littérature Europe du Sud·rentrée automne 2015

Marian Izaguirre, La vie quand elle était à nous

LA_VIE_QUAND_ELLE_ETAIT_A_NOUS_1-1.pdf« Notre vie, quand elle était à nous, elle me manque ! »
Une femme entre deux âges découvre, au cours d’une promenade dans les rues de Madrid, au fond d’une petite ruelle, une librairie de livres d’occasion. L’histoire se passe en 1951. La femme revient à la librairie, y fait quelques achats, fait la connaissance de la jeune femme du libraire. Une amitié naît autour d’un livre qu’elles découvrent ensemble.

« Aujourd’hui, nous étions deux femmes, une jeune et une vieille, unies par un livre. »
Il ne faut pas trop en savoir sur l’histoire avant de commencer le livre, les choses se dévoilent à leur rythme au fil des pages, avec plusieurs lieux, plusieurs époques, pas mal de choses qui demeurent longtemps non dites entre elles. Il faut savoir que la dame n’est pas espagnole, qu’elle ne subit donc pas de la même façon le régime franquiste que le couple de libraires qui étaient dans l’opposition, en ont souffert, et en souffrent encore, en la personne d’un sale type qui tourne autour de la jeune libraire. Cependant, malgré leurs parcours différents, une certaine manière de se reconnaître, de se comprendre, même en l’absence, du moins au début, de discussion de fond, naît entre les personnages.

« La réalité est fragile, très fragile, quand on lui tourne le dos. »
C’est une belle lecture que celle de ce roman, qu’on a assez peu vu sur les blogs et c’est bien dommage, il a beaucoup d’atouts pour séduire les amoureux des livres, qui ont leur importance, ne servent pas seulement de cadre à l’intrigue. Il y a même un livre dans le livre, un récit de souvenirs qui déroule au fur et à mesure des rencontres entre les deux femmes, dans la campagne française, puis un pensionnat anglais, et le Paris des années folles, une histoire de famille compliquée… Romanesque, mais avec un ancrage historique intéressant, ce roman possède beaucoup de charme et mérite qu’on le découvre !

La vie quand elle était à nous de Marian Izaguirre (La vida cuando era nuestra, 2013) traduit par Séverine Rosset, éditions Albin Michel (2015), 398 pages, sorti en poche (Pocket)

Sandrine a apprécié aussi.

Lecture du mois de juillet pour l’Objectif PAL !
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littérature îles britanniques·policier·projet 50 états·rentrée hiver 2017

Ray Celestin, Mascarade

mascaradeIl se passait vraiment un truc inédit à Chicago et Louis fit un grand sourire en songeant à la singulière beauté de cet événement.
C’est tout d’abord un plaisir de retrouver les personnages de Carnaval. La fin du roman précédent était assez ouverte, et je savais que la jeune détective Ida Davies partait pour Chicago. Ce sont donc les deux détectives, Ida et Michael, ainsi que notre jazzman favori, Louis Armstrong himself, qui vivent, une décennie plus tard, en 1928, à Chicago.

Il y eut une espèce d’explosion, puis un torrent de whisky jaillit par les fenêtres et se déversa comme une cascade devant le bâtiment. Des milliers de litres giclèrent des orifices de la maison et de mirent à dégouliner pour former un lac qui ne tarda pas à engorger le caniveau et les bouches d’égout.
C’est la pleine époque de la prohibition. Al Capone règne sur le trafic d’alcool et gare à qui ose s’immiscer dans ses affaires ou lui faire de la concurrence !
Le début de la modernité, des premières automobiles, la grande époque des clubs de jazz va aussi avec une grande pauvreté, des discriminations moins marquées que dans le sud, mais réelles, des emplois physiques éreintants, notamment aux abattoirs, et un omniprésence du crime organisé.


Il observa la rue qui menait à l’Hôtel Métropole. C’était un bâtiment de sept étages, avec des fenêtres en saillie qui émaillaient la façade jusqu’en haut, ce qui donnait l’impression de tourelles à moitié incrustées dans la brique, comme si l’immeuble était en train de se transformer en château.
Une femme de haute bourgeoisie vient demander à Ida et Michael d’enquêter sur la disparition de sa fille et de son fiancé. En même temps, un homme est trouvé mort et mutilé dans une ruelle.
D’autres personnages vont mener des enquêtes à leur manière, un photographe qui se rêvait policier, et un type hanté par son passé qui revient pourtant à Chicago où tout lui rappelle ses malheurs. Les différentes affaires vont, on le pressent tout de suite, se croiser, mais Ray Celestin n’est pas un auteur qui traite à la va-vite la psychologie pour se précipiter dans les scènes d’action. Elles existent, certes, mais il prend le temps d’installer les personnages, de créer une atmosphère, de décrire les lieux, et cette fois encore, comme à La Nouvelle-Orléans en 1918, l’effet est magistral, on s’y croirait vraiment. Pour moi, ce roman est aussi réussi que Un pays à l’aube de Dennis Lehane, et ce n’est pas un mince compliment !
L’auteur s’est donné un projet des plus ambitieux, qu’il explique à la fin de Mascarade : écrire un cycle de quatre romans, sur l’histoire du jazz et la mafia, en changeant à chaque fois de décennie, de ville, de saison, de condition météorologique, et même en y associant un thème musical ! Le suivant sera en automne… à New York, bien entendu, et je me réjouis déjà de le lire.
Pour amateur de polars, certes, mais qui sont particulièrement sensibles aux aspects historiques, sociaux et géographiques.

 

L’atmosphère s’était alourdie, entre les hurlements perçants des animaux, l’odeur écœurante du sang et du fumier et les odeurs encore plus violentes de désinfectant et de combustion d’essence. Et au milieu de cette puanteur infernale, des excréments et de ce carnage industriel, Jacob remarqua quelque chose d’étrange : des touristes. Il y avait des groupes que des guides encadraient comme s’ils visitaient un studio hollywoodien.
Les lieux du roman : les grands hôtels de Chicago, là où Al Capone se retranchait pour plus de sécurité, les clubs de jazz, les ruelles sordides, les quartiers pauvres. Tout comme dans Carnaval où l’on découvrait les multiples aspects de la Nouvelle-Orléans en 1918, on visite cette fois le Chicago des années 20… Je vous propose quelques images aussi, pour vous mettre dans l’ambiance si bien restituée par l’auteur.


Ray Celestin, Mascarade (Le Cherche-midi, février 2017) Traduit de l’anglais par Jean Szlamowicz, Dead man’s blues (2016) 576 pages

Projet 50 états, 50 romans : l’Illinois

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deuxième chance·littérature France·rentrée automne 2016

Eric Vuillard, 14 juillet

14juilletJe ne prétends pas vous raconter le contenu de ce roman, il est probable que quelques profs d’histoire aient déjà, en leur temps, défloré un peu (on ne disait pas encore « spoilé ») ce qui se passa à cette date. Voilà donc, une journée, pas des moindres, devenue un mythe national, décrite du point de vue du petit peuple de Paris par Eric Vuillard. Il a laissé parler les documents d’archives, les rapports de police, les récits de première main que certains émeutiers ont fait après coup. Et il a tiré de ces documents un récit très vivant, une accumulation tout sauf accablante de détails qui placent le lecteur au cœur de l’action, de Versailles aux Invalides, des bas-fonds de Paris aux fossés de la Bastille.
Ce qui m’a plu dans ce roman : le parti-pris de donner la parole au peuple, pas seulement parisien comme je l’ai dit plus haut, mais venant pour certains des alentours, ou de régions plus éloignées comme le Limousin ou la Bretagne.
J’ai surtout aimé le style, les énumérations de noms propres, métiers, âges et même habillements, le tout donnant vie aux insurgés, j’ai aimé les mots inusités qui se comprennent dans le contexte, l’absence de clichés ou de formules passe-partout. Seuls les changement de temps, passant du présent au passé dans un même paragraphe, me restent assez incompréhensibles, je n’ai pas compris leur logique, ni même s’il y en avait une.

De petits groupes marchent sur les barrières. Ce sont des bandes d’ouvriers, de menuisiers, de tailleurs, gens ordinaires mais aussi des portefaix, des sans-emplois, des argotiers, sortis tout droit de leur échoppe ou du port au Bled. Et dans la nuit de la grande ville, il y eut alors une étincelle, cri de mica. L’octroi fut incendié. Puis un autre. Encore un autre. Les barrières brûlaient.

Les documents d’archives se laissent voir, ou plutôt deviner, derrière le texte d’Eric Vuillard, on sent la matière qu’il a utilisée pour composer son roman et pourtant ce texte est tout à fait personnel, et vraiment littéraire. Vous devez donc vous rendre compte que j’ai plutôt bien aimé ce livre, que j’adhère aux avis positifs lus ici et là, et qu’il n’y a donc guère besoin d’en dire plus !

Extrait : Le numéro 1 est un homme d’environ trente-cinq ans, il porte les cheveux longs noués en catogan, il a le nez aquilin et un visage en lame. Il est vêtu d’une veste de gros drap, d’un gilet rouge à boutons de cuivre, d’une chemise de grosse toile ; il porte un pantalon bleu et un tablier de coutil. Mais l’objet de la visite n’est pas de faire un portrait du défunt, ni de détailler sa vêture ; les émeutiers sont soupçonnés de vol. On va donc leur faire les poches.

Rentrée littéraire 2016
L’auteur :
Éric Vuillard, né en 1968 à Lyon, est écrivain et cinéaste. Il a réalisé deux films, L’homme qui marche et Mateo Falcone. Il est l’auteur de Conquistadors (2009), La bataille d’Occident (2012) et Congo (2013) ainsi que Tristesse de la terre (2014).
200 pages.
Éditeur :
Actes Sud (août 2016)

D’autres avis chez Brize, Clara, Delphine, Keisha, Luocine et Sandrine.
Je n’avais pas réussi à m’intéresser à Tristesse de la terre, le roman précédent d’Eric Vuillard, je lui ai donc accordé une deuxième chance !
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littérature Europe du Sud·policier

Marco Malvaldi, Le mystère de Roccapendente

mysterederoccapendentePour les gens à l’esprit morbide qui aiment les descriptions détaillées, nous dirons que le cadavre était recroquevillé sur une chaise en osier, avec une main qui pendait, d’une blancheur impressionnante, alors que le visage était violacé. La veste de travail de Teodoro était soigneusement posée sur un cintre. Sur un guéridon, face au défunt, se trouvait un plateau avec une bouteille de porto et un verre contenant un peu de vin rouge.
J’ai raté le jour du roman policier au cours du mois italien, mais ce n’est pas très grave car ce roman n’est pas vraiment un polar. Même si son point de départ est une mort mystérieuse, le propos est essentiellement ailleurs. Il est dans la description d’un microcosme, le château du baron de Roccapendente, la famille, les domestiques et les invités. Tout le monde se demande qui vont être ces invités, l’un serait même, pense le fils poète, un homme de lettres auquel il pourrait demander conseil, voire devenir son disciple. Las, il s’agit d’un auteur de livres de cuisine, quelle déception ! Quant à l’autre invité, il est photographe, et chacun de se demander ce qu’il vient faire là. En cette année 1895, on parle des frères Lumière qui viennent d’inventer le cinématographe et Sir Arthur Conan Doyle a déjà créé Sherlock Holmes, qu’un des protagonistes lit dans le texte, au grand dam des vieilles filles, sœurs du baron, qui lorgnent sur le dessin de couverture en pinçant les lèvres.
Il s’agit donc pour le délégué à la sécurité publique dépêché au château de trouver qui a assassiné Teodoro. Mais pendant ce temps, le lecteur se régale surtout des petites incursions et clins d’œil de l’auteur dans le cours du récit, de l’humour avec lequel il traite les situations, de l’atmosphère de fin de siècle en Toscane… J’ai appris en faisant des recherches pour ce billet que Pellegrino Artusi, critique gastronomique et père de la cuisine nationale italienne, a réellement existé. Ce qui classe ce roman à part parmi ceux de Marco Malvaldi, les autres ayant un cadre plus contemporain. Quant aux recettes à la fin du livre, elles n’ont donc rien de fantaisiste. C’est vraiment piquant, délectable, une lecture agréable et facile entre deux autres plus sombres, loin des drames qui sont mon fond de lecture habituel !


Citation : Entre-temps, Artusi avait mené à bien l’opération d’avaler son café en conservant ses grosses moustaches étonnamment propres grâce à la technique dite « du fourmilier » (bouche en forme de trompe, lèvres tendues vers l’avant et rapide succion, si possible silencieuse, et ainsi de suite) si chère aux propriétaires de moustaches dans le monde occidental.


L’auteur : Marco Malvaldi est né en Toscane en 1974. Il a fait des études de chimie et été chercheur. Passionné de chant lyrique, il fait une brève carrière de chanteur professionnel. Son premier roman, La briscola à cinq, paraît en 2007.
208 pages.
Éditeur : 10/18
Traduction : Lise Chapuis
Titre original : Odore di chiuso

Ce livre trouvé opportunément dans une boîte à livres de mon quartier est donc une lecture pour le mois italien, la deuxième. A lire aussi, les avis plus anciens de Eimelle, Florence ou Yv.
moisitalien

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littérature îles britanniques·policier·premier roman·sortie en poche

Ray Celestin, Carnaval

carnavalJe termine le mois américain avec un roman écrit par un auteur anglais, mais qui se situe entièrement à La Nouvelle-Orléans.
C’est un polar basé sur une série de meurtres jamais élucidés, en 1919, dans la ville de Louisiane : un individu s’introduisait sans laisser de traces dans des appartements, tuait à la hache les habitants et repartait sans rien voler, mais en ayant nettoyé soigneusement son arme et ses vêtements. Le roman commence par une lettre réelle envoyée par le mystérieux personnage au journal local, lettre qui se termine ainsi « En espérant que vous voudrez publier cette missive, en vous souhaitant de vivre heureux, je reste le pire démon qui ait jamais existé dans votre monde ou vos cauchemars.
Le Tueur à la Hache. »
Une enquête est bien évidemment diligentée pour que la police tente de retrouver le tueur, elle est menée par Michael Talbot, un lieutenant d’origine irlandaise, dont la vie est compliquée par un secret, qu’on connaît assez rapidement. Ce policier est plutôt efficace, mais le tueur ne laisse que très peu de traces et de pistes à suivre. L’idée géniale de l’auteur est d’avoir lancé en parallèle deux autres enquêteurs tout à fait atypiques, qui suivront des pistes sensiblement différentes : Luca d’Andrea, un ex-policier sortant de prison, à qui la mafia locale, d’origine sicilienne, confie la tâche de savoir qui est le tueur à la hache, et Ida, la toute jeune employée d’une agence de détectives, qui lassée du travail d’accueil et d’archivages, se lance de son propre chef dans une enquête. Elle est aidée de son ami Lewis, trompettiste dans un orchestre, tout aussi jeune qu’elle, que je vous laisserai le plaisir de découvrir.
Trois enquêtes donc, au même moment, et avec la mafia en arrière-plan, puisque plusieurs victimes sont des épiciers italiens, susceptibles d’être reliés d’une manière ou d’une autre à la Famille.
Ce premier roman ne manque pas de surprendre par sa construction et par la présence donnée à ses personnages, dont pas un ne tire la couverture à lui : ils sont tous également passionnants, et l’impatience grandit de chapitres en chapitres, pour savoir ce qu’il va leur arriver. Quant à la ville de La Nouvelle-Orléans, rarement j’ai eu l’impression d’être à ce point immergée dans un lieu précis un siècle plus tôt. Si, je me rappelle le Boston de Dennis Lehane dans Un pays à l’aube, d’ailleurs se passant pile dans les mêmes années d’après-guerre, référence écrasante s’il en est, et pourtant, Ray Celestin n’a pas à rougir de cette comparaison. Il réussit à recréer une atmosphère, des bruits, de la musique, des odeurs, des comportements, des dialogues, tellement bien que c’est impressionnant ! On parcourt la ville de long en large, du port au bayou, du quartier des affaires aux appartements sordides, c’est très visuel et mémorable.
Et la tension ne se relâche pas avant la fin, qui dénoue le tout avec maestria. Je le conseille donc aux amateurs de polars historiques !

Citation : La Nouvelle-Orléans était violente et sans pitié, remplie de criminels et d’immigrés qui se méfiaient les uns des autres. Mais c’était aussi une ville pleine d’une énergie séduisante, possédant un charme lumineux et opulent.

Repéré chez Electra, Eva, Hélène et Jérôme.

L’auteur : Ray Celestin a étudié l’art et les langues asiatiques. Il est scénariste, il vit à Londres. Son premier roman, Carnaval, a été élu meilleur premier roman par l’Association des écrivains anglais de polars. Une suite à ce roman est parue en anglais, qui se déroule à Chicago.
493 pages.
Éditeur : Le cherche-midi (2015)
Sorti en poche
Traduction : Jean Szlamovicz
Titre original : The Axeman’s jazz


Lu dans le cadre du mois Américain.
america

littérature Océanie·premier roman·sortie en poche

Hannah Kent, À la grâce des hommes

alagracedeshommesIls ne m’ont pas laissé raconter les événements à ma façon : ils se sont emparés de mes souvenirs de Natan, de mes images d’Illugastadir, et les ont distordus jusqu’à les rendre méconnaissables. Ils m’ont arraché une déposition qui faisait de moi une femme vile et malveillante. Tout ce que j’ai dit m’a été volé ; tous mes mots ont été altérés jusqu’à ce que cette histoire ne soit plus mienne.
Ce roman est celui d’Agnes, accusée en 1828 d’assassinat sur deux hommes, dont l’un était son amant, et dernière femme condamnée à mort en Islande. Un autre homme est condamné aussi, et une complice supposée, graciée. A cette époque, l’île était danoise, et les juges en référaient à Copenhague avant d’appliquer les peines. Ils pensent alors, en attendant l’application de la sentence ou la clémence des juges, à placer Agnes sous surveillance dans une ferme plutôt que de la laisser en prison. Le fermier et sa femme acceptent à contrecoeur, les filles de la maison sont pleines de crainte, le voisinage se récrie devant cette décision. Un jeune prêtre est aussi recommandé pour faire revenir la prisonnière à des idées plus « chrétiennes » avant ses derniers jours. Perturbé à l’idée de converser avec cette femme encore jeune et belle, le jeune pasteur peu conventionnel se contente de la faire parler, et c’est tout un feuilleton qui s’écrit sous nos yeux, de l’enfance d’Agnes à l’acte pour lequel elle a été condamnée.
Formidable, ce premier roman écrit par une jeune auteure des antipodes, qui s’est documentée autant qu’elle a pu, et semble avoir superbement oublié toute cette documentation pour en tirer un récit à la fois infiniment triste et porteur d’espoir en l’humanité. J’ai un peu de mal à imaginer comment pouvaient converser des paysans islandais du XIXème siècle, et pourtant tout sonne juste dans les dialogues autant que dans les gestes, les façons d’être, les rapports à la nature ou entre humains.
Cette année semble islandaise, décidément ! Après Karitas, l’esquisse d’un rêve, et sans oublier J’ai toujours ton coeur avec moi, voici encore un rattrapage en poche que j’aurais eu tort de négliger, car c’est vraiment une belle lecture.

Extrait : – Savoir ce qu’une personne a fait, et savoir qui est cette personne sont deux choses différentes.
– Les actions parlent plus que les mots, vous ne croyez pas ?
– Non. Les actions mentent, au contraire. Certaines personnes n’ont pas de chance, ou bien elles commettent une erreur – une seule ! Et les gens commencent à médire sur leur compte à cause de cette erreur…

 

L’auteure : Hannah Kent est née en Australie en 1985. Elle est cofondatrice et rédactrice en chef d’une revue littéraire. À la grâce des hommes est son premier roman, récompensé par de nombreux prix.
447 pages.
Éditeur : Pocket (2016)
Traduction : Karine Reignier-Guerre
Titre original (2013) : Burial rites

Lu aussi par Athalie, Cécile, Lydie et Val.

Lire le monde pour l’Australie.
Lire-le-monde

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littérature îles britanniques·policier·sortie en poche

John Lawton, Retour de flammes

retourdeflammesLe mois anglais commence ! Joie, ardeur et belles lectures en perspective ! Sauf pour moi qui me sens complètement décalée. J’avais attaqué cette jolie petite pile de livres raisonnablement en avance, à savoir vers le 15 mai, et je suis allée de mal en pis. Mais autant en parler un peu tout de même, pour vous donner une idée de l’étendue du désastre !
Commençons par Retour de flammes, de John Lawton. Je m’étais régalée l’année dernière avec Black out du même auteur. Pratiquement pas de fausses notes avec ce polar sur fond de Blitz, vous pourrez en juger avec ce billet… C’est donc en toute confiance que j’ai ouvert la suite, qui se déroule dans les années 50. On y retrouve l’inspecteur Troy chargé d’être l’un des gardes du corps de Kroutchev lors de sa visite en Angleterre, et tout à la fois de l’espionner. Tous les gardes du corps anglais ont été choisis parce qu’ils parlent russes, et sont donc censés rapporter tout propos intéressant que pourrait tenir la délégation russe, ce qui semble bien naïf. Malheureusement, c’est tout l’intérêt du roman… pendant au moins 200 pages ! Il ne se passe pratiquement rien, si ce n’est cette fameuse garde rapprochée et attentive, que Troy mène de façon très personnelle. Un crime et une enquête surviennent au bout de 250 pages, mais à ce moment-là, j’avais déjà décroché ! Le retour de flammes annoncé dans le titre, à savoir les retrouvailles du personnage principal avec une de ses anciennes maîtresses, m’a laissée de glace.
Il y a aussi sans doute le fait que la géopolitique des années 50 et la guerre froide me passionnent moins que les années du Blitz à Londres, mais cela ne suffit pas à expliquer mon total désintérêt. Les personnages et leurs dialogues qui m’avaient semblé haut en couleurs, et qui apportaient leur dose d’humour à Black out, ont perdu toute vivacité dans ce second tome, à mes yeux du moins. De plus les personnages sont très nombreux, il semble qu’on soit censé s’en souvenir depuis le premier roman, ou se référer à une liste au début du livre.
Ah, et j’oubliais ! Le roman est parsemé de très nombreuses notes, non de bas de pages, ce serait trop facile, mais ces notes sont regroupées à la fin du livre, par chapitre : si un passage paraît vraiment trop abscons, et qu’il faille se référer aux-dites notes, il ne faut pas oublier de retourner au début du chapitre noter son numéro, ainsi que le numéro de la note, avant de pouvoir la lire, puis ensuite retourner à sa lecture. Je n’ose même pas imaginer ce que ça donne en version numérique !
Vous aurez compris que si je continue de recommander le premier volume de la série, je déconseille celui-ci, sauf si vous êtes vraiment passionnés par les romans d’espionnage lents et compliqués à la fois, ce qui est en soi tout un concept, des plus originaux.

L’auteur : John Lawton est l’auteur de sept polars mettant en scène l’inspecteur Troy, de deux romans indépendants et un ouvrage d’histoire. Il a été éditeur, a collaboré avec Harold Pinter et Gore Vidal, et a supervisé les publications de Wells, Conrad et D.H Lawrence. Il passe maintenant la plupart de son temps à écrire dans les collines du Derbyshire.
480 pages.
Éditions 10/18 (2016)
Traduction : Colette Carrière
Titre original : Old flames

Sachez toutefois que sur Babelio, les avis sont très positifs !

Le mois anglais commence donc, et vous pouvez le retrouver chez Cryssilda et Lou, ou sur la page Facebook du groupe. J’espère que tous les participants auront de belles lectures à nous proposer. Quant au blogoclub du mois de juin, chez Sylire, il colle aussi avec « un roman qui se passe à Londres ».
logo_mois_anglais2 blogoclub

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littérature Europe du Sud·mini-thème

Mini-thème (3) Littérature espagnole contemporaine

intemperieJesus Carrasco, Intempérie

Un jeune garçon prend la fuite sous un soleil de plomb, dans une plaine immense et desséchée, il ne veut en aucun cas regagner son village. Les maigres réserves qu’il a emportées s’amenuisent. Il croise la route d’un berger qui cherche des points d’eau et d’hypothétiques herbages pour ses bêtes.
On apprend, par des mots aussi parcimonieux que l’herbe sèche, la raison de la fuite du garçon, on assiste à l’ébauche d’une sorte d’amitié entre lui et le vieux berger. Mais il ne fait aucun doute que cette histoire, fut-elle post-apocalyptique ou non, se terminera dans le sang, en amorçant peut-être le début d’autre chose, d’un passage, d’une maturité nouvelle… Je ne peux pas faire de ce roman, si sombre, si épuré, un coup de cœur, il me manque un peu d’enthousiasme, mais je reconnais une très belle langue, que la traduction n’altère pas, et un auteur à suivre de près.

Citations : Ici, il n’y avait que des lévriers galgos. Efflanqués. Chairs essorées sur une ossature longue. Des animaux mystiques qui couraient à toute vitesse après les lièvres, sans jamais s’arrêter pour flairer, parce qu’ils avaient été jetés sur la Terre avec un unique mandement : traquer et déchiqueter. Des lignes rouges ondoyaient sur leurs côtes, vestiges de la cravache de leurs maîtres. De celle qui, sur la terre sèche, asservissait les enfants, les femmes et les chiens.

222 pages.
Éditeur :
Robert Laffont (2015)
Traduction : Marie Vila Casas
Titre original : Intemperie

temoininvisibleCarmen Posadas, Le témoin invisible

En emportant en vacances un roman espagnol contemporain tiré de ma pile à lire, je pensais lire un roman SUR l’Espagne contemporaine ! Pas du tout ! Quelques lignes m’ont suffi pour me rendre compte que l’intrigue se passait en (très) grande partie entre 1912 et 1918 en Russie, avec des incursions moins fréquentes dans le présent du narrateur, en 1994 à Montevideo.
Leonid Sednev a assisté de près aux derniers jours des Romanov, en tant que petit ramoneur, puis qu’aide-cuisinier, il en a été le témoin discret, et avant sa mort, soixante-quinze ans plus tard, il souhaite que sa parole rende un peu de vie au tsar et à son entourage, en particulier ses quatre filles et son fils, tous assassinés en 1918. Il essaye aussi de donner les détails dont il se souvient sur le personnage bien particulier de Raspoutine.
Ce roman historique grâce à une écriture vive et alerte, n’est altéré par aucune longueur, et se dévore avec intérêt, même si on en attendait autre chose, j’en suis la preuve ! J’ai retrouvé Carmen Posadas dans un genre très différent de Petites infamies et Cinq mouches bleues, lus il y a un bon bout de temps, et j’ai apprécié également cette lecture, et notamment la vision d’un événement historique du côté des domestique
s, plutôt qu’auprès des puissants.

Citation : Un vieux proverbe dit que nul n’est un grand homme pour son valet de chambre. Selon un autre que je suppose encore plus ancien, il ne faut pas servir qui a servi ni quémander auprès de qui a déjà quémandé. J’estime pour ma part qu’aucun de ces fragments de sagesse populaire n’a été énoncé par ceux susceptibles d’être les mieux informés en la matière, à savoir les domestiques.

461 pages.
Éditeur :
Points (2015)
Traduction : Isabelle Gugnon
Titre original : El testigo invisible

imposteurJavier Cercas, L’imposteur

J’avais repéré, sur plusieurs blogs de confiance, ce roman de Javier Cercas, auteur pas tout à fait inconnu de mes services… Allez, je l’avoue, j’avais calé sur Les lois de la frontière, pour je ne sais plus trop quelle raison, et je voulais lui laisser une deuxième chance. C’est chose faite avec ce roman « sans fiction » qui se lit comme une enquête autour d’une affaire qui a fait grand bruit bien au-delà de la Catalogne. L’imposteur du titre est Enric Marco, président de l’association espagnole des déportés de Mauthausen, qui fut démasqué, et dût reconnaître qu’il n’avait pas été dans un camp de concentration en Allemagne, comme il le faisait croire depuis de longues années… La biographie d’Enric Marco comporte bien des zones d’ombre, et l’homme, qui s’est rêvé en héros, n’aura finalement été qu’un homme parmi d’autres, un peu lâche, un peu suiveur. La manière d’enquêter de Javier Cercas n’est pas sans rappeler celle d’Emmanuel Carrère, n’hésitant pas à exprimer en détail les remises en cause personnelles qui l’affectent au cours de ses recherches. Mon exemplaire numérique du roman est ponctué de surlignages qui prouvent que ce travail m’a beaucoup intéressée, voire passionnée par moments.

Extrait : Je pensais que notre première obligation était de comprendre. Comprendre, bien sûr, ne veut pas dire pardonner ou, comme disait Teresa Sala, justifier ; plus précisément : cela veut dire le contraire. La pensée et l’art, me disais-je, essaient d’explorer ce que nous sommes, ils révèlent notre infinie variété, ambiguë et contradictoire, ils cartographient ainsi notre nature.

416 pages.
Éditeur : Actes Sud (septembre 2015)
Traduction : Aleksandar Grujicic et Elisabeth Beyer
Titre original : El impostor

littérature Europe du Sud·premier roman

Francesca Melandri, Eva dort

evadortConnaissez-vous la région du Trentin ? Ou celle du Haut-Adige ? Ce sont deux noms données à une même région, ayant appartenu à l’Autriche et cédée à l’Italie en 1919. On y parle allemand, italien et aussi ladin, une langue locale, dans quelques vallées. Entre le régime de Mussolini qui essaya d’italianiser la population, d’y installer des immigrants venus du sud et l’époque où des séparatistes y détruisaient les infrastructures pour réclamer leur autonomie, l’histoire de la région fut agitée pendant plusieurs décennies. Celles où nous emmène Francesca Melandri dans son premier roman.
L’auteure de Plus haut que la mer a choisi d’écrire un roman plus ample que son deuxième, et de raconter sa région d’origine au travers d’une famille. Il y a Eva, la fille, qui va traverser l’Italie jusqu’en Calabre pour rejoindre un homme qu’a connu sa mère. Sa mère, justement, Gerda, au centre du roman, de son enfance chaotique, à sa jeunesse écourtée par une grossesse survenu trop tôt, travaillant sans relâche dans les cuisines d’un restaurant. Entre les pages apparaît aussi à de nombreuses reprises le grand-père, Hermann.
De nombreux autres personnages tournent autour du duo mère-fille, ouvrant des perspectives, autant sur les destinées individuelles et familiales que sur l’histoire régionale. Les thèmes brassés sont nombreux, et souvent très contemporains. Ajoutons des personnages féminins forts et touchants, une écriture ciselée et pudique, et on obtient un très bon roman, qui, s’il n’a pas le côté « petit bonheur de lecture» du roman suivant, est tout de même de très bonne compagnie pendant quelques jours !

Extrait : L’hiver, dans le grenier plein de courants d’air où ses patrons faisaient dormir les garçons de ferme, les knechte comme lui, Hermann se réveillait enveloppé dans son urine glacée comme d’un suaire. Quand il se levait de sa paillasse, ce fin tégument se brisait dans un léger crépitement. C’était ça le bruit de la solitude, de la honte, de la perte, de la nostalgie.

Qu’est-ce qui fait d’un homme un assassin ? A quel moment la colère face à une injustice historique se fond en lui avec un autre ressentiment, plus ancien, privé, honteux parce que jamais partagé avec d’autres, le poussant à mettre la main sur un détonateur ?
Est-il plus nécessaire, pour cet homme, d’avoir une conviction absolue ou plutôt une âme désormais glaciale, silencieuse et figée comme un lac en hiver, où la pitié ne s’écoule plus ?

L’auteure : Née à Rome en 1964, Francesca Melandri est scénariste pour le cinéma et la télévision, et également réalisatrice. En 2010, son documentaire Vera a été présenté dans de nombreux festivals. Eva dort, son premier roman, a connu beaucoup de succès en Italie, et obtenu plusieurs prix. Plus haut que la mer est son deuxième roman.
464 pages.
Éditeur : Folio (2013)
Traduction : Danièle Valin
Titre original : Eva dorme

Les avis de Dominique, Luocine et Miriam. Défi italien Il viaggio chez Eimelle.
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littérature Europe du Sud·policier·premier roman

Mario Falcone, L’aube noire

aubenoireL’aube noire est tout à fait le genre de polar, ou roman noir, que je cherche habituellement et qui n’est pas si facile à trouver. Un polar ayant une construction solide, un arrière-plan historique, géographique ou social (ou tout à la fois) réaliste, ne s’égarant pas dans des scènes de violence inutiles, et dépourvu d’invraisemblances… Dans ce cas, le décor très bien planté contient de plus un élément de tragédie qu’une personne connaissant bien l’histoire de la Sicile aurait deviné avant moi, et que je ne vous révélerai pas, pour peu que vous n’ayez jamais lu la quatrième de couverture. Oui, je vous choie, je vous bichonne côté surprises, croyez-le !
Sur quatre ou cinq mois, d’août à septembre 1908, le roman suit un bon nombre de personnages, et trace un tableau vivant de la ville sicilienne de Messine au début du XXème siècle. Le lieutenant de carabiniers Marco Sestili mène l’enquête sur la mort d’une jeune fille, survenue lors d’une fête populaire qui anime toute la ville, et il n’hésite pas à fouiner du côté de la puissante famille Torielli, les employeurs de la jeune fille. Puis se succèdent ce qui semblent être des règlements de compte entre différents clans de la mafia. Marco est pratiquement le seul à essayer d’y voir un lien avec la première affaire, et à vouloir pousser plus loin.
Ce roman possède vraiment beaucoup de qualités, il dépeint tout ce petit monde de manière expressive et juste. Les décors varient souvent, du palazzo à la maison close, du petit restaurant au cercle de jeu. Malgré le nombre de personnages, le roman reste parfaitement clair, et facile à suivre pour le lecteur, en lui laissant une petite longueur d’avance. J’aurai juste un léger bémol, le trait est un peu appuyé quant à la psychologie des personnages, mais ils ne sont pas monolithiques, et peuvent même créer quelques surprises en n’allant pas toujours dans la direction attendue.
C’est un premier roman, dont l’auteur est scénariste, ce qui explique sans doute la construction sans faille.

 

Extrait : Il lui semblait que cette ville, habituellement calme et un peu ennuyeuse, cachait une rage de vivre et attendait des moments exceptionnels pour exploser de joie et dévoiler sa vraie nature. Quant cela se produisait, à l’occasion de la fête de la Vara, par exemple, un étrange frisson de folie flottait dans l’air. Sestili le sentait, le voyait presque sur les visages défaits par la chaleur qui passaient devant lui.

L’auteur : Né à Messine en 1952, Mario Falcone vit aujourd’hui à Rome. Scénariste, il a signé pour la télévision italienne de grands succès parmi lesquels La guerre est finie, Einstein et Enzo Ferrari. L’Aube noire est son premier roman.
416 pages
Éditeur : La table ronde (2013)
Sorti en poche en Folio (2015)
Traduction : Carole Cavallera
Titre original : L’alba nera

Noté chez Dominique ! Défi italien Il viaggio chez Eimelle.
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