Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2020

Mireille Gagné, Le lièvre d’Amérique

Rentrée littéraire 2020 (7)
« Par tous les moyens, Diane tente de demeurer étendue. Elle en est tout simplement incapable. D’un bond, elle saute du lit. Deux enjambées plus tard, elle verrouille la porte d’un coup de pouce. Elle se surprend de la puissance soudaine de ses jambes. »
Dans un futur tout proche, et pas bien différent de notre monde, Diane se réveille d’une opération d’un genre nouveau, à son domicile, où elle doit rester au repos le plus complet pendant une semaine. Mais les changements survenus dans son corps et son comportement sont-ils ceux qu’elle avait anticipés ?
Voici un petit roman, par la taille, mais dont la puissance vaut bien des grands : un peu compliqué à expliquer, son déroulé reste pourtant tout le temps parfaitement clair à la lecture. Arrivent tour à tour des pages sur la biologie du lièvre d’Amérique, d’autres sur le présent de Diane qui récupère dans son appartement, d’autres sur l’ambiance de stress au travail qui a poussé la jeune femme au bord du burn-out, et enfin des chapitres sur l’adolescence de Diane dans l’Île-aux-Grues, pages où elle repense avec nostalgie à Eugène, le garçon si original qui était devenu son voisin et ami.

« – Je me demande ce que ça fait en dedans, savoir qu’on est en voie de disparition.
Ces mots-là ont résonné à l’intérieur de moi au-delà de cette première rencontre. »
Au début, j’ai vu le roman comme une sorte de croisement entre deux de mes dernières lectures, Métamorphoses et Cora dans la spirale, ce qui est moins bizarre qu’il n’y paraît, et qui m’a aidée à y plonger aussitôt. Il faut y ajouter de lumineux passages sur la nature, et une belle histoire d’amitié. Je suis souvent prête à critiquer les auteurs qui veulent mettre trop de thèmes dans leurs romans, mais là, j’ai été sous le charme de ce mélange original.
Et puis l’écriture… le roman se lit comme une légende, mais une légende moderne, dont la petite musique contemporaine devient très rapidement séduisante. Je dirais que ce n’est pas un roman qui se dévore, ses sauts dans le temps, et d’un thème et d’un style à un autre poussent davantage à le savourer. Je trouve que vous avez de la chance, celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu !

Le lièvre d’Amérique de Mireille Gagné, éditions La Peuplade (août 2020), 138 pages.

Repéré chez Cathulu.

Lu pour Québec en novembre à retrouver chez Karine. (catégorie On jase de toi : un livre sorti en 2020)

Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, rentrée hiver 2020

Joseph O’Connor, Le bal des ombres

« La pièce en était au troisième acte lorsqu’il entra. Dehors rugissait l’orage. Trempé, frigorifié, il ne put trouver sa place dans le noir, aussi resta-t-il debout dans l’allée, près du premier rang. Les éclairs étincelaient à travers les hautes fenêtres du théâtre – qui, comme beaucoup de salles anciennes, avait jadis été une église. Le public foudroyé était bouche bée.
Henry Irving s’arrêta au milieu d’une scène et les toisa d’un air lugubre, les yeux rouges dans la lumière des becs de gaz. »
Fiction autour des vies de l’auteur de Dracula mésestimé de son vivant, l’Irlandais Bram Stoker, ainsi que des acteurs de théâtre Henry Irving et Ellen Terry, ce roman propose une plongée dans une époque fascinante, l’Angleterre dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.
J’ai trouvé le roman formidable dès les premières pages, craignant toutefois que l’enchantement cesse. En effet, jusqu’alors, je n’avais pas trop aimé Joseph O’Connor dans ses romans historiques : léger ennui avec L’étoile des mers et vraie déception avec Muse, alors que j’avais adoré ses romans à l’atmosphère plus contemporaine.
Rien de tel cette fois, l’immersion dans les coulisses d’un théâtre londonien est totale, c’est une parenthèse merveilleuse. Le très sérieux Bram Stoker y était régisseur, bras droit du « Chef » Irving, personnage des plus fantasques. L’actrice Ellen Terry a fréquenté souvent les planches du Lyceum. Entre les trois figures du roman s’est jouée une grande histoire d’amitié, très certainement, d’amour, peut-être, qui a été, comme le suggère Joseph O’Connor, un des moteurs de la création de Dracula.

« Il est important de se maintenir à flot, les yeux braqués sur l’horizon, toujours. Le passé est un fou qui se noie ; lancez-lui une corde, il vous entraînera avec lui. »
Je ne saurais énumérer tout ce qui m’a plu dans le roman, les passages émouvants avec Mina, vous verrez qui elle est, drôles avec Oscar Wilde, légers avec Ellen Terry, torturés avec Bram Stoker, amers avec Florence, son épouse… La multiplicité des thèmes, des points de vue, des supports de récit est quelque chose que je n’aime pas toujours dans un roman, l’artificialité y pointe parfois son nez, mais pas ici !
J’ai lu que la dernière partie avait parfois été jugée trop longue, mais pour moi, il est indispensable de retrouver deux des personnages dans leur vieillesse et certaine scène de la salle des ventes n’aurait pu être négligée. Bref, tout m’a plu, de la forme au fond, et surtout la forme d’ailleurs, ce qui est la marque d’un texte qui va rester. Je repars avec des images formidables, nées de l’imagination de Bram Stoker lorsqu’il se rend dans les combles du théâtre pour s’y isoler et écrire, comme lorsqu’il surplombe la ville et imagine Londres vidée de ses habitants par une épidémie, ou qu’il tremble en imaginant derrière chaque quidam Jack l’Eventreur. Outre ce personnage de sinistre réputation, on croise dans le roman, parmi d’autres, Oscar Wilde ou Walt Whitman, et les rencontres sonnent toujours tellement juste qu’on est là, parmi eux, sur les planches du Lyceum, dans un train ou une taverne. On assiste également à des événements de la fin d’un siècle au début d’un autre, des prémices de l’impression de photographies aux manifestations des Suffragettes.
Je crains de ne pas réussir à vous montrer à quel point ce roman est splendide et foisonnant, faisant passer en quelques lignes du sourire aux yeux embués… Quelle fantastique re-création, elle m’a procuré une semaine de lecture en apesanteur !

Vous pouvez voir Ellen Terry photographiée par Julia Margaret Cameron dans ce billet sur la photographe. (C’est la jeune femme en robe blanche et les yeux clos). Des photos de Bram Stoker ou Henry Irving se trouvent aussi facilement sur la toile…

Je partage les avis de LadyDoubleH, Nicole et Eimelle.

Le bal des ombres de Joseph O’Connor (Shadowplay, 2019) éditions Rivages, janvier 2020, traduction de Carine Chichereau, 462 pages.

Livre sorti de ma PAL ancienne (plus de six mois) : retrouvez l’Objectif PAL chez Antigone.

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2020

Anna Hope, Nos espérances

nosesperances« Cate et Lissa murmurent à leur tour leur amour, car c’est là l’effet du mariage : il se déverse par-delà le couple, engendrant l’amour, engendrant la vie, nous faisant croire, ne serait-ce que le temps d’un après-midi, à une fin heureuse, ou du moins, à tout le moins, à l’espérance que l’histoire se poursuive comme il se doit. »
Trois amies londoniennes, des années étudiantes à l’installation dans la vie adulte, avec mariage ou pas, enfant ou non, travail stable ou rien du tout… Hannah, Cate et Lissa se sont connues à la fac ou bien avant, elles viennent de milieux différents, et embrassent des choix de vie différents. Les ont-elles fait elles-mêmes, ces choix, ou se sont-elles laissé guider par les circonstances ? Par des retours en arrière qui n’ont rien de lourd ou d’artificiel, Anne Hope remonte aux racines de ces espoirs parfois déçus, et ausculte les compromis que la vie adulte oblige à faire…

« Eh bien, vous avez tout eu. Les fruits de notre travail. Les fruits de notre activisme. Bon Dieu, on est allées changer le monde pour vous. Pour nos filles. Et qu’est-ce que vous en avez fait ? »
Le mois anglais me pousse à écrire une chronique sur Nos espérances qui sinon serait passé sans doute par le robinet d’eau tiède des romans qui ne me font ni chaud ni froid et que j’omets de chroniquer. Non que j’ai quelque chose à lui reprocher, ni que je sois déçue par rapport aux précédents romans de Anna Hope, je n’ai lu que Le chagrin des vivants que j’avais trouvé bien fait sans être trop enthousiaste pour autant. Non, ce roman brasse des thèmes intéressants sur la vie des femmes, sur leurs espoirs de jeunesse mis en regard de ce qu’elles sont devenues à trente-cinq ans, sur la maternité, ou son désir, sur le monde du travail et la vie de couple. Le style et la traduction s’accordent fort bien avec le propos et en font une lecture qui coule toute seule, très présente au moment de la lecture, très charnelle et sensorielle, avec des observations très justes.
Je reproche seulement à ce roman, et encore, des reproches, c’est beaucoup dire, une légère impression de déjà-lu, un thème qui m’a paru un peu rebattu, même s’il est bien traité, et des personnages qui restent un peu trop lisses, tout en cumulant à elles trois bien des désillusions et des renoncements.
Je ne déconseille pas cette lecture, qu’on peut qualifier de féministe, mais je pense qu’elle conviendra mieux aux trentenaires ou jeunes quadragénaires qui reconnaîtront des maux et des désenchantements de leur génération.

Nos espérances, d’Anna Hope (Expectation, 2019) éditions Gallimard (mars 2020), traduction de Élodie Leplat, 368 pages.

Les avis de Cathulu et Dasola.

Le mois anglais c’est par ici.
moisanglais2020

Publié dans littérature Afrique, premier roman, rentrée hiver 2019

Yewande Omotoso, La voisine

« Le ressentiment est différent de la colère. La colère est un dragon brûlant tout le reste. Le ressentiment dévore vos entrailles, perfore votre estomac. »
Nous sommes avec ce roman (qui m’a permis de retrouver les excellentes éditions Zoé) en Afrique du Sud, mais n’imaginez pas la misère des townships, car les deux femmes âgées qui sont au centre du roman habitent un quartier assez aisé. L’une était architecte, mais elle est ruinée par l’inconséquence de son mari, l’autre était une designer renommée. L’une a des enfants, mais les voit très peu, l’autre non. Hortensia possède un sacré caractère et ne se rend aux réunions de quartier que pour relever vigoureusement tout ce qui peut ressembler à une atteinte raciste, notamment venant de Marion, sa voisine. Il n’est pas faux que Marion a quelques préjugés, qu’elle tente vaillamment de combattre… Mais lorsque votre voisine, la seule noire du quartier, acariâtre et sèche, n’inspire pas la sympathie, ce n’est pas des plus faciles. Même lorsque les événements les rapprochent plus encore qu’elles ne le souhaiteraient.

« Nous ne sommes pas du même côté. Vous devriez le savoir à présent. Quoique vous disiez, je ne suis pas d’accord avec vous. Quoique vous ressentiez, je ressens le contraire. »
Ce roman qui pourrait sembler narrer une histoire des plus simples, ne cède pas à la facilité, et suggère le dépaysement tout en imaginant une histoire universelle. La jeune auteure réussit déjà à se mettre à la place de femmes qui ont vécu une vie bien remplie, et qui n’espèrent que la tranquillité. Ensuite, elle y ajoute l’ingrédient des parti pris racistes, et elle décrit très bien cet environnement des banlieues chics de Cape Town. L’écriture vive et pleine d’humour et de tendresse pour les personnages m’a paru parfaitement adaptée. J’ai passé un bon moment entre les pages de ce livre, la meilleure fiction que j’ai lue dans les dernières semaines.

La voisine de Yewande Omotoso, (The woman next door, 2016) éditions Zoé, février 2019, traduction de Christine Raguet, 288 pages.

Elles ont aimé aussi : Aifelle, Alex,
Athalie, Ingannmic.

L’Objectif PAL de juin, c’est chez Antigone.

Publié dans littérature Europe du Sud, sorti en poche

Silvia Avallone, La vie parfaite

vieparfaite« En mai, quand le vent détachait les fleurs des marronniers et que les pétales tombaient comme de la neige, elle allait s’asseoir sous les rameaux blancs d’un bouleau, à l’endroit le plus isolé et le plus escarpé du parc, sur un banc qu’elles avaient baptisé, sa meilleur amie et elle, « le banc d’où la vie est parfaite. »
J’avais reçu un bon coup de poing avec le premier roman de Silvia Avallone, D’acier, tant pour les personnages, des ados de quatorze ans, que pour le cadre, une ville ouvrière aussi dépérissante que ses aciéries. Par la suite, dans Marina Bellezza, le cadre, ville rurale encerclée de montagnes, et les personnages secondaires, m’avaient davantage plu que la jeune Marina elle-même.
Silvia Avallone continue, avec La vie parfaite, ses portraits d’adolescentes ou de jeunes femmes.
Adele, même pas dix-huit ans, est sur le point d’accoucher, et a malheureusement, trop bien saisi tous les enjeux du choix qui s’offre à elle : élever l’enfant ou accoucher sous X. Elle vient de la triste cité des Lombriconi, en banlieue de Bologne, où les jeunes ne connaissent que des pères défaillants et des mères qui peinent à jouer leur rôle, qu’elles soient trop jeunes ou déjà abîmées par la vie.
Roman choral, et qui revient en arrière sur un laps de temps de neuf mois, La vie parfaite met aussi en scène, entre autres, Dora et Fabio, un jeune couple plus aisé qui rêve de concevoir enfin un enfant. Quant à Zeno, le jeune voisin qui observe Adele et se rêve écrivain, il semble l’exact opposé de Manuel, le père de l’enfant d’Adele, que seul l’argent facile intéresse…

« Adele l’ignorait, comme elle ignorait bien des choses, mais il y avait longtemps qu’elle était pour lui une amie.
Pas n’importe laquelle. Il se sentait avec elle un lien plus pur, plus exclusif. Le lien entre un écrivain et son personnage principal. »
J’ai trouvé les personnages plus incarnés, plus forts que dans Marina Bellezza, où le paysage était cependant plus présent. Même si le quartier et son architecture sont évoqués, je n’ai pas senti trop fortement leur influence sur les acteurs du drame qui se joue, mais plutôt l’influence de la pauvreté.
L’écriture percutante est la marque de l’auteure, elle ne va pas par quatre chemins, et fait merveille avec des dialogues qui sonnent très juste. Le style colle bien au thème de la maternité, aux douleurs de l’enfantement comme aux affres de l’amour maternel, au vide de l’absence d’enfant comme au poids de la mono-parentalité.
Avec un rythme qui ne souffre d’aucun temps mort, les pages tournent vite, et il n’est pas difficile de partager les dilemmes de personnages bien incarnés et touchants. Silvia Avallone reste pour moi une auteure à suivre, qui parle comme peu d’autres des espoirs et des désillusions de la jeunesse. Sur le sujet de la maternité, le récit oscille entre idéalisation et réalité la plus terre-à-terre. C’est la vie qui naît entre les pages, la vraie vie, à défaut d’être la vie parfaite.

La vie parfaite de Silvia Avallone (Da dove la vita è perfetta, 2017) éditions Liana Lévi, édition de poche Piccolo, avril 2019, traduction de Françoise Brun, 406 pages.

Séduites aussi, Delphine-Olympe, Hélène et Valentyne.

Lecture pour le mois italien (à retrouver ici)
Lu entre Naples et Sorrente, j’étais bien dans l’ambiance et avais l’impression de croiser les personnages dans la rue !

moisitalien

Publié dans littérature Europe du Sud

Santiago Pajares, Imaginer la pluie

imaginerlapluie
« Le sable. le sable à perte de vue. Dans toutes les directions. Et au milieu de ce néant qui n’est que sable, un petit puits, deux palmiers, un potager minuscule et un appentis. Et moi sur le toit, essayant d’imaginer la pluie. »

« Mère savait que je n’étais pas encore prêt à apprendre à me battre, mais elle s’en moquait. Elle me dit :
– Le désert ne va pas attendre que tu sois prêt. »
Un enfant vit seul avec sa mère dans un endroit complètement isolé, plus qu’isolé, le plus éloigné possible de tout. Ainsi résumé, le roman rappelle Le garçon de Marcus Malte, mais à y regarder de plus près, l’auteur espagnol Santiago Pajares explore des chemins bien différents. Son texte se situe dans un futur assez proche, où l’humanité en conflit a laissé pour seul choix à une femme enceinte de mourir ou de se réfugier dans une minuscule oasis dans un désert brûlant. Elle élève ainsi jusqu’à une douzaine d’années son fils Ilonah, mais tombe malade. Quand elle sent que sa fin est proche, la mère raconte à son enfant comment c’était avant, et lui donne quelques conseils sur le chemin qu’il devra suivre, au sens propre comme au figuré.

« À quatorze mètres, on trouve l’eau. Seuls les palmiers et les fous sont capables d’aller aussi loin. »
Les suivra-t-il ou pas, et surtout comment s’accommodera-t-il de la solitude immense qui est désormais la sienne ?
Je m’en voudrais de vous en dire plus sur ce très beau, ce magnifique roman, sobrement poétique, aux phrases et aux chapitres courts, commençant chacun par un nombre écrit en caractères arabes et japonais. Sachez que la fable philosophique y côtoie le récit post-apocalyptique, que le roman de survie se fait ici roman d’initiation, qu’il y est question de solitude, mais aussi d’amitié. Tout pour me plaire donc, et l’écriture et la traduction sont tout juste parfaites, en adéquation idéale avec le sujet. Mais pourquoi n’a-t-on pas davantage parlé de ce roman au moment de sa sortie ?
Je me rends compte que je ne lui rends pas service en en parlant en pleine rentrée littéraire, mais si je pouvais ne donner envie de le lire qu’à deux ou trois personnes, j’en serais déjà ravie !

Imaginer la pluie de Santiago Pajares (La lluvia de Ilonah, 2011) éditions Actes Sud (avril 2017) traduction de Claude Bleton, 297 pages.

L’avis de Daphné et quelques avis (plutôt enthousiastes) sur Babelio.

Ma participation à l’Objectif PAL d’Antigone.
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Publié dans littérature Europe du Sud, premier roman, rentrée littéraire 2017

Paolo Cognetti, Les huit montagnes

huitmontagnes« Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. »
La première fois que Pietro, petit milanais de onze ans, découvre les montagnes, c’est dans le Val d’Aoste. Ses parents, originaires de Vénétie, se prennent de passion pour la montagne, chacun à sa manière et viennent y passer toutes leurs vacances d’été. Pendant que son père randonne infatigablement vers les sommets, Pietro fait la connaissance de Bruno, un jeune de son âge avec lequel il explore les cabanes abandonnées, les forêts et les alpages. Les différences qui devraient les opposer leur apportent beaucoup l’un à l’autre, sans doute davantage au petit citadin qui est encore un enfant, par bien des côtés.

« Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et à descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui empoisonnait la vie en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité : c’était le temps du travail, de la vie en plaine et de l’humeur noire. »
J’ai tout aimé dans ce roman, de l’apprentissage de la montagne par le jeune Pietro à la relation père-fils, de la philosophie des alpages à l’histoire d’amitié entre Pietro et Bruno. Lorsque le jeune homme devenu cinéaste documentaire, plus attiré par les montagnes lointaines que par celles de son enfance, revient dans le Val d’Aoste, c’est après la mort de son père, et beaucoup de choses ont changé. Il revoit à cette occasion Bruno.

« Tu vois le torrent ? dit-il. Mettons que l’eau, c’est le temps qui coule : si l’endroit où nous sommes, c’est le présent, tu dirais qu’il est où, l’avenir ? »
Les descriptions, qui ne s’embarrassent pas de lyrisme inutile, sonnent juste, et posent une belle atmosphère montagnarde. C’est le genre de roman pour lequel on a envie de donner à lire quantité de citations plutôt que de s’étaler à le décrire. Il ne faut pas s’attendre à une action trépidante, mais même sans être complètement fanatique de marche en montagne, on ne peut qu’apprécier l’écriture impeccable, sans oublier la traduction, et la mélodie de la montagne, qui m’a rappelé bien souvent L’iris de Suse, le dernier livre de Giono que j’ai lu. Une comparaison tout à fait méritée pour ce beau roman !

Les huit montagnes de Paolo Cognetti, (Le otto montagne, 2016) éditions Stock, août 2017, traduit de l’italien par Anita Rochedy, 299 pages.

Toutes séduites : Dominique, Eve-Yeshé, Hélène et Krol

Le mois italien est chez Martine et sur FB.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états, sorti en poche

Wallace Stegner, En lieu sûr

enlieusur« Nous avons commis des tas d’erreurs,mais jamais nous n’avons fait de croc-en-jambe pour gagner une place, ni pris un raccourci illicite lorsqu’aucun commissaire n’était en vue. »
Cela fait un bon moment que j’envisage de lire Wallace Stegner, mais suis freinée par la crainte de tomber sur un pavé austère que je peinerais à finir. La couverture de ce poche de la collection Totem m’a pourtant décidée à me lancer, et j’ai vraiment bien fait. Vous savez quoi ? Ce roman n’est tout d’abord pas un pavé, et n’a absolument rien de rébarbatif. Au contraire, j’ai pris un grand plaisir à sa lecture.

« Est-ce là la base de l’amitié ? Est-ce aussi réactif que ce la ? Ne répondons-nous qu’aux êtres qui paraissent nous trouver intéressants ? »
De quoi s’agit-il ? De l’amitié qui lie deux couples d’enseignants depuis qu’ils se sont rencontrés, fraîchement nommés à l’Université de Madison, dans le Wisconsin. Ils viennent de milieux forts différents, ont des parcours universitaires dissemblables, et pourtant sympathisent immédiatement. Les Lang sont plus aisés que les Brown, sans que cela produise de gêne entre eux, et ils se retrouvent bien souvent pour des étés dans le Vermont, dans la villa d’été des Lang. La vie passe, les sépare, les fait se revoir de temps à autres. Lorsque le livre commence, ils sont retraités, et se retrouvent dans le Vermont à la demande de Charity Brown qui, bien que très malade, a prévu dans les moindres détails des festivités de retrouvailles.

« Je soupçonne que ce qui agace tant les hédonistes chez les bourreaux de travail est que ces derniers, sans drogues ni débauches, s’amusent beaucoup plus. »

« Si j’avais tenu un journal, je serais en mesure de vérifier ce qu’il y a de plausible, mais de pas nécessairement exact dans ce que me rapporte ma mémoire. Mais tenir un journal à l’époque aurait été comme prendre des notes en descendant les chutes du Niagara dans un tonneau. Si peu mouvementée qu’elle fût, notre vie nous emportait. »
J’aurais pu vous copier encore plus de citations, l’écriture m’a séduite et plus encore toutes les réflexions, jamais plombantes, ni sentencieuses, égrenées par Larry, le narrateur. Bien que les deux couples soient nés dans les années 30, j’ai retrouvé certaines situations, certaines observations qui m’ont rappelé mon vécu, que ce soit lors des retours en arrière sur leur jeunesse, ou au cours des épisodes les plus récents de leur relation. C’est un superbe roman, centré sur une amitié, qui ne manque pas de péripéties et d’émotion profonde, et qui s’intéresse aussi à la nature et à la culture, à la littérature et à l’écriture, à la paternité et aux rapports familiaux. Bref, je suis ravie de l’avoir découvert. Maintenant, ma question aux spécialistes de l’auteur est celle-ci : par quel roman me conseilleriez-vous de continuer ?

En lieu sûr de Wallace Stegner, (Crossing to safety, 1987) éditions Gallmeister (2017) traduction de Eric Chédaille, 415 pages.

Repéré grâce à Dominique, Hélène, Luocine, Keisha et Nadège.
Projet 50 états, 50 romans : le Wisconsin.
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Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2017

Alexis Ragougneau, Niels

Rentrée littéraire 2017 (13)
« Il retrouvait le quartier de son enfance, celui des abattoirs et des bouchers, ceinturé par un entrelacs de voies ferrées. Celui des courses-poursuites au fond des terrains vagues, des parties de cache-cache dans les ruelles populaires.[…] Le quartier idéal pour, une fois entré dans l’âge adulte, imprimer des journaux clandestins, cacher des armes ou des explosifs, aménager des planques où se terrer après avoir fait dérailler un train. »
Le choix d’un roman repose parfois sur peu de choses, dans ce cas, sur la foi de la couverture et du nom du personnage principal, d’un lieu, Copenhague, et d’une époque, la Deuxième Guerre Mondiale. Le début se révèle parfaitement comme attendu. Peu de temps avant la capitulation de l’Allemagne, sur le port de Copenhague, Niels Rasmussen s’apprête à commettre un attentat contre un cuirassé ennemi.
Mais après ce prélude, Niels quitte rapidement la capitale danoise et sa compagne enceinte pour venir en aide à Jean-François Canonnier, l’ami avec lequel il montait des pièces de théâtre avant-guerre, à Paris. Un retour en arrière qui permet de s’immerger dans le milieu du théâtre à Paris, et me rappelle Bérénice 34-44 d’Isabelle Stibbe, qui m’avait enchantée…
Le roman alterne alors les scènes avant et après la guerre, au fur et à mesure que Niels se renseigne sur ce qu’est devenu Jean-François, sur les raisons pour lesquelles il est accusé de connivence avec l’ennemi.

« C’était l’histoire d’un rêve brisé. D’une ambition folle fracassée sur les récifs de la réalité. C’était aussi l’occasion rêvée pour Rasmussen de mettre en pratique sa conception de la mise en scène. »
L’auteur connaît bien le milieu du théâtre, le roman est bien documenté sur la scène parisienne pendant la guerre, sur l’épuration, sur les personnalités du monde littéraire avant et après la libération. Tout cela est raconté avec fluidité, au cours des nombreux dialogues, et il existe même deux séquences du roman sous forme de scènes de théâtre, avec répliques et didascalies, dont l’une est peu intéressante, et l’autre bien davantage.
Malheureusement, le roman se perd un peu dans des scènes trop longues vers le milieu. Quant au personnage de Rasmussen, il a du mal à prendre chair, pourtant l’auteur le décrit physiquement, le fait avoir mal au cœur ou la gueule de bois, souffrir de claustrophobie, transpirer abondamment, rien n’y fait. Il décrit également ses pensées intimes, le fait dialoguer avec nombre de témoins des années de guerre de Jean-François Canonnier. Pourtant, malgré tous ces éléments qui devraient lui donner de la présence, je n’arrive pas à le cerner… c’est peut-être volontaire, mais comment dire ? Ça ne marche pas avec moi !
Si la fin captivante rattrape les circonvolutions du milieu du roman, si les questions posées sont intéressantes, si le thème d’une amitié soumise aux aléas de l’histoire ne peut laisser indifférent, je m’attendais toutefois à autre chose, et je ressors un peu déçue par ce roman. Je relirai l’auteur avec un de ses polars, qui me plaira sans doute davantage.

Niels, d’Alexis Ragougneau, éditions Viviane Hamy (2017), 360 pages.

Anne (Mon petit chapitre) a abandonné ce roman, pour Valérie, c’est la déception qui domine, mais c’est une belle découverte pour Eimelle, et c’est le Goncourt 2017 de Leiloona !

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Publié dans littérature îles britanniques, sorti en poche

Angela Huth, Souviens-toi de Hallows Farm

souvienstoidehallowsfarmCe livre m’attendait depuis un moment puisque je l’ai acheté dans une braderie pour le mois anglais l’an dernier, mais m’étant rendu compte qu’il valait mieux lire d’abord Les filles de Hallows Farm, il est resté en attente. J’ai beaucoup aimé le premier, ce que j’explique dans le billet de juin 2016, et étais donc contente de retrouver les trois volontaires agricoles, Prue, Ag et Stella quelques années plus tard.

« Je ne peux pas continuer à vivre en ville, il n’y a pas de ciel (….). J’ai soif de ciel. Chez nous, il est encombré de maisons et d’arbres, on dirait un puzzle. Cela ne me convient pas. J’ai besoin de grands ciels vides, des ciels qui descendent jusqu’aux haies… »
Dans cette suite, on retrouve surtout Prue, la plus superficielle des trois jeunes femmes qui avaient travaillé à Hallows Farm pendant la guerre. En rêvant toujours de se marier avec un bon parti, Prue, qui travaille comme coiffeuse dans le salon de sa mère à Manchester, est aussi nostalgique de sa période passée à la ferme et des travaux campagnards. Elle rencontre un homme plus âgé qu’elle, guère à son goût mais aisé, qui la demande rapidement en mariage, tout en semblant ne pas trop succomber à ses charmes pourtant nombreux !

 

« Prue entendit les voix assourdies des filles. Qu’y a-t-il dans les choses familières qui nous touche à ce point quand on les retrouve après un moment d’absence ? Elle poussa une porte et les aperçut. Stella et Agg étaient assises sur des lits bas, pieds nus, genoux serrés et jambes tournées vers l’extérieur, leur ancienne posture à la fin d’une journée de travail. »
Ce qui est sûr, c’est que s’il n’avait pas été question du mois anglais, j’aurais passé sous silence cette lecture en demi-teinte. Je ne sais pas si cette suite est une commande de l’éditeur, ou si l’auteure avait vraiment envie de l’écrire, elle n’est pas en tout cas aussi attachante que le premier ouvrage.
Des thèmes intéressants sont soulevés, notamment ce qui a trait à la vie conjugale, lorsqu’elle ne repose pas sur grand chose, le thème de la maternité est bien traité également, ou celui de l’amitié lorsque Prue retrouve ses anciennes compagnes. Sinon, j’ai trouvé le personnage de Barry, le mari de Prue, un peu caricatural, à l’instar des autres personnages masculins, et la jeune femme très naïve de ne pas voir certaines choses, et de croire qu’elle va finir par s’attacher à quelqu’un d’aussi différent d’elle. Plusieurs scènes étaient, de mon point de vue, proches du grotesque, alors que d’autres, bien plus finement racontées, rappelaient enfin, avec bonheur, les moments passés à Hallows Farm. Pour faire bref, c’est une suite dont j’aurais pu me passer assez facilement… J’ai remarqué que les traducteurs étaient différents pour les deux livres, je crois être sensible aux traductions et peux affirmer que celle des Filles de Hallows Farm m’a touchée bien davantage.

Souviens-toi de Hallows Farm, d’Angela Huth (Once a Land girl, 2010) éditions Quai Voltaire (2011) traduit par Lisa Rosenbaum, 344 pages, existe en poche


C’est aujourd’hui une lecture commune du mois anglais autour d’Angela Huth. Je participe aussi à l’Objectif PAL d’Antigone !

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