Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Jonathan Dee, Ceux d’ici

ceuxdici« On peut devenir des héros sans rien faire, il suffit que votre action revête un sens pour les autres. »
Ouvrir ce roman peut être une expérience déroutante. En effet, après une première partie d’une trentaine de pages numérotée 0 qui se déroule à Manhattan en septembre 2001, le titre « Ceux d’ici » apparaît, et, en abandonnant l’un des personnages, le roman en suit un autre jusque dans son bourg de Howland, et le roman commence vraiment. Ensuite, le fil du texte passe d’une personne à une autre, comme on s’intéresserait quelques minutes à une personne croisée par hasard pour ensuite se demander qui est cette autre personne qu’on aperçoit plus loin. Comme le bourg est petit, les mêmes finissent par revenir régulièrement sur le devant de la scène, notamment Mark, entrepreneur dans le bâtiment, originaire de la ville, et Philip Hadi, un New-Yorkais nouveau-venu, qui lui commande des travaux de sécurisation. Mark, sous son influence, se lance avec son frère dans des placements immobiliers. On suit aussi les familles et amis de l’un et de l’autre, ceux qui fréquentent le même café ou la bibliothèque, les écoliers ou les collégiens…

« Les gens de Manhattan semblaient surtout mus par la conviction erronée que leur vie était la seule réelle, importante, la seule influente, que les autres, les provinciaux, vivaient déconnectés de la réalité. Alors que c’était tout le contraire : sur terre, aucune espèce n’était plus déconnectée qu’un new-yorkais. »
Le roman porte un regard vif et un peu acide sur les conséquences à moyen terme du 11 septembre dans un petit bourg du Massachusetts où tout le monde ou presque se connaît. Et ce qui naît de cet événement n’est en rien caricatural, mais au contraire remarquablement analysé et disséqué. Le bourg de Howland est, à échelle réduite, l’exacte réplique de l’Amérique de Trump, qui est représenté ici par le riche Philip Hadi, qui, malgré son manque de sens des réalités, ou plutôt une certaine manière qu’il a de mélanger les genres, de confondre service public et mécénat, devient maire de la ville…

« C’était une petite ville, et malgré cette conviction yankee que chacun menait une existence indépendante, tout le monde s’occupait tout le temps des affaires des autres. »
Je pourrais reprendre ce que j’avais dit du roman de l’auteur, Les privilèges, lu en 2012, et qui était construit un peu de la même façon. L’histoire peut sembler ténue, c’est davantage l’analyse et le regard porté sur ses contemporains par Jonathan Dee qui sont intéressants, et si l’on peut craindre l’ennui, ça n’a pas été du tout le cas pour moi, j’avais au contraire à chaque fois grande envie de le reprendre. J’ai beaucoup apprécié les personnages de femmes, plus discrets, mais aussi porteurs de belles nuances.
L’auteur sera en septembre au festival America, et je suis sûre d’ores et déjà que j’assisterai à l’un des débats auxquels il participera.

Ceux d’ici de Jonathan Dee (The locals, 2017) éditions Plon (janvier 2018) traduit par Elisabeth Peelaert, 410 pages.

 

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Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2017, sortie en poche

Louis-Philippe Dalembert, Avant que les ombres s’effacent

avantquelesombres.jpg« La naissance quelque part, tel était son credo, relève du hasard ou de la volonté d’autres personnes que soi. Après, on assume, ou pas, l’endroit qui nous a vu naître. »
Ruben Schwarzberg a peu de souvenirs de Lodz et de la Pologne que sa famille ont quittées lorsqu’il avait quatre ans. Installés à Berlin dans une grande maison, toute la famille du jeune médecin envisage cependant après la nuit du 9 novembre 1938, de s’exiler une nouvelle fois. Chacun réfléchit à des solutions mais pour Ruben, une rencontre avec l’ambassadeur d’Haïti va lui apporter une réponse qui toutefois ne deviendra réalité qu’après un internement à Buchenwald, une traversée de l’Atlantique qui le ramène à son point de départ, et un séjour à Paris auprès d’une poétesse haïtienne…

« Ces deux derniers années, Haïti avait accueilli quelques dizaines de Juifs, venus de Pologne et d’Allemagne pour la plupart. Les informations récentes avaient amené le nouveau gouvernement à prendre des décisions radicales, en désaveu officiel de la politique de ce monsieur Adolf. Tous semaines plus tôt, il avait publié un décret-loi permettant à tout Juif qui le souhaitait de bénéficier de la naturalisation « in absentia ».
Même si j’ai depuis toujours du mal avec la littérature caraïbe, je m’attendais à accrocher cette fois-ci, au vu du sujet, et j’avais quelques attentes. J’imaginais un roman flamboyant, fascinant, et j’ai été quelque peu déçue. Je m’explique. L’histoire m’a intéressée, certes, et principalement, l’audace et la générosité du gouvernement haïtien à proposer l’asile sans condition à tous les juifs qui en feraient la demande, m’a réjouie. Mais hormis Ruben Schwarzberg, je n’ai pas trouvé beaucoup de relief aux autres personnages, que ce soient les membres de sa famille, ses amis ou ce qui est encore plus dommage, les haïtiens qui lui sont venus en aide. J’aurais aimé en savoir plus à leur sujet, les voir plus incarnés, les suivre sur une période de temps plus longue.
Plutôt emballée par le début, j’ai beaucoup aimé l’enfance à Lodz et la jeunesse berlinoise du futur Dr Schwarzberg, l’inquiétude grandissante qui saisit la famille dès l’année 1938, les échappatoires trouvées en toute hâte par chacun des membres de la famille, des parents et des grands-parents à Salomé, la sœur de Ruben, de la tante Ruth à l’oncle Jürgen, pour fuir l’Allemagne nazie. Tout ne se déroule bien sûr pas comme sûr des roulettes, mais le ton demeure résolument optimiste, même face au pire.


« Tout bien considéré, avait-il si envie que ça de s’installer dans ce pays de cow-boys capable de fermer ses frontières à un petit millier de personnes en danger de mort ? »
La construction et le style séduisants m’ont plu, mais j’ai trouvé que la partie haïtienne manquait de relief par rapport au reste, mis à part une séance de vaudou qui ressemblait plus à un passage obligé qu’à autre chose. Les années se sont mises à défiler sans qu’aucun élément dramatique ne vienne renouveler l’intérêt, et c’est dommage… non que j’eusse souhaité qu’il arrive des malheurs à Ruben une fois qu’il aurait trouvé un pays d’accueil, mais au moins un peu de tension, quelques points d’incertitude m’auraient permis de ne pas parcourir la fin du roman avec un désintérêt grandissant. Je ne dis pas que ce soit un roman fade ou pâlichon, pas du tout, je lui reconnais beaucoup de qualités, notamment un joli sens de la dérision et une absence de pathos qui mettent bien en valeur l’amour de l’auteur pour son pays, mais mon manque d’engouement prouve une fois de plus que l’unanimité n’existe pas.

Avant que les ombres s’effacent de Louis-Philippe Dalembert, éditions Sabine Wespieser (mars 2017), 296 pages, prix Orange du livre 2017, sorti également en collection Points poche.

Aifelle et Ariane ont beaucoup aimé, Eva a quelques bémols, Hélène s’est ennuyée.

Objectif PAL de juillet.
obj_PAL2018

L’auteur sera au Festival America à Vincennes en septembre.

Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états, rentrée automne 2017

Richard Russo, A malin, malin et demi

amalinmalinetdemi« Je ne sais pas, dit Carl, songeur. À quoi servent les hommes, de nos jours ? »
Comme c’était précisément la question que Sully avait soigneusement évité de se poser toute sa vie, il jugea le moment bien choisi pour changer de sujet. »
Je me suis souvenue au bout de quelques chapitres de ce roman que j’avais noté tout d’abord de lire Un homme presque parfait, puisqu’il constitue un premier volet avec les mêmes personnages une ou deux décennies plus tôt. Malgré cette omission, j’ai énormément apprécié, cette fois encore, les personnages créés par Richard Russo, et ai lu le roman avec autant d’enthousiasme que lorsque javais découvert l’auteur dans Quatre saisons à Mohawk ou Le déclin de l’empire Whiting. Comme ses autres romans, si on excepte Le pont des soupirs qui se déroule à Venise, Richard Russo met en scène une petite ville de la côte Est des États-Unis, et ses habitants. Ici, il s’agit de Bath, une cité du New Jersey, toujours dans l’ombre de sa voisine et concurrente mieux lotie, Schuyler Springs. En effet, les mauvais coups du sort s’acharnent sur Bath, le cimetière y est victime d’écoulements inopportuns, une puanteur d’origine inconnue se répand sur la ville, un immeuble s’effondre…

« Raymer avait toujours été torturé par le doute ; à force de laisser les opinions que les autres avaient de lui prendre le dessus sur la sienne, il n’était jamais sûr d’en avoir une. Enfant, il avait été particulièrement sensible aux insultes, qui non seulement le blessaient profondément, mais le rendaient idiot. Vous le traitiez d’imbécile, il le devenait aussitôt. Vous le traitiez de peureux, il devenait froussard. Plus déprimant encore : l’âge adulte ne l’avait guère changé. »
Les habitants ne sont guère mieux lotis, et que ce soit le chef de la police Douglas Raymer, Sully et Rub, deux piliers de comptoir aux vies compliquées, Carl et ses projets aussi ambitieux que précaires, Charice l’adjointe de Douglas, ou son frère Jerome, tous vont de malheurs en déconvenues, de contrariétés en catastrophes. Et il faut bien avouer que certaines de ces mésaventures sont plus hilarantes que désolantes !
L’humour de Richard Russo se conjugue toujours d’une grande tendresse pour ses personnages, qu’il rend particulièrement vivants et sympathiques, malgré ou à cause de leurs déboires. Il traite avec empathie des relations familiales et amicales, explore les comportements violents ou délictueux, ausculte les effets de la pauvreté, n’oublie pas nos amis les animaux…
Les six cents et quelques pages de ce roman m’ont accompagnée lors d’une semaine de vacances, et ce fut un très grand plaisir de lecture !

À malin, malin et demi de Richard Russo (Everybody’s fool, 2016) éditions de la Table Ronde (août 2017) traduit par Jean Esch, 613 pages.

Voici l’avis de Jérôme, d’autres parmi vous l’ont-ils lu ?

Ce sera l’étape du New Jersey pour mon projet 50 états, 50 romans.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, non fiction, projet 50 états

Dan O’Brien, Wild idea

wildidea« J’ai su qu’il y aurait dans mon avenir au moins une tentative de rétablir l’équilibre des grandes plaines. Et que les bisons en feraient partie. »
Dan O’Brien est écrivain et professeur, il a travaillé comme saisonnier dans le domaine de la biologie, à la réintroduction d’oiseaux dans les Grandes Plaines du Dakota du Sud. Lorsque plus tard, il s’installe dans un ranch, il imagine réintroduire des bisons sur ses terres, une espèce massacrée par l’homme blanc dans la seconde moitié du XIXème siècle, par goût du sport ou pour décimer les Indiens, jusqu’à ne plus laisser qu’un millier d’individus. Il commence d’abord par essayer de restaurer la flore, non sans mal.

« Déjà à cette époque, je savais que les bisons allaient devoir payer pour leur propre retour. Ce qu’on n’imaginait pas, c’est quel serait le prix. »

Vivre sur un ranch en élevant de plus en plus de bisons implique de commercialiser la viande de bison, d’autant plus que la compagne de Dan O’Brien, Jill, est restauratrice, et toujours prête à imaginer de nouvelles recettes. Au fur et à mesure de l’avancée du projet, le couple se rend compte qu’il faut pour cela respecter les bisons, les « moissonner » sur leur habitat selon des méthodes dénuées de cruauté et non les emmener à l’abattoir comme de simples bœufs d’élevage. Ils imaginent alors une unité mobile destinée à équarrir et réfrigérer sur place. Ils n’oublient pas non plus les rites indiens préalables à l’abattage. Mais tout n’est pas forcément facile dans cette entreprise…

« Rocke a chanté jusqu’à ce que les bisons entourent notre petit groupe. Shane a allumé le fagot d’herbe à bison et Rocke a envoyé la fumée sur nous tous. Il a béni le fusil avec la fumée et le troupeau s’est encore approché. »

Tout m’a plu dans cette aventure écologique, économique et humaine. L’idée de départ tout d’abord, l’expansion du projet malgré les réticences de Dan O’Brien, l’implication familiale, celle des amis et employés. Certains, comme Erney, qui devient au fil des années un membre de la famille, ou comme Jilian, la fille de la compagne de Dan, sont particulièrement touchants. On partage les moments d’enthousiasme et ceux de doute, on imagine les bisons, si majestueux, tellement adaptés au paysage dont ils avaient pourtant disparu, les plaines sans fin où ils disparaissent au début de l’hiver pour réapparaître au printemps. C’est magique et j’ai dévoré ce livre sans voir le temps passer !

Wild idea, de Dan O’Brien, Au Diable Vauvert (2015) traduction de Walter Gripp 395 pages


Repéré chez Brize et Keisha, merci pour cette bonne idée !

Projet 50 états, 50 romans : le Dakota du Sud
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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, projet 50 états, rentrée automne 2016

Virginia Reeves, Un travail comme un autre

untravailcommeunautre« On perd déjà tant de courant en l’acheminant : ce qu’on prendra n’est rien en comparaison. C’est une goutte d’eau dans un lac, ça ne manquera à personne. »
La force du roman de Virginia Reeves tient tout d’abord à la singularité du sujet : Roscoe T. Martin, un homme passionné par la force nouvelle de l’électricité, vient s’installer dans les années 20 dans une région rurale de l’Alabama où les fermes sont encore éclairées au pétrole, et où tout le travail se fait à la main. Pour réduire le travail de son ouvrier agricole et de son épouse, il imagine détourner quelques kilowatts des lignes d’Alabama Power, opération aussi risquée qu’illégale. Ses connaissances en électricité lui permettent de réussir, mais un ouvrier de la compagnie meurt quelques temps plus tard au pied de son transformateur.

Il avait ses propres souvenirs, sa compréhension des événements, puis il y avait le récit hostile et biaisé du procureur, et ensuite la version des journaux, limitée aux minutes les plus sensationnelles.
La suite du roman alterne entre la prison où Roscoe purge une longue peine et le retour sur les événements qui l’y ont mené, sur le procès, sur sa vie de couple compliquée, sur sa relation avec Wilson, l’ouvrier agricole de couleur. Les tensions raciales ne sont pas absentes du roman, mais sont traitées d’un point de vue pas exactement habituel.

Si les trois hommes assis derrière la grande table de chêne m’accordent une remise de peine, j’irai voir l’océan. J’en suis sûr. Je me trouverai un phare comme celui-là et j’en deviendrai le gardien, alors j’allumerai ma lanterne dans l’obscurité pour tenir les navires loin du péril.
Je ne m’attendais pas en ouvrant le roman à voir une grand partie des pages se passer entre les murs d’une prison, mais cet aspect ne m’a pas rebutée. La langue utilisée par l’auteure, et très bien rendue par la traduction, est sobre et précise, avec de belles échappées lyriques, et s’accorde bien avec l’époque qu’elle décrit. Les trois parties, la troisième venant renouer les deux premières qui alternaient, abordent avec précision et empathie à la fois, des aspects de l’affaire qui a bouleversé la vie de Roscoe.
Encore un roman découvert grâce au festival America qui était décidément très riche cette année.

 

Virginia Reeves, Un travail comme un autre (Work like any other) éditions Stock (2016) traduit par Carine Chichereau, 326 pages

Lu aussi par Ariane, Cathulu, Sandrine.
50 états, 50 romans, en Alabama
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Publié dans littérature Amérique du Nord

Meg Wolitzer, La doublure

doublureMa matière principale restait l’anglais, avec un intérêt tout à fait secondaire pour le socialisme.
Joan se trouve avec son mari dans un avion pour Helsinki où il va recevoir un fameux prix littéraire, concurrent du Nobel. Le moment lui semble adéquat pour le quitter après quarante ans de vie commune.
Elle se souvient de la jeune fille qu’elle était, tombée sous le charme de son prof de littérature. C’était en 1953 et, si ses camarades étaient plutôt à la recherche d’un mari, contrairement à elles, Joan se sentait une vocation d’écrivain. Mais c’est son mari John qui deviendra auteur à succès, pendant qu’elle travaillera chez un éditeur ou élèvera leurs enfants. Elle ne semble pas en concevoir de rancœur toutefois, tout au plus une certaine fatigue…

En effet, les femmes, en 1956, étaient toujours confrontées à des limites, à des négociations : où avaient-elles le droit de sortir marcher la nuit ? Jusqu’où pouvaient-elles laisser s’aventurer un homme, en tête-à-tête ?
Je ne sais pas pourquoi on n’a pas vu davantage ce roman sur les blogs.
Parce qu’avec une telle plume acérée, un poil de cynisme, et une excellente traduction, j’ai passé mon temps à noter des citations. Comment ne pas tomber sous le charme d’un roman où la narratrice déclare tout simplement… « Des filles en groupe, c’était aussi rassurant qu’un hachis parmentier », ou ose une telle phrase en racontant sa première relation amoureuse : « C’était mon premier pénis, et il me parut en un sens si pétri d’optimisme, bien plus que son possesseur. » Moi, j’ai craqué pour cet humour à froid, ces images qui prêtent à sourire, sans oublier les descriptions piquantes !

Moi, je ne tenais pas le monde dans ma main. Personne ne me l’avait proposé. Je ne voulais pas devenir « femme écrivain », peintre du monde dans des couleurs d’aquarelle, ou, à l’inverse, une dingue, une casse-couilles, une raseuse épuisante.
Joan dans ses jeunes années se pose déjà des questions sur les femmes qui écrivent, et souscrit à la vision d’une auteure qu’elle a rencontrée. Mais les revendications féminines sont niées dans les années 50, et Joan se retrouve dans une situation qui n’est pas celle qu’elle avait rêvée. Le thème des femmes et de la création court à travers le roman, sans que jamais on n’ait l’impression que l’auteure assène des théories. Elle constate, tout simplement, avec un brin de cynisme qui arrache plus d’un sourire.

Ces hommes, qui possèdent déjà tant, ont besoin d’autant pour se donner des forces. Ils n’ont que des appétits, ils ne sont que bouches béantes, estomacs grondants.
Joan est une femme admirable en apparence, qui comprend et accompagne son mari partout, mais qui craque au bout du compte, à force d’avoir joué les doublures depuis des années. Outre son écriture, la construction du roman est astucieuse, ne provoque jamais un brin d’ennui tant les comparaisons entre les personnages jeunes et les mêmes à la maturité est édifiante ! Une jolie réussite que ce roman (qui conviendra sans nul doute à ceux qui ont aimé De la beauté de Zadie Smith) et je suis ravie d’avoir commencé à lire Meg Wolitzer, car je pressens que ses autres romans pourraient me plaire tout autant !

Meg Wolitzer, La doublure (The wife, 2003) éditions rue Fromentin (2016) traduit par Johan-Frederik Hel Guedj 250 pages

Repéré grâce à Cathulu, Cuné et Nadège.

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Publié dans littérature Amérique du Nord

Megan Abbott, Avant que tout se brise

avantquetoutsebrise« Le vacarme, le bourdonnement, le silence pesant, l’odeur des justaucorps mouillés et de la fosse de réception, la crème hydratante goudronneuse, tout cela était intrinsèquement lié à Devon. »
Je voulais lire ce roman depuis le Festival America où Sandrine avait mené un entretien avec Megan Abbot. C’est le premier roman de l’auteur que je lis, mais il ne semble pas représentatif de son genre habituel, qui est le roman noir situé dans les années 50 ou 60. Avant que tout se brise, roman sur une famille fortement soudée autour de la fille aînée, gymnaste très prometteuse, a pour titre américain You will know me. On pourrait parler longtemps des traductions des titres ! Toutefois, le titre français, tiré d’une phrase du roman, ne va pas si mal au texte qui parle de « l’avant », avant l’événement perturbateur.

Un roman psychologique
Malgré des couches de temps imbriquées, le récit se déroule de manière claire et suit un fil directeur évident autour de la psychologie approfondie, disséquée, des personnages. Cet examen minutieux des faits et gestes évoque les romans de Joyce Carol Oates. L’auteure a adopté, et c’est une très bonne idée, le point de vue de la mère, écartelée entre son amour pour sa fille, son envie de la voir réussir, sa loyauté envers son mari, son sens moral, ses envies personnelles. Jusqu’où peut aller le profond désir de voir son enfant réussir ses rêves ?

« Tout, dans la vie de Devon, finirait par prendre un aspect mythique au sein de la famille. »
On assiste aux ravages qu’un accident, survenu dans l’entourage proche, peut créer dans une famille. Ce roman est tendu, précis et affuté comme les gymnastes dont il évoque la jeune carrière. Il est aussi très prenant, car l’auteure lâche des informations comme autant de petites bombes, et excelle à les replacer dans le contexte passé. La réussite de Devon, c’est d’abord la rencontre de ses parents, la naissance d’une famille, des aléas et des accidents, la rencontre d’un entraîneur, et ainsi de suite…


Quoi d’autre ?
Le sport de haut niveau, thème porteur de tensions et de défis, est souvent traité dans les romans. Je pense à La petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon, Le cœur du pélican de Cécile Coulon, Courir de Jean Echenoz ou Némésis de Philip Roth, mais vous en connaissez sans doute d’autres ? J’ai adoré Courir et Némésis

Avant que tout se brise (You will know me, 2016) aux éditions du Masque (2016) traduit de l’anglais par Jean Esch, 334 pages
L’avis de Sandrine.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée automne 2016

Molly Prentiss, New York, esquisses nocturnes

newyorkesquissesIci, la crasse était glamour, Engales l’avait compris. La destruction et la décomposition allaient de pair avec l’essor et le succès, la façon qu’avaient les artistes de converger vers les lieux les plus pouilleux et les uns vers les autres – de telle sorte qu’ils se sentaient tous riches. Alors qu’en réalité, la plupart étaient encore inconnus et très pauvres.
New York au début des années 80 est une pépinière d’artistes, l’art urbain s’y développe, les expérimentations en tous genres aussi, des artistes se regroupent dans des squats pour pratiquer leur art. C’est le moment où le jeune artiste Raul Engales, fuyant son Argentine natale, arrive parmi eux, avec un style de peinture bien personnel qui tarde à trouver une reconnaissance. Les critiques font un peu la pluie et le beau temps de ces jeunes artistes. L’un d’entre eux, James Bennett, a la particularité d’être atteint de synesthésie, pour lui chaque personne, chaque mot, chaque odeur a une couleur, et les sensations qu’il a à la vue d’un tableau sortent du commun, et lui inspirent des critiques flamboyantes et très personnelles. Le troisième personnage est Lucy, une toute jeune fille, assez naïve, qui a quitté l’Idaho pour la grande ville qui la fait rêver, et qui peine à survivre de petits boulots. Des rencontres vont bien évidemment avoir lieu entre les trois, mais l’auteure élargit le champ autour de ce triangle amoureux, fourmille de portraits d’aspirants artistes, de collectionneurs, de galeristes…
L’auteure réussit à rendre romanesque le milieu artistique new-yorkais du début des années 80, et quel plaisir de croiser des noms connus comme Jean-Michel Basquiat ou Keith Haring, ou d’autres un peu moins (notés aussitôt dans mes tablettes !). S’il est des romans où on a du mal à entrer, dans le cas de celui de Molly Prentiss, je me suis sentie bien entre les pages dès le début. Il n’y a rien qui sente le préfabriqué ou l’artificiel dans la construction, on s’attache vite aux personnages et surtout on a des attentes par rapport à eux, leur avenir, leurs perspectives. Attentes qui ne sont pas déçues, même si l’auteure prend des chemins qui ne sont pas ceux que l’on imagine. Pour un premier roman, c’est une belle réussite, et même si ce n’était pas le premier, il m’aurait plu tout autant !

Extrait : Au cours des quatre minutes et trente-trois secondes de silence de John Cage, présentées par un professeur enthousiaste à la tignasse einsteinienne, James vit exactement la même lumière mouchetée que lorsqu’il écoutait de la musique classique et il sentit dans sa bouche, assez distinctement, le goût du poivre noir, qui lui causa même des éternuements.

Rentrée littéraire 2016
L’auteure : Molly Prentiss a grandi à Santa Cruz, en Californie et s’est installée à Brooklyn. Diplômée d’une maîtrise de
creative writing, elle a publié de nombreuses nouvelles avant d’écrire un premier roman, paru en avril 2016 aux États-Unis et encensé par la critique.
416 pages.
Éditeur : Calmann-Lévy (août 2016)
Traduction : Nathalie Bru
Titre original : Tuesday nights in 1980

C’est un coup de cœur pour Antigone, Cathulu, Eva. Sylire a passé un très bon moment. Ariane a aimé l’écriture, mais n’a pas été sensible à l’aspect artistique. Goran n’a pas aimé !

Le thème « Art et roman » m’intéresse toujours autant et vous pourrez trouver d’autres idées dans la liste du même nom ! (et même en proposer d’autres pour la compléter, si vous voulez)

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Publié dans littérature Amérique du Nord, sortie en poche

James McBride, Miracle à Santa Anna

miracleasantaanna

Le roman commence dans les années 80 à New York, avec une petite incursion à Rome, dans l’extrait ci-dessous, début où des évènements s’enchaînent sans qu’on comprenne trop où cela va mener, puis le roman dépose le lecteur en Italie, au cœur d’un bataillon de soldats noirs, en 1944. Ceux à qui les positions les plus intenables, les actions les plus suicidaires sont demandées. L’un d’entre eux, nommé Train, va se trouver séparé de ses camarades, et au cœur d’une bataille, être amené à sauver un petit garçon italien dans une grange effondrée. Train et cinq autres soldats américains qui l’ont rejoint se trouvent coupés du reste de l’armée par les lignes allemandes et trouvent refuge dans un hameau proche de Santa Anna. Santa Anna est un village martyre, où la population a été massacrée en représailles, comme à Oradour-sur-Glanne. Ce fond historique est tout à fait réel, malheureusement, et seuls les personnages principaux sont inventés.
La construction du roman est originale, et l’intrigue bien menée, ce qui fait que ce roman de guerre, d’amitié et d’entraide, se lit comme un polar. D’une personne, voire d’un objet, l’histoire, tel un récit raconté au coin du feu, remonte à une autre personne, à une action qui aura son importance. C’est vraiment bien fait, et c’est le premier
atout du roman. Le deuxième est l’humanité qui fait ici bon ménage avec l’imagination, la chaleur qui émane de Train, un bon géant placide prêt à adopter un petit garçon esseulé, mais aussi d’autres personnages, ses coéquipiers aux profils atypiques, les italiens rescapés, les militaires restés en arrière, qui forment une galerie originale et donnent à ce roman de guerre une couleur inattendue dans ce genre de récit, d’où l’humour n’est pas absent.
Je voulais découvrir cet auteur avec son dernier roman, L’oiseau du bon dieu, dont on a pas mal parlé ces derniers mois, mais finalement, l’occasion de lire celui-ci m’a été accordée d’abord. Il m’a accompagné dans un aller et retour à Paris pour le festival America (what else ?) et je ne m’y suis pas ennuyée un seul instant !

Extraits : Cette même page de canard s’était retrouvée à planer jusqu’à terre depuis la fenêtre du neuvième étage de l’immeuble Aldo Manuzio à Rome, jetée par le concierge Franco Curzi, qui en avait sa claque et voulait rentrer chez lui de bonne heure parce que c’était bientôt Noël. Après quantité de virevoltes dans les airs, la page en question avait terminé sa course à la terrasse du café Terra, sur une table située en dessous de la fenêtre, comme si Dieu l’avait placée là exprès, et c’était bien, en vérité, un fait exprès de sa part.
Car elle avait atterri juste au moment où un italien, de haute taille, élégant et à la barbe bien taillée, était en train de prendre son café du matin à la table voisine. En voyant le gros titre, il s’empara du journal et lut l’article sans lâcher la tasse qu’il avait à la main.


Le petit garçon ne put résister. Du chocolat. Un visage géant en chocolat. Il tendit la main pour toucher son visage, puis lécha. Le goût était infect. Alors l’inconscience l’emporta, une inconscience plus douce que tout ce qu’il pouvait imaginer.

 

L’auteur : James McBride est écrivain et journaliste. Il est né en 1957 à New York d’un père afro-américain et d’une mère juive d’origine polonaise. Après ses études de musique dans l’Ohio et de journalisme à Columbia, il a travaillé pour différents journaux comme The Boston Globe, People, The Washington Post. Il est aussi saxophoniste et compositeur professionnel. Il vit aujourd’hui en Pennsylvanie. Son dernier roman est L’oiseau du Bon Dieu.
336 pages.
Éditeur :
Gallmeister (2015) Paru en poche
Traduction :
Viviane Mykhalkov
Titre original : Miracle at Santa Anna (2003)
Un film a été réalisé par Spike Lee d’après ce roman en 2012.

Billet pour le mois américain dont voici la page.
moisamericain2

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, projet 50 états

Alysia Abbott, Fairyland

fairylandQuand je repense à papa aujourd’hui, c’est avant tout son innocence qui me revient à l’esprit. Sa gentillesse. La douceur de ses manières. Ce n’était pas un dur…
Entre enquête et souvenirs, Fairyland est un document émouvant qu’Alysia Abbott écrit sur son père. À l’âge de deux ans, Alysia perd sa mère dans un accident de voiture, et son père, Steve Abbott, veut en assumer seul la garde. Il rejoint rapidement San Francisco et la communauté homosexuelle où il se sent mieux accepté.
En août 1974, un an après la mort de ma mère, mon père et moi franchissions en voiture le Golden Gate Bridge et pénétrions dans la ville qui allait devenir la nôtre. Les mains de mon père étaient agrippées au volant de notre Coccinelle Volkswagen, une cigarette aux lèvres. Sur la banquette arrière, il avait empilé des cartons et des valises, notre tapis oriental, ma petite chaise bleue préférée, et le moins grand de nos aquariums. […] Installée à l’avant, j’ai admiré l’immensité de l’océan qui s’étalait en contrebas. C’était la première fois que je voyais l’océan.
Alysia grandit au milieu des amis de son père, et elle décrit autant ses relations avec son père que les années 70 et 80 à San Francisco. Celui-ci écrit, de la poésie, des articles de journaux, des manifestes activistes concernant les droits des homosexuels. Mais survient le sida qui fait des ravages parmi son entourage, Steve tombe malade à son tour lorsque sa fille est ado.
Le point fort du livre est de donner la parole à Steve Abbott grâce à des passages de son journal que sa fille a retrouvé. Les souvenirs d’Alysia sont parfois en concordance, et parfois en opposition avec les paroles intimes de Steve.
L’auteure relate les faits, ne cherche pas à obtenir l’émotion par des effets d’écriture, et pourtant réussit à toucher le lecteur. Si je n’ai pas eu le coup de cœur que j’imaginais (voilà ce que c’est d’être trop imaginative !), j’ai toutefois aimé cette immersion dans un milieu et une époque que je connaissais peu, sauf par le film Harvey Milk, sur le conseiller municipal et activiste homosexuel de San Francisco. On remarque le travail d’Alysia pour faire remonter ses souvenirs, et rendre au mieux ses sentiments de petite fille, d’adolescente, puis de jeune femme. On partage les inquiétudes de son père concernant l’éducation d’un jeune enfant, ses choix qui ne sont pas toujours faciles, son angoisse par rapport à l’avenir. Ce très beau document mérite d’être connu.

Citation : Il n’était pas facile d’être un père célibataire homosexuel dans les années 1970 […], parce qu’il ne s’était pas senti libre d’être véritablement lui-même durant son enfance et son adolescence à Lincoln, dans notre Fairyland, notre féerie, il m’a élevée au moyen de frontières mouvantes


L’auteure :
Alysia Abbott est la fille unique du poète Steve Abbott. Journaliste et critique, elle vit actuellement à Cambridge, dans le Massachusetts, avec son mari et leurs deux enfants. Son livre sera adapté au cinéma par Sofia Coppola. Alysia Abbott sera présente au Festival America 2016.Logo-America
425 pages.
Éditeur : 10/18 (2016)
Paru aux Etats-Unis en 2013
Traduction : Nicolas Richard

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Repéré chez Céline, Clara et Jostein.

Projet 50 romans, 50 états : la Californie.
Et j’oubliais, c’est le mois américain !


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