littérature Asie

Galsan Tschinag, La fin du chant


finduchantLa grue solitaire s’en fut droit devant elle, battant vigoureusement des ailes. Cette image frappa l’homme. Il secoua instinctivement la tête. Puis il pressa derechef son cheval.
On ne m’arrête plus, le mois de mars m’a vu sortir encore un livre de l’éditeur Philippe Picquier, qui dormait depuis trop longtemps dans ma liseuse.
La fin du chant est l’un des romans écrit par un auteur mongol, né à Oulan-Bator, mais qui écrit en allemand. C’est plutôt surprenant lorsqu’on lit la mention « traduit de l’allemand » au début du livre ! L’auteur est né dans une famille de chamans et le thème du chamanisme est présent dans ce roman qui évoque une famille de la tribus des Touvas.


Qu’ils eussent deux jambes ou quatre pattes, tous s’engagèrent vers le nord. En dépit de leurs efforts pour faire silence, le sol grondait.
La fin du chant n’est pas un roman bien long et pourtant, il est riche de nombreux thèmes et s’inscrit dans différents genres : roman d’initiation, roman d’amour, il évoque aussi la vie quotidienne traditionnelle en Mongolie, les croyances, des épisodes de conflits lorsque les terres et les troupeaux des nomades sont convoités par d’autres peuplades, provoquant une fuite émaillée de combats où de nombreux Touvas trouvent la mort.


La journée écoulée avait été longue et lourde, presque autant qu’une vie entière.
Ce roman émeut aussi par la beauté des paysages, par la vitesse avec laquelle les enfants prennent des résolutions qui les mènent dans l’âge adulte, par la puissance de l’histoire d’amour de Schuumur qui hésite entre deux femmes, dont l’une a disparu… Les portraits des personnages sont superbes. Il est étonnant de voir comment l’auteur les a rendus si présents, à la fois lointains et proches de nous, a su rendre leurs caractères et leurs aspirations. Les personnages féminins sont en particulier très réussis.

 

Galsan Tschinag, La fin du chant éditions Philippe Picquier (poche, 2007) traduit de l’allemand par Françoise Toraille et Dominique Petit 218 pages

On voyage avec un mois, un éditeur, Lire le monde et Objectif PAL !
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littérature Afrique·nouvelles·rentrée automne 2015

A. Igoni Barrett, Love is power ou quelque chose comme ça

loveispowerUne nouvelle ?
Ce recueil propose neuf nouvelles d’un jeune auteur nigérian, aux univers assez éloignés les uns des autres, de longueurs variables, mais décrivant toujours avec acuité des aspects particuliers de la vie nigériane. Que leur fin soit tragique, douce-amère, drôle ou optimiste, toutes sont bien construites et décrivent des personnages attachants.
Ma préférée est la première, « Ce qui était arrivé de pire » et s’il est un peu dommage d’entrer dans la nouvelle suivante en regrettant de ne pas rester plus longtemps avec les personnages du texte précédent, ce ne sera sans doute pas la même que chacun préférera.

« Tout le monde a sa vie à vivre, dit Maa Bille doucement. Je ne demande à personne de venir s’occuper de moi. Je ne demande à aucun d’entre vous de me donner à manger. Tout ce que je demande, c’est que tu m’accompagnes à l’hôpital demain pour mon opération. »
Voici Maa Bille, veuve de soixante-six ans, elle ne passe pas son temps à ruminer à propos de sa vie, elle ne se plaint pas. Ses cinq enfants ont réussi, mais vivent loin d’elle, elle a de beaux petits-enfants, elle entretient ses petites habitudes qui l’empêchent de penser au passé. Se préparant à entrer encore une fois à l’hôpital pour une opération de la cataracte, elle va voir la seule de ses enfants qui ne vit pas trop loin d’elle, pour lui demander de l’accompagner le lendemain. Mais elle tombe à un mauvais moment, sa fille pourtant aimante ne pourra rien faire pour elle. Et là, les souvenirs douloureux remontent, jusqu’à une fin qui ouvre des possibilités écartées jusqu’alors…

Alaba, sa troisième enfant, vivait dans la même ville qu’elle, Poteko, à quelques kilomètres de la maison maternelle. Elle avait épousé un Trinidadien à voix de tuba et au teint de houmous, Amos Stennnet, technicien chez Shell. Il passait plus de temps sur les plate-formes off-shore des gisements pétroliers de Bongo qu’avec sa famille. Chaque fois qu’il revenait à terre […] il rattrapait le temps perdu loin des siens en s’appliquant à féconder sa femme.
Il faut parler du style aussi, et de la traduction, formidables tous les deux, qui impriment un rythme propre à chaque nouvelle, et qui posent décors et personnages avec une précision non dénuée d’ironie, comme le montre l’extrait ci-dessus. La jeune littérature nigériane est décidément bien traduite en français avec Chimamanda Ngozi Adichie, Chigozi Obioma et sans doute d’autres qui me restent à découvrir !

Love is power ou quelque chose comme ça (Love is power, or something like that, 2013) Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sika Fakambi (Zulma, septembre 2015) 352 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici et j’aime aussi Lire le monde !

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littérature Europe de l'Est et Russie·nouvelles·rentrée hiver 2017

Brina Svit, Nouvelles définitions de l’amour

nouvellesdefinitionsdelamourQui est Brina Svit ?
Je découvre, avec ce recueil de nouvelles qui sort ces jours-ci, l’auteure slovène Brina Svit. Elle vit à Paris et écrit dorénavant en français. Quelques petites recherches sur l’auteure m’apprennent également qu’elle est journaliste, traductrice et a écrit des pièces radiophoniques.

 

Quand ils se sont revus lundi à la conférence de rédaction, ils n’ont laissé apparaître aucun signe de connivence ou de rapprochement. Tout était comme d’habitude, même les cinq minutes de retard de Lilya.
Les personnages principaux de ces nouvelles sont des hommes ou des femmes, souvent un peu égarés par les sentiments qu’ils éprouvent, qui leur tombent dessus brutalement, au moment où ils s’y attendaient le moins. Mais l’inverse est possible aussi, la situation où le personnage n’éprouve pas les sentiments qu’il devrait au moment opportun. Ces dix tranches de vie sont plutôt douces, ou mi-figue, mi-raisin, jamais totalement cruelles, et c’est sans doute ce qui, en ce qui me concerne, fonctionne à merveille à la lecture.

C’est un an après la mort de Suzanne, sa femme, que Claude Krieff a trouvé la clef de son jardin.
Les personnages de Brina Svit, d’âges variables, du début de l’âge adulte à la retraite, travaillent souvent dans le milieu littéraire, ils sont parfois expatriés et vivent en France, en Argentine ou en Slovénie. Le barrage de la langue n’en est pas vraiment un, celui du milieu social pas toujours non plus, mais des malentendus surviennent parfois là où tout allait trop bien, alors qu’une connivence s’installe entre deux êtres que tout éloignait. Résumer ces textes pourrait faire penser à des histoires sucrées et romantiques, des petits morceaux de guimauve, mais des fêlures subtiles laissent apparaître tout autre chose. Le titre « Nouvelles définitions de l’amour » leur va fort bien !

Choisir une nouvelle ?
Franchement, je les ai toutes aimées, et il n’est d’ailleurs pas fréquent que je dévore un recueil de nouvelles aussi rapidement, sans envie aucune de le fermer pour le finir plus tard. Je vais donc vous parler de la dernière, « Table de Noël ».

Il y a une femme près de la porte, en manteau bleu et casque à vélo fuchsia sous le bras, contemplant les mêmes mandarines -ses mandarines- qui continuent à rouler sur le sol.
Une jeune femme qui déteste les fêtes de Noël se trouve tout un tas d’occupations pour retarder le moment de rentrer réveillonner seule. Elle entre par hasard dans un magasin de meubles un poil trop chic, pour regarder les tables, elle qui mange toujours debout ou sur son canapé. L’unique personne présente, un vendeur qui ne semble pas vraiment assorti au lieu, s’empresse de lui offrir un café, tout en pensant au poivre de Sichuan qu’il doit acheter avant de rentrer chez lui, où il est attendu. Pendant que les passants courent vers des achats de dernière minute, eux sont dans une sorte de cocon, dont ils doivent sortir. Mais petit à petit, aucun des deux ne semble plus si pressé… Comme dans les autres nouvelles, pensées et dialogues sonnent juste jusqu’à la dernière ligne du texte, il y a de la vie et de l’espoir dans l’être humain, et la beauté en jaillit.

Je ne sais pas si je vous ai convaincus de lire ce recueil, où vous croiserez un air de tango, un échange épistolaire, un couple d’écrivains, New York sous la neige, une hirondelle de fenêtre, une clarinette… mais je suis sûre de prêter désormais attention aux autres livres de cette auteure !

Nouvelles définitions de l’amour, de Brina Svit (Gallimard, 9 février 2017) 241 pages

Je participe à la « Bonne nouvelle du lundi », et je vais « Lire le monde » avec la Slovénie.
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Livre reçu grâce à Babelio.

littérature Moyen-Orient·non fiction

Nahal Tajadod, Passeport à l’iranienne

passeportaliranienneJ’ai encore sorti un livre de ma pile à lire, si, si ! Celui-ci est arrivé après trois ou quatre abandons, parce que rien ne sert de se forcer quand on sent qu’une lecture ne vous convient vraiment pas !
Pas de problème avec le livre de Nahal Tajadod, qui est plus un témoignage, sur un mode humoristique, qu’un roman. La narratrice porte en effet son nom, et je pense que ces péripéties administratives pour obtenir un renouvellement de passeport lui sont peu ou prou arrivées, il y a une dizaine ou une quinzaine d’années, le livre étant de 2007.
Si l’obtention d’un nouveau passeport commence par une photo, faite dans les règles de l’art, pas de cheveux apparents, pas de maquillage, pas de sourire, à partir de là s’enchaînent tout une suite d’obstacles dont la photo est bien le moindre ! Heureusement, des photographes aux conducteurs de taxis, des membres de la famille au technicien qui règle les paraboles, tout le monde connaît quelqu’un qui peut aider, ou qui sait l’endroit exact où faire ce fameux passeport, et au plus vite, car Nahal doit donner une conférence à Paris, et y rejoindre son mari scénariste.
Doté de dialogues vifs et souvent réjouissants, de digressions toujours bienvenues sur les habitudes et coutumes de la capitale iranienne, d’une magnifique galerie de personnages, ce récit montre l’attachement de l’auteure au petit peuple de Téhéran, à sa débrouillardise phénoménale, à son art de contourner les règles les plus iniques, à son attachement à tout ce qui est occidental. J’ai adoré particulièrement la manière de refuser poliment tout offre qu’on fait, ce qui donne lieu à une sorte de marchandage inversé nommé le târof.
Une lecture vraiment rafraîchissante et plaisante qui me rappelle les romans de Zoyâ Pirzâd, que j’affectionne aussi, mais j’ai trouvé que le livre plongeait encore plus près des petites gens, et avec un humour qui m’a beaucoup amusée.


Je vous laisse avec quelques extraits :
Le renouvellement de passeport est donc pour mon oncle une affaire sérieuse, presque une tragédie, qui nécessite des somnifères puissants, un conjoint compréhensif et des amis disponibles. L’idée que je vais entreprendre ce combat sans que les conditions soient réunies lui semble inconcevable.

Il faut leur offrir du thé et je n’ai jamais su, en ce qui concerne cette boisson, satisfaire le goût de chacun de mes invités. Certains prennent le thé dans des tasses, d’autres dans des petits verres kamar bârik, « taille fine ». Certains refusent leur thé s’il n’est pas servi dans de grands verres « à la turque » et s’il n’a pas été longuement infusé. Quant à la couleur, elle doit être foncée pour certains, claire pour d’autres. Si par malheur on sert du thé clair à un partisan du té foncé, il le repoussera en le comparant à âb-e zipo, à de la soupe. De la même façon, lorsqu’on offre du thé noir à un adepte du thé clair, il ne le touche pas mais déclare en détournant son regard :
– Retire- moi ce breuvage d’opiomane.


L’auteure :
Nahal Tajadod est issue d’une famille d’érudits iraniens (son grand-père fréquentait Lawrence d Arabie). Elle a quitté l’Iran en 1977, et a étudié en France les langues orientales et travaillé sur l’apport iranien à la culture et à la civilisation chinoises. Elle a participé à la traduction de poèmes de Rûmi et a écrit en 2005 la biographie romancée de ce grand maître du soufisme. Elle est l’épouse du scénariste Jean-Claude Carrière.
314 pages.
Éditeur : le Livre de Poche (2009)
Paru chez Lattès en 2007.

Les avis de A girl from earth, Keisha et Sylire


Coup double ! Objectif PAL 2016 chez Anne
et Antigone et Lire le monde chez Sandrine.
objectifpal2016 Lire-le-monde

littérature Afrique·premier roman

Chigozie Obioma, Les pêcheurs

pecheursLorsque j’y repense aujourd’hui, ce que je me surprends à faire de plus en plus souvent à présent que j’ai moi-même des fils, je comprends que c’est lors d’une de ces expéditions que notre vie, notre monde a changé. Car c’est bien là que le temps s’est mis à compter, au bord de ce fleuve qui fit de nous des pêcheurs.
J’ai un petit coup de flemme pour écrire des avis sur mes dernières lectures, mais j’ai bien l’impression que ce roman paru en avril est passé relativement inaperçu, aussi aimerais-je réparer ça, dans la mesure de mes modestes audiences.
Quatre frères très unis d’une famille nigériane se mettent à se passionner pour la pêche au bord du fleuve Omi-La, fleuve à la réputation maléfique. Leur père préférerait les voir étudier sagement leurs leçons que d’aller pêcher, mais celui-ci est nommé dans une succursale de sa banque éloignée d’Akure où la famille habite. Leur mère ne peut les surveiller sans cesse, et les quatre garçons âgés de dix à quinze ans en profitent pour passer du temps au bord du fleuve. C’est là qu’ils croisent un fou qui émet une prédiction concernant Ikenna, l’aîné des garçons. L’homme prédit qu’il sera tué par l’un de ses frères. À partir de ce moment, la vie de la famille va aller en se délitant petit à petit. Ce roman d’apprentissage doublé d’une tragédie familiale s’inscrit dans un contexte politique précis et documenté, qui est aussi ce qui lui donne son épaisseur.
L’histoire, dont les premiers faits se déroulent dans les années 90, est racontée par Benjamin, le plus jeune des quatre, et s’avère dès le début prenante et remarquable de précision. Et sans que cette densité faiblisse au fil des pages. Au milieu du roman, j’aurais voulu arrêter ma lecture tant j’imaginais que la suite ne pouvait pas être plus forte, plus suffocante que ce passage, et pourtant la fin reste tout à fait à la hauteur du début. Ce roman, un premier roman pourtant, m’a vraiment épatée autant par l’histoire extraordinaire, que par la manière sensible dont elle est racontée.

Citation : Les efforts de notre mère pour guérir son fils Ikenna se heurtèrent à un mur. Car la prophétie, telle une bête furieuse, était incontrôlable et détruisait son âme avec toute la férocité de la folie, décrochant les tableaux, cassant les murs, vidant les placards, renversant les tables jusqu’à ce que tout ce qu’il connaissait, tout ce qui était lui, tout ce qu’il était devenu ne soit plus qu’un chaos.

L’auteur : Chigozie Obioma est né en 1986 au Nigeria, dans une fratrie de douze enfants. Lecteur boulimique, il n’avait pas encore 10 ans quand il a commencé à écrire. Les Pêcheurs a figuré l’an dernier sur la liste finale du Man Booker Prize. Chigozie Obioma vit maintenant aux États-Unis et enseigne la littérature.
296 pages.
Éditeur : L’Olivier (avril 2016)
Traduction : Serge Chauvin
Titre original : The Fishermen

L’avis de Jostein. Une bonne suggestion pour Lire le Monde, non ?
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littérature Europe de l'Est et Russie·rentrée automne 2016

Drago Jancar, Six mois dans la vie de Ciril

JANCAR - Six mois dans la vie de Ciril rabats.inddCiril avala sa salive et par la même occasion, sa philosophie, finalement, c’était vrai, il aurait fallu qu’il gagne un peu plus sa vie qu’il ne l’avait fait jusqu’ici à Vienne.
Provincial arrivé à Ljubljana pour étudier soit la musique, soit l’ethnologie, Ciril quitte la Slovénie pour Vienne où il joue le soir dans un orchestre klezmer, et de jour dans le métro. Il voit tellement peu comment s’en sortir qu’il accepte de suivre un compatriote, Dobernik, rencontré par hasard, et devient son coursier. Il a vaguement conscience que Dobernik ne traite pas des affaires très claires, mais ne s’en soucie guère. Il abandonne petit à petit toute ambition musicale pour gagner un peu d’argent en entretenant des relations troubles avec Dobernik et la famille de celui-ci. Ce n’est pas un choix délibéré, bien sûr, il ne fait que remettre à plus tard ses rêves artistiques.
Ce jeune musicien slovène un peu paumé est au début aussi rafraîchissant que le rythme des mots de Drago Jancar, mais sa manière de se laisser porter par les événements devient peu à peu crispante. À force de ne réagir à rien ou presque, il agace, et on se demande ce que l’auteur a voulu montrer. Ce qui est arrivé de pire à Ciril dans la vie, qu’il ressasse souvent, est qu’un professeur d’ethnologie l’a recalé de manière un peu brutale à un examen, ou qu’il ait eu un compagnon de chambre particulièrement désagréable ! L’auteur a sans doute voulu forcer le trait en dressant le portrait de la génération qu’il l’a suivi, d’une génération désabusée et manquant d’objectifs, mais ça ne fonctionne qu’à moitié, tant il est difficile de faire le portrait et de décrire les agissements d’un tel anti-héros, dont la passivité n’a d’égale que la lâcheté.
C’est dommage, mais j’ai le sentiment que, sans forcément rendre Ciril différent, il devait être possible de donner plus de force à son histoire, qui au bout d’un moment paraît tourner en rond, et ne savoir que faire, à l’image de Ciril. Sans doute certains lecteurs apprécieront-ils l’humour un peu voilé contenu entre les lignes, je ne peux pas dire que cela ait été mon cas, passées les cent premières pages…
L’objet livre, la couverture, sont très réussis et donnent l’impression de camoufler un certain vide. Je reste malgré tout curieuse de lire le précédent roman de Drago Jancar, Cette nuit, je l’ai vue, qui a beaucoup plu à celles et ceux qui l’ont lu.

Citation : La colère le saisit. Contre lui, contre toute cette pagaille, contre l’homme qui l’avait ramené de Vienne et l’avait mis dans cette mouise. Il se leva et d’un pas décidé partit par le long couloir vers le bureau de Dobernik. C’était ses premiers pas décidés et sa première action décidée depuis qu’il était revenu à Ljubljana. Jusqu’alors il avait seulement zigzagué, maintenant il allait faire quelque chose.

Rentrée littéraire 2016
L’auteur :
Drago Jancar est né en 1948 à Maribor, en Slovénie. Opposé au régime communiste et à ses gouvernants, il connaît la prison. Scénariste, puis éditeur, il est a publié de nombreux romans : L’Élève de Joyce (2003), Katarina, le paon et le jésuite (2009), Des bruits dans la tête (2011), Cette nuit, je l’ai vue (2014)… Il vit actuellement à Ljubljana.
320 pages
Éditions Phébus (25 août 2016)
Traduction : Andrée Lück-Gaye
Titre original : Maj, november

Pour les curieux, la librairie Mollat a interrogé Drago Jancar à propos de son dernier roman. (cliquez sur le nom de la librairie). Lire le monde avec Sandrine.
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littérature îles britanniques·policier

Adrian McKinty, Une terre si froide

uneterresifroideJe complète mon verre de Smirnoff 80°, je remue et j’attrape un livre au hasard dans la bibliothèque.
C’est La ligne rouge de James Jones, que j’ai lu pendant ma boulimie de Seconde Guerre mondiale, à la même époque que Catch 22, Les nus et les morts, L’arc-en-ciel de la gravité, tout ce genre de littérature. Tout flic a en principe un livre à lire pendant les accalmies. En ce moment, je n’en ai pas et ça me rend nerveux.
Cette citation présente assez bien Sean Duffy, flic irlandais catholique en Irlande du Nord au début des années 80. Bobby Sands vient de mourir, les émeutes ne cessent pas, de nombreux policiers sont déjà morts dans l’explosion de leur voiture ou abattus au volant… C’est dans ce contexte que le sergent est appelé à travailler sur une enquête particulière : un cadavre retrouvé, avec une main coupée. Que la victime soit homosexuelle est-il une piste ou non ? L’enquête le mène dans des milieux bien différents, mais son profil atypique de policier suscite plus souvent la méfiance que la coopération. Une autre enquête sur la mort d’une jeune femme vient rapidement s’ajouter à ce premier crime, et complexifie les investigations menées par son équipe.
Disons-le tout de suite, ce qui m’a plu dans ce roman, c’est l’arrière-plan géographique et surtout politique du début des années 80 à Belfast et dans sa banlieue. C’est particulièrement bien rendu, sans rien occulter des différents aspects des événements. Les personnages sont nombreux, et incarnent des composantes explosives de la société en Ulster à cette époque. Ajoutons à cela des dialogues vivants et rondement menés.
La partie policière m’ a moins emballée, notamment le personnage du policier. Sean Duffy, bien qu’il ne soit plus un blanc-bec débutant dans la police, ne prend jamais beaucoup de recul et fonce de manière fougueuse, pour ne pas dire inconsidérée, sur la moindre piste, surtout si elle correspond à l’idée qu’il s’est forgée des circonstances du meurtre, quitte à négliger des pistes intéressantes pour en suivre d’autres. Ce genre de policier qui fonctionne sans cesse à l’intuition peut vite agacer, et j’ai trouvé cela dommage. Quelques scènes qu’on pourrait qualifier « d’action » m’ont aussi laissée de marbre, alors que je retrouvais avec énormément d’intérêt tout ce qui concernait le conflit en Ulster.
J’avais eu un peu le même sentiment il y a quelques années avec Le fleuve caché, qui se déroulait en Irlande et dans le Nevada, où j’avais noté mon irritation envers les erreurs de jugement récurrentes du policier. Ces romans ont des qualités d’écriture, une atmosphère authentique y est crée, mais j’ai un peu du mal avec les héros, plutôt qu’avec les personnages secondaires… Sentiment, qui, peut-être, est tout personnel. Je vais aller le constater avec d’autres avis grâce à la lecture commune du jour autour de l’auteur.

Citations : Une ville martyrisée par sa propre guerre éclair.
Une ville qui empoisonne ses propres puits, sème du sel sur ses champs, creuse sa propre tombe.

Nous passons à proximité d’un site qui vient d’être dévasté par une bombe, et que, avec une efficacité remarquable, les bulldozers sont en train de transformer en parking. Belfast sera peut-être bientôt la seule ville au monde à posséder davantage de places de parking que de voitures.

 L’auteur : Né à Carrickfergus en 1968, Adrian McKinty a suivi des études de droit à l’université de Warwick et de sciences politiques et de philosophie à l’université d’Oxford. Il s’installe à New-York au début des années 90. Il s’est essayé à de nombreux boulots (vigile, postier, ouvrier de chantier, barman, entraîneur de rugby, commis dans une librairie…) avant d’enseigner l’anglais à Denver et de commencer à écrire. Son premier roman A l’automne, je serai peut-être mort, est largement salué par la critique. Adrian McKinty a écrit à ce jour 10 romans et vit à Melbourne en Australie avec sa femme et ses enfants.
287 pages.
Éditeur :
Stock (2013)
Traduction : Florence Vuarnesson

Titre original : The Cold Cold Ground

Lecture commune autour d’Adrian McKinty pour Lire le monde (Irlande). Voici les avis de Sandrine, Miriam,

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littérature Océanie·premier roman·sortie en poche

Hannah Kent, À la grâce des hommes

alagracedeshommesIls ne m’ont pas laissé raconter les événements à ma façon : ils se sont emparés de mes souvenirs de Natan, de mes images d’Illugastadir, et les ont distordus jusqu’à les rendre méconnaissables. Ils m’ont arraché une déposition qui faisait de moi une femme vile et malveillante. Tout ce que j’ai dit m’a été volé ; tous mes mots ont été altérés jusqu’à ce que cette histoire ne soit plus mienne.
Ce roman est celui d’Agnes, accusée en 1828 d’assassinat sur deux hommes, dont l’un était son amant, et dernière femme condamnée à mort en Islande. Un autre homme est condamné aussi, et une complice supposée, graciée. A cette époque, l’île était danoise, et les juges en référaient à Copenhague avant d’appliquer les peines. Ils pensent alors, en attendant l’application de la sentence ou la clémence des juges, à placer Agnes sous surveillance dans une ferme plutôt que de la laisser en prison. Le fermier et sa femme acceptent à contrecoeur, les filles de la maison sont pleines de crainte, le voisinage se récrie devant cette décision. Un jeune prêtre est aussi recommandé pour faire revenir la prisonnière à des idées plus « chrétiennes » avant ses derniers jours. Perturbé à l’idée de converser avec cette femme encore jeune et belle, le jeune pasteur peu conventionnel se contente de la faire parler, et c’est tout un feuilleton qui s’écrit sous nos yeux, de l’enfance d’Agnes à l’acte pour lequel elle a été condamnée.
Formidable, ce premier roman écrit par une jeune auteure des antipodes, qui s’est documentée autant qu’elle a pu, et semble avoir superbement oublié toute cette documentation pour en tirer un récit à la fois infiniment triste et porteur d’espoir en l’humanité. J’ai un peu de mal à imaginer comment pouvaient converser des paysans islandais du XIXème siècle, et pourtant tout sonne juste dans les dialogues autant que dans les gestes, les façons d’être, les rapports à la nature ou entre humains.
Cette année semble islandaise, décidément ! Après Karitas, l’esquisse d’un rêve, et sans oublier J’ai toujours ton coeur avec moi, voici encore un rattrapage en poche que j’aurais eu tort de négliger, car c’est vraiment une belle lecture.

Extrait : – Savoir ce qu’une personne a fait, et savoir qui est cette personne sont deux choses différentes.
– Les actions parlent plus que les mots, vous ne croyez pas ?
– Non. Les actions mentent, au contraire. Certaines personnes n’ont pas de chance, ou bien elles commettent une erreur – une seule ! Et les gens commencent à médire sur leur compte à cause de cette erreur…

 

L’auteure : Hannah Kent est née en Australie en 1985. Elle est cofondatrice et rédactrice en chef d’une revue littéraire. À la grâce des hommes est son premier roman, récompensé par de nombreux prix.
447 pages.
Éditeur : Pocket (2016)
Traduction : Karine Reignier-Guerre
Titre original (2013) : Burial rites

Lu aussi par Athalie, Cécile, Lydie et Val.

Lire le monde pour l’Australie.
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littérature Moyen-Orient·policier·premier roman·sortie en poche

Dror Mishani, Une disparition inquiétante

unedisparitioninquiétanteUne mère inquiète s’adresse au commandant Avi Avraham, dans un commissariat de la banlieue de Tel-Aviv, pour lui signaler la disparition de son fils, qui n’est jamais arrivé au lycée où il se rendait comme tout les matins. Fugue, suicide, accident, tout est envisagé, en attendant son probable retour. Mais Ofer ne revient pas. Une disparition sans piste tangible, sans indice aucun, voilà une enquête qui repose, plus encore qu’une autre, sur du sable ! Avraham Avraham se perd en conjectures, n’avance guère, manque de se faire retirer l’enquête…
Parallèlement au point de vue du policier, apparaît celui d’un voisin de l’adolescent, voisin qui paraît avoir des choses à cacher. Et même plus, qui semble manipuler l’enquête !
Il y a donc là, soit du côté de la famille, soit du côté des suspects, soit du côté de l’enquêteur, bon nombre d’aspects psychologiques dont l’auteur tire astucieusement parti, en nous entraînant à la suite de son policier. Si on y ajoute un contexte quelque peu littéraire (l’atelier d’écriture fréquenté par un personnage, la théorie d’Avi sur le roman policier israélien, la littérature qui à un moment se mélange à la vie…) l’ensemble avait tout pour me plaire, et ça a très bien fonctionné ! Nos voisins s’amuseront aussi d’un voyage d’Avi à Bruxelles, et de sa vision de la ville.
Mon impression générale est donc que ce polar est vraiment plaisant à lire, il met en avant la mécanique interne des personnages, au cœur d’une trame tout à fait élaborée… Henning Mankell a beaucoup apprécié les débuts de romancier de Dror Mishani, et je suis parfaitement d’accord avec lui !

Extrait : Il se rendit compte que c’était la première fois qu’il prononçait le prénom de l’adolescent à haute voix. Ofer. Un joli prénom. Qu’il troqua aussitôt contre le sien, petit jeu qu’il se permettait chaque fois qu’il entendait un prénom dont la consonance lui plaisait. Dans sa tête se forma, une fois de plus, un nom qu’il n’aurait jamais : Ofer Avraham.

L’auteur : Dror Mishani, né en 1975, est un universitaire israélien spécialisé dans l’histoire du roman policier. Aussi critique littéraire et éditeur de polars, Une disparition inquiétante est son premier roman, paru en 2011.
380 pages.
Éditeur : Points (2015)
Traduction : Laurence Sendrowicz
Titre original : Tik N’Edar

 Ariane Brize et Laure n’ont pas été emballées, par contre, Electra et Eva ont beaucoup aimé.
Je me rends compte que cet auteur fait partie de la liste Lire le monde, idée de Sandrine… Et un de plus !
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littérature Europe du Nord·sortie en poche

Jens Christian Grøndahl, Quatre jours en mars

quatrejoursenmarsComment la sortie d’un nouveau roman me remet en mémoire avec bonheur un auteur ! Les portes de fer vient à peine de sortir chez Gallimard, l’éditeur habituel de l’auteur danois, et je ne pense pas le trouver tout de suite en bibliothèque, par contre un de ses romans précédents m’attendait tout tranquillement. Et voilà une bonne lecture qui s’annonce !
Jens Christian Grøndahl excelle à décrire des personnes confrontées à épreuves, majeures ou moins importantes, mais qui changent pourtant le cours d’une vie. Ingrid Dreyer architecte de quarante-huit ans, élève seule son fils adolescent, tout en entretenant une relation avec un homme plus âgé qu’elle. Lors d’un voyage professionnel, elle reçoit une mauvaise nouvelle concernant son fils, qui a commis un grave acte de violence. De retour au Danemark, pendant les jours qui suivent, Ingrid se remet beaucoup en question, ainsi que tout ce qu’elle a toujours tenu pour acquis. Elle repense aussi à sa mère et à sa grand-mère, deux fortes femmes dont elle pense n’avoir pas reproduit les schémas de vie. Cette femme équilibrée qu’est Ingrid plonge dans des abîmes de réflexion sur ce que c’est que de vieillir, sur les meilleures années de la vie d’un individu. Les réactions de son entourage vont l’aider sans doute à y voir plus clair.

Écrire tout ce qui passe dans la tête d’une personne, alors qu’elle se sent au moment de sa vie où ce qui est passé prend soudain de plus en plus d’importance, plus que ce qui est devant soi, voici ce que fait l’auteur, et avec une belle maestria. J’ai aimé ce roman autant que Les complémentaires, trouvé l’ensemble très bien mené, et grâce à un bon équilibre entre introspection et relations entre les différents protagonistes, ainsi qu’une traduction agréable, j’ai passé le bon moment de lecture que j’attendais.

Citations : Vieillir n’apporte aucune sagesse, mais il y a l’autorité de l’irrémédiable, et c’est le souvenir des meilleures années. Cette brève période où l’on faisait un avec son temps, dans un échange sans heurts, actif et plein d’espoirs.

Quand ils se regardaient dans les yeux, dans une chambre d’hôtel aux rideaux tirés, on aurait dit qu’il contemplait une des ramifications possibles de l’existence, comme s’il pouvait la replacer ailleurs, à un stade antérieur, et modifier la direction que les choses avaient prise.

L’auteur : Jens Christian Grøndahl est né à Copenhague en 1959. Il a suivi une formation de réalisateur de cinéma, puis étudié la philosophie. Il a commencé à écrire en 1985. Auteur d’une quinzaine de romans, il a également écrit divers essais, pièces de théâtre, et pièces pour la radio. Ses livres sont traduits dans de nombreux pays et publiés en France chez Gallimard depuis 1999.
448 pages
Éditeur : Gallimard (2011) sorti en poche
Traduction : Alain Gnaedig
Titre original : Fire dage i marts

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