Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée automne 2016, sortie en poche

Jackie Copleton, La voix des vagues

voixdesvagues« Il nous fallait partir en un lieu si contraire au nôtre et tellement différent que toute notre énergie serait consacrée à l’étrangeté de nos nouvelles existences. »
Amaterasu est désormais une femme âgée et veuve, vivant depuis des décennies aux États-Unis, lorsqu’un homme frappe à sa porte. Il prétend être son petit-fils disparu le 9 août 1945 à Nagasaki. Amaterasu avait passé des semaines à rechercher son petit-fils Hideo, âgé de 7ans, ainsi que sa fille Yuko, avant de réussir à convenir qu’ils faisaient partie des victimes. Qui est donc cet homme horriblement défiguré, et atteint d’amnésie sur tout ce qui a eu lieu avant l’immense lumière blanche de la bombe ?

« Curiosité et solitude vont de pair, comme d’affreux complices. »
Le prétendu Hideo a apporté avec lui des documents qu’il a reçu de sa famille d’adoption et qui tendent à prouver son identité. De son côté Amaterasu a enfin le courage de lire le journal intime de sa fille, journal qu’elle avait gardé tout ce temps. Ce qui permet à la narratrice d’entrecouper son histoire de documents, de souvenirs…
J’ai aimé les personnages de ce roman, été émue par Amaterasu qui a tout à la fois accepté de vivre une nouvelle vie aux États-Unis, tout en ne mettant aucun enthousiasme à apprendre la langue de son pays d’accueil, qui a toujours conservé une culpabilité énorme touchant aux derniers jours de vie de sa fille. Le roman est fort bien construit et chaque chapitre commence par une particularité, un trait culturel japonais, lui donnant une couleur particulière.

« Les photographies étaient étaient notre seul hommage au Japon au milieu de tout ce mobilier occidental. »
Mais, il y a un mais, je n’ai pas trop adhéré à l’histoire de la vie sentimentale compliquée d’Amaterasu, ni au secret de famille qui entoure les amours de sa fille Yuko. Je ne peux pas en dire trop, mais les rapports mère-fille en sont extrêmement compliqués, et cela explique la culpabilité d’Amaterasu. J’ai par contre beaucoup aimé la manière dont la vieille femme et celui qui est peut-être son petit-fils s’apprivoisent mutuellement, et je me suis interrogée pour savoir s’ils allaient pouvoir reformer d’une certaine manière une famille. Cet aspect très touchant est le plus réussi à mon avis. Ce livre m’a un peu rappelé Lumière pâle sur les collines de Kazuo Ishiguro, pour les relations familiales et le grand écart entre les cultures opéré par les expatriés. Je l’ai un peu moins aimé, globalement.
Malgré mes quelques réticences, ce roman devrait plaire aux amoureux du Japon, à ceux que l’histoire de la seconde Guerre Mondiale intéresse, à ceux qui aiment les secrets de famille également !

 

La voix des vagues de Jackie Copleton (The dictionnary of mutual understanding, 2015), éditions Les Escales (octobre 2016) traduit de l’anglais par Freddy Michalski, 304 pages, paru également en Pocket (2018)

L’avis de Joëlle… D’autres parmi vous l’ont-ils lu ?
L’auteure est anglaise, même si elle a travaillé à Nagasaki et Sapporo. Elle vit dorénavant à Newcastle, en Angleterre.

Le mois anglais est ici.
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Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée automne 2016, sortie en poche

Emma-Jane Kirby, L’opticien de Lampedusa

opticiendelampedusa« Jamais il n’oubliera le contact de ces mains glissantes serrant la sienne. Jamais il ne s’est senti aussi vivant, animé d’une énergie née de ses entrailles. »
C’est le début du week-end sur la petite île de Lampedusa, au large des côtes siciliennes. L’opticien ferme sa boutique, se remémore les raisons qui l’ont amené à s’installer sur cette île, se réjouit à l’idée d’une sortie en bateau avec deux couples d’amis. Au réveil, le lendemain, au milieu de la Méditerranée, d’étranges cris, semblables à de lointains cris de mouettes, le perturbent. Le bateau fait route vers ces appels, et atteignent une masse humaine, des hommes, des femmes essayant de se maintenir à la surface, sur le point de lâcher prise… Les six plaisanciers tentent d’en sauver le plus possible en attendant l’arrivée des secours.

« A travers les clôtures, il est difficile de se rendre compte de la structure du centre d’accueil. A droite, de gros arbres. A gauche, une série de bâtiments bas, blanc délavé, d’apparence neutre. Probablement des bureaux ou des dortoirs. Au fond de l’enceinte, des policiers en uniforme bleu nuit effectuent des rondes tel des gardiens de prison. »
C’est le roman d’un homme banal qui soudain ne peut plus considérer comme banal de croiser des migrants chaque jour sur son île, qui ne peut s’empêcher de vouloir à toute fin prendre de leurs nouvelles au centre de rétention où ils sont admis, et de suivre, plus tard, grâce à quelques messages, le périple de certains d’entre eux à travers l’Europe. Des images terribles s’imposent à la lecture de ce roman, qui n’en est pas tout à fait un, puisque le personnage existe et que Emma-Jane Kirby, journaliste anglaise, l’a vraiment rencontré et l’a questionné sur ce sauvetage dans lequel il a été impliqué. Il devient absolument impossible après avoir lu ce texte de voir les nombres de migrants entassés dans des bateaux, demandant à être secourus, ou bien trop souvent, morts noyés, comme simplement des nombres s’ajoutant à d’autres nombres. Impossible aussi d’imaginer qu’on puisse songer un instant à tout simplement les renvoyer vers leur pays d’origine, après tout ce qu’ils ont souffert et perdu au cours de leur traversée.
Une belle écriture place les mots qui conviennent, sans trop de pathos, sur cette histoire individuelle capable de toucher tout un chacun. J’ai déjà lu d’autres romans sur le même thème, et pourtant, celui-ci a su me toucher comme aucun autre avant.

Les avis d’Eimelle, Lectrice en campagne et Miss Alfie.

 

L’opticien de Lampedusa d’Emma-Jane Kirby, (The optician of Lampedusa, 2016) éditions des Équateurs (2016) traduit de l’anglais pas Mathias Mézard, 168 pages, existe en poche.


Lu pour le mois anglais (à retrouver ici ou )
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Publié dans littérature Europe du Sud, premier roman, rentrée automne 2017

Paolo Cognetti, Les huit montagnes

huitmontagnes« Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. »
La première fois que Pietro, petit milanais de onze ans, découvre les montagnes, c’est dans le Val d’Aoste. Ses parents, originaires de Vénétie, se prennent de passion pour la montagne, chacun à sa manière et viennent y passer toutes leurs vacances d’été. Pendant que son père randonne infatigablement vers les sommets, Pietro fait la connaissance de Bruno, un jeune de son âge avec lequel il explore les cabanes abandonnées, les forêts et les alpages. Les différences qui devraient les opposer leur apportent beaucoup l’un à l’autre, sans doute davantage au petit citadin qui est encore un enfant, par bien des côtés.

« Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et à descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui empoisonnait la vie en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité : c’était le temps du travail, de la vie en plaine et de l’humeur noire. »
J’ai tout aimé dans ce roman, de l’apprentissage de la montagne par le jeune Pietro à la relation père-fils, de la philosophie des alpages à l’histoire d’amitié entre Pietro et Bruno. Lorsque le jeune homme devenu cinéaste documentaire, plus attiré par les montagnes lointaines que par celles de son enfance, revient dans le Val d’Aoste, c’est après la mort de son père, et beaucoup de choses ont changé. Il revoit à cette occasion Bruno.

« Tu vois le torrent ? dit-il. Mettons que l’eau, c’est le temps qui coule : si l’endroit où nous sommes, c’est le présent, tu dirais qu’il est où, l’avenir ? »
Les descriptions, qui ne s’embarrassent pas de lyrisme inutile, sonnent juste, et posent une belle atmosphère montagnarde. C’est le genre de roman pour lequel on a envie de donner à lire quantité de citations plutôt que de s’étaler à le décrire. Il ne faut pas s’attendre à une action trépidante, mais même sans être complètement fanatique de marche en montagne, on ne peut qu’apprécier l’écriture impeccable, sans oublier la traduction, et la mélodie de la montagne, qui m’a rappelé bien souvent L’iris de Suse, le dernier livre de Giono que j’ai lu. Une comparaison tout à fait méritée pour ce beau roman !

Les huit montagnes de Paolo Cognetti, (Le otto montagne, 2016) éditions Stock, août 2017, traduit de l’italien par Anita Rochedy, 299 pages.

Toutes séduites : Dominique, Eve-Yeshé, Hélène et Krol

Le mois italien est chez Martine et sur FB.
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Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée hiver 2017

Paula McGrath, Génération

generation« Frank se plaignait qu’elle était toujours triste, mais elle n’y pouvait rien, la mélancolie paraissait remonter à plus loin qu’elle, peut-être à sa mère et à son enfance dans un endroit que Judy ne connaissait pas et ne pouvait pas imaginer. »
Voici encore un roman que j’ai emprunté à la bibliothèque sans trop en savoir à son sujet, et croyez-moi, c’est comme cela que l’on se procure les meilleures lectures ! Je savais que l’auteure était irlandaise, mais ignorais que l’essentiel du roman se déroule dans l’Illinois. Surprenant, ce roman fait appel à l’acuité du lecteur, l’incite à prendre des indices pour combler une première ellipse temporelle, puis une deuxième, l’encourage aussi à faire des déductions concernant les rapports entre les personnages.
On y croise d’abord un immigrant irlandais qui se tient à l’entrée d’un puits de mine canadien en 1958, et qui y travaillera de longues années… Ensuite, Aine, une trentenaire, en 2010, aspire à changer de vie, et débarque d’Irlande pour passer quelques temps en bénévole dans une ferme biologique de l’Illinois. Elle se lie avec Joe, le propriétaire… Ensuite d’autres personnages apparaissent dont on ne connaît pas immédiatement l’importance dans l’histoire, qui semble se tisser autour de Joe, l’agriculteur, individu plus trouble qu’il n’y paraît de prime abord.

 

« Jusqu’ici, elle a toujours été du genre voyage organisé, mais maintenant elle est une pionnière, un personnage des Raisins de la colère, une Thelma. Ou une Louise. »

C’est un de ces romans où la tension créée par une construction efficace pousse à avancer, et qui réussit encore et encore à étonner, jusqu’à la fin. Il s’avère passionnant sur le thème du passage de relais entre générations pas forcément consécutives. Des sortes de sauts générationnels apparaissent entre les lignes de l’histoire, et les rapports entre les protagonistes deviennent alors plus clairs. Le thème de l’immigration, de ses causes et conséquences, des attentes qu’elle porte et des déceptions qu’elle engendre, et là encore des impacts sur les générations suivantes, apparaît en filigrane, sans lourdeur, ni morale.
Une jolie découverte que ce premier roman un brin déroutant, comme je les aime, et une jeune auteure irlandaise à suivre, indiscutablement !

Génération de Paula McGrath, (Generation, 2015) éditions Quai Voltaire (janvier 2017) traduit de l’anglais par Cécile Arnaud, 225 pages.

Entre autres avis, ceux d’Albertine, de Cathulu, d’Eva et de Maeve.

Lire le monde pour l’Irlande.
Lire-le-monde

Publié dans littérature France, premier roman, sortie en poche

Gaëlle Nohant, L’ancre des rêves

IMG_2007« Comme tous les soirs, Benoît Guérindel avait reculé par mille stratagèmes l’heure de monter se coucher. Qui, à sa place, eût été pressé de retrouver les images violentes qui ébranlaient sa caboche? Mais l’heure redoutée du sommeil venait toujours, comme la mort, que rarement on invite. »
Les quatre garçons de la famille Guérindel redoutent tous les soirs l’heure du coucher. Chacun d’entre eux est tourmenté par d’horribles cauchemars récurrents. Pourtant, ils n’en parlent pas à leurs parents, surtout pas à leur mère, Enogat, qui leur a toujours interdit de s’approcher de la mer, qui n’a pas voulu qu’ils apprennent à nager. De quel secret veut-elle les protéger ?
Lorsque Lunaire, le cadet découvre une sorte de « perméabilité » entre le réel et le rêve, il décide d’essayer d’intervenir sur son rêve, de ne plus se laisser terroriser par les images qui reviennent immuablement, chaque nuit.
Avec l’audace de l’adolescence, Lunaire se lance dans une enquête des plus singulières. Il va trouver l’aide de personnes âgées qui pourraient l’épauler dans sa recherche sur le navire qui hante ses rêves et le capitaine Morvan qui le terrifie.

« Les hommes allaient sur la Lune ou sur Mars, mais le monde des rêves était encore plus dangereux et plus stimulant à explorer. »
Le choix de ce livre repose sur des billets lointains qui m’avaient fait noter ce roman, depuis perdu de vue, sur sa superbe couverture sortie à la rentrée 2017, et aussi sur l’intérêt porté au dernier roman de Gaëlle Nohant, Légende d’un dormeur éveillé. J’ai donc choisi de lire d’abord celui-ci avant de, peut-être, découvrir plus avant l’auteure. 
Et pourtant… je ne suis pas du tout fan des romans où les personnages racontent leurs rêves, je trouve le procédé des plus ennuyeux, pour tout dire. Je n’adhère pas toujours non plus aux légendes et autres histoires de fantômes. Pour preuve, je suis restée quelque peu hermétique à Ar-Men, la bande dessinée d’Emmanuel Lepage, qui évoquait les légendes bretonnes.
Mais j’ai senti dès les premières pages que, cette fois, les rêves s’inséreraient parfaitement dans le roman, s’ancreraient dans la réalité, d’où le titre qui a pris immédiatement sa signification… et la lectrice a été ferrée ! Je n’ai déjà lors presque pas lâché le livre. Il fallait parfois respirer un peu, car les visions de Benoît ou de Lunaire dans leurs cauchemars sont assez épouvantables. De quoi être en empathie avec les adolescents qui doivent les retrouver toutes les nuits.
La réussite de ce premier roman est d’avoir construit le livre comme une enquête, qui devient petit à petit une enquête généalogique. A ce sujet, l’arbre généalogique judicieusement placé à la fin du livre n’est à consulter qu’à la fin de la lecture, pour garder le frisson de la découverte ! J’ai vraiment aimé l’écriture, parfaitement en adéquation avec le réalisme magique à la bretonne qui imprègne ce roman d’initiation original.

L’ancre des rêves de Gaëlle Nohant, éditions Robert Laffont (2007) paru en Livre de Poche (2017), 331 pages.

Lecture commune avec Miss Sunalee dont je vais aller lire l’avis, et en voici d’autres : Antigone, Inganmic et Sylire.

Objectif PAL d’avril, deuxième lecture !
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Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, premier roman, rentrée hiver 2018

Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert

unevilleacoeur.jpg« Aussi, plus les gens manifestaient dans les rues de Lvov, plus fort ils parlaient de choses autrefois entourées de silence, plus elle mettait d’acharnement à vérifier, le soir venu, que nos portes d’entrée étaient parfaitement closes. »
Une ville à cœur ouvert est un peu à la fois l’histoire d’une famille, l’histoire d’un immeuble, l’histoire d’une ville… La famille est composée uniquement de femmes, la narratrice, sa mère Marianna, soprano à l’opéra, sa grand-mère Aba qui est médecin, et son arrière-grand-mère. Les hommes sont venus, repartis, on n’en parle guère. L’appartement où elles cohabitent fait partie d’un immeuble, remarquable pour le haut vitrail art-nouveau qui court tout au long de la cage d’escalier. Il aura un rôle symbolique très fort tout au long du roman. La ville enfin, Lwow, Lvov ou Lviv selon les périodes, selon que la ville était polonaise, russe ou ukrainienne.

 

« Néanmoins, dès qu’elle a adopté l’ukrainien, je me suis mise à éviter de lui parler, comme si je m’étais métamorphosée en un dictionnaire dont quelqu’un supprimait des mots au fur et à mesure. »
Le roman commence avec la mort de Marianna, tuée d’une balle lors d’une manifestation de partisans ukrainiens en 1988. Ces manifestations anti-communistes ont réellement eu lieu, et l’auteure a imaginé le retentissement qu’elles auraient pu avoir s’il y avait eu une victime, les conséquences sur le cercle familial, professionnel, amical et amoureux de la charismatique chanteuse de l’Opéra.
Si je connais ainsi le projet de l’auteure, c’est que je l’ai entendu s’exprimer, en français (et parfaitement), au sujet de son roman, à la Fête du Livre de Bron. Je sais ainsi qu’elle s’est beaucoup documentée pour écrire son roman, et a interrogé des personnes âgées de Lviv, de différentes origines. L’histoire de cette ville, située à 70 kilomètres de la frontière polonaise, est très compliquée, et rien qu’au vingtième siècle, elle est passée par des phases soviétiques, polonaises et ukrainiennes. Différentes communautés y vivent, pas toujours en harmonie, et le roman le fait bien sentir.
Le thème de l’amour de l’art est très présent aussi dans le texte, on voit comment, de mère en petite-fille, se transmet l’amour de la musique, ou celui de la peinture, un peu à la manière des poupées russes, et comment chaque génération dévoile ses dons artistiques.



« Le vitrail était glacial et Mikolaj avait vite retiré sa main : il avait eu l’impression qu’elle allait geler là sur place, contre le verre, et qu’il devrait rester éternellement sous cette porte cochère. »
Alors, ai-je aimé ce roman ? J’ai trouvé au début le style lyrique un peu déroutant et j’ai eu à m’accrocher un peu pour suivre la narration fragmentée. Ce n’est pas tant les différentes époques dans lesquelles finalement on se repère bien, mais plutôt les faits qui sont décrits, parfois un peu anecdotiques et décousus, font qu’il est assez difficile de s’attacher aux personnages. Le plus passionnant est finalement l’histoire de la ville qui se dévoile par bribes mais finit par former un ensemble cohérent. Le style de la jeune auteure est intéressant, orné de figures lyriques, il est accentué parfois par la propension à chercher le côté douteux, voire morbide, des situations et des gens. Le choix de l’événement central du roman placé dès le premier chapitre, alors qu’il aurait été possible de faire culminer le texte autour de ce drame, peut aussi être perturbant.
Tout cela ne vous donne peut-être pas envie de vous précipiter sur le roman, mais l’avis de Delphine-Olympe ou celui de Sarah Gastel dans Page des Libraires vous convaincront sans doute davantage. Je le conseillerais surtout à ceux que l’histoire de cette région intrigue.

 

Une ville à cœur ouvert de Żanna Słoniowska, (Dom z witrazem, 2015) éditions Delcourt littérature 2018, traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez, 239 pages

Troisième lecture pour le mois de l’Europe de l’Est d’Eva Patrice et Goran, et Lire le monde.
logo-epg  Lire-le-monde

Publié dans littérature Amérique du Nord, littérature Europe de l'Est et Russie, premier roman, rentrée automne 2016

Sara Nović, La jeune fille et la guerre

jeunefilletlaguerre« J’ai eu dix ans la dernière semaine d’août, une fête marquée par un gâteau spongieux, mais éclipsée par la chaleur et l’inquiétude. »
Que comprendre aux prémices d’une guerre civile dans son propre pays, à des conflits qui prennent leurs sources dans la religion et le communautarisme, lorsqu’on a dix ans ? C’est ce qui arrive à Ana, au début des années 90, et les premiers temps, sa vie de famille continue, avec l’école, les jeux dans la rue avec ses camarades, jeux interrompus parfois par des alertes qui les obligent à se réfugier dans un abri. Les attaques aériennes se multiplient, de nombreux réfugiés arrivent. L’inquiétude des parents d’Ana est décuplée par la maladie de sa petite sœur de huit mois, qui ne peut être soignée à Zagreb. Ses parents emmènent l’enfant à Sarajevo pour qu’un convoi humanitaire vers les Etats-unis puisse la prendre en charge.

« On était scrutés jusque dans la façon de se saluer : une bise sur chaque joue était tolérée, mais trois -une coutume orthodoxe-, c’était trop, et considéré comme de la haute trahison. »
Le roman est composé de trois parties : la première relate les débuts du conflit, et se termine sur un événement traumatique. On retrouve ensuite Ana aux Etats-Unis, où elle apporte son témoignage à la tribune de l’ONU. Elle a une vingtaine d’années, est étudiante, et seuls ses parents adoptifs connaissent son histoire. La troisième partie verra Ana tenter de relier les fils de son existence, ce qui dans son cas est loin d’être un cliché. Comme dans ma précédente lecture, Manuel d’exil, il est question aussi de résilience, grâce à la vie dans un nouveau pays ou à l’acquisition d’une nouvelle langue.

« Au départ, le choix de garder secrète mon existence passée s’était imposé à moi. »

Cela faisait un moment que je voulais lire ce roman, qui s’est avéré être une lecture enrichissante sans être trop éprouvante. L’extrême jeunesse d’Ana, sa compréhension partielle des événements, rendent le récit plus sobre et dépourvu d’un pathos que je craignais un peu. L’auteure décrit très bien le contexte, et conserve un équilibre délicat entre les faits de guerre relatés et sa volonté de ne pas prendre parti de façon trop violente. Elle réussit ainsi à conserver la force de certaines scènes essentielles. À côté de ça, je n’ai pas été éblouie par l’écriture, et lui ai trouvé quelques petites maladresses. Quant à la psychologie des personnages, elle m’a semblé parfois un peu sommaire, manquer un peu de nuances. Mais malgré ces quelques marques d’inexpérience de primo-romancière, la force de ce roman est incontestable. Sa lecture aisée, mais saisissante, et sa construction habile, en font un roman que je recommande à tous ceux que le sujet intéresse.

La jeune fille et la guerre, de Sara Nović (Girl at war, 2015) éditions Fayard (septembre 2016) traduit de l’anglais par Samuel Todd, 318 pages.

Les avis d’Electra, enthousiaste, ou de Sylire plus mesurée.

Deuxième lecture pour le mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Gabriel Tallent, My absolute darling

myabsolutedarling« Turtle a toujours su qu’elle avait grandi différemment des autres enfants. Mais elle n’avait jamais eu conscience jusqu’à présent, de l’ampleur de la différence. »

Turtle, quatorze ans, vit seule avec son père, fréquente le collège de sa ville de Mendocino, sur la côte au nord de la Californie, se lie peu avec les autres élèves. La jeune fille maintient un semblant d’équilibre entre la vie de famille, c’est-à-dire un père qui exerce sur elle une toute-puissance malsaine, l’entraînement au tir, l’école et les échappées dans la nature. Les discours hallucinés d’un père nuisible, grand lecteur mais fou d’armes à feu, survivaliste, empreint d’une méfiance immense à l’égard du monde qui les entoure, ne sont contrebalancés que par les propos du grand-père de Turtle, vieil homme alcoolique et maladroit, et ceux de ses enseignants, qui ne l’atteignent pas. Une de ses professeurs soupçonne une maltraitance, mais ne parvient pas à tirer la moindre confidence de Turtle. Un jour, la jeune fille, échappant pour un temps à l’emprise de son père, rencontre deux garçons de son âge, mais tellement différents d’elle, qu’ils l’intriguent et la fascinent…

 

« Elle se replie sur elle-même presque sans un mot, sans se préoccuper des conséquences ; son esprit ne peut être pris par la force, Turtle est une personne tout comme lui, mais elle n’est pas lui, elle n’est pas non plus une part de lui. »
Vous allez forcément entendre parler à profusion de My absolute darling dans les semaines à venir, et ce sera, à mon avis, pleinement justifié. Ce roman est traversé d’une tension inouïe, qui le rend fascinant malgré la brutalité des faits qu’il raconte. Tension du au fait qu’on ne sait jamais trop à quoi s’attendre, comme Turtle elle-même, obligée de prendre la vie comme elle vient, le pire comme le meilleur. L’auteur a réussi à donner à son texte une puissance incroyable sans se prendre les pieds dans une avalanche de sentiments, ni d’explications psychologiques. Au contraire, les personnages sont vus par le prisme de leurs actions, et des seules pensées de Turtle, qui jamais ne porte de jugement, hormis sur elle-même. Et cela la rend si incarnée, si vivante… Que faire alors sinon poursuivre sa lecture pour, à toute fin, savoir si elle va fuir, se rebeller ou baisser les bras ?


« Tu dois t’entraîner à être rapide et réfléchie, ou, un jour, l’hésitation te foutra en l’air. »
C’est un chant de soumission et de désespoir que ce roman, mais surtout d’intelligence et de courage, porté par la personnalité rare d’une toute jeune fille. Le style, ainsi que la traduction impeccable, viennent se mettre au service d’une histoire impossible à oublier. Et encore, je n’ai pas mentionné la nature, paysages, plantes et animaux qui envahissent, et pas seulement à la marge, l’environnement de Turtle, et qu’elle connaît intimement.
Ce roman ne plaira cependant pas à tous les lecteurs, du fait de ses moments de cruauté et de la relation perturbante entre père et fille. À qui plaira-t-il alors ? Je dirais à celles et ceux qui aiment les romans de Joyce Carol Oates ou de Russell Banks, et ne craignent pas de s’aventurer vers des rivages plus noirs comme ceux des romans de David Vann ou Donald Ray Pollock… Ceci dit, à vous de voir.

My absolute darling de Gabriel Tallent (2017) éditions Gallmeister (mars 2018) traduction de Laura Derajinski 455 pages

Tous conquis : Autist Reading, Cuné, Léa et Nicole.
Gabriel Tallent sera aux Quais du Polar à Lyon les 6, 7 et 8 avril.
Merci aux éditions Gallmeister et à Léa, qui gère de main de maître un groupe de « fous » de littérature américaine, l
e Picabo River book club !

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Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, premier roman, projet 50 états, rentrée hiver 2017

Taylor Brown, La poudre et la cendre

poudreetlacendre« Les rayons de l’aurore transperçaient à présent le plafond de verdure au-dessus de leurs têtes, dessinant de vagues halos de lumière au sol. Les autres hommes montèrent en selle à leur tour, raides et lourds, perclus, certains avançant au pas et se retrouvant tout à coup dans la lumière. Le garçon les voyait apparaître, irradiant au milieu des bois sombres, tels des spectres. »
1864, les derniers moments de la guerre de Sécession, en Caroline du Nord. Callum, jeune irlandais rescapé d’un naufrage se retrouve parmi les rangs d’un groupe de sudistes peu recommandables, pillards et violents, sous le commandement du Colonel. Callum est le bienvenu parmi eux pour sa faculté à se mouvoir en silence et à voler les chevaux. Lors d’une de leurs razzias, il n’hésite pas à protéger la jeune Ava et, par un concours de circonstances que je ne relaterai pas en détails, il prend la fuite avec elle. Ils se dirigent vers le sud, vers la Géorgie, suivant à distance les troupes de Sherman qui ne laissent que désolation derrière elles.


« Callum hocha la tête et fit claquer les rênes, vers le sud, la seule destination possible. Du nord arriveraient bientôt l’hiver et la troupe de guerriers assoiffés de sang et privés de leur chef, que rien ne rassasiait comme le goût de la vengeance. »
Pour compliquer cette fuite, ils sont recherchés par des chasseurs de prime sans vergogne. Dit comme cela, ça sonne comme un pur roman d’aventures, et pourtant, ce roman est bien plus que ça, mélangeant les genres avec virtuosité, et déroulant une écriture superbe au service d’une histoire palpitante. Le roman avance au rythme des deux fugitifs, et de leur cheval, le lecteur en sachant autant qu’eux-mêmes. Le paysage se découvre sous leurs yeux à mesure qu’ils fuient, une rivière, un sentier, une falaise, une forêt, un chemin, une autre rivière… Aucun narrateur omniscient ne vient nous en apprendre plus que ce qui leur apparaît, à part quelques paragraphes en italique qui se placent du côté des poursuivants, et accentuent alors l’anxiété ressentie pour la vie des deux jeunes gens.


« Ils ne quittèrent pas la crête de toute la journée, ils n’avaient nulle part où aller. Les feuilles étaient parées de leurs teintes les plus éclatantes, recourbées et cassantes sur les branches noires des arbres. »
C’est donc un coup de cœur que j’ai ressenti pour l’alléchant mélange entre roman historique et nature writing, entre western et roman d’amour, tous genres qui tiennent parfaitement et solidement ensemble par la grâce d’une écriture somptueuse, bien servie par la traduction.
Sans oublier le coup de cœur pour l’humanité opposée à la cruauté, la nature résistant à la guerre. Humanité qui mérite que l’on dépasse le titre et la couverture pas franchement engageants. Pour un premier roman, c’est tout à fait réussi, et j’espère bien relire cet auteur à l’avenir.

La poudre et la cendre (Fallen land, 2016) éditions Autrement (février 2017) traduit par Mathilde Bach, 384 pages.

Les avis de Léa ou de Lectrice en campagne.

Lu pour le projet 50 états, 50 romans (Géorgie) (liste des livres lus et carte en cliquant sur le lien)

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, sortie en poche

Cynthia Bond, Ruby

rubyPour eux, il n’y avait rien de remarquable chez Ephram. Il n’était qu’une silhouette floue qui croisait la trajectoire d’un œil en route vers des visions plus délicates et plus intéressantes.
Je prévois de lire ce livre depuis que j’ai écouté son auteure aux Assises internationales du Roman en 2016, et voici enfin que je réalise ce projet !
Imaginez la petite ville de Liberty, ou plus précisément de Liberty Township, à l’est du Texas, proche de la Louisiane. Quelques maisons, aucune activité culturelle, peu de travail. Sa communauté s’y retrouve fréquemment à l’église, notamment Célia, pilier de la communauté, avec son frère Ephram, qu’elle a élevé « depuis le 28 mars 1937, le jour où leur mère avait débarqué toute nue au pique-nique pascal de l’église de la Sainteté-en-Son-Nom. » Ephram est fasciné, depuis qu’il est enfant, par Ruby, sa beauté, sa fragilité, son étrangeté aussi. Mais Ruby est partie de longues années à New York, pour essayer de retrouver sa mère, et Ephram ne la revoit que lorsqu’elle rentre plusieurs décennies plus tard, à Liberty, et s’y installe dans une cabane isolée. On dit qu’elle est possédée, mais aussi que des hommes de la ville s’arrêtent parfois, la nuit, dans cette masure…

Ruby sentit la solitude avant qu’elle ne fût là. Sut que, en dépit de tout ce qu’elle allait devoir affronter quand elle quitterait cette petite baraque, la solitude serait le pire.
Le roman couvre une quarantaine d’années, de l’enfance de Ruby et Ephram, jusqu’au moment du retour de Ruby. Du jeune âge des deux protagonistes principaux, on ne sait pas tout immédiatement, mais les choses s’expliquent petit à petit, notamment dans la dernière partie.
Quelle atmosphère créée par l’écriture ! Le mélange de misère, de violence raciste et de mysticisme vaudou en fait un roman très fort, mais aussi très dur à supporter. Certains passages sont vraiment très beaux et d’autres, très douloureux, laissent la gorge nouée. L’histoire aurait peut-être gagné à être plus resserrée, plus sobre aussi par moments, mais le destin de la petite Ruby ne peut pas laisser indifférent. L’histoire d’amour entre Ephram et Ruby, si improbable et difficile soit-elle, sert à la fois de fil conducteur et de respiration tout au long du roman. J’ai eu une certaine tendresse pour le personnage d’Ephram qui vient heureusement contrebalancer les autres portraits masculins, loin d’être irréprochables.
Quant à l’aspect surnaturel de l’histoire, si je n’ai eu aucun mal à comprendre l’image des esprits des enfants disparus que Ruby porte en elle, je suis restée plus imperméable aux scènes parfois longues avec le Dybou, esprit maléfique qui hante Ruby et l’empêche de mener une vie normale. Je comprends toutefois l’intention de l’auteure, et reste admirative devant le résultat final, dur, dérangeant, mais aussi particulièrement poignant.

 

Ruby de Cynthia Bond (2014) éditions Christian Bourgois, 2015, traduit par Laurence Kiefé, 414 pages.

Je rejoins l’avis de Clara.

Cette lecture participe à l’Objectif PAL 2018 chez Antigone et au projet d’Enna, « African american history month challenge » où je vous conseille d’aller jeter un coup d’œil !
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