Elizabeth Brundage, Point de fuite

Rentrée littéraire 2022 (6)
« Il ne fut bientôt plus possible d’échapper au succès de Rye. Pas un magazine prestigieux du pays qui ne publiât une ou deux de ses photos, et dans les soirées on parlait de lui comme de l’oeil de sa génération.
Adler ne gagnait pas seulement sa vie. Il avait réussi. »

Un soir, en rentrant de son travail, Julian Ladd apprend la disparition de son ancien ami et colocataire Rye Adler. Vingt ans plus tôt, tous deux avaient étudié la photographie à l’atelier Brodsky, mais seul Rye avait percé dans ce domaine, pendant que Julian trouvait un travail alimentaire loin de ce domaine artistique. Les informations sont étranges sur la mort présumée de Rye, qui se serait jeté d’un pont sur l’Hudson, près duquel seule sa voiture a été retrouvée.
Tout ceci remue les souvenirs de Julian, qui décide de se rendre à une cérémonie organisée à la mémoire du célèbre photographe.

« Vingt ans qu’il ne lui a plus parlé. Ils se sont fréquentés pendant une brève période, juste assez pour qu’il reconnaisse en elle le genre de femme capable de faire ressortir la part d’ombre qu’on a en soi. »

Après le très bon Dans les angles morts, j’attendais avec intérêt ce deuxième roman traduit en français. Il est fort bien fait, à plusieurs points de vue. Tout d’abord, il tient tout du long sur les interrogations suscitées par la disparition du photographe, jusqu’à des éclaircissements finaux qui tiennent parfaitement la route… Et même plus.
Ensuite, l’intérêt repose sur la psychologie des personnages, toute en finesse, puisque des chapitres sont consacrés à chacun d’entre eux, Julian, Rye, Magda, leur ancienne collègue de l’atelier, Simone, l’épouse de Rye, Theo, un jeune homme… Adoptant à chaque fois leur point de vue, ils font habilement progresser l’intrigue, en mêlant passé et présent. Je craignais au départ que tout soit trop centré sur le passé étudiant de Rye et Julian, ce n’est pas le cas, le monde actuel tient une grande place dans le roman, avec ses inquiétudes et ses excès.
L’autrice s’intéresse aussi réellement au monde de la photographie, et en parle très bien, on sent qu’elle n’a pas choisi d’attribuer ce métier à un personnage au hasard.
Entre thriller et roman psychologique, une lecture très prenante que je vous recommande.

Point de fuite d’Elizabeth Brundage, (The vanishing point, 2021), éditions de la Table Ronde, août 2022, traduction de Cécile Arnaud, 375 pages.

Ron Rash, Plus bas dans la vallée

« Bien qu’il n’ait jamais vraiment cru ce qu’on racontait sur Serena Pemberton qui assassinait ceux qui tombaient en disgrâce, le plus prudent était de partir, et de façon discrète. »

S’il y a un auteur dont je ne raterais à aucun prix les publications, c’est Ron Rash ! Et comme les bibliothèques n’oublient pas non plus de se procurer ses livres, je n’ai jamais trop longtemps à attendre. Cette fois, j’ai eu le plaisir de retrouver Serena, le personnage du roman du même nom lu il y a une dizaine d’années en version originale. Enfin, un plaisir tout relatif, car jamais, au grand jamais, je n’aurais envie de rencontrer réellement Serena.
Elle est revenue du Brésil pour exploiter les parcelles de forêt qui lui restent, et elle soumet les bûcherons à un rythme de travail effréné pour terminer la coupe avant la date-butoir d’un contrat qu’elle a passé. En une centaine de pages, les points de vue varient autour de plusieurs personnages, certains connaissant déjà Serena, d’autres la découvrant. La conclusion inattendue de cette nouvelle m’a ravie, ainsi que les ambiances pleines de tension dramatique, et la description toujours juste des personnages, des paysages, de la forêt martyrisée…

« Être si près de ses beaux-frères lui donnait l’impression qu’une mycose commençait à envahir son corps. Ces deux-là dégageaient une odeur de moisi style champignon. Rien d’étonnant vu qu’ils bougeaient à peu près autant que ces végétaux. »

Dans les autres nouvelles, les atmosphères rudes du cœur des Appalaches restent noires, mais l’humour est bien présent aussi. Une sorte de miracle m’a évoqué les films des frères Coen, avec des personnages vraiment réjouissants ! Les autres textes, où les époques et les protagonistes sont des plus divers, ne m’ont pas déçue non plus. On y retrouve toujours l’empathie de Ron Rash, et une noirceur jamais gratuite.
Amateurs de nouvelles noires, à vos carnets !

Plus bas dans la vallée (In the valley, 2020) de Ron Rash, éditions Gallimard, octobre 2022, traduction de Isabelle Reinharez, 240 pages.

Mechtild Borrmann, Enfances perdues

« A l’épicerie de Marion Pfaff, où Elsa faisait ses courses chaque vendredi, les langues allaient bon train. Penser qu’une femme d’ici avait fait une chose pareille ! Ça ne collait pas à leur petit monde bien rangé. »

Dans un petit village allemand proche de la Belgique, la vie n’est pas facile en 1947. En particulier pour Henni, quatorze ans, et ses frères et sœur qui ont perdu leur mère, et dont le père se désintéresse totalement pour passer ses journées à l’église. Une grosse activité de contrebande, de tabac notamment, règne dans cette région frontalière, et les passeurs utilisent des enfants qui ne risquent pas d’être emprisonnés. Henni, débrouillarde et vive, va d’elle-même proposer ses services, pour la survie de la famille, jusqu’à un drame qui les sépare tous.
Parallèlement, le roman raconte un procès en 1970, suivi avec attention par Elsa, amie d’enfance de Henni.

« Quant à ces deux « vérités » dont vous parlez, ce ne sont pas des vérités. Avec le recul, tout le monde agence les choses comme ça l’arrange pour pouvoir vivre avec. On fait tous ça. »

Le cadre dans lequel évolue les personnages m’a beaucoup intéressée, ce coin d’Allemagne proche de la Belgique, ouvrant la porte aux trafics et à la contrebande, pour assurer la survie de certains, et l’enrichissement d’autres, ces marais traversés en pleine nuit dans la neige, ces villageois prompts à observer et à médire… Et le terrible orphelinat…
Par contre, là où je m’attendais à un roman policier, je me suis trouvée face à un roman historique des plus sombres. La noirceur, la tristesse qui émanent du texte, les épreuves qui s’accumulent dans la vie de Henni, tout cela m’a paru excessif, ce que seule une grande sobriété dans l’écriture aurait pu adoucir un peu. Mais non, d’autres drames s’ajoutent, les enfants sont les premiers à en pâtir, et ça, j’ai eu du mal à le lire. Certains personnages manquent totalement d’humanité, et ceux qui viennent apporter un équilibre au récit sont bien peu nombreux.
De plus, l’alternance des époques maintient un suspense un peu artificiel, même s’il offre une respiration bienvenue, et des attentes plus positives, si on peut dire.
Au final, ce roman ne restera pas comme mon préféré de l’autrice, après les lectures successives du Violoniste, de L’envers de l’espoir et de Rompre le silence.

Enfances perdues de Mechtild Borrmann, (Grenzgänger, 2018), éditions Le Masque, 2020, traduction de Céline Maurice, 288 pages.

R.J. Ellory, Un cœur sombre

« C’est partout pareil. Les gens font ce qu’ils croient être le mieux. Ils agissent en pensant faire le bien. Même quand ils commettent des actes absolument horribles, ils le font à cause de la certitude erronée qu’ils ont raison. »

Noir, c’est noir ! Vous avez déjà lu des livres ou vu des séries avec des policiers corrompus, mais avec Vincent Madigan, un voire plusieurs paliers supplémentaires sont atteints. Non seulement il profite de l’argent d’un gros baron de la pègre en lui fournissant des informations, mais il décide, parce qu’il lui doit de l’argent, de s’associer à deux malfrats pour commettre un braquage. Le genre de braquage que personne n’ose tenter, parce qu’il s’agit de voler 400 000 dollars à Sandia, ce gros trafiquant de drogue aux méthodes expéditives… Les choses ne peuvent guère tourner plus mal ensuite pour Vincent Madigan, qui pourtant, tentera de trouver une voie pour s’en sortir, et avec lui, une autre personne qu’il n’aurait jamais rencontrée normalement.

« Il y a d’ordinaire une manière de bien faire les choses, mais il y a d’innombrables façons de les foirer. »

Dans ce roman noir très bien ficelé, à lire toutefois en essayant de ne pas perdre toute foi en l’être humain, on retrouve des thèmes chers à R.J. Ellory, la culpabilité, l’expiation, cette fois dans le cas très particulier d’un homme encore jeune, qui semble avoir tout raté de sa vie professionnelle comme de sa vie de famille, sauf à brasser de l’argent qu’il n’a pas gagné pour ne rien en faire de constructif. Une spirale où il s’enfonce de plus en plus, jusqu’à ce braquage catastrophique qui le projette dans une situation encore plus inextricable.
C’est une lecture très addictive, même si la noirceur gagne tellement de terrain que ça en devient vraiment lourd. Alors, une petite lueur apparaîtra-t-elle au bout des 576 pages ? Si vous voulez le savoir, il faudra lire Un cœur sombre, sachant qu’il n’y a rien à critiquer côté écriture. R.J. Ellory est une valeur sûre, de mon point de vue !

Un cœur sombre de R.J. Ellory, (A dark and broken heart, 2012), Livre de Poche, 2016, traduction de Fabrice Pointeau, 576 pages.
D’autres romans de l’auteur sur le blog : Le chant de l’assassin, Papillon de nuit, Mauvaise étoile.
Pavé de l’été chez Brize

Chris Offutt, Kentucky Straight

« C’était un vieil homme avec de longs cheveux entremêlés de feuilles et de brindilles. Son corps flottait dans une large chemise en daim, comme s’il avait été autrefois un homme plus robuste. Des feuilles de chêne s’accrochaient aux franges du tissu. »

Voici des nouvelles dans un genre totalement différent des dernières que j’ai présentées. J’ai déjà lu Chris Offutt, avec grand plaisir, au travers de deux romans : Le bon frère et Nuits Appalaches, et j’étais donc enthousiaste à l’idée de découvrir ses textes courts. Le premier ne m’a pas emballée plus que ça, dans le genre noir rural, ça me semblait un peu déjà lu, et que l’auteur forçait un peu sur les détails sordides pour coller au genre. Mais mon avis a évolué au fur et à mesure de la lecture…

« Cody racontait à qui voulait l’entendre comment il s’était livré au vice pendant trente années de sa vie. Il portait un pistolet. Il buvait une bouteille de whisky par jour. Une fois, il avait attaché un homme à un pacanier avec du vieux fil barbelé et lui avait volé ses bottes. »

Finalement, je les ai trouvées à peine un peu inégales, ces nouvelles, et les ai appréciées de plus en plus alors que j’avançais dans le livre. Elles dessinent une carte de l’exclusion telle qu’elle se vit dans le Kentucky, mais elles parlent aussi de la solidarité et de la force de caractère nécessaire à la survie.
Un garçon opposé à son père, un chef de chantier, d’autres jeunes garçons, un cultivateur de produit illégal, des joueurs de billard, une forte femme, et d’autres encore… Malgré la tonalité très noire, les dialogues très bruts et les faits racontés sans fioritures, une certaine empathie naît pour des personnages qu’on regrette finalement de laisser.

Kentucky Straight de Chris Offutt, (1992) éditions Gallmeister, 2018, traduction de Anatole Pons, 165 pages.

#maiennouvelles

Barbara Abel, Et les vivants autour

« Après le départ des filles, Micheline a réalisé que le monde lui-même avait tellement changé qu’elle ne le reconnaissait plus. Il lui semblait être une naufragée sur une terre inconnue dont elle ne possédait plus les codes.
Et puis Jeanne est tombée dans le coma. »

C’est le troisième roman de Barbara Abel que je lis, après Derrière la haine, que je n’avais qu’à moitié apprécié et Je sais pas, un peu plus à mon goût. Et voici que celui-ci m’a tentée de nouveau. Quelle a été mon impression de lecture, je vais vous le dire un peu plus loin.
Mais d’abord l’histoire : quatre personnes d’une même famille se succèdent au chevet de Jeanne, vingt-neuf ans et dans le coma depuis un accident. Quatre ans depuis que sa mère Micheline, son père Gilbert, sa sœur Charlotte et son mari Jérôme espèrent un éveil, un mouvement, une réaction… Chacun continue cependant à vivre. Jusqu’au jour où le médecin demande à les rencontrer pour un entretien. Ils s’attendent tous plus ou moins à ce qu’il préconise un arrêt des soins, éventualité qu’ils n’appréhendent pas tous de la même manière. Mais voilà que le médecin leur apprend tout autre chose, et cela va faire exploser l’entente familiale.

« L’approche de la mort terrifie, mais si le nouveau-né avait conscience de l’approche de la vie. Il serait tout aussi terrifié.
Charlie Chaplin »

Le texte est servi par un style nerveux, dynamique, qui met vite dans le rythme et l’ambiance du roman. C’est son point fort. J’ai aimé les citations qui commencent chaque chapitre (tout comme dans le polar de Paco Ignacio Taibo II que je viens de lire). Tout de même, par moments, j’ai pensé que c’était un peu exagéré, tous les personnages ont quelque chose à cacher, et pas des petites broutilles, loin de là.
Mais il faut avouer que c’est un roman dont les pages tournent très vite, tant est grande l’urgence de savoir la suite, et que la montée du suspense est vraiment impitoyable. Les pensées les plus profondes et les plus indicibles de chaque personnage sont analysées avec beaucoup de justesse, et, à défaut de s’identifier, on écarquille les yeux en attendant de voir jusqu’où l’autrice va aller.
Bien que Barbara Abel soit belge, aucun indice ne m’a permis de situer l’intrigue dans une région ou une autre de Belgique et même, la loi Claeys-Leonetti semble se référer à la France. Je le classerai donc pour le Mois belge (à retrouver chez Anne avec #lemoisbelge ) dans la catégorie Esperluète, une histoire de famille, ce qui convient parfaitement.

Et les vivants autour de Barbara Abel, éditions Belfond, 2020, 448 pages.

Eve-Yeshé et Nath ont beaucoup aimé.

Polars en vrac (7)

Puisque la météo ne se prête pas au jardinage ni à la marche dans la campagne, j’en profite pour résumer brièvement mes dernières lectures de polar, résumés assortis d’avis tout aussi brefs ! Voici donc les choix des deux derniers mois :

Maurizio de Giovanni, Le Noël du Commissaire Ricciardi, éditions Rivages noir, 2017, traduction de Odile Rousseau, 320 pages.
« Ricciardi pensait aux morts. Il pensait que Noël ou pas Noël, fête ou pas fête, fraternité ou pas fraternité, quelqu’un mourait toujours et qu’il lui revenait, à lui, de voir le sang et ses ravages. »

Avec le commissaire Ricciardi, je retourne toujours volontiers dans la Naples des années 30, non que la vie y soit particulièrement plaisante, mais parce que l’auteur réussit toujours tellement bien à esquisser les lieux et leurs personnages. Un couple est retrouvé assassiné à l’arme blanche dans son appartement cossu des hauteurs de Naples. L’enquête du commissaire et de son adjoint Maione révèle que le mari, milicien, n’était pas quelqu’un de bien, et que nombreux auraient pu être ceux qui lui en voulaient.
Dans ce volume se passant à Noël 1931, la politique prend davantage de place, et chacun se positionne plus clairement par rapport au fascisme. C’est, parmi les cinq que j’ai déjà lus, mon tome préféré, car les questionnements y sont nombreux, tant concernant l’enquête, que la vie privée de Ricciardi et Maione. J’ai aimé aussi que les investigations évoquent les crèches napolitaines, les presepe, un particularisme local très intéressant. (vous pouvez lire ceci si cela vous intrigue)
Voir un autre avis chez Marilyne.

Gwenaël Bulteau, La République des faibles, éditions de la Manufacture, prix Landerneau 2021, 368 pages.
« – On disait : vive la République ! et le client répondait : Qui prend soin des faibles ! »

Reculons un peu, à la fin du XIXème siècle, à Lyon. Là aussi, un commissaire devra s’intéresser à la manière dont vivent les classes populaires, sur les pentes de la Croix-Rousse, pour identifier l’assassin d’un garçon disparu depuis des semaines et qu’un chiffonnier retrouve mort. Le commissaire Soubielle devra aussi fouiner dans les milieux antisémites et parmi ceux qui les combattent.
J’ai trouvé ce roman vraiment bien tourné, avec un ton et des détails qui fonctionnent bien. L’auteur s’est particulièrement penché sur la manière dont les enfants étaient peu considérés par leurs parents, et par les adultes en général, des torgnoles tombant facilement, des paroles malheureuses leur étant adressées ou dites devant eux… J’ai tout de même trouvé ce roman très sombre, un peu trop, et parfois inégal au niveau des dialogues, mais ce sont des défauts finalement minimes pour un premier roman.

Dolores Redondo, De chair et d’os, éditions Folio, 2021, traduction de Anne Plantagenet, 608 pages.
« Elle avait lu quelque part qu’il ne faut pas revenir dans un lieu où on a été heureux, car c’est une façon de commencer à le perdre. »

Deuxième roman de la trilogie du Baztan, que j’ai enchaîné assez rapidement après avoir dévoré le premier. L’inspectrice Amaia Salazar, à peine remise d’une récent accouchement, et de l’enquête précèdente, travaille cette fois sur des crimes conjugaux, dont les auteurs sont connus, mais qui à chaque fois, se sont suicidés en laissant une inscription identique, « TARTTALO ».
Le scénario emberlificoté à souhait, la région du Pays Basque espagnol toujours aussi bien décrite, brumeuse et humide, font que le roman se lit aisément. Toutefois, je suis moins emballée que par le précédent, trop de fantastique et de superstitions m’ont un peu lassée, des rebondissements se succédant à un rythme effréné m’ont fait trouver le tout assez peu vraisemblable. Continuerai-je la série ?
Vu chez Eva.

Abir Mukherjee, L’attaque du Calcutta-Darjeeling, éditions Folio, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez-Battle, 464 pages.
« D’après mon expérience, les très riches et les très pauvres sont souvent gênés par l’endroit où ils vivent. »

Encore une série, et un voyage dans le temps et l’espace, avec un enquêteur britannique, vétéran de la première guerre mondiale, Sam Wyndham. A peine arrivé, il doit débrouiller une affaire d’assassinat concernant un anglais influent, aux abords d’une maison de passe. Son adjoint indien lui est d’une grande aide, car Wyndham est encore peu au courant des pratiques locales. Il se demande pourquoi ses supérieurs l’envoient, alors qu’il est déjà en pleine enquête, en déplacement sur la ligne Calcutta-Darjeeling, où un train a été attaqué, sans que rien soit dérobé et faisant « seulement » une victime, un surveillant autochtone.
La plus grande partie du récit se déroule à Calcutta, et l’atmosphère recréée, des plus dépaysantes, constitue un vrai régal de lecture. L’enquête montre la répression britannique se mettre en place contre les velléités toutes neuves d’indépendance des Indiens, et s’appuie, avec beaucoup d’habileté, sur un grave événement historique survenu en 1919. L’ensemble est vraiment bien fait, et je continuerai cette série, sans aucun doute.
Repéré chez Athalie.

Craig Johnson, La dent du serpent, éditions Points, 2019, traduction de Sophie Aslanides, 480 pages.
« C’était une femme typique du Wyoming , de cet âge indéfinissable entre trente et cent ans où les femmes trouvent une certaine paix et s’y installent. »

Un jeune fugueur qui se réfugie dans un cabanon de jardin et vole sa nourriture, voilà une affaire pas bien compliquée pour Walt Longmire, si ce n’est qu’il est suivi par un drôle de bonhomme, venu d’un lointain passé (si, si !) et que la mère du tout jeune homme semble avoir disparu. Les recherches du shérif du Wyoming le mènent vers une secte plutôt fermée et hostile, dont le jeune homme a été exclu.
Lire Craig Johnson, c’est toujours une lecture réconfortante, avec de l’action, des incursions dans la vie privée des enquêteurs, beaucoup d’humour, et sans dérapage aucun vers le sordide. Et ça me plaît toujours autant, après une dizaine d’épisodes lus.
Autre avis chez Keisha.

Et vous, connaissez-vous ces auteurs ?
Dolores Redondo, Craig Johnson et Abir Mukherjee seront ces 1er, 2 et 3 avril aux Quais du Polar à Lyon.

Jake Hinkson, Sans lendemain

« - Vous devriez éviter l’Arkansas. Une fille seule dans ce coin-là, vous pourriez bien avoir des ennuis. »

Imaginez-vous dans la peau d’une jeune femme résolument moderne, débarquer en 1947 au volant de votre vieille Mercury dans une bourgade de l’Arkansas pour y livrer des films de série B au cinéma local. En effet les petits cinémas n’avaient pas les moyens de louer les grandes productions hollywoodiennes. D’où le petit boulot trouvé par Billie Dixon qui aurait préféré écrire des scénarios mais s’accommode de ce job qui lui permet de bouger, faire des rencontres, voir du pays.
Malheureusement pour elle, dans ce bourg, le pasteur très influent Obadiah Henshaw a décidé que le cinéma était l’œuvre du diable et qu’il fallait y mettre le holà. Lorsque Billie tente de le croiser pour en discuter, elle rencontre la très belle épouse du pasteur, et c’est là que tout commence à aller de travers… mais alors vraiment de travers !

« Mais maintenant, il y a une histoire, et c’est une histoire que tout le monde veut croire. C’est ce que j’ai compris, après toutes ces années. Les gens veulent toujours croire l’histoire qui correspond à ce qu’ils préfèrent penser. »

Je ne sais pas si vous avez besoin de dépaysement en plongeant dans un roman, mais celui-ci remplit parfaitement bien ce rôle, tant les personnages comme les lieux sont éloignés de nos préoccupations actuelles. De l’auteur, j’avais lu précédemment Au nom du bien, et m’étais délectée à lire cet imbroglio où l’ironie le disputait à la noirceur, avec des personnages bien ignobles. Il y avait déjà un pasteur et des crimes, mais le roman se déroulait au moment de l’élection de Trump. C’est une tout autre époque ici et le scénario n’a rien à voir, il est très original, et réserve plus d’une surprise. Contrairement au roman précité où pas un personnage n’éveillait la sympathie, cette fois, la jeune Billie, avec sa vivacité, ses penchants à contre-courant pour l’époque, sa verve un peu canaille, inspire une certaine indulgence, mais gare à l’auteur, qui attend le lecteur au tournant.
Moi qui ai du mal avec les polars qui nous plongent dans des années 30 ou 40 un peu factices, avec détective privé, jolie pépée et grosses voitures, je n’ai pas trouvé de clichés et j’ai marché à fond !

Sans lendemain de Jake Hinkson, (No tomorrow, 2015), éditions Gallmeister (paru en Totem), traduction de Sophie Aslanides, 218 pages.





Jurica Pavičić, L’eau rouge

« Entre-temps, les recherches pour retrouver Silva se sont essoufflées. Elle s’est éclipsée peu à peu des colonnes des journaux. On ne parle plus de sa disparition à la télévision. Son visage continue tout de même de trembler, tout détrempé, abîmé et oublié, sur les quelques affichettes encore fixées aux troncs d’arbre et aux poteaux. »

C’est l’histoire d’une disparition et la lente désagrégation d’une famille qui s’ensuit. Un jour de septembre 1989, Silva, dix-sept ans, disparaît du domicile familial dans un village près de Split. Des indices penchent pour un départ volontaire, d’autres pour un accident, voire un meurtre. Les parents de Silva comme son frère jumeau Mate, et comme la police, sont dans l’incertitude. Pourquoi serait-elle partie sans donner aucune nouvelle ? Toutefois, ils finissent par se rendre compte qu’ils ignoraient certains aspects de la vie de leur fille et sœur, qui était lycéenne à Split. Les années passent, les événements sanglants en Croatie viennent s’ajouter à l’angoisse de la famille de Silva, sans rien expliquer ni éclaircir pour autant. Les recherches explorent plusieurs pistes successivement, toutes vraisemblables, mais qui échouent dans des impasses, jusqu’à la révélation finale.

« En entendant cette plainte, Vesna ressent cette même piqûre qu’elle n’aime pas. Elle sent une résistance furieuse à l’égard du désespoir des autres, et cette résistance vire tout d’un coup à la rage. »

Les répercussions en cercles concentriques de cette disparition, des proches de Silva jusqu’à des personnes qui ne l’ont croisée que brièvement, se déroulent sans que cela semble artificiel et sans tomber dans l’analyse psychologique interminable. En creux, au centre de tout, Silva l’absente.
Passant d’un personnage à un autre au gré des chapitres, l’auteur dissèque les relations qui s’étiolent au fil des années, celles des parents entre eux, puis avec les habitants de leur bourgade, avec leur fils restant, les relations de Mate avec sa femme et sa fille, qui ressemble tant à sa tante disparue, et il fait cela d’une manière totalement addictive et passionnante. Ce n’est que mon avis, mais je trouve qu’un auteur a rarement aussi bien réussi le mélange entre l’intimité d’une famille et l’histoire d’un pays sur plusieurs décennies. Une belle réussite !

L’eau rouge de Jurica Pavičić, (Crvena voda, 2017) éditions Agullo, mars 2021, traduction d’Olivier Lannuzel, 360 pages, prix « Le Point » du Polar Européen en 2021, et Grand Prix de la Littérature Policière (roman étranger) 2021.
Aifelle et Electra ont aimé aussi.
Lu pour le mois de l’Europe de l’est.

Natalia Garcia Freire, Mortepeau

« Sarai était la plus jeune des quatre et il lui manquait deux doigts à la main gauche : l’index et la majeur. Quand elle me prenait par la main, elle utilisait ses trois doigts valides en pressant un peu trop, comme une poule en colère. Mais c’était sa seule marque de rudesse. J’avais parfois l’impression que cette main n’était pas la sienne, qu’il s’agissait d’une prothèse qu’on lui enlèverait un jour pour qu’apparaisse à sa place une main de nouveau-né que nous verrions grandir au fil des années, jusqu’à ce qu’elle ait la même taille que sa main droite. »

Lucas, tout jeune homme, revient dans la maison de son enfance, ou plus précisément dans le jardin où son père est enterré. Par les fenêtres, il observe les habitants de la maison. On comprend progressivement qu’il s’agit des servantes qui ont pris soin de lui lorsqu’il était plus jeune, et de deux hommes haïssables. Dans une longue harangue à son père défunt, il revient sur ce moment où le père a introduit ces deux individus chez lui. Pour quelle raison, on ne le sait pas, et pourquoi le père et ses comparses tiennent la mère de Lucas pour folle, non plus. C’est une folie bien douce, alors, qui consiste à s’occuper de son jardin et à constituer des herbiers. Tout cela va mal tourner, on ne peut que le deviner.

« Je ne crois pas que mon défunt père m’observe. Mais son corps est enterré dans ce jardin, ce qui reste du jardin de ma mère, entouré de limaces, d’araignées-chameaux, de lombrics, de fourmis, de coléoptères et de cloportes. Peut-être même qu’un scorpion s’est posé près de son visage à moitié décomposé, et tous deux évoquent les dessins qui ornent les tombeaux des pharaons égyptiens. »

Avant-dernière chronique pour le mois de la littérature latino-américaine, et me voilà bien ennuyée. Je ne sais pas trop quoi en penser. Le roman, court, ne manque pas d’originalité ni de profondeur. L’écriture est intéressante, loin des platitudes ou des clichés. Cependant, je n’ai pas réussi à aimer ce roman que je peine même à définir : roman gothique, roman noir, histoire de famille ou roman d’initiation ? Un peu tout cela à la fois sans doute. Pas un roman psychologique en tout cas, puisque tout est vu à hauteur d’enfant, et aucune explication n’est donnée. Une grande place est donnée au lecteur, ce qui pourrait vous plaire, peut-être ?
De mon côté, j’ai eu du mal à avancer dans le roman, je n’ai pas succombé à sa langue poétique. Parvenue à la fin, j’admets que celle-ci réussit à surprendre et à toucher, même s’il faut passer auparavant par beaucoup de passages malsains, par de nombreuses allusions à des fluides corporels et par des descriptions d’êtres humains bien plus repoussants que les insectes et autres animaux qui pullulent dans le roman.

Mortepeau de Natalia Garcia Freire, (Nuestra piel muerta, 2019) éditions Christian Bourgois, août 2021, traduit de l’espagnol (Equateur) par Isabelle Gugnon, 156 pages.

Repéré chez Electra qui a beaucoup aimé, et lu pour le mois latino-américain organisé par Ingannmic.