littérature France·policier·rentrée hiver 2017

Colin Niel, Seules les bêtes

seuleslesbêtesIl y a un engouement certain pour le roman noir rural en ce moment, avec notamment les romans de Franck Bouysse, dont j’ai déjà parlé, sans être totalement convaincue. Colin Niel avait, lui, situé ses premiers romans en Guyane où il travaillait, il vient ici établir son roman dans une campagne isolée, sur un causse qui se désertifie…

« J’avais l’impression de faire un truc un peu fou. Je sais, il y a pire comme folie mais pour moi c’était déjà beaucoup. Il avait fallu quarante-deux ans pour ça, pour que je me comporte comme l’adolescente que je n’avais pas été quand j’en avais l’âge. »

Une femme, Evelyne Ducat, disparaît au cours d’une randonnée solitaire, seule sa voiture est retrouvée, mais pas de traces ou d’indices. Alice, l’assistante sociale dont le rôle est de venir en aide aux agriculteurs que leur isolement fragilise, prend d’abord la parole au sujet de l’enquête menée par la gendarmerie locale, et de Joseph, l’agriculteur dont elle est devenue proche, et qui pourrait bien avoir des raisons d’en vouloir au mari d’Evelyne Ducat. Quatre autres personnages vont intervenir à la suite d’Alice, chacun apportant son passé, son point de vue sur le mystère qui entoure cette disparition, suivie d’une autre, et levant le voile petit à petit…

« Je ne sais pas comment c’est pour les autres, mais moi la solitude, je dirais pas que je l’ai voulue. Et elle m’est pas tombée dessus du jour au lendemain. Non, c’est venu lentement, j’ai eu le temps de la voir arriver avec les années, de la sentir m’entourer comme une mauvaise maladie. »

L’organisation du texte, qui laisse la parole à plusieurs personnages dans cinq grandes parties, convient parfaitement au déroulement de l’histoire. J’ai trouvé aussi que chaque voix était bien différenciée, bien représentative de l’individu qu’elle incarnait. Le thème de la solitude est central, des amours se nouent pour tenter d’y remédier, mais au final, le constat est loin d’être tout rose… ni tout noir, d’ailleurs. Ce roman m’a tenu en haleine, au-delà de la simple distraction, en posant des questions intéressantes sur le monde rural. Un roman sombre mais touchant !
Et si vous vous demandez ce que la couverture a à voir avec l’histoire que je résume ici, il vous faudra lire le livre, il ne sera pas dit que je vais divulguer des points cruciaux.

 


Seul les bêtes de Colin Niel, édité par le Rouergue (collection Rouergue Noir, janvier 2017) 213 pages.

Les avis de Baz-art, Itzamna et Jean-Marc.

photographes du samedi

Photographe du samedi (45) Solmaz Daryani

Après Shadi Ghadirian et Newsha Tavakolian, je tenais à vous montrer le travail d’une autre photographe iranienne, Solmaz Daryani. Cette jeune photographe autodidacte de trente ans explore les modes de vie de son pays et la relation des hommes à leur environnement.
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Solmaz Daryani a choisi, entre autres, de photographier la communauté azérie dont elle est originaire et qui vit près du lac d’Ourmia. Ce lac, à cause du réchauffement climatique et de l’irrigation, se retire et diminue à tel point qu’il faut maintenant marcher trois kilomètres depuis l’ancien rivage jusqu’à un endroit où il est possible de se baigner, dans une eau très salée. Quant à la population, elle a perdu ses moyens de subsistances qu’étaient l’agriculture et le tourisme.
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Le film d’Arte sur les photographes iraniens ne doit plus être visible à la demande, mais il existe un extrait ici et un dvd.

Quant à l’exposition « Iran, année 38 », elle est visible aux Rencontres d’Arles jusqu’au 27 août. 

littérature France·premier roman

Jérôme Magnier-Moreno, Le saut oblique de la truite

sautoblique« Je m’attendais à des chiottes à la turque mais en fait pas du tout. »
Cela commence dans les toilettes du cimetière Montparnasse, puis avec des enveloppes contenant chacune un roman qui disparaissent dans une boîte aux lettres. Le roman lui-même est le récit d’un court voyage en Corse d’un architecte fraîchement diplômé qui ne sait pas encore trop quoi faire de sa vie. En attendant de savoir, il va passer quelques jours à pêcher en Corse avec son ami Olivier. Ils ont rendez-vous à la gare d’un petit village. Olivier n’arrive pas, notre architecte observe, écrit beaucoup et parfois dessine, les couleurs l’inspirent, la fraîcheur des rivières, les parfums de la myrte et du romarin.

« Je pars attendre le train sur le quai. Déposant mon gros sac à dos contre un muret, je m’assois sur le bitume poussiéreux, le dos calé contre mon paquetage. »
Je ne ressors pas plus emballée que ça par ce roman qui a des qualités qui sont à la fois des défauts : il est un peu foutraque, mélangeant les styles et sautant d’une tonalité à une autre et je trouve à cela un côté plutôt rafraîchissant, mais qui au bout d’un moment finit par dépasser ce qu’on en attend, et lasser… Le roman n’est pas très long et pourtant je me surprenais à avoir envie de supprimer quelques paragraphes : raconter ses rêves, quel intérêt ? Noter de longues citations d’Hemingway ou Thoreau a-t-il lieu d’être dans ce qui ressemble plus à un journal de bord de voyage ? Que dire de la longue digression où l’auteur fait parler la rivière ?

« Tout est simple près de la rivière : le cosmos se résume à cette splendide vallée entourée de versants boisés auxquels je tourne le dos. »
Au final, de même que le spectateur qui se met à regarder la mise en scène au cinéma montre qu’il n’est pas vraiment dans le film, le lecteur qui mentalement réarrange le texte n’est certes pas absorbé par l’histoire. C’est ce qui m’est arrivé. Et si de temps à autre la Corse de l’auteur devenait bien réelle (ce sont les passages sur la nature qui sont les plus réussis) à d’autres moments je me suis demandée ce que je faisais là.

Le saut oblique de la truite de Jérôme Magnier-Moreno, Phébus (mars 2017) 92 pages

Des avis aux couleurs différentes chez Aifelle Antigone Hélène ou Keisha.

tous les livres sur Babelio.com
littérature Europe du Sud

Erri De Luca, La nature exposée


natureexposee« Il existe des livres qui font ressentir un amour plus intense que celui qu’on a connu, un courage plus grand que celui dont on a fait preuve. »
Le narrateur et personnage principal de ce court roman est un montagnard, qui sculpte des morceaux de bois ou de pierre trouvés lors de ses promenades, les vend ou les donne selon son bon vouloir. Son autre activité, plus secrète, est de faire passer les montagnes à des réfugiés en quête d’ailleurs. Il se fait payer, mais leur rend ensuite leur argent, ils en auront plus besoin que lui. Malheureusement, cette bonté lui fait perdre la confiance des deux autres passeurs du village, et il préfère aller passer quelque temps dans une ville en bord de mer. Là, il trouve un travail de sculpteur, on lui demande de réparer la statue d’un crucifié.

« Elle semble parfaite, un bloc d’albâtre sculpté avec une intense précision. »
La statue a d’abord représenté le Christ nu, puis a été recouverte d’un pudique voile de pierre. Il s’agirait de lui faire retrouver son aspect originel.
De ses montagnes à la petite ville, puis à Naples et ses musées, et retour, l’auteur nous fait suivre le projet du sculpteur, ses rencontres, ses hésitations et ses décisions guidées par des lois qui lui échappent le plus souvent. J’ai particulièrement apprécié cette fois, plus encore que les précédentes, la langue imagée et poétique d’Erri de Luca, je l’ai savourée à petites doses. Je ne peux apprécier que la version française, mais elle est à mon avis très réussie.

« Les musées ont le défaut pour moi d’être sur du plat. Je les préférerais avec des montées et des descentes, des passages étroits, des balcons où rester accoudé pour regarder au loin. »
Les deux facettes du personnage, du montagnard qui s’interroge sur l’action de faire passer des migrants, au sculpteur qui doit retrouver la nature d’un homme, et la sienne par la même occasion, se mêlent harmonieusement, et rappellent bien souvent l’actualité de l’auteur, mis en accusation pour ses prises de position. Voici encore un roman qui évoque l’art, et même si, cette fois, il n’est pas question d’une œuvre existante, c’est toujours fascinant de voir comment l’art peut inspirer les écrivains. Les paysages et les gens ne sont pas non plus négligés par l’écriture à la fois forte et subtile, érudite et claire. Les lieux communs en sont absents, et la surprise de voir tels et tels mots accolés les uns aux autres en fait un régal de lecture.

La nature exposée (La natura esposta, 2016) éditions Gallimard (2017) traduit par Danièle Valin, 166 pages

Les avis de Laure et Miriam.

Dernière lecture pour le mois italien, vous pourrez trouver les autres participations ici.
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littérature Amérique du Nord·mes préférés

Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube

etoilesseteignent« C’était sentir tes poils se hérisser lentement à l’arrière de ton cou quand un ours se trouvait à quelques mètres dans les bois et avoir un noeud dans la gorge quand un aigle fusait soudain d’un arbre. C’était aussi la sensation de l’eau qui jaillit d’une source de montagne. Aspergée sur ton visage comme un éclair glacé. Le vieil homme lui avait fait découvrir tout cela. »
Un garçon de seize ans, plus à l’aise dans les forêts du cœur du Canada que dans les villes, se rend à cheval dans la petite ville industrielle où vit son père. Le jeune Franklin connaît peu Eldon, son père, leurs rares rencontres demeurent des souvenirs malheureux, mais il sait qu’il est alcoolique, très malade et que c’est sans doute la dernière occasion de partager quelques moments avec lui et d’en savoir plus sur ses origines. Élevé par un vieil homme qui lui a tenu lieu de père et de mère, Franklin parle peu, mais juste, et, tout en renvoyant à son père quelques vérités bien senties, il accepte de l’accompagner pour ce qui risque d’être son dernier voyage.

« Il y avait des traces dans la terre au bord du sentier : des chevreuils, des ratons laveurs, des mouffettes, des lapins et l’empreinte soudaine, téméraire et distincte d’un lynx. Il leva les yeux vers son père pour la lui montrer, mais il était effondré sur la selle, le menton contre la poitrine et il l’appela. »
Disons-le sans détours, j’ai, dès le début et jusqu’au bout, été sous le charme de ce roman. Il touche à la fois par les magnifiques pages d’évocations de la nature, par le caractère des héros qui pourtant ne s’expriment que de manière mesurée et sans se perdre en détails superflus, par l’histoire qui n’a rien de compliqué non plus. J’ajouterai que même la construction progresse de façon assez classique, avec des retours sur le passé au fur et à mesure que le père et le fils voyagent, et que le père décide de parler enfin. Plus que la structure, c’est le rythme qui est fascinant, qui semble aller au gré de la nature ou de l’avancée du cheval, tantôt lent et grave, tantôt bref et sauvage. La modification constante des sentiments du garçon envers le père qui l’a abandonné, les récits et les rencontres au cours du voyage, qui contribuent à resserrer des liens infimes, tout cela provoque l’éblouissement. D’un sujet aussi triste faire un roman aussi lumineux est remarquable !
Le thème des origines y est traité d’une manière rare, c’est vraiment une très belle découverte, comme Le chemin des âmes de Jospeh Boyden il y a quelques années. Dire que Richard Wagamese a écrit d’autres romans, et que seul celui-ci est traduit en français. Espérons que d’autres suivront !

Les étoiles s’éteignent à l’aube (Medicine walk, 2014) de Richard Wagamese, traduction de Christine Raguet, éditions Zoé (avril 2016)

Les avis d’Electra, Folavril, Sabine et Sandrine.
Livre tiré de ma pile à lire pour le challenge Objectif PAL ! 
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littérature Amérique du Nord·mes préférés·non fiction·projet 50 états

Dan O’Brien, Wild idea

wildidea« J’ai su qu’il y aurait dans mon avenir au moins une tentative de rétablir l’équilibre des grandes plaines. Et que les bisons en feraient partie. »
Dan O’Brien est écrivain et professeur, il a travaillé comme saisonnier dans le domaine de la biologie, à la réintroduction d’oiseaux dans les Grandes Plaines du Dakota du Sud. Lorsque plus tard, il s’installe dans un ranch, il imagine réintroduire des bisons sur ses terres, une espèce massacrée par l’homme blanc dans la seconde moitié du XIXème siècle, par goût du sport ou pour décimer les Indiens, jusqu’à ne plus laisser qu’un millier d’individus. Il commence d’abord par essayer de restaurer la flore, non sans mal.

« Déjà à cette époque, je savais que les bisons allaient devoir payer pour leur propre retour. Ce qu’on n’imaginait pas, c’est quel serait le prix. »

Vivre sur un ranch en élevant de plus en plus de bisons implique de commercialiser la viande de bison, d’autant plus que la compagne de Dan O’Brien, Jill, est restauratrice, et toujours prête à imaginer de nouvelles recettes. Au fur et à mesure de l’avancée du projet, le couple se rend compte qu’il faut pour cela respecter les bisons, les « moissonner » sur leur habitat selon des méthodes dénuées de cruauté et non les emmener à l’abattoir comme de simples bœufs d’élevage. Ils imaginent alors une unité mobile destinée à équarrir et réfrigérer sur place. Ils n’oublient pas non plus les rites indiens préalables à l’abattage. Mais tout n’est pas forcément facile dans cette entreprise…

« Rocke a chanté jusqu’à ce que les bisons entourent notre petit groupe. Shane a allumé le fagot d’herbe à bison et Rocke a envoyé la fumée sur nous tous. Il a béni le fusil avec la fumée et le troupeau s’est encore approché. »

Tout m’a plu dans cette aventure écologique, économique et humaine. L’idée de départ tout d’abord, l’expansion du projet malgré les réticences de Dan O’Brien, l’implication familiale, celle des amis et employés. Certains, comme Erney, qui devient au fil des années un membre de la famille, ou comme Jilian, la fille de la compagne de Dan, sont particulièrement touchants. On partage les moments d’enthousiasme et ceux de doute, on imagine les bisons, si majestueux, tellement adaptés au paysage dont ils avaient pourtant disparu, les plaines sans fin où ils disparaissent au début de l’hiver pour réapparaître au printemps. C’est magique et j’ai dévoré ce livre sans voir le temps passer !

Wild idea, de Dan O’Brien, Au Diable Vauvert (2015) traduction de Walter Gripp 395 pages


Repéré chez Brize et Keisha, merci pour cette bonne idée !

Projet 50 états, 50 romans : le Dakota du Sud
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littérature France

Franck Bouysse, Plateau

plateau.jpgDepuis le bas de la route, le hameau a des allures de mesa incrustée dans le granit qui surplombe une lande tourbeuse où serpente un ruisseau.
Un hameau de quatre maisons, sans oublier une caravane, entouré de prairies et de forêts, voici le décor de Plateau. Virgile y vit avec sa femme malade, son neveu qu’il a élevé, occupe plus loin une caravane. Karl, un homme au passé mystérieux habite la dernière maison, la plus isolée. Il a sympathisé avec Virgile, à leur manière à tous les deux. Quand Coralie, la nièce de l’épouse de Virgile, vient se réfugier dans le hameau, l’ordre fragile établi se fissure…

Karl a toujours été pénétré par une foi machinale, faite de prières à un Dieu qu’il rend seulement responsable des bonnes choses qui lui arrivent. Pour le reste, il y a les hommes et leurs démons.
Attaquer Plateau quand on vient de finir L’iris de Suse, comment dire ? C’est risqué, à la fois pour le lecteur et pour l’auteur qui va sans doute souffrir de la comparaison. Car, s’il y a quelque chose, un style, une ambiance, qui évoque Giono dans le roman de Franck Bouysse, comme dans le dernier Marcus Malte, ça ne fonctionne malheureusement pas aussi bien, de mon point de vue… trop de personnages, trop de drames amoncelés, trop de représentations poétiques du paysage.


Ce type n’avait rien à faire dans le décor. De la graine de vagabond, avait d’abord pensé Virgile. Un type curieux de tout, qui semblait redouter la solitude et qui venait pourtant de son plein gré en ce lieu où elle s’étend comme du cresson dans une pêcherie.
Les personnages d’abord, ce n’est pas vraiment qu’ils soient trop nombreux, c’est surtout qu’ils cumulent à eux tous une quantité de problèmes, ensuite que de nouveaux protagonistes surgis du passé en apportent encore une dose. La violence, la maladie, la vieillesse, la solitude, les relations pernicieuses, les séquelles de la guerre, le poison du secret, et j’en oublie peut-être, cela fait beaucoup pour un seul roman, non ?


Parvenu devant un tas de cailloux calibrés et disposés en carré, d’environ un mètre cinquante de côté et haut d’un petit mètre, le père resta silencieux. Il fit le signe de croix et se tourna vers son fils, interdit.

Je ne dis pas que ce soit un mauvais roman, loin de là, les figures de style originales fonctionnent bien la plupart du temps, les caractères des personnages sont finement évoqués, la ou plutôt les histoires ne manquent pas d’intérêt, mais cela ne m’a pas totalement convaincue. J’ai lu le plus grand bien de Grossir le ciel, c’est celui que je voulais lire, mais j’ai trouvé Plateau à la bibliothèque, la lecture n’en fut pas laborieuse… Je serais curieuse de connaître vos avis si vous l’avez lu aussi !

Plateau de Franck Bouysse, Manufacture de livres (2016) 304 pages

Clara n’est pas tout à fait conquise non plus, Emma est plus enthousiaste.

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classique·littérature France·mes préférés

Jean Giono, L’iris de Suse

irisdesuseAux alentours de 1904, un « zèbre » (on ne peut pas l’appeler autrement) quitta Toulon de nuit, sans bruit ni trompette. C’était une sorte de chicocandard, la plupart du temps en rase-pet et chapeau melon.
Voici les premiers mots de ce dernier roman de Jean Giono, publié en 1970, l’année de sa mort. Et ces quelques mots annoncent déjà la couleur du roman, le vocabulaire daté du début du siècle, expliqué tout de suite par la mention de l’année, avec ces mots merveilleux comme « chicocandard » (quelqu’un qui a de l’allure, du chic). Ajoutez à cela des descriptions de la Provence qui vous évoquent tout de suite des tableaux d’une incroyable précision, et une histoire passionnante…


[…] le fin du fin, c’était le
béret, le grand béret, le béret alpin, la tourte, la tourte noire. Il se regarda dans la glace avec ce prodigieux machin sur la tête.
Ce roman tombait parfaitement à point pour moi puisque je commence à assister à un cycle de conférences sur le « vestiaire de la littérature », qui traite plutôt du vêtement du XVIIème au XIXème siècle, mais où les deux intervenants nous ont demandé de repérer des termes d’habillement dans la littérature plus récente. Nous dresserons ainsi une sorte de dictionnaire commun. Bref, ce « rase-pet » (veste courte) pour commencer le roman m’a ravie au plus haut point !
Giono passionné par la mode ? Non ce n’est pas l’explication de toutes ces mentions de vêtements. Elle se trouve plutôt dans l’histoire, celle de Tringlot, individu trempant dans des affaires louches, qui quitte précipitamment Toulon vers les montagnes, et qui doit se fondre dans le paysage en quittant ses habits de citadin pour quelque chose de plus passe-partout. Surtout lorsqu’il décide de suivre un troupeau qui monte dans les alpages.

Il portait crânement un chic galurin mou, un long pardessus à poil de loutre et une canne à bec de corbin, sans oublier sa trousse de cuir qui paraissait fort pesante.
Tout est nouveau pour Tringlot là-haut, et les discussions à bâtons rompus avec le berger le renseignent sur un monde qu’il ignorait totalement jusqu’alors. Il est intrigué par le comportement de l’un des bergers qui rentre un soir tout défiguré, semblant avoir été sérieusement tabassé, et s’intéresse aussi à une certaine baronne qui vit un peu plus bas, et dont les frasques font jaser dans la vallée. Sans compter les deux individus qui sont lancés à sa recherche, et qui ne lâcheront pas si facilement leur proie…

Il était sorti sur le pas de la porte. Le soir avait recouvert toute la montagne jusqu’au sommet. Au fond de la vallée, quelques lumières clignotaient dans la nuit noire.
Je me suis régalée de bout en bout de ce roman, adoré la façon qu’ont certains personnages de parler par métaphores, qui rend le texte un peu hermétique mais ajoute à la poésie, je me suis imaginé avec précision les paysages entre Alpes et Provence, rappelé certains endroits où j’étais passée, j’ai frissonné aux inquiétudes du héros qui ne se sent jamais vraiment en sécurité nulle part, j’ai été absorbée par les intrigues parallèles qui se nouent, j’ai aimé les discussions philosophiques et l’évolution du personnage principal, jusqu’à la fin parfaite !
Concernant le titre, sachez que l’iris de Suse n’est absolument pas une fleur, mais un os, un petit os de la voûte crânienne des oiseaux, os imaginé par l’un des personnages, semblerait-il…
Bref rien ne vaut un classique de derrière les fagots pour vous réconcilier avec la littérature !

Jean Giono, L’iris de Suse (Folio) Première parution : 1970, 297 pages

Repéré chez Dominique ce roman entre dans mon Objectif PAL 2017.
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bande dessinée·littérature Europe de l'Ouest

Aimée de Jongh, Le retour de la bondrée

retourdelabondreeL’histoire
Simon est libraire, mais rien ne va plus pour lui, les ventes vont en diminuant et son épouse souhaite céder la librairie à un grand groupe plutôt que de mettre la clef sous le paillasson. Simon qui avait repris sans grand enthousiasme la librairie familiale ne souhaite pourtant pas lui voir perdre son âme.
Cet homme est un rêveur, passionné d’ornithologie, mais qui dissimule de sombres remords remontant à son adolescence. Un accident auquel il assiste passivement vient décupler sa culpabilité. Une rencontre va peut-être toutefois lui permettre de ne pas sombrer dans la déprime. Tout ce que je résume ici sommairement est amené petit à petit dans le récit, par petites touches, par subtils retours en arrière, comme un portrait qui apparaît progressivement sur une toile.

« Les partenaires hivernent chacun dans une contrée différente d’Afrique. Ils évitent ainsi de périr tous les deux dans une tempête de sable, par exemple. »
Cette citation concerne bien sûr les couples de bondrées…
Plusieurs moments et plusieurs histoires sont entremêlées dans ce texte : la fin d’une librairie, une histoire de couple qui tangue un peu, la culpabilité du personnage liée à un épisode dans sa jeunesse et la culpabilité nouvelle à la suite d’un autre événement, sa passion pour les oiseaux, notamment la bondrée, sa rencontre avec une jeune femme… Cela fait peut-être un peu beaucoup pour un seul livre, mais c’est un mince reproche pour une très belle construction, tout en délicatesse, qui se termine sur une étrange interrogation finale…

Un très beau roman graphique !
Les dessins sont vraiment le point fort de cette BD, superbes, avec des échappées sur la nature absolument magnifiques, sans oublier la vieille grange remplie de livres, et les oiseaux, bien entendu. Un joli trait et une mise en page comme je les aime…
retourdelabondree1.jpgCoïncidence
Je remarque que plusieurs parutions récentes portent sur le thème des oiseaux : Bondrée, un polar canadien d’Andrée H. Michaud, M pour Mabel d’Helen McDonald, un roman sur le deuil et la fauconnerie, La douleur porte un costume de plumes de Max Porter, également sur le thème du deuil, Le ruban de Ito Ogawa, où une grand-mère couve un œuf tombé du nid…
Avez-vous lu l’un d’entre eux, ou un autre sur ce thème ?

Aimée de Jongh, Le retour de la bondrée (De terugkeer van de wespendief, 2014) éditions Dargaud (2016) traduit du néerlandais par Monique Nagielkopf 160 pages

Repérée chez Jérôme et Noukette, et trouvée à la bibliothèque…

littérature Amérique Latine

Juan José Saer, L’ancêtre

ancetreLe thème de L’ancêtre rappelle celui du roman de François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc. Il s’est inspiré d’un fait réel survenu au XVIème siècle. Le capitaine d’un navire espagnol et une dizaine d’hommes d’équipage sont massacrés alors qu’ils exploraient une île du Rio de la Plata, à l’estuaire des fleuves Parana et Uruguay. Tous à l’exception d’un jeune mousse que les Indiens font prisonnier et traitent d’une façon étrange. Pendant les dix années qu’il passe avec eux, il a tout le temps de s’accoutumer à leurs mœurs, qu’il raconte avec un certain détachement. C’est en effet un homme âgé qui raconte, l’ancêtre du titre, qui a appris à lire et à écrire, qui a étudié après avoir été rendu au monde occidental, et ballotté de droite et de gauche.
Le roman se partage entre le récit du rapt, des dix ans passés au sein de la tribu, et le récit du retour à la « normalité ».
Ce sont les deux premières parties, mais il en existe une troisième où le narrateur revient sur ces années et essaye de trouver des explications rationnelles, une trame logique au comportement des membres de la tribu, faisant œuvre d’ethnologue à partir de ses souvenirs. L’auteur m’a un peu perdue à ce moment-là, alors que j’avais beaucoup aimé le récit du mousse, la très belle écriture de l’auteur argentin, très bien rendue par une traduction qui me semble parfaite. Cette partie finale est certes intéressante, mais un peu longue et redondante par rapport au récit initial. Mais cela n’est que mon avis, et d’autres trouveront qu’elle apporte un éclairage différent, plus philosophique, et s’en réjouiront.
Sous l’aspect d’une fable, le roman peut se lire de différentes manières, on peut voir dans l’aventure du mousse une seconde naissance, dans le texte une parabole sur la condition humaine, on peut discerner dans la vie des indiens un plaidoyer pour l’écologie. Ces aspects lui ont valu d’être qualifié de chef-d’œuvre, à juste titre, même si pour moi, la dernière partie était un peu trop dense.
Bref, à votre tour de lire ce roman et de donner votre avis !

Citations : L’odeur de ces fleuves est sans égale en ce monde ; C’est une odeur des origines, de formation humide et laborieuse, de croissance. Sortir de la mer monotone et pénétrer dans ces eaux fut comme descendre des limbes sur la terre.

On ne sait jamais quand on naît. L’accouchement est une simple convention. Beaucoup de gens meurent sans être jamais nés ; d’autres naissent à peine, d’autres mal, comme avortés. Certains, par naissances successives, passent de vie en vie, et si la mort ne venait pas les interrompre, ils seraient capables d’épuiser le bouquet des mondes possibles à force de naître sans relâche, comme s’ils possédaient une réserve inépuisable d’innocence et d’abandon.

L’auteur : Juan José Saer (1937, Santa Fe, 2005, Paris) est l’un des écrivains argentins les plus importants du XXe siècle. Auteur de romans, de nouvelles d’essais et de poèmes, traduit en plusieurs langues, il est largement publié en France, où il s’était installé en 1968.
189 pages
éditeur : Le Tripode (2014)
Traduction : Laure Bataillon
Postface d’Alberto Manguel
Première édition en Argentine : 1983

D’autres avis : Philisine un peu déçue, Dominique et Sandrine plus enthousiastes.
Ce livre était dans ma PAL depuis plus d’un an ! L’Objectif PAL 2016 est chez Anne et Antigone.
objectifpal2016