Sophie Bouillon, Manuwa Street

« Mr Zulum devait avoir une soixantaine d’années, peut-être plus. Il avait les traits marqués, le visage abîmé par de larges cicatrices de brûlures et ses mains étaient dures comme de la roche. Il n’avait pas dû avoir une vie facile. Pourtant, ce matin-là, il s’était effondré. Je crois bien qu’avant lui, je n’avais jamais vu un vieil homme pleurer. Et depuis, moi aussi, je commençais à craquer. »
Pour changer, je vous présente aujourd’hui un récit documentaire et non un roman. La journaliste Sophie Bouillon travaille pour l’AFP à Lagos depuis 2016, mais c’est sur l’année 2020 qu’elle concentre son récit. Elle décrit la capitale du Nigeria, une ville tentaculaire, bouillonnante de vie, et autant assujettie aux traditions qu’ouverte aux nouveautés. On découvre grâce à elle Lagos aux débuts de l’épidémie de coronavirus, à partir de mars 2020, quand la méfiance est grande envers les Blancs et « leur virus ». S’ensuivent la misère et le silence provoqués par le confinement. La journaliste raconte aussi une explosion meurtrière, l’expulsion violente de tout le quartier de Tarkwa Bay rasé par des promoteurs, les manifestations de la fin de l’année dans un pays habituellement résigné et peu militant… et c’est passionnant !

« Bien que toutes les classes sociales vivent en apparence aux antipodes les unes des autres, elles interagissent, elles se connaissent, elles échangent, elles partagent les mêmes religions et les mêmes cultures. […] Allez au mariage de la fille du multimilliardaire Aliko Dangote ou de son valet de chambre, vous mangerez le même riz jollof, les mêmes ignames, vous danserez sur les mêmes tubes de Wizkid ou du dernier Burna Boy. »
Ce document est particulièrement bien composé de façon à mettre en avant les spécificités de la mégalopole de vingt millions d’habitants sans pour autant ressembler à un article de magazine. C’est un hommage au peuple de Lagos, dont des figures reviennent et émergent au fil des pages, celles des habitants de Manuwa Street.
Un hommage sincère, personnel et touchant. À lire ou à faire lire !

Manuwa Street de Sophie Bouillon, éditions Premier Parallèle, mars 2021, 136 pages.

Lu pour le mois africain à retrouver Sur la route de Jostein.

Karina Sainz Borgo, La fille de l’Espagnole

« Ce jour là, je suis devenu ma seule et unique famille. Les dernières bribes d’une vie qu’on allait pas tarder à m’arracher à coup de machette. A feu et à sang, comme dans toute cette ville. »
Peu après les funérailles de sa mère, restant seule, sans aucune autre famille, Adelaida Falcon assiste à de violentes manifestations au cœur de Caracas, tout près de son immeuble. Les soutiens au gouvernement ne s’embarrassent de scrupules d’aucune sorte, et lorsqu’un groupe de femmes décide de prendre son appartement comme plaque tournante de leur trafic, Adelaida est complètement impuissante. Elle trouve refuge chez une voisine, la fille de l’Espagnole. Un refuge bien précaire, d’autant que tous ses souvenirs, toutes ses possessions, ont été détruites par les occupants de son appartement tout proche, qu’elle doit se cacher, et que les ressources de la jeune femme s’amenuisent. Adelaida va devoir prendre une suite de décisions qui la conduiront à changer complètement de vie.

« Vivre, un miracle que je ne parviens pas encore à comprendre et qui nous mord avidement avec les crocs de la culpabilité. Survivre fait partie de l’horreur qui voyage avec celui qui fuit. Une bête perfide qui cherche à nous mettre à terre quand elle nous trouve sains et saufs, pour nous faire savoir que quelqu’un méritait plus que nous de continuer à vivre. »
Le tableau de la ville soumise à une crise économique sans pareille, à des violences incessantes, contraste avec les souvenirs plus doux de l’enfance de la narratrice. L’atmosphère est tendue, dure, parfois difficilement supportable. Seul le projet qu’Adelaida finit par former pour échapper à tout cet effondrement m’a permis de continuer la lecture, en espérant une accalmie. L’état d’âme de la jeune femme, entre culpabilité et déchirement, est très bien décrit.
Mais ce roman n’est pas pour les âmes sensibles et j’ai failli deux ou trois fois en arrêter la lecture. Même s’agissant vraisemblablement d’une dystopie, d’une projection dans un futur pire que le présent. Sachant qu’au Venezuela, la vie quotidienne n’est déjà pas des plus simples, cet avenir bien sombre prend des allures de réalité, et la part qui relève de l’imagination de l’auteure, qui a elle-même dû quitter son pays, semble bien mince. À lire pour qui veut connaître un pan de la littérature vénézuélienne. L’écriture tendue et nerveuse de l’auteure fait plonger dans un univers des plus noirs, il vaut mieux le savoir avant de choisir ce livre.

La fille de l’Espagnole, de Karina Sainz Borgo (La hija de la Espagnola, 2019) éditions Gallimard, janvier 2020, traduction de Stéphanie Decante, 240 pages.

Le mois latino-américain continue chez Goran et Ingannmic.

 

Barbara Kingsolver, Des vies à découvert

Rentrée littéraire 2020 (13)
« Si sa maison s’écroulait sur sa tête, elle serait capable de détaler sur l’herbe et de finir une nouvelle construction tout entière avant de mettre ses enfants au lit. Terrible était la chute dans la vie d’un homme, songea Thatcher, pour se trouver ainsi frappé de jalousie envers une araignée. »
De quoi s’agit-il dans ce roman ? De deux familles à un siècle et demi d’intervalle dans une même petite ville rurale du New Jersey. Dans les deux cas, leur maison menace ruine et cause bien des soucis à ses propriétaires : en 1870, il s’agit de Thatcher, adepte des idées de Darwin, qui enseigne les sciences et se heurte aux idées passéistes de son supérieur hiérarchique. Malheureux en ménage, il trouve cependant quelqu’un avec qui partager ses idées en la personne de sa voisine Mary Treat, femme libre à l’esprit scientifique remarquable. Une passionnante plongée dans le dix-neuvième siècle, et les débuts à la fois du féminisme et du darwinisme, que des esprits rétrogrades combattent de toutes leurs forces.

« Le mot normal n’entrait pas dans le chant d’expérience de Willa. Son premier enfant s’était résigné aux soucis adultes à peu près quand il était entré en maternelle, et la deuxième semblait vouloir faire durer l’âge terrible de deux ans jusque dans la vieillesse. »
L’autre versant du roman se situe au moment de la campagne électorale de Trump en 2016. Willa vient d’hériter d’une maison déglinguée où elle tente de concilier tout à la fois : s’occuper du nouveau-né de son fils, de son beau-père malade, travailler en journaliste free-lance, essayer d’obtenir des subventions pour réparer sa maison. Son mari professeur est accaparé par son travail, elle trouve finalement du soutien auprès de sa fille de vingt-six ans, qu’elle considérait plutôt comme immature, et qui s’avérera un peu comme Mary Treat en son temps, un élément précurseur, bien ancrée dans le siècle qui commence.

« Avec ces marteaux qui cognaient à un rythme infernal, impossible de s’abstraire : BANG bang BANG bang, pause. BANG bang BANG bang, pause. Un clou avait-il besoin de quatre coups de marteaux exactement ? Ou bien y avait-il deux hommes, GRAND COGNEUR et petit cogneur, travaillant côte à côte ? Chaque pause correspondait-elle à un clou qui se mettait en place ? »
N’ayant que peu d’accès aux nouveautés dans la petite bibliothèque de mon village, j’ai trouvé des livres numériques en prêt dans celle du département, à ma grand joie. Voilà qui permettra de compléter mes achats en librairie.
Je retrouve ainsi Barbara Kingsolver dont j’avais déjà lu quelques romans, mais c’est la première fois que je suis aussi séduite par son habileté à mêler des thèmes passionnants. Mon résumé très réducteur vous laissera encore beaucoup à découvrir de ce roman épatant que j’ai eu du mal à lâcher. Je n’ai pas évoqué l’humour de l’auteure, l’extrait ci-dessus vous permettra de vous en faire un idée, et ceux qui ont à faire des travaux chez eux s’y reconnaîtront. Le thème de l’habitat revient dans le roman, et celui de la place des femmes dans la société, celui de la maternité également.
Ce roman riche et passionnant plaira à celles et ceux qui ont aimé Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier, mais grâce à son versant contemporain, vous constaterez qu’il est plus militant, souvent émouvant, souvent drôle aussi, bref, il m’a conquise !

Des vies à découvert de Barbara Kingsolver (Unsheltered, 2018) éditions Rivages, août 2020, traduction de Martine Aubert, 570 pages.

Repéré chez Cathulu, Keisha et Papillon.

Dominique Manotti, Marseille 73

« Le gros Marcel n’a pas de responsabilité hiérarchique définie, il se contente d’un grade de brigadier-chef aux fonctions incertaines. Il ne figure dans aucun organigramme, mais toute la vie de la Police Urbaine passe par lui. »
L’année 1973 a connu en France, et en particulier dans la région de Marseille, une vague de crimes manifestement racistes, à l’encontre d’Arabes, surtout des Algériens. Une dizaine d’années après la fin de la guerre d’Algérie, les nostalgiques de l’OAS étaient nombreux, et possédaient des soutiens un peu dans tous les milieux, notamment dans la Police, d’où une quasi impunité. Le roman présente heureusement un trio de policiers de la PJ qui, à la demande de sa hiérarchie, mais en poussant un peu plus loin que les ordres leur permettent, se met à regarder de plus près les groupuscules d’extrême-droite, et leurs agissements. Là où d’autres classent les affaires d’assassinats sans suite, ils fouillent et questionnent, quitte à se faire des ennemis. Un jeune homme d’origine algérienne qui attendait une fille devant un café est tué un soir d’août 1973. L’enquête confiée à la police de quartier conclut à un règlement de compte entre petits voyous, mais ni notre trio de flics, ni l’avocat de la famille ne croient à cette version, pourtant largement relayée par les médias.

« La touche marseillaise, c’est la complexité des interactions, et le cynisme avec lequel chacun les affiche et s’y complaît. »
Je retrouve Dominique Manotti, dont j’avais déjà lu Lorraine Connection et Bien connu des services de police. De son écriture toujours aussi précise et efficace, elle ne néglige pas la présentation vivante des personnages. Ils sont nombreux, entre différents services de police et de justice, interviennent aussi un grand nombre de groupes ou d’associations, mais présentés très progressivement, de manière à ce qu’on ne s’y perde pas (et un récapitulatif des personnes nommées est présent à la fin, pour les étourdis).
L’auteure réalise un véritable travail d’historienne dans une trame de polar, et en collant au plus près à la réalité des faits survenus en 1973. La limite de ce roman serait peut-être qu’il ne fasse pas partie de ceux dont les personnages sont inoubliables : ils sont en effet nombreux, et tellement ancrés dans la réalité, tellement semblables à leurs contemporains qu’aucun n’émergerait vraiment. Et pourtant, si, le personnage du père de Malek, le jeune garçon tué par balles, reste là, fort et inamovible dans sa dignité. Et bien sûr, la trame elle-même ne s’oublie pas, ni l’ambiance parfaitement restituée. Quant au style, s’il se laisse apprivoiser facilement, il n’est pas si lisse qu’il y paraît, et fait même montre d’originalité avec des changements du il au je qui servent bien le propos.
L’ensemble se lit comme on regarde une bonne série, de celles qui collent à la réalité historique, sans reprendre son souffle !

Marseille 73 de Dominique Manotti, éditions Les Arènes (Equinox), juin 2020, 385 pages.

Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit

Rentrée littéraire 2020 (3)
« Désormais, on allait devoir vivre avec ça, c’était ce qui me gênait le plus. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on veuille, c’était fait : mon fils avait fricoté avec des fachos. Et d’après ce que j’en avais compris, il y prenait plaisir. On était dans un sacré chantier. La moman pouvait être fière de moi. Fus avait fini par se lever et dire : « Cela ne change rien. »
Une semaine a passé depuis mon dernier billet et si les lectures progressent bien, mes avis peinent à suivre. Priorité à la rentrée littéraire, donc, avec un roman français, premier de son auteur, qui a attiré mon attention, et presque aussitôt, été attrapé en librairie !
De quoi est-il question dans ce court roman ? Un père élève seul ses deux garçons après la mort de leur mère, dans une petite ville du nord-est de la France. Il travaille dur, milite à gauche, et regarde avec fierté ses deux gamins grandir. Fus (comme Fussball, football en allemand) et Gillou, tout en continuant à bien s’entendre, prennent des chemins bien différents, le plus jeune veut continuer ses études à Paris, comme Jérémy, un ami de la famille. Quant à l’aîné, il vire plus mal, se met à fréquenter des jeunes d’extrême-droite, et à partager leurs idées. C’est une famille où l’on préfère ne pas aborder frontalement les problèmes, ne pas provoquer de scission irrattrapable, mais plutôt tenter de convaincre par l’exemple, ou de traiter les dissensions par le silence et l’indifférence.

« On arrivait à vivre comme cela, en sachant, tant bien que mal. Les deux durant la semaine, les quatre pendant le week-end. La semaine, Fus et moi, on était en apnée, on parlait sans se parler. On posait les pieds là où on pouvait encore les poser. »
Les protagonistes n’ont pas toujours les mots, ressemblant comme des frères aux personnages de Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu. Les styles diffèrent cependant, l’écriture est plus concise, plus ramassée ici, les sentiments sont exprimés sans emphase et les situations de crise peuvent se cacher derrière un grand écart temporel. J’ai beaucoup apprécié cette manière de raconter qui est en parfaite adéquation avec les caractères et avec le sujet. Comment ce père va-t-il réagir face au fils qui, sans esbroufe ni opposition bruyante, embrasse des idées totalement opposées aux siennes ? Comment va se dénouer cette situation intenable, et qui le devient de plus en plus ?
Le lecteur peut s’identifier ou pas, le choix lui est laissé, et c’est aussi une des grandes forces du texte. Au final, une belle écriture, un sujet qui interpelle et un bon dosage de non-dits, jusqu’au final qui pourrait être un peu déroutant, mais cela n’a pas été mon cas. Je recommande, pour qui a envie d’un roman noir et sensible à la fois, et que le thème de l’amour paternel intéresse.

Ce qu’il faut de nuit, de Laurent Petitmangin, éditions La Manufacture de Livres, août 2020, 188 pages.

Si Delphine-Olympe reste un peu sur sa faim, c’est un coup de maître pour Joëlle et une très belle découverte pour Mimi Pinson.

Jack London, La peste écarlate

pesteecarlate« – Imaginez-vous, mes enfants, des troupes d’hommes plus nombreuses que des bandes de saumons que vous avez vues souvent remonter le fleuve Sacramento, des troupes d’hommes que dégorgeaient les villes, qui, comme des bandes de fous, se déversaient sur les campagnes, dans un inutile effort pour fuir la mort qui s’attachait à leurs pas. »
Aujourd’hui, nous nous sommes donné rendez-vous à plusieurs blogueuses pour une lecture commune de La peste écarlate de Jack London. C’est un court roman, 142 pages dans mon édition numérique, suivie de deux nouvelles dont je ne parlerai pas aujourd’hui, Construire un feu et Comment disparut Marc O’Brien.
Voici le sujet de La peste écarlate : en 2073, cela fait soixante ans que l’humanité a sombré à la suite d’un fléau survenu en 2013, une maladie d’une virulence rare qui tue les humains en quelques heures. Un vieillard survit difficilement avec ses petits-enfants « vêtus de peaux de bêtes » et se remémore sa jeunesse. Il répond aux questions des jeunes garçons sur la vie d’avant, et l’épidémie dévastatrice. Cela résonne fort avec l’actualité, bien sûr, et pas de manière rassurante. Par exemple, le rôle de l’état se trouve expédié en quelques lignes dans le récit du vieillard, et les communications disparaissent tout aussi rapidement, « dix mille années de culture et de civilisation s’évaporèrent comme l’écume, en un clin d’oeil. ». Le vieil homme, alors jeune professeur d’université à San Francisco, confronté à la Peste rouge lors de sa fuite hors de la ville, ne développe pas la maladie, et comme lui, quelques dizaines d’humains. Il en rencontre certains au bout de longues années solitaires. Quelques tribus se reforment…

« La même histoire, dit-il en se parlant à lui-même, recommencera. Les hommes se multiplieront, puis ils se battront entre eux. Rien ne pourra l’empêcher. Quand ils auront retrouvé la poudre, c’est par milliers, puis par millions qu’ils s’entretueront. Et c’est ainsi, par le feu et par le sang, qu’une nouvelle civilisation se formera. »
Le roman est prétexte pour Jack London à aborder ses sujets de prédilection, le monde du travail, et la répartition des richesses, richesses bien peu utiles dans le monde tel qu’il le décrit. Le rôle de la culture reste important pour le grand-père, plus qu’un souvenir, puisqu’il a gardé des livres alors qu’aucun de ses petits-enfants n’imagine même à quoi ils servent. Ils ont du mal à comprendre le langage du vieil homme, tout occupés qu’ils sont à chasser ou à pêcher, leur vocabulaire est essentiellement pratique et ignore l’abstraction.
Je ne connaissais pas ce roman, écrit en 1912, qui mérite pourtant de figurer parmi les meilleurs romans d’anticipation. Pas aussi pessimiste qu’il peut le sembler au départ, il se termine sur une note d’espoir. Si l’histoire est un perpétuel recommencement, la civilisation finira forcément par reparaître, avec ses éternels dominants et ses habituels dominés, mais une forme de civilisation tout de même…
C’est étonnant de voir l’auteur décrire en 1912 le monde perdu de 2013, et ses ressemblances avec celui que nous connaissons. L’imagination des écrivains me remplit toujours d’admiration ! Quant à l’écriture, sa force emporte et immerge complètement dans une Californie retournée à l’état sauvage, auprès de ces personnages désemparés, dans des paysages qu’on s’imagine aussitôt. Plus je découvre Jack London, notamment par les nouvelles, (Les temps maudits) plus je suis étonnée par la multiplicité des univers qu’il a décrit !

La peste écarlate (The scarlett plague, 1912) de Jack London, traduction de Paul Gruyer et Louis Postif, Bibliothèque électronique du Québec, 142 pages.

Lecture commune avec ClaudiaLucia, Lilly, Miriam, …
Challenge Jack London
Challenge jack london 2copie

Bernhard Schlink, Olga

olga« Elle est facile à garder, elle aime avant tout se tenir debout et regarder autour d’elle. »
La voisine chez qui la mère laissait sa fille n’avait pas voulu le croire, tout d’abord. Mais c’était vrai. La petite fille d’un an se tenait debout dans la cuisine et regardait une chose après l’autre, […] »
J’ai aimé d’emblée l’incipit qui met en scène cette toute petite fille, et ensuite l’enfance difficile d’Olga à la fin du XIXème siècle dans une petite ville de l’actuelle Pologne, et qui m’a rappelé, je ne sais trop pourquoi, Le petit Saint, roman de Georges Simenon. Impression confirmée après lecture : sans être une sainte, Olga fait toujours montre d’une droiture et d’une continuité sans faille dans ce qu’elle recherche. Ce qui pourrait agacer, mais comme l’auteur fait preuve de sobriété dans l’écriture, sensible mais sans pathos, cela passe bien. Il montre aussi comment ce caractère un peu monolithique est le résultat d’une éducation, d’un manque d’affection, et de circonstances sociales et historiques.

« D’Olga, j’ai aussi hérité le goût des promenades dans les cimetières, et quand c’est un cimetière particulier, particulièrement ancien ou particulièrement beau, enchanté ou bien angoissant, j’inclus Olga dans mes pensées. »
Le roman est construit en trois parties, la première va de l’enfance à la retraite d’Olga, la seconde raconte des épisodes de sa vie et de sa vieillesse par la voix d’un jeune homme dans la famille duquel elle faisait de la couture. La troisième partie est constituée d’un ensemble de lettres retrouvées, je vous laisserai apprendre de quelle manière. Au cœur du roman, l’histoire d’amour entre Olga et Herbert, un jeune homme de famille fortunée, qui devient officier et ne rêve que de conquêtes et de découvertes. Il finira par prendre en plein hiver la route du passage Nord-Est vers le Pôle Nord, voie qu’il espère être le premier à parcourir. L’auteur s’est inspiré d’un personnage ayant réellement existé, et lui a inventé une compagne en la personne d’Olga.
Je pensais que le thème du roman était le secret, ou le mensonge, d’autant plus que ce thème avait déjà inspiré Bernhard Schlink. Maintenant, je dirais plutôt qu’il s’agissait pour l’auteur de mettre en avant la fidélité à soi-même et à ses idées. Pour cela, Olga est, dès son enfance, particulièrement remarquable, et le restera jusqu’à sa mort.
Un beau roman, pour un beau personnage, incomparable, qui ne peut laisser indifférent, me semble-t-il.

Olga de Bernhard Schlink, éditions Gallimard (janvier 2019) traduction de Bernard Lortholary, 267 pages. Noté chez Krol et Marilyne.

Chris Offutt, Le bon frère

bonfrere.png« Lentement, avec un effort considérable, il pénétra dans les bois et gravit la colline. Sa voiture était là où il l’avait garée. Les arbres étaient toujours les mêmes. Rien n’avait changé. »
La vie de Virgil, dans ses collines du Kentucky, pourrait sembler étriquée, il n’a jamais quitté sa vallée, mais cela lui va très bien. Son travail lui offre des possibilités de promotion, il a une amie qui n’attend qu’un signe de lui pour commencer une vie à deux. Quatre mois après la mort de son frère Boyd, il ne peut toutefois plus ignorer les remarques, qui sont presque des injonctions à venger la mort de celui-ci. Virgil, tout à l’opposé de son frère, n’est pas quelqu’un d’impulsif, il prend le temps de peser toutes les options, sachant que même s’il choisit de laisser le meurtrier en vie, il ne pourra de toute façon plus rester au milieu des siens.

« Ils buvaient, ils aimaient, ils se battaient, et Joe aurait aimé être l’un des leurs, mais il savait qu’il ne le serait jamais. Il était fatigué d’essayer d’être comme tous les autres. »
Chris Offutt est un auteur que j’ai remarqué il y a quelques temps, et d’autant plus au printemps, lors de la sortie de son roman Nuits appalaches. J’ai donc enfin sorti ce roman de ma pile à lire. Les premières pages, mettant en place le personnage ont éveillé mon intérêt sans m’emballer plus que ça, si ce n’est le style assez remarquable. Mais au bout de quatre-vingt pages environ, un tournant dans l’histoire la rend tout à fait passionnante et difficile à lâcher. On se trouve dans la tradition du roman noir américain, mais avec un petit quelque chose en plus, un supplément d’âme. La nature, plus qu’une toile de fond, fait partie du personnage, mais ce sont surtout les choix qu’il doit faire, et l’évolution de son caractère qui sont intéressants. L’aspect presque documentaire sur certaines communautés américaines bien particulières, dont je parle sans trop en dire, puisque même la quatrième de couverture ne les mentionne pas, ajoute une dimension sociale à cette histoire. L’Amérique profonde ne manque jamais de nous étonner, et pas toujours dans le bon sens. Le thème initial, qui ferait déjà un bon roman, est largement dépassé, élargi, amplifié… Qu’est-ce que la liberté, jusqu’où peut-on aller en restant libre ? Un roman riche et remarquable. Je ne manquerai pas de me pencher sur les autres romans de Chris Offutt.

Le bon frère, de Chris Offutt (The good brother, 1997), éditions Gallmeister (2018), traduction de Freddy Michalski, 375 pages.

Objectif PAL d’octobre (les livres lus sont à retrouver ici)

Olivier Rogez, Les hommes incertains

hommesincertains.jpgRentrée littéraire 2019 (5)
« On l’appelle la forêt ivre, ses arbres poussent dans tous les sens, les troncs partent en biais vers la droite ou vers la gauche, certains vont de travers avant de changer de direction, d’autres s’élancent à l’horizontale, une partie des racines hors du sol en un défi à la gravité terrestre. »
Ma rentrée littéraire semble placée sous le signe de la Russie et de ses voisins, avec tout d’abord Les patriotes, puis A crier dans les ruines… Pour l’édition de septembre de Masse critique, j’avais repéré aussi Domovoï ou Baïkonour, avant de me rendre compte que ce dernier se passait en Bretagne. C’est sans doute pour cela que le roman d’Olivier Rogez m’a attirée, et je l’ai demandé parmi d’autres, après avoir tout de même pris connaissance de la quatrième de couverture : pas de Bretagne, mais Moscou et la Sibérie, parfait, et de plus à la charnière de 1989, entre URSS et Russie. Voilà qui s’annonçait très intéressant.
Le début m’a beaucoup plu, avec l’endroit où vit Anton, un jeune homme de vingt ans : une forêt nommée « la forêt ivre » où les arbres poussent tout tordus, une ville appelée Tomsk 7, sans que nul ne sache pourquoi ce nombre, une usine atomique… Anton semble un personnage potentiellement passionnant, outre une particularité physique, il fait en effet des rêves prémonitoires. Son père, brillant scientifique, a un frère jumeau vivant à Moscou, et membre du KGB. Il accueillera Anton, qui n’en peut plus de la Sibérie, dans la capitale. À partir de ce moment, le roman se place presque entièrement du côté de Iouri, le frère, et de son entourage : son chef au KGB, un mafieux, une jeune voyante, une jeune peintre éblouie par les nouveaux riches, un starets mystérieux, une vieille dame touchante, un assistant parlementaire…

« Iouri le brillant étudiant, le charmeur, le magnifique orateur des cours de philosophie marxiste, est aujourd’hui un animal redoutable, une arme affutée au service d’un appareil répressif. Il le sait. Il en éprouve de l’amertume. »
C’est sûr que Iouri, qui se trouve pris entre ses idéaux, et ce que le pays est en train de devenir, ne manque pas d’intérêt. Malheureusement, les autres personnages qui semblaient pourtant avoir énormément de potentiel au début du roman, peinent à prendre chair, leurs interactions n’apportent pas grand chose, leurs dialogues sont souvent démonstratifs et peu naturels.
Je retiens toutefois des points positifs : la documentation accumulée par l’auteur et sa très grande connaissance du pays et de cette période, des imbroglios politiques et économiques, de la rivalité entre Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine. La présence de pointes d’humour bienvenues pour contrebalancer les situations lourdes est aussi un point qui m’a bien plu. Le style ne m’a pas gênée, les descriptions regorgent d’images, qui m’ont parfois touchée, parfois fait sourire. Et toujours ce début, le décor et les habitants de Tomsk 7 bien plantés, les personnages plein de promesses.

« Les dix millions d’habitants de la capitale du monde communiste ne sont donc pas dans ces rues étouffantes, ils sont réfugiés dans les interminables barres d’immeubles qui dessinent un urbanisme aussi désespérant qu’un matin de novembre. Ils se rassemblent dans les cuisines des appartements, devenus les seuls endroits du pays où l’on respire librement, où l’on peut se retrouver, en famille, entre amis, en jurant sur le diable qu’il n’y a ni micro ni surveillance. La cuisine est la Suisse du Soviétique, un terrain neutre où il est possible de critiquer librement et de parler avec franchise. »
Ce qui me restera en mémoire, c’est le sentiment que l’auteur aurait pu faire de ce matériau de départ, et de ses connaissances, quelque chose de beaucoup plus romanesque. Au lieu de cela, des personnages nouveaux, parfois énigmatiques, apparaissent souvent ex nihilo, et je n’ai pas toujours compris dans quel but. Il faut dire que l’ennui m’avait déjà gagnée.
Bref, ma première déception de rentrée, que je ne conseille qu’aux passionnés d’histoire contemporaine, ou aux curieux !

Les hommes incertains, d’Olivier Rogez, éditions Le Passage, août 2019, 384 pages.

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Philip Roth, Le complot contre l’Amérique

A33790_Le_complot_contre_l_Amerique.indd« On savait que ça allait très mal, résuma mon père aux amis qu’il appela dès notre retour, mais pas à ce point. Il faut être sur place pour se rendre compte. Ces gens vivent un beau rêve, nous on vit un cauchemar. »
Un cauchemar, c’est ce que vit la famille juive du petit Philip, et leurs voisins du New Jersey, au tout début des années 40, lorsque Charles Lindbergh, le héros américain de la traversée de l’Atlantique en avion, est élu président des États-Unis. Rassemblant autour de lui les Américains hostiles à la guerre, il signe un pacte de non-agression avec Hitler, et ne rate pas une occasion de désigner les Juifs américains comme ceux qui voudraient infliger à leur pays une guerre inutile, et forcément lourde de nombreuses pertes humaines. Concentré de juin 40 à octobre 42, ce roman qui réinvente l’histoire des États-Unis pousse très loin dans l’analyse de ce ressent une famille lambda du New Jersey, et quel impact cet événement politique a sur chacun de ses membres.

« Un jour d’avril, un représentant du Bureau d’assimilation du New Jersey était venu parler de la mission du programme aux garçons de plus de douze ans, et le soir-même, Sandy était passé à table avec le formulaire à faire signer par les parents. »
La bonne idée, que dis-je, l’excellente idée de ce roman, est de raconter l’histoire à hauteur des souvenirs d’un petit Philip de sept à neuf ans, amateur de timbres, observateur curieux et inquiet à la fois de ce qui se passe dans le monde des adultes. La situation telle qu’elle est imaginée par l’auteur n’a rien d’extrême, elle aurait aisément pu se produire, une post-face reprend d’ailleurs la biographie réelle de tous les personnages historiques évoqués dans le roman. Le côté passionnant réside aussi dans les réactions variées de chaque membre de la famille, des parents de Philip, de son frère Sandy, de sa tante et son rabbin de mari, de son cousin parti combattre aux côtés des Canadiens.
Philip Roth excelle dans l’art de faire monter la tension, degré par degré, au sein de la famille comme à l’extérieur, et aussi à raconter des épisodes qui semblent vécus. Je pense notamment à un épique séjour à Washington, que les parents du petit Philip décident de ne pas annuler pour prouver à leurs enfants qu’ils n’ont pas peur, voyage qui va pourtant leur ouvrir les yeux sur le tournant que prend leur pays.
Le style et la traduction coulent avec facilité, et les phrases, même fortes d’un nombre respectable de lignes, ne perdent jamais le lecteur en route. Sans oublier l’humour toujours prêt à pointer son nez…
Ce roman se dévore avec un brin d’angoisse, une peur pas tout à fait rétrospective, car bien qu’écrit avant l’arrivée de Trump, il décrit des faits qui pourraient bien encore se produire, ne dit-on pas que l’histoire se répète toujours ? Ah, mais c’est une histoire totalement inventée, c’est vrai, il faut se pincer pour s’en souvenir !


Le complot contre l’Amérique de Philip Roth (The plot against America, 2004) éditions Folio, 2007, traduction de Josée Kamoun, 557 pages y compris un post-scriptum de l’auteur.
Nicole
et Papillon ont été conquises aussi ! 

Première lecture du mois américain à retrouver ici.
moisamericain2019