littérature Europe du Nord·rentrée hiver 2018

Gudbergur Bergsson, Il n’en revint que trois

ilnenrevint« Il savait d’expérience que le monde était aussi beau que multiple, mais ne se sentait nulle part aussi bien que dans cet endroit désert, abrité dans une ancienne grotte à moutons, au milieu d’un champ de lave. »
Tout se joue dans un périmètre très restreint, une maison exiguë, quelques murets pour enclore son terrain, un bord de mer, une faille, un champ de lave… Des personnages nommés seulement le vieux, la grand-mère, le fils, les gamines ou le gamin y évoluent, des visiteurs se présentent, à cause de la guerre qui crée un peu de passage dans cette région côtière : deux Anglais, un Allemand… Il n’y a pas vraiment de personnage principal, d’ailleurs dans la deuxième moitié du livre, c’est plutôt le gamin qui est au centre, alors qu’au début il n’apparaît que par intermittence. Puis le gamin vieillit, et est toujours nommé ainsi à plus de cinquante ans : au moins, on ne s’égare pas parmi les personnages.
Avec une écriture volontairement économe en descriptions, c’est au lecteur de démêler parmi les gestes, parmi les quelques activités décrites, ce qui fait avancer les personnages : l’apathie du grand-père, la passion du fils pour la chasse au renard, l’ennui des deux gamines abandonnées par leurs mères aux grands-parents, montrent un monde figé dans le passé. Les leçons données par la grand-mère, l’écoute de la radio, la lecture d’un livre montrent que la survie n’est plus seule en jeu, et que la culture entre progressivement dans la maison. La modernité arrive aussi , avec l’électricité, la route goudronnée et pourtant la maison ne semble pas y gagner en propreté ou en clarté.

« Le fils était fier de pouvoir assister à la guerre depuis le pas de sa porte sans qu’elle nuise à la maisonnée. »
Si le style de ce roman est intéressant, je n’ai pas été convaincue par les personnages, qui me semblaient plats et dépourvus de sentiments. En lisant, je les regardais bouger, se déplacer, mais leurs motivations restaient floues. Quand aux sentiments, ce sont le plus souvent la ruse ou l’indifférence, l’envie ou la curiosité, ce qui serait encore ce qu’il y a de plus sain dans cette famille. Je me suis demandé si cette image de la famille était représentative, ou si l’auteur leur faisait volontairement cumuler un certain nombre de tares. J’imagine que ce portrait à charge de l’Islande et de ses habitants ne manque pas d’intérêt pour les Islandais eux-mêmes. J’avoue que cela m’a plutôt laissée de côté.
J’ai été toutefois intéressée par l’histoire contemporaine de cette île battue des vents, les remous de la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire de l’Islande après-guerre, qui sert de base stratégique aux Américains à tel point que certains Islandais souhaitent la voir devenir une étoile de plus sur la bannière étoilée. L’auteur compare à un moment l’Islande au le radeau de la Méduse, où le problème n’est pas tant la place que la rareté de la nourriture, et cela devait avoir à un certain moment quelque fond de vérité.
Il me reste un sentiment mitigé à la fin de ce roman. Je me tourne assez souvent vers la littérature des pays du nord, car j’aime les atmosphères et les personnages que les auteurs savent y créer, mais pour les raisons que j’ai évoquées, je n’ai pas été totalement séduite cette fois.

Il n’en revint que trois de Gudbergur Bergsson (Prir sneru aftur, 2014) éditions Métailié (janvier 2018) traduction d’Eric Boury, 207 pages

C’est une lecture commune avec Aifelle, allons voir ce qu’elle en dit… Hélène, Jostein ou Lectrice en campagne l’ont lu aussi, avec des avis variés.
Merci à Babelio pour cette Masse Critique.

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littérature Moyen-Orient·non fiction

Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie

histoiredunevieHistoire d’une vie pourrait être considéré comme le texte idéal pour découvrir Aharon Appelfeld, puisque, bien que noté roman, c’est manifestement un récit autobiographique. Mais c’est davantage aussi, un ensemble de réflexions sur sa vie, sur la mémoire, sur les langues, sur l’écriture…
On y retrouve des sujets présents dans ses autres romans, mais sachez qu’il y évoque très peu les camps, ou le moment où il a perdu ses parents.
Né en Bucovine, Aharon Appelfeld n’a que sept ans au début de la guerre, dix ans lorsqu’il s’échappe d’un camp et erre plusieurs années dans des forêts d’Ukraine, ce décor présent aussi dans Les partisans. On le retrouve ensuite en Italie, puis sur un bateau en partance pour Israël, comme dans Le garçon qui voulait dormir.
Il dit lui-même avoir eu du mal à entrer dans l’écriture, ne jamais avoir aimé « le pathos et les grands mots », et ce récit peut paraître minimaliste, mais pour moi, cela ne lui donne que plus de force. Je vais laisser la parole à l’auteur, décédé il y a peu, au travers d’extraits qui m’ont parlé.

À propos de la mémoire :
« Les mots avec lesquels je souhaitais décrire la sensation se sont dérobés. Comme je n’ai plus de mots, je reste assis, les yeux ouverts, et la nuit blanche coule en moi. »
ou encore :
« La Seconde Guerre mondiale dura six années. Parfois il me semble que ce ne fut qu’une longue nuit dont je me suis réveillé différent. »

Sur la mémoire du corps : « De mon entrée dans la forêt, je ne me souviens pas, mais je me rappelle l’instant où je me suis retrouvé là-bas, devant un arbre couvert de pommes rouges, si stupéfait que je fis quelques pas en arrière. Mon corps se souvient mieux que moi de ces pas en arrière. Chaque fois que je fais un faux mouvement du dos ou que je recule, je vois l’arbre et les pommes rouges. »

Au sujet de sa langue maternelle et des autres langues parlées chez lui dans son enfance (le ruthène, le roumain, l’allemand et le français) : « Nous baignions dans quatre langues qui vivaient en nous dans une curieuse harmonie, en se complétant. […] Les quatre langues n’en formaient plus qu’une, riche en nuances, contrastée, satirique et pleine d’humour.».

À propos de l’écriture :
« J’avais d’autres amis qui, durant ces années, ne demandaient qu’à m’écouter et à m’aider. Ils faisaient si peu de cas d’eux-mêmes que je ressentais à peine leur présence. Ils me murmuraient toujours le mot juste, fécond, le mot qui prenait racine et déclenchait la floraison. »

Histoire d’une vie d’Aharon Appelfeld (Sippur hayim, 1999) éditions l’Olivier, 2004, paru en Points, traduction de Valérie Zenatti, 214 pages.

Les avis de Keisha, Luocine, Malice et de Sylire. A noter, pour ceux qui auraient tout lu de l’auteur, son dernier roman Des jours d’une stupéfiante clarté, qui vient de sortir aux éditions de l’Olivier.

Livre sorti de ma PAL pour l’Objectif PAL d’Antigone et Lire le monde avec Sandrine.
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littérature Afrique·littérature France·rentrée automne 2017

Kaouther Adimi, Nos richesses


nosrichessesRentrée littéraire 2017 (2)

« Le matin, quand j’arrive à la librairie, je m’arrête devant la petite marche pour contempler ce lieu qui m’appartient. je reste parfois immobile si longtemps que le garçon de café d’à côté s’en inquiète et me demande si tout va bien. Eh oui, tout va bien : les livres sont rangés par ordre alphabétique, les oeuvres d’art accrochées juste au-dessus, et seuls ont droit de cité la littérature, l’art et l’amitié. »

Connaissiez-vous Edmond Charlot avant cette rentrée littéraire ? Le premier, et très important, mérite du roman de Kaouther Adimi est de faire revivre, de donner la parole à ce jeune homme devenu libraire et éditeur à Alger dans les années 30. L’histoire de l’installation de la librairie « Les vraies richesses », les auteurs qu’il fréquente et dont il publie les livres, sa passion pour la littérature qui s’accommode mal du côté marchand du métier, tout cela est passionnant à plus d’un titre. Ses idées étaient particulièrement novatrices, comme celle de publier des auteurs venus de tous les pays de la Méditerranée. L’auteure a choisi d’alterner narration des faits et extraits des carnets du libraire, donnant un aspect vivant et dynamique au récit, qui est particulièrement réussi. Le personnage qui retrouve la parole grâce à Kaouther Adimi est tellement passionné qu’il en est fascinant, et on compatit pour lui lorsque les revers s’accumulent, et l’empêchent de mener à bien ses nombreux projets.

« Et une nuit, alors que les jeunes du quartier refaisaient le monde en bas des immeubles, Ryad, vingt ans, est arrivé avec en poche la clef des Vraies Richesses. »

L’auteure a eu de plus la bonne idée de donner un versant contemporain à cette création de librairie, dans une ville où finalement les habitants lisaient peu, hormis quelques prix littéraires ou autres titres très vendeurs. Elle a en effet imaginé un jeune homme envoyé pour vider la librairie, devenue une bibliothèque de prêt, de tout le reste du fond, du mobilier, des souvenirs accumulés, pour en faire une boutique de beignets. Ryad qui n’était venu à Alger qu’une fois, à six ans, découvre la ville et le quartier, fait la connaissance des voisins. J’ai trouvé ce côté du roman un tout petit peu sous-exploité, un peu faible par rapport à l’aventure humaine autour d’Edmond Charlot, qui traverse des décennies aussi agitées à Alger qu’en métropole.


« Des écrivains chantent le soleil et la joie de vivre en Algérie. Quant à nous, nous haussons les épaules car nous ne pouvons pas lire leurs écrits et nous savons bien que tout cela est faux. »
Par contre, les pages avec le « nous » de narration, qui représente les algérois, sont plus fortes et réussies, et le rapprochement des différentes formes d’écriture subtilement dosé. Il en résulte un charme indéniable, une fascination certaine pour l’homme comme pour le lieu, cette minuscule librairie qui accueillit de si grands projets.
Je comprends le coup de cœur de mes libraires, je le partage presque, mais pas tout à fait, l’ensemble reste un peu trop sage. C’est cependant une lecture tout à fait agréable, et instructive, un voyage dans le temps et l’espace à recommander à ceux qui comme moi, ne connaissaient pas cet épisode de l’histoire de l’édition.


Nos richesses de Kaouther Adimi, éditions du Seuil (17 août 2017) 217 pages.

Jostein et Mimi Pinson sont séduites aussi.

Lire le monde en Algérie
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littérature Moyen-Orient·rentrée hiver 2017

Zeruya Shalev, Douleur

douleur« Le passé désagrège l’avenir, le passé réduit l’avenir en poussière. »
Cela faisait un moment que je voulais découvrir l’écriture de Zeruya Shalev, depuis qu’elle était venue aux Assises Internationales du Roman en 2015 pour parler de Ce qui reste de nos vies. Je n’ai pas eu l’occasion de trouver ce roman à la bibliothèque, mais le dernier en date, Douleur, était parmi les nouveautés, et je me suis jetée à l’eau, imaginant une lecture des plus ardues. Pas du tout ! Douleur, malgré son titre et sa couverture assez rébarbatifs à mon goût, est un texte fluide, dense, mais sans longueurs.

 

« …il avait rapidement remis main et compassion dans sa poche et ça, elle ne lui avait jamais pardonné, aujourd’hui encore, elle lui en voulait, à Ethan Rozenfeld, son premier amour et d’une certaine manière son dernier, car elle n’avait plus jamais retrouvé cette évidence totale et absolue, impossible à remettre en cause. »
Iris, mère de famille d’une quarantaine d’années, a du mal à revenir sur ce qui s’est produit dix ans auparavant, lorsque, venant de déposer ses enfants à l’école, un bus a explosé juste à son passage. Grièvement blessée, elle a subi plusieurs interventions et des mois de rééducation. Les douleurs ressurgissent pile dix ans après, qui la poussent à consulter un centre anti-douleur. Elle y retrouve son premier amour de jeunesse, qui l’avait quittée quand elle avait dix-sept ans. Elle s’interroge sur ses sentiments pour lui. En même temps, sa fille qui vit et travaille à Tel-Aviv lui cause beaucoup d’inquiétude, sans compter son fils qui va bientôt être appelé à accomplir son service militaire…

 

« Nous ne cessons de nous mettre en situation d’échec pour tester jusqu’où nous arriverons à faire face et à prendre sur nous, un enfant de plus, du travail et un crédit en plus, ridicules Sisyphe que nous sommes ! »
De nombreux thèmes s’entrecroisent dans le roman de Zeruya Shalev, comme dans l’esprit d’Iris, habituellement efficace dans son rôle de directrice d’école comme dans celui de mère de famille, et qui se trouve, et pas seulement à cause de la douleur, complètement déboussolée… Les relations amoureuses, le féminisme, l’éducation des enfants, le rôle de l’école, la dépendance ou la solitude, autant de thèmes abordés par l’auteure qui s’est trouvée dans une situation analogue à celle d’Iris, gravement blessée il y a une dizaine d’années dans les rues de Jérusalem, et qui a réussi enfin à écrire sur cette douloureuse expérience, tout en parcourant des thèmes universels, qui parleront à chacun.

Douleur de Zeruya Shalev, éditions Gallimard (janvier 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 400 pages

Les avis d’Itzamna partagée, et de Ludovic enthousiaste.
Lire le monde, c’est ici.
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littérature Asie

Galsan Tschinag, La fin du chant


finduchantLa grue solitaire s’en fut droit devant elle, battant vigoureusement des ailes. Cette image frappa l’homme. Il secoua instinctivement la tête. Puis il pressa derechef son cheval.
On ne m’arrête plus, le mois de mars m’a vu sortir encore un livre de l’éditeur Philippe Picquier, qui dormait depuis trop longtemps dans ma liseuse.
La fin du chant est l’un des romans écrit par un auteur mongol, né à Oulan-Bator, mais qui écrit en allemand. C’est plutôt surprenant lorsqu’on lit la mention « traduit de l’allemand » au début du livre ! L’auteur est né dans une famille de chamans et le thème du chamanisme est présent dans ce roman qui évoque une famille de la tribus des Touvas.


Qu’ils eussent deux jambes ou quatre pattes, tous s’engagèrent vers le nord. En dépit de leurs efforts pour faire silence, le sol grondait.
La fin du chant n’est pas un roman bien long et pourtant, il est riche de nombreux thèmes et s’inscrit dans différents genres : roman d’initiation, roman d’amour, il évoque aussi la vie quotidienne traditionnelle en Mongolie, les croyances, des épisodes de conflits lorsque les terres et les troupeaux des nomades sont convoités par d’autres peuplades, provoquant une fuite émaillée de combats où de nombreux Touvas trouvent la mort.


La journée écoulée avait été longue et lourde, presque autant qu’une vie entière.
Ce roman émeut aussi par la beauté des paysages, par la vitesse avec laquelle les enfants prennent des résolutions qui les mènent dans l’âge adulte, par la puissance de l’histoire d’amour de Schuumur qui hésite entre deux femmes, dont l’une a disparu… Les portraits des personnages sont superbes. Il est étonnant de voir comment l’auteur les a rendus si présents, à la fois lointains et proches de nous, a su rendre leurs caractères et leurs aspirations. Les personnages féminins sont en particulier très réussis.

 

Galsan Tschinag, La fin du chant éditions Philippe Picquier (poche, 2007) traduit de l’allemand par Françoise Toraille et Dominique Petit 218 pages

On voyage avec un mois, un éditeur, Lire le monde et Objectif PAL !
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littérature Afrique·nouvelles·rentrée automne 2015

A. Igoni Barrett, Love is power ou quelque chose comme ça

loveispowerUne nouvelle ?
Ce recueil propose neuf nouvelles d’un jeune auteur nigérian, aux univers assez éloignés les uns des autres, de longueurs variables, mais décrivant toujours avec acuité des aspects particuliers de la vie nigériane. Que leur fin soit tragique, douce-amère, drôle ou optimiste, toutes sont bien construites et décrivent des personnages attachants.
Ma préférée est la première, « Ce qui était arrivé de pire » et s’il est un peu dommage d’entrer dans la nouvelle suivante en regrettant de ne pas rester plus longtemps avec les personnages du texte précédent, ce ne sera sans doute pas la même que chacun préférera.

« Tout le monde a sa vie à vivre, dit Maa Bille doucement. Je ne demande à personne de venir s’occuper de moi. Je ne demande à aucun d’entre vous de me donner à manger. Tout ce que je demande, c’est que tu m’accompagnes à l’hôpital demain pour mon opération. »
Voici Maa Bille, veuve de soixante-six ans, elle ne passe pas son temps à ruminer à propos de sa vie, elle ne se plaint pas. Ses cinq enfants ont réussi, mais vivent loin d’elle, elle a de beaux petits-enfants, elle entretient ses petites habitudes qui l’empêchent de penser au passé. Se préparant à entrer encore une fois à l’hôpital pour une opération de la cataracte, elle va voir la seule de ses enfants qui ne vit pas trop loin d’elle, pour lui demander de l’accompagner le lendemain. Mais elle tombe à un mauvais moment, sa fille pourtant aimante ne pourra rien faire pour elle. Et là, les souvenirs douloureux remontent, jusqu’à une fin qui ouvre des possibilités écartées jusqu’alors…

Alaba, sa troisième enfant, vivait dans la même ville qu’elle, Poteko, à quelques kilomètres de la maison maternelle. Elle avait épousé un Trinidadien à voix de tuba et au teint de houmous, Amos Stennnet, technicien chez Shell. Il passait plus de temps sur les plate-formes off-shore des gisements pétroliers de Bongo qu’avec sa famille. Chaque fois qu’il revenait à terre […] il rattrapait le temps perdu loin des siens en s’appliquant à féconder sa femme.
Il faut parler du style aussi, et de la traduction, formidables tous les deux, qui impriment un rythme propre à chaque nouvelle, et qui posent décors et personnages avec une précision non dénuée d’ironie, comme le montre l’extrait ci-dessus. La jeune littérature nigériane est décidément bien traduite en français avec Chimamanda Ngozi Adichie, Chigozi Obioma et sans doute d’autres qui me restent à découvrir !

Love is power ou quelque chose comme ça (Love is power, or something like that, 2013) Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sika Fakambi (Zulma, septembre 2015) 352 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici et j’aime aussi Lire le monde !

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littérature Europe de l'Est et Russie·nouvelles·rentrée hiver 2017

Brina Svit, Nouvelles définitions de l’amour

nouvellesdefinitionsdelamourQui est Brina Svit ?
Je découvre, avec ce recueil de nouvelles qui sort ces jours-ci, l’auteure slovène Brina Svit. Elle vit à Paris et écrit dorénavant en français. Quelques petites recherches sur l’auteure m’apprennent également qu’elle est journaliste, traductrice et a écrit des pièces radiophoniques.

 

Quand ils se sont revus lundi à la conférence de rédaction, ils n’ont laissé apparaître aucun signe de connivence ou de rapprochement. Tout était comme d’habitude, même les cinq minutes de retard de Lilya.
Les personnages principaux de ces nouvelles sont des hommes ou des femmes, souvent un peu égarés par les sentiments qu’ils éprouvent, qui leur tombent dessus brutalement, au moment où ils s’y attendaient le moins. Mais l’inverse est possible aussi, la situation où le personnage n’éprouve pas les sentiments qu’il devrait au moment opportun. Ces dix tranches de vie sont plutôt douces, ou mi-figue, mi-raisin, jamais totalement cruelles, et c’est sans doute ce qui, en ce qui me concerne, fonctionne à merveille à la lecture.

C’est un an après la mort de Suzanne, sa femme, que Claude Krieff a trouvé la clef de son jardin.
Les personnages de Brina Svit, d’âges variables, du début de l’âge adulte à la retraite, travaillent souvent dans le milieu littéraire, ils sont parfois expatriés et vivent en France, en Argentine ou en Slovénie. Le barrage de la langue n’en est pas vraiment un, celui du milieu social pas toujours non plus, mais des malentendus surviennent parfois là où tout allait trop bien, alors qu’une connivence s’installe entre deux êtres que tout éloignait. Résumer ces textes pourrait faire penser à des histoires sucrées et romantiques, des petits morceaux de guimauve, mais des fêlures subtiles laissent apparaître tout autre chose. Le titre « Nouvelles définitions de l’amour » leur va fort bien !

Choisir une nouvelle ?
Franchement, je les ai toutes aimées, et il n’est d’ailleurs pas fréquent que je dévore un recueil de nouvelles aussi rapidement, sans envie aucune de le fermer pour le finir plus tard. Je vais donc vous parler de la dernière, « Table de Noël ».

Il y a une femme près de la porte, en manteau bleu et casque à vélo fuchsia sous le bras, contemplant les mêmes mandarines -ses mandarines- qui continuent à rouler sur le sol.
Une jeune femme qui déteste les fêtes de Noël se trouve tout un tas d’occupations pour retarder le moment de rentrer réveillonner seule. Elle entre par hasard dans un magasin de meubles un poil trop chic, pour regarder les tables, elle qui mange toujours debout ou sur son canapé. L’unique personne présente, un vendeur qui ne semble pas vraiment assorti au lieu, s’empresse de lui offrir un café, tout en pensant au poivre de Sichuan qu’il doit acheter avant de rentrer chez lui, où il est attendu. Pendant que les passants courent vers des achats de dernière minute, eux sont dans une sorte de cocon, dont ils doivent sortir. Mais petit à petit, aucun des deux ne semble plus si pressé… Comme dans les autres nouvelles, pensées et dialogues sonnent juste jusqu’à la dernière ligne du texte, il y a de la vie et de l’espoir dans l’être humain, et la beauté en jaillit.

Je ne sais pas si je vous ai convaincus de lire ce recueil, où vous croiserez un air de tango, un échange épistolaire, un couple d’écrivains, New York sous la neige, une hirondelle de fenêtre, une clarinette… mais je suis sûre de prêter désormais attention aux autres livres de cette auteure !

Nouvelles définitions de l’amour, de Brina Svit (Gallimard, 9 février 2017) 241 pages

Je participe à la « Bonne nouvelle du lundi », et je vais « Lire le monde » avec la Slovénie.
bonnenouvelle  Lire-le-monde

Livre reçu grâce à Babelio.

littérature Moyen-Orient·non fiction

Nahal Tajadod, Passeport à l’iranienne

passeportaliranienneJ’ai encore sorti un livre de ma pile à lire, si, si ! Celui-ci est arrivé après trois ou quatre abandons, parce que rien ne sert de se forcer quand on sent qu’une lecture ne vous convient vraiment pas !
Pas de problème avec le livre de Nahal Tajadod, qui est plus un témoignage, sur un mode humoristique, qu’un roman. La narratrice porte en effet son nom, et je pense que ces péripéties administratives pour obtenir un renouvellement de passeport lui sont peu ou prou arrivées, il y a une dizaine ou une quinzaine d’années, le livre étant de 2007.
Si l’obtention d’un nouveau passeport commence par une photo, faite dans les règles de l’art, pas de cheveux apparents, pas de maquillage, pas de sourire, à partir de là s’enchaînent tout une suite d’obstacles dont la photo est bien le moindre ! Heureusement, des photographes aux conducteurs de taxis, des membres de la famille au technicien qui règle les paraboles, tout le monde connaît quelqu’un qui peut aider, ou qui sait l’endroit exact où faire ce fameux passeport, et au plus vite, car Nahal doit donner une conférence à Paris, et y rejoindre son mari scénariste.
Doté de dialogues vifs et souvent réjouissants, de digressions toujours bienvenues sur les habitudes et coutumes de la capitale iranienne, d’une magnifique galerie de personnages, ce récit montre l’attachement de l’auteure au petit peuple de Téhéran, à sa débrouillardise phénoménale, à son art de contourner les règles les plus iniques, à son attachement à tout ce qui est occidental. J’ai adoré particulièrement la manière de refuser poliment tout offre qu’on fait, ce qui donne lieu à une sorte de marchandage inversé nommé le târof.
Une lecture vraiment rafraîchissante et plaisante qui me rappelle les romans de Zoyâ Pirzâd, que j’affectionne aussi, mais j’ai trouvé que le livre plongeait encore plus près des petites gens, et avec un humour qui m’a beaucoup amusée.


Je vous laisse avec quelques extraits :
Le renouvellement de passeport est donc pour mon oncle une affaire sérieuse, presque une tragédie, qui nécessite des somnifères puissants, un conjoint compréhensif et des amis disponibles. L’idée que je vais entreprendre ce combat sans que les conditions soient réunies lui semble inconcevable.

Il faut leur offrir du thé et je n’ai jamais su, en ce qui concerne cette boisson, satisfaire le goût de chacun de mes invités. Certains prennent le thé dans des tasses, d’autres dans des petits verres kamar bârik, « taille fine ». Certains refusent leur thé s’il n’est pas servi dans de grands verres « à la turque » et s’il n’a pas été longuement infusé. Quant à la couleur, elle doit être foncée pour certains, claire pour d’autres. Si par malheur on sert du thé clair à un partisan du té foncé, il le repoussera en le comparant à âb-e zipo, à de la soupe. De la même façon, lorsqu’on offre du thé noir à un adepte du thé clair, il ne le touche pas mais déclare en détournant son regard :
– Retire- moi ce breuvage d’opiomane.


L’auteure :
Nahal Tajadod est issue d’une famille d’érudits iraniens (son grand-père fréquentait Lawrence d Arabie). Elle a quitté l’Iran en 1977, et a étudié en France les langues orientales et travaillé sur l’apport iranien à la culture et à la civilisation chinoises. Elle a participé à la traduction de poèmes de Rûmi et a écrit en 2005 la biographie romancée de ce grand maître du soufisme. Elle est l’épouse du scénariste Jean-Claude Carrière.
314 pages.
Éditeur : le Livre de Poche (2009)
Paru chez Lattès en 2007.

Les avis de A girl from earth, Keisha et Sylire


Coup double ! Objectif PAL 2016 chez Anne
et Antigone et Lire le monde chez Sandrine.
objectifpal2016 Lire-le-monde

littérature Afrique·premier roman

Chigozie Obioma, Les pêcheurs

pecheursLorsque j’y repense aujourd’hui, ce que je me surprends à faire de plus en plus souvent à présent que j’ai moi-même des fils, je comprends que c’est lors d’une de ces expéditions que notre vie, notre monde a changé. Car c’est bien là que le temps s’est mis à compter, au bord de ce fleuve qui fit de nous des pêcheurs.
J’ai un petit coup de flemme pour écrire des avis sur mes dernières lectures, mais j’ai bien l’impression que ce roman paru en avril est passé relativement inaperçu, aussi aimerais-je réparer ça, dans la mesure de mes modestes audiences.
Quatre frères très unis d’une famille nigériane se mettent à se passionner pour la pêche au bord du fleuve Omi-La, fleuve à la réputation maléfique. Leur père préférerait les voir étudier sagement leurs leçons que d’aller pêcher, mais celui-ci est nommé dans une succursale de sa banque éloignée d’Akure où la famille habite. Leur mère ne peut les surveiller sans cesse, et les quatre garçons âgés de dix à quinze ans en profitent pour passer du temps au bord du fleuve. C’est là qu’ils croisent un fou qui émet une prédiction concernant Ikenna, l’aîné des garçons. L’homme prédit qu’il sera tué par l’un de ses frères. À partir de ce moment, la vie de la famille va aller en se délitant petit à petit. Ce roman d’apprentissage doublé d’une tragédie familiale s’inscrit dans un contexte politique précis et documenté, qui est aussi ce qui lui donne son épaisseur.
L’histoire, dont les premiers faits se déroulent dans les années 90, est racontée par Benjamin, le plus jeune des quatre, et s’avère dès le début prenante et remarquable de précision. Et sans que cette densité faiblisse au fil des pages. Au milieu du roman, j’aurais voulu arrêter ma lecture tant j’imaginais que la suite ne pouvait pas être plus forte, plus suffocante que ce passage, et pourtant la fin reste tout à fait à la hauteur du début. Ce roman, un premier roman pourtant, m’a vraiment épatée autant par l’histoire extraordinaire, que par la manière sensible dont elle est racontée.

Citation : Les efforts de notre mère pour guérir son fils Ikenna se heurtèrent à un mur. Car la prophétie, telle une bête furieuse, était incontrôlable et détruisait son âme avec toute la férocité de la folie, décrochant les tableaux, cassant les murs, vidant les placards, renversant les tables jusqu’à ce que tout ce qu’il connaissait, tout ce qui était lui, tout ce qu’il était devenu ne soit plus qu’un chaos.

L’auteur : Chigozie Obioma est né en 1986 au Nigeria, dans une fratrie de douze enfants. Lecteur boulimique, il n’avait pas encore 10 ans quand il a commencé à écrire. Les Pêcheurs a figuré l’an dernier sur la liste finale du Man Booker Prize. Chigozie Obioma vit maintenant aux États-Unis et enseigne la littérature.
296 pages.
Éditeur : L’Olivier (avril 2016)
Traduction : Serge Chauvin
Titre original : The Fishermen

L’avis de Jostein. Une bonne suggestion pour Lire le Monde, non ?
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littérature Europe de l'Est et Russie·rentrée automne 2016

Drago Jancar, Six mois dans la vie de Ciril

JANCAR - Six mois dans la vie de Ciril rabats.inddCiril avala sa salive et par la même occasion, sa philosophie, finalement, c’était vrai, il aurait fallu qu’il gagne un peu plus sa vie qu’il ne l’avait fait jusqu’ici à Vienne.
Provincial arrivé à Ljubljana pour étudier soit la musique, soit l’ethnologie, Ciril quitte la Slovénie pour Vienne où il joue le soir dans un orchestre klezmer, et de jour dans le métro. Il voit tellement peu comment s’en sortir qu’il accepte de suivre un compatriote, Dobernik, rencontré par hasard, et devient son coursier. Il a vaguement conscience que Dobernik ne traite pas des affaires très claires, mais ne s’en soucie guère. Il abandonne petit à petit toute ambition musicale pour gagner un peu d’argent en entretenant des relations troubles avec Dobernik et la famille de celui-ci. Ce n’est pas un choix délibéré, bien sûr, il ne fait que remettre à plus tard ses rêves artistiques.
Ce jeune musicien slovène un peu paumé est au début aussi rafraîchissant que le rythme des mots de Drago Jancar, mais sa manière de se laisser porter par les événements devient peu à peu crispante. À force de ne réagir à rien ou presque, il agace, et on se demande ce que l’auteur a voulu montrer. Ce qui est arrivé de pire à Ciril dans la vie, qu’il ressasse souvent, est qu’un professeur d’ethnologie l’a recalé de manière un peu brutale à un examen, ou qu’il ait eu un compagnon de chambre particulièrement désagréable ! L’auteur a sans doute voulu forcer le trait en dressant le portrait de la génération qu’il l’a suivi, d’une génération désabusée et manquant d’objectifs, mais ça ne fonctionne qu’à moitié, tant il est difficile de faire le portrait et de décrire les agissements d’un tel anti-héros, dont la passivité n’a d’égale que la lâcheté.
C’est dommage, mais j’ai le sentiment que, sans forcément rendre Ciril différent, il devait être possible de donner plus de force à son histoire, qui au bout d’un moment paraît tourner en rond, et ne savoir que faire, à l’image de Ciril. Sans doute certains lecteurs apprécieront-ils l’humour un peu voilé contenu entre les lignes, je ne peux pas dire que cela ait été mon cas, passées les cent premières pages…
L’objet livre, la couverture, sont très réussis et donnent l’impression de camoufler un certain vide. Je reste malgré tout curieuse de lire le précédent roman de Drago Jancar, Cette nuit, je l’ai vue, qui a beaucoup plu à celles et ceux qui l’ont lu.

Citation : La colère le saisit. Contre lui, contre toute cette pagaille, contre l’homme qui l’avait ramené de Vienne et l’avait mis dans cette mouise. Il se leva et d’un pas décidé partit par le long couloir vers le bureau de Dobernik. C’était ses premiers pas décidés et sa première action décidée depuis qu’il était revenu à Ljubljana. Jusqu’alors il avait seulement zigzagué, maintenant il allait faire quelque chose.

Rentrée littéraire 2016
L’auteur :
Drago Jancar est né en 1948 à Maribor, en Slovénie. Opposé au régime communiste et à ses gouvernants, il connaît la prison. Scénariste, puis éditeur, il est a publié de nombreux romans : L’Élève de Joyce (2003), Katarina, le paon et le jésuite (2009), Des bruits dans la tête (2011), Cette nuit, je l’ai vue (2014)… Il vit actuellement à Ljubljana.
320 pages
Éditions Phébus (25 août 2016)
Traduction : Andrée Lück-Gaye
Titre original : Maj, november

Pour les curieux, la librairie Mollat a interrogé Drago Jancar à propos de son dernier roman. (cliquez sur le nom de la librairie). Lire le monde avec Sandrine.
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