Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Chris Offutt, Le bon frère

bonfrere.png« Lentement, avec un effort considérable, il pénétra dans les bois et gravit la colline. Sa voiture était là où il l’avait garée. Les arbres étaient toujours les mêmes. Rien n’avait changé. »
La vie de Virgil, dans ses collines du Kentucky, pourrait sembler étriquée, il n’a jamais quitté sa vallée, mais cela lui va très bien. Son travail lui offre des possibilités de promotion, il a une amie qui n’attend qu’un signe de lui pour commencer une vie à deux. Quatre mois après la mort de son frère Boyd, il ne peut toutefois plus ignorer les remarques, qui sont presque des injonctions à venger la mort de celui-ci. Virgil, tout à l’opposé de son frère, n’est pas quelqu’un d’impulsif, il prend le temps de peser toutes les options, sachant que même s’il choisit de laisser le meurtrier en vie, il ne pourra de toute façon plus rester au milieu des siens.

« Ils buvaient, ils aimaient, ils se battaient, et Joe aurait aimé être l’un des leurs, mais il savait qu’il ne le serait jamais. Il était fatigué d’essayer d’être comme tous les autres. »
Chris Offutt est un auteur que j’ai remarqué il y a quelques temps, et d’autant plus au printemps, lors de la sortie de son roman Nuits appalaches. J’ai donc enfin sorti ce roman de ma pile à lire. Les premières pages, mettant en place le personnage ont éveillé mon intérêt sans m’emballer plus que ça, si ce n’est le style assez remarquable. Mais au bout de quatre-vingt pages environ, un tournant dans l’histoire la rend tout à fait passionnante et difficile à lâcher. On se trouve dans la tradition du roman noir américain, mais avec un petit quelque chose en plus, un supplément d’âme. La nature, plus qu’une toile de fond, fait partie du personnage, mais ce sont surtout les choix qu’il doit faire, et l’évolution de son caractère qui sont intéressants. L’aspect presque documentaire sur certaines communautés américaines bien particulières, dont je parle sans trop en dire, puisque même la quatrième de couverture ne les mentionne pas, ajoute une dimension sociale à cette histoire. L’Amérique profonde ne manque jamais de nous étonner, et pas toujours dans le bon sens. Le thème initial, qui ferait déjà un bon roman, est largement dépassé, élargi, amplifié… Qu’est-ce que la liberté, jusqu’où peut-on aller en restant libre ? Un roman riche et remarquable. Je ne manquerai pas de me pencher sur les autres romans de Chris Offutt.

Le bon frère, de Chris Offutt (The good brother, 1997), éditions Gallmeister (2018), traduction de Freddy Michalski, 375 pages.

Objectif PAL d’octobre (les livres lus sont à retrouver ici)

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2019

Jean-Baptiste Andrea, Cent millions d’années et un jour

centmillionsdanneesRentrée littéraire 2019 (3)
« En bon scientifique, j’aurais du savoir qu’il n’y avait pas de hasard. Derrière chaque événement, deux mains qui se frôlent, un astre qui dévie, un chien qui part et qui ne revient pas, des milliards de rouages tournent depuis des éons. »
C’est un hasard, pourtant, qui permet à Stan, un paléontologue plus tout jeune et un peu casanier, de partir sur les traces d’ossements du secondaire. La description qu’il en a, même si elle n’est pas de première main, lui laisse imaginer un animal jamais découvert encore. Il ne lui faut pas longtemps pour envisager une expédition estivale au pied d’un glacier des Alpes, près de la frontière italienne. Il a assez d’éléments pour localiser le squelette. Il entraîne avec lui Umberto, son ami paléontologue italien, ainsi que Peter, un allemand, et ils auront l’assistance de Gio, un guide de haute montagne. On est en 1954, ils seront isolés sans moyen de communiquer et devront redescendre dès les premiers signes, même très précoces, de l’hiver.

« – Une montagne, tu ne sais jamais si tu la retrouveras où tu l’as laissée.
Les deux hommes continuent d’avancer du même air grave. Je viens de bénéficier de la sibylline sagesse des Dolomites. Ou alors, ces rudes créatures ont un sens de l’humour que je ne soupçonnais pas. »
Jean-Baptiste Andrea raconte là une superbe histoire d’amitié entre ces hommes, qui se trouvent réunis dans des conditions extrêmes et dans un isolement complet. Mais c’est aussi, au fil des souvenirs du narrateur, une ode à un amour filial, entre mère et fils, forgé sur une solidarité sans faille dans l’adversité. Cependant, c’est toujours par petites doses, sans lourdeur, que le passé fait irruption, il s’agit juste de cerner la personnalité de Stan, qui s’avère très attachant.
Les mots sonnent juste, le style emporte et convie le lecteur à arpenter les glaciers, à bivouaquer dans le froid, à rêver avec les personnages, à partir à l’assaut de sa propre montagne.

« Deux jours que j’agresse la glace, le visage fouetté d’étincelles froides à chaque impact de la pioche ou du piolet. »
À coups de phrases courtes, ce style personnel, très imagé, fait merveille. J’ai été sous le charme tout du long. Et il n’y a pas que le style, il y a une histoire dans laquelle il faut pénétrer pas à pas, coup de piolet après coup de piolet, nuit étoilée après nuit étoilée.
J’ai découvert Jean-Baptiste Andrea avec ce deuxième roman, et je vais sans nul doute chercher son premier, Ma reine, dont le thème m’avait moins attirée, mais si l’écriture est aussi belle, je risque d’être également éblouie. Quant à Cent millions d’années et un jour, si vous avez aimé Les huit montagnes de Paolo Cognetti, je pense que vous pouvez vous y risquer sans crainte.

Cent millions d’années et un jour, de Jean-Baptiste Andrea, éditions de l’Iconoclaste, août 2019, 309 pages.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, projet 50 états, sorti en poche

Edward Abbey, Désert solitaire

desertsolitaire.png« Ensuite, la plupart des choses dont je parle ici ont déjà disparu ou sont en train de disparaître rapidement. Ce livre n’est pas un guide de voyage ; c’est une élégie. Un tombeau. Ce que vous tenez entre vos mains est une stèle. Une foutue dalle de roc. Ne vous la faites pas tomber sur les pieds ; lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre et d’acier. Qu’avez-vous à perdre ? »
Edward Abbey a publié ce livre en 1968, mais il y relate son expérience de ranger dans le Parc National des Arches, dans l’Utah, à la fin des années 50. Il a repris son journal de bord pour écrire le livre, d’où de somptueuses pages sur la faune et la flore du désert, dont il remarque que, comme l’une et l’autre sont rares et clairsemées, chaque spécimen n’en est que plus original, plus fort et plus intéressant, donc. Il n’hésite donc pas à détailler sur de longs paragraphes le mode de vie du lézard tigré ou du serpent indigo, la floraison du yucca ou de la sauge des sables, le parfum du genévrier. Il évoque aussi son installation dans sa cabane éloignée de tout, ses marches dans le désert à la rencontre des fameuses arches, ses activités de ranger, les innombrables dangers du désert Mais surtout il prêche pour que les parcs soient interdits aux touristes motorisés : « Un homme à pied, à cheval ou à vélo voit plus, sent plus et savoure plus de choses en un seul mile qu’un touriste à moteur en cent. »

« De l’eau, de l’eau, de l’eau…. Il n’y a pas de pénurie d’eau dans le désert, l’eau y est présente exactement dans la quantité qu’il faut, […]. Ici l’eau ne manque pas, sauf si vous essayez de bâtir une ville là où nulle ville ne devrait se trouver. »
Et là, ce réquisitoire contre les touristes américains très dépendants de leurs voitures, ne daignant pas mettre un pied à terre sauf pour aller manger un burger, m’a un peu lassée. Au bout d’un moment, j’avais envie de dire que oui, j’avais compris le message. Je ne sais pas ce qu’il en est actuellement dans ces parcs, je suis bien sûr totalement d’avis que ne laisser que des marcheurs, cavaliers ou cyclistes y pénétrer est le meilleur moyen de les protéger.
J’ai trouvé que Edward Abbey, lui, en tant que ranger, utilisait tout de même pas mal son pick-up, et ai été surtout choquée par un passage et cette citation passionnante où Edward Abbey évoque un souvenir de ses années d’étudiant : « En chemin, nous nous arrêtâmes brièvement pour faire rouler un vieux pneu par-dessus la falaise du Grand Canyon. » Vraiment ? À noter qu’il cite ce haut fait non pour montrer comme il était jeune et bête, mais pour évoquer quelque chose qu’il a entendu dire par un ranger à cette occasion : ah bon, le ranger regardait ces jeunes jeter des pneus dans le Grand Canyon ? Ce devait être la fin des années 40, mais tout de même… De plus, j’ai été souvent agacée par le côté « vieux donneur de leçons » d’Edward Abbey, avant de me rendre compte que lors de son activité de garde saisonnier, il avait à peine une trentaine d’années et quarante ans lorsqu’il a écrit ce livre.
Bref, je crois que je préfère les romans d’Edward Abbey, j’avais trouvé Le feu sur la montagne « émouvant et contestataire à la fois, une très belle découverte » et pour finir, je vous laisse encore une belle image sur la nature et les grands espaces, dont le livre ne manque pas. Et je dois reconnaître que j’ai beaucoup aimé ces descriptions.

« L’odeur du genévrier qui brûle est la plus belle odeur au monde, à mon humble avis (…). Comme la fragrance de la sauge après la pluie, une simple bouffée de fumée de genévrier suffit à évoquer, par une sorte de catalyse magique comme en produit parfois la musique, l’espace, la lumière, la clarté et l’étrangeté poignante de l’Ouest américain. »

Désert solitaire d’Edward Abbey, (Desert solitaire, 1968), éditions Gallmeister (Totem, 2018), traduction de Jacques Mailhos, 347 pages.

Mois américain 2019, Objectif PAL et projet « 50 états, 50 romans ».

moisamericain2019 obj_PAL_2019.jpg USA Map Only

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2019

Alexandra Koszelyk, À crier dans les ruines

acrierdanslesruinesRentrée littéraire 2019 (2)
« Souvent la dernière attention, un dernier geste ou regard n’est pas pris au sérieux. On ne sait jamais quand celui-ci arrive, personne n’y prend garde, l’instant glisse sur nous et s’échappe. Mais quand le dernier instant se fige, quand on sait qu’il portera le nom de dernier, alors l’instant revient et perfore l’inconscient. Si j’avais su… »

Léna et Ivan, ou une enfance et un début d’adolescence insouciants dans les années 80 en Ukraine. Le père de Léna travaille à la centrale de Tchernobyl, et dès le 26 avril 1986, il comprend tout de suite que le pire est arrivé, et il précipite le départ prévu vers l’étranger, la France, sans aucun bagage. Dès leur installation, ses parents enjoignent Léna d’oublier son pays, lui affirment qu’elle n’y retournera jamais. Pour Léna, sa seule consolation est sa grand-mère, dans ce déracinement douloureux, celle qui lui rappelle sa culture, ses légendes ukrainiennes. Sans nouvelles de son ami Ivan, elle finit par accepter ce qu’affirme ses parents, qu’il compte au nombre des victimes.
Pourtant, vingt ans plus tard, lorsqu’elle a l’occasion de revenir enfin en Ukraine, elle ne peut s’empêcher de retourner dans son village…

« Les embruns, le cri des mouettes et l’air iodé auraient pu surprendre Léna, son esprit s’ancra au contraire sur ces murets de granit qui portaient les stigmates d’un monde disparu. Leur rondeur et leur rugosité formaient des histoires que la Slave se plut à imaginer. Au loin, des hortensias roses achevaient la palette des couleurs. »
Je me suis laissé tenter par la couverture, le résumé et les premiers avis sur le roman d’Alexandra, que de plus je connais par blogs interposés depuis longtemps. Mais je dois prévenir tout de suite que je ne suis pas précisément la lectrice idéale pour un jeune roman français à l’écriture poétique, qui fait appel à la sensibilité des lecteurs, sur le thème des amours de jeunesse.
Par contre, j’ai lu un certain nombre de romans évoquant l’exil, thème que j’aime à retrouver assez souvent, et les répercussions de l’accident de Tchernobyl sur la population est un sujet fort qui me parle également.
J’ai beaucoup apprécié le début du roman, la description de l’amitié naissante entre les deux jeunes gens, l’accident nucléaire, le départ : sublimés par l’écriture de l’auteure, qui trouve toujours des images qui parlent à la sensibilité, sans platitudes aucune, tout en retenue et en humanité.
Ensuite, mais ce n’est que mon ressenti, à son arrivée en France, j’ai trouvé Léna plus diaphane, une fille de papier, qui ne se ranime, me semble-t-il, que dans les ruines d’Herculanum. J’ai aimé cette évocation du voyage en Campanie, et le choc des ruines, qui sera suivi d’autres voyages, plus près de ses racines. À partir de là, le roman va crescendo jusqu’à la fin, très belle…
Ce qui m’a beaucoup plu dans le texte, c’est qu’on sent la grande lectrice derrière les mots, et qu’Alexandra a écrit un livre correspondant totalement à ce qu’elle-même aimerait lire. Ce roman a suscité de nombreux coups de cœur de libraires et de lecteurs. Si je ne les partage pas totalement, je souhaite à ce roman tendre et juste, un très joli parcours !
Je le conseille à ceux qui ont aimé Le bleu des abeilles de Laura Alcoba, pour la vision de l’exil et l’appropriation d’un pays par sa culture, ou Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon pour l’accident de Tchernobyl et ses conséquences humaines.

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk, éditions Les forges de Vulcain, 2019, 254 pages, finaliste du prix Stanislas, et sélection Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura.

Les avis d’Antigone et Nicole.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2018, sorti en poche

Richard Powers, L’arbre-monde

arbremonde« À l’intérieur du cadre, sur des centaines de saisons cycliques, il n’y a que cet arbre en solo, son écorce fissurée qui s’élève en spirale vers l’orée de l’âge mûr, grandissant à la vitesse du bois. »
Lire un roman de Richard Powers, c’est toujours un peu une aventure. Aventure géniale avec Le temps où nous chantions, intéressante avec Générosité ou Orfeo, moins réussie avec L’ombre en fuite. On sait qu’il va falloir s’accrocher, faire appel à des connaissances scientifiques refoulées, pour finalement ne pas en avoir besoin, le roman se suffit à lui-même, n’hésite pas à informer, expliquer, théoriser…
Les 170 premières pages de L’arbre-monde présentent tous les personnages un à un, comme huit nouvelles, où chacun développe plus ou moins un intérêt pour un arbre, une espèce ou un spécimen particulier de feuillu ou de résineux : peut-être les personnages sont-ils le châtaignier, le mûrier, l’érable, le chêne, le sapin de Douglas, le figuier ou le tremble ?
Cette première partie fait écho à l’actualité et c’est celle que j’ai préférée, je vous l’avoue d’emblée. Que ce soit le grand-père de Nicholas Hoel qui lance le projet de photographier l’arbre qui trône dans la cour de sa ferme à chaque saison, que ce soit les recherches passionnées de la scientifique Patricia Westerford ou l’héritage que le père de Mimi Ma lui confie, chacun a son intérêt, et pourrait presque être la matière d’un court roman.

« Ça, c’est de la science, et c’est un million de fois plus précieux que tous les serments humains. »
Les premières pages sont donc les racines du livre, voici maintenant le tronc, à savoir le cœur du roman, et l’endroit où tous les destins se nouent. Connaissant l’auteur, vous devinerez aussi que vous n’allez pas pour autant cesser d’apprendre mille et un détails passionnants sur les arbres, la vie de la forêt, les interactions entre les êtres qui y vivent, et surtout l’empreinte trop souvent néfaste de l’homme sur la forêt et les arbres.
Mais il va être question aussi d’activisme, de militantisme écologique. Certains moments émouvants de ces actions me restent forcément en mémoire, mais d’autres m’ont un peu moins intéressée, et finalement, des neuf personnages du début, j’ai trouvé que certains n’étaient pas vraiment indispensables au bon déroulement du récit, et que tout ce foisonnement provoquait un effet un peu pervers, celui de détourner du sujet principal. Pourtant, je dois reconnaître que les portraits tracés par Richard Powers rendent tous ces protagonistes singulièrement vivants.
J’ai admiré une fois de plus le style de l’auteur, surprenant, parfois obscur, souvent percutant, jamais plat ou insignifiant.
La troisième partie, la plus courte, m’a enfin réconciliée avec la vue d’ensemble, et donné envie de prolonger cette lecture par celle d’un essai documentaire sur les arbres. En auriez-vous à me recommander ?

L’arbre-monde de Richard Powers (The overstory, 2018), éditions du Cherche-Midi, 2018, traduction de Serge Chauvin, 533 pages, prix Pulitzer 2019. (à noter que ce roman vient de sortir en poche chez 10/18)

Pour Keisha, « chacun y trouvera matière à intérêt… » Krol s’attendait un peu à autre chose, pour Nicole, le résultat est foisonnant…

Le mois américain 2019 c’est maintenant et ici !
moisamericain2019

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, projet 50 états

Lauren Groff, Floride

floride« Jude vivait seul dans la maison. Il laissa crever les souris, puis il jeta les serpents dans les marais, hautes paraboles frétillantes. »
Ayant réussi à m’habituer à l’écriture de Lauren Groff avec Les furies il y a quelques mois, je ne crains plus rien, et j’ose même récidiver avec ce recueil de nouvelles paru au printemps. J’ajoute qu’une telle couverture sur le présentoir des nouveautés de la bibliothèque est impossible à ignorer !
Dès les premières lignes, ce qui me frappe tout de suite, c’est le style. La première citation et ses « hautes paraboles frétillantes » illustre parfaitement ce goût de l’auteur pour les images inédites et les hyperboles. Dans le même mouvement, elle peut être très concise et décrire l’événement marquant de toute une vie en trois phrases sèches, créer et faire vivre un personnage en deux lignes, faire se télescoper des mots que rien n’a jamais rapprochés. Bref, un style auquel on devient facilement dépendant, et très bien rendu par la traduction.

« Elle a peur d’être devenue si nébuleuse pour son mari qu’il voie à présent à travers elle ; elle a peur de ce qu’il aperçoit de l’autre côté.
Elle a peur qu’il n’existe pas beaucoup de gens sur cette terre qu’elle parvienne à supporter. 
La vérité, a dit Meg à l’époque où elle était encore sa meilleure amie, c’est que tu aimes trop l’humanité, mais que les gens te déçoivent toujours. »
Ces nouvelles, bien entendu, ont presque toutes pour cadre la Floride, et cet état, sous la plume de Lauren Groff, y est humide, poisseux, habité par une faune hostile, étrange et peu accueillant. Qu’il s’agisse d’une jeune femme qui devient sans abri, de deux petites filles laissées sur une île, d’un jeune homme qui se retrouve seul dans sa grande maison entourée d’étangs, d’une femme qui voyage en solitaire à Salvador de Bahia, ou d’une autre qui emmène ses deux jeunes enfants en Normandie où elle veut écrire sur Maupassant, il est souvent question de peur et aussi de solitude, dans ces histoires. L’auteure montre d’où surgissent ces peurs, dans quel terreau germe cette solitude.

« Quand on reste longtemps seul, on peuple le vide de fantômes. »
Fait assez rare pour un recueil de nouvelles, je les ai aimées toutes autant les unes que les autres, une seule m’a un peu laissée de côté. Globalement, j’ai apprécié dans chaque texte la manière de mettre à nu les personnages, et la tonalité assez sombre, mêlée d’une pointe de malice et de beaucoup d’imagination. Si vous avez aimé Les furies, je vous recommande Floride !

 

Floride de Lauren Groff (2018) éditions de l’Olivier, mai 2019, traduction de Carine Chichereau, 299 pages.

Mois américain 2019 chez Titine. Projet 50 états, 50 romans (bien sûr).
moisamericain2019 USA Map Only

Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (52) Philippe Chancel

C’est chaque année une exposition emblématique des Rencontres d’Arles que celle qui se trouve dans l’église des Frères Prêcheurs. J’aime beaucoup ce lieu, qui met en valeur les photographies autant que celles-ci mettent à son avantage le lieu. Cette année, les grandes photographies de Philippe Chancel font voyager les spectateurs d’un bout à l’autre du monde, et chaque image pose question, embarque dans un des problèmes les plus cruciaux de la planète, crée une émotion…
J’ai aimé comme l’aspect du mur de l’église répond aux photos !
Arles 2019

Cette année, Philippe Chancel montre à Arles son nouveau projet appelé Datazone, qui l’a conduit de Port-au-Prince à Kaboul en passant par l’Afrique du Sud, la Cisjordanie, l’Antarctique, Fukushima ou le delta du Niger (remarquez les couleurs étranges à la surface de l’eau…). Datazone explore les paysages où les problèmes humains, économiques, écologiques se superposent de manière plus criante encore qu’en d’autres lieux de la planète.
Il compte poursuivre ce projet dans les prochaines années dans les quartiers Nord de Marseille, au Groenland, à Flint aux États-Unis, ainsi que dans l’enclave espagnole de Mellila au Maroc.
philippechancel4.jpg
philippechancel2.jpg
philippechancel.jpg
philippe_chancel9.jpg
philippechancel8.jpg
philippechancel7.jpg
philippe_chancel11
Né en 1959 à Issy les Moulineaux, Philippe Chancel a débuté, après des études de sciences économiques et de journalisme, par des reportages dans les pays de l’Est. Son travail, publié dans des magazines du monde entier, l’a fait connaître. Il a poursuivi en travaillant toujours à la fois dans les domaines de l’art, du documentaire et du journalisme.
« DPRK », son exposition sur la Corée du Nord, a été montrée aux Rencontres d’Arles en 2006. D’autres expositions ont suivi à Berlin, Londres ou New York. L’exposition « Emirates project » a été présentée à la Biennale de Venise.
philippechancel6.jpg
philippe_chancel10.jpg
philippe_chancel_dubai.jpgphilippechancel5.jpgphilippe_chancel12.jpg
philippechancel3.jpg
A voir jusqu’au 25 août (vite, vite !) aux Rencontres d’Arles.

Publié dans deuxième chance, littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2018

Andrée A. Michaud, Rivière tremblante

CVT_Riviere-Tremblante_7743« J’ai échoué à Rivière-aux-Trembles comme une pierre ballottée par le courant. J’aurais pu finir à Chicago, Sept-Îles, Tombouctou ou Maniwaki, mais c’est ici que ma dégringolade m’a mené. »
Bill, père éploré d’une petite Billie qui a disparu sans laisser aucune trace, trouve refuge dans la petite ville de Rivière-aux-Trembles, où il continue d’écrire ses histoires, celles qu’il écrivait pour sa fille, celles qu’il continue d’écrire pour elle, même lorsque sa disparition n’a rien laissé dans sa vie, rien qu’un immense vide.
C’est dans cette même bourgade que revient Marnie, au prénom hitchcockien, qui elle aussi a vu sa vie chamboulée par la disparition de son ami Michael, lorsqu’ils avaient douze ans.

« Nous étions des femmes, pareilles à Mélinda, et un seul regard suffisait à exprimer la compassion que nous éprouvions par contagion, en quelque sorte, du seul fait d’être des femmes, en vertu de cette parenté chromosomique qui nous avait appris à nous méfier de la nuit, des stationnements déserts, des impasses et des escaliers plongés dans le noir. »
Je ne sais pas si vous vous souvenez que je n’avais pas tellement aimé Bondrée, le roman d’Andrée Michaud qui avait pourtant bien marché il y a deux ou trois ans, j’avais eu du mal avec le style essentiellement. J’ai pourtant décidé de donner une deuxième chance à l’auteure avec ce roman traduit aussi chez Rivages.
Il recoupe deux affaires de disparitions d’enfants, à trente ans d’intervalle, sans corps, sans traces, sans résolution de l’affaire, presque sans suspects. Les victimes sont ici ceux qui restent, et sur lesquels les projecteurs sont braqués, ceux que les insinuations et les rumeurs visent. Marnie, amie très proche de Michael, qui était avec lui au moment où il a disparu, et Bill, père de la petite Billie, enlevée sur le chemin de l’école, viennent habiter tous deux à Rivière-aux-Trembles, sans se connaître. L’un comme l’autre sont poursuivis par des cauchemars, et des questions sans fin, sans oublier les regards suspicieux et les propos blessants.
Ceci peut sembler bien sombre, mais les deux voix des narrateurs fonctionnent bien, se différencient suffisamment, Bill à l’humour triste, Marnie plus fragile, les deux hypersensibles… Le roman donne aussi une grande place à la nature, menaçante, mais peut-être aussi rédemptrice. Mon avis est donc plus positif que pour le roman précédent, j’ai aimé ce côté sombre, sans que ce soit un roman policier. Absolument pas un polar, il ne faut surtout pas s’y attendre à une résolution des disparitions ! Malgré quelques longueurs, je me suis bien immergée au cœur de l’histoire, et attachée aux personnages, au point d’avoir du mal à refermer le livre à la fin. Un roman fin, sensible, très réussi.

Rivière tremblante d’Andrée A. Michaud, éditions Payot et Rivages (août 2018), 366 pages.

Repéré chez Maeve et Violette.
deuxieme_chance_logo

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, premier roman, projet 50 états, sorti en poche

Mary Relindes Ellis, Wisconsin

wisconsin« Il avait posé une botte sur le marchepied quand il se retourna pour leur faire au revoir de la main. Bill leva le bras à son tour mais suspendit son geste en distinguant une sorte d’ombre au-dessus de la tête de son grand frère. »
Une famille vit dans les années soixante dans une modeste ferme du Wisconsin. Les deux garçons, Jimmy et Bill, à la fois proches et très différents l’un de l’autre, se trouvent séparés lorsque l’aîné s’engage pour le Vietnam. C’est sa manière de se rebeller contre un père violent et tyrannique, mais il est encore très jeune et ne mesure pas toute la portée de son geste. Billy, resté seul avec ses parents, vit dans son monde, un peu rêveur, passionné par la sauvegarde des animaux malades ou blessés. Sa mère se réfugie à l’église, comme bien d’autres femmes de la communauté, car c’est le seul endroit où elles ne peuvent être dérangées, être seules avec leurs pensées. Les plus proches voisins, Ernie et Rosemary, ne fréquentent guère les parents des deux garçons, mais prennent parfois les petits sous leur aile, leur offrant un dîner, une leçon de pêche, ou tout autre marque d’attention qu’ils ne reçoivent pas chez eux. Les origines amérindiennes d’Ernie, le voisin bienveillant, en font quelqu’un de fondamentalement différent du père des garçons, même si pour lui, tout n’est pas rose non plus. Tout s’éclaire petit à petit.

« Rosemary était ainsi. Une beauté douée d’un instinct de survie plus fort que tout. Il y avait en elle mille choses qu’il reconnaissait. Et dix mille qui le déroutaient. C’était exactement ce qu’il désirait. Il aspirait à percer ce mystère. »
Le récit se concentre sur une toute petite communauté, sur quelques personnes, et surtout sur des épisodes très forts qu’on reçoit comme autant de déflagrations. Les souvenirs de chacun remontent à tour de rôle à la surface, de la Deuxième Guerre Mondiale à l’an 2000, mais il ne s’agit pas d’une chronique, mais vraiment d’une œuvre romanesque à part entière.
L’écriture m’a transportée, c’est une langue qui évoque les saisons ou la nature, la vie rurale ou la guerre, aussi bien qu’elle plonge dans le cœur des hommes et des femmes. Les narrateurs et les points de vue se succèdent, avec une clarté et une évidence qui sont parfaitement rendues par la traduction.
Si le lecteur compatit aux tristes conditions de vie, aux drames de la guerre, son cœur se serre surtout à la révélation des tourments cachés de Billy. L’amour de son entourage et la force de la résilience lui permettront-ils de voir le bout du tunnel ? Le texte bien dosé ne donne pas l’impression d’une surenchère de noirceur, l’espoir n’en est pas absent.
Ce premier roman possède une puissance peu commune. Par bien des côtés, il m’a rappelé les romans de Louise Erdrich, et je peux parier que si vous avez aimé Dans le silence du vent ou LaRose, vous serez séduits aussi par ce texte.


Wisconsin de Mary Relindes Ellis (The turtle warrior, 2004), éditions Buchet-Chastel, 2007, traduction de Isabelle Maillet, 436 pages, existe en poche.

Coup de cœur pour Alex et Electra, très joli roman pour Ariane, excellent roman pour Luocine.
Je participe à l’Objectif PAL (ce livre est sorti de ma pile à lire à cause d’un dégât des eaux : il avait vilaine allure mais valait le coup d’être pressuré pour extraire l’eau, et séché pendant 48 heures !)
obj_PAL_2019.jpg

Publié dans littérature Europe du Nord, premier roman, sorti en poche

Johanna Sinisalo, Jamais avant le coucher du soleil

jamaisavantlecoucher« Qu’est-il pour moi ?
Un protégé, un peu comme un pigeon à l’aile cassé ? Ou un animal de compagnie exotique ? Ou une sorte d’invité aux mœurs un peu étranges mais plein de séduction, qui s’attarde quelque temps et partira le moment venu ?
Ou autre chose encore ? »
La lecture du roman Le sang des fleurs m’a donné envie d’en lire plus de son auteure, Johanna Sinisalo, d’où cette lecture commune à laquelle je me suis jointe bien volontiers, pour lire un deuxième roman de l’auteure finlandaise, qui s’avère être le premier qu’elle a écrit.
Pour résumer en quelques mots, la vie de Ange, jeune photographe de publicité, se trouve chamboulée lorsque devant chez lui, un soir, il recueille un jeune individu agressé par des loubards.
Un individu d’une espèce peu commune, puisqu’il s’agit d’un troll. Et l’auteure de citer aussitôt des extraits d’encyclopédies, de journaux ou de livres scientifiques concernant la vie de ces habitants des forêts scandinaves. Les adultes peuvent atteindre deux mètres de haut, et sont carnivores, mais le protégé d’Ange est un bébé, tout attendrissant. Le jeune homme juge cependant plus prudent de n’en parler à personne et commence pour lui une longue série de dissimulations et mensonges divers, grâce auxquels il va bientôt ne plus trop savoir où il en est.

thomas_dambo2« Ses yeux brûlent tels des incendies de forêt dans la nuit. »
L’écriture claire et précise de Johanna Sinisalo, pas exempte de jolies phrases plus lyriques quand le moment l’exige, s’empare du sujet et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne recule devant rien, quand elle tient une idée. Elle va jusqu’au bout du bout, quitte à proposer des situations un peu scabreuses parfois.
Vous aurez donc compris que s’il arrive qu’on sourie parfois, il ne s’agit pas d’une fantaisie dans le genre des romans de Arto Paasilinna, ni d’un conte, mais d’une extrapolation sur une situation : « Et que se passerait-il si les trolls existaient et que quelqu’un recueille un jeune égaré ? » Cette supposition est prétexte à réfléchir sur l’intelligence animale qui ne se laisse pas toujours dominer par l’intelligence humaine. C’est d’ailleurs un thème qui sera développé dans Le sang des fleurs. De même, le roman travaille sur l’opposition entre vie sauvage et civilisation, la sauvagerie n’étant pas forcément du côté le plus évident. Alors, le message passe parfois un tout petit peu en force, sans trop de subtilité, mais rappelons qu’il s’agit d’un premier roman. La construction à plusieurs voix est bien utilisée, et renforce l’avidité à savoir comment tout cela va tourner.
thomas_dambo1J’ai trouvé très intéressantes les questions soulevées, et ai, dans une certaine mesure, essayé de comprendre les réactions du personnage principal. Les seconds rôles, collègue, ami, voisine ou amant de Ange, servent surtout à maintenir le suspense, mais attirent moins la sympathie.
Le point fort du roman, son indiscutable originalité, l’inscrit dans le même thème que celui lu auparavant, le thème de la relation de l’homme à la nature, indispensable et fondamental. Si j’ai préféré Le sang des fleurs, ce livre peut permettre de découvrir une auteure inclassable, qui gagne vraiment à être connue.

Jamais avant le coucher du soleil de Johanna Sinisalo, (Ennen païvänlaskua ei voi, 2000) éditions Actes Sud, 2003, traduit par Anne Colin du Terrail, 318 pages, existe en poche.

Les illustrations présentent les trolls géants en bois, créations de Thomas Dambo, un artiste danois.

Lecture repérée chez Keisha, pourvoyeuse d’idées de romans sortant des sentiers battus, et en commun avec A girl from earth et Inganmic.

Lire le monde : Finlande