Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018

Christophe Boltanski, Le guetteur

guetteurRentrée littéraire 2018 (1)
« J’aurais pu ne jamais savoir que ma mère écrivait. Ou plus exactement qu’elle avait tenté d’écrire. »

J’ai découvert il y a deux ans La cache, premier roman de Christophe Boltanski, prudemment, après quelques avis sûrs, et j’avais aimé sa manière de laisser le lecteur libre de flâner dans la maison de son enfance, de partager un regard amusé sur sa famille, sans être trop explicatif.
Dans Le guetteur, il enquête sur sa mère. Il a découvert à sa mort qu’elle avait écrit des débuts de romans policiers, il en est curieux et se demande si cela a à voir avec la manière dont elle vivait presque recluse, harcelée par des idées paranoïaques, ne sortant que la nuit, vivant les rideaux tirés sur un appartement enfumé et envahi de montagnes de papiers et journaux. Il revient aussi sur sa jeunesse militante, à la fin des années 50, va poser des questions, chercher des documents. Elle distribuait des tracts contre la guerre en Algérie, fréquentait des étudiants plus ou moins engagés, et des personnages plus sombres…

« Je relus plusieurs fois ces fragments en quête d’un sens caché. Je me laissais bercer par leur musique. J’appréciais la tournure d’une phrase, souffrais de la maladresse d’une autre. Comme si j’en étais l’auteur. »
Plusieurs fils se dévident tour à tour, qu’il faut nouer, ou pas, selon l’humeur du lecteur, et ce procédé n’entraîne aucun ennui, on passe avec facilité de l’enfance ou de la jeunesse de sa mère, à ses derniers jours, et de l’imaginaire des débuts de romans qu’elle a écrit aux questions que se pose son fils… c’est intelligent, jamais laborieux. Il enquête sur des jumeaux musiciens bretons, sur un américain créateur des Barbapapas, retrouve un détective que sa mère avait engagé… Christophe Boltanski montre également son attachement aux lieux, se focalise autant sur les endroits où a vécu sa mère que sur les personnes qu’elle a connues.

« Ce tissu urbain discontinu, alternance de grands ensembles aux structures rondes ou quadrangulaires, et de rues calmes de facture provinciale, portait-il une part de responsabilité dans cette histoire ? Un lieu, un espace peut-il être coupable à l’égal de ses occupants ? »
Force est de constater que, comme trop souvent dans la littérature française contemporaine, il s’agit du roman qu’un auteur consacre à sa mère, et, même si sa voix est originale, et qu’il manie aussi bien la dérision que la tendresse, je préfère toujours quand l’imagination de l’écrivain m’emmène un peu plus loin que vers ses propres origines. La particularité de ce texte réside dans le fait que l’auteur se penche sur la vie de sa mère avant qu’elle ne devienne sa mère, et après qu’elle l’ait élevé, essayant de retrouver des liens entre les deux femmes qu’elle a été, l’une toute jeune, l’autre en fin de vie. C’est original et ça fonctionne très bien.
Comme La cache, que j’ai légèrement préféré, et qu’il ne prolonge pas vraiment, (on peut lire l’un sans l’autre), Le guetteur m’a fait passer un très bon moment de lecture, plutôt marquant.

Le guetteur de Christophe Boltanski, éditions Stock (août 2018), 288 pages.

#LeGuetteur #NetGalleyFrance

Publicités
Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Jonathan Dee, Ceux d’ici

ceuxdici« On peut devenir des héros sans rien faire, il suffit que votre action revête un sens pour les autres. »
Ouvrir ce roman peut être une expérience déroutante. En effet, après une première partie d’une trentaine de pages numérotée 0 qui se déroule à Manhattan en septembre 2001, le titre « Ceux d’ici » apparaît, et, en abandonnant l’un des personnages, le roman en suit un autre jusque dans son bourg de Howland, et le roman commence vraiment. Ensuite, le fil du texte passe d’une personne à une autre, comme on s’intéresserait quelques minutes à une personne croisée par hasard pour ensuite se demander qui est cette autre personne qu’on aperçoit plus loin. Comme le bourg est petit, les mêmes finissent par revenir régulièrement sur le devant de la scène, notamment Mark, entrepreneur dans le bâtiment, originaire de la ville, et Philip Hadi, un New-Yorkais nouveau-venu, qui lui commande des travaux de sécurisation. Mark, sous son influence, se lance avec son frère dans des placements immobiliers. On suit aussi les familles et amis de l’un et de l’autre, ceux qui fréquentent le même café ou la bibliothèque, les écoliers ou les collégiens…

« Les gens de Manhattan semblaient surtout mus par la conviction erronée que leur vie était la seule réelle, importante, la seule influente, que les autres, les provinciaux, vivaient déconnectés de la réalité. Alors que c’était tout le contraire : sur terre, aucune espèce n’était plus déconnectée qu’un new-yorkais. »
Le roman porte un regard vif et un peu acide sur les conséquences à moyen terme du 11 septembre dans un petit bourg du Massachusetts où tout le monde ou presque se connaît. Et ce qui naît de cet événement n’est en rien caricatural, mais au contraire remarquablement analysé et disséqué. Le bourg de Howland est, à échelle réduite, l’exacte réplique de l’Amérique de Trump, qui est représenté ici par le riche Philip Hadi, qui, malgré son manque de sens des réalités, ou plutôt une certaine manière qu’il a de mélanger les genres, de confondre service public et mécénat, devient maire de la ville…

« C’était une petite ville, et malgré cette conviction yankee que chacun menait une existence indépendante, tout le monde s’occupait tout le temps des affaires des autres. »
Je pourrais reprendre ce que j’avais dit du roman de l’auteur, Les privilèges, lu en 2012, et qui était construit un peu de la même façon. L’histoire peut sembler ténue, c’est davantage l’analyse et le regard porté sur ses contemporains par Jonathan Dee qui sont intéressants, et si l’on peut craindre l’ennui, ça n’a pas été du tout le cas pour moi, j’avais au contraire à chaque fois grande envie de le reprendre. J’ai beaucoup apprécié les personnages de femmes, plus discrets, mais aussi porteurs de belles nuances.
L’auteur sera en septembre au festival America, et je suis sûre d’ores et déjà que j’assisterai à l’un des débats auxquels il participera.

Ceux d’ici de Jonathan Dee (The locals, 2017) éditions Plon (janvier 2018) traduit par Elisabeth Peelaert, 410 pages.

 

Publié dans bande dessinée, littérature France, non fiction

Raphaël Meyssan, Les damnés de la Commune, T. 1

damnesdelacommune« Je suis parti à sa recherche comme on part en voyage. J’ai bourlingué dans le temps, j’ai parcouru les rues pour retrouver sa trace, arpenté des livres pour rattraper sa vie. Au milieu des archives, j’ai cherché son histoire. »
Ce roman graphique, premier d’une série, ou au minimum d’un diptyque, est sous-titré « A la recherche de Lavalette ». Son point de départ est en effet la découverte faite par Raphaël Meyssan à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris de la présence d’un communard, un certain Charles Lavalette, en 1870, précisément dans la rue où il habite. Il est donc son voisin, en quelque sorte, et cela lui donne envie d’en savoir plus. La deuxième idée consiste à ne rien dessiner, mais à numériser des gravures du XIXème siècle, extraites de journaux ou de livres illustrés, à les agrandir, les découper, les juxtaposer, en y ajoutant des bulles, pour leur faire raconter l’histoire du Sieur Lavalette.

« Mon mari avait quitté la maison depuis deux jours. Il était resté avec son bataillon. Il vient nous dire adieu. […] Il me demande de l’accompagner jusqu’aux fortifications de la barrière d’Italie.»
L’auteur découvre aussi le récit autobiographique de Victorine B., une parisienne d’un milieu populaire, femme d’un garde national, qui relate les aléas de sa vie de jeune femme, et les malheurs qui l’atteignent. Il est touché par ce témoignage et va en faire alterner le récit avec ses recherches sur Lavalette et la narration des événements politiques qui marquent les années de 1867 à 1871 (pour cette première partie).
J’ai trouvé formidablement réussis le découpage, la mise en page et l’utilisation de documents illustrés d’époque, ainsi que l’insertion de textes d’archives variés, et tout à fait passionnantes les recherches autour de son « voisin » et le récit de Victorine, qui mérite une compassion toute particulière.
Sans doute un historien ou un lecteur passionné par cette période n’y découvrira-t-il rien de vraiment nouveau, mais l’ensemble est cohérent, les illustrations donnent une idée de la vision des éditorialistes de ces années-là, et le texte contemporain réajuste cette vision à nos critères. Un très beau travail, dont je lirai volontiers la suite quand elle paraîtra.
damnesdelacommuneP2.jpg

Les damnés de la Commune, A la recherche de Lavalette, de Raphaël Meyssan, éditions Delcourt (2017) 145 pages

Sur le site de l’auteur, vous pouvez trouver les explications quant à la réalisation des planches

Cette BD a été repérée chez Jérôme et Page des libraires 

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée littéraire 2016

Jonathan Coe, Numéro 11


numero11« Elle l’avait vue de l’œil des caméras, de l’œil de ceux qui avaient monté l’émission; or cet angle-là ne pardonnait pas. Il ignorait le filtre de l’amour. »
Il est encore temps de découvrir des romans de la précédente rentrée littéraire, qui n’ont encore rien perdu de leur force, comme ce roman de l’auteur britannique Jonathan Coe. Composé en cinq grandes parties qui semblent de prime abord indépendantes, le roman commence avec une « nouvelle » à la manière d’Enid Blyton, et des références à Alfred Hitchcock, texte qui soulève le thème de l’esclavage moderne et de la mondialisation. Cela vous semble improbable et saugrenu ? Sous la plume de l’auteur anglais, rien n’est impossible !

« Plusieurs semaines déjà qu’il n’était plus assiégé par les micros et les caméras. Arrêter le rédacteur en chef d’un journal national qu’on soupçonnait du meurtre de deux humoristes en vue avait toutes les chances de le ramener sous les feux des projecteurs. »
La deuxième partie est une satire de la société de spectacle dont le ton rappelle un des précédents romans de Jonathan Coe, La vie privée de Mr Sim. Les autres parties voient réapparaître des personnages déjà vus, et la manière dont les histoires sont reliées les unes aux autres est réjouissante. L’auteur profite de ce qu’il raconte pour dresser un portrait à charge de l’Angleterre contemporaine et de ses dirigeants, au travers d’histoires où les personnages se croisent, se trouvent et se retrouvent, évoluent dans des univers qui vont de l’extrême pauvreté à la richesse insolente, du milieu de la presse à celui de l’art ou de la télé-réalité.

« Moi, je pourrais vous raconter ce qui arrive quand on est trop nostalgique de son innocence. »
Le roman se déroule sur une douzaine d’années et les personnages qui parcourent les cinq parties, Rachel et Alison, évoluent de douze ans à vingt-cinq ans, de monde de l’enfance à celui de la perte des illusions. Elles passent d’un univers mystérieux qui propose des réponses simples, à un monde non moins opaque mais régi par des mécaniques de profit et de pouvoir autrement plus compliquées. Et le lecteur, la lectrice, pendant ce temps ? Il savoure ce roman aussi intelligent que passionnant !


Numéro 11, de Jonathan Coe, éditions Gallimard (octobre 2016) traduit par Josée Kamoun, 448 pages

Les avis de Delphine-Olympe, Keisha, Krol et Lewerentz.
Du même auteur, sur le blog : Désaccords imparfaits, des nouvelles !

Publié dans littérature France, mes préférés, rentrée hiver 2016, sortie en poche

Vincent Message, Défaite des maîtres et des possesseurs

defaitedesmaîtres« La ville est grande, ça ne s’oublie pas. Elle envahit le ciel à coup de passerelles piétonnes entre les tours, le barrent de voies ferrées tendues au-dessus des rues et des canaux, elle oppose au désir de lignes droite ses collines couvertes de parcs, de cités-souricières, d’usines en ruine, elle creuse partout, en réparation maladroite et insuffisante de ses erreurs, des tunnels pour relier des quartiers que sépare la largeur brutale des autoroutes. »
Il est des livres qu’on ne remarque pas trop lorsqu’ils sortent en grand format, dont ni le titre ni la couverture ne donnent envie d’aller voir de quoi il retourne. Et puis quelques avis font leur chemin, et la sortie en poche permet de réparer l’inattention et de découvrir enfin de quoi il s’agit.
Dans un monde quelque peu postérieur au nôtre, si peu, Malo se rend compte en rentrant un soir de son ministère à son appartement qu’Iris a disparu. Il s’inquiète jusqu’à ce qu’il apprenne que la jeune femme a été conduite à l’hôpital après un accident avec délit de fuite. Iris aurait besoin d’une greffe, et Malo n’a que quelques jours pour essayer de la sauver. Jusque là, on ne connaît rien des rapports exacts entre les deux personnages principaux, et la suite va mener d’étonnements en découvertes.

 

« Les chiffres non plus ne leur disent rien. Quoique beaucoup passent l’essentiel de leurs journées à les établir avec précision et à construire des scénarios probables, on continue de tenir pour des excités ou des doux rêveurs ceux qui jugent certains chiffres alarmants et qui voudraient en tenir compte en demandant à tous de réformer leur conduite. »

Une dystopie qui nous projette dans un futur plus ou moins proche, et peut-être possible, et qui est, en même temps, une réflexion sur les rapports de force entre différents groupes humains, une fable sur le rapport de l’homme et de l’animal, le danger de la surconsommation, les ravages de l’élevage industriel et de l’abattage à la chaîne, et en même temps une histoire d’amour… J’applaudis sans réserve à l’agencement parfait du roman qui permet de faire passer des réflexions plus qu’intéressantes, tout en happant le lecteur avec l’histoire et le suspense qui en découle. C’est une de mes lectures les plus enthousiasmantes depuis un bon bout de temps !

« Il y a, pour résumer, trois catégories d’hommes : ceux qui travaillent pour nous ; ceux qui s’efforcent de nous tenir compagnie ; ceux que nous mangeons. »
J’ajoute que le style est la preuve qu’il n’est pas besoin d’en faire trop, d’en rajouter dans l’originalité ou les effets pour être efficace. Je ne vois vraiment pas quelle restriction je pourrais émettre, j’ai été tout simplement saisie par le contexte, la justesse des constats sur notre société autant que l’imagination qui permet de créer une évolution aussi plausible qu’effrayante au monde qui est le nôtre. Tout cela sans qu’à aucun moment je n’aie l’impression que l’auteur énumère des faits ou énonce une thèse. Certaines scènes vraiment saisissantes me resteront longtemps, et ce roman va rejoindre mes romans d’anticipation favoris qui ne sont pas si nombreux que ça.

Défaite des maîtres et des possesseurs de Vincent Message (Seuil, 2016) paru en poche en Points (2017) 238 pages.

Les avis d’Aifelle, Keisha, Krol, Noukette, Papillon et Sandrine.

Objectif PAL 2017, pour le mois d’août.
logo_objpal

Enregistrer

Publié dans littérature îles britanniques

Jhumpa Lahiri, Longues distances

longuesdistances« Il n’en pouvait plus de cette peur qui ne le lâchait pas. Peur de cesser d’exister, peur qu’Udayan cesse d’être son frère s’il lui résistait. »
Avec ce roman, je commence le mois anglais, qui ira aussi voir ailleurs, et pas uniquement de l’autre côté du Channel. Mais commençons par Jhumpa Lahiri, que je découvre avec ce roman. Cette auteure est née à Londres de parents bengalis, a grandi à Rhode Island et fait ses études aux Etats-Unis. Ce qui explique que ses personnages ne soient pas attachés à un lieu, et envisagent l’expatriation. C’est le cas de Subbash, qui a passé sa jeunesse à Calcutta avec son frère d’un an plus jeune, Udayan, presque un jumeau, mais d’un caractère totalement différent.

« C’était le portrait d’une ville à laquelle Subbash n’avait plus le sentiment d’appartenir. Une ville au bord de quelque chose. Une ville qu’il s’apprêtait à laisser derrière lui. »
A la fin de ses études secondaires, Subbash décide d’aller poursuivre son cursus en sciences dans l’état de Rhode Island. Le frère ainé mène une vie calme et studieuse aux États-Unis, et entretient une correspondance un peu relâchée avec son frère. Pendant ce temps, Udayan, qui est resté étudier à Calcutta, devient actif dans un mouvement protestataire naxalite et, dans le même temps, se marie avec Gauri, une jeune femme qui partage ses convictions. Un drame survient qui oblige Subbash à rentrer auprès de ses parents.

« La porte de la chambre de ses parents était fermée. Il se rendit à la cuisine pour voir s’il restait quelque chose à manger, et il découvrit Gauri assise sur le sol, une bougie allumée près d’elle. »
Le roman s’étire ensuite sur une trentaine d’années, et va adopter par alternance le point de vue de Subbash, celui de Gauri, celui de l’enfant de Gauri. L’histoire des deux frères, de l’exil de l’un et de l’engagement de l’autre, des liens familiaux qui évoluent de manière inattendue après le drame (que je ne préciserai pas ici), tout cela ne manque pas d’intérêt. Le roman possède une belle profondeur et aborde de nombreux points de fond, la lecture n’a rien d’ennuyant ni de fastidieux, (vous sentez venir le « mais »…) toutefois, les personnages restent un peu froids et distants, et l’écriture trop sage et classique pour vraiment susciter l’enthousiasme. Une lecture captivante, dans mon cas pas inoubliable, qui séduira certainement davatage d’autres lecteurs…

Longues distances de Jhumpa Lahiri (The Lowland, 2013) éditeur Robert Laffont (2015) traduit de l’anglais par Annick Le Goyat, 456 pages, à paraître en poche le 15 juin 2017

L’avis de Delphine-Olympe que je viens de relire est mitigé aussi.

Le mois anglais est chez Cryssilda et Lou.
mois_anglais2017

Publié dans littérature Amérique du Nord, policier

Martin Michaud, Sous la surface

souslasurfaceJe viens de me rendre compte que je participe au mois québecois sans le savoir, ou presque. Cela faisait un moment que j’avais noté ce polar, je l’ai déniché à la bibliothèque, et il se trouve que l’auteur est québécois.
Plus qu’un polar, c’est un thriller, qui tout à fait prenant dès les premières pages, et pratiquement d’actualité. La partie contemporaine commence en effet en mars 2016 pendant la campagne pour les primaires démocrates aux États-Unis, plus précisément en mars, au moment du super Tuesday. On nage en pleine politique-fiction et cela n’est pas pour me déplaire. Le personnage principal, Leah, est la femme et le soutien très proche du candidat à la primaire qui a le plus de chance de l’emporter, Patrick Adams. Cependant, un retour en 1991 nous permet de savoir que le passé de Leah comporte un drame, son petit ami, premier amour de sa vie, s’étant noyé pour porter secours à une jeune femme dont la voiture était tombée dans un fleuve.
Au moment clé de l’intrigue, Leah retourne, pour les besoins de la campagne électorale, à Lowell, la ville où elle vivait jeune, et reçoit un petit mot qui la bouleverse, car seul son ami mort pouvait en savoir assez pour lui écrire cela. Serait-il vivant, finalement ? Et pourquoi n’aurait-il pas donné de nouvelles pendant vingt-cinq ans ? Les pages tournent toutes seules et les rebondissements s’enchaînent à vive allure.
Toutefois, à partir de la moitié du roman, on verse vraiment dans les codes et les scènes incontournables du thriller, ce qui plaira aux adeptes du genre, mais pour moi, c’est un peu trop. J’imagine que cela pourrait donner un film ou une excellente série télé, mais à un roman je demande un peu autre chose, notamment un peu plus de crédibilité. Sinon, l’entourage du candidat montre une galerie de portraits très bien incarnés, les petites et grandes magouilles électorales tout à fait imaginables. Ce sont les scènes d’action qui m’ont lassées quelque peu, mais je dois avouer que c’est tout de même très bien manigancé. J’imagine que c’est un roman qui s’oubliera vite, sauf peut-être le personnage de Leah coincée entre son ancien amour, toujours vif, et ses loyautés présentes, assommée par ce qui lui arrive, et toutefois pleine de force.

L’auteur : Martin Michaud, né à Québec ne 1970, est musicien et scénariste québécois, auteur de thrillers et de romans policiers. Il a été avocat d’affaires avant de se consacrer à l’écriture. Ses quatre premiers polars obtiennent beaucoup de succès et cinq prix littéraires. Sous la surface figure dans le Top 5 des meilleurs polars de l’année 2013 de La Presse et de plusieurs autres publications. En 2013, il remporte le Prix Saint-Pacôme du meilleur roman policier pour Je me souviens. Martin Michaud adapte aussi ses œuvres pour la télé.
354 pages.
Éditeur : Kennes éditions (2013)

Lu aussi par Argali.
Le mois québécois, c’est chez Karine !
quebecennovembre_600-300x200

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états, rentrée hiver 2016

Ron Rash, Le chant de la Tamassee

chantdelatamasseeJe n’aurais pas pu laisser passer une nouvelle parution de Ron Rash, après tant de lectures fascinantes comme Un pied au paradis, Une terre d’ombre ou son recueil de nouvelles Incandescences… et une fois de plus, je l’ai trouvé sans trop attendre à la bibliothèque.
Pourtant, les quelques mots que je savais du roman m’emballaient un peu moins que d’habitude. Pour faire court, Ruth, une fillette de douze ans se noie dans la rivière Tamassee, et à la douleur des parents, s’ajoute le fait que son corps ne peut être remonté, il reste coincé sous des rochers. Comme ce ne serait possible qu’en dressant un barrage provisoire, mais que la rivière est protégée par une loi très stricte concernant les rivières sauvages, remonter le corps devient un sujet éminemment politique, et qui donne lieu à des discussions intenses entre partisans et opposants.
Maggie, photographe de presse, est envoyée par son journal sur les lieux qu’elle connaît bien, puisqu’elle est originaire de la région. Elle est accompagnée d’un journaliste tourmenté, à qui cette affaire, censée le remettre sur les rails, rappelle de bien mauvais souvenirs.
Je suis moins convaincue par ce roman (qui n’est pas vraiment le dernier de l’auteur, mais son deuxième, ce qui explique sans doute bien des choses) que par les précédents lus. Je pense qu’il aurait été possible de l’épurer pour en faire une très bonne nouvelle, au lieu de quoi, il donne plutôt l’impression d’être un peu étiré, avec des pans entiers pas forcément utiles, comme une certaine histoire d’amour naissante, ou les souvenirs d’enfance ou de jeunesse de Maggie (qui est toujours assez jeune, contrairement à ce que ma phrase laisserait imaginer). Bon, je chipote, l’histoire se lit tout de même fort bien, sans ennui, l’auteur étant adepte d’une certaine concision. Les enjeux sont clairs, les positions des différents protagonistes aussi, un certain suspense est entretenu. Les descriptions des paysages de Caroline sont toujours aussi marquantes, et quelques scènes fortes rattrapent des moments un peu plus discutables.
Je ne découragerai pas un fan de Ron Rash de le lire, (et accessoirement de nous donner son avis) mais je ne le conseillerai pas pour découvrir l’auteur, qui a écrit bien plus fort et percutant par ailleurs…

Citations : « Tu es une vagabonde, m’avait dit tante Margaret. C’est la façon que tu as de regarder les montagnes tu veux savoir ce qu’il y a derrière. Et tant que tu ne le sauras pas, tu ne seras jamais franchement satisfaite. » J’avais huit ans et nous étions en train de cueillir des mûres sur le versant est de Sassafras Mountain.

Après la mort, tout dans une maison semble vaguement transformé – la couleur d’un vase, la longueur d’un lit, le poids d’un verre sorti d’un placard. Peu importe le nombre de stores qu’on relève et de lampes qu’on allume, la lumière est plus pâle. Les ombres qui, comme des toiles d’araignées, tapissent les encoignures prennent de l’ampleur et s’épaississent.

L’auteur : Ron Rash est né en 1953 à Chester, en Caroline du Sud. Plusieurs de ses romans sont traduits en français (Un pied au paradis, Serena, Le monde à l’endroit, Une terre d’ombre), ainsi qu’un recueil de nouvelles, Incandescences. Il est actuellement professeur émérite au département d’Études culturelles appalachiennes de la Western California University.
232 pages.
Éditions du Seuil (février 2016)
Traduction : Isabelle Reinharez
Titre original : Saints at the river

D’autres avis : Ariane, Clara, Jostein et Krol. Projet 50 romans, 50 états : Caroline du Sud.
USA Map Only

 

Publié dans littérature Europe de l'Ouest

Tom Lanoye, Tombé du ciel

tombeducielA roman court, billet court ! Je ne voudrais surtout pas entrer trop dans les détails et vous donner l’impression d’avoir déjà tout lu si vous ouvrez ce roman…
Tout part d’un fait-divers qui s’est réellement produit en 1989. Le 4 juillet, un pilote soviétique en plein exercice s’éjecte de son MIG-23 en panne au-dessus de la Pologne, mais le moteur repart et l’avion continue sa course, à vide, en franchissant le rideau de fer, et se dirigeant sur l’Allemagne puis la Belgique. Réunion de crise à l’OTAN pendant que l’avion poursuit sa route… Pendant ce temps, Vera, habitante d’une jolie villa en briques rouges « de style mauresque » près de Kooigem, à défaut de regarder vers le ciel, regarde sa vie de couple partir en lambeaux. De manière bien peu charitable, son mari vient de lui apprendre son infidélité, et Vera cherche une réaction digne à cette nouvelle inopinée.
Tant la vie d’une famille moyenne, que les réactions des militaires et des représentants du gouvernement américain dépêchés sur place, donnent l’occasion à Tom Lanoye d’exercer un humour quelque peu grinçant, que j’ai découvert le sourire aux lèvres. Les variations de style, les dialogues, rappellent que l’auteur a aussi commis des pièces de théâtre, et qu’il est à l’aise dans ce genre. L’événement historique, si anecdotique soit-il, est replacé très justement dans son contexte, ce qui ajoute à la qualité du roman.
Bien sûr, le format est court, un peu plus de cent pages, et la fin semble prévisible, mais le roman garde quelques surprises tout de même. Je compte bien sur le mois belge pour me donner d’autres idées de titres, pour continuer à lire cet auteur.

Citation : Rogers avait une opinion un peu moins flatteuse des soldats français. Et d’abord de leur fameux général de Gaulle. Il ne restait pas grand chose de sa patrie après l’occupation allemande. Une grande partie des politiciens, de l’armée, de l’intelligentsia et des fonctionnaires avait même collaboré ouvertement. Mais ce grand échalas avec son cou de girafe s’était mis en tête de perpétuer la France à lui tout seul, comme si elle avait encore besoin d’un Roi Soleil.

L’auteur : Tom Lanoye est un auteur de langue flamande bien connu dans son pays. Dès ses études à l’Université de Gand, il déclame ses propres textes sur la scène de divers cabarets littéraires. En 1985, il se fait connaître avec Un fils de boucher avec de petites lunettes. Suivent des nouvelles, romans, essais, recueils de poèmes et pièces de théâtre dont deux, ont été montées à Avignon en 2007 et 2008, avant d’être représentées à Paris, puis en tournée dans tout le pays. Dans la lignée de Hugo Claus et de son célèbre Chagrin des Belges, il porte un regard ironique sur la société flamande.
141 pages.
Éditions de la Différence (2013)
Traduction : Alain van Crugten
Titre original : Heldere hemel

Repéré chez Inganmic, Laeti et Philisine.

Participation au mois belge d’Anne et Mina, en avance sur le jour dédié à un auteur flamand, le 22 avril… mais j’ai un mot d’excuse, je serai en voyage jusqu’à cette date, et même au-delà !

Logo Khnopff Bocklin 40 ombre grise

 

Publié dans littérature France, policier, premier roman

Marc Fernandez, Mala vida

malavida« Une seule balle en plein front. Quasiment à bout portant. La tête du Vieux repose sur son siège, les yeux grands ouverts, comme s’il réfléchissait. Un mince filet rouge coule sur son visage. Elle se rechausse et regagne sa voiture d’un pas rapide, à peine une minute après avoir tiré une balle dans la tête d’un homme pour la seconde fois en six mois. »
Une série de meurtres se produit en Espagne juste au moment où le gouvernement vient de basculer vers une droite extrême renouant avec le franquisme. Cela commence par de nombreux limogeages à la radio et à la télévision. Diego, qui anime une émission de nuit pourtant critique, reste à son poste, il sera une sorte d’alibi. Il est également l’un des premiers intéressés par l’histoire des bébés volés du franquisme qui ressurgit, affaire qui trouve même des prolongements dans des périodes beaucoup plus récentes. Il est aidé par son ami procureur, celui-là même qui prépare anonymement des chroniques subversives pour l’émission nocturne. Une jeune avocate française d’origine espagnole devient la porte-parole de l’association qui monte des dossiers d’enfants enlevés à leur parents et confiés à des familles « bien pensantes ». Ajoutons à ces personnages une détective argentine transsexuelle, et le cadre est posé.
Sur le fond, ce roman est passionnant, émouvant et bien documenté. La construction ne maintient pas un suspense insoutenable, ce n’est pas le but, mais laisse au lecteur une avance sur le journaliste-enquêteur. Sur la forme, le récit est plus attendu, parfois un peu maladroit, dans les dialogues notamment, mais il faut se souvenir qu’il s’agit d’un premier roman. Les personnages attachants, le regard pertinent sur l’Europe contemporaine, m’ont fait passer un bon moment de lecture, en numérique, et regretter un peu le parfum du papier neuf et la jolie couverture qui m’auraient sans doute rendue encore un peu plus indulgente !

Citation : Il y en a bien qui s’en offusquent, mais la plupart sont tellement dans la merde, qu’ils ne pensent pas à trouver les coupables à leur malheur. Ils pensent juste à avoir de quoi bouffer à la fin, non pas du mois, ni de la semaine, mais de la journée. Retour vers le passé en somme. Retour à un état de pays sous-développé.

L’auteur : Marc Fernandez est journaliste Au Courrier International, il est spécialiste de l’Espagne et de l’Amérique latine, puis il fonde et dirige la revue Alibi, consacrée au polar. Il est coauteur de La ville qui tue les femmes, enquête à Ciudad Juárez, de Pinochet, un dictateur modèle. Mala vida est son premier roman.
288 pages
Éditeur : Préludes (2015)

Lu aussi par Delphine-Olympe, Séverine et Yvon.