Publié dans littérature Asie, sorti en poche

Shilpi Somaya Gowda, Un fils en or

unfilsenor« Anil savait qu’il devait travailler dur pendant cette année de stage, et il l’acceptait, mais il aurait aimé recevoir de temps en temps une parole d’encouragement de la part d’un chef, ou éprouver la satisfaction d’avoir bien fait quelque chose. Tout comme il aurait aimé que ses patients l’apprécient, ou simplement le respectent. »
Le roman commence dans l’ouest de l’Inde, dans la région du Gujarat. Anil est le premier de sa famille à faire des études supérieures, il va devenir médecin, et poursuit son cursus aux États-Unis, malgré les réticences de sa mère. Toutefois, une raison qui fait céder sa mère c’est qu’elle ne voit pas d’un très bon œil son attirance pour son amie d’enfance Leena, qui vient d’une famille moins aisée. La famille d’Anil est, elle, très bien considérée, et son père, reconnu pour sa sagesse, fait office de conciliateur. Ce qui donne lieu à des paragraphes très intéressants sur cette coutume. À Dallas, Anil a bien du mal à trouver sa place, que ce soit avec ses colocataires et amis, ou dans ses différents stages à l’hôpital.

« Il sembla à Leena que tout se passa très vite après cette journée à la Grande Maison. En l’espace d’une semaine, les préparatifs du mariage avaient commencé.
Il y a eu des rendez-vous avec l’astrologue et le pandit, Leena et sa mère sélectionnèrent des saris de mariage, des bijoux et des motifs de Mehdi pour les pieds et les mains. »

Lorsque Anil est parti, Leena doit accepter un mariage arrangé, elle pense pouvoir faire cela pour plaire à ses parents qui se sont endettés pour elle. Mais certaines familles ne voient dans les mariages qu’un moyen de trouver de l’argent facile, ainsi qu’une servante qu’on n’a pas besoin de payer.
J’ai beau avoir déjà lu des romans indiens, j’ai trouvé celui-ci fort bien fait, riche de nombreux thèmes, et je me suis attachée aux parcours d’Anil et de Leena. J’ai compati aux questionnements du jeune homme, et été submergée de colère à la lecture de ce que vit Leena. Ce sont de beaux portraits que dresse là l’auteure, notamment ceux des femmes sont particulièrement touchants et inoubliables. J’ai beaucoup apprécié que les personnages secondaires aient de la présence et des caractères tout sauf caricaturaux. Je trouve que pour un roman un peu long, les personnages moins importants ne doivent pas faire que de la figuration, sous peine d’ennuyer sérieusement les lecteurs. Pas un brin d’ennui ici, mais la rencontre de belles personnes, qui luttent pour construire leur vie, entre tradition et modernité.

Un fils en or de Shilpi Somaya Gowda, (The golden son, 2016) éditions Mercure de France, 2016, traduction de Josette Chicheportiche, 480 pages, existe en Folio.

Les avis de Daphné, Hélène

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Lire le monde: l’Inde

Publié dans premier roman, littérature îles britanniques, mes préférés

Anne Griffin, Toute une vie et un soir

touteunevietunsoir« Aujourd’hui, les gens adorent parler. Dire ce qu’ils ont sur le cœur. Comme si c’était facile. Les hommes, en particulier, se font beaucoup reprocher de ne pas faire leur part dans ce domaine. Pour ce qui est des Irlandais… »
Le titre résume parfaitement le roman : Maurice Hannigan, quatre-vingt quatre ans, qui n’a jamais été un grand bavard dans sa vie, laisse un message pour son fils parti aux États-Unis. Accoudé au bar d’un hôtel, vêtu de son plus beau costume, il se livre sous la forme de cinq toasts adressés aux cinq personnes qui ont le plus compté dans sa vie : son frère aîné Tony, sa belle-soeur Noreen, son fils Kevin, son épouse Sadie et la petite Molly. C’est simple, tendre, émouvant sans être tire-larmes, c’est tout juste un roman formidable, et un premier roman, qui plus est.

« La solitude me poussait à faire des choses auxquelles j’aurais jamais pensé avant que ta mère disparaisse. »
Dès les deux premiers chapitres, cela sentait la lecture coup de cœur, et cela n’a fait que se confirmer par la suite. Anne Griffin a su trouver la voix de Maurice et ses mots résonnent longtemps, de ses souvenirs d’enfance sous la protection du grand frère admiré, aux deux dernières années solitaires sans son épouse, en passant par son métier de fermier. Une vie racontée simplement par un homme simple, et qui montre que cela ne l’a pas empêché d’éprouver de grands sentiments, même s’il a souvent eu du mal à les montrer et encore plus à les exprimer. L’aspect social n’est pas écarté, avec l’évolution parallèle de la famille qui les employait, lui et sa mère, lorsqu’il a quitté, très tôt, l’école. C’est l’art de décrire les moments simples et beaux d’une vie qui fait surtout le charme du roman.
Dans ce roman, j’ai retrouvé tout ce que j’aime dans la littérature irlandaise, et ça m’a procuré un très grand plaisir de lecture !

Toute une vie et un soir de Anne Griffin (When all is said, 2019) éditions Delcourt, 2019, traduction de Claire Desserrey, 268 pages.

Hélène (Lettres d’Irlande), Jérôme et Maeve sont unanimes !

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Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2019

Michèle Forbes, Edith & Oliver

edith&oliver« Se produire sur scène offrait systématiquement la possibilité d’une métamorphose publique : le jeune garçon nerveux et effrayé devenait alors l’homme qui n’a peur de rien. »
En 1906, à Belfast, Edith fait la connaissance d’Oliver à l’issue d’une soirée trop arrosée. Le jeune homme, illusionniste, pourtant doué d’un réel talent, peine à joindre les deux bouts, car les directeurs de théâtre payent les artistes, encore peu syndiqués, le moins possible. D’autant qu’arrive la concurrence des projections de cinéma. Oliver doit enchaîner les tournées dans des salles de plus en plus petites et qui se vident, tout en ayant une famille à nourrir. Edith assure le quotidien, mais Oliver se laisse souvent entraîner à boire, et ses douloureux souvenirs d’enfance n’arrangent rien…

« Il a horreur de ça. Il a horreur de la nuit. Il a horreur de s’endormir. Il a horreur de ne pas s’endormir. Plus encore, il a horreur de penser à ce que sera son réveil. Il redoute d’ouvrir les yeux sur un monde qui aurait changé du tout au tout. »
Je me réjouissais à l’idée de découvrir une jeune et nouvelle (pour moi) auteure irlandaise, avec ce deuxième roman sur lequel j’avais lu des avis plutôt enthousiastes. Cependant à l’issue de ma lecture, je demeure sceptique. S’il y avait quelque chose d’indéfinissable, une atmosphère, un charme, qui me retenait dans le livre et me poussait à tourner ses pages, j’ai été aussi empêchée tout du long de vraiment aimer ce que je lisais.
J’ai pensé que, peut-être, la traduction ne me plaisait pas. Ou alors le style, assez lyrique, hormis les dialogues plus terre-à-terre, la narration au présent, là où le passé aurait mieux convenu.
J’aurais peut-être aimé aussi que le point de vue d’Edith soit plus développé, elle m’a semblé un peu effacée par rapport à Oliver, dès le début où l’on ne comprend pas trop ce qu’elle lui trouve.
Oliver incarne parfaitement le héros antipathique, plus fort en paroles qu’en actes, vivant dans son imagination et incapable de se confronter à la réalité qu’il abandonne sans remords à Edith. J’ai eu de la peine pour elle et les enfants, entraînés par Oliver dans sa chute.

Le monde du music-hall et de l’illusion, son déclin, sont bien dépeints par l’auteure, et cet aspect original, peu exploré dans les romans, est le gros point fort du livre, plus que l’histoire familiale, dure, très sombre, trop typiquement irlandaise, et à laquelle je n’ai pas vraiment cru.

Edith & Oliver de Michèle Forbes (2017) éditions Quai Voltaire (janvier 2019) traduction de Anouk Neuhoff, 438 pages.

Repéré chez LadyDoubleH et Titine dont les avis sont plus positifs.

Lire le monde : Irlande
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Publié dans littérature Europe du Nord, mes préférés

Jonas Gardell, N’essuie jamais de larmes sans gants

nessuiejamaisdelarmes.jpg« Car Rasmus fait partie de ces gens très nombreux qui se voient obligés de recommencer à zéro, de tirer un trait et de prendre un nouveau départ. Laisser le passé disparaître dans le brouillard et cesser d’exister.
Comme une brume matinale qui s’évapore dès que le soleil se met à luire. »
En Suède, au tout début des années 80, il n’est pas facile d’être soi-même pour un jeune homosexuel. Quelques années auparavant, l’homosexualité était encore considérée comme une maladie mentale par les médecins et chercheurs suédois. Ni l’église, ni la presse, ni le système judiciaire, ni le monde éducatif ne reconnaissaient cette différence.
À tout juste dix-huit ans, Rasmus quitte le village où vivent ses parents, et la petite ville où il allait au lycée, pour s’installer à Stockholm, pouvoir enfin vivre son identité au grand jour. Cela ne va pas être simple, mais Rasmus va rencontrer Paul et une petite communauté de colocataires. Pour Benjamin, Témoin de Jéhovah, aller à l’encontre des préceptes familiaux va être encore plus compliqué, mais le jour où il croise Rasmus et où le choix se présente à lui, il n’hésite pas.
Vient ensuite le sida, considéré comme la peste des homosexuels, et dans l’entourage de Paul, Rasmus et Benjamin, beaucoup sont touchés, certains plus fort et plus rapidement que d’autres.

« Il remodèle la honte. Il va en faire une identité et une fierté. »
Quand un roman plaît à tout le monde ou presque, je crains toujours de ne pas me joindre à l’unanimité et d’être carrément déçue, mais cela n’a pas été le cas du tout avec ce très beau roman.
J’ai tout aimé de cette lecture : le style qui ne me plairait pas forcément ailleurs, le sujet qui pourrait sembler plombant, ou parfois démonstratif, les personnages qui ne sont pas toujours montrés sous leurs meilleurs aspects. Et pourtant l’ensemble est formidable, bien dosé et impressionnant de sincérité et de justesse, jamais ennuyeux ni didactique. Les personnages secondaires, notamment les parents de Rasmus et ceux de Benjamin, ou les amis des deux jeunes gens, Paul, Reine, Bengt, Lars åke, Seppo, ne sont pas oubliés et approfondissent la description soignée de cette période, et aussi de l’évolution psychologique de chacun, lente et douloureuse bien souvent. L’humour, la dérision ne manquent pas dans le texte et viennent encore davantage éclairer ces portraits.
On pense au film de Robin Campillo, 120 battements par minute, mais le livre possède une dimension supplémentaire, je trouve. C’est difficile d’expliquer ce qui fait la force de ce roman, sa grande liberté peut-être, sa manière de ne pas se cacher derrière des périphrases et d’appeler un chat un chat : efficace et bouleversant à la fois, un grand roman !

N’essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell, (Torka aldrig tårar utan handskar, 2012) éditions Gaïa, 2016, traduction de Jean-Baptiste Coursaud et Lena Grumbach, en poche, 847 pages.

Repéré chez Autist Reading et  Krol, c’est un pavé de l’été, (à retrouver chez Brize), et il était depuis plus de six mois dans ma « pile à lire » (Objectif PAL chez Antigone)
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Publié dans littérature Europe du Nord, premier roman, sorti en poche

Johanna Sinisalo, Jamais avant le coucher du soleil

jamaisavantlecoucher« Qu’est-il pour moi ?
Un protégé, un peu comme un pigeon à l’aile cassé ? Ou un animal de compagnie exotique ? Ou une sorte d’invité aux mœurs un peu étranges mais plein de séduction, qui s’attarde quelque temps et partira le moment venu ?
Ou autre chose encore ? »
La lecture du roman Le sang des fleurs m’a donné envie d’en lire plus de son auteure, Johanna Sinisalo, d’où cette lecture commune à laquelle je me suis jointe bien volontiers, pour lire un deuxième roman de l’auteure finlandaise, qui s’avère être le premier qu’elle a écrit.
Pour résumer en quelques mots, la vie de Ange, jeune photographe de publicité, se trouve chamboulée lorsque devant chez lui, un soir, il recueille un jeune individu agressé par des loubards.
Un individu d’une espèce peu commune, puisqu’il s’agit d’un troll. Et l’auteure de citer aussitôt des extraits d’encyclopédies, de journaux ou de livres scientifiques concernant la vie de ces habitants des forêts scandinaves. Les adultes peuvent atteindre deux mètres de haut, et sont carnivores, mais le protégé d’Ange est un bébé, tout attendrissant. Le jeune homme juge cependant plus prudent de n’en parler à personne et commence pour lui une longue série de dissimulations et mensonges divers, grâce auxquels il va bientôt ne plus trop savoir où il en est.

thomas_dambo2« Ses yeux brûlent tels des incendies de forêt dans la nuit. »
L’écriture claire et précise de Johanna Sinisalo, pas exempte de jolies phrases plus lyriques quand le moment l’exige, s’empare du sujet et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne recule devant rien, quand elle tient une idée. Elle va jusqu’au bout du bout, quitte à proposer des situations un peu scabreuses parfois.
Vous aurez donc compris que s’il arrive qu’on sourie parfois, il ne s’agit pas d’une fantaisie dans le genre des romans de Arto Paasilinna, ni d’un conte, mais d’une extrapolation sur une situation : « Et que se passerait-il si les trolls existaient et que quelqu’un recueille un jeune égaré ? » Cette supposition est prétexte à réfléchir sur l’intelligence animale qui ne se laisse pas toujours dominer par l’intelligence humaine. C’est d’ailleurs un thème qui sera développé dans Le sang des fleurs. De même, le roman travaille sur l’opposition entre vie sauvage et civilisation, la sauvagerie n’étant pas forcément du côté le plus évident. Alors, le message passe parfois un tout petit peu en force, sans trop de subtilité, mais rappelons qu’il s’agit d’un premier roman. La construction à plusieurs voix est bien utilisée, et renforce l’avidité à savoir comment tout cela va tourner.
thomas_dambo1J’ai trouvé très intéressantes les questions soulevées, et ai, dans une certaine mesure, essayé de comprendre les réactions du personnage principal. Les seconds rôles, collègue, ami, voisine ou amant de Ange, servent surtout à maintenir le suspense, mais attirent moins la sympathie.
Le point fort du roman, son indiscutable originalité, l’inscrit dans le même thème que celui lu auparavant, le thème de la relation de l’homme à la nature, indispensable et fondamental. Si j’ai préféré Le sang des fleurs, ce livre peut permettre de découvrir une auteure inclassable, qui gagne vraiment à être connue.

Jamais avant le coucher du soleil de Johanna Sinisalo, (Ennen païvänlaskua ei voi, 2000) éditions Actes Sud, 2003, traduit par Anne Colin du Terrail, 318 pages, existe en poche.

Les illustrations présentent les trolls géants en bois, créations de Thomas Dambo, un artiste danois.

Lecture repérée chez Keisha, pourvoyeuse d’idées de romans sortant des sentiers battus, et en commun avec A girl from earth et Inganmic.

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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2019

Armel Job, Une drôle de fille

unedroledefille« La vie nous offre toujours l’occasion de faire le bien et parfois aussi de réparer le mal qui a été commis, n’est-ce pas, monsieur Borj ? »
Marfort, petite ville de Belgique, août 1958. Lorsqu’une femme entre dans la boulangerie Borj au nom de l’Oeuvre nationale des orphelins de guerre, les patrons, Ruben et Gilda, sont étonnés de la demande qui leur est faite : prendre une apprentie, une jeune orpheline nommée Josée. Elle a l’âge de leur fille Astrid et madame la boulangère profiterait bien d’un peu de temps libre, ils acceptent donc. On devine vite que leur vie va s’en trouver transformée, voire bouleversée, mais de quelle manière, et quels rebondissements l’auteur nous réserve-t-il, voilà ce que promet le roman… (inutile de lire d’ailleurs la quatrième de couverture ou des résumés trop détaillés, vous y gagnerez en plaisir de lecture !)

« Tu étais seule ?
– Je suis toujours seule.
– Plus avec moi.
– Dans ma tête, je suis toujours seule. »
Pari tenu, le suspense psychologique, l’étude des caractères des membres de la famille, tout cela fonctionne très bien. Mieux encore, la manière dont les nouvelles et surtout les commérages circulent, se transforment et s’amplifient.
Le roman excelle à retrouver l’ambiance des petites villes provinciales à la fin des années cinquante, lorsque la guerre était encore proche dans le temps, mais bien souvent ensevelie dans les mémoires, et effacée des conversations. Comme le sont souvent les traumatismes. De ces non-dits, va naître une situation où tous les membres de la maisonnée Borj vont se trouver plus ou moins impliqués.
J’ai été contente de retrouver cet auteur, synonyme pour moi de style fluide et clair, de personnages piquant la curiosité, de tension bien menée, sans exagération : de quoi le recommander à de nombreux lecteurs !

Une drôle de fille d’Armel Job, éditions Robert Laffont, février 2019, 288 pages. #UneDrôleDeFille #NetGalleyFrance

D’autres lectures d’Armel Job: Florence, Keisha, Nadège
Du même auteur, sur le blog : Et je serai toujours avec toi.

Rendez-vous Armel Job pour le mois belge.
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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2019

Jeroen Olyslaegers, Trouble

trouble« Tous ces autres qui ont croisé ma route, un à un, ces dernières années, j’ai su les replacer sur l’échiquier, comme un ancien mordu d’échecs remet les pièces en position pour revivre une partie qui a signifié quelque chose de particulier pour lui. »
Au soir de sa vie, Wilfried Wils se souvient et recompose de mémoire son existence, et notamment la période sombre de l’occupation. Il avait vingt-deux ans, vivait avec ses parents à Anvers, et était policier, ce qui signifiait participer parfois à des actions qu’il réprouvait, sans pouvoir toutefois s’y soustraire.
Pris entre son amitié pour son collègue Lode, plus carré et plus idéaliste que lui, son amour pour Yvette, et ses relations avec son professeur, un collaborateur qu’il surnomme Barbiche Teigneuse, le jeune Wilfried ne sait pas quel parti prendre, balançant entre résistance molle et participation peu active à des exactions à l’encontre des Juifs.

« C’était une époque pleine d’ambiguïté et de dérision qui, en cela, ne diffère pas des autres. À moins qu’elle ne soit jamais passée et rôde encore parmi nous. »
Le roman dévoile l’influence de ces années de guerre sur toute la vie de Wilfried en alternant les époques, et en étudiant ses relations avec les membres de son entourage.
Entrer dans les pensées du vieillard qui veut laisser une trace, des explications, à son arrière-petit-fils lycéen, n’est pas une sinécure. Malgré son grand âge, il reste cynique et grinçant, ne regrette presque rien, cherche constamment à justifier tout ce qu’il a pu faire. Il fait intervenir à cette fin son double, inventé dans son enfance, Angelo, qui aurait été son côté maléfique. L’ambiguïté est le maître-mot de ce roman.

« Et nous : avons-nous contribué à rendre tout cela possible, ou sommes-nous des témoins qui jamais ne témoigneront de ce que nous sommes amenés à voir pendant nos heures ? »
Il ne faut pas venir chercher dans Trouble des personnages tout d’un bloc, sans faille, ou d’un courage hors du commun. Scruter des personnalités souvent lâches et pitoyables, en premier lieu celle du « héros », ne rend pas la lecture facile, mais passionnante, oui, et posant des questions universelles.
Bien qu’il ne soit pas dépourvu de quelques longueurs, le texte dense et fort, peu dialogué, restitue brutalement l’atmosphère menaçante d’une ville aux prises avec les heures les plus sombres de son histoire, ainsi que les motivations de chacun des protagonistes, souvent peu reluisantes.
dulle_griet.jpgLe narrateur fait plusieurs fois référence au tableau de Bruegel l’Ancien « Dulle Griet » (ou Margot la Folle) qui montre une paysanne dirigeant une armée de femmes en route pour piller l’Enfer : un tableau aussi saisissant que le parallèle opéré !

Trouble de Jeroen Olyslaegers (Wil, 2017) éditions Stock (janvier 2019) traduit du néerlandais (Belgique) par Françoise Antoine, 448 pages

Lire le monde : Belgique
Lecture commune pour le mois belge, allons lire les avis de Anne, Marilyne, Mrs Pepys, Nadège, Nath…

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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier

Paul Colize, Un long moment de silence

unlongmoment« Je déteste la nostalgie, les états d’âme et les élans de bons sentiments. Je laisse ça aux vieux, aux dépressifs et aux empathiques qui pensent changer le monde en publiant des statuts sur Facebook »
La relation d’une tuerie à l’aéroport du Caire en 1954 sert de préambule au roman, c’est en effet le sujet du livre écrit par Stanislas Kervyn, le narrateur qui tente de trouver les clefs de cette tuerie où son père a disparu. Qui était visé, une personne, plusieurs ? Le roman procède en deux époques et par chapitres courts dont les titres interpellent, selon un principe déjà rencontré ailleurs, peut-être chez le même Paul Colize, j’avoue ne plus le savoir.
Le début est prenant, on se demande qui est le nommé Nathan Katz, jeune juif rescapé des camps, que l’on rencontre tout jeune homme en 1948 à Brooklyn, et comment les deux histoires vont se croiser.

« Mon job se résume à gérer les ego démesurés des divas que j’emploie, à arbitrer des discussions de bac à sable et à effacer les mails qu’ils m’envoient. »
Malheureusement, vers la page 130, j’avais déjà l’impression de savoir comment tout cela allait tourner, et si ce n’était pas exactement ce que j’avais prévu, j’ai tout de même trouvé que l’histoire peinait à progresser vers une résolution somme toute assez peu originale, si l’on excepte l’épilogue et la note au lecteur qui arrivent, comme de bien entendu, à l’extrême fin du roman.
Donc, si la fin ne manque pas de force, elle arrive un peu tard pour contrebalancer un certain manque d’épaisseur, surprenant pour qui a lu Back up ou Concerto pour quatre mains, romans qui ne laissaient à aucun moment le lecteur sur sa faim.
Les thèmes de la vengeance et des secrets de famille sont souvent de bons ressorts dramatiques, et cela se vérifie encore une fois, mais l’impression d’être noyée sous une abondance de détails pas forcément tous significatifs a duré pendant une bonne partie de ma lecture. L’aspect singulièrement imbu de lui-même, odieux et misogyne de Stanislas Kervyn m’a parfois agacée, parfois amusée, car il fallait tout de même oser construire un roman sur un personnage aussi désagréable. Une mention spéciale à la quatrième de couverture du grand format, aux éditions de la Manufacture, particulièrement énigmatique et alléchante… Voilà pour cet avis en demi-teinte qui ne vous fera peut-être pas vous précipiter en librairie.

Un long moment de silence de Paul Colize, éditions La Manufacture de Livres, 2013, 470 pages, existe en Folio.

Fanja a adoré et Miss Léo le conseille, mais Sandrine n’a pas compris l’enthousiasme général.

Lecture pour le mois belge chez Anne et Mina ici ou. Lire le monde : Belgique
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Publié dans littérature Europe du Nord, policier

Lilja Sigurdardottir, Piégée

piegee« Si seulement elle n’avait pas été aussi naïve. Si seulement elle avait su que c’était ainsi qu’on se faisait prendre au piège. »
La littérature islandaise, de plus en plus abondamment traduite en français, montre des facettes des plus variées aussi de la société islandaise, et c’est parfois surprenant.
Prenons ainsi cette jeune femme d’affaire qui effectue chaque mois plusieurs allers et retours entre l’Islande et le continent européen, mallette à la main, joli manteau, coiffure soignée, ni trop pressée, ni trop nonchalante. Son côté trop parfait, c’est précisément ce qui attire l’attention de Bragi, un contrôleur des Douanes proche de la retraite.
Voyons maintenant cette jeune business woman de plus près, et nous apprenons que Sonja, jeune maman divorcée, s’est retrouvée piégée par un avocat véreux, et doit, dans l’espoir de récupérer la garde de son fils, passer de la cocaïne, en quantités de plus en plus importantes, et en prenant de très gros risques.

« Ce n’était pas la première fois qu’elle surveillait cette maison. À ses débuts, elle avait beaucoup observé les allées et venues depuis sa voiture, tentant de reconstituer dans sa tête le planning de l’animal et de son maître. »
Une fois commencé, ce roman est difficile, voire impossible à lâcher. Il est particulièrement bien mené et recèle son lot de surprises et de rebondissements. Redoutablement efficace et malin lorsque se présente la version de Bragi, le contrôleur des Douanes, le roman excelle aussi à dresser un contexte solide avec la crise financière de 2010, incarnée par Agla, la compagne de Sonja. Elle s’est, avec deux de ses collègues, mise dans une situation bien compliquée, elle aussi, que je serais bien en peine de vous expliquer en détails toutefois. Le monde de la finance et moi sommes irréconciliables, mais Lilja Sigurdardottir parvient à l’expliquer sans alourdir le roman.
S’il est certain qu’on ne recherche pas ce genre de lecture pour un style inoubliable ou des réflexions philosophiques hors du commun, il faut admettre que ce roman, le premier d’une trilogie, remplit parfaitement son office. Je le recommande pour une vision inhabituelle de l’Islande, très urbaine et impitoyable, et pour la connaissance fine de la psychologie des personnages. La suite se trouve d’ores et déjà dans ma pile à lire, et j’ai hâte de savoir, au vu des événements marquant la fin du premier tome, comment va réagir Sonja.

Piégée de Lilja Sigurdardottir, (Gildran, 2015), éditions Métailié (2017), traduit par Jean-Christophe Salaün, 336 pages, sorti en poche chez Points.

L’auteure était présente cette année aux Quais du Polar et il doit être possible, je pense, d’écouter en podcast les conférences. (ici, en fouinant un peu…) (et voici déjà son portrait).
Lire le monde c’est chez Sandrine.

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Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, rentrée littéraire 2018

John Boyne, Les fureurs invisibles du cœur

fureursinvisiblesducoeur« Bien longtemps avant que l’on n’apprenne qu’il était le père de deux enfants de deux femmes différentes, l’une à Drimoleague et l’autre à Clonakilty, le père James Monroe, devant l’autel de l’église Notre-Dame de l’Étoile de la mer, dans la paroisse de Goleen, à l’ouest de Cork, accusa ma mère d’être une putain. »
Cette première phrase marquante enchaîne sur un chapitre tout aussi frappant où la jeune Catherine, seize ans et enceinte, chassée devant tous les habitants de son village, prend le bus pour Dublin où elle est logée chez deux jeunes hommes qu’elle a rencontrés. Courageuse et ayant la tête sur les épaules, la jeune fille fait adopter son enfant.
Le narrateur de ce roman-fleuve qui couvre sept décennies se nomme Cyril Avery, il est le fils adoptif de Max et Maude, un couple atypique et peu doué pour les sentiments parentaux. Pourtant Cyril a une enfance tranquille, traversée toutefois par la rencontre avec Julian, le fils d’un avocat de son père, qui sera le premier amour de sa vie.

« C’était une période difficile, pour un Irlandais âgé de vingt et un ans attiré par les hommes. Quand on possédait ces trois caractéristiques simultanément, on devait se situer à un niveau d’hypocrisie et de duplicité contraire à ma nature. »
Le roman, par éclipses de sept ans en sept ans, dresse un tableau acide de l’Irlande des années 40 à nos jours. Ce qui est astucieux, c’est que le narrateur ne revient pas dans son pays pendant de longues années, il s’agit donc d’une sorte de portrait en creux du pays, tout aussi fort lorsqu’il est question de saisir l’évolution lente des mentalités. Le tableau dressé de la situation des homosexuels en Irlande, qui passent de la violence de l’illégalité à une acceptation maussade, des rapports furtifs aux terribles années du sida, ce panorama emporte le lecteur qui éprouve une empathie certaine pour Cyril, pourtant souvent méfiant, et parfois lâche. En cela, il est bien différent de Catherine, dont le courage est remarquable en toute circonstances, et qui ne perd jamais le cap qu’elle s’est fixée.
L’auteur utilise judicieusement des événements réels comme ressorts de l’intrigue, tout autant que des événements plus intimes. C’est sûr que ce roman fait une grande place à l’imaginaire, n’hésite pas devant des coïncidences un peu forcées, mais c’est aussi tout ce qui fait son charme, et le plaisir de lecture, en décuplant les attentes sur des rencontres possibles et probables. Ces attentes ne sont pas déçues, le roman enchaîne avec virtuosité les moments de drame comme les accalmies, en un tourbillon explosif et souvent drôle.
Je ne sais pas si cela transparaît entre mes mots, mais j’ai plongé dans ce roman avec un enthousiasme qui ne s’est pas démenti, acceptant tout, son versant romanesque comme ses dialogues teintés d’humour, sa charge contre les morales rétrogrades comme ses passages plus intimistes. Un grand bravo à l’auteur, sans oublier la très belle traduction !

Les fureurs invisibles du cœur de John Boyne (The Heart’s invisible furies, 2017), éditions JC Lattès, août 2018, traduit par Sophie Aslanides, 587 pages.

Repéré grâce à Autist Reading et Lady DoubleH.

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