littérature France·nouvelles

Nathacha Appanah, Petit éloge des fantômes

petitelogedesfantomesLa collection
Je crois que c’est le premier livre de cette collection « petit éloge » de Folio que je lis. Les thèmes nombreux et les auteurs variés permettent toutes sortes de découvertes, pour tous les goûts. Je note, au fil du catalogue, un petit éloge de la mémoire, de la colère, des grandes villes, de la bicyclette, de l’ironie, des brunes… Je remarque aussi des auteurs qu’il me plairait de lire ou de relire comme Eric Fottorino, Valentine Goby, Nathalie Kuperman, Martin Winkler ou Brina Svit, dont je parlais la semaine dernière…

L’auteure

Là, c’est Nathacha Appanah qui s’y colle avec des histoires de famille, de fantômes perturbants ou plus familiers, dans le cadre de l’île Maurice principalement. Sept textes variés, qui peuvent sembler autobiographiques ou un peu moins, parfois teintés d’un zeste de fantastique, sur le thème du deuil, mais aussi de la mémoire, de l’absence, ou des souvenirs d’enfance toujours tendres et pleins d’admiration pour ceux qui l’ont précédée, leurs croyances et leur sens généreux de la famille…

« Comment savoir quel est son devoir ? Est-il de se battre ? Est-il de se soumettre ? Est-il de lâcher prise ? »
Dans « Mes fantômes bien-aimés », Nathacha évoque la figure de sa grand-mère, la nouvelle « Hollanda » parle d’un cyclone que l’île Maurice a subi en 1994, mais quel était ce fantôme qui suivait le passage de l’ouragan ? Dans « La traversée » on en apprend plus sur les rites bouddhistes liés au deuil, « Le sommeil » parle d’une patiente souffrant d’insomnie et de son médecin… les sept textes donnent la mesure du talent de l’auteure et invitent à poursuivre la découverte de ses écrits. Pour moi, ce sont des retrouvailles puisque j’ai déjà lu La noce d’Anna et En attendant demain, et je pense ouvrir un de ces jours son dernier ouvrage Tropique de la violence

« J’avais vingt et un an à peine, je vivais sous l’emprise d’un homme au génie sombre et violent, et je n’en menais pas large. Mais je me tenais droite, pas besoin de parents, pas besoin de frère, pas besoin d’amis, pas besoin de finir mes études, pas besoin de vivre sa jeunesse. »
J’admire comment en peu de mots, mais qui en disent tant, est fait ce portrait d’une jeune femme qui va rendre visite à sa grand-mère… Et tout le reste du recueil est de la même veine, un petit livre, mais un condensé de force et de sincérité.

 

Nathacha Appanah, Petit éloge des fantômes, Folio (2016) 98 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici.

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littérature Amérique Latine·premier roman·rentrée hiver 2015

Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio

voyagedoctavioJe souhaite à tout un chacun de commencer un roman comme j’ai commencé celui-ci, à savoir en écoutant la lecture des premiers chapitres par des comédiens, en présence de l’auteur, dans une salle accueillante et au milieu d’autres spectateurs. C’est ce qu’il m’a été permis de faire grâce au festival Belles Latinas qui se déroulait à Lyon ces dernières semaines. Après, je n’avais plus qu’à ouvrir le roman, que j’avais déjà depuis quelques mois, pour réentendre chanter les mots et continuer.
L’auteur est vénézuélien, mais écrit en français, car c’est la langue dans laquelle il a étudié, notamment la littérature, et il lui a donc semblé évident d’écrire dans cette langue non maternelle pour parler de son pays. Et je trouve que ça sonne bien. Mais parlons plutôt d’Octavio…
Octavio vit dans un bidonville à flanc de colline, dans une banlieue de Caracas, et gagne sa vie en tant qu’homme à tout faire d’un curieux personnage. Du moins c’est ce qu’on devine de la vie d’Octavio, homme de peu de mots. Un jour où, à la pharmacie, embarrassé de devoir cacher une fois de plus, comme depuis des dizaines d’années, qu’il ne sait ni lire, ni écrire, Octavio rencontre une femme qui ne lui ressemble en rien, et pourtant des liens se tissent entre eux. Comment se poursuivra cette relation, et le pourquoi et le comment du voyage, il faut lire le livre pour le savoir.
J’ai apprécié l’imaginaire du jeune écrivain, l’écriture qui se déroule en méandres tissant, plus que l’histoire d’un homme, celle de la région où il habite, des coutumes qu’il respecte, des parfums qu’il respire, des paysages qu’il arpente… un zeste de réalisme magique, beaucoup de sympathie pour des personnages étonnants, tout cela fait de ce premier roman une lecture agréable et recommandable.

Extrait : A cette heure déjà, le soleil faiblissait sur Saint-Paul-du-Limon. L’ombre s’épaississait. Des milliers de petites maisons en brique s’étendaient sur la colline, entassées les unes sur les autres, dans un ordre sans discipline. Des cuisines à ciel ouvert, des terrasses vides, des hamacs tirés entre deux palmiers. Le soleil chauffait les murs. Sur les tôles, on distinguait encore les reflets tremblants d’un mirage. Un homme se tenait au loin à sa fenêtre, torse nu. Des femmes finissaient une cigarette, à la hâte, sous un porche. Des enfants lançaient des pierres sur un arbre, pour faire tomber une mangue. C’était peut-être là le premier paysage du monde.

L’auteur : Né à Paris en 1988, Miguel Bonnefoy est le fils d’un romancier chilien et d’une diplomate vénézuélienne. Il a remporté le prix du Jeune Écrivain, en 2013, grâce à une nouvelle intitulée Icare. Il s’occupe de la production d’événements culturels pour la mairie de Caracas, et est également professeur de français.
124 pages
Éditions Rivages (janvier 2015)

Des avis très très variés, tout un éventail, du coup de cœur à la déception : Ariane, Jostein, Mélo, Sandrine.

littérature France·rentrée automne 2015

Carole Martinez, La terre qui penche

terrequipenche

Pour qui a déjà lu Du domaine des murmures, le cadre de La terre qui penche ne surprendra pas. Les courbes de la Loue, les châteaux perchés, la forêt franc-comtoise, mais deux siècles plus tard, une dizaine d’années après la Grande Peste, maladie dévastatrice qu’une période de sécheresse et de disettes a rendu plus terrible encore. La moitié de la population a péri, les rescapés ont bien du mal à revivre. Blanche a perdu sa mère peu après sa naissance, et son père ne lui témoigne aucun intérêt, sauf pour lui infliger des interdits qu’elle ne comprend pas. Pourtant, du haut de ses onze ans, elle persiste à vouloir apprendre à lire et à écrire. Mais des préparatifs au domaine paternel l’inquiètent :
Je suis l’unique sujet de leurs murmures, je suis le seul objet de leurs regards, je suis au cœur du secret qui me résiste.
Oui, depuis quelques semaines, me voilà devenue le centre du monde.
Cet habit est funeste, je le sais, et l’on me plaint d’avoir à le porter bientôt.
Il m’a fallu arriver à la page 115 pour commencer à prendre mes aises dans l’histoire, pour ne pas rester sur la rive. Je me suis finalement attachée au personnage, Blanche est une rebelle qui s’ignore, une petite fille qui a peur de tout, qui aimerait se faire encore plus petite qu’elle n’est, pour ne rien affronter de ce qui l’attend. Sa voix alterne avec celle de « la vieille âme » qui n’est autre que l’âme de Blanche, qui lui a survécu depuis six siècles et qui connaît donc notre époque, apportant quelques réflexions plus contemporaines, comme celle sur le rire et la religion.
J’ai aimé la manière d’aborder le thème de la paternité, par deux conceptions du rôle de père, celle du père de Blanche étant radicalement différente de celle du seigneur de Haute-Pierre. Ce roman, à l’encontre du mariage imposé qui était de rigueur à l’époque, est aussi un roman d’amour, de l’amour maternel à l’amour extraconjugal. Quant à la Dame Verte qui hante depuis des siècles les bords de la Loue, au pied du château des Murmures, elle m’a permis de ressentir encore le charme du réalisme magique à la mode Martinez, jusqu’à la fin si émouvante.
Si ce roman n’est pas mon préféré de l’auteure, j’attendrai le temps qu’il faudra la parution de son prochain opus, pour retrouver ses paysages sombres mais enchanteurs, ses beaux personnages féminins et sa liberté d’écriture.

Rentrée littéraire 2015
L’auteure :
Carole Martinez est née en 1966, elle a vécu la majeure partie de sa vie en Moselle. Son premier roman, Le cœur cousu, lui a valu à Saint-Malo en 2007 le prix Ouest-France Étonnants Voyageurs. En 2011, elle a publié Du domaine des murmures qui remporte le Goncourt des lycéens.
368 pages
Éditeur : Gallimard (août 2015)

Les avis d’Athalie, un peu désappointée, de Leiloona, Framboise et Val enthousiastes.
Trouvé en bibliothèque !

conseils de lecture

Conseils de lecture (15) Réalisme magique

Avec ce billet de conseils de lecture du jour, je jette un pont entre deux lectures récentes : celle du Vicomte Pourfendu d’Italo Calvino et ma lecture actuelle, celle de La terre qui penche de Carole Martinez.
Je préviens les curieuses, je resterai muette comme la tombe concernant mon ressenti à ces pages qui tournent, mais en attendant que je sois plus loquace, consentiriez-vous à me donner les titres de vos coups de cœur ou plaisirs de lecture se rattachant au réalisme magique ?
Ce que je définirais comme un roman où sur une trame assez réaliste se greffent quelques éléments fantastiques ou magiques. Cette étiquette littéraire est souvent rattachée à la littérature sud-américaine, mais on peut, nous allons le prouver, en trouver des exemples ailleurs.
Je commence cette liste avec un gros coup de cœur, Le cœur cousu de Carole Martinez, puis le susnommé Vicomte pourfendu, et Les bois de Sawgamet d’Alexi Zentner, sans oublier le classique du genre, Cent ans de solitude.
coeurcousu  vicomtepourfendu  boisdesawgamet_poche  centansdesolitude

Vos suggestions :
Un classique et une nouveauté : Valentyne propose La jument verte de Marcel Aymé et Noukette, Délivrances de Toni Morisson. Mior regarde du côté de la littérature japonaise avec Haruki Murakami (par exemple Les amants du spoutnik) Yoko Ogawa et Cristallisation secrète ou Hideo Furukawa avec Alors, Belka, tu n’aboies plus ?
jumentverte  delivrances  amantsduspoutnik  cristallisation_poche  alorsbelka
Pour Aifelle et Dominique, il y a surtout La petite lumière d’Antonio Moresco. Le coup de coeur de Fransoaz (que je partage !) est Kafka sur le rivage d’Haruki Murakami.
Anne s’enthousiasme pour Xavier Hanotte (Manière noire et De secrètes injustices), le tout récent Neverhome de Laird Hunt, et aussi L’oratorio de Noël de Göran Tunström.
petitelumiere  kafkasurlerivage manièrenoire desecretesinjustices neverhome L'Oratorio de Noël

Ariane a aimé Le voyage d’Octavio de Miguel Bonnefoy, et Mior, Le centaure dans le jardin, de Moacyr Scliar. Asphodèle propose, de Sylvie Germain, Tobie des marais et Le livre des nuits.
Passion culture aime aussi Xavier Hanotte, par exemple Derrière la colline.
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Folavrilivre pense à Véronique Ovaldé : Le sommeil des poissons, Et mon cœur transparent
Hélène a adoré La fille du cannibale de Rosa Montero.
Quant à Violette, sa préférence va à Frédérique Deghelt et Les brumes de l’apparence.
Direction le Mexique ! Jérôme ajoute Pedro Paramo de Juan Rulfo et El ultimo lector de David Toscana.
sommeildespoissons etmoncoeurtransparent filleducannibale brumesdelapparence pedroparamo ultimolector
Laeti et Galéa ont aimé un roman qui a divisé les lecteurs, Lady Hunt, d’Hélène Frappat. Murakami revient aussi avec Galéa, qui suggère Danse, danse, danse ou 1Q84. Claudialucia propose La maison aux esprits de la chilienne Isabelle Allende.
ladyhunt dansedansedanse 1Q84 maisonauxesprits
Merci à toutes et tous, n’hésitez pas à ajouter de nouvelles idées !
Pour les autres conseils de lecture, suivez la rubrique

littérature Europe du Sud·sortie en poche

Italo Calvino, Le vicomte pourfendu

vicomtepourfendu

Je retrouve Italo Calvino que j’avais découvert dans les années 80. Je me souviens encore que des amis m’avaient offert Si par une nuit d’hiver un voyageur, roman étonnant ! J’ai lu ensuite Cosmicomics. Ce n’est que très récemment que j’ai eu envie de lire soit Les villes invisibles, soit l’un des romans de la Trilogie « Nos ancêtres », à savoir Le vicomte pourfendu (1952), Le baron perché (1957) ou Le chevalier inexistant (1959). J’ai donc choisi de faire connaissance avec ce vicomte.

On faisait la guerre aux Turcs. Le vicomte Médard de Terralba, mon oncle, chevauchait à travers les plaines de Bohème. Il se dirigeait vers le camp des chrétiens. Il était suivi d’un écuyer appelé Kurt. De blancs vols de cigognes traversaient, près de terre, l’air opaque et figé.
Ainsi commence l’histoire du vicomte Médard, qui va dès la page 22 se faire couper en deux par un boulet de canon. Son corps, ou ce qu’il en reste, un bras, une jambe, un demi-visage, une moitié d’homme, est soigné et rendu à la vie par des médecins enthousiasmés par un cas aussi rare. Mais lorsque le vicomte revient sur ses terres, en son château, plus que son apparence fragmentaire, c’est sa méchanceté sans fond qui frappe le plus son entourage. Ce qu’il inflige autour de lui est pire que ce qu’il a eu le temps de voir sur le champ de bataille, c’est peu dire.
Il peut arriver dans la vie de se sentir incomplet, notamment à l’adolescence, ou lorsque l’on se retrouve seul après un deuil ou une séparation, le vicomte Médard a, lui, vraiment perdu la moitié de lui-même au combat, et il ne reste que la mauvaise part. Ce qu’il va en faire, il vous faudra lire le livre pour le savoir !
L’histoire, narrée par le neveu tout jeune et innocent de Médard, est un tourbillon de péripéties menées de main de maître par Italo Calvino. La méchanceté immense incarnée par le vicomte, l’imagination et l’humour sans bornes de l’auteur, les nombreuses références à l’univers du conte, les surprises que révèle la fin du texte, tout m’a plu dans ce court roman, que je recommande à qui veut découvrir l’auteur italien.


Extrait : Si tout ce qui est entier pouvait ainsi être pourfendu ! dit mon oncle, couché à plat ventre sur le rocher et caressant les spasmodiques moitiés de poulpes. Si chacun pouvait sortir de son obtuse, de son ignare intégrité ! J’étais entier, et toutes les choses étaient pour moi, naturelles et confuses, stupides comme l’air ; je croyais tout voir, et je ne voyais que l’écorce.

L’auteur : Italo Calvino est né en 1923 à Cuba, il a passé son enfance et son adolescence en Italie, dans une famille antifasciste et laïque. Il combat au sein des brigades Garibaldi, ce qui le marquera durablement. Il commence à écrire dans une veine réaliste, puis s’oriente vers la littérature populaire et le conte. Il a écrit aussi pour le cinéma et la jeunesse. Il est mort en 1985.
138 pages
Éditeur : Folio (2012) Paru en 1952.
Traduction : Juliette Bertrand, revue par Mario Fusco
Titre original : Il visconte dimezzato

La lecture d’Hélène.
moisitalien
C’est le mois italien chez Eimelle ! Si vous souhaitez d’autres idées de lectures qui fleurent bon l’Italie, rendez-vous sur son blog ou sur la page Facebook dédiée. Vous pouvez aussi relire le billet de conseils de lecture « L’italie si j’y suis » où chacun y était allé de ses suggestions ! 

littérature Europe du Sud·rentrée hiver 2015

Valentina d’Urbano, Acquanera

acquaneraL’auteure : Illustratrice pour la jeunesse, Valentina d’Urbano est née en 1985 dans une banlieue de Rome où se déroule son premier roman, Le bruit de tes pas (Philippe Rey, 2013). Acquanera est son deuxième roman.
352 pages
Éditeur : Philippe Rey (février 2015)

Traduction : Nathalie Bauer

Clara, Elsa, Onda et Fortuna, quatre générations de femmes se succèdent dans une petite maison, en Italie du Nord, dans le petit village de Roccachiara qui surplombe un lac. L’évocation de ces lieux, des autres habitants du village, plantent le décor, totalement différent de la banlieue romaine du premier roman de Valentina d’Urbano, et qu’on imagine pourtant tout aussi facilement.
Les retrouvailles sont très froides entre Onda et Fortuna, mère et fille, l’occasion pour elle de parler de la découverte d’un corps près du lac. Elles évoquent ensemble Luce, une jeune fille qui a été proche de Fortuna. Les souvenirs de Fortuna font remonter à quel point, malgré la protection de sa grand-mère, la petite fille a vécu une enfance difficile, dans l’ombre d’une mère incapable d’aimer, et a très vite pris conscience de leur marginalité. Car ces femmes, à la suite de la vieille Clara, première habitante de leur maisonnette, sont de celles qui savent tirer parti des plantes, et même sentir la présence des personnes disparues, ou leur parler. La mère, Onda, est tellement envahie par ses visions qu’elle pourrait ressembler à une droguée perdue pour son entourage…
Ce réalisme magique ne va pas convenir à tous les lecteurs, mais il ne m’a pas gênée, car l’histoire ne repose pas seulement dessus, loin de là, et pourrait parfaitement tenir sans cet aspect.
Le virage du deuxième roman est fort bien négocié par la jeune auteure italienne, qui réussit à donner vie à des personnages féminins forts et attachants, au sein d’histoires qui marquent d’une empreinte durable. Elle compose un très beau conte, sur les thèmes de l’exclusion, de l’amour maternel et filial, de la construction de soi, de l’amitié : une atmosphère un peu oppressante dont j’ai toutefois eu du mal à me séparer !

Extrait : Pendant quelques minutes, Onda contempla, incrédule, la porte close. Elle sentait que des yeux intrigués l’épiaient des fenêtres voisines et elle fut envahie par une rage sourde mêlée de honte. Mais aussi par une sensation plus enracinée et plus secrète, comme un fardeau amer pesant sur sa langue.
Elle aurait voulu insulter la femme qui l’avait traitée comme un chien errant, flanquer un coup de pied à la porte ou briser l’un des pots blancs qui décoraient l’entrée. Mais elle était incapable de faire le moindre mouvement.
Ces désirs lui enflammaient la tête, et son impuissance la blessait. Les gens qui croyaient en ses dons avaient peur d’elle. Ceux qui n’y croyaient pas la chassaient en l’accusant de mentir.
Ballottée de part et d’autre, elle ne savait à qui donner raison.

Les avis (divers et variés) de A propos de livres, Clara, Jérôme, Séverine, (un grand merci !), Sylire et Valérie (qui faisait étape chez Micmélo).

littérature Amérique du Nord·rentrée automne 2014

Alexi Zentner, La légende de Loosewood Island

legendedeloosewoodRentrée littéraire 2014
L’auteur :
Alexi Zentner a obtenu en 2008 le Narrative Prize et le O.Henry Prize. Il a publié des nouvelles dans The Atlantic et Tin House. Il vit à Ithaca (New-York) avec sa famille. Ses nouvelles ont été publiées dans de nombreux magazines américains et anthologies. Les bois de Sawgamet (Touch en anglais) est son premier roman. The lobster Kings est son deuxième roman.
374 pages
Editeur :
Lattès (septembre 2014)
Traduction :
Marie-Hélène Dumas
Titre original :
The lobster Kings

La légende transmise dans la famille Kings, pêcheurs de homards sur Loosewood Island, a deux faces, un côté merveilleux avec une épouse venue de la mer, et un aspect sombre avec une terrible malédiction, car la contrepartie est qu’à chaque génération, l’océan reprendra un enfant à la famille. L’ancêtre Brumfitt Kings a légué, outre cette légende, une quantité de tableaux, de marines de son îles, d’allégories dont on dit qu’elles représentent la vie de toutes les générations de Kings, même futures. Dans la génération la plus jeune, c’est une femme, Cordelia, qui reprend la tradition de la pêche au homard. Sa passion pour la mer, toute la famille la reconnaît depuis son enfance, même si son père aurait préféré que son unique garçon, Scotty, la reprenne. Mais l’océan en a voulu autrement…
J’ai aimé la légende qui préside aux destinées de la famille, j’ai apprécié aussi l’aspect contemporain de l’histoire de famille, les démêlés des pêcheurs avec ceux de Long Bay, avec les trafiquants de drogues qui prendraient bien cette île tranquille entre Etats-Unis et Canada comme plaque tournante.
Toutefois, plusieurs aspects m’ont gênée outre que je ne me sens guère attirée par la pêche en mer, et que ça changeait beaucoup par rapport aux légendes des forêts profondes dans Les bois de Sawgamet. Le caractère de Cordelia, la narratrice, tout d’abord, ne m’a pas fait me sentir proche d’elle. Ses réactions m’ont paru souvent excessives, ou contraires au bon sens, elle me rappelait certains personnages de séries télévisées que j’aime par ailleurs… Comme Cassie dans la série Homeland, Cordelia fonce d’abord et songe à sa propre sécurité et pire, à celle des autres, ensuite… J’ai aussi trouvé quelques longueurs au milieu de passages plus passionnants et touchants à la fois. Non, Sandrine, je n’ai pas versé de larmes, mais je comprends que l’absence de sensiblerie, la façon de poser de manière un peu froide les faits les plus émouvants, ait fait son effet !
Je reste donc un peu mitigée, ce roman contient de très beaux passages, des thèmes sur la transmission familiale, l’héritage, les non-dits et conflits larvés entre membres d’une même famille, qui m’ont beaucoup plu, le côté western marin un peu moins. Mais que cela ne vous détourne pas de l’auteur, je conseille sans réserve Les bois de Sawgamet. Océan ou forêt, à chacun de choisir son décor !

Extrait : Et c’est pour cette raison que j’adore cette toile, elle me rappelle les histoires de Loosewood Island avec lesquelles j’ai grandi : lorsqu’on regarde brièvement La prise, on s’émerveille du reflet des doigts de l’enfant sur l’écume de l’océan.
Sauf que ce n’est pas un reflet.
Et ce ne sont pas les doigts du petit garçon, mais ceux de quelqu’un d’autre – d’une autre créature, qui cherchent à l’attraper et à l’attirer sous l’eau.

Les avis plus positifs de Micmelo et Sandrine.

littérature Afrique·premier roman·rentrée hiver 2014

Nii Ayikwei Parkes, Notre quelque part

notrequelquepartL’auteur : Romancier, poète du spoken word, nourri de jazz et de blues, Nii Ayikwei Parkes est né en 1974. Il partage sa vie entre Londres et Accra. Notre quelque part, premier roman très remarqué, finaliste du Commonwealth Prize, est une véritable découverte.
302 pages
Editeur : Zulma (février 2014)
Traduit de l’anglais par Zika Fakambi
Titre original : Tail of the blue bird

J’avais annoncé dernièrement trois romans étrangers, trois petits éditeurs, voici le dernier et le meilleur pour la fin !
Dans un petit village au cœur de la forêt, au Ghana, le vieux Yao Poku observe une agitation inhabituelle. Une voiture passe, une jeune femme aux cuisses maigres comme celles d’une antilope pénètre dans la case de son voisin et en ressort en criant. Plus tard, des policiers viennent l’interroger au sujet de restes humains dans la case. A Accra, Kayo, un jeune diplômé qui travaille dans un laboratoire est sollicité pour enquêter dans ce village. Son patron refuse qu’il prenne un congé, mais la police ne manque pas de ressources pour obtenir la participation plus ou moins volontaire de Kayo à leurs recherches.
Voici, en bref et sans trop en dévoiler, le sujet du roman, qui brasse deux langues, celle de la ville et celle du village (bravo pour le traducteur pour les passages dans une langue émaillée d’expressions originales consacrés à Yao Poku !) qui mélange deux cultures et surtout qui fait sourire de ce décalage délicieux entre technologies modernes et de croyances séculaires.
J’ai eu un coup de cœur pour les descriptions d’Accra et son bord de mer, du village et des villageois, de la forêt équatoriale, j’ai eu beaucoup de sympathie pour les personnages, je me suis agacée de la pesanteur administrative et du fonctionnement anarchique de la police, j’ai surtout passé un très bon moment de lecture, à suivre une enquête tranquille mais qui trouvera une résolution surprenante, à me baigner dans l’écriture fluide et agréable. Cela faisait longtemps que je le guettais à la bibliothèque et je n’ai pas été déçue !

Extraits : Alors on ne se plaint pas. Il fait bon vivre au village. La concession de notre chef n’est pas loin et nous pouvons lui demander audience pour toutes sortes d’affaires. Il n’y a que douze familles dans le village, et nous n’avons pas d’embêtements. Sauf avec Kofi Atta. Lui, c’est mon parent, mais avant même que j’aie su nouer mon pagne tout seul ma mère m’avait déjà averti qu’il nous apporterait de lourds ennuis. Je me souviens ; la nuit d’avant, mon père avait rapporté otwe, la viande d’antilope, et ma mère était en train de cuisiner une sauce abenkwan.

Kayo quittait souvent la maison à l’aube pour aider père et équipage à tirer les filets. Il se souvenait des chants des hommes ; du soleil lent à paraître, comme s’il avait été pris à l’autre extrémité du filet que les pêcheurs tiraient, puis qui émergeait enfin, illuminant l’océan d’une étincelante nuée rose orangé. Tout le long du rivage miroitait la lumière, qui se reflétait sur les grandes bassines d’aluminium des marchandes de poisson, en pâles éclats scintillants, comme autant de clins d’œil de l’horizon.

Découvert chez Hélène et Keishaon peut toujours leur faire confiance pour nous emmener hors de nos frontières ! 

littérature Amérique du Nord·premier roman·sortie en poche

Sortie poche (11) : La femme du tigre


femmedutigre_pocheJ’ai aimé et je vous rappelle ce roman !
L’auteur :Téa Obreht est née à Belgrade en 1985. Après avoir vécu à Chypre et en Égypte, elle réside aux États-Unis depuis l’âge de douze ans. Ses textes ont été publiés par le New Yorker et The Atlantic et figurent dans l’anthologie des Best American Short Stories. La Femme du tigre a reçu l’Orange prize.

432 pages
Editeur : 
LGF (6 mars 2013)
Titre original : The tiger’s wife
Traduction :
Marie Boudewyn

Dès les premières pages, j’ai été sensible à la musique des mots. C’est plus ou moins remarquable selon les écritures, là c’est quelque chose qui m’a frappée, un rythme, une scansion qui donne envie de prononcer des paragraphes à voix haute. Le conte n’est jamais très loin, et pourtant le début du roman est bien ancré dans la réalité : Natalia et son amie Zora, médecins toutes deux, passent la frontière pour aller soigner et vacciner des enfants laissés orphelins par la guerre, des enfants « de l’autre camp » d’ailleurs, mais heureusement le conflit est terminé. Les deux jeunes femmes ont pratiquement toujours connu cette ex-Yougoslavie en guerre, et la paix revenue, les remarques concernant l’appartenance à un côté ou l’autre, selon la conviction religieuse, selon la consonnace des noms, fusent encore, montrant que la reconstruction sera longue. L’un des thèmes du roman concerne donc les ravages hérités d’une guerre, surtout s’il s’agit d’un conflit interne, qui n’est jamais vraiment terminé. Un des autres thèmes est la transmission familiale. Au moment même où Natalia attend à la frontière, elle apprend la mort de son grand-père, et ses souvenirs remontent à la surface, de la promenade hebdomadaire avec lui au zoo, aux histoires racontées, comme celle de l’homme-qui-ne-mourra-pas, ou celle du tigre échappé du zoo de la ville.
Le ton est original, sans clichés, l’alternance entre le quotidien de Natalia auprès des enfants malades, ses souvenirs d’enfance et les histoires entendues, est habilement menée. Natalia doit d’abord retrouver les vêtements et effets personnels de son grand-père dans un hôpital presque déserté, car durant les quarante jours de l’âme, les quarante jours après la mort, il faut garder dans la maison ses effets personnels auprès duquel le défunt vient chercher du réconfort. Voici une des croyances qui émaillent le récit, mais la plus belle histoire sera celle de la femme du tigre, celle que Natalia devra aller trouver dans le village de naissance de son grand-père. Elle saura ainsi pourquoi il était à ce point attaché à l’exemplaire du Livre de la Jungle qu’il avait toujours dans sa poche.
L’après-guerre est davantage évoqué que la guerre, qui, correspondant à l’enfance de la narratrice, reste effleurée. Il est intéressant de voir comment la guerre est perçue, du point de vue d’une enfant relativement préservée, mais ce sont surtout les légendes qui font tout le sel de ce roman, et c’est elles que Natalia doit affronter pour entrer dans l’âge adulte. Histoires et superstitions, mythes et souvenirs s’enchaînent, digressent, se rejoignent, se répondent, s’entremêlent à la réalité, au grand émerveillement du lecteur. Les descriptions sont également très belles et très visuelles, les personnages foisonnants.
L’âge ne fait rien à l’affaire, mais imaginer que Tea Obreht n’avait que 25 ans et qu’elle a écrit ce livre, ça force l’admiration, tout de même ! Voilà, j’ai l’impression d’être un peu partie dans tous les sens en évoquant
La femme du tigre, mais je vous recommande de laisser une petite place pour lui sur vos étagères…

Extraits : Notre éloignement du théâtre des combats nous donnait l’impression de mener une vie normale. Cependant, les règles nouvellement instaurées provoquèrent un changement d’attitude que n’avait pas prévu l’administration. Les responsables pensaient : ordre, contrôle, terreur et soumission – ils eurent droit au laisser-aller généralisé et à la folie douce. Sur le capot de voitures stationnées le long du boulevard en une file qui n‘en comptait parfois pas moins d’une dizaine, des adolescents prirent l’habitude de boire toute la nuit au mépris du couvre-feu. Il arrivait à des commerçants de fermer leur boutique à l’heure du déjeuner, d’aller au café et de n’en revenir qu’une semaine plus tard. Un jour qu’on se rendait chez le dentiste, on l’apercevait justement en bras de chemise chez un voisin, une bouteille de vin blanc à la main, alors on se joignait à lui, ou bien on rentrait à la maison.

Peu après apparaissent des maisons : d’abord une ferme inhabitée au toit de tôle, au grenier pourvu de fenêtres qui donnent sur la route. De la vigne vierge a poussé dans le jardin et envahi le haut du verger. Au-delà du tournant, vous serez sans doute surpris de voir un homme au cheveux blancs assis sur le seuil de la maison suivante. Dès qu’il aperçoit votre voiture, il se lève et se dépêche de rentrer chez lui. En fait, il tendait l’oreille au crissement des pneus sur le gravier depuis cinq bonnes minutes et voulait à tout prix que vous le voyiez claquer la porte derrière lui.

Lu par Ys, Elfique et Nina.

littérature Amérique du Nord·premier roman·sortie en poche

Sortie poche (9) : Les bois de Sawgamet

boisdesawgamet_pocheJe les ai aimés, ils sortent en poche…
L’auteur :
Alexi Zentner a obtenu en 2008 le Narrative Prize et le O.Henry Prize. Il a publié des nouvelles dans The Atlantic et Tin House. Il vit à Ithaca (New-York) avec sa famille. Ses nouvelles ont été publiées dans de nombreux magazines américains et anthologies. Les bois de Sawgamet (Touch en anglais) est son premier roman. Son prochain ouvrage sera intitulé The lobster Kings.
312 pages
Traduction :
Marie-Hélène Dumas
Titre original : Touch
Editeur : LGF (6 février 2013) 


Stephen, qui est pasteur, revient dans le grand nord canadien, pour assister aux derniers instants de sa mère mourante, et préparer son retour dans sa ville natale. C’est l’occasion pour lui de se souvenir des histoires de son grand-père, le premier pionnier à l’origine de la fondation de Sawgamet, chercheur d’or tout d’abord, puis bûcheron ensuite. Stephen se remémore aussi les moments marquants ou dramatiques de son enfance.
Mes lectures de la rentrée 2011 étaient à la nostalgie, teintée de surnaturel. Après les âmes des morts et la femme du tigre de Tea Obreth, que je vous rappellerai bientôt, voici les cerfs dorés, les qallupilluits et les wehtikos dans celui-ci.
Les thèmes de ce roman sont la mémoire familiale, la transmission, les légendes et la force avec laquelle elles s’imposent dans la vie d’une communauté. 
Il s’agit d’une ville de chercheurs d’or dans une région très froide du Canada, ville partie de rien, de la découverte d’une pépite, puis une cabane au bord du fleuve, une épicerie, une scierie, des maisons, un bordel, une église… Les rudes bûcherons ou les chercheurs d’or qui s’installent reprennent à leur compte les légendes indiennes, et, particulièrement dans les moments difficiles, y trouvent davantage que dans la religion ou dans l’alcool, le seul moyen de continuer à vivre dans ces contrées inhospitalières.
Arrivé au milieu du XIXème siècle, le grand-père de Stephen doit affronter bien des situations extrêmes, froid inimaginable, incendie, décès, rivalités. Pour les parents de Stephen et leurs jeunes enfants, la vie n’est pas des plus douces non plus et ils paieront un lourd tribu aussi aux divinités de la forêt.
C’est donc, sans fil chronologique, mais plutôt par des retours en arrière, une fresque sur la création d’une ville, sur la fondation d’une famille, et surtout de très belles images sous la plume agile de l’auteur : un fleuve gelé, des draveurs sur leurs troncs flottants, un cerf nimbé d’or, des lumières dans la neige, un tunnel glacé… Vous laisserez-vous comme moi embarquer par les qallupiluits et autres esprits de la forêt ?

Citations : Je veux pourtant penser qu’avec toutes les histoires que j’avais entendues, je savais que Sawgamet était à la fois un lieu et une idée, et je savais que mon grand-père avait rapporté avec lui un certains sens des sortilèges que nos bois recelaient toujours, et toutes les possibilités qui en découlaient.

Sawgamet a changé. L’obscurité a été repoussée. Mais je le dis à mes filles, il reste encore des parties de la forêt qui gardent leurs secrets, où les montagnes peuvent se pencher au-dessus de vous, tout près, où les esprits passent à côté de vous en volant dans le noir.

D’autres billets, ceux de Lililalu et d’Ys.