre de concision, de netteté dans l’écriture que j’adore chez certains auteurs, américains ou non. Qui plus est, l’histoire est belle, et exemplaire…
Lassé de travailler pour les autres, tourmenté par les discriminations qu’il voit autour de lui, Loyal Ledford, ancien marine, décide de monter sa propre entreprise de fabrication de billes (d’où la couverture du roman, et le titre d’origine) dans une vallée reculée, où sa famille possédait des terres. Il propose à un de ses camarades de travail de le rejoindre avec femme et enfants. Ce sera le début d’une communauté, qui va s’étoffer, créer ses structures autour de l’usine et d’une église, s’adjoindre de nouveaux individus, lutter contre le racisme ambiant, se serrer tant et plus les coudes.
Il y a dans ce roman de beaux passages, des scènes qui restent en mémoire, mais l’impression très favorable générée par le style s’estompe un peu au fur et à mesure de la lecture. Un certain manque de rythme à partir de la moitié du roman m’a gênée, et je me suis demandé si c’était pour mieux renouer avec une certaine tension vers la fin. Oui, dans une certaine mesure, mais un peu tard, à mon avis.
La fidélité aux idéaux, la transmission entre générations, l’utopie sont des thèmes intéressants. L’idée de la création notamment d’une communauté mixte aux États-Unis en 1948 est formidable en elle-même, et est à l’origine de belles scènes d’amitié et de fraternité, sans que l’auteur n’en fasse trop, restant toujours sur une sobriété qui finalement, combinée au grand nombre de personnages, dessert peut-être un peu son propos.
J’aurais aimé adorer ce roman, je l’ai aimé, en me focalisant malheureusement plus sur ses défauts que ses qualités. Mais il n’est pas exclus que cela soit seulement un sentiment personnel, et que d’autres ne le partageront absolument pas !

Citations : Ledford voulait féliciter Mack pour la grossesse de son épouse, mais il n’en fit rien. Après un bref silence gêné, ils échangèrent un signe de tête, puis chacun reprit son travail.

En descendant les marches du parvis, il s’arrêta. Il se retourna pour regarder le clocher. Il était grand et mince, il crevait le ciel comme un couteau, en attendant que quelque chose en tombe.

L’auteur : Glenn Taylor est né en 1975 en Virginie Occidentale. Il enseigne dans une Université proche de Chicago. Son premier roman paru en 2009, La ballade de Gueule-Tranchée, a été finaliste du National Book Critics Circle Award 2009. Son troisième roman Pendaison à Cinder Bottom est paru chez Grasset en mai 2016. Glenn Taylor sera présent au Festival America du 9 au 11 septembre.
Logo-America454 pages.
Éditions Points (2014)
Paru aux Etats-Unis en 2010
Traduction : Brice Matthieussent
Titre original : The Marrowbone Marble Company

Les avis de Clara et Sharon, plus positifs que le mien.

 

Projet 50 romans 50 états : la Virginie Occidentale (la page du projet…)

Première lecture pour le Mois américain, dont voici la page

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littérature Amérique du Nord·mes préférés·nouvelles·projet 50 états

Flannery O’Connor, Les braves gens ne courent pas les rues

bravesgensnecourentIl me semble avoir noté ces nouvelles après avoir écouté un extrait ou même une nouvelle entière de Flannery O’Connor à la radio, et cela m’avait donné envie de pousser plus loin. La première nouvelle, qui donne son titre à l’ensemble, met en scène une famille lors d’une excursion où un enchaînement de circonstances va faire tourner la journée au drame. Dans la seconde, Le fleuve, quelques lignes suffisent encore à l’auteur pour camper les personnages et la situation. Et tout aussi remarquables sont Un cercle dans le feu, Le nègre factice, Braves gens de la campagne ou La personne déplacée : il faudrait les citer toutes ! Ce qui est remarquable chez Flannery O’Connor, c’est cette économie de mots, ce dépouillement au service d’un mélange de drame et de comédie dont les personnages ne peuvent pas réchapper sans dommage. Ce sont des petits blancs pauvres et incultes pour la plupart, pour qui la religion revêt une grande importance, des gens à l’esprit étroit qui fonctionne par raccourcis, et qui mettent toute leur mauvaise foi dans les approximations qu’ils profèrent. L’auteure n’ayant aucune complaisance pour eux, leur sort qu’elle leur réserve n’est pas des plus tendres.
Dans ces dix textes, les enfants ont souvent le jugement plus acéré et redoutable que celui des adultes, qu’ils observent, comme Flannery elle-même, sans indulgence aucune.
Ce sont là des nouvelles qui pourraient et devraient servir de modèles à tous les aspirants écrivains, des exemples parfaits du genre. Les paysages du sud, dépeints en quelques mots, prennent vie comme par magie sous les yeux du lecteur. Et que dire des personnages, croqués en trois traits cinglants : « La fille le regardait aussi, tête tendue et bras ballants. Elle avait de longs cheveux d’un or qui tirait vers le rose, et les yeux aussi bleus que les plumes du cou d’un paon. »
L’intérêt est aussi dans les thèmes récurrents propres à l’auteure, l’intolérance, le racisme, la religion, le péché et le salut, traités avec subtilité d’une nouvelle à l’autre.
Datées des années cinquante et publiées en France en 1963, elles semblent rester actuelles, et la traduction en est formidable. Mon coup de cœur du mois de mai, qui n’a rien à voir avec l’actualité littéraire, mais qu’est-ce que ça fait du bien !

Extrait : Ils prirent le chemin de terre et la voiture avança en cahotant et en soulevant un tourbillon de poussière rose. La grand-mère évoqua l’époque où il n’y avait pas de routes pavées et où l’on ne faisait pas plus de trente milles dans une journée. Le chemin était accidenté, avec des fondrières par endroits, et il y avait des virages secs, avec des bas-côtés dangereux. Parfois, ils débouchaient sur le faîte d’une colline, et dominaient les cimes bleutées des arbres, à des milles à la ronde ; l’instant d’après, ils étaient dans un bas-fond rouge, et les arbres recouverts de poussière les dominaient à leur tour.

L’auteure : Flannery O’Connor est une auteure américaine née en 1925 à Savannah (Georgie), décédée en 1964 à Milledgeville (Georgie). Catholique et sudiste, Flannery O’Connor ne s’est jamais mariée et a vécu aux côtés de sa mère jusqu’à ce que le lupus l’emporte. Elle a publié deux romans, Wise Blood (1952) et The Violent Bear It Away (1960), ainsi que des recueils de nouvelles, dont un à titre posthume.
277 pages.
Éditions Folio (1981)
Traduction :
Henri Morisset
Titre original : A good man is hard to find

L’avis de  Philisine sur deux de ces nouvelles ou de Dominique sur un roman de l’auteure.

Projet 50 états, 50 romans pour la Georgie.
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cinéma·littérature Amérique du Nord·nouvelles·policier·projet 50 états

George Pelecanos, La dernière prise

dernierepriseMon père n’a même pas daigné tourner la tête. J’aurais bien regardé un bout de match des Steelers avec lui s’il me l’avait demandé, mais non, rien à faire, alors je suis monté dans ma chambre.
La déception, la séparation, la pauvreté, la drogue, la mort rôdent derrière ces nouvelles, qui toutes ont pour cadre Washington, et bien souvent pour milieu la communauté d’origine grecque de la ville. George Pelecanos parle de ceux qu’il côtoie tous les jours depuis sa naissance dans la capitale des États-Unis, et il en parle bien ! Il excelle autant à décrire avec naturel les caractères, qu’à planter le cadre, à savoir les recoins les plus sombres de la ville, et en peu de pages, ce n’est pas si facile.
Je classerais volontiers les recueils de nouvelles entre ceux que je réussis à finir et les autres, dont je ne parle donc pas, que je laisse en attendant de les reprendre, reprise assez hypothétique, quoique pas totalement illusoire. Le livre de George Pelecanos fait partie de la première catégorie, rien ne vient ralentir ou stopper la lecture, toutes les nouvelles sont d’une écriture franche, serrée et nerveuse, comme je les aime. Il faut dire que je retrouve cet auteur dont j’ai déjà lu plusieurs romans noirs ou policiers, et que cela aide sans doute à se trouver à l’aise dans son univers.
Une nouvelle plus longue termine le livre, un court roman, qui m’a rappelé que l’auteur était aussi scénariste, notamment pour la série The wire, série réputée parmi les amateurs du genre. Dans cette nouvelle, le personnage principal n’est donc pas un dealer, un flic ou un indic, mais un scénariste qui se trouve plongé dans un drame tel qu’il aurait pu l’imaginer, ou pas, pour une série policière. Ce n’est pas ma nouvelle préférée, mais elle permet d’avoir l’impression de participer à un tournage, tellement descriptions et dialogues sonnent juste.
Bref, un solide recueil de nouvelles, dont certaines prennent à la gorge, à recommander de préférence aux lecteurs de romans noirs américains, ou à ceux qui veulent mieux connaître l’auteur de Washington.

Extrait : J’ai senti le regard du gamin me suivre dans la ruelle.
Je me suis glissé sur la banquette arrière de la voiture de Barnes, une Crown Vic banalisée, bleu nuit. Je faisais profil bas, la tête contre la portière, sous le niveau de la vitre pour que personne puisse me voir de dehors. Je fais toujours comme ça quand je roule avec Barnes.

L’auteur : Né en 1957 de parents d’origine, George Pelecanos est un pur produit de Washington DC, capitale des États-Unis où il vit depuis lors. Il a fait quelques études de cinéma et enchaîné les petits boulots. Dans les années 80, il travaille pour le cinéma et commence à écrire. Son premier roman est publié en 1992. George Pelecanos a également travaillé à l’écriture et la production de la série Sur écoute (The Wire).
288 pages.
Éditeur : Calmann-Lévy (mars 2016)
Traduction : Mireille Vignol
Titre original : The Martini shot

Projet 50 états 50 romans : Washington DC (les autres lectures et la carte agrandie ici)
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