littérature Europe du Sud·premier roman·rentrée automne 2017

Paolo Cognetti, Les huit montagnes

huitmontagnes« Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. »
La première fois que Pietro, petit milanais de onze ans, découvre les montagnes, c’est dans le Val d’Aoste. Ses parents, originaires de Vénétie, se prennent de passion pour la montagne, chacun à sa manière et viennent y passer toutes leurs vacances d’été. Pendant que son père randonne infatigablement vers les sommets, Pietro fait la connaissance de Bruno, un jeune de son âge avec lequel il explore les cabanes abandonnées, les forêts et les alpages. Les différences qui devraient les opposer leur apportent beaucoup l’un à l’autre, sans doute davantage au petit citadin qui est encore un enfant, par bien des côtés.

« Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et à descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui empoisonnait la vie en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité : c’était le temps du travail, de la vie en plaine et de l’humeur noire. »
J’ai tout aimé dans ce roman, de l’apprentissage de la montagne par le jeune Pietro à la relation père-fils, de la philosophie des alpages à l’histoire d’amitié entre Pietro et Bruno. Lorsque le jeune homme devenu cinéaste documentaire, plus attiré par les montagnes lointaines que par celles de son enfance, revient dans le Val d’Aoste, c’est après la mort de son père, et beaucoup de choses ont changé. Il revoit à cette occasion Bruno.

« Tu vois le torrent ? dit-il. Mettons que l’eau, c’est le temps qui coule : si l’endroit où nous sommes, c’est le présent, tu dirais qu’il est où, l’avenir ? »
Les descriptions, qui ne s’embarrassent pas de lyrisme inutile, sonnent juste, et posent une belle atmosphère montagnarde. C’est le genre de roman pour lequel on a envie de donner à lire quantité de citations plutôt que de s’étaler à le décrire. Il ne faut pas s’attendre à une action trépidante, mais même sans être complètement fanatique de marche en montagne, on ne peut qu’apprécier l’écriture impeccable, sans oublier la traduction, et la mélodie de la montagne, qui m’a rappelé bien souvent L’iris de Suse, le dernier livre de Giono que j’ai lu. Une comparaison tout à fait méritée pour ce beau roman !

Les huit montagnes de Paolo Cognetti, (Le otto montagne, 2016) éditions Stock, août 2017, traduit de l’italien par Anita Rochedy, 299 pages.

Toutes séduites : Dominique, Eve-Yeshé, Hélène et Krol

Le mois italien est chez Martine et sur FB.
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littérature Europe du Sud·policier

Valerio Varesi, Les ombres de Montelupo

ombresdemontelupo« Ce n’est que lorsqu’il s’engagea sur le sentier de la hêtraie que tout se referma. Les arbres et les fins branchages tout autour, le brouillard épais qui pesait depuis les hauteurs, et la terre noire sous ses pieds le firent frissonner. »
Le commissaire Soneri, déjà rencontré dans Le fleuve des brumes, a besoin de repos. Il choisit de retourner dans le village de son enfance, dans les Apennins, et comme le mois de novembre est bien entamé, son occupation principale sera la cueillette des champignons ! C’est compter sans l’atmosphère du village qui est pour le moins alarmante : des coups de feu résonnent par intervalles dans les montagnes alentours, des affiches fleurissent concernant le patron de l’entreprise de salaisons locale. Ce village entre la mer et la région de Parme vit depuis des décennies pour et par la grosse usine de charcuterie devenue une multinationale prospère… Enfin, en théorie. Le fils, Paride Rodolfi, a disparu depuis quelques jours, soit-disant pour aller chercher une cagnotte gardée à l’étranger. Les créanciers, les banques, attendent son retour avec impatience. Le suicide du patriarche de la famille les rend encore plus inquiets et pressés de revoir leur argent.

« Le commissaire écoutait, de plus en plus mal à l’aise, ces dialogues pleins d’allusions qui lui échappaient. »
J’ai lu récemment que ce roman était inspiré par l’affaire Parmalat, énorme scandale financier en Italie au début des années 2000. Toutefois, pas d’inquiétude, le but de l’auteur n’est pas de démonter les mécanismes financiers ou de les expliquer en détail, mais plutôt d’étudier l’emprise d’une grosse société sur un village qui n’a pratiquement pas d’autre source d’emploi. On travaille pour la société Rodolfi ou on quitte le village pour la ville, et ce, depuis des années. Le commissaire Soneri, qui n’a pas l’intention de mener une enquête, s’y trouve toutefois plus ou moins impliqué puisque son propre père a travaillé pour l’entreprise de salaisons. Et puis, lorsqu’on trouve un corps dans les bois en cherchant des champignons, comment ne pas se sentir concerné ?
Pour aimer ce roman, il faut aimer les romans policiers qui prennent leur temps, qui n’hésitent pas à décrire des sentiers de montagne noyés dans le brouillard ou des massifs montagneux au petit matin, autant qu’à retranscrire des conversations autour d’un bon plat de sanglier accompagné de polenta ! Puisque l’enquête, à partir du moment où il y en a une, est officiellement confiée aux gendarmes, c’est d’ailleurs en se promenant dans les bois et en conversant ici ou là, que le commissaire réfléchit à la situation. Toutefois cette relative lenteur va déboucher sur une conclusion beaucoup plus mouvementée…

 

« Il scruta les visages qu’il reconnaissait, mais sur lesquels le temps avait déposé une couche d’hostilité craintive. »
Comme dans Le fleuve des brumes, j’ai été embarquée par l’atmosphère, et ai lu avec grand plaisir ce polar qui permet de découvrir une région d’Italie sous un angle particulièrement riche et intéressant. Il me restera à lire La pension de la via Saffi, paru entre temps. Pour ceux qui se demanderaient comment les éditions Agullo ont pu faire paraître trois romans de l’auteur en si peu de temps, sachez que deux traductrices ont travaillé sur les romans, l’une a traduit le premier et le troisième, l’autre le deuxième.
L’auteur était présent aux Quais du Polar, je n’ai pas eu l’occasion de l’écouter, mais j’y ai pris de nombreuses idées de polars de toutes les régions de la Botte, de quoi voyager à peu de frais !

Les ombres de Montelupo de Valerio Varesi (Le ombre di Montelupo, 2005) éditions Agullo (mars 2018) traduit de l’italien par Sarah Amrani, 310 pages

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littérature Amérique du Nord·rentrée hiver 2018

Christian Guay-Poliquin, Le poids de la neige

Guay-Poliquin_poids-neige.indd« Il neige depuis deux jours. On ne voit plus les montagnes qui ondulent au-dessus du village ni la ligne tracée par la forêt. Les flocons se pressent vers le sol et l’immensité du décor se restreint aux murs de la pièce. »
Ce roman fait partie de ce qui devient depuis peu un genre à part entière, le roman de survie, dont on peut trouver de nombreux exemples dans la littérature contemporaine, notamment venant du continent nord-américain, et qui pose de nombreuses questions. À partir de quel moment la vie devient-elle survie, à partir de quel manque, nourriture, électricité, eau courante ? À partir de quelle hauteur de neige ? Et quelle part d’humanité va rester en l’homme, au fur et à mesure que les besoins naturels vont avoir du mal à être satisfaits ?
Dans ce presque huis-clos, deux hommes se trouvent par la force des choses obligés à cohabiter. Rien ne les relie au départ, Matthias, l’homme le plus âgé, est tombé en panne près d’un village juste avant une coupure d’électricité généralisée qui l’a obligé à se réfugier dans une maison en bordure de la forêt. Le plus jeune, le narrateur, a réchappé de justesse d’un accident de voiture, et les villageois l’ont confié à Matthias, pour qu’il le soigne et le nourrisse, en espérant sa guérison. Au début, le plus jeune reste allongé à observer le temps, la neige qui s’accumule, il ne parle pas. Matthias lui fait la conversation, prépare les repas, lui raconte des passages des livres qu’il lit. Ils reçoivent des visites, celle de la jeune vétérinaire qui reste la seule médecin du village, celles de villageois qui leur apportent des vivres.


« Matthias lit beaucoup, et comme je ne manifeste aucun intérêt pour les bouquins qu’il laisse près de mon lit, il me raconte quelques histoires. Comme ces deux vagabonds qui discutaient au pied d’un arbre en attendant quelqu’un qui n’arrive jamais. »
Plus qu’un roman post-apocalyptique, c’est surtout le face à face qui est au cœur du texte, et la question de l’isolement qui devient de plus en plus préoccupante au fur et à mesure que les centimètres de neige s’accumulent, qui fait évoluer les rapports entre les deux hommes. L’envie de dialoguer ou non, la dépendance, la méfiance ou la confiance, la peur, la colère, vont les animer tour à tour et modifier leur relation. Comme dans le roman de Jean Hegland, Dans la forêt, se pose, mais peut-être moins fortement, la question de ce qui est préférable, la vie dans les grandes villes ou une certaine forme de retour à la nature, choisie ou consentie. J’ai beaucoup apprécié le côté très nuancé du roman, aucune réponse n’est assenée, aucune situation n’est exagérée, ni dans un sens dramatique, ni dans un sens optimiste.

« A ses pieds, la neige fond, l’eau dégoutte et s’étend devant lui. On dirait qu’il est assis sur un rocher et qu’il regarde au loin, vers notre île déserte. »
J’ai été complètement conquise par le style. Raconté du point de vue du jeune homme qui au début, après son accident, a du mal à reprendre pied dans la réalité, le texte s’accroche à de petits détails quotidiens sans jamais être lassant, et au contraire, devient de plus en plus prenant. Les pages tournent rapidement, en surveillant d’un œil la hauteur toujours plus impressionnante de la neige, jusqu’au dénouement. Une découverte enthousiasmante, et un grand bravo aux éditions de l’Observatoire pour cette très jolie couverture qui a encouragé mon choix !

Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin, éditions de l’Observatoire (janvier 2018), 256 pages.

A propos de livres et Marilyne sont séduites, Jostein un peu moins…

littérature Amérique du Nord·projet 50 états·sortie en poche

Wallace Stegner, En lieu sûr

enlieusur« Nous avons commis des tas d’erreurs,mais jamais nous n’avons fait de croc-en-jambe pour gagner une place, ni pris un raccourci illicite lorsqu’aucun commissaire n’était en vue. »
Cela fait un bon moment que j’envisage de lire Wallace Stegner, mais suis freinée par la crainte de tomber sur un pavé austère que je peinerais à finir. La couverture de ce poche de la collection Totem m’a pourtant décidée à me lancer, et j’ai vraiment bien fait. Vous savez quoi ? Ce roman n’est tout d’abord pas un pavé, et n’a absolument rien de rébarbatif. Au contraire, j’ai pris un grand plaisir à sa lecture.

« Est-ce là la base de l’amitié ? Est-ce aussi réactif que ce la ? Ne répondons-nous qu’aux êtres qui paraissent nous trouver intéressants ? »
De quoi s’agit-il ? De l’amitié qui lie deux couples d’enseignants depuis qu’ils se sont rencontrés, fraîchement nommés à l’Université de Madison, dans le Wisconsin. Ils viennent de milieux forts différents, ont des parcours universitaires dissemblables, et pourtant sympathisent immédiatement. Les Lang sont plus aisés que les Brown, sans que cela produise de gêne entre eux, et ils se retrouvent bien souvent pour des étés dans le Vermont, dans la villa d’été des Lang. La vie passe, les sépare, les fait se revoir de temps à autres. Lorsque le livre commence, ils sont retraités, et se retrouvent dans le Vermont à la demande de Charity Brown qui, bien que très malade, a prévu dans les moindres détails des festivités de retrouvailles.

« Je soupçonne que ce qui agace tant les hédonistes chez les bourreaux de travail est que ces derniers, sans drogues ni débauches, s’amusent beaucoup plus. »

« Si j’avais tenu un journal, je serais en mesure de vérifier ce qu’il y a de plausible, mais de pas nécessairement exact dans ce que me rapporte ma mémoire. Mais tenir un journal à l’époque aurait été comme prendre des notes en descendant les chutes du Niagara dans un tonneau. Si peu mouvementée qu’elle fût, notre vie nous emportait. »
J’aurais pu vous copier encore plus de citations, l’écriture m’a séduite et plus encore toutes les réflexions, jamais plombantes, ni sentencieuses, égrenées par Larry, le narrateur. Bien que les deux couples soient nés dans les années 30, j’ai retrouvé certaines situations, certaines observations qui m’ont rappelé mon vécu, que ce soit lors des retours en arrière sur leur jeunesse, ou au cours des épisodes les plus récents de leur relation. C’est un superbe roman, centré sur une amitié, qui ne manque pas de péripéties et d’émotion profonde, et qui s’intéresse aussi à la nature et à la culture, à la littérature et à l’écriture, à la paternité et aux rapports familiaux. Bref, je suis ravie de l’avoir découvert. Maintenant, ma question aux spécialistes de l’auteur est celle-ci : par quel roman me conseilleriez-vous de continuer ?

En lieu sûr de Wallace Stegner, (Crossing to safety, 1987) éditions Gallmeister (2017) traduction de Eric Chédaille, 415 pages.

Repéré grâce à Dominique, Hélène, Luocine, Keisha et Nadège.
Projet 50 états, 50 romans : le Wisconsin.
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littérature Amérique du Nord·premier roman

Gabriel Tallent, My absolute darling

myabsolutedarling« Turtle a toujours su qu’elle avait grandi différemment des autres enfants. Mais elle n’avait jamais eu conscience jusqu’à présent, de l’ampleur de la différence. »

Turtle, quatorze ans, vit seule avec son père, fréquente le collège de sa ville de Mendocino, sur la côte au nord de la Californie, se lie peu avec les autres élèves. La jeune fille maintient un semblant d’équilibre entre la vie de famille, c’est-à-dire un père qui exerce sur elle une toute-puissance malsaine, l’entraînement au tir, l’école et les échappées dans la nature. Les discours hallucinés d’un père nuisible, grand lecteur mais fou d’armes à feu, survivaliste, empreint d’une méfiance immense à l’égard du monde qui les entoure, ne sont contrebalancés que par les propos du grand-père de Turtle, vieil homme alcoolique et maladroit, et ceux de ses enseignants, qui ne l’atteignent pas. Une de ses professeurs soupçonne une maltraitance, mais ne parvient pas à tirer la moindre confidence de Turtle. Un jour, la jeune fille, échappant pour un temps à l’emprise de son père, rencontre deux garçons de son âge, mais tellement différents d’elle, qu’ils l’intriguent et la fascinent…

 

« Elle se replie sur elle-même presque sans un mot, sans se préoccuper des conséquences ; son esprit ne peut être pris par la force, Turtle est une personne tout comme lui, mais elle n’est pas lui, elle n’est pas non plus une part de lui. »
Vous allez forcément entendre parler à profusion de My absolute darling dans les semaines à venir, et ce sera, à mon avis, pleinement justifié. Ce roman est traversé d’une tension inouïe, qui le rend fascinant malgré la brutalité des faits qu’il raconte. Tension du au fait qu’on ne sait jamais trop à quoi s’attendre, comme Turtle elle-même, obligée de prendre la vie comme elle vient, le pire comme le meilleur. L’auteur a réussi à donner à son texte une puissance incroyable sans se prendre les pieds dans une avalanche de sentiments, ni d’explications psychologiques. Au contraire, les personnages sont vus par le prisme de leurs actions, et des seules pensées de Turtle, qui jamais ne porte de jugement, hormis sur elle-même. Et cela la rend si incarnée, si vivante… Que faire alors sinon poursuivre sa lecture pour, à toute fin, savoir si elle va fuir, se rebeller ou baisser les bras ?


« Tu dois t’entraîner à être rapide et réfléchie, ou, un jour, l’hésitation te foutra en l’air. »
C’est un chant de soumission et de désespoir que ce roman, mais surtout d’intelligence et de courage, porté par la personnalité rare d’une toute jeune fille. Le style, ainsi que la traduction impeccable, viennent se mettre au service d’une histoire impossible à oublier. Et encore, je n’ai pas mentionné la nature, paysages, plantes et animaux qui envahissent, et pas seulement à la marge, l’environnement de Turtle, et qu’elle connaît intimement.
Ce roman ne plaira cependant pas à tous les lecteurs, du fait de ses moments de cruauté et de la relation perturbante entre père et fille. À qui plaira-t-il alors ? Je dirais à celles et ceux qui aiment les romans de Joyce Carol Oates ou de Russell Banks, et ne craignent pas de s’aventurer vers des rivages plus noirs comme ceux des romans de David Vann ou Donald Ray Pollock… Ceci dit, à vous de voir.

My absolute darling de Gabriel Tallent (2017) éditions Gallmeister (mars 2018) traduction de Laura Derajinski 455 pages

Tous conquis : Autist Reading, Cuné, Léa et Nicole.
Gabriel Tallent sera aux Quais du Polar à Lyon les 6, 7 et 8 avril.
Merci aux éditions Gallmeister et à Léa, qui gère de main de maître un groupe de « fous » de littérature américaine, l
e Picabo River book club !

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littérature Amérique du Nord·mes préférés·premier roman·rentrée hiver 2017

Taylor Brown, La poudre et la cendre

poudreetlacendre« Les rayons de l’aurore transperçaient à présent le plafond de verdure au-dessus de leurs têtes, dessinant de vagues halos de lumière au sol. Les autres hommes montèrent en selle à leur tour, raides et lourds, perclus, certains avançant au pas et se retrouvant tout à coup dans la lumière. Le garçon les voyait apparaître, irradiant au milieu des bois sombres, tels des spectres. »
1864, les derniers moments de la guerre de Sécession, en Caroline du Nord. Callum, jeune irlandais rescapé d’un naufrage se retrouve parmi les rangs d’un groupe de sudistes peu recommandables, pillards et violents, sous le commandement du Colonel. Callum est le bienvenu parmi eux pour sa faculté à se mouvoir en silence et à voler les chevaux. Lors d’une de leurs razzias, il n’hésite pas à protéger la jeune Ava et, par un concours de circonstances que je ne relaterai pas en détails, il prend la fuite avec elle. Ils se dirigent vers le sud, vers la Géorgie, suivant à distance les troupes de Sherman qui ne laissent que désolation derrière elles.


« Callum hocha la tête et fit claquer les rênes, vers le sud, la seule destination possible. Du nord arriveraient bientôt l’hiver et la troupe de guerriers assoiffés de sang et privés de leur chef, que rien ne rassasiait comme le goût de la vengeance. »
Pour compliquer cette fuite, ils sont recherchés par des chasseurs de prime sans vergogne. Dit comme cela, ça sonne comme un pur roman d’aventures, et pourtant, ce roman est bien plus que ça, mélangeant les genres avec virtuosité, et déroulant une écriture superbe au service d’une histoire palpitante. Le roman avance au rythme des deux fugitifs, et de leur cheval, le lecteur en sachant autant qu’eux-mêmes. Le paysage se découvre sous leurs yeux à mesure qu’ils fuient, une rivière, un sentier, une falaise, une forêt, un chemin, une autre rivière… Aucun narrateur omniscient ne vient nous en apprendre plus que ce qui leur apparaît, à part quelques paragraphes en italique qui se placent du côté des poursuivants, et accentuent alors l’anxiété ressentie pour la vie des deux jeunes gens.


« Ils ne quittèrent pas la crête de toute la journée, ils n’avaient nulle part où aller. Les feuilles étaient parées de leurs teintes les plus éclatantes, recourbées et cassantes sur les branches noires des arbres. »
C’est donc un coup de cœur que j’ai ressenti pour l’alléchant mélange entre roman historique et nature writing, entre western et roman d’amour, tous genres qui tiennent parfaitement et solidement ensemble par la grâce d’une écriture somptueuse, bien servie par la traduction.
Sans oublier le coup de cœur pour l’humanité opposée à la cruauté, la nature résistant à la guerre. Humanité qui mérite que l’on dépasse le titre et la couverture pas franchement engageants. Pour un premier roman, c’est tout à fait réussi, et j’espère bien relire cet auteur à l’avenir.

La poudre et la cendre (Fallen land, 2016) éditions Autrement (février 2017) traduit par Mathilde Bach, 384 pages.

Les avis de Léa ou de Lectrice en campagne.

Lu pour le projet 50 états, 50 romans (Géorgie) (liste des livres lus et carte en cliquant sur le lien)

 

littérature Europe du Nord·rentrée hiver 2018

Gudbergur Bergsson, Il n’en revint que trois

ilnenrevint« Il savait d’expérience que le monde était aussi beau que multiple, mais ne se sentait nulle part aussi bien que dans cet endroit désert, abrité dans une ancienne grotte à moutons, au milieu d’un champ de lave. »
Tout se joue dans un périmètre très restreint, une maison exiguë, quelques murets pour enclore son terrain, un bord de mer, une faille, un champ de lave… Des personnages nommés seulement le vieux, la grand-mère, le fils, les gamines ou le gamin y évoluent, des visiteurs se présentent, à cause de la guerre qui crée un peu de passage dans cette région côtière : deux Anglais, un Allemand… Il n’y a pas vraiment de personnage principal, d’ailleurs dans la deuxième moitié du livre, c’est plutôt le gamin qui est au centre, alors qu’au début il n’apparaît que par intermittence. Puis le gamin vieillit, et est toujours nommé ainsi à plus de cinquante ans : au moins, on ne s’égare pas parmi les personnages.
Avec une écriture volontairement économe en descriptions, c’est au lecteur de démêler parmi les gestes, parmi les quelques activités décrites, ce qui fait avancer les personnages : l’apathie du grand-père, la passion du fils pour la chasse au renard, l’ennui des deux gamines abandonnées par leurs mères aux grands-parents, montrent un monde figé dans le passé. Les leçons données par la grand-mère, l’écoute de la radio, la lecture d’un livre montrent que la survie n’est plus seule en jeu, et que la culture entre progressivement dans la maison. La modernité arrive aussi , avec l’électricité, la route goudronnée et pourtant la maison ne semble pas y gagner en propreté ou en clarté.

« Le fils était fier de pouvoir assister à la guerre depuis le pas de sa porte sans qu’elle nuise à la maisonnée. »
Si le style de ce roman est intéressant, je n’ai pas été convaincue par les personnages, qui me semblaient plats et dépourvus de sentiments. En lisant, je les regardais bouger, se déplacer, mais leurs motivations restaient floues. Quand aux sentiments, ce sont le plus souvent la ruse ou l’indifférence, l’envie ou la curiosité, ce qui serait encore ce qu’il y a de plus sain dans cette famille. Je me suis demandé si cette image de la famille était représentative, ou si l’auteur leur faisait volontairement cumuler un certain nombre de tares. J’imagine que ce portrait à charge de l’Islande et de ses habitants ne manque pas d’intérêt pour les Islandais eux-mêmes. J’avoue que cela m’a plutôt laissée de côté.
J’ai été toutefois intéressée par l’histoire contemporaine de cette île battue des vents, les remous de la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire de l’Islande après-guerre, qui sert de base stratégique aux Américains à tel point que certains Islandais souhaitent la voir devenir une étoile de plus sur la bannière étoilée. L’auteur compare à un moment l’Islande au le radeau de la Méduse, où le problème n’est pas tant la place que la rareté de la nourriture, et cela devait avoir à un certain moment quelque fond de vérité.
Il me reste un sentiment mitigé à la fin de ce roman. Je me tourne assez souvent vers la littérature des pays du nord, car j’aime les atmosphères et les personnages que les auteurs savent y créer, mais pour les raisons que j’ai évoquées, je n’ai pas été totalement séduite cette fois.

Il n’en revint que trois de Gudbergur Bergsson (Prir sneru aftur, 2014) éditions Métailié (janvier 2018) traduction d’Eric Boury, 207 pages

C’est une lecture commune avec Aifelle, allons voir ce qu’elle en dit… Hélène, Jostein ou Lectrice en campagne l’ont lu aussi, avec des avis variés.
Merci à Babelio pour cette Masse Critique.

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littérature Amérique du Nord·mes préférés·projet 50 états·rentrée automne 2017

Peter Geye, L’homme de l’hiver

hommedelhiverRentrée littéraire 2017 (15)
« Ce jour de novembre, deux histoires ont commencé. La première était nouvelle, la seconde aussi vieille que le monde. L’une et l’autre portées par la rivière. »

L’histoire se déroule à Gunflint, Minnesota, une région froide et inhospitalière, aux hivers des plus rigoureux, où Berit vit depuis plus de cinquante ans, depuis qu’elle est arrivée, toute jeune encore, dans cette bourgade. Les caractères des habitants y sont aussi rudes que le climat, et avec les noms suédois ou norvégiens des personnages, et les rigueurs de l’hiver, on se croirait plutôt en Scandinavie qu’aux Etats-Unis. Dans les années 90, la disparition d’un vieil homme nommé Harry, qui part vers la rivière pour ce qui semble être un dernier voyage, provoque un long dialogue entre Gus, le fils de Harry, et Berit, la femme qui a aimé son père. Au cœur de cette conversation, il y a surtout un épisode de l’hiver 1963, où Harry avait emmené son fils encore adolescent, pour un hivernage au fond des bois, au nord de Gunflint, un hivernage qui ressemblait plutôt à une fuite…

 

« Vous devez vous demander pourquoi nous étions là » dit Gus ce matin de novembre où il se mit à parler. « pas seulement dans cette partie de la rivière, mais au-delà, au fin fond du monde sauvage où nous nous sommes aventurés. »

Au croisement du nature writing et des drames familiaux scandinaves comme ceux d’Herbjorg Wassmo, ce roman avait tout pour me plaire et il a tenu ses promesses. J’en ai trouvé l’écriture et la construction brillantes, telles que même en l’ayant lu après le grand Dalva de Jim Harrison, je n’ai absolument aucune réserve à émettre à ce sujet. Les éléments passionnants au cœur de ce récit sont les rapports entre père et fils, pénibles et tendus, ainsi que la survie en hiver dans une région frontalière extrêmement froide, compliquée par une menace de plus en plus précise qui plane au-dessus du duo.

« Le troisième ou le quatrième jour, je la vis assise sur le brise-lames, son carnet de croquis omniprésent ouvert sur les genoux. »
Le récit se focalise le plus souvent sur l’hiver 63, et sur Harry et Gus, mais opère de fréquentes incursions avant et après cet épisode, de nombreux autres personnages se dessinent, notamment l’abominable Charlie qui fait peser une menace certaine sur Harry. Et n’oublions pas les beaux personnages féminins ! Si j’avais une minuscule critique, ce serait à l’encontre du personnage du père qui me semble un peu irresponsable, même si, étant donné que les événements sont racontés par les deux personnes qui l’ont aimé le plus, son inconséquence est plutôt minimisée dans leurs souvenirs.
Ce roman de Peter Geye est le premier traduit en français, mais son troisième publié aux Etats-Unis. Encore une bonne pioche chez Actes Sud, une lecture qui laisse des traces, et donne envie de rester encore un peu dans ces forêts aussi enneigées que dangereuses.

L’homme de l’hiver de Peter Geye (Wintering, 2016) éditions Actes Sud (2017) traduction d’Anne Rabinovitch, 364 pages.

C’est une lecture commune avec Edyta, dont je vais vite aller découvrir l’avis. Et voici ceux de Cuné, Léa et Revanbane45.

Défi 50 états, 50 romans pour le Minnesota.
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littérature Amérique du Nord·mes préférés·projet 50 états

Jim Harrison, Dalva

dalva« Je croyais écrire ceci à mon fils au cas où je ne le verrais jamais et s’il m’arrivait quelque chose, pour que ces mots lui disent qui est sa mère. Mon ami d’hier soir m’a rétorqué : Et s’il n’en vaut pas la peine ? Cela ne m’était jamais venu à l’esprit. J’ignore où il se trouve et je ne l’ai jamais vu, sinon quelques instants après sa naissance. »
Cela faisait longtemps que je n’avais rien lu de Jim Harrison, et bizarrement je n’ai jamais lu Dalva, qui est considéré comme son grand roman. C’est la lecture de La route du retour en 2010 qui m’en avait un peu dissuadée, puisque ce roman est une suite à Dalva, et je craignais donc d’en savoir trop pour me passionner pour le premier ouvrage. Bref, j’ai eu le temps d’oublier un peu La route du retour, assez pour pouvoir me plonger dans ce grand roman.
Un roman de Jim Harrison, ça ne se raconte pas, ça se vit… L’auteur aurait pu raconter Dalva, son père, son grand-père son arrière-grand-père chronologiquement ou alternativement, mais il a préféré faire se succéder le journal de Dalva avec celui de son ami Michael, qui s’installe un moment chez elle pour travailler sur les écrits de son arrière-grand-père, puis revenir à celui de Dalva…
Le récit de Dalva, dans la première partie, ne se présente pas sous forme linéaire mais en une sorte de spirale qui progresse autour d’un événement central, s’en approche et s’en éloigne, pour mieux l’éclairer. Et juste lorsque je viens d’écrire ça, je trouve cette citation : « …d’un point de vue abstrait, je considère ma vie en terme de spirales, de cercles et de girations imbriquées… » On ne saurait mieux dire !

« Dehors, sur le balcon, j’ai songé que certaines souffrances étaient vraiment trop ambitieuses. »
L’écriture est formidablement dense, pas un mot de trop dans un « presque » pavé, et des réflexions fines, des anecdotes annexes passionnantes, des digressions surprenantes, à chaque page, à chaque ligne. On lit souvent à propos de Dalva que le personnage est remarquable, mais il faut surtout dire que c’est l’écriture de Jim Harrison qui rend la personne aussi sublime, qu’un style différent l’aurait affaiblie ou banalisée.
Dans ce roman, les générations se succèdent, mais aussi s’imbriquent, se répondent, et les unes à la suite des autres, elles se montrent toujours très sensibles à la nature, et aux peuples autochtones. Dalva est en quête, à l’âge de quarante-cinq, à la fois du fils qu’elle a donné à adopter lorsqu’elle était toute jeune, et de ses racines indiennes ; il lui faut savoir ce que recouvre exactement le fait d’avoir un quart ou un huitième de sang indien dans les veines. Le thème du retour, plus que celui du départ, même si un départ l’a forcément précédé, est présent dans plusieurs romans du grand Jim, et dans Dalva déjà, puisqu’elle revient sur les terres familiales, qu’elle a quittées adolescente.
Je vais me répéter, mais je ne veux ou ne peux pas raconter plus le roman, et bien que ce ne soit pas mon habitude de procéder par injonctions, je vous le dis : il faut le lire !

Dalva de Jim Harrison, (Dalva, 1987) éditions 10/18 (1989) traduction de Brice Matthieussent, 507 pages

D’autres billets chez Inganmic, Keisha ou Valérie…Projet 50 états, 50 romans pour le Nebraska.
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littérature Amérique du Nord·nouvelles·projet 50 états

Robin MacArthur, Le cœur sauvage

coeursauvage« Je sens son odeur familière de cambouis, de sapin du Canada et de fumée, et en même temps me reviennent ces champs blancs de neige, l’eau de ce lac, ma mère, sa joie et le peu que j’en ai connu, et soudain, il murmure mon prénom, et je reprends conscience de l’endroit où je suis -le jardin de mon ivrogne de père-, de qui je suis ; sans un regard pour lui je m’écarte et me lève, puis me dirige tant bien que mal vers la lisière de la clairière avec ma canette de bière tiède.
« Et merde », marmonne-t-il. »
Le cœur sauvage est un recueil de nouvelles situées dans un coin du Vermont, cet état rural du nord-est des États-Unis coincé entre l’état de New York, le Massachusetts et le New Hampshire. Zone rurale sans grand attrait, semble-t-il, qui donne l’impression de ne pas avoir été choisie par ses habitants, mais plutôt de s’être imposée à eux. Racontées à la première personne, les textes du premier recueil de Robin MacArthur mettent en scène des individus de sexes et d’âges variables, qui, à moment ou un autre, ressentent le besoin de mettre des mots sur une période de leur vie, plus difficile, plus forte, plus troublante.

« Je m’arrête un moment sur cette route, les bras ballants, et je ferme les yeux en me disant que la vie nous offre peut-être plus d’une chance de nous en sortir, ou différentes formes de chance, et je me remets à marcher vers l’endroit où je suis né. »
Il faut lire deux ou trois nouvelles au moins pour se mettre dans l’ambiance, qui reste un peu la même à chaque fois, le milieu de vie de villageois plus ou moins marginaux du Vermont, anciens hippies, chômeurs et désœuvrés divers, mères de famille qui peinent à joindre les deux bouts, hommes au bout du rouleau… La caravane semble l’habitat le plus répandu parmi ces paumés, et l’alcool le moyen le plus sûr de ne pas ressasser à longueur de soirée ses problèmes. Pourtant, le désespoir ne recouvre pas tout, et n’empêche pas les personnages qui dérivent dans ces nouvelles d’être sensibles aux beautés de la nature, aux couchers de soleil et aux petits matins givrés, aux moments de bonheur en famille, aux tiraillements de l’amour ou de l’amitié.
Les moments de vie choisis par Robin MacArthur, son don pour les dialogues et les descriptions vivantes, font de cette lecture un beau moment, à condition d’aimer le format nouvelles. Sachez qu’elles ne sont pas trop courtes, une dizaine de nouvelles pour plus de 200 pages, et que l’auteure réussit à installer avec rapidité et finesse décor et personnages, de manière à ce qu’on ne perde pas une miette de ses textes, denses et bien traduits, ce qui ne gâche rien.

Le cœur sauvage, de Robin MacArthur, (Half wild, 2016) éditions Albin Michel (avril 2017) traduit par France Camus-Pichon, 214 pages.

Lu (et aimé) aussi par Cathulu, Hélène, Jérôme, Léa

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