littérature Europe de l'Ouest·policier

Mechtild Borrmann, L’envers de l’espoir

enversdelespoirDans une ferme allemande, un homme recueille une jeune femme originaire d’un pays de l’Est, traquée par des poursuivants déterminés. Mathias va-t-il lui donner un refuge, avec les risques que cela comporte ?
D
ans la zone interdite de Tchernobyl, Valentina, une femme seule, essaye de garder espoir dans le retour de sa fille, disparue après avoir postulé pour un échange universitaire avec l’Allemagne. Valentina note dans un cahier les différents moments de sa vie à Tchernobyl, ce qu’elle sait de sa famille, de la catastrophe et de tout ce qu’elle a deviné petit à petit à ce sujet. C’est son cahier pour garder espoir, pour ne pas baisser les bras, pour dire à sa fille tout ce qu’elle ne lui a pas dit…
Les thèmes entremêlés dans ce roman, d’une manière adroite, tiennent en haleine sans que cela semble jamais artificiel : la catastrophe de Tchernobyl, le trafic d’êtres humains, la corruption, les mensonges étatiques… Plusieurs points de vue alternent selon les chapitres, la mémoire de Valentina ramène aussi des souvenirs plus anciens, des bribes importantes de la vie de ses parents et grands-parents. J’ai aimé cet aspect qui donne une profondeur historique au roman policier.
Les personnages possèdent une réelle présence, et même si leur nombre fait courir le risque de se perdre un peu, à peine, il est impossible de ne pas vouloir connaître la fin, tant ils touchent et émeuvent. J’ai trouvé ce roman de Mechtild Borrmann, le deuxième que je lis, encore plus réussi que Le violoniste, et tout aussi solide et prenant. Une auteure à découvrir si vous ne l’avez pas encore fait !

Extrait :  Des doutes l’assaillent. Comment la mémoire fonctionne-t-elle ? A-t-elle fait le tri dans son passé, au fil des années, pour qu’il témoigne de son innocence ? Ces pauses qui la distraient, les ménage-t-elle dans le but d’arrondir les angles et les coins des vieilles images, pour leur donner une allure satisfaisante sur le papier ?

L’auteure : Mechtild Borrmann est née en 1960. Après une formation en thérapie par la danse et le théâtre, elle se consacre désormais à l’écriture. Elle a publié cinq livres en Allemagne. Rompre le silence, son premier roman traduit en français en 2013, a obtenu le prix du meilleur roman policier en Allemagne. Le violoniste a obtenu le Grand prix des lectrices de Elle.
288 pages.
Éditeur : Le masque (avril 2016)
Traduction : Sylvie Roussel
Titre original : Die andere Hälfte der Hoffnung

littérature îles britanniques

Sebastian Barry, Du côté de Canaan

ducotedecanaan« Les souvenirs provoquent parfois beaucoup de chagrin, mais une fois qu’ils ont été réveillés vient ensuite une sérénité très étrange. Parce ce qu’on a planté un drapeau au sommet du chagrin. On l’a escaladé. »
Je retrouve encore, après Quatre jours en mars, un roman écrit par un homme et dont la narratrice est une femme, âgée de quatre-vingt-neuf ans, qui plus est… On se doute que, vu son grand âge, elle a beaucoup à raconter, et quantité de réflexions à faire sur sa vie.
Lors d’une des (nombreuses) périodes où l’envie de lire de la littérature irlandaise, sobre, sombre et dramatiquement irlandaise comme il se doit, se faisait grande, j’avais ouvert un roman de Sebastian Barry, L’homme provisoire, auquel je n’avais pas accroché du tout. Autant dire que celui-ci risquait de croupir dans mes étagères, mais j’ai décidé d’y faire un peu de ménage, et d’alterner nouveautés et emprunts en bibliothèque avec des livres de mon « fond » ancien !
Cette fois, j’ai été tout de suite intriguée par cette vieille dame, Lilly Bere, qui vit sur la côte est des états-Unis, et qui, venant de perdre un être proche et très aimé, se remémore ses jeunes années, et ce qui l’a amenée dans le « Nouveau Monde ». Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a survécu à bien des épreuves. Notamment lorsqu’elle dut, toute jeune fille, fuir l’Irlande avec son fiancé menacé de mort par l’IRA. Elle n’a pratiquement aucune prise sur sa vie à ce moment-là, mais au fur et à mesure des années, elle prendra une part de son destin en mains, celle que les guerres n’auront pas réussi à briser.
J’ai trouvé le style, sans oublier sa traduction, remarquable, composé de phrases courtes pour le temps présent, et qui s’emballe en longues suites de propositions pour le passé, en donnant au lecteur un léger tournis, une sensation indéniable de temps qui s’accélère.
Lily est un personnage fort, un caractère qui s’est forgé et a résisté dans l’adversité et les épreuves. J’ai surtout aimé ce qu’elle était devenue au fil des années… elle m’a rappelé un peu le personnage d’Hattie dans Les douze tribus d’Hattie.
Une lecture forte, marquante, et la découverte d’une écriture à la sobriété bien venue.

Extrait : Et il m’a montré, il m’a présenté plus ou moins à un petit pot, humble et assez ordinaire, avec une étiquette blanche très austère, et une grosse abeille jaune dessus, et quelques mots en grec.
« Je me demande ce que vous me donneriez qui vient d’Irlande, si j’éprouvais un chagrin comme le vôtre. Je me le demande, a-t-il dit.
– Je vous donnerais la bruyère blanche de la colline de mon père. »

Les avis de Clara, Hélène, Inganmic, Jérôme et Jostein.

L’auteur : Sebastian Barry est né à Dublin en 1955. Il est romancier, poète et dramaturge. Ses romans Annie Dunne, Un long long chemin, Le testament caché et Du côté de Canaan sont traduits en français chez Joëlle Losfeld.
331 pages.
Éditeur : Joëlle Losfeld (2012) Folio (2014)
Traduction : Florence Lévy-Paolini
Titre original : On Canaan’s side

littérature France·rentrée automne 2015

Pierre Raufast, La variante chilienne

variantechilienneRentrée littéraire 2015
L’auteur :
Ingénieur et informaticien, Pierre Raufast, 42 ans, vit et travaille à Clermont-Ferrand. Son premier roman, La fractale des raviolis a remporté un vif succès public, et des prix : le prix du premier roman au salon du livre de Villeneuve-sur-Lot, et le prix Jeune Mousquetaire du premier roman.
264 pages
Éditeur : Alma (août 2015)

J’ai enfin découvert cet auteur dont je lisais le plus grand bien sur les blogs depuis la sortie de La fractale des raviolis. Ce premier titre ne m’ayant pas d’emblée attirée, c’est avec le deuxième que je fais connaissance.
Réunis par les circonstances dans un hameau isolé quelque part en France, les trois personnages principaux vont passer deux mois d’été à lier connaissance, et surtout à écouter les histoires peu ordinaires de Florin, le seul à habiter à l’année sur les lieux.
Depuis sa jeunesse, Florin, comme cela sera expliqué au cours du livre, a perdu toute propension à ressentir des sentiments, et doit conserver ses souvenirs d’une bien étrange manière. Florin se révèle alors un grand raconteur d’histoires, il en fait tout d’abord profiter Pascal, le prof quinquagénaire un peu désabusé, puis la jeune Margaux, qui semble être venue dans le hameau pour se cacher. De l’archéo-acoustique à la piscine pleine de légumes, du village où la pluie ne s’arrête jamais à la partie de cartes interminable, il y a entre eux des histoires, oui, mais aussi le début d’une belle amitié.
Au premier chapitre, j’ai froncé les sourcils, une histoire de Lolita du XXIème siècle, ça ne me tentait pas des masses ! J’ai été rapidement rassurée, et ai pris plaisir à la lecture, et même à la faire durer. Quatre jours pour un livre de deux cent cinquante pages, ce n’est pas très rapide, la raison en est que j’ai eu un moment l’impression de lire une suite de nouvelles, plutôt qu’un roman… mais cependant, cette impression n’a pas duré jusqu’au bout.
Est-il bon de conserver en soi ou pour soi ses souvenirs, que peut-on et doit-on en faire ? Voici le sujet de ce roman où chaque bocal qui s’ouvre dévoile un ou plusieurs souvenirs curieux, dérangeants, émouvants ou plus cocasses. J’ai beaucoup aimé la fin qui clôt fort bien cette suite de petits cailloux semés au fil des pages.

Extrait : Sa vie d’homme pouvait démarrer. Dans une revue, il avait lu que l’étirement d’un muscle devait durer dix-huit secondes pour être efficace. Sa propre expérience lui enseigna qu’il fallait serrer une fille dans ses bras pendant au moins vingt-sept secondes pour qu’un câlin soit recevable. Deux secondes de moins, et la fille se plaignait du manque de tendresse. Aussi, les yeux fermés et le visage dans les cheveux de l’autre, il comptait dans sa tête patiemment. À la vingt-septième seconde, il pouvait s’écarter et lui sourire. Elle souriait. Recette magique.

Les avis de Jérôme (merci !), Jostein, Keisha, Leiloona, Noukette et Philisine.Ce livre peut continuer son chemin, si vous êtes intéressés.

photographes du samedi

Photographe (27) Beth Moon

Le manque d’envie d’écrire à propos de mes lectures me gagne en ce moment… (et de répondre aux commentaires aussi, j’en suis désolée !).
J’en profite toutefois pour ressortir des dossiers de photos prêts pour les photographes du samedi, qui vont pour cette fois se balader en semaine, n’importe quel jour ! Vous ferez ainsi un petit tour auprès d’un photographe espagnol surréaliste, un voyage en Mongolie, un saut dans les années 60 en Sicile… et d’autres escapades, peut-être !

Pour commencer, nous partons au pays des arbres centenaires avec Beth Moon, dont c’est le sujet préféré. Elle a voyagé à travers le monde pour collecter des photos d’arbres anciens. Mes préférées sont les vénérables baobabs sur fond de ciel étoilé… de quoi se sentir tout petit, petit !

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J’aime aussi ces corbeaux aux airs si intelligents… et ils le sont, réellement !

beth_moon9beth_moon14Beth Moon est née dans le Wisconsin. C’est une photographe autodidacte. Le temps, la mémoire et la nature sont les thèmes qui l’inspirent. La méthode d’impression « platinum » qu’elle a choisi magnifie encore ces arbres. « Je veux parler le langage des arbres » dit-elle.
beth_moon11 beth_moon12 beth_moon13Le site de la photographe Beth Moon, avec des portfolios et des livres qui doivent être superbes. A noter pour les amoureux des arbres !

littérature Amérique du Nord·non fiction

Paula Fox, L’hiver le plus froid

hiverleplusfroidL’auteur : Paula Fox est née à New York en 1923 mais placée par sa mère dans un orphelinat. Elle est confiée à un pasteur chez qui elle trouve une famille et qui l’initie à la littérature. Après un premier mariage, elle entre à l’université et se remarie avec le critique littéraire Martin Greenberg. Elle enseigne auprès d’enfants handicapés tout en commençant à écrire, mais ses romans se vendent mal, alors que la critique les encense. Seuls ses livres pour la jeunesse rencontrent leur public. Il faut attendre 1990 pour que Jonathan Franzen s’intéresse à ses romans, qui sont alors réédités et connaissent enfin le succès.
147 pages
éditeur : Folio (2013)
Paru aux États-Unis en 2005.
Traduction : Marie-Hélène Dumas
Titre original : The coldest winter

Au sortir de la guerre, la jeune Paula Fox, qui a déjà pas mal vécu, traverse l’Atlantique pour essayer de trouver un emploi, de réaliser une expérience formatrice dans l’Europe dévastée. Après avoir été hébergée par quelques vagues connaissances londoniennes, elle devient correspondante pour une petite agence de presse anglaise, qui l’envoie à travers l’Europe recueillir des témoignages, « faire de la couleur locale, de l’humanitaire. » C’est seulement en 2005 qu’elle écrira et publiera le récit de ce voyage. Le premier intérêt est déjà de voir la part de ses souvenirs, les détails que sa mémoire a conservés, même si on peut toujours imaginer qu’elle en a reconstruit une partie. Elle reconnaît elle-même, qu’en vieillissant, elle voit le passé différemment.
Par-dessus tout, ce récit permet de voir réellement ce qu’était l’Europe de l’immédiat après-guerre, Londres, Paris, Varsovie, Barcelone… les militaires qui la sécurisaient, les journalistes qui la parcouraient, les fantômes qui l’habitaient. Je lis rarement des mémoires, celles-ci m’ont passionnée, et le style sobre mais efficace m’a séduite. J’avais eu il y a quelques années entre les mains Le dieu des cauchemars auquel je n’avais pas réussi à m’intéresser, mais cette seconde lecture de l’auteur pourrait bien me faire réviser mon jugement, hâtif comme bien souvent, et me lancer dans la lecture d’autres de ses romans.
Mais je ne vais pas en parler plus longtemps car la lecture des premières lignes devrait à elle seule vous convaincre de continuer !

Le début du roman : Je suis née à New York, et j’ai vécu dans Manhattan et ses environs une bonne partie de ma vie. Chaque fois que j’y mets les pieds, certains quartiers, qui ont pourtant tellement changé que je ne les reconnais plus, font revivre en moi des émotions anciennes.
Pendant ce qui m’a semblé durer cent ans, en échange de logements en tout genre et dans diverses parties de la ville, j’ai versé des loyers à des propriétaires. Je cherchais toujours, à cette époque, un moyen de quitter New York, m’imaginant que si je trouvais le bon endroit où vivre, mes difficultés disparaîtraient.
[…] Un an après la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1946, j’ai revu la ville de l’extérieur, sur un Liberty ship en partie reconverti qui m’emmenait en Europe. Je ne l’ai pas non plus contemplée longtemps cette fois-là. Je la quittais enfin !

Mais j’avais alors appris à bien connaître New York, comme on connaît un endroit où l’on a occupé divers emplois – la plupart assez minables – qui permettent de manger plus ou moins à sa faim et de ne pas craindre les intempéries. Quelle que fût ma situation, j’ai toujours trouvé que la vie y était difficile. Mais il y eut des moments pleins d’éclat, de promesses, et même de splendeur. S’en souvenir est prodigieux. Comme l’écrit Cesare Pavese dans son journal, Le métier de vivre, «Seule la mémoire procure le véritable émerveillement.»

Repéré chez Aifelle et Marilyne, et noté aussitôt pour le projet non-fiction de Marilyne.

policier

Romans noirs en vrac

 Entre deux lectures plus exigeantes, ou en cas de paresse intellectuelle sévère, ou encore de panne de lecture, rien ne vaut un bon polar ou un savoureux roman noir… J’en ai toujours deux ou trois dans ma pile à lire, au cas où… Encore faut-il qu’ils remplissent leur mission, de faire passer un bon moment de lecture. C’est là qu’il leur faut s’accrocher, car je peux me montrer sévère, voire même intraitable avec ce genre romanesque !

pacteLars Kepler, Le pacte
624 pages
Editeur : Actes sud noir (Babel, 2014)
Traduction : Hege Roel Rousson
Titre original : Paganinikontraktet

Dans la bonne collection Actes sud noir, les auteurs suédois se taillent une bonne place, mais je n’avais encore jamais lu Lars Kepler, pseudonyme d’un couple d’auteurs qui écrit des thrillers à quatre mains.
Dès les premières lignes, j’ai été étonnée par le style, et surtout l’emploi des temps : le présent pour toutes les actions sauf lorsqu’un personnage se remémore une action, un événement… au passé. Je ne sais pas, mais ça me paraissait bancal, au début. Sinon, j’ai beaucoup apprécié d’entrer très rapidement dans le vif du sujet, d’identifier vite les protagonistes, de plonger d’emblée dans une atmosphère inquiétante. Deux meurtres mystérieux semblent se rejoindre, et l’organisation qui est derrière paraît redoutablement dangereuse. Heureusement, l’inspecteur Joona, et ses fulgurantes intuitions, se décrètent en charge de l’affaire… (oui, c’est comme ça, et je reconnais que c’est étrange!)
Las, trop c’est vraiment trop, et les péripéties les plus invraisemblables s’accumulant, après l’une mettant en scène un accident d’hélicoptère dont une héroïne réchappe par miracle, j’ai déclaré forfait. Rien ne me retenant dans ce roman, ni les personnages, ni l’affaire inutilement gonflée de rebondissements, ni le style trop plat, j’ai abandonné à la moitié…
Pour un autre avis, A propos de livres l’a écouté en audio…

avant-daller-dormirS.J. Watson, Avant d’aller dormir
476 pages
Editeur : Pocket (2014)
Traduction : Sophie Aslanides
Titre original : Before I go to sleep

Ce roman est plutôt un roman psychologique, sombre, avec un point de départ tout à fait troublant : une femme se réveille chaque matin, en ayant perdu la mémoire des vingt dernières années, et son mari, Ben, doit tout lui réexpliquer, son mariage, sa vie, son accident. Sur le conseils d’un médecin qui la suit, elle décide de tenir, en cachette de Ben, un journal des découvertes qu’elle fait sur son passé. Ainsi, elle peut chaque jour relire ce qu’elle a oublié. Mais le rôle de Ben qui ne semble pas vouloir tout dire à Christine apparaît de plus en plus trouble… J’ai été à moitié convaincue seulement par ce roman, dont j’avais envie de connaître la fin sans m’attacher trop aux personnages. Ils sont restés un peu flous sauf Christine bien évidemment, puisqu’elle est la narratrice et que l’on suit pas à pas son évolution. J’ai poursuivi jusqu’au bout, c’est tout de même difficile d’en décrocher, mais certains points paraissent complètement invraisemblables, et la fin ne m’a pas plu du tout. Je ne le recommanderais pas.

D’autres avis : Si Aifelle était peu emballée, Leiloona a tourné fébrilement les pages, Sandrine l’a trouvé prenant, mais Stephie est restée dubitative.

fantomeJo Nesbø, Fantôme
602 pages
Editeur : Folio (2014)
Traduction : Paul Dott
Titre original : Gjenferd

J’ai gardé le meilleur pour la fin, et retrouvé avec plaisir Harry Hole revenu de Hong-Kong où il soignait son addiction à l’alcool. Il est de retour pour venir en aide à Oleg, le fils de son amour de toujours, Rakel. Oleg est en effet accusé d’avoir tué un camarade, petit trafiquant et consommateur de drogue comme lui. Harry va se trouver face à une organisation efficace et sans pitié, et son chef surnommé « Dubaï ». Sur une trame assez classique, l’auteur déroule un polar qui tient bien en haleine, sans surenchère et sans violence inutile. Ce n’est pas à mon avis le meilleur de la série, je recommanderais plutôt de commencer par Rue Sans-souci, Le rouge-gorge ou Le bonhomme de neige, mais il se lit très bien, et bénéficie d’une construction solide et d’un style agréable. Il est largement mieux écrit que les deux précédents !

L’avis de Jean-Marc (Actu du noir).

conseils de lecture

Conseils de lecture (11) La mémoire et l’oubli

C’est la rentrée, et avec elle, le retour de la rubrique des conseils de lecture. Le très beau roman d’Elliot Perlman, La mémoire est une chienne indocile m’a donné l’idée de creuser du côté de la mémoire et de l’oubli. Voici les titres qui me viennent tout d’abord, dans des genres assez différents, mais tous intéressants… J’ai déjà évoqué le premier… Le mur de mémoire est un recueil de nouvelles, et la première qui donne son titre au livre est longue, c’est plutôt une novella et traite du thème de la mémoire de manière insolite. Small world est une lecture plus ancienne, sur les troubles de mémoire d’un homme âgé, par Martin Suter, un auteur que j’aime lire de temps à autres. J’ai découvert Sylvie Germain avec Hors champ et j’ai trouvé le sujet original et l’écriture sensible…
memoirechienne  murdememoire  smallworld  horschamp

Et vous, que me suggérez-vous ?

Valentyne propose La vie d’une autre de Frédérique Deghelt et rappelle le très beau film Se souvenir des belles choses de Zabou Breitman.

Cécile propose La mémoire égarée de Samantha Harvey et Une femme d’Annie Ernaux, sur sa mère qui souffrait d’Alzheimer et ne la reconnaissait plus.

Aifelle cite Le voile noir d’Annie Duperey où elle se débat avec la mémoire de son enfance, et Avant d’aller dormir de S.J. Watson, où une femme se réveille chaque matin en ayant perdu la mémoire.

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Marilyne pense au roman historique, Le palais de mémoire d’Elise Fontenaille, sur l’art de le mémoire en Chine impériale… tout un programme !

Hélène conseille Le goût des pépins de pomme de Katarina Hagena et Cette vie de Karel Schoeman.

Laeti suggère Les souvenirs de David Foenkinos, souvenirs d’un jeune homme sur son enfance.

Céline rappelle Histoire de l’oubli de Stefan Merrill Block, et, en ce qui concerne les films, Memento, de Christopher Nolan.

palaisdememoiregoutdespepinsdepomme  cettevie  souvenirs  histoiredeloubli

Jérôme propose une BD toute récente, Ceux qui me restent, de Damien Marie et Laurent Bonneau.

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Merci à tous et à toutes pour vos idées !

littérature Océanie·mes préférés

Elliot Perlman, La mémoire est une chienne indocile

memoirechienneL’auteur : Elliot Perlman est né en 1964 en Australie, où il vit. Il a reçu le Book of the Year Award pour son premier roman, Trois dollars, et le Steele Rudd Award pour L’Amour et autres surprises matinales, publiés chez Robert Laffont, ainsi qu’Ambiguïtés, succès critique et public qui l’a révélé.
576 pages
Editeur : Robert Laffont (Pavillons, janvier 2013)
Titre original : The street sweeper
Traduction : Johan-Frédérik Hel Guedj

A quoi reconnaît-on un très bon, un excellent roman ? Pas seulement au fait qu’il se dévore en cinq ou six jours, ce qui n’est pas mal, compte tenu de son format respectable ! Ce qui fait de ce Street sweeper un roman hors du commun est le dosage parfait entre érudition, brassage de thèmes divers et passionnants, et galerie de personnages bien campés et crédibles…
Deux hommes sont au cœur de ce roman, et eux-mêmes à un moment crucial de leurs vies respectives. Lamont Williams, un jeune habitant du Bronx, obtient, au sortir de huit années de prison, un travail à l’essai pour six mois dans un hôpital de Manhattan. Il doit absolument y faire ses preuves, cela compte pour lui plus que tout, car il espère retrouver la trace de sa fille qu’il n’a pas vue depuis des années. Adam Zignelik enseigne à l’Université de Columbia, mais craint pour la pérennité de son poste, faute de publication récente. C’est aussi le moment où il se sépare de la seule femme qu’il ait jamais aimé et aime encore.
Voilà pour les personnages de premier plan, mais bien d’autres vont s’inviter dans la ronde, et surtout l’Histoire avec un grand H va entrer en scène.
Les thèmes de la mémoire individuelle et de la mémoire collective, du rôle de l’historien, de la transmission orale, vont venir servir des sujets forts et poignants tels que l’obtention des droits civiques au cours du XXème siècle aux États-Unis, le rôle des Sonderkommandos dans les camps de la mort en Pologne, la libération de certains camps par les noirs américains, le travail d’un psychologue sur les témoignages des rescapés des camps.
Ce roman touffu est magnifique rien que pour l’idée du vieux juif malade qui transmet sa mémoire au jeune agent d’entretien noir, mais tant d’autres scènes sont formidables… Il porte de superbes moments d’émotions, lorsque ressurgissent des souvenirs enfouis, il donne vie à des personnages tellement humains et touchants, il éclaire sur l’histoire du vingtième siècle, bref, c’est un roman à lire si ce n’est pas encore fait !

Extrait : Gandhi, Harlem, le Christ, les juifs d’Europe, un homme, un Noir, qui vivait là-bas, à Broadway, au séminaire de l’union théologique, en 1930 : on ne sait jamais quels peuvent être les liens entre les choses, les gens, les lieux, les idées. Mais il y a des liens. On ne sait jamais où on les trouvera. La plupart des gens ne savent pas où les trouver, ils ignorent même que cela vaudrait la peine de les rechercher. Qui les recherche, d’ailleurs ? Qui a le temps de chercher ? C’est le travail de qui, de chercher ? C’est le nôtre. A nous, les historiens. Cela fait partie de notre tâche. Plus vous en savez, plus vous en lisez, plus forte sera votre intuition. Vous pouvez vous servir de votre intuition comme d’un compteur Geiger, comme d’un outil de premier ordre pour détecter la vraisemblance et la probabilité, et comme d’un point de départ vers de nouvelles voies de recherche. Mais, quel que soit le métier que vous finirez par exercer pour gagner votre vie, où que vous l’exerciez, il vous faudra autant d’intuition et de curiosité que vous pourrez en puiser en vous-même. Développez l’une et l’autre comme un athlète développe ses muscles et ses impulsions. Vous en aurez besoin, ne serait-ce que pour maintenir votre esprit en éveil. Tôt ou tard, quoi qu’il se produise à Wall Street, vous tiendrez à récupérer la maîtrise de votre esprit.
(Merci à Cuné, j’aimais beaucoup cet extrait représentatif du roman, que j’avais noté, mais j’avais un peu la flemme de le recopier !)

Les avis enthousiastes d’Aifelle, Clara, Cuné, Krol et Sylire.

littérature Amérique du Nord·nouvelles

Anthony Doerr, Le mur de mémoire

 

murdememoireL’auteur : Couronné à plusieurs reprises par des prix importants, Anthony Doerr est un écrivain né à Cleveland en 1973.
Sélectionné par la revue Granta comme l’un des meilleurs jeunes auteurs écrivains américains, il a déjà publié chez Albin Michel
Le nom des coquillages (2003) et A propos de Grace (2006).
Le mur de mémoire a été couronné par le Story Prize et par le Sunday Times Short Story Award, l’un des plus importants prix récompensant des nouvelles.
304 pages
Editeur : Albin Michel (février 2013)
Traduction : Valérie Malfoy
Titre original : Memory wall

 

J’ai lu seulement une partie de ce recueil de nouvelles, à la fois pour participer dans les temps au mois de la nouvelle de Flo et aussi pour fractionner un peu ma lecture, assez exigeante, pour une fin d’année bien remplie!
Je ne vous évoquerai donc que les trois premières nouvelles. Celle qui inaugure le livre est de loin la plus longue, pas loin de 100 pages. La surprise vient aussi de l’époque… On s’attend à un voyage dans le passé, avec le titre Le mur de mémoire et les fossiles en couverture, et on se retrouve dans un futur proche, et en Afrique du Sud, qui plus est… alors que l’écrivain est américain. Peut-être ce début m’a-t-il un peu déstabilisée, car je n’ai guère senti d’émotion. Toutefois la tension et l’émotion vont crescendo et j’ai apprécié de plus en plus l’écriture et les personnages. Il s’agit donc d’une femme riche et âgée, qui, atteinte probablement d’Alzheimer, a recours à une nouvelle technologie qui lui permet de conserver sa mémoire, cependant qu’un individu tente justement de récupérer l’un de souvenirs, qui pourrait se monnayer. Les variations sur le thème de la mémoire, souvent utilisées dans les romans, ont ici un intérêt nouveau et différent, et le style m’a particulièrement séduit. Un petit extrait ? Ce qu’il a de bien, ce passage, c’est qu’il résume presque la nouvelle tout en restant bien mystérieux.
Qu’est-ce qui fait sens dans la vie de Luvo ? Le crépuscule dans le Karoo fait place à l’aube à Cape Town. Ce qui est arrivé il y a quatre ans vient d’être revécu il y a vingt minutes. La vie d’une vieille femme devient celle d’un jeune homme. Un visionneur de souvenirs rencontre une gardienne de souvenirs.
La deuxième nouvelle, Engendrer, créer, est plus ancrée dans la réalité, sur le thème de la difficulté à concevoir un enfant, et du flottement dans la vie de couple qui s’ensuit.
Dans la troisième nouvelle, courte, La zone démilitarisée, un père relit des lettres de son fils militaire en Corée, et les personnages ne sont presque jamais nommés, sauf par il ou elle. Elle possède une fin totalement inattendue et montre encore l’étendue des qualités de l’auteur à analyser les moindres ressorts psychologiques.
Je garde les autres nouvelles pour plus tard, en espérant vous avoir fait découvrir un peu un auteur et donné quelque envie de le lire à votre tour.

Citations : Le néant est la seule permanence. Le néant est la règle. L’exception c’est la vie.

La mémoire est une maison aux dix mille pièces ; c’est un village condamné à être submergé.

Nous enterrons notre enfance çà et là. Elle attend toute notre vie, que nous revenions l’exhumer.

Les lectures d’Anne, Clara, Jérôme et Marilyne.

littérature Océanie

Gail Jones, Cinq carillons

cinqcarillonsL’auteur :Gail Jones, qui enseigne à l’université de Sydney, est une des plus brillantes romancières d’Australie aujourd’hui, auteur de deux recueils de nouvelles et de six romans dont Pardon, publié au Mercure de France.
315 pages
Editeur :
Mercure de France (2012)
Titre original :
Five bells
Traduction : Josette Chicheportiche

Un samedi de pleine chaleur à Sidney. La foule des touristes et des visiteurs d’un jour se presse sur Circular Quay, admire la vue sur l’Opéra, écoute un joueur de didgeridoo, s’apprête à prendre un des nombreux ferries ou achète des glaces. Parmi eux, quatre personnes arrivent pour la journée, chacune avec une attente particulière. Ellie va revoir enfin James, son premier amour. Catherine ne cesse de repenser à l’Irlande et à son frère. Et Pei Xing, qui a recommencé en Australie une nouvelle vie, passe toutes les semaines par cet endroit. Le lecteur suit, entre observations sur ce qui les entoure et souvenirs, les pensées de chacun.
Ce roman n’est pas un roman facile, il demande à être un peu apprivoisé, à se laisser porter par les images et les réflexions qu’il suggère. Surtout, il est fort bien écrit et traduit, au grand dam des romans qui passent après, et peuvent paraître plus fades, les pauvres ! Les personnages portent en eux de lourds souvenirs, d’autres plus légers ou sont parcourus de failles qui laissent entrevoir autre chose, comme James : « Mais James se disloquait, il le savait. Il n’était plus que fissures et béances, comme si quelque chose dans son corps s’était déchiré. Le temps passé s’infiltrait à l’intérieur, et la honte et le regret, et trop de réalité importune. »
J’ai été frappée par le cosmopolitisme de Sidney, présenté comme une sorte de tour de Babel par l’auteur. On sent d’ailleurs que les différentes cultures imprègnent ses personnages, leurs cultures d’origine, celles qu’ils ont adoptées, les rendant capables de créer des liens, et d’être curieux des autres. Pei Xing porte en elle les histoires russes racontées par son père, ce qui la rend à la fois forte et touchante. Un autre angle passionnant de lecture de ce livre est la façons dont les perceptions varient d’une personne à l’autre, comment par exemple chacun va voir l’architecture du fameux Opéra, et laisser des impressions différentes l’envahir.
C’est une très belle découverte que cette auteure australienne, et que ce roman intense, profond et lumineux.

Citations (il faudrait tout citer !) : Il avait une histoire russe pour chaque occasion, une homélie littéraire pour chaque événement. Mais sa fable complétait merveilleusement le souvenir de cette journée. Toujours là, des années après, comme la buée sur une vitre, une trace humaine pour regarder à travers. Ajoutant à la subtilité et à la persistance du souvenir de son père, bien longtemps après qu’il eut disparu.


Un arrêt de bus pouvait contenir tout cela, toutes ces histoires compliquées. Une femme debout, immobile, dans une rue passante un samedi après-midi, pouvait porter en elle tout cela – la mort, le temps, des réminiscences de deux corps s’aimant, lui revenant simultanément, concomitamment à l’esprit.

Merci aux tentatrices : Aifelle, Antigone, Cathulu, Clara, Flo et Gwenaëlle.