Peter Heller, Céline

Mois américain, suite… Vous remarquerez que je n’ai pas encore mis un pied dans la rentrée littéraire, mais un œil, oui, et j’ai repéré pas mal de publications très intéressantes, tant en littérature étrangère qu’en littérature française, mais plutôt des noms d’auteurs nouveaux ou pas encore très connus. J’y viendrai, un jour ou l’autre, au gré de mes achats ou des arrivées en médiathèque. En attendant, je ferai peut-être un petit billet avec mes repérages, si ça vous intéresse. (dites-le moi…)

« C’est sans doute le matin, un filet de brume flotte au-dessus de la rivière, comme de la fumée, et un homme est sans doute en train de pêcher, sa canne inclinée en plein lancer.
S’il est là, c’est uniquement pour nous rappeler que les humains ne sont pas de taille face à la grandeur et à la beauté flagrantes.
Que la beauté la plus incontestable est peut-être celle qu’on ne peut jamais toucher. »

Mais revenons à Céline. Sous ce prénom que l’auteur a choisi par amitié pour sa traductrice française, se cache une détective privée atypique : soixante-huit ans et une santé précaire, plus portée à secourir les démunis qu’à ramasser de grosses sommes d’argent. Avec son mari Pete, discret mais efficace, elle accepte de partir, à bord de leur camping-car, à la recherche d’un homme disparu depuis vingt ans. C’est Gabriela, la fille de ce photographe du National Geographic, qui souhaite relancer les recherches qu’elle a déjà entreprises avec d’autres privés. Elle ne croit pas à la version de son père attaqué par un grizzli dans le parc de Yellowstone, même si pas mal d’indices allaient dans ce sens.

« Par ordre de grandeur, les êtres humains restaient l’animal le plus féroce de la planète. »

Tout l’intérêt porté à l’enquête ne serait rien sans l’écriture de Peter Heller et son art de rendre palpables les éléments naturels, la végétation et les paysages. Cela s’est avéré un grand plaisir de lecture, alors que je craignais d’être déçue car La constellation du chien avait placé la barre très haut. J’ai ressenti, là encore, beaucoup de tendresse de la part de l’auteur pour ses personnages et s’il n’y a pas un suspense fou, cela crée une atmosphère plutôt reposante. Quelques péripéties émaillent cependant le roman, tout le monde n’est pas ravi de l’enquête menée par le couple de sexagénaires… Tous deux sont vraiment des personnages attachants, que j’ai eu peine à quitter. Et comme j’ai retrouvé le style qui m’avait emballée dans le précédent roman lu, je déclare que je continuerai à lire cet auteur, sans aucun doute !

Céline de Peter Heller, (Celine, 2017) éditions Actes Sud, 2019, traduction de Céline Leroy, 448 pages en poche.
Deuxième billet pour le mois américain et beaucoup d’autres idées à piocher ici (réparties selon les 50 états).

Antonio Moresco, La petite lumière

« Qu’est-ce que ça peut bien être, cette petite lumière ? Qui peut bien l’allumer ? », je me demande tout en marchant dans les rues empierrées de ce petit hameau où personne n’est resté. « Est-ce que c’est une lumière qui filtre d’une petite maison solitaire dans les bois ? Est-ce que c’est la lumière d’un réverbère resté là-haut, dans un autre hameau inhabité comme celui-ci, mais de toute évidence encore relié au réseau électrique, qu’une simple impulsion allume toujours à la même heure ? »

Un homme vit volontairement seul, de manière simple et frugale, dans un petit hameau sur la pente d’une montagne. Il observe l’éveil de la nature, les plantes, il parle aux oiseaux, rencontre un vieux chien, descend faire quelques achats au village le plus proche. Une chose l’intrigue vraiment, c’est une petite lumière qui chaque soir, à la même heure, s’allume sur l’autre flanc de la montagne. Il s’interroge, pose des questions aux villageois, puis finit par aller voir l’origine de cette lumière. Et là, il se retrouve face à d’autres questions, encore plus profondes, qui vont le mener encore plus loin…

« Le ciel est traversé par les dernières hirondelles qui volent, çà et là, comme des flèches. Elles passent en rase-mottes au-dessus de moi, s’abattant tête la première sur de vastes sphères d’insectes suspendus entre ciel et terre. Je sens le vent de leurs ailes sur mes tempes. Je vois distinctement devant moi le corps noir, plus caréné et plus grand, de quelque insecte englouti par une hirondelle qui le suivait le bec grand ouvert en lançant des cris. »

J’avais vu ce livre il y a quelques années sur plusieurs blogs et l’avais oublié, jusqu’à ce qu’il m’arrive entre les mains par hasard. (au fond de la bibliothèque du village, dans une caisse de livres donnés par un lecteur ou une lectrice). Une occasion à saisir…
C’est un roman qui ne va pas jouer sur de nombreux rebondissements pour avancer, qui ne va pas répondre à toutes les questions posées, qui va prendre son temps, ensorcelant et touchant mélange d’une histoire presque fantastique, de remarques naturalistes et de pensées éparses provoquées par l’observation de la nature.
Le narrateur parle peu de lui, pas du tout des raisons qui l’ont amenée dans ce hameau perdu, si toutefois il y a des raisons. Il s’interroge beaucoup, pas seulement sur la lumière mystérieuse, mais sur le sens de sa vie, même s’il ne le formule pas vraiment ainsi. Roman sur les forces de la nature, sur la solitude, sur la brutalité du monde, La petite lumière atteint son but avec une économie de mots qui laisse sans mots, justement.

La petite lumière d’Antonio Moresco, (La lucina, 2009), éditions Verdier, 2014, traduction de Laurent Lombard, 125 pages.

Aifelle, Dominique et Luocine l’ont lu aussi… et vous, connaissez-vous ce roman, ou d’autres de l’auteur ?

Juhani Karila, La pêche au petit brochet

« Un malheureux concours de circonstances avait eu pour conséquence qu’Elina devait sortir le brochet de l’étang chaque année avant le 18 juin. 
Sa vie en dépendait. »

Elina, jeune chercheuse en biologie, revient chaque année dans sa Laponie natale, au-delà du cercle polaire, pour accomplir un rituel. Une pêche au brochet dans un petit étang marécageux, infesté de moustiques, taons et autres insectes suceurs, et défendu par un ondin ergoteur. La raison de cette inlassable pêche au brochet, il va falloir bien des pages et des péripéties pour la connaître. Parallèlement, Janatuinen, une jeune policière, arrivée du sud elle aussi, est à la poursuite d’Elina, et va se trouver confrontée à des phénomènes pour elle totalement inexplicables et irrationnels. D’autres personnages haut en couleurs vont venir se mêler à leurs deux quêtes, avec plus ou moins de bonheur.

« L’être tenait un grand faitout à deux mains et buvait. Janatuinen recula jusqu’au mur du fond, sans jamais cesser de viser le monstre. Celui-ci avait une fourrure rêche comme si la nuit même s’était matérialisée sous forme de crins flexibles et frisés. »

Attention, lecture atypique ! Je connaissais un peu la littérature finlandaise, avec Arto Paasilinna ou Johanna Sinisalo, et j’avais déjà rencontré dans leurs romans, dans un contexte par ailleurs tout ce qu’il y a de plus contemporain, des créatures issues de la mythologie nordique. Je n’ai donc pas été étonnée de voir apparaître un ondin dans les eaux d’un paisible étang, mais un peu plus ensuite lorsque un grabuge a été évoqué, puis lors de l’apparition d’un teignon.
Et ce n’est pas tout ! C’est tout un bestiaire fantastique, suscité peut-être par les longues nuits d’hiver ou par des imaginations très fertiles, qui se plaît à mettre des bâtons dans les roues des deux héroïnes. Je laisse aux futurs lecteurs la surprise de les découvrir…
C’est pour le moins décoiffant, et un peu déstabilisant. Attirée vers ce livre dès sa sortie, puis de nouveau intriguée par l’argumentaire du responsable du stand de La Peuplade du festival Étonnants voyageurs, je me suis laissé tenter, mais ai mis un peu de temps à être convaincue. Légèrement débordée par le nombre de créatures étranges, j’ai trouvé que l’histoire aurait gagné à être un soupçon moins loufoque.
Toutefois j’ai fini par me laisser faire, et en retire au final une impression de lecture plaisante, souvent très drôle, avec des personnages entraînants, et qui s’avère recommandable tant comme lecture d’été que pour découvrir la jeune littérature finnoise.

La pêche au petit brochet de Juhani Karila, (Pienen hauen pyydystys, 2019), éditions La Peuplade, 2021, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, 434 pages.

Dorothy M. Johnson, Contrée indienne

Le mois de mai est depuis quelques années dévolu au genre de la nouvelle, à l’initiative d’Electra et Marie-Claude, et c’est une très bonne idée… Le genre est souvent un peu négligé, et je suis la première à faire passer d’autres lectures avant un recueil de nouvelles. Et pourtant, c’est souvent l’occasion de belles découvertes. Je vais vous en présenter quelques-unes au cours du mois.

« Mahlon Mitchell vécut avec les Crows pendant cinq ans quand il était jeune homme, les quitta sans un adieu puis, vieux et vaincu, revint vers eux. »

Parmi les onze nouvelles qui composent ce recueil, quelques-unes commencent comme cela, par une phrase qui a elle seule résume tout le texte. D’autres débutent plus abruptement, en pleine action, pas sans violence : « Elle resta debout là où des mains brutales l’avaient poussée. Les Indiens lui avaient jeté une couverture puante sur la tête pour qu’elle ne puisse pas voir les soldats sur la colline, juste au-dessus d’elle. »
Certaines nouvelles racontent toute une vie, et d’autres, un épisode marquant, toutes sont d’une force assez incroyable, concises et percutantes, avec des personnages très forts, qui peuvent être des enfants, des femmes, des personnes très âgées. L’homme qui tua Liberty Valence et Un homme nommé Cheval ont donné lieu à des longs métrages de cinéma, et les autres nouvelles auraient pu l’être tout autant.
Elles racontent, de manière vive, et émaillée de dialogues, la conquête de l’Ouest, les affrontements entre Indiens, pionniers et soldats, les enlèvements, les relations parfois plus apaisées, les traditions Sioux ou Blackfoot, entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle. Si ces nouvelles s’apparentent au genre du western, c’est sans aucune caricature, et sans prendre parti pour un camp ou pour l’autre, exercice pourtant délicat.
Je crois que je n’avais pas été aussi emballée par un recueil de nouvelles depuis Flannery O’Connor et Les braves gens ne courent pas les rues. C’est une petite pépite, bien homogène au niveau du décor, avec des personnages singuliers et des destins incroyables.

Dorothy Marie Johnson (1905-1984) a passé son enfance dans le Montana, elle a été rédactrice dans des magazines à New York tout en écrivant des nouvelles. Retournée dans le Montana où elle enseignait, elle est devenue membre honoraire de la tribu Blackfoot.
Et vous, connaissiez-vous cet autrice ?

Contrée indienne de Dorothy M. Johnson, (Indian country, 1948 à 1953), éditions Gallmeister, 2013, traduction de Lili Sztajn, 230 pages.

Aimé aussi par le Bouquineur.

#maiennouvelles

Jim Lynch, Le chant de la frontière

« Tout le monde se souvenait de la nuit où Brandon Vanderkool avait survolé le champ de neige des Crawford et capturé le Prince et la Princesse de Nulle Part. Cette histoire était si insolite et elle fut répétée tant de fois de manière si vivante qu’elle s’incrusta dans les mémoires des deux côtés de la frontière, au point d’oublier qu’on n’en avait pas été témoin personnellement »

J’essaye de trouver chaque mois dans ma pile à lire un roman de chez Gallmeister, (je suis un challenge sur Instagram) mais pour le mois de février, je n’ai pas fait vraiment bonne pioche… Pourtant, j’avais beaucoup aimé Les grandes marées découvert en VO il y a bon nombre d’années et son personnage de jeune garçon fasciné par le monde marin. Je m’imaginais ici un peu la même chose avec un fou d’oiseaux !
Effectivement Brandon Vanderkool se passionne depuis son enfance pour l’ornithologie, il dessine des oiseaux, comptabilise les espèces qu’il croise à longueur de journée, se documente à fond sur tous les volatiles. Oui, mais Brandon doit aussi travailler pour venir en aide à son père dont l’exploitation laitière vivote difficilement. Il s’est donc engagé dans la Border patrol, puisqu’il vit à deux pas de la frontière canadienne, dans l’état de Washington. Et voilà que Brandon, brave garçon à la psychologie particulière, mais aussi géant de deux mètres de haut, se met à multiplier les arrestations, tant il a le don pour se trouver au bon endroit au bon moment (ou au mauvais, si on préfère).

« Norm se tourna face au Canada et lança un regard noir en direction des collines tape-à-l’oeil à l’est d’Abbotsford, où de gigantesques fenêtres scintillaient telles des piscines verticales. Là-bas, une maison sur trois cultivait de la marijuana à ce qu’on racontait. Vrai ou pas, ça correspondait au sentiment grandissant de Norm : l’économie marchait sur la tête. »

Ce roman m’aurait sans doute davantage plu s’il avait tourné seulement autour de la personnalité de Brandon, mais une foule de personnages sont venus s’y ajouter, des deux côtés de la ligne, et une affaire de trafic de drogue, et une autre d’éleveur au bout du rouleau, et une histoire d’amour naissante, et des querelles de voisinage, et que sais-je encore…
L’auteur dépeint tout cela avec beaucoup d’humour, et un poil de fantaisie, mais il ne se passe pas grand chose, cela s’apparente plutôt à une chronique villageoise, ce qui n’est pas mon genre de prédilection, c’est sûr. Le contexte « post-11 septembre » et la peur d’arrivée de terroristes par la frontière canadienne ajoutent une dimension de plus, mais pas trop exploitée.
Retrouvailles un peu ratées avec l’auteur, donc, et pas vraiment du nature writing comme je m’y attendais. Pour cela, je conseille plutôt Les grandes marées.

Le chant de la frontière de Jim Lynch (Borders songs, 2009), éditions Gallmeister, 2020, traduction de Jean Esch, 390 pages en poche.

Brize et Ingannmic sont plus enthousiastes que moi, Hélène un peu mitigée aussi.

Michael Christie, Lorsque le dernier arbre

Rentrée littéraire 2021 (4)
« Le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre, dit le proverbe. Mais Willow sait d’expérience que ce serait plutôt le contraire. Un fruit n’est jamais que le véhicule par lequel s’échappe la graine, un ingénieux moyen de transport parmi d’autres – dans le ventre des animaux, sur les ailes du vent – tout ça pour s’éloigner le plus possible des parents. »

2038, le temps du Grand Dépérissement. Sur la planète, pratiquement tous les arbres ont disparu, des nuages de poussière envahissent tout, et la survie des humains repose sur des règles drastiques, qui n’empêchent pas une grande pauvreté. Au large de la Colombie Britannique, une petite île constitue l’un des derniers endroits où l’on peut encore voir et toucher des arbres. Jacinda y est guide pour les quelques privilégiés qui peuvent se payer cette excursion parmi des arbres immenses et encore préservés pour un temps.
C’est alors qu’un avocat, ancien ami de Jacinda, lui apprend qu’elle serait la descendante de la famille Greenwood, enrichie grâce à l’industrie du bois, et qui a donné son nom à l’île où elle travaille. À partir de là, le roman va remonter le temps et les générations sur une centaine d’années jusqu’à deux personnages fondateurs : les frères Everett et Harris Greenwood, qui ne sont pas vraiment frères, dont personne ne connaît les parents, et qui vont suivre des voies des plus divergentes.

« Le temps, Liam le sait, n’est pas une flèche. Ce n’est pas non plus une route. Le temps ne va pas dans une direction donnée. Il s’accumule, c’est tout – dans le corps, dans le monde – , comme le bois. Couche après couche. Claire puis sombre. Chacune repose sur la précédente, impossible sans celle d’avant. Chaque triomphe, chaque désastre inscrit pour toujours dans sa structure. »

Pavé oblige, le roman comporte bon nombre de personnages, mais aucun qui soit inutile à la progression de l’histoire, et quelle histoire extraordinaire ! Même si certains épisodes prennent place à partir de 1908, le cœur du roman se déroule en 1934, en pleine Grande Dépression. L’auteur prend alors son temps pour raconter le moment où tout se joue pour la famille Greenwood, avec un nouveau-né tour à tour abandonné, recueilli et recherché, dont le destin ne peut laisser indifférent.
Le travail du bois et le commerce des arbres ont une grande importance dans le roman, mais l’histoire de famille prend le devant de la scène, pas une histoire facile et souriante, mais un carrousel où chacun doit faire face à son lot d’échecs et de coups du sort. Une construction impeccable, une belle écriture et des personnages, surtout le duo des frères Greenwood, remarquables, voici qui fait un excellent roman pour finir l’année ou pour la commencer.

Lorsque le dernier arbre de Michael Christie, (Greenwood, 2019), éditions Albin Michel, août 2021, traduction de Sarah Gurcel, 590 pages.

Repéré chez Eva, Keisha et Krol, entre autres, et emprunté à la médiathèque.

Tarjei Vesaas, Palais de glace

« Des éclaboussures de l’eau avaient à la longue formé des sortes de troncs d’arbres et de branchages de glace. Parmi les plus grands, des arbustes jaillissaient du sol. Voilà encore un monde indéfinissable, impossible à décrire, mais qui semblait naturel dans un tel endroit, et qu’il fallait accepter tel quel. De ses yeux écarquillés, elle fixait cette étrange apparition. »

C’est le début de l’hiver, dans un petit village de Scandinavie. Une nouvelle élève vient d’arriver à l’école, et semble peu pressée de lier connaissance, sauf peut-être avec Siss, l’élève populaire et intelligente, qu’elle observe tranquillement. Unn, c’est le nom de la nouvelle venue, vit seule chez sa tante qui l’a recueillie. Tout est nouveau pour elle, y compris la nature environnante, en particulier une cascade de glace que les premiers froids viennent de former sur la rivière, dans la forêt.
Enfin, Siss et Unn se rencontrent en dehors de l’école, une rencontre pleine de non-dits, mais déjà le prélude à une amitié indéfectible. Mais une disparition soudaine renvoie l’une des deux à la solitude, au chagrin et à la culpabilité.

« Dehors, la neige continuait à tomber, comme pour effacer Unn et tout ce qui se rapportait à elle. »

Lecture parfaite pour un mois de décembre à tendance nordique, ce roman classique norvégien est magnifique sur le thème de la préadolescence, de l’amitié et du deuil, le tout lié à la puissance invincible de la nature. L’histoire se déroule sur trois saisons, de l’automne au printemps, du gel qui fige tout à la neige qui recouvre puis au dégel.
Plusieurs aspects sont remarquables dans Le palais de glace, tout d’abord le réalisme qui reste constant dans le texte, même si on s’attend à dériver vers du fantastique léger. Ensuite, j’ai aimé l’attitude parfaite des adultes, inquiets mais bienveillants, à laquelle répond le comportement calme et assez réfléchi des enfants. Enfin, ce qui m’a beaucoup plu et me fait garder un souvenir précis de ce roman, ce sont les questions, peu nombreuses, mais centrales, qui restent sans réponse, et continuent d’intriguer bien longtemps après lecture.
Je regrette de ne pas avoir trouvé la version Babel plus récente, dont je préférais la couverture. Pour ce qui est de la traduction, je ne me prononce pas, n’ayant lu qu’une version, qui m’a tout à fait convenu.

Palais de glace de Tarjei Vesaas (Is-slottet,1963) éditions Garnier-Flammarion, traduction de Elisabeth Eydoux, 182 pages.

Repéré grâce à Anne et Daphné.

Bandes dessinées variées (4)

Cela fait longtemps que je n’ai pas parlé bande dessinée ici et pourtant, je ne boude pas le genre, et j’ai même fait quelques jolies découvertes ces derniers temps.

Peau d’homme de Hubert et Zanzim, Glénat BD, 2020, 160 pages.
Difficile de résumer cette bande dessinée en quelques lignes ! À la Renaissance en Italie, la jeune Bianca doit se marier avec Giovanni, qu’elle ne connaît pas. Mais sa tante lui dévoile un secret transmis entre les femmes de la famille, une « peau d’homme ». Si elle la revêt, elle pourra vivre comme un homme pendant quelques heures, et rencontrer ainsi son futur époux. Devenue Lorenzo, elle trouble par sa beauté, et fait des découvertes que son statut de fille à marier ne lui aurait pas permis de faire. Ce roman graphique pose beaucoup de questions, sur la sexualité notamment, explore aussi un contexte religieux, avec le frère de Bianca, Jésuite fanatique.
J’ai trouvé cela fort bien fait, facile à lire, bien ancré dans le seizième siècle tout en soulevant des problèmes contemporains. J’ai beaucoup aimé les dessins qui peuvent paraître simples, avec leurs couleurs franches, mais qui transportent dans le passé avec facilité. Surprenant et intéressant !
Vu chez Noukette.

Sandrine Martin, Chez toi, Athènes 2016, Casterman, 2021, 208 pages
Repéré sur un blog, sans doute chez Sylire qui l’a beaucoup aimée. Sur le thème de l’exil, j’ai déjà lu la formidable Odyssée d’Hakim et le merveilleux Les oiseaux ne se retournent pas. Cependant pas de redites par rapport à ces BD, mais une rencontre passionnante entre une sage-femme grecque et une jeune syrienne enceinte. Inspirée d’une expérience vécue par l’auteure à Athènes, ce roman graphique aux jolies pages crayonnées de bleu et de rouge mêlés pose des questions sur le déracinement, sur la volonté d’élever un enfant dans un pays qui l’accueillera le mieux possible, sur une reconnaissance universelle entre femmes. Le rôle des sages-femmes dans le système de santé grec apporte un intérêt supplémentaire à ce beau roman graphique.

Etienne Davodeau, Le droit du sol, Futuropolis, 2021, 216 pages
Difficile de résister à un nouveau roman graphique d’Étienne Davodeau. L’auteur est aussi un marcheur, et il décide de relier à pied le sud-ouest de la France au nord-est. Deux sujets le passionnent en effet, tout d’abord les peintures de la grotte de Pech-Merl dans le Lot, témoignages restés intacts depuis près de trente mille ans, et, plus angoissant, le site de Bure, dans la Meuse, où l’état et les fournisseurs d’énergie prévoient d’enfouir des déchets nucléaires qui mettront au moins cent mille ans à perdre de leur nocivité. Quel cadeau pour nos héritiers !
Il marche donc de Pech-Merl à Bure, avec les aléas habituels des marcheurs au long cours, tout en conversant avec des spécialistes des sujets qui le tracassent. Les dessins de paysage se développent sur des tiers ou des demies pages, les réflexions sur notre rapport à la planète et en particulier à son sol, sont intéressantes, j’ai parcouru avec plaisir ce chemin, et sans aucune ampoule aux pieds !

Antoine Desjardins, Indice des feux

« La vie non plus, elle comprend rien à la mort. »

La première nouvelle est frappante, elle fait partager le quotidien d’un adolescent hospitalisé en oncologie, dans une ville noyée par la pluie. Son monologue dans un québecois débridé, inventif, formidable, lui va fort bien, mais les autres textes reviennent à une langue plus classique. Un couple s’interroge sur l’extinction des baleines, un grand-père s’éteint mais lègue son amour des arbres, un jeune homme très brillant quitte la voie tracée par sa famille pour une vie toute simple, un ivrogne croise un coyote après une nuit de beuverie, un jeune garçon explore le bois proche de chez lui, une femme observe la disparition des oiseaux de sa commune… Les thèmes se rejoignent, mais les personnages varient, de tous âges et de tous milieux, et leurs points de vue ne sont bien évidemment pas les mêmes.

« Nos chemins, aujourd’hui, se séparent temporairement pour que l’existence que je me souhaite puisse advenir. Un jour, Je vous reviendrai. Je te le promets. A savoir quand, toutefois, rien n’est moins sûr. Qui peut prédire la trajectoire d’un ruisseau encore à naître ? »

J’avais repéré dès l’hiver dernier ce recueil de nouvelles, aux éditions de la Peuplade que je suis de près. Le thème général de l’écologie, réchauffement climatique, extinction des espèces et destructions diverses dues à l’activité humaine insatiable, le tout en sept nouvelles, voilà qui me parlait. Et je n’ai pas été déçue !
Les textes sont assez longs pour bien installer les personnages, ressentir leurs désarrois et leur peurs ou partager leurs batailles pour l’environnement. L’écriture m’a beaucoup plu sans que je ressente de décalage ou d’incompréhension, comme cela m’arrive parfois avec les romans québecois. Quelques termes de franglais sont regroupés dans un lexique à la fin, mais nul besoin de s’y référer sans cesse, le sens général est limpide. Mais surtout, j’ai aimé l’adroit mélange entre amour de la nature et humanité : il ne s’agit pas de mettre l’humain en accusation, mais de consigner les moments de prise de conscience et l’évolution possible, quoique pas toujours probable, des comportements individuels.
Je conseille donc ce livre à tous les lecteurs amateurs de nouvelles, ou soucieux d’écologie, ou encore friands de littérature québecoise. Quant à moi, je vais le garder précieusement !

Indice des feux d’Antoine Desjardins, éditions La Peuplade, 2021, 350 pages.

Repéré chez Ariane, Delphine-Olympe et Fanny.

Québec en novembre, c’est chez Karine et Yueyin.


David Joy, Ce lien entre nous

« L’impensable était soudain devenu une chose qu’il fallait faire pour survivre. Il avait tout à perdre, et une seule manière de le garder. »

Ce qui arrive à Darl Moody peut sembler très bête, mais ce sont des choses qui arrivent, surtout lorsque avoir une arme à feu à la main devient habituel et presque naturel : un soir, alors qu’il braconne, au mépris de la réglementation de la chasse, il croit voir un sanglier mais c’est un homme qu’il tue. Il connaît sa victime, et surtout le frère de celui-ci, Dwayne Brewer, réputé sanguin et violent. Il décide d’enterrer le corps, ni vu ni connu, avec l’aide de son ami Calvin. Si la police mène mollement une enquête sur la disparition inexpliquée de Carol Brewer, son frère, lui, ne lâche pas le morceau, et les deux amis vont avoir à craindre sa vengeance.

« Certains jurent qu’ils peuvent sentir la peur, mais qu’il s’agisse d’une véritable odeur ou de quelque chose de totalement différent n’a pas vraiment d’importance. Dwayne Brewer, pour sa part, pouvait sentir la faiblesse. C’était une sensation qui lui venait comme la chair de poule. Aussi naturelle. Aussi immédiate. »

Peut-être avez-vous une interview de David Joy, dans son chalet au milieu des bois, dans les Appalaches, et le contraste entre son apparence tranquille et les trophées de chasse qui ornent ses murs. Il me semble me souvenir aussi qu’il y est question d’armes, et de ce que chacun dans cette région en possède plusieurs, énoncé comme une évidence.
Ce roman noir dresse des portraits saisissants, mais nuancés, des habitants des Appalaches, surtout des hommes : Darl et Calvin, travailleurs et sans histoire, Dwayne dans une situation sociale plus précaire, et empli pour cela d’une rage qui remonte à son enfance. Sans rien de démonstratif, l’auteur laisse à voir la misère la plus profonde, et la rancœur qui en découle.
Tout est en place pour qu’un drame en entraîne un autre, ou des autres. La confrontation inévitable ne prend pas forcément le tour que l’on imagine, et va plus loin et plus fort, tout en laissant une grande place à l’aspect humain. Si le roman contient de la violence et du sordide, c’est parfaitement dosé, jamais gratuit. Et pas toujours conforme aux apparences.
Amateurs de romans noirs, vous ne pouvez pas passer à côté de Ce lien entre nous !

Ce lien entre nous de David Joy (The line that held us, 2018) éditions Sonatine, 2020, traduction de Fabrice Pointeau, 304 pages, sorti récemment en poche.