Peter Heller, Céline

Mois américain, suite… Vous remarquerez que je n’ai pas encore mis un pied dans la rentrée littéraire, mais un œil, oui, et j’ai repéré pas mal de publications très intéressantes, tant en littérature étrangère qu’en littérature française, mais plutôt des noms d’auteurs nouveaux ou pas encore très connus. J’y viendrai, un jour ou l’autre, au gré de mes achats ou des arrivées en médiathèque. En attendant, je ferai peut-être un petit billet avec mes repérages, si ça vous intéresse. (dites-le moi…)

« C’est sans doute le matin, un filet de brume flotte au-dessus de la rivière, comme de la fumée, et un homme est sans doute en train de pêcher, sa canne inclinée en plein lancer.
S’il est là, c’est uniquement pour nous rappeler que les humains ne sont pas de taille face à la grandeur et à la beauté flagrantes.
Que la beauté la plus incontestable est peut-être celle qu’on ne peut jamais toucher. »

Mais revenons à Céline. Sous ce prénom que l’auteur a choisi par amitié pour sa traductrice française, se cache une détective privée atypique : soixante-huit ans et une santé précaire, plus portée à secourir les démunis qu’à ramasser de grosses sommes d’argent. Avec son mari Pete, discret mais efficace, elle accepte de partir, à bord de leur camping-car, à la recherche d’un homme disparu depuis vingt ans. C’est Gabriela, la fille de ce photographe du National Geographic, qui souhaite relancer les recherches qu’elle a déjà entreprises avec d’autres privés. Elle ne croit pas à la version de son père attaqué par un grizzli dans le parc de Yellowstone, même si pas mal d’indices allaient dans ce sens.

« Par ordre de grandeur, les êtres humains restaient l’animal le plus féroce de la planète. »

Tout l’intérêt porté à l’enquête ne serait rien sans l’écriture de Peter Heller et son art de rendre palpables les éléments naturels, la végétation et les paysages. Cela s’est avéré un grand plaisir de lecture, alors que je craignais d’être déçue car La constellation du chien avait placé la barre très haut. J’ai ressenti, là encore, beaucoup de tendresse de la part de l’auteur pour ses personnages et s’il n’y a pas un suspense fou, cela crée une atmosphère plutôt reposante. Quelques péripéties émaillent cependant le roman, tout le monde n’est pas ravi de l’enquête menée par le couple de sexagénaires… Tous deux sont vraiment des personnages attachants, que j’ai eu peine à quitter. Et comme j’ai retrouvé le style qui m’avait emballée dans le précédent roman lu, je déclare que je continuerai à lire cet auteur, sans aucun doute !

Céline de Peter Heller, (Celine, 2017) éditions Actes Sud, 2019, traduction de Céline Leroy, 448 pages en poche.
Deuxième billet pour le mois américain et beaucoup d’autres idées à piocher ici (réparties selon les 50 états).

Philip Roth, L’écrivain des ombres

« Le matin où le journal était apparu aux éventaires, j’avais bien dû lire cinquante fois les paragraphes consacrés à « N. Zuckerman ». Je m’étais efforcé de m’atteler à ma machine pour les six heures de travail que je m’imposais, mais sans résultat ; je reprenais la revue et contemplais ma photo toutes les cinq minutes. Je ne sais pas trop quelles révélations j’attendais de cet article – l’orientation de mon avenir, sans doute, les titres de mes dix premiers livres – mais je me souviens que cette photographie d’un jeune écrivain pénétré et sérieux jouant si doucement avec un petit chat et vivant, était-il précisé, dans un vieil immeuble sans ascenseur de quatre étages au Village avec une jeune ballerine, risquait d’inspirer à un certain nombre de femmes grisantes l’envie de prendre la place de celle-ci. »

Je trouve cet extrait tellement parlant que je me demande pourquoi vous en dire plus. Il s’agit d’un jeune auteur, Nathan Zuckerman, commençant tout juste à être connu, qui est convié à rendre visite au maître E.I. Lonoff, auteur prestigieux vivant reclus avec son épouse dans les collines du Massachusetts. Amy Bellette, une jeune élève de l’écrivain qui, à ce moment-là, est aussi son archiviste et sa secrétaire, se trouve présente aussi. L’histoire se déroule sur une soirée et une nuit, riches en affrontements entre les protagonistes, dont certains que Nathan épie d’une manière tout à fait éhontée. Le jeune auteur y découvre bien des aspects de son hôte ainsi que de son épouse et de la jeune archiviste, ce qui donne lieu à une histoire dans l’histoire, et il réfléchit également sur ses propres tourments, sa relation avec son père en particulier.
Je connais peu le Philip Roth des premiers romans, et je rencontre même pour la première fois Nathan Zuckerman, jeune écrivain et double de l’auteur. J’ai mis un petit temps pour m’adapter aux longues phrases, et j’imagine très bien qu’à l’époque déjà, Philip Roth ne se souciait pas d’accorder au lecteur des facilités à entrer dans le texte. Une fois bien installé dedans, c’est un roman qui surprend autant qu’il se savoure : des phrases longues, oui, mais pas un mot de trop !
Les lecteurs sont très certainement plus à même d’apprécier L’écrivain des ombres en connaissant déjà l’auteur, puisque s’y trouvent des thèmes qu’il reprendra et développera ensuite comme l’imposture, la sexualité ou la judéité, et déjà une forme de dérision très réjouissante. Une forte personnalité est présente dans le ton comme dans la forme, et c’est encore et toujours un grand plaisir de lecture que je compte bien poursuivre avec Zuckerman enchaîné.

L’écrivain des ombres de Philip Roth, (The ghost writer, 1979), éditions Gallimard, 1981, traduction de Henri Robillot, 185 pages.

Un autre avis chez Yueyin.

Ludovic Manchette et Christian Niemiec, Alabama 1963

« – Vous préférez qu’on dise de vous que vous êtes une femme noire ou que vous êtes une femme de couleur ?
– Je préfère qu’on dise que je suis une femme bien. »

Détective privé alcoolique passablement désagréable, Bud Larkin accepte de rechercher une fillette noire disparue dont la police ne se soucie guère. Lorsque d’autres disparitions suivent, Bud se rend compte qu’il a bien du mal à interroger les voisins ou les témoins éventuels, qui n’ont aucune intention de lui répondre.
De son côté, Adela, jeune veuve et mère de famille, cumule les heures de ménage pour des patronnes plus ou moins bien embouchées, et plus ou moins ouvertement racistes. C’est par un improbable concours de circonstances que Bud s’adjoint l’aide d’Adela, avec laquelle les langues se délient plus facilement. Ces partenaires que tout oppose vont faire le sel du roman.

« – T’es allée voir pour l’annonce ?
– Oui. C’était une porcherie. Et le type, soi-disant un détective… Agressif, grossier, sale. Et arrogant. Et fainéant.
– Un Blanc, quoi. »

Un duo d’écrivains français qui signe un polar situé comme son titre l’indique, en Alabama en 1963, voilà qui s’annonce plutôt intéressant, et qui l’est réellement ! Les personnages, avec leurs qualités comme leurs faiblesses, attirent volontiers la sympathie, et l’histoire est bien dosée, avec une trame policière intéressante, un contexte historique bien campé, et pas mal d’humour. Les relations entre patronnes et employées font penser à La couleur des sentiments de Kathryn Stockett, il y a d’ailleurs dans le roman un petit clin d’œil aux personnages de l’autrice américaine. Il ne faut toutefois pas s’attendre à de grandes envolées littéraires, le style manque un peu de relief mais ce n’est pas si grave car les dialogues, fort nombreux, sont plutôt piquants et très réjouissants !
L’avantage est que le tout ne demande pas une grande concentration : une très bonne lecture d’été, donc !

Alabama 1963 de Ludovic Manchette et Christian Niemiec, Le Cherche Midi éditeur, 2020, 378 pages, sorti en Pocket, 2021.

repéré chez Anne et Dominique.

Lance Weller, Les Marches de l’Amérique

« – Vous devriez vous méfier. Personne ne peut dire ce qu’un camp ou l’autre fera une fois que la rage les aura tous gagnés. Vous pourriez bien vous réveiller un bon matin et voir une armée débarquer. Même deux, peut-être.
Le vieil homme fit un geste de la main.
– La guerre va là où vont les hommes, dit-il. Et les hommes vont partout. »

Tout d’abord, lire la quatrième de couverture peut, dans le cas de ce roman, s’avérer déconcertant, puisqu’elle associe les personnages qui mettent les trois quarts du livre avant de se rencontrer.
Essayons donc de ne pas tomber dans ce travers, ce qui n’est pas évident, d’autant que la construction faite d’allers et retours propose de découvrir des événements bien avant qu’ils ne soient réellement racontés. Je commencerai donc par les personnages : Tom, petit garçon muet, devenu adolescent raisonneur, puis tueur hors-la-loi et Pigsmeat, gamin élevé sans amour par son père, viennent de fermes de la même région, mais leur rencontre ne va pas de soi, tant ils sont différents. Les routes de l’Ouest les accueillent tous les deux, de même que Flora, belle esclave abusée et exploitée par son maître, et que seule la haine fait tenir debout.

« Le soir, il marchait en suivant le soleil qui s’enfonçait dans d’étranges horizons. Ils voyait des ciels rouges, des ciels jaunes et puis des ciels si bleus dans le long crépuscule qu’ils en devenaient violets et fantastiques, rehaussés par le scintillement d’étoiles froides chaperonnées par la comète qui plongeait vers l’ouest. »

Ayant découvert Lance Weller avec le formidable Wilderness, je m’étais promis de le relire, et voilà qui est fait.
Après un petit temps d’adaptation, j’ai été emportée par ce roman comme par le précédent. Malgré quelques scènes violentes, comme l’était cette époque, et difficiles à lire, les personnages fascinants, les liens qui les unissent, et leur épopée si bien racontée m’ont fait vagabonder en plein XIXème siècle, vers des horizons démesurés.
L’errance sans but de Tom et Pigsmeat m’a fait parfois douter du contexte politique et géographique et je le précise donc : les Marches de l’Amérique, c’est une zone correspondant peu ou prou au Texas et au Nouveau-Mexique, qui, à cette époque d’avant la Guerre de Sécession, n’appartient ni aux États-Unis, ni au Mexique, qui la convoitent, tout en essayant d’en chasser les Indiens. C’est donc tout sauf un endroit calme.
Comme dans Wilderness, c’est le style qui fait la différence avec d’autres romans du Grand Ouest : l’auteur dépeint avec autant de maestria les trognes des personnages que les intérieurs sordides, autant la rudesse des paysages que les ciels sans fin. Sa manière originale d’annoncer les événements ne leur fait rien perdre de leur force, bien au contraire, et de même, les retours en arrière s’avèrent toujours judicieux.
Bref, un auteur que je recommande, avec ce titre ou un autre.

Les Marches de l’Amérique de Lance Weller, (American Marchlands, 2017) éditions Gallmeister 2017 (2019 en poche), traduction de François Happe, 355 pages.

Jim Lynch, Le chant de la frontière

« Tout le monde se souvenait de la nuit où Brandon Vanderkool avait survolé le champ de neige des Crawford et capturé le Prince et la Princesse de Nulle Part. Cette histoire était si insolite et elle fut répétée tant de fois de manière si vivante qu’elle s’incrusta dans les mémoires des deux côtés de la frontière, au point d’oublier qu’on n’en avait pas été témoin personnellement »

J’essaye de trouver chaque mois dans ma pile à lire un roman de chez Gallmeister, (je suis un challenge sur Instagram) mais pour le mois de février, je n’ai pas fait vraiment bonne pioche… Pourtant, j’avais beaucoup aimé Les grandes marées découvert en VO il y a bon nombre d’années et son personnage de jeune garçon fasciné par le monde marin. Je m’imaginais ici un peu la même chose avec un fou d’oiseaux !
Effectivement Brandon Vanderkool se passionne depuis son enfance pour l’ornithologie, il dessine des oiseaux, comptabilise les espèces qu’il croise à longueur de journée, se documente à fond sur tous les volatiles. Oui, mais Brandon doit aussi travailler pour venir en aide à son père dont l’exploitation laitière vivote difficilement. Il s’est donc engagé dans la Border patrol, puisqu’il vit à deux pas de la frontière canadienne, dans l’état de Washington. Et voilà que Brandon, brave garçon à la psychologie particulière, mais aussi géant de deux mètres de haut, se met à multiplier les arrestations, tant il a le don pour se trouver au bon endroit au bon moment (ou au mauvais, si on préfère).

« Norm se tourna face au Canada et lança un regard noir en direction des collines tape-à-l’oeil à l’est d’Abbotsford, où de gigantesques fenêtres scintillaient telles des piscines verticales. Là-bas, une maison sur trois cultivait de la marijuana à ce qu’on racontait. Vrai ou pas, ça correspondait au sentiment grandissant de Norm : l’économie marchait sur la tête. »

Ce roman m’aurait sans doute davantage plu s’il avait tourné seulement autour de la personnalité de Brandon, mais une foule de personnages sont venus s’y ajouter, des deux côtés de la ligne, et une affaire de trafic de drogue, et une autre d’éleveur au bout du rouleau, et une histoire d’amour naissante, et des querelles de voisinage, et que sais-je encore…
L’auteur dépeint tout cela avec beaucoup d’humour, et un poil de fantaisie, mais il ne se passe pas grand chose, cela s’apparente plutôt à une chronique villageoise, ce qui n’est pas mon genre de prédilection, c’est sûr. Le contexte « post-11 septembre » et la peur d’arrivée de terroristes par la frontière canadienne ajoutent une dimension de plus, mais pas trop exploitée.
Retrouvailles un peu ratées avec l’auteur, donc, et pas vraiment du nature writing comme je m’y attendais. Pour cela, je conseille plutôt Les grandes marées.

Le chant de la frontière de Jim Lynch (Borders songs, 2009), éditions Gallmeister, 2020, traduction de Jean Esch, 390 pages en poche.

Brize et Ingannmic sont plus enthousiastes que moi, Hélène un peu mitigée aussi.

Chris Offutt, Nuits Appalaches

« La lune était gibbeuse, à peine visible, comme si quelqu’un avait croqué dedans. L’opacité du ciel s’étendait dans toutes les directions. Les nuages bloquaient les étoiles, conférant à l’air une profondeur insondable. La limite des arbres avait disparu et les crêtes des collines se fondaient dans cette noire tapisserie. C’était la nuit Appalaches. »

1954. Démobilisé à la fin de la guerre de Corée, Tucker, dix-huit ans, rentre à pied à travers les Appalaches en se réhabituant à son paysage natal, mais en évitant autant que possible les humains. Jusqu’à ce que son chemin croise celui de Rhonda, plus jeune que lui, sans famille sauf un oncle libidineux. Très vite, ils décident que c’est ensemble qu’ils continueront. Là, le roman, et c’est particulièrement bien fait, opère un saut de dix ans, qui ne sera que le premier, et permet de les retrouver parents de cinq enfants. Tucker travaille, mais pas le genre d’emploi qu’on peut avouer aux travailleurs sociaux, et Rhonda souffre de dépression. À partir de là, tout va déraper, et Tucker va devoir faire des choix décisifs.

« – L’orage approche, dit-il.
– Et cet oiseau vient juste de te l’annoncer ?
Il fouilla la terre à la recherche des résidus de l’activité des fourmis ouvrières jusqu’à trouver une série de leurs petits monticules. Les entrées étaient recouvertes de terre.
– Tu vois, là, dit-il. Les fourmis arrêtent le boulot et ferment les portes. Y a pas que les livres qu’on peut lire. »

Je m’étais promis après avoir lu Le bon frère, de relire Chris Offutt. Voilà qui est fait, et sans déception aucune. Les personnages sont particulièrement bien campés, les moments forts du roman racontés avec une extrême justesse, sans en faire trop. Chris Offutt a l’art de laisser le lecteur combler les espaces manquants, préférant s’attarder sur la nature, les étoiles, les orages ou les animaux, plutôt que sur des scènes de dialogues non indispensables. N’imaginez pas pour autant que des descriptions, non, mais un délicat mélange qui va toujours à l’essentiel.
Les sauts temporels posent beaucoup de questions, et je n’ai pu qu’applaudir la manière dont c’est fait. On comprend alors que pour saisir toute la subtilité et la complexité de ces nuits Appalaches il faudra laisser passer un certain nombre d’années, que le temps est laissé aux personnages pour évoluer, mûrir.
C’est une histoire de famille, et aussi une histoire d’homme qui se retrouve face à des choix. Ce ne sont pas seulement des mauvaises rencontres qui le rattrapent, plutôt le manque de chance, mais il fera tout pour que sa famille n’en pâtisse pas. J’ai beaucoup aimé lire ce superbe portrait d’un homme simple et loyal, qui veut uniquement défendre ceux qu’il aime.

Les nuits Appalaches, de Chris Offutt, (Country dark, 2018), éditions Gallmeister, 2019 et 2020 en poche, traduction de Anatole Pons-Reumaux, 235 pages.
D’autres billets chez Cecicoule et Krol, et un livre lu en 2022 pour l’Objectif PAL

Brit Bennett, L’autre moitié de soi

« Elle avait toujours su qu’on pouvait devenir quelqu’un d’autre. Certains le pouvaient, du moins. Les autres restaient peut-être prisonniers de leur peau. »

La ville fictive de Mallard, en Louisiane, a une particularité, apparue au fil des années, ses habitants sont tous des Noirs à peau claire. Les jumelles Vignes, seize ans, y vivent avec leur mère et leur grand-mère, mais rêvent d’ailleurs. Ce sera La Nouvelle-Orléans où chacune va prendre une voie différente. Il faudra attendre quatorze ans avant que l’une des deux, Desiree, ne revienne à Mallard avec une petite fille et pas mal de désillusions. Ni elle, ni sa mère ne savent ce que sa jumelle Stella est devenue. La deuxième partie du roman va éclairer ce mystère.

« A la résidence universitaire, elle côtoyait une ambition acharnée ; lorsqu’elle rentrait chez elle, elle croisait des gens dont les rêves de célébrité avaient déjà été brisés. Des cinéastes qui travaillaient dans des magasins Kodak, des scénaristes qui enseignaient l’anglais aux immigrants, des acteurs qui jouaient des spectacles burlesques dans des bars miteux. Tous ceux qui ne réussissaient pas à percer faisaient partie intégrante de la ville ; sans le savoir, partout on marchait sur des étoiles à leur nom. »

Il faut dire, sans déflorer l’histoire, parce que c’est vraiment le cœur du roman, que leur teint clair permet aux jumelles de passer pour blanches, dans certaines circonstances. Et c’est ce que va choisir l’une d’entre elles, jusqu’à mener une vie où plus personne ne connaît ses origines. La suivre et entrer au plus près de ses pensées et de ses tourments intimes donne des moments vraiment forts du roman.
L’histoire suit chacune des deux sœurs et leurs choix de vie radicalement différents, travail, vie de famille, puis s’intéresse à leurs filles respectives et au bagage de souffrances maternelles, qu’elles ignorent plus ou ou moins, mais portent pourtant l’une comme l’autre. Les thèmes du racisme, de l’identité, mais aussi du mensonge, deviennent de plus en plus présents au fil des pages. L’auteure a vraiment tricoté de manière passionnante non seulement les existences des deux sœurs Vignes, mais aussi celles de leurs familles, de leurs conjoints, de leurs enfants, des personnages qui méritent tous qu’on s’y intéresse.
J’avais décroché rapidement du premier roman de Britt Bennett, Le cœur battant de nos mères, il m’avait donné la forte impression d’être construit pour développer une thèse, sentiment que je n’ai pas éprouvé du tout ici. Ce roman intrigue et interroge, et c’est tout à fait envoûtant.

L’autre moitié de soi de Brit Bennett, (The vanishing half, 2020) éditions Autrement, 2020, traduction de Karine Lalechère, 480 pages.

Daphné l’a lu récemment aussi.

David Joy, Ce lien entre nous

« L’impensable était soudain devenu une chose qu’il fallait faire pour survivre. Il avait tout à perdre, et une seule manière de le garder. »

Ce qui arrive à Darl Moody peut sembler très bête, mais ce sont des choses qui arrivent, surtout lorsque avoir une arme à feu à la main devient habituel et presque naturel : un soir, alors qu’il braconne, au mépris de la réglementation de la chasse, il croit voir un sanglier mais c’est un homme qu’il tue. Il connaît sa victime, et surtout le frère de celui-ci, Dwayne Brewer, réputé sanguin et violent. Il décide d’enterrer le corps, ni vu ni connu, avec l’aide de son ami Calvin. Si la police mène mollement une enquête sur la disparition inexpliquée de Carol Brewer, son frère, lui, ne lâche pas le morceau, et les deux amis vont avoir à craindre sa vengeance.

« Certains jurent qu’ils peuvent sentir la peur, mais qu’il s’agisse d’une véritable odeur ou de quelque chose de totalement différent n’a pas vraiment d’importance. Dwayne Brewer, pour sa part, pouvait sentir la faiblesse. C’était une sensation qui lui venait comme la chair de poule. Aussi naturelle. Aussi immédiate. »

Peut-être avez-vous une interview de David Joy, dans son chalet au milieu des bois, dans les Appalaches, et le contraste entre son apparence tranquille et les trophées de chasse qui ornent ses murs. Il me semble me souvenir aussi qu’il y est question d’armes, et de ce que chacun dans cette région en possède plusieurs, énoncé comme une évidence.
Ce roman noir dresse des portraits saisissants, mais nuancés, des habitants des Appalaches, surtout des hommes : Darl et Calvin, travailleurs et sans histoire, Dwayne dans une situation sociale plus précaire, et empli pour cela d’une rage qui remonte à son enfance. Sans rien de démonstratif, l’auteur laisse à voir la misère la plus profonde, et la rancœur qui en découle.
Tout est en place pour qu’un drame en entraîne un autre, ou des autres. La confrontation inévitable ne prend pas forcément le tour que l’on imagine, et va plus loin et plus fort, tout en laissant une grande place à l’aspect humain. Si le roman contient de la violence et du sordide, c’est parfaitement dosé, jamais gratuit. Et pas toujours conforme aux apparences.
Amateurs de romans noirs, vous ne pouvez pas passer à côté de Ce lien entre nous !

Ce lien entre nous de David Joy (The line that held us, 2018) éditions Sonatine, 2020, traduction de Fabrice Pointeau, 304 pages, sorti récemment en poche.

Joyce Maynard, De si bons amis

« À l’époque où pas un jour ne se passait sans que j’entende sa voix, quasiment tout ce que je faisais m’était directement inspiré par ce qu’elle me disait, ou n’avait même pas besoin de dire, parce que je connaissais son opinion, et que cette opinion était aussi la mienne. »
Helen est la fragilité même lorsqu’elle fait connaissance d’Ava et Swift Havilland. Son ex-mari a obtenu la garde de son fils de huit ans, et depuis, elle fréquente assidûment les Alcooliques anonymes en espérant voir son fils Ollie plus que quelques heures ici et là. Côté travail, ce n’est guère mieux, des petits boulots alimentaires pour compléter son travail de photographe free-lance. Quant aux rencontres avec d’éventuels partenaires, elles lui apportent plus de déceptions que de raisons de se réjouir. Les Havilland, frère et soeur philanthropes amoureux des animaux, l’éblouissent et la comblent d’attentions, tout en s’immisçant de plus en plus dans sa vie privée. Helen, qui n’avait qu’une amie, découvre avec eux un monde bien différent. Jusqu’à un dérapage qui la place dans une situation des plus compliquées.

« Peut- être qu’on pourrait t’adopter, tout simplement, comme Lillian, Sammy et Rocco. »
Certains auraient pu se sentir offensés, mais avec Ava, il n’existait pas de meilleur compliment que de se voir comparé à l’un de ses chiens. »

J’ai retrouvé Joyce Maynard, auteure américaine intéressante à plus d’un titre, dotée d’une belle acuité psychologique, curieuse et pleine de compréhension pour les faiblesses de ses contemporains. Je conseille parmi ses romans Long week-end, très prenant, et L’homme de la montagne, qui ne manque pas d’intérêt non plus.
En ce qui concerne De si bons amis, il se lit facilement, réussit parfaitement à retenir l’attention, et, si la finesse dans la représentation des personnages faiblit un peu au milieu du roman, il ne se lâche pas une fois commencé, et ne souffre d’aucune longueur superflue. Le couple riche et excentrique est un peu trop gentil de prime abord, beaucoup trop même, pour révéler une facette bien sombre ensuite. Comme ce revirement est plus ou moins annoncé dès le début, toutes sortes d’hypothèses se présentent à l’esprit, mais les choses ne tournent finalement pas vraiment comme on se l’imaginait. C’est drôlement bien échafaudé de la part de l’auteure, tout de même, et le thème de l’amitié présente un côté peu vu en littérature, où ce sentiment est trop souvent magnifié.

De si bons amis de Joyce Maynard (Under the influence, 2016) éditions Philippe Rey, 2019, traduction de Françoise Adelstain, 336 pages, sorti en poche.

Joe Wilkins, Ces montagnes à jamais

« Il essaya de laisser tomber, mais le monde brûlait désormais aux limites de son champ de vision. Cette bonne vieille honte, cette peur et cette rage d’être examiné, jugé, trouvé inadéquat. »
Le jeune Wendell Newman s’est accoutumé à vivre seul sur les terres familiales dans les Bull Mountains, région défavorisée du Montana, depuis la mort de sa mère, lorsque les services sociaux lui confient la garde de son petit cousin Rowdy, sept ans, traumatisé par des soins maternels insuffisants, et l’incarcération de sa mère. Wendell accepte cette charge d’âme qui lui complique singulièrement la vie.
Gillian, veuve et mère d’une adolescente et adjointe du regroupement scolaire, met quant à elle toute son énergie à mettre le plus possible d’enfants et de jeunes sur les rails d’une vie meilleure que celle de leurs parents. Il faut dire que pauvreté et vide culturel sont le lot de la plupart des familles de cette région rurale du Montana.
Les actions de ces deux personnages alternent avec des pages d’un journal intime dont on comprend qu’il est celui du père de Wendell, disparu des années auparavant, alors qu’il était en opposition avec l’administration à propos de la présence de loups sur ses terres d’élevage. Ce sujet refait surface précisément en 2008, lorsque Wendell accepte la garde son petit cousin.

« Il savait qu’il aurait dû être content, mais il était gêné. Tout ceci lui évoquait Macbeth. La façon dont les choses pouvaient dégénérer. On ne peut pas se balader en pleine nuit et faire ce qu’on veut. »
Le ton est tout de suite donné, et le lecteur reconnaît immédiatement les prémices d’un roman noir. Mais la subtilité de Joe Wilkins consiste à rester le plus possible sur la crête, entre deux précipices où les personnages peuvent tomber ou d’où ils peuvent s’extirper. S’agit-il dans ce roman de déterminisme, de la propension à reproduire des situations néfastes de père en fils ? Ou au contraire de rédemption et de victoire contre les forces qui poussent dans le mauvais sens ? Ou encore de l’apport inexprimable de la part de personnes extérieures et bienveillantes ? La suite et la fin le diront, bien sûr.
Le thème de l’héritage est prégnant, et rend le roman passionnant. Les évocations de la nature sauvage, les différents fils tissés avec humanité, la succession des points de vue menée de manière magistrale, tout cela m’a enthousiasmée et fait adorer ce roman de bout en bout. Je le vois comme un croisement entre Un livre de martyrs américains de Joyce Carol Oates et Le bon frère de Chris Offutt… des références qui ne sont pas les pires !

Ces montagnes à jamais, de Joe Wilkins (Fall back down when I die, 2019), éditions Gallmeister, 2020, traduction de Laura Derajinski, 310 pages.

Un livre qui patientait depuis trop longtemps dans ma PAL ! (retrouvez l’Objectif PAL chez Antigone)