Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018, sorti en poche

Serge Joncour, Chien-loup

« Ici, au tréfonds des collines, on n’imaginait pas que dans quelques heures, le tocsin vitrifierait les campagnes et qu’un vent soufflé des clochers abolirait l’été. Après-demain la guerre aspirerait les hommes du causses par trains entiers, avec au bout quatre années de feux, la disparition de quatre empires et plus de quinze millions de morts. »
Le premier chapitre, saisissant, se déroule en juillet 1914, à la veille de la première Guerre Mondiale, dans un petit village isolé sur le Causse.
Ensuite, en 2017, un couple vient prendre trois semaines de vacances dans une maison loin de tout, sans même de réseau ni de wifi. Pour Franck, producteur de cinéma, c’est inimaginable de passer tout ce temps sans téléphone, loin de ses associés qu’il soupçonne de vouloir le mettre sur la touche, mais pour sa femme Lise, actrice sans travail, c’est l’endroit parfait pour se ressourcer. Et quel endroit ! Une maison complètement isolée, en haut d’un chemin à la pente impressionnante, entourée de bois, de combes et de collines à perte de vue, une maison qui semble avoir une histoire tragique…
Puis on revient au village en 1914, lorsque les femmes se retrouvent presque seules à abattre le travail agricole et qu’un dompteur demande à se réfugier dans une maison isolée, avec ses tigres et ses lions, dont il craint qu’ils soient réquisitionnés ou abattus. Un dompteur allemand, qui plus est. Joséphine, la presque veuve du médecin du village parti combattre, est intriguée par cet homme…

« Le chien se posta en dehors de la cage, haletant et tendu, il jeta un œil à Franck qui finissait de descendre, attendant un ordre. Mais lequel devait le donner à l’autre, Franck ou le chien ? Lequel des deux devait prendre le dessus, la part du loup en l’homme, ou la part de l’homme en ce chien ? »
D’emblée, l’écriture m’a frappée. Je ne me souvenais pas avoir été aussi intriguée et emportée par le style de l’auteur dans L’écrivain national ou Repose-toi sur moi. J’ai aimé donc la manière de raconter et aussi le regard posé sur le couple formé par Frank et Lise, j’ai apprécié aussi cette manière de faire monter la tension à de nombreuses reprises pour la faire retomber deux chapitres plus loin, tout tranquillement. Ça marche particulièrement bien avec Franck, doué comme il est d’une capacité à se faire des films… Le suspense a son importance, mais plus passionnantes sont toutes les réflexions qui émaillent le roman.
De nombreux thèmes prennent place, et le roman me semble du coup beaucoup plus profond que les précédents que j’avais lus, qui m’avaient laissés un peu sur ma faim. En fait de faim, il est beaucoup question du végétarisme (avec Franck et Lise mais aussi Joséphine au début du siècle) du rapport entre les animaux et les hommes, mais aussi des humains entre eux qui ont des comportements proches du monde sauvage : de nombreuses images comparent ainsi les associés de Franck à des jeunes loups, et le monde du travail à la nature avec les faibles qui subissent, et les forts qui les dévorent. Bref, un roman riche, passionnant, pour lequel j’attendais peut-être une fin un peu différente, mais en tout cas, le plaisir de lecture était bien là !

Chien-loup de Serge Joncour, éditions Flammarion, août 2018, 476 pages, existe en poche.

D’autres avis : Antigone et Nicole plus emballées que Eva ou Une Comète.

Publié dans littérature Europe du Nord, rentrée hiver 2019

Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sandá

« La quiétude est une notion composite : elle peut être triste, redoutable, agréable, sublime, solitaire. »
Un homme passe l’été dans un camp de caravanes au bord d’une rivière glaciaire, dans un coin sauvage d’Islande. Artiste, il cherche ainsi à être au calme pour retrouver sa manière de peindre, en changer peut-être, commencer à peindre des arbres plutôt que des formes abstraites… Les autres habitations de vacances sont occupées, mais il reste dans son coin, laissant les autres à leurs occupations. Il peint, lit beaucoup, des biographies de peintres et explore la nature et les forêts environnantes. Il décide de rester pour passer l’automne sur place.

« Il fut un temps où j’avais beaucoup de rêves, comme les autres. Ils ont disparu. Peut-être les ai-je effacés avec ma peinture, enfoncés dans la toile sur le chevalet – si profondément que je ne pourrai jamais les retrouver. »
Voilà un petit roman qui à la fois sait dépayser et contenir des réflexions à portée universelle. Pour le dépaysement, j’avoue que je devais me rappeler fréquemment qu’il s’agissait de l’Islande et non du Canada, tant les arbres et les forêts ne semblent pas faire partie intégrante du paysage islandais. Ce genre d’endroit doit être rare et recherché. Le narrateur, peintre vieillissant en panne d’inspiration, fait le choix de ce lieu pour renouveler sa recherche artistique, et même s’il ne se le dit pas franchement, pour méditer sur sa vie. Ceci sans tristesse ni amertume, juste sur le mode de la constatation.
Dans un texte comme celui-ci, ce n’est pas l’histoire qui compte, même s’il se passe tout de même quelques petites choses, des rencontres, des échappées, des aléas de la vie en plein air. Pour une narration assez minimaliste, c’est l’écriture qui compte, et là, c’est tout à fait réussi, poétique et familier à la fois, avec une très belle traduction qui rend bien l’atmosphère et les méditations du narrateur.
Cette réflexion autour de la solitude est encore une jolie découverte parmi le catalogue des éditions La Peuplade, qui a publié ensuite La fenêtre au sud, du même auteur.

Au bord de la Sandá de Gyrðir Elíasson, (Sandárbokin, 2007) éditions La Peuplade, 2019, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson, 146 pages.

Repéré chez Aifelle.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2020

Mireille Gagné, Le lièvre d’Amérique

Rentrée littéraire 2020 (7)
« Par tous les moyens, Diane tente de demeurer étendue. Elle en est tout simplement incapable. D’un bond, elle saute du lit. Deux enjambées plus tard, elle verrouille la porte d’un coup de pouce. Elle se surprend de la puissance soudaine de ses jambes. »
Dans un futur tout proche, et pas bien différent de notre monde, Diane se réveille d’une opération d’un genre nouveau, à son domicile, où elle doit rester au repos le plus complet pendant une semaine. Mais les changements survenus dans son corps et son comportement sont-ils ceux qu’elle avait anticipés ?
Voici un petit roman, par la taille, mais dont la puissance vaut bien des grands : un peu compliqué à expliquer, son déroulé reste pourtant tout le temps parfaitement clair à la lecture. Arrivent tour à tour des pages sur la biologie du lièvre d’Amérique, d’autres sur le présent de Diane qui récupère dans son appartement, d’autres sur l’ambiance de stress au travail qui a poussé la jeune femme au bord du burn-out, et enfin des chapitres sur l’adolescence de Diane dans l’Île-aux-Grues, pages où elle repense avec nostalgie à Eugène, le garçon si original qui était devenu son voisin et ami.

« – Je me demande ce que ça fait en dedans, savoir qu’on est en voie de disparition.
Ces mots-là ont résonné à l’intérieur de moi au-delà de cette première rencontre. »
Au début, j’ai vu le roman comme une sorte de croisement entre deux de mes dernières lectures, Métamorphoses et Cora dans la spirale, ce qui est moins bizarre qu’il n’y paraît, et qui m’a aidée à y plonger aussitôt. Il faut y ajouter de lumineux passages sur la nature, et une belle histoire d’amitié. Je suis souvent prête à critiquer les auteurs qui veulent mettre trop de thèmes dans leurs romans, mais là, j’ai été sous le charme de ce mélange original.
Et puis l’écriture… le roman se lit comme une légende, mais une légende moderne, dont la petite musique contemporaine devient très rapidement séduisante. Je dirais que ce n’est pas un roman qui se dévore, ses sauts dans le temps, et d’un thème et d’un style à un autre poussent davantage à le savourer. Je trouve que vous avez de la chance, celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu !

Le lièvre d’Amérique de Mireille Gagné, éditions La Peuplade (août 2020), 138 pages.

Repéré chez Cathulu.

Lu pour Québec en novembre à retrouver chez Karine. (catégorie On jase de toi : un livre sorti en 2020)

Publié dans bande dessinée, littérature France

Simon Hureau, L’oasis

« « La biodiversité fond comme la neige au soleil… » Oui, mais pourquoi personne ne dit qu’il est si facile de la favoriser, voire de la restaurer, la générer ? C’est quand même pas sorcier et notre jardin en est la meilleure preuve. »
Cela commence un matin au petit déjeuner, Simon Hureau écoute Nicolas Hulot parler de la biodiversité qui n’est pas considérée comme un enjeu prioritaire par le gouvernement, puis annoncer sa démission. Je me souviens aussi de ce matin d’août 2018 ! Simon Hureau, un peu démoralisé, se demande quoi faire à son échelle, et pourquoi pas un livre sur la preuve de diversité animale et végétale que constitue son jardin ?
Retour en arrière avec l’achat d’une maison dans un bourg du Val de Loire, avec 500 m2 d’extérieur, même s’il est impossible au départ de nommer jardin cette longue bande de pelouse avec quelques arbres et pas mal de béton. Sans rien connaître au jardinage, l’auteur improvise, arrache les thuyas détestés et dégage, plante, bouture, ramasse des rejets au bord des chemins ou procède à des échanges avec les voisins.

« Une haie, c’est une ligne de vie… Un havre salutaire, un sursis vital entre deux territoires… Une fois, je me suis penché sur un prunellier que j’avais mis en haie, c’était étourdissant : des dizaines de coccinelles de plusieurs espèces ! »
Avec pas mal d’huile de coude, le jardin prend forme, et surtout, se met à attirer de plus en plus de faune sauvage : de la cétoine dorée au roitelet, du rouge-queue au hérisson, de l’écaille-martre à la cicindèle, je ne vous en cite qu’une infime partie.
Et bien sûr, tous les insectes et animaux divers, tous les arbres et plantes cités sont dessinés, le jardin prend graduellement forme sous le crayon de l’auteur, à mesure que sa fille grandit. Simon dégage un passage qui mène à la rivière, fabrique des nichoirs, installe un poulailler, reprend le potager du voisin qui ne voulait plus le cultiver. Quelques déceptions sont vite compensées par la grande réussite que constitue le retour de nombreuses espèces dans cet habitat qui les respecte.
Je ne me lasse pas de voir et de revoir les dessins superbes, les planches d’entomologie ou d’ornithologie, autant que les bouilles des voisins, pas caricaturés comme dans Retour à la terre de Manu Larcenet (que j’adore aussi), mais bien sympathiques. Le texte est intéressant tout du long, pas moralisateur, mais parfois philosophique, il pousse à la réflexion, et cela fait toujours plaisir de lire un passionné de nature.
Je vais garder précieusement cet album graphique, sous-titré « Petite genèse d’un jardin biodivers », parmi mes BD indispensables !
   

L’oasis de Simon Hureau, éditions Dargaud, avril 2020, 116 pages.

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, non fiction, sorti en poche

Sue Hubbell, Une année à la campagne

uneanneealacampagne« Pendant ces douze années, j’ai appris qu’un arbre a besoin d’espace pour pousser, que les coyotes chantent près du ruisseau en janvier, que je peux enfoncer un clou dans du chêne seulement quand le bois est vert, que les abeilles en savent plus long que moi sur la fabrication du miel, que l’amour peut devenir souffrance, et qu’il y a davantage de questions que de réponses. »
Il existe des livres dont la lecture se doit de tomber à un moment donné. Je n’aurais pas eu l’idée de lire Une année à la campagne il y a deux ou trois ans, mais son moment est arrivé, pendant le confinement, en ville, alors que je m’apprête à m’installer de manière permanente à la campagne dans quelques semaines. Je ne pouvais donc qu’être intéressée par le témoignage de Sue Hubbell, biologiste qui, à la cinquantaine, part s’installer avec son mari dans une région assez reculée du Missouri, les monts Ozark. Ils décident ensemble de devenir apiculteurs, et lorsque son mari la quitte, Sue continue seule l’exploitation de centaines de ruches, et la responsabilité de dix-huit millions d’abeilles ! Ce n’est pas une mince affaire, dans un endroit isolé, au bout d’un chemin à peine carrossable, que de mener à bien cette exploitation, tout en s’initiant à la menuiserie, la culture potagère et la mécanique. Sa seule limite est qu’elle ne réussit pas à tuer des animaux, et continue d’acheter la viande emballée en supermarché (c’est très américain) sans même réussir à élever des poulets pour les consommer.

« Si jamais tu apprends ce qui fait processionner les chenilles processionnaires, ajouta-t-il, je t’en prie, éclaire ma lanterne. Elles obéissent peut être au même mobile que ceux qui affrontent les embouteillages du dimanche, regardent la télé ou votent républicain. »
Ce qui est surtout passionnant dans cette année répartie sur cinq saisons, du printemps au printemps suivant, ce sont les observations de l’auteure sur la nature, et notamment sur les animaux qui vivent aux alentours ou dans sa ferme. Elle les respecte et aime à connaître tout de leurs modes de vie, que ce soient des bruants ou un lynx, ou encore une recluse, des mocassins d’eau ou des invités moins sympathiques comme des blattes. Sa connaissance parfaite du nom des plantes s’avère aussi, contre toute attente, très intéressant. Les relations humaines ne sont pas pour autant absentes de sa vie, elle reçoit de nombreux visiteurs, s’intéresse à ses voisins, se documente sur la construction d’un barrage sur la rivière qui traverse son terrain, retrouve chaque année des anciens combattants qui campent au bord de la rivière.
L’humour qui parcourt ces pages se marie bien avec l’érudition, et les anecdotes quotidiennes avec les réflexions sur la nature, sa complexité, ses ressources. Un livre qui fait du bien, à lire et à garder pour y piocher des inspirations et des encouragements !

Une année à la campagne de Sue Hubbell, (A country year : living the questions, 1999), éditions Folio, 2019, traduction de Janine Hérisson, 260 pages.

Les avis de Dominique, Hélène, Keisha, Mumu dans le bocageD’autres parmi vous l’ont-ils lu ? 

Publié dans classique, littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Jack London, La peste écarlate

pesteecarlate« – Imaginez-vous, mes enfants, des troupes d’hommes plus nombreuses que des bandes de saumons que vous avez vues souvent remonter le fleuve Sacramento, des troupes d’hommes que dégorgeaient les villes, qui, comme des bandes de fous, se déversaient sur les campagnes, dans un inutile effort pour fuir la mort qui s’attachait à leurs pas. »
Aujourd’hui, nous nous sommes donné rendez-vous à plusieurs blogueuses pour une lecture commune de La peste écarlate de Jack London. C’est un court roman, 142 pages dans mon édition numérique, suivie de deux nouvelles dont je ne parlerai pas aujourd’hui, Construire un feu et Comment disparut Marc O’Brien.
Voici le sujet de La peste écarlate : en 2073, cela fait soixante ans que l’humanité a sombré à la suite d’un fléau survenu en 2013, une maladie d’une virulence rare qui tue les humains en quelques heures. Un vieillard survit difficilement avec ses petits-enfants « vêtus de peaux de bêtes » et se remémore sa jeunesse. Il répond aux questions des jeunes garçons sur la vie d’avant, et l’épidémie dévastatrice. Cela résonne fort avec l’actualité, bien sûr, et pas de manière rassurante. Par exemple, le rôle de l’état se trouve expédié en quelques lignes dans le récit du vieillard, et les communications disparaissent tout aussi rapidement, « dix mille années de culture et de civilisation s’évaporèrent comme l’écume, en un clin d’oeil. ». Le vieil homme, alors jeune professeur d’université à San Francisco, confronté à la Peste rouge lors de sa fuite hors de la ville, ne développe pas la maladie, et comme lui, quelques dizaines d’humains. Il en rencontre certains au bout de longues années solitaires. Quelques tribus se reforment…

« La même histoire, dit-il en se parlant à lui-même, recommencera. Les hommes se multiplieront, puis ils se battront entre eux. Rien ne pourra l’empêcher. Quand ils auront retrouvé la poudre, c’est par milliers, puis par millions qu’ils s’entretueront. Et c’est ainsi, par le feu et par le sang, qu’une nouvelle civilisation se formera. »
Le roman est prétexte pour Jack London à aborder ses sujets de prédilection, le monde du travail, et la répartition des richesses, richesses bien peu utiles dans le monde tel qu’il le décrit. Le rôle de la culture reste important pour le grand-père, plus qu’un souvenir, puisqu’il a gardé des livres alors qu’aucun de ses petits-enfants n’imagine même à quoi ils servent. Ils ont du mal à comprendre le langage du vieil homme, tout occupés qu’ils sont à chasser ou à pêcher, leur vocabulaire est essentiellement pratique et ignore l’abstraction.
Je ne connaissais pas ce roman, écrit en 1912, qui mérite pourtant de figurer parmi les meilleurs romans d’anticipation. Pas aussi pessimiste qu’il peut le sembler au départ, il se termine sur une note d’espoir. Si l’histoire est un perpétuel recommencement, la civilisation finira forcément par reparaître, avec ses éternels dominants et ses habituels dominés, mais une forme de civilisation tout de même…
C’est étonnant de voir l’auteur décrire en 1912 le monde perdu de 2013, et ses ressemblances avec celui que nous connaissons. L’imagination des écrivains me remplit toujours d’admiration ! Quant à l’écriture, sa force emporte et immerge complètement dans une Californie retournée à l’état sauvage, auprès de ces personnages désemparés, dans des paysages qu’on s’imagine aussitôt. Plus je découvre Jack London, notamment par les nouvelles, (Les temps maudits) plus je suis étonnée par la multiplicité des univers qu’il a décrit !

La peste écarlate (The scarlett plague, 1912) de Jack London, traduction de Paul Gruyer et Louis Postif, Bibliothèque électronique du Québec, 142 pages.

Lecture commune avec ClaudiaLucia, Lilly, Miriam, …
Challenge Jack London
Challenge jack london 2copie

Publié dans bande dessinée, littérature Amérique du Nord, littérature France

Chabouté, Construire un feu

construireunfeu« Tu fais bien de te méfier… Même les pires coups de froid ne parviennent pas à geler certains ruisseaux provenant des collines…ils sont cachés par une mince pellicule de glace recouverte de neige… »
Ouvrons aujourd’hui une bande dessinée. En opposition complète avec les journées que nous passons en ce moment, elle nous emmène en Alaska, dans la région du Klondike prisée des chercheurs d’or au début du XXe siècle. Dépaysement garanti !
En plein hiver, avec une température qui descend au-dessous des moins quarante degrés, un homme a décidé, contre les conseils de ceux qui connaissent bien la région, de rejoindre seul, avec son chien, le camp où il retrouvera ses camarades prospecteurs. Une journée lui suffira, mais sur une piste incertaine, avec certains endroits dangereux où l’eau coule encore sous la neige amoncelée. Il a un peu de nourriture et une boîte d’allumettes, il est chaudement vêtu, mais regrette vite de ne rien avoir pour couvrir ses joues et son nez.
construireunfeu_PL1« Le chien le sait bien lui, que ce n’est pas un temps pour voyager. Son jugement de chien est bien plus juste que ton orgueilleux jugement d’homme. »
Les dessins superbes, pas tout à fait du noir et blanc, mais plutôt du bistre et blanc, rendent bien le paysage du Klondike, et la trogne du chercheur d’or, plein de certitudes et de conviction dans sa supériorité sur la nature. Le texte, qui n’est pas celui de London, mais un monologue intérieur, alors que la nouvelle est racontée à la troisième personne, n’a rien à envier à son modèle. Il fait monter la tension, le chercheur d’or passant de l’assurance un peu fanfaronne à l’inquiétude, à la peur, puis à la résignation. Le chien, avec lequel il n’a jamais vraiment entretenu de relation chaleureuse, le suit en ayant conscience du froid extrême et en attendant que l’homme élabore enfin un feu pour qu’ils se réchauffent au moins un peu avant de repartir.
Chaque péripétie du voyage prend par ce froid des proportions extrêmes, et à chaque pas, le dessin accompagne, et rend compte des conditions inhumaines.
J’avais lu une autre bande dessinée de Chabouté, Tout seul, dans un monde totalement différent, mais aussi sur le thème de la solitude, et tout aussi marquante ! À lire quand vous en aurez l’occasion.
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Construire un feu, de Christophe Chabouté, d’après Jack London, éditions Vent d’Ouest, 2007, 80 pages.

Découvert pour le challenge Jack London chez Claudialucia.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée hiver 2020

Delia Owens, Là où chantent les écrevisses

laouchantent« Plus tard, Kya s’installa de nouveau sur le perron et attendit longtemps, mais, alors qu’elle gardait les yeux rivés sur le bout de chemin, aucune larme ne lui échappa. Son visage restait imperturbable, les lèvres serrées et le regard attentif. Ce jour-là non plus cependant, Ma ne revint pas. »
Ce roman aurait pu s’appeler La fille des marais, mais je crois que ce titre était déjà pris, et l’expression qui sert de titre est bien plus poétique, et j’en ai beaucoup aimé l’explication. Dans les années 50, Kya est encore toute petite fille lorsque sa mère part avec sa valise, et ses chaussures de ville, quittant le marais où la famille, père, mère et cinq enfants, vit dans une cabane misérable. Ces cabanes construites dans les marais de Barkley Cove, en Caroline du Nord, des siècles auparavant, par les plus marginaux des colons, les « marins mutinés, renégats, débiteurs et autres fuyards » ont fini par être acceptées comme propriétés par le cadastre, et leurs habitants restent à part, tout en ayant toujours matière à se nourrir, le marais regorgeant de gibier d’eau, poissons, oiseaux et batraciens… Très vite, Kya qui est la plus jeune de la famille, se retrouve seule avec son père. Celui-ci, dans une bonne période, tente de lui apprendre la pêche, avant de sombrer de nouveau dans l’alcoolisme, puis de disparaître définitivement un jour. Pas de situation glauque à la manière de My absolute darling dans ce roman, si Kya est seule, de manière précaire, les services sociaux ayant renoncé à déjouer son habileté à se cacher dans les marais, elle n’est pas à la merci d’un adulte malade ou pervers. Vous me direz, elle est isolée, parfois affamée, parfois malade, c’est déjà bien assez charger la barque…

« Elle prit dans sa poche une plume de queue d’un jeune aigle d’Amérique qu’elle avait trouvée le matin même. Seule une personne qui connaissait bien les oiseaux se rendrait compte que cette plume tachetée et défraîchie provenait d’un aigle. »
C’est un roman, je le rappelle, et si on admet le fait qu’une enfant de dix ans puisse continuer à vivre seule dans une cabane isolée, c’est même un roman plutôt passionnant. L’enfant devient une jeune fille, quelques belles âmes lui viennent ponctuellement en aide. Le couple formé par Jumping et Mabel, en butte à des préjugés racistes, est sympathique et touchant, et le parallèle peut être fait avec Kya, rejetée et crainte par la communauté villageoise pour sa marginalité.
L’histoire alterne deux époques, pour finalement dérouler toute la vie de Kya, notamment sa manière bien à elle de réussir à vivre de sa passion pour la biologie, sans avoir fait d’études, et en restant éloignée de toute vie sociale. L’auteure a ajouté à l’histoire de Kya une intrigue semi-policière, avec la mort, qui n’a rien d’accidentelle, d’un jeune homme qui a fréquenté la jeune fille pendant une période. Vous pouvez imaginer quelle personne est suspectée…
Même si le rythme du roman est assez lent, il ne s’agit pas d’entrer dans les méandres de la psychologie des personnages, les méandres du marais suffisent à en donner une image, ainsi que les comportements imaginatifs des animaux en matière de parade amoureuse comparés aux comportements humains. C’est intéressant, la manière dont l’auteure introduit des connaissances scientifiques sur les animaux et leurs habitudes, et jamais lourd ni didactique.
S’il est un peu dommage que les personnages masculins aient moins de consistance que Kya, j’ai pris plaisir à lire ce roman. Sans être typiquement un « roman qui fait du bien », il fait la part belle aux sentiments positifs. L’omniprésence de la nature et de beaux passages émouvants, un personnage hors du commun, voilà des ingrédients qui m’ont séduite, et qui me laissent une impression très favorable. À noter que l’auteure est une biologiste, qui a écrit de nombreux ouvrages scientifiques, et dont c’est, à près de soixante-dix ans, le premier roman.

Là où chantent les écrevisses de Delia Owens (Where the crawdads sing, 2018) éditions du Seuil, janvier 2020, traduction de Marc Amfreville, 476 pages.

 

Publié dans bande dessinée, littérature Amérique du Nord, littérature France

Alain Kokor, L’ours est un écrivain comme les autres

oursestunecrivain« La machine est lancée, « Désir et destinée » va faire un énorme carton. Tous les journalistes que j’ai eus veulent absolument faire un papier.
– Ils ont lu le livre ?
– Le livre ? Ils ont lu mon communiqué de presse ! »
Une petite BD pour commencer l’année. Comme le texte guide souvent mes choix de bandes dessinées, c’est l’adaptation d’un roman qui a eu ma faveur. Celui de l’américain William Kotzwinkle, L’ours est un écrivain comme les autres. J’avais quelques velléités de le lire, voilà une occasion toute trouvée de plonger dans cette histoire.
L’originalité est de mise, pour ne pas dire la loufoquerie. Arthur Bramhall est un écrivain qui n’a pas de chance. Le manuscrit à peine achevé de son roman, qu’il sent plein de promesses, un futur best-seller, disparaît en fumée dans l’incendie de son chalet. Il le réécrit, et l’enterre à l’abri au pied d’un arbre. C’est sans compter sur la voracité d’un ours qui s’imagine avoir trouvé une cachette de miel ou autre délice.
Comme cet ours ne manque pas d’opportunisme, il décide de l’échanger contre de la nourriture, et sous le nom de Dan Flakes, va commencer une belle carrière d’auteur à succès. Pendant ce temps, Arthur Bramhall est au désespoir…

« Pourriez-vous dire à ce monsieur qu’on en se roule pas par terre à l’heure du déjeuner ? »
Il faut accepter le postulat de départ de cet ours lecteur, mais s’exprimant le plus souvent à la manière d’un ours, pour qui se rouler par terre est un signe de satisfaction. Et aussi le fait que personne ne semble « voir » un ours ! Ensuite, si j’ai plongé facilement dans cette histoire délirante à souhait, je n’ai pas complètement adhéré au dessin, notamment le graphisme des humains, alors que les paysages, forestiers et urbains, m’ont beaucoup plu. Mais je reconnais volontiers que mes goûts en matière de bande dessinée sont cantonnés à des traits assez classiques.
L’histoire de cet ours qui découvre le monde de l’édition est réjouissante, elle permet à l’auteur de critiquer ouvertement et avec beaucoup d’humour ce microcosme, et plus généralement, une certaine élite de la culture. Même si de temps à autres j’avais l’impression qu’une subtilité, nichée quelque part entre le texte et le dessin, m’échappait, j’ai passé un bon moment.
ours_est_un_ecrivain_pl1.jpgVoilà donc un billet qui marque un retour progressif, à moins qu’il ne soit provisoire, des chroniques de lecture (deux autres sont à suivre). J’en profite pour souhaiter aux curieux qui passent par ici une très bonne année 2020, et de belles découvertes littéraires ou culturelles.

L’ours est un écrivain comme les autres, de Alain Kokor (Futuropolis, octobre2019), librement adapté de The bear went over the mountain de William Kotzwinkle (1996, Cambourakis, 2014), sur une traduction de Nathalie Bru, 128 pages. Repéré chez Brize.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Chris Offutt, Le bon frère

bonfrere.png« Lentement, avec un effort considérable, il pénétra dans les bois et gravit la colline. Sa voiture était là où il l’avait garée. Les arbres étaient toujours les mêmes. Rien n’avait changé. »
La vie de Virgil, dans ses collines du Kentucky, pourrait sembler étriquée, il n’a jamais quitté sa vallée, mais cela lui va très bien. Son travail lui offre des possibilités de promotion, il a une amie qui n’attend qu’un signe de lui pour commencer une vie à deux. Quatre mois après la mort de son frère Boyd, il ne peut toutefois plus ignorer les remarques, qui sont presque des injonctions à venger la mort de celui-ci. Virgil, tout à l’opposé de son frère, n’est pas quelqu’un d’impulsif, il prend le temps de peser toutes les options, sachant que même s’il choisit de laisser le meurtrier en vie, il ne pourra de toute façon plus rester au milieu des siens.

« Ils buvaient, ils aimaient, ils se battaient, et Joe aurait aimé être l’un des leurs, mais il savait qu’il ne le serait jamais. Il était fatigué d’essayer d’être comme tous les autres. »
Chris Offutt est un auteur que j’ai remarqué il y a quelques temps, et d’autant plus au printemps, lors de la sortie de son roman Nuits appalaches. J’ai donc enfin sorti ce roman de ma pile à lire. Les premières pages, mettant en place le personnage ont éveillé mon intérêt sans m’emballer plus que ça, si ce n’est le style assez remarquable. Mais au bout de quatre-vingt pages environ, un tournant dans l’histoire la rend tout à fait passionnante et difficile à lâcher. On se trouve dans la tradition du roman noir américain, mais avec un petit quelque chose en plus, un supplément d’âme. La nature, plus qu’une toile de fond, fait partie du personnage, mais ce sont surtout les choix qu’il doit faire, et l’évolution de son caractère qui sont intéressants. L’aspect presque documentaire sur certaines communautés américaines bien particulières, dont je parle sans trop en dire, puisque même la quatrième de couverture ne les mentionne pas, ajoute une dimension sociale à cette histoire. L’Amérique profonde ne manque jamais de nous étonner, et pas toujours dans le bon sens. Le thème initial, qui ferait déjà un bon roman, est largement dépassé, élargi, amplifié… Qu’est-ce que la liberté, jusqu’où peut-on aller en restant libre ? Un roman riche et remarquable. Je ne manquerai pas de me pencher sur les autres romans de Chris Offutt.

Le bon frère, de Chris Offutt (The good brother, 1997), éditions Gallmeister (2018), traduction de Freddy Michalski, 375 pages.

Objectif PAL d’octobre (les livres lus sont à retrouver ici)