Publié dans littérature Europe du Nord, policier

Arnaldur Indriðason, Les fils de la poussière

filsdelapoussiere« Le jour se levait à peine et les ruines fumaient encore dans le froid glacial de janvier. Un ruban jaune délimitait le périmètre et quelques policiers fouillaient les cendres. »
Le roman débute par deux événements dramatiques qui se produisent simultanément un soir d’hiver : Daniel, patient d’un hôpital psychiatrique, soigné depuis longtemps pour schizophrénie, se jette par une fenêtre de l’établissement. Il a auparavant évoqué devant son frère Palmi les autres élèves de son ancienne école. Loin de là, un vieux professeur de cette même école périt dans un incendie criminel. Palmi, désemparé par la mort de son frère, fait le lien entre les deux drames, et en fait part à l’inspecteur Erlendur. Secondé par Sigurdur Oli, il va tenter de comprendre ce que signifient ces deux disparitions conjointes, ce qui a bien pu avoir lieu trente ans auparavant, et quelles ramifications actuelles il peut trouver.
Deux enquêtes ont lieu simultanément, car Palmi ne peut rester les bras croisés, et mène des investigations de son côté.

« Palmi ramassa les pauvres effets personnels de son frère, quitta la chambre et marcha jusqu’au fond du long couloir vert. Il s’arrêta à côté des patients qui fumaient, sortit les deux paquets de cigarettes qu’il avait achetés pour l’occasion et les leur offrit. Puis il ouvrit la porte et alla retrouver le froid de ce matin de janvier. S’il avait espéré se sentir soulagé, cela se faisait attendre. »
C’est plaisant de retrouver Erlendur et son collègue Sigurdur Oli dans une première enquête qui vient seulement d’être traduite et publiée par les éditions Métailié. Les caractères ne sont peut-être pas tout à fait aussi affinés, et l’auteur n’évoque pas du tout l’enfance et la jeunesse de son personnage principal, cela viendra sans doute dans l’un des romans suivants. Le thème fait penser à l’un des livres plus récents de l’auteur, la quatrième de couverture assez bavarde permet de savoir vers quel thème le roman s’oriente, si vous tenez à le savoir. Je ne tiens pas à en dire trop. J’ai remarqué en tout cas que l’auteur était déjà très sensible aux sujet de l’alcoolisme, de l’enfance dans les milieux défavorisés, de la protection des sans-logis, ce que l’on retrouve dans d’autres de ses romans.
De nombreux personnages bien décrits et caractérisés, des péripéties assez nombreuses, une trame vraisemblable, voici les ingrédients qui rendent ce polar captivant. La fin perd légèrement en véracité, mais sans que cela trouble la bonne impression d’ensemble. Traduire ce premier roman était donc une bonne idée qui devrait ravir les amateurs de l’auteur islandais, qui sont nombreux !


Les fils de la poussière d’Arnaldur Indriðason, (Synir duftsins, 1997) éditions Métailié, octobre 2018, traduit par Eric Boury, 292 pages.

Les avis d’Electra, Eva, Lectrice en campagne et Lewerentz.

 

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Publié dans littérature Asie, premier roman, rentrée littéraire 2018

Shih-Li Kow, La somme de nos folies

sommedenosfoliesRentrée littéraire 2018 (10)

« Gare au choléra. Gare aux tourbillons et aux courants. Ils publiaient des consignes de survie dans des journaux qui n’étaient pas distribués ici et qu’on lisait dans la capitale en sirotant un café latte frappé, bien installé au sec chez Starbuck. Gare à la vie. »
Une inondation est le point de départ du roman, et permet de faire connaissance avec la petite communauté villageoise de Lubok Sayong, et en particulier avec Beevi, qui sans être un membre influent de la communauté, en constitue l’épicentre, le tourbillon fantasque. Beevi, et aussi le poisson qu’elle décide de relâcher à l’occasion de la crue, et qui interviendra plus tard dans un événement dramatique. La famille d’où est issue Beevi est compliquée, bien loin de la famille nucléaire occidentale. Bienvenue en Malaisie !

« Je m’interroge souvent à propos de cet endroit, l’ai-je vraiment rêvé, ou seulement imaginé à partir d’une photo dans un magazine, ou, pire encore, peut-être en ai-je effacé le souvenir après l’avoir vu réellement. »
Dès les premières lignes, le mélange entre souvenirs, légendes plaisamment racontées, faits réels contemporains, et histoire de famille, ce mélange donc est dosé avec une assurance qui surprend, venant d’une primo-romancière. Les deux narrateurs sont un vieil homme et une jeune fille… Auyong dirige une conserverie de lichees, son amitié avec Beevi lui permet de l’observer avec empathie et une bonne dose d’humour, et son expérience de relater de nombreuses anecdotes concernant la ville de Lubok Sayong. Quant à Mary Anne, adolescente moderne élevée dans un pensionnat où toutes les fillettes sont nommées Mary Quelque Chose, elle va découvrir la ville, et ses habitants hauts en couleurs, après des péripéties que je ne dévoilerai pas ici.

« En même temps, j’avais peur de grandir parce qu’il me faudrait prendre part à ces mystères qui m’échappaient encore. Je collectionnais les coquillages, mais sans comprendre ce qui donne sa forme à un coquillage. »
La famille, les liens de parenté, la transmission, mais aussi l’invasion de la modernité jusque dans les petits villages, la permanence des contes et légendes, la mémoire et les souvenirs, la question du genre avec le personnage de Miss Boonsidik, les rapports entre les différentes communautés religieuses, un kaléidoscope de thèmes harmonieusement tissés entre eux, sans que l’un surpasse ou éclipse l’autre, voilà ce qui compose ce roman parfois émouvant, souvent très drôle. Et si le réalisme magique n’est pas l’apanage de la littérature hispano-américaine, il fait aussi merveille en Malaisie où chaque histoire composant ce roman en est fortement teintée. Mais quand je parle d’histoires, il ne s’agit pas de nouvelles, je pense que le terme le plus adéquat est « chroniques », des chroniques liées par une trame romanesque légère formant un ensemble des plus attachants… et pour laisser parler le roman une dernière fois : « Je voudrais dire à ceux qui passent, à qui voudra bien m’écouter, que les leçons viennent de la vie et non des histoires. »


La somme de nos folies de Shih-Li Kow, (The sum of our follies, 2014) éditions Zulma (août 2018), traduit de l’anglais par Frédéric Grellier, 367 pages.

#lasommedenosfolies #shilikow #MRL18 #Rakuten

Lu pour les Matchs de la Rentrée Littéraire 2018. Les lectures d’Hélène, Leiloona (marraine des MRL), Nicole et Yv.
Lire le monde : la Malaisie.
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Publié dans littérature Europe du Nord, policier, sortie en poche

Arnaldur Indriðason, Dans l’ombre

danslombreVoici pour changer un court billet qui ne concerne ni la rentrée littéraire, ni le mois américain, parce qu’il faut bien changer un peu de registre, de temps à autre…

« Cet homme appartenait à la dernière génération d’Islandais capables de se satisfaire de peu, de traverser les guerres, les crises économiques, et de voir les leurs succomber à des épidémies sans jamais se plaindre. »
Dans l’ombre constitue le premier volet d’une trilogie intitulée « des ombres », à part dans l’œuvre d’Indridason, puisqu’on n’y retrouve pas Erlendur et que l’action se déroule aux alentours de la seconde Guerre mondiale. Pour ce premier volume, c’est l’été 1941, et, après les Anglais, les Américains occupent des bases stratégiques en Islande afin de contrôler l’Atlantique Nord. Ils craignent particulièrement l’espionnage qui viendrait de l’Allemagne nazie. C’est dans ce contexte qu’un voyageur de commerce sans histoire est retrouvé mort d’une balle dans la tête dans son appartement, et différents indices portent à croire qu’il aurait pu espionner pour le compte des Allemands. Deux enquêteurs s’entraident sur cette affaire, l’un, Flovent, appartient à la police locale, tandis que l’autre, Thorson, américano-islandais, est mandaté par les autorités militaires américaines. En plus de la piste de l’espionnage, se révèle une sombre histoire de recherches pseudo-scientifiques, alors que l’enquête dévoile aussi la situation des jeunes filles qui utilisent leurs charmes au profit de l’armée d’occupation.

« Il descendit de voiture et s’approcha des étendoirs pour regarder le golfe de Faxafloi et les nuages blancs d’été sur l’océan, et se rappela combien il avait trouvé ce paysage et cette lumière magnifiques quand il était arrivé en Islande. Il aimait le silence et la sérénité qu’il procurait. »
J’ai trouvé cette enquête plutôt plaisante à lire, elle est menée assez vivement et le contexte historique ne manque pas d’explications pour satisfaire la curiosité, en même temps qu’on se prend au jeu de l’investigation. Les nouveaux personnages, dont j’imagine qu’ils apparaîtront dans les volumes suivants, sont attachants, avec leurs failles et leurs incertitudes.
Un petit bémol cependant à propos de certains dialogues qui ne sonnent parfois pas très bien, du fait de leur longueur. Les deux policiers, bien que de cultures et de formations différentes ont exactement la même démarche qui consiste à interroger sans relâche toute personne suspecte, ou en relation avec une personne suspecte… ils semblent parfois poser des questions à la chaîne sans laisser le temps à leur interlocuteur de répondre. Quant aux témoins, souvent peu bavards au départ, ils finissent immanquablement par s’exprimer de manière assez prolixe. Je comprends bien que dans cette période historique où la police scientifique ne dispose pas des moyens actuels, la manière d’obtenir des renseignements est forcément de faire parler les personnes qui savent quelque chose, mais j’ai trouvé cela parfois un peu factice, sans que cela ne nuise à l’avancée de cette lecture, aussi plaisante qu’intéressante par les thèmes abordés.

Dans l’ombre d’Arnaldur Indriðason, (Pyska husið, 2015), éditions Points (2018), traduit de l’islandais par Eric Boury, 392 pages.

Les avis d’Aifelle, d’Alex et de Claudialucia

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Publié dans littérature îles britanniques, rentrée littéraire 2018

Roddy Doyle, Smile

smile.jpgRentrée littéraire 2018 (6)
«
 J’aurais commencé à prendre des notes, et même écrit des phrases entièrement construites. Je serais devenu George Orwell, si je me l’étais autorisé. »
À 54 ans, Victor Forde en serait à faire plus ou moins le bilan de sa vie si elle n’était pas aussi désespérément vide. Divorcé, il vient de s’installer dans un modeste deux pièces, et se dit écrivain, bien que n’ayant jamais publié le livre sur l’Irlande sur lequel il travaille depuis une éternité. Il prend des habitudes dans son nouveau quartier, notamment de passer un moment au Donnelly’s chaque soir. Il y rencontre un homme de son âge qui lui dit avoir été son camarade de classe, même si Victor n’en a aucun souvenir. De plus, ce nommé Ed Fitzpatrick le met plutôt mal à l’aise, en lui rappelant des épisodes particulièrement désagréables du collège de Frères qu’ils fréquentaient.

« J’aurais dû partir. J’aurais dû sortir sans me retourner. Peut-être m’aurait-il suivi, mais je ne lui aurais rien appris de plus. Car, plus tard, je me suis rendu compte qu’il savait déjà où j’habitais. »
Avant sa sortie, j’avais déjà repéré ce roman de Roddy Doyle, auteur que je retrouve avec plaisir après la trilogie de Barrytown (trois romans sociaux et humoristiques à la fois qui ont donné lieu à trois films : The van, The snapper et The commitments) et plus récemment, Paula Spencer. L’auteur a écrit entre temps pour la jeunesse, me semble-t-il, d’où cette relative éclipse entre ses parutions. Bref, j’étais ravie de revoir son nom apparaître pour la rentrée littéraire et que j’ai à peine pris le temps de jeter un œil à la quatrième de couverture avant de passer à l’achat. Quoique cette couverture n’en dise pas trop, mieux vaut ne pas arriver avec trop d’idées sur ce roman, et se laisser porter.

« Nous avions dû nous connaître au collège. Mais je ne visualisais aucune version plus jeune de cet homme. Je ne l’aimais pas. Ça, je l’ai su immédiatement. »
Centré sur les retrouvailles entre Victor Forde et son passé, remis en mémoire par un ancien camarade lourdaud, souvent vulgaire et peu diplomate, ce roman passe par des dialogues de bar criants de vérité, des moments où Victor se remémore son enfance ou sa vie avec Rachel, la brillante épouse qui l’a quitté. Il repense aussi aux émissions de radio où il s’est fait connaître, et qui lui ont fourni la matière du livre qu’il écrit. Cependant, le roman contient également des moments plus intrigants. Les différents éléments sans réponse distillés par l’auteur maintiennent un suspense non de type policier, mais psychologique, de même que la couverture et le titre permettent de se poser des questions.
Si on perçoit assez vite le traumatisme d’enfance que Victor essaie d’occulter, la fin du roman prend toutefois le lecteur complètement par surprise et éclaire avec virtuosité tout le reste du texte, donnant envie de relire au minimum certains passages pour mieux comprendre tout le tour de force réalisé ! Lequel tour de force ne doit pas dissimuler le fait que ce roman constitue aussi un portrait très parlant de l’Irlande des cinquante dernières années.

Smile de Roddy Doyle (Smile, 2017) éditions Joëlle Losfeld (août 2018), traduit par Christophe Mercier, 248 pages.

Lu aussi par Inganmic, Maeve et Yvon.
Lire le monde (Irlande)
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Publié dans littérature Asie, mes préférés, rentrée hiver 2017

Amulya Malladi, Une bouffée d’air pur

Unebouffeedairpur« J’avais toujours su qu’un jour, quelque part, je rencontrerais de nouveau Prakash. Simplement, je n’imaginais pas que ce serait aussi décevant. »
Au commencement du roman, Anjali, une jeune femme, attend son officier de mari qui doit venir la chercher à la gare de Bhopal. Lorsqu’elle est prise, comme toutes les personnes aux environs, de difficultés respiratoires, qui vont pour certains s’avérer fatales, elle frôle la mort. Pourtant Anjali se réveille à l’hôpital… Après un saut temporel de quinze ans, on la retrouve mariée à un professeur, et elle-même institutrice, et mère d’un garçon de douze ans. Le propos de Amulya Malladi n’est pas de recenser toutes les conséquences dramatiques de la catastrophe de Bhopal, mais de traiter de répercussions tout à fait intimes, propres à une famille, sur une quinzaine d’années après cette tragédie. Mêlant les points de vue de différents personnages, et les époques, elle compose une fresque tout à fait réussie.

« Je ne savais même pas si nous étions de la même caste. Non que j’y attache la moindre importance, mais cela pouvait en avoir pour elle et ses parents. »
J’ai trouvé ce livre émouvant et lumineux, à l’image du titre qui ne prend sa signification qu’à l’extrême fin du texte. Il traite de thèmes que l’on n’associe pas forcément à la culture indienne, comme le divorce, l’accès au travail pour les femmes, ou le féminisme. C’est donc un roman particulièrement riche sur les dernières années du XXème siècle en Inde. On peut y voir notamment le conflit entre les générations, celle des parents d’Anjali qui veulent rester fidèles aux traditions passées, et celle qui la suit, qui accepte, et même initie les changements de mentalité. C’est grâce à la chronique de Delphine que j’ai découvert ce roman, et je lirais bien volontiers Le foyer des mères heureuses, sorti plus récemment, et qui a beaucoup plu à Delphine aussi.

 

Une bouffée d’air pur, d’Amulya Malladi, (A breath of fresh air, 2002) éditions Mercure de France (janvier 2017) traduit de l’anglais par Geneviève Leibrich, 232 pages.

Publié dans classique, littérature Asie, policier

Edogawa Ranpo, Le démon de l’île solitaire


demondelilesolitaire« 
À mesure que les jours passaient, je commençais à ressentir clairement ce qu’était la vraie tristesse. Ma relation avec Hatsuyo n’avait duré que neuf mois, mais la profondeur et l’intensité de l’amour ne se mesurent pas avec la durée. En trente ans de vie, j’avais éprouvé toutes sortes de tristesses, mais jamais une affliction aussi profonde que lorsque j’ai perdu Hatsuyo. »
Pourquoi Minoura a-t-il, malgré son âge encore peu avancé, les cheveux tout blancs ? Et pourquoi son épouse porte-t-elle une étrange cicatrice sur la cuisse ? Il doit revenir plusieurs années en arrière et commencer par le moment où il est tombé amoureux d’une de ses collègues de bureau. L’histoire va être longue et compliquée, parsemée de nombreuses morts mystérieuses, et se passer en bonne partie dans une île qui restera sans doute dans ma mémoire comme l’une des pires îles de romans, avec Shutter Island !
L’auteur de ce roman noir japonais est le précurseur de la littérature policière et fantastique japonaise dans les années 1920 à 1960. Son pseudonyme a été choisi par rapport à un maître du genre, un américain qu’il vénérait. Lisez à haute voix ce nom, et vous trouverez sans doute de qui il s’agit, sinon, la réponse est dans la suite du billet !

« Kôkichi Miyamagi était un habile interlocuteur. Je n’avais pas besoin de mettre mon histoire en bon ordre pour la lui raconter. Il me suffisait de répondre à ses questions l’une après l’autre. Finalement, je lui racontai tout, depuis la première fois où j’avais adressé la parole à Hatsuyo Kizaki jusqu’à sa mort suspecte. Miyamagi voulut examiner le croquis de la plage apparue à Hatsuyo en rêve, ainsi que le registre généalogique qu’elle m’avait confié. »
Voici un
roman assez surprenant et terrible, surtout lorsqu’on pense qu’il a été écrit en 1930 ! Il mélange un mystère de « chambre close » à la manière d’Edgar Allan Poe ou Gaston Leroux, avec des révélations beaucoup plus sordides et inimaginables. L’auteur manie de plus l’art de l’analepse et dose soigneusement ses effets d’annonce, il sème des indices en signalant au lecteur de bien s’en souvenir, et même si sur le moment on n’y comprend goutte, on finit par obtenir des éclaircissements, un peu avant le narrateur qui n’est pas toujours le plus rapide à ce petit jeu…
Dans ce roman nous trouvons donc un jeune homme naïf, une fiancée mystérieuse, une mort inexplicable, suivie d’une autre qui l’est tout autant, un détective chevronné, une piste généalogique, un savant déséquilibré, une île démoniaque. Et si parfois, le narrateur met un peu de temps à en venir au fait, si certaines scènes semblent un peu exagérées, le roman ne perd pas de sa force pour autant. C’est plus qu’une curiosité, c’est un classique du genre, méconnu chez nous, et c’est dommage !

 

Le démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo, (Kotô no Oni, 1930) éditions 10/18, traduit par Miyako Slocombe, 356 pages.

Objectif PAL, troisième lecture du mois ! (et toujours Lire le monde, bien sûr)
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Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée hiver 2017

Paula McGrath, Génération

generation« Frank se plaignait qu’elle était toujours triste, mais elle n’y pouvait rien, la mélancolie paraissait remonter à plus loin qu’elle, peut-être à sa mère et à son enfance dans un endroit que Judy ne connaissait pas et ne pouvait pas imaginer. »
Voici encore un roman que j’ai emprunté à la bibliothèque sans trop en savoir à son sujet, et croyez-moi, c’est comme cela que l’on se procure les meilleures lectures ! Je savais que l’auteure était irlandaise, mais ignorais que l’essentiel du roman se déroule dans l’Illinois. Surprenant, ce roman fait appel à l’acuité du lecteur, l’incite à prendre des indices pour combler une première ellipse temporelle, puis une deuxième, l’encourage aussi à faire des déductions concernant les rapports entre les personnages.
On y croise d’abord un immigrant irlandais qui se tient à l’entrée d’un puits de mine canadien en 1958, et qui y travaillera de longues années… Ensuite, Aine, une trentenaire, en 2010, aspire à changer de vie, et débarque d’Irlande pour passer quelques temps en bénévole dans une ferme biologique de l’Illinois. Elle se lie avec Joe, le propriétaire… Ensuite d’autres personnages apparaissent dont on ne connaît pas immédiatement l’importance dans l’histoire, qui semble se tisser autour de Joe, l’agriculteur, individu plus trouble qu’il n’y paraît de prime abord.

 

« Jusqu’ici, elle a toujours été du genre voyage organisé, mais maintenant elle est une pionnière, un personnage des Raisins de la colère, une Thelma. Ou une Louise. »

C’est un de ces romans où la tension créée par une construction efficace pousse à avancer, et qui réussit encore et encore à étonner, jusqu’à la fin. Il s’avère passionnant sur le thème du passage de relais entre générations pas forcément consécutives. Des sortes de sauts générationnels apparaissent entre les lignes de l’histoire, et les rapports entre les protagonistes deviennent alors plus clairs. Le thème de l’immigration, de ses causes et conséquences, des attentes qu’elle porte et des déceptions qu’elle engendre, et là encore des impacts sur les générations suivantes, apparaît en filigrane, sans lourdeur, ni morale.
Une jolie découverte que ce premier roman un brin déroutant, comme je les aime, et une jeune auteure irlandaise à suivre, indiscutablement !

Génération de Paula McGrath, (Generation, 2015) éditions Quai Voltaire (janvier 2017) traduit de l’anglais par Cécile Arnaud, 225 pages.

Entre autres avis, ceux d’Albertine, de Cathulu, d’Eva et de Maeve.

Lire le monde pour l’Irlande.
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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée littéraire 2017

Martin Suter, Éléphant

elephant« Schoch s’était avoué depuis longtemps qu’il était alcoolique. Mais un alcoolique contrôlé, ne cessait-il de se dire. Il pouvait arrêter quand il voulait, cela s’était déjà avéré à plusieurs reprises. Il avait arrêté et, parce qu’il y était parvenu, il avait recommencé. Il arrêterait totalement le jour où il aurait une bonne raison de le faire.
Un éléphant rose était-il une bonne raison ? »
Je tente de surmonter ma flemme pour vous parler aujourd’hui de ce roman original, mais sur lequel on peut se faire de fausses idées, l’imaginer loufoque et complètement barré, ce qui n’est pas le cas. Oui, le petit éléphant rose que Schoch, sans-abri de Zurich, découvre un matin au réveil dans la grotte qui constitue son abri au bord de la rivière n’est pas une hallucination, ni un jouet, il est bien réel. C’est une discussion sur la génétique avec un scientifique, qui lui a affirmé que des modifications génétiques permettraient d’obtenir un éléphant nain rose et fluorescent, qui a donné l’idée de ce livre à Martin Suter.

« Il la porta sur la table du microscope. Solennellement, car ce qu’il tenait en main était le résultat de nombreuses années de travail, la raison pour laquelle il s’était endetté jusqu’au cou… »
Une bonne idée ne suffit pas à faire un bon roman, et pourtant, dans ce cas, cela fonctionne parfaitement, grâce à la construction travaillée au millimètre, qui alterne le présent où Schoch découvre l’éléphant, avec le passé, où Roux, un généticien, tente des manipulations dont le but n’est pas uniquement l’avancée de la science. Ajoutez à ces personnages d’autres SDF, un patron de cirque, un cornac birman qui chuchote à l’oreille des éléphants, une vétérinaire engagée, un chinois qui ne recule devant rien… et vous obtenez un thriller passionnant. Ce n’est pas si souvent que le personnage principal, celui pour lequel on craint le plus, est un petit éléphant rose !


« Au Soleil, on pouvait s’asseoir, et le café était meilleur. Il fallait certes s’habituer un peu aux sentences pieuses accrochées un peu partout dans ce petit bistrot sans ornement, mais quand un sans-abri devait choisir entre supporter les bondieuseries et payer son café à prix d’or, il ne réfléchissait pas longtemps. »
Je n’ai jamais été déçue par les romans de cet auteur suisse. Il excelle à changer à chaque fois d’univers, faisant entrer dans un roman des recherches documentaires pointues sur le thème de la mémoire, des drogues ou de l’économie, de manière fine et pédagogique, sans jamais provoquer l’ennui du lecteur. Son art d’entrer directement dans le vif du sujet et de maintenir la tension d’un bout à l’autre du livre se retrouve de romans en romans, que j’ai presque tous lus, sauf la série des Allmen, plus légers, je crois.
Toute la subtilité de l’auteur est mise au service de la psychologie des personnages. Schoch reste le plus intrigant, et permet à l’auteur de traiter avec délicatesse du sujet de l’alcoolisme et de l’existence des sans-abris, mais les autres acteurs de ce thriller ne manquent pas d’intérêt non plus.
Si je recommande ? Oui, bien sûr, et nul besoin d’être prêt à gober des fantasmagories, tout est parfaitement réaliste dans ce roman, et relève à peine d’une très légère anticipation, dont on ne souhaite pas qu’elle devienne réalité.

Éléphant de Martin Suter (Elefant, 2017) éditions Christian Bourgois (août 2017) traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, 356 pages

Les chroniques de A girl from earth, Jérôme et Violette.
Lire le monde, c’est ici.
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Publié dans classique, littérature Europe de l'Ouest



Georges Simenon, Le petit Saint

petitsaint« Il savait qu’avec sa charrette à bras, qu’elle louait à un certain Mathias, qui en avait une pleine cour, rue Censier, elle se dirigeait vers les Halles pour s’approvisionner en légumes ou en fruits. A six heures, elle prenait sa place au bord du trottoir, en face du marchand de chaussures, alors que la grand-mère s’installait, une centaine de mètres plus bas, près de l’église Saint-Médard. »
Le mois belge est l’occasion idéale de sortir de ma « pile à lire » un volume trouvé dans une boîte à livres de mon quartier et comportant trois romans de l’auteur d’origine belge. Je ne vous parlerai cependant que du premier, j’ai gardé les autres pour plus tard. Celui-ci me tentait vraiment lorsque j’ai vu qu’il s’agissait du roman préféré de Georges Simenon, où il avait mis beaucoup de lui-même. Il y a imaginé la biographie d’un peintre fictif dont l’œuvre, à défaut de la vie, ressemble à celle de Chagall, et le caractère, à celui de Simenon lui-même… Ce petit garçon, Louis, montré dès l’éveil de sa conscience, aux alentours de quatre ou cinq ans, est singulièrement touchant, par son sens de l’observation rêveuse, son manque de combattivité, sa gentillesse, qui lui valent le surnom de « petit Saint ». Sa famille est des plus pauvres, sa mère élève seule six enfants dans une pièce unique dont le poêle constitue le centre. Elle est marchande des quatre saisons, travaille dur, mais boit et reçoit souvent des hommes le soir.

« – Celui-là, il ne s’intéresse à rien.
C’était peut-être vrai. Certaines phrases, cependant, certaines intonations, se casaient dans sa mémoire, sans qu’il se préoccupe de les mettre en ordre, de les rapprocher les unes des autres, d’essayer de comprendre. »
Malgré une promiscuité assez sordide, malgré les maladies, le manque de goût pour l’école, Louis grandit, se fait une place dans la famille. Il ne ressemble pas vraiment à ses frères et sœurs, ne s’intéresse pas aux mêmes choses… Petit, Louis peut passer des heures à regarder par la fenêtre, se délecter de ce qu’il découvre lors d’un trajet en tramway, et plus grand, la première fois qu’il accompagne sa mère aux Halles, son sens particulier des couleurs, des sons, des odeurs, fait qu’il est ébloui et fasciné par ce monde nouveau. Il y retournera souvent et finira par y travailler. Mais le moment où il découvre la peinture est encore plus prodigieux…

« Au lieu d’étendre les couleurs avec soin, comme sur un mur ou sur une porte, il choisissait un pinceau fin et déposait sur le carton de petites touches de tons purs. Car il restait hanté par les couleurs pures. Elles n’étaient jamais assez claires, assez vibrantes à son gré. Il aurait voulu les voir frétiller. »
Le style de Georges Simenon fait merveille pour retracer minutieusement cette enfance et cette jeunesse hors du commun. Là où je déplore bien souvent l’emploi du présent dans les romans biographiques contemporains, son imparfait ne saurait mieux sonner, ses dialogues touchent juste, ses personnages s’incarnent. Et surtout, ses descriptions sont vives, animées, et permettent d’imaginer ce que le petit Louis en retient, et qu’il juxtaposera dans des tableaux colorés et joyeux, où le coq voisinera avec la Tour Eiffel, le cheval tirant une charrette avec la mariée en robe blanche…
Une très jolie découverte, que cette naissance d’un artiste, bien loin du commissaire Maigret et de ses enquêtes…

Le Petit Saint de Georges Simenon, 1965, dans Le Monde de Simenon volume 12, existe en Livre de Poche, 219 pages.


Le mois belge, c’est chez Anne.

Ce livre participe aussi à l’Objectif PAL chez Antigone, et, pour faire bonne mesure, Lire le monde chez Sandrine !
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Publié dans littérature Europe du Sud, policier, sortie en poche

Petros Markaris, Épilogue meurtrier

epiloguemeutrier« La crise a balayé les embouteillages au centre d’Athènes. Un Athénien sur deux ne prend plus sa voiture qu’en cas d’urgence. »
C’est le troisième roman de Petros Markaris que je lis après Le Che s’est suicidé, qui se déroule à l’époque où Athènes préparait les Jeux Olympiques, et Liquidations à la grecque (non chroniqué), évoquant le début de la crise grecque. Cette fois, le pays s’est enfoncé au plus profond dans les problèmes économiques, et l’auteur ne manque pas de le noter, à chaque fois qu’il fait parcourir les rues d’Athènes à son personnage principal, ou même lorsqu’il décrit les repas familiaux. C’est un plaisir pour le lecteur de retrouver une ancienne connaissance, le commissaire Charitos. C’est beaucoup moins agréable pour lui qui subit dès les premières lignes une situation très angoissante. Sa fille Katerina, avocate défendant les sans-papiers, se fait agresser devant le palais de Justice par des militants fascistes de l’Aube Dorée, et doit être conduite à l’hôpital.

« On a beau dire, quand votre fille soutient des immigrés, même légaux, vous ne vous faites pas que des amis dans la Maison. Non que tous les policiers soient membres de l’Aube Dorée, mais en raison de la crise, ils courent de manifs en rassemblements, débordés, et la chasse aux sans-papiers ajoute un poids supplémentaire. »
Parallèlement, Charitos est confronté à un assassinat puis un autre, revendiqués par un mystérieux groupe, « les Grecs des années 50 »… S’agit-il de papys tueurs ou de nostalgiques des années passées de la Grèce ? Est-ce que Charitos doit chercher l’origine de ses meurtres à l’époque des Colonels, et donc dans l’histoire des pères des victimes ? Il lui faudra bien du flair et une certaine intuition pour savoir dans quelle direction faire porter ses recherches.
Comme les précédents, ce roman se lit avec facilité, et passionne plus pour le portrait de la Grèce contemporaine que pour l’enquête. Elle ne manque pas du tout d’intérêt, mais c’est dans la description d’une ville à bout de souffle, rongée par la crise, la pauvreté galopante, et pourtant animée toujours par un esprit de débrouillardise et de d’entraide, que l’auteur excelle. Le commissaire Charitos doit maintenant circuler en bus pour économiser l’essence, les fameux repas concoctés par Adriani, son épouse, se composent plus souvent de légumes que de viande, mais il règne toujours une atmosphère conviviale et chaleureuse.
Une lecture parfaite pour qui aime les romans policiers qui dépaysent, et restent bien ancrés dans la réalité sociale d’un pays.

 

Épilogue meurtrier de Petros Markaris, (Titli telous – O Epilogos, 2014) éditions du Seuil (2015) traduit du grec par Michel Volkovitch, 285 pages, existe en poche (collection Points).

Les avis de Delphine-Olympe et Sharon…

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