Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (49) Nadav Kander


Pour changer des photos mises en scène de la semaine dernière, je vous propose un thème qui me passionne, et sur lequel de nombreux photographes travaillent avec passion également : la nature et l’homme.
L’empreinte de l’être humain sur le paysage qui l’entoure, la force de la nature à passer outre les constructions humaines ou au contraire la disparition de toute trace naturelle du paysage, voici des sujets qui ne manquent pas d’interroger, du climat à la déforestation, en passant par l’architecture… Chaque photographe apporte sa vision sur ce vaste sujet. Nadav Kander a ainsi suivi le cours du Yangtse Kiang, où les brumes le disputent à la pollution, créant une atmosphère blafarde et pourtant photogénique. Traditions et modernité s’y côtoient, et c’est surprenant.
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nadav_kander13.jpgNadav Kander est un photographe israélien né en 1961. Il grandit en Afrique du Sud et s’installe à Londres où il travaille. Il expose au Victoria and Albert Museum, à la Tate Gallery, à la Royal Photographic Society… Son travail paraît également dans des magazines comme le Time ou le New York Times Magazine. Il réalise de nombreux portraits, et c’est sans doute ce qui est le plus connu parmi son œuvre. La série intitulée « Yangtze, the long River », qui m’a attrapée au détour d’une visite, est visible, en partie, dans la rétrospective pour le prix Pictet, aux Rencontres photographiques d’Arles jusqu’au 23 septembre.

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Sur le même thème, les photographies de Solmaz Daryani, de Jonas Bendiksen, de Daesung Lee et de Ciril Jazbek

 

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Publié dans artistes, littérature Amérique du Nord, sortie en poche

Jane Smiley, Nos premiers jours

nospremiersjours« Elle avait des cheveux bruns, mais des yeux bleus. La mère de Walter dit à ce propos : « Ma grand-mère avait les yeux bleus. Ça va et ça vient dans notre famille. » Quant aux Augsberger et aux Vogel, quand ils vous regardaient tous en même temps, on aurait cru un ciel d’été. »
Le but de Jane Smiley avec cette trilogie est de rendre compte avec minutie, mais néanmoins une grande empathie, de la vie d’une famille originaire de l’Iowa. Au départ elle se focalise sur le couple formé par Walter et Rosanna Langdon, en partant de la naissance de leur fils aîné Frank en 1920, et elle va suivre cette famille sur un siècle. Le découpage est simple, un chapitre par année, de longueurs variables, et avec des points de vues différents à chaque fois. Ceux qui apparaissent dans ce premier tome sont essentiellement les parents de Frank, ses quatre frères et sœurs, ses grands-parents, ses cousins et cousines. Un arbre généalogique bien pratique pour s’y repérer, mais volontairement sans dates de naissance ni de décès, est situé à la fin du roman.
L’auteure excelle à passer d’un personnage à l’autre et à s’immiscer dans leurs pensées, même dans celles d’un bébé d’un an, un joli tour de force !

« Je ne prétends pas comprendre Frankie, ni même l’avoir jamais compris. Il ne ressemble à personne de notre famille, non, à aucun d’entre nous. En revanche ce que je sais, c’est que si vous attendez quelque chose de lui et qu’il le sent, alors ça suffit pour qu’il ne le fasse pas. »
Cette fresque approche au plus près la vie dans une exploitation agricole, dans ce premier tome, elle va de 1920 à 1953 : les saisons, les travaux des champs, les rencontres, les mariages, les naissances et les décès rythment les années, mais sans rien d’ennuyeux : n’est-ce pas la vie, tout simplement ? Et puis il y a les répercussions de la diplomatie mondiale jusque dans les fermes les plus reculées, grâce à la radio puis la télévision, les conséquences des guerres, mais aussi les discussions sur la politique, l’émancipation des femmes, la mécanisation, l’exode rural. De reculé, cet îlot de ruralité semble devenir en quelque sorte le centre du monde, comme il l’est pour chaque membre de la famille Langdon.
L’auteure a volontairement commencé juste après la première guerre mondiale car elle ne voulait pas particulièrement s’étendre sur ce conflit, et cela correspondait à la génération de sa mère née en 1921. Le dernier roman de la trilogie, paru aux États-Unis, mais pas encore traduit en français, va jusqu’en 2019, avec donc une légère anticipation. Je suis ravie de cette lecture, et qu’il y ait encore de belles découvertes à faire parmi les auteures (avec un e) américaines !
J’aime beaucoup ce que Jane Smiley dit de son projet (interview dans Libération du samedi 23 juin 2018) : « Une chose que j’adore dans la vie et dans les livres, ce sont les commérages. En fait, cette trilogie, c’est une sorte de gigantesque commérage au sujet d’une famille. » Amies et amis commères, ce roman est fait pour vous !

Nos premiers jours de Jane Smiley (Some luck : Last hundred years, a family saga, 2014), traduction de Carine Chichereau, éditions Rivages, sorti en poche en mai 2018, 600 pages.

 

Repéré chez Cathulu et Keisha.

Ses 600 pages me permettent d’entamer le Challenge pavé de l’été organisé par Brize. Et comme le roman se déroule dans l’Iowa, un titre de plus pour 50 états, 50 romans !
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Publié dans littérature Europe du Sud, premier roman, rentrée automne 2017

Paolo Cognetti, Les huit montagnes

huitmontagnes« Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. »
La première fois que Pietro, petit milanais de onze ans, découvre les montagnes, c’est dans le Val d’Aoste. Ses parents, originaires de Vénétie, se prennent de passion pour la montagne, chacun à sa manière et viennent y passer toutes leurs vacances d’été. Pendant que son père randonne infatigablement vers les sommets, Pietro fait la connaissance de Bruno, un jeune de son âge avec lequel il explore les cabanes abandonnées, les forêts et les alpages. Les différences qui devraient les opposer leur apportent beaucoup l’un à l’autre, sans doute davantage au petit citadin qui est encore un enfant, par bien des côtés.

« Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et à descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui empoisonnait la vie en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité : c’était le temps du travail, de la vie en plaine et de l’humeur noire. »
J’ai tout aimé dans ce roman, de l’apprentissage de la montagne par le jeune Pietro à la relation père-fils, de la philosophie des alpages à l’histoire d’amitié entre Pietro et Bruno. Lorsque le jeune homme devenu cinéaste documentaire, plus attiré par les montagnes lointaines que par celles de son enfance, revient dans le Val d’Aoste, c’est après la mort de son père, et beaucoup de choses ont changé. Il revoit à cette occasion Bruno.

« Tu vois le torrent ? dit-il. Mettons que l’eau, c’est le temps qui coule : si l’endroit où nous sommes, c’est le présent, tu dirais qu’il est où, l’avenir ? »
Les descriptions, qui ne s’embarrassent pas de lyrisme inutile, sonnent juste, et posent une belle atmosphère montagnarde. C’est le genre de roman pour lequel on a envie de donner à lire quantité de citations plutôt que de s’étaler à le décrire. Il ne faut pas s’attendre à une action trépidante, mais même sans être complètement fanatique de marche en montagne, on ne peut qu’apprécier l’écriture impeccable, sans oublier la traduction, et la mélodie de la montagne, qui m’a rappelé bien souvent L’iris de Suse, le dernier livre de Giono que j’ai lu. Une comparaison tout à fait méritée pour ce beau roman !

Les huit montagnes de Paolo Cognetti, (Le otto montagne, 2016) éditions Stock, août 2017, traduit de l’italien par Anita Rochedy, 299 pages.

Toutes séduites : Dominique, Eve-Yeshé, Hélène et Krol

Le mois italien est chez Martine et sur FB.
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Publié dans littérature Europe du Sud, policier

Valerio Varesi, Les ombres de Montelupo

ombresdemontelupo« Ce n’est que lorsqu’il s’engagea sur le sentier de la hêtraie que tout se referma. Les arbres et les fins branchages tout autour, le brouillard épais qui pesait depuis les hauteurs, et la terre noire sous ses pieds le firent frissonner. »
Le commissaire Soneri, déjà rencontré dans Le fleuve des brumes, a besoin de repos. Il choisit de retourner dans le village de son enfance, dans les Apennins, et comme le mois de novembre est bien entamé, son occupation principale sera la cueillette des champignons ! C’est compter sans l’atmosphère du village qui est pour le moins alarmante : des coups de feu résonnent par intervalles dans les montagnes alentours, des affiches fleurissent concernant le patron de l’entreprise de salaisons locale. Ce village entre la mer et la région de Parme vit depuis des décennies pour et par la grosse usine de charcuterie devenue une multinationale prospère… Enfin, en théorie. Le fils, Paride Rodolfi, a disparu depuis quelques jours, soit-disant pour aller chercher une cagnotte gardée à l’étranger. Les créanciers, les banques, attendent son retour avec impatience. Le suicide du patriarche de la famille les rend encore plus inquiets et pressés de revoir leur argent.

« Le commissaire écoutait, de plus en plus mal à l’aise, ces dialogues pleins d’allusions qui lui échappaient. »
J’ai lu récemment que ce roman était inspiré par l’affaire Parmalat, énorme scandale financier en Italie au début des années 2000. Toutefois, pas d’inquiétude, le but de l’auteur n’est pas de démonter les mécanismes financiers ou de les expliquer en détail, mais plutôt d’étudier l’emprise d’une grosse société sur un village qui n’a pratiquement pas d’autre source d’emploi. On travaille pour la société Rodolfi ou on quitte le village pour la ville, et ce, depuis des années. Le commissaire Soneri, qui n’a pas l’intention de mener une enquête, s’y trouve toutefois plus ou moins impliqué puisque son propre père a travaillé pour l’entreprise de salaisons. Et puis, lorsqu’on trouve un corps dans les bois en cherchant des champignons, comment ne pas se sentir concerné ?
Pour aimer ce roman, il faut aimer les romans policiers qui prennent leur temps, qui n’hésitent pas à décrire des sentiers de montagne noyés dans le brouillard ou des massifs montagneux au petit matin, autant qu’à retranscrire des conversations autour d’un bon plat de sanglier accompagné de polenta ! Puisque l’enquête, à partir du moment où il y en a une, est officiellement confiée aux gendarmes, c’est d’ailleurs en se promenant dans les bois et en conversant ici ou là, que le commissaire réfléchit à la situation. Toutefois cette relative lenteur va déboucher sur une conclusion beaucoup plus mouvementée…

 

« Il scruta les visages qu’il reconnaissait, mais sur lesquels le temps avait déposé une couche d’hostilité craintive. »
Comme dans Le fleuve des brumes, j’ai été embarquée par l’atmosphère, et ai lu avec grand plaisir ce polar qui permet de découvrir une région d’Italie sous un angle particulièrement riche et intéressant. Il me restera à lire La pension de la via Saffi, paru entre temps. Pour ceux qui se demanderaient comment les éditions Agullo ont pu faire paraître trois romans de l’auteur en si peu de temps, sachez que deux traductrices ont travaillé sur les romans, l’une a traduit le premier et le troisième, l’autre le deuxième.
L’auteur était présent aux Quais du Polar, je n’ai pas eu l’occasion de l’écouter, mais j’y ai pris de nombreuses idées de polars de toutes les régions de la Botte, de quoi voyager à peu de frais !

Les ombres de Montelupo de Valerio Varesi (Le ombre di Montelupo, 2005) éditions Agullo (mars 2018) traduit de l’italien par Sarah Amrani, 310 pages

tous les livres sur Babelio.com

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Christian Guay-Poliquin, Le poids de la neige

Guay-Poliquin_poids-neige.indd« Il neige depuis deux jours. On ne voit plus les montagnes qui ondulent au-dessus du village ni la ligne tracée par la forêt. Les flocons se pressent vers le sol et l’immensité du décor se restreint aux murs de la pièce. »
Ce roman fait partie de ce qui devient depuis peu un genre à part entière, le roman de survie, dont on peut trouver de nombreux exemples dans la littérature contemporaine, notamment venant du continent nord-américain, et qui pose de nombreuses questions. À partir de quel moment la vie devient-elle survie, à partir de quel manque, nourriture, électricité, eau courante ? À partir de quelle hauteur de neige ? Et quelle part d’humanité va rester en l’homme, au fur et à mesure que les besoins naturels vont avoir du mal à être satisfaits ?
Dans ce presque huis-clos, deux hommes se trouvent par la force des choses obligés à cohabiter. Rien ne les relie au départ, Matthias, l’homme le plus âgé, est tombé en panne près d’un village juste avant une coupure d’électricité généralisée qui l’a obligé à se réfugier dans une maison en bordure de la forêt. Le plus jeune, le narrateur, a réchappé de justesse d’un accident de voiture, et les villageois l’ont confié à Matthias, pour qu’il le soigne et le nourrisse, en espérant sa guérison. Au début, le plus jeune reste allongé à observer le temps, la neige qui s’accumule, il ne parle pas. Matthias lui fait la conversation, prépare les repas, lui raconte des passages des livres qu’il lit. Ils reçoivent des visites, celle de la jeune vétérinaire qui reste la seule médecin du village, celles de villageois qui leur apportent des vivres.


« Matthias lit beaucoup, et comme je ne manifeste aucun intérêt pour les bouquins qu’il laisse près de mon lit, il me raconte quelques histoires. Comme ces deux vagabonds qui discutaient au pied d’un arbre en attendant quelqu’un qui n’arrive jamais. »
Plus qu’un roman post-apocalyptique, c’est surtout le face à face qui est au cœur du texte, et la question de l’isolement qui devient de plus en plus préoccupante au fur et à mesure que les centimètres de neige s’accumulent, qui fait évoluer les rapports entre les deux hommes. L’envie de dialoguer ou non, la dépendance, la méfiance ou la confiance, la peur, la colère, vont les animer tour à tour et modifier leur relation. Comme dans le roman de Jean Hegland, Dans la forêt, se pose, mais peut-être moins fortement, la question de ce qui est préférable, la vie dans les grandes villes ou une certaine forme de retour à la nature, choisie ou consentie. J’ai beaucoup apprécié le côté très nuancé du roman, aucune réponse n’est assenée, aucune situation n’est exagérée, ni dans un sens dramatique, ni dans un sens optimiste.

« A ses pieds, la neige fond, l’eau dégoutte et s’étend devant lui. On dirait qu’il est assis sur un rocher et qu’il regarde au loin, vers notre île déserte. »
J’ai été complètement conquise par le style. Raconté du point de vue du jeune homme qui au début, après son accident, a du mal à reprendre pied dans la réalité, le texte s’accroche à de petits détails quotidiens sans jamais être lassant, et au contraire, devient de plus en plus prenant. Les pages tournent rapidement, en surveillant d’un œil la hauteur toujours plus impressionnante de la neige, jusqu’au dénouement. Une découverte enthousiasmante, et un grand bravo aux éditions de l’Observatoire pour cette très jolie couverture qui a encouragé mon choix !

Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin, éditions de l’Observatoire (janvier 2018), 256 pages.

A propos de livres et Marilyne sont séduites, Jostein un peu moins…

Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états, sortie en poche

Wallace Stegner, En lieu sûr

enlieusur« Nous avons commis des tas d’erreurs,mais jamais nous n’avons fait de croc-en-jambe pour gagner une place, ni pris un raccourci illicite lorsqu’aucun commissaire n’était en vue. »
Cela fait un bon moment que j’envisage de lire Wallace Stegner, mais suis freinée par la crainte de tomber sur un pavé austère que je peinerais à finir. La couverture de ce poche de la collection Totem m’a pourtant décidée à me lancer, et j’ai vraiment bien fait. Vous savez quoi ? Ce roman n’est tout d’abord pas un pavé, et n’a absolument rien de rébarbatif. Au contraire, j’ai pris un grand plaisir à sa lecture.

« Est-ce là la base de l’amitié ? Est-ce aussi réactif que ce la ? Ne répondons-nous qu’aux êtres qui paraissent nous trouver intéressants ? »
De quoi s’agit-il ? De l’amitié qui lie deux couples d’enseignants depuis qu’ils se sont rencontrés, fraîchement nommés à l’Université de Madison, dans le Wisconsin. Ils viennent de milieux forts différents, ont des parcours universitaires dissemblables, et pourtant sympathisent immédiatement. Les Lang sont plus aisés que les Brown, sans que cela produise de gêne entre eux, et ils se retrouvent bien souvent pour des étés dans le Vermont, dans la villa d’été des Lang. La vie passe, les sépare, les fait se revoir de temps à autres. Lorsque le livre commence, ils sont retraités, et se retrouvent dans le Vermont à la demande de Charity Brown qui, bien que très malade, a prévu dans les moindres détails des festivités de retrouvailles.

« Je soupçonne que ce qui agace tant les hédonistes chez les bourreaux de travail est que ces derniers, sans drogues ni débauches, s’amusent beaucoup plus. »

« Si j’avais tenu un journal, je serais en mesure de vérifier ce qu’il y a de plausible, mais de pas nécessairement exact dans ce que me rapporte ma mémoire. Mais tenir un journal à l’époque aurait été comme prendre des notes en descendant les chutes du Niagara dans un tonneau. Si peu mouvementée qu’elle fût, notre vie nous emportait. »
J’aurais pu vous copier encore plus de citations, l’écriture m’a séduite et plus encore toutes les réflexions, jamais plombantes, ni sentencieuses, égrenées par Larry, le narrateur. Bien que les deux couples soient nés dans les années 30, j’ai retrouvé certaines situations, certaines observations qui m’ont rappelé mon vécu, que ce soit lors des retours en arrière sur leur jeunesse, ou au cours des épisodes les plus récents de leur relation. C’est un superbe roman, centré sur une amitié, qui ne manque pas de péripéties et d’émotion profonde, et qui s’intéresse aussi à la nature et à la culture, à la littérature et à l’écriture, à la paternité et aux rapports familiaux. Bref, je suis ravie de l’avoir découvert. Maintenant, ma question aux spécialistes de l’auteur est celle-ci : par quel roman me conseilleriez-vous de continuer ?

En lieu sûr de Wallace Stegner, (Crossing to safety, 1987) éditions Gallmeister (2017) traduction de Eric Chédaille, 415 pages.

Repéré grâce à Dominique, Hélène, Luocine, Keisha et Nadège.
Projet 50 états, 50 romans : le Wisconsin.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Gabriel Tallent, My absolute darling

myabsolutedarling« Turtle a toujours su qu’elle avait grandi différemment des autres enfants. Mais elle n’avait jamais eu conscience jusqu’à présent, de l’ampleur de la différence. »

Turtle, quatorze ans, vit seule avec son père, fréquente le collège de sa ville de Mendocino, sur la côte au nord de la Californie, se lie peu avec les autres élèves. La jeune fille maintient un semblant d’équilibre entre la vie de famille, c’est-à-dire un père qui exerce sur elle une toute-puissance malsaine, l’entraînement au tir, l’école et les échappées dans la nature. Les discours hallucinés d’un père nuisible, grand lecteur mais fou d’armes à feu, survivaliste, empreint d’une méfiance immense à l’égard du monde qui les entoure, ne sont contrebalancés que par les propos du grand-père de Turtle, vieil homme alcoolique et maladroit, et ceux de ses enseignants, qui ne l’atteignent pas. Une de ses professeurs soupçonne une maltraitance, mais ne parvient pas à tirer la moindre confidence de Turtle. Un jour, la jeune fille, échappant pour un temps à l’emprise de son père, rencontre deux garçons de son âge, mais tellement différents d’elle, qu’ils l’intriguent et la fascinent…

 

« Elle se replie sur elle-même presque sans un mot, sans se préoccuper des conséquences ; son esprit ne peut être pris par la force, Turtle est une personne tout comme lui, mais elle n’est pas lui, elle n’est pas non plus une part de lui. »
Vous allez forcément entendre parler à profusion de My absolute darling dans les semaines à venir, et ce sera, à mon avis, pleinement justifié. Ce roman est traversé d’une tension inouïe, qui le rend fascinant malgré la brutalité des faits qu’il raconte. Tension du au fait qu’on ne sait jamais trop à quoi s’attendre, comme Turtle elle-même, obligée de prendre la vie comme elle vient, le pire comme le meilleur. L’auteur a réussi à donner à son texte une puissance incroyable sans se prendre les pieds dans une avalanche de sentiments, ni d’explications psychologiques. Au contraire, les personnages sont vus par le prisme de leurs actions, et des seules pensées de Turtle, qui jamais ne porte de jugement, hormis sur elle-même. Et cela la rend si incarnée, si vivante… Que faire alors sinon poursuivre sa lecture pour, à toute fin, savoir si elle va fuir, se rebeller ou baisser les bras ?


« Tu dois t’entraîner à être rapide et réfléchie, ou, un jour, l’hésitation te foutra en l’air. »
C’est un chant de soumission et de désespoir que ce roman, mais surtout d’intelligence et de courage, porté par la personnalité rare d’une toute jeune fille. Le style, ainsi que la traduction impeccable, viennent se mettre au service d’une histoire impossible à oublier. Et encore, je n’ai pas mentionné la nature, paysages, plantes et animaux qui envahissent, et pas seulement à la marge, l’environnement de Turtle, et qu’elle connaît intimement.
Ce roman ne plaira cependant pas à tous les lecteurs, du fait de ses moments de cruauté et de la relation perturbante entre père et fille. À qui plaira-t-il alors ? Je dirais à celles et ceux qui aiment les romans de Joyce Carol Oates ou de Russell Banks, et ne craignent pas de s’aventurer vers des rivages plus noirs comme ceux des romans de David Vann ou Donald Ray Pollock… Ceci dit, à vous de voir.

My absolute darling de Gabriel Tallent (2017) éditions Gallmeister (mars 2018) traduction de Laura Derajinski 455 pages

Tous conquis : Autist Reading, Cuné, Léa et Nicole.
Gabriel Tallent sera aux Quais du Polar à Lyon les 6, 7 et 8 avril.
Merci aux éditions Gallmeister et à Léa, qui gère de main de maître un groupe de « fous » de littérature américaine, l
e Picabo River book club !

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Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, premier roman, projet 50 états, rentrée hiver 2017

Taylor Brown, La poudre et la cendre

poudreetlacendre« Les rayons de l’aurore transperçaient à présent le plafond de verdure au-dessus de leurs têtes, dessinant de vagues halos de lumière au sol. Les autres hommes montèrent en selle à leur tour, raides et lourds, perclus, certains avançant au pas et se retrouvant tout à coup dans la lumière. Le garçon les voyait apparaître, irradiant au milieu des bois sombres, tels des spectres. »
1864, les derniers moments de la guerre de Sécession, en Caroline du Nord. Callum, jeune irlandais rescapé d’un naufrage se retrouve parmi les rangs d’un groupe de sudistes peu recommandables, pillards et violents, sous le commandement du Colonel. Callum est le bienvenu parmi eux pour sa faculté à se mouvoir en silence et à voler les chevaux. Lors d’une de leurs razzias, il n’hésite pas à protéger la jeune Ava et, par un concours de circonstances que je ne relaterai pas en détails, il prend la fuite avec elle. Ils se dirigent vers le sud, vers la Géorgie, suivant à distance les troupes de Sherman qui ne laissent que désolation derrière elles.


« Callum hocha la tête et fit claquer les rênes, vers le sud, la seule destination possible. Du nord arriveraient bientôt l’hiver et la troupe de guerriers assoiffés de sang et privés de leur chef, que rien ne rassasiait comme le goût de la vengeance. »
Pour compliquer cette fuite, ils sont recherchés par des chasseurs de prime sans vergogne. Dit comme cela, ça sonne comme un pur roman d’aventures, et pourtant, ce roman est bien plus que ça, mélangeant les genres avec virtuosité, et déroulant une écriture superbe au service d’une histoire palpitante. Le roman avance au rythme des deux fugitifs, et de leur cheval, le lecteur en sachant autant qu’eux-mêmes. Le paysage se découvre sous leurs yeux à mesure qu’ils fuient, une rivière, un sentier, une falaise, une forêt, un chemin, une autre rivière… Aucun narrateur omniscient ne vient nous en apprendre plus que ce qui leur apparaît, à part quelques paragraphes en italique qui se placent du côté des poursuivants, et accentuent alors l’anxiété ressentie pour la vie des deux jeunes gens.


« Ils ne quittèrent pas la crête de toute la journée, ils n’avaient nulle part où aller. Les feuilles étaient parées de leurs teintes les plus éclatantes, recourbées et cassantes sur les branches noires des arbres. »
C’est donc un coup de cœur que j’ai ressenti pour l’alléchant mélange entre roman historique et nature writing, entre western et roman d’amour, tous genres qui tiennent parfaitement et solidement ensemble par la grâce d’une écriture somptueuse, bien servie par la traduction.
Sans oublier le coup de cœur pour l’humanité opposée à la cruauté, la nature résistant à la guerre. Humanité qui mérite que l’on dépasse le titre et la couverture pas franchement engageants. Pour un premier roman, c’est tout à fait réussi, et j’espère bien relire cet auteur à l’avenir.

La poudre et la cendre (Fallen land, 2016) éditions Autrement (février 2017) traduit par Mathilde Bach, 384 pages.

Les avis de Léa ou de Lectrice en campagne.

Lu pour le projet 50 états, 50 romans (Géorgie) (liste des livres lus et carte en cliquant sur le lien)

 

Publié dans littérature Europe du Nord, rentrée hiver 2018

Gudbergur Bergsson, Il n’en revint que trois

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Tout se joue dans un périmètre très restreint, une maison exiguë, quelques murets pour enclore son terrain, un bord de mer, une faille, un champ de lave… Des personnages nommés seulement le vieux, la grand-mère, le fils, les gamines ou le gamin y évoluent, des visiteurs se présentent, à cause de la guerre qui crée un peu de passage dans cette région côtière : deux Anglais, un Allemand… Il n’y a pas vraiment de personnage principal, d’ailleurs dans la deuxième moitié du livre, c’est plutôt le gamin qui est au centre, alors qu’au début il n’apparaît que par intermittence. Puis le gamin vieillit, et est toujours nommé ainsi à plus de cinquante ans : au moins, on ne s’égare pas parmi les personnages.
Avec une écriture volontairement économe en descriptions, c’est au lecteur de démêler parmi les gestes, parmi les quelques activités décrites, ce qui fait avancer les personnages : l’apathie du grand-père, la passion du fils pour la chasse au renard, l’ennui des deux gamines abandonnées par leurs mères aux grands-parents, montrent un monde figé dans le passé. Les leçons données par la grand-mère, l’écoute de la radio, la lecture d’un livre montrent que la survie n’est plus seule en jeu, et que la culture entre progressivement dans la maison. La modernité arrive aussi , avec l’électricité, la route goudronnée et pourtant la maison ne semble pas y gagner en propreté ou en clarté.

« Le fils était fier de pouvoir assister à la guerre depuis le pas de sa porte sans qu’elle nuise à la maisonnée. »
Si le style de ce roman est intéressant, je n’ai pas été convaincue par les personnages, qui me semblaient plats et dépourvus de sentiments. En lisant, je les regardais bouger, se déplacer, mais leurs motivations restaient floues. Quand aux sentiments, ce sont le plus souvent la ruse ou l’indifférence, l’envie ou la curiosité, ce qui serait encore ce qu’il y a de plus sain dans cette famille. Je me suis demandé si cette image de la famille était représentative, ou si l’auteur leur faisait volontairement cumuler un certain nombre de tares. J’imagine que ce portrait à charge de l’Islande et de ses habitants ne manque pas d’intérêt pour les Islandais eux-mêmes. J’avoue que cela m’a plutôt laissée de côté.
J’ai été toutefois intéressée par l’histoire contemporaine de cette île battue des vents, les remous de la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire de l’Islande après-guerre, qui sert de base stratégique aux Américains à tel point que certains Islandais souhaitent la voir devenir une étoile de plus sur la bannière étoilée. L’auteur compare à un moment l’Islande au le radeau de la Méduse, où le problème n’est pas tant la place que la rareté de la nourriture, et cela devait avoir à un certain moment quelque fond de vérité.
Il me reste un sentiment mitigé à la fin de ce roman. Je me tourne assez souvent vers la littérature des pays du nord, car j’aime les atmosphères et les personnages que les auteurs savent y créer, mais pour les raisons que j’ai évoquées, je n’ai pas été totalement séduite cette fois.

Il n’en revint que trois de Gudbergur Bergsson (Prir sneru aftur, 2014) éditions Métailié (janvier 2018) traduction d’Eric Boury, 207 pages

C’est une lecture commune avec Aifelle, allons voir ce qu’elle en dit… Hélène, Jostein ou Lectrice en campagne l’ont lu aussi, avec des avis variés.
Merci à Babelio pour cette Masse Critique.

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Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, projet 50 états, rentrée automne 2017

Peter Geye, L’homme de l’hiver

hommedelhiverRentrée littéraire 2017 (15)
« Ce jour de novembre, deux histoires ont commencé. La première était nouvelle, la seconde aussi vieille que le monde. L’une et l’autre portées par la rivière. »

L’histoire se déroule à Gunflint, Minnesota, une région froide et inhospitalière, aux hivers des plus rigoureux, où Berit vit depuis plus de cinquante ans, depuis qu’elle est arrivée, toute jeune encore, dans cette bourgade. Les caractères des habitants y sont aussi rudes que le climat, et avec les noms suédois ou norvégiens des personnages, et les rigueurs de l’hiver, on se croirait plutôt en Scandinavie qu’aux Etats-Unis. Dans les années 90, la disparition d’un vieil homme nommé Harry, qui part vers la rivière pour ce qui semble être un dernier voyage, provoque un long dialogue entre Gus, le fils de Harry, et Berit, la femme qui a aimé son père. Au cœur de cette conversation, il y a surtout un épisode de l’hiver 1963, où Harry avait emmené son fils encore adolescent, pour un hivernage au fond des bois, au nord de Gunflint, un hivernage qui ressemblait plutôt à une fuite…

 

« Vous devez vous demander pourquoi nous étions là » dit Gus ce matin de novembre où il se mit à parler. « pas seulement dans cette partie de la rivière, mais au-delà, au fin fond du monde sauvage où nous nous sommes aventurés. »

Au croisement du nature writing et des drames familiaux scandinaves comme ceux d’Herbjorg Wassmo, ce roman avait tout pour me plaire et il a tenu ses promesses. J’en ai trouvé l’écriture et la construction brillantes, telles que même en l’ayant lu après le grand Dalva de Jim Harrison, je n’ai absolument aucune réserve à émettre à ce sujet. Les éléments passionnants au cœur de ce récit sont les rapports entre père et fils, pénibles et tendus, ainsi que la survie en hiver dans une région frontalière extrêmement froide, compliquée par une menace de plus en plus précise qui plane au-dessus du duo.

« Le troisième ou le quatrième jour, je la vis assise sur le brise-lames, son carnet de croquis omniprésent ouvert sur les genoux. »
Le récit se focalise le plus souvent sur l’hiver 63, et sur Harry et Gus, mais opère de fréquentes incursions avant et après cet épisode, de nombreux autres personnages se dessinent, notamment l’abominable Charlie qui fait peser une menace certaine sur Harry. Et n’oublions pas les beaux personnages féminins ! Si j’avais une minuscule critique, ce serait à l’encontre du personnage du père qui me semble un peu irresponsable, même si, étant donné que les événements sont racontés par les deux personnes qui l’ont aimé le plus, son inconséquence est plutôt minimisée dans leurs souvenirs.
Ce roman de Peter Geye est le premier traduit en français, mais son troisième publié aux Etats-Unis. Encore une bonne pioche chez Actes Sud, une lecture qui laisse des traces, et donne envie de rester encore un peu dans ces forêts aussi enneigées que dangereuses.

L’homme de l’hiver de Peter Geye (Wintering, 2016) éditions Actes Sud (2017) traduction d’Anne Rabinovitch, 364 pages.

C’est une lecture commune avec Edyta, dont je vais vite aller découvrir l’avis. Et voici ceux de Cuné, Léa et Revanbane45.

Défi 50 états, 50 romans pour le Minnesota.
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