Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2020

Dany Héricourt, La cuillère

Rentrée littéraire 2020 (5)
« J’ai toujours adoré les terrils. Déjà au pays de Galles, en vacances en caravane avec mes parents, j’avais été fascinée. C’est un pays très beau, très lyrique mais aussi sombre et pauvre, où les traces des anciennes mines sont partout. »
C’est au Pays de Galles, en 1985, que nous faisons connaissance de Seren, tout juste dix-huit ans, et tout récemment orpheline de père. Dans son désarroi, elle se focalise sur un objet, une cuillère décorée qu’elle n’avait jamais remarquée et qui a accompagné les derniers instants de Peter, son père. N’ayant pas encore de projets d’études bien définis, à part des prédispositions artistiques, la jeune fille, sur les conseils des siens et du directeur d’une école d’art, entreprend de « se perdre » pour mieux trouver sa voie. Au volant de la Volvo paternelle, elle quitte sa mère et ses frères, et, accompagnée de son terril (il faut lire le roman pour comprendre cela), embarque sur le ferry en direction de la France et de la Bourgogne, où les initiales et les dessins gravés sur la cuillère la dirigent.

« Je ne pense pas devenir manager d’hôtel, je n’aime pas assez les gens et ne suis pas très organisée. En revanche, j’aime entendre les portes claquer sous l’influence d’enfants joyeux, le plomberie gémir à chaque bain coulé, les couverts s’entrechoquer dans la salle à manger, ainsi que ce silence si dense la nuit lorsqu’une trentaine de personnes rêvent en même temps. »
Ne m’en veuillez pas de ne pas présenter pour la rentrée littéraire les romans de Franck Bouysse ou de Carole Martinez, ils sont certainement très bien, et j’y viendrai sans doute un jour, mais j’ai eu plutôt envie d’acheter des romans d’auteurs moins connus, ou pas encore connus du tout, pour la bonne raison que je risque de ne jamais les trouver dans ma petite bibliothèque de village.
Bref, un premier roman, par une auteure anglaise et française à la fois, qui semble léger et original, et se déroule en partie en Bourgogne, cela avait de quoi attirer mon attention.
J’ai dès le début
beaucoup aimé l’humour léger et fantaisiste qui imprègne les pages et trouvé assez audacieux d’écrire un roman d’apprentissage avec comme thème principal le deuil, en restant toujours sur un ton assez espiègle, et parfois poétique. L’auteure évite pas mal d’écueils du road-trip, dont celui qui consisterait à aligner un trop grand nombre de rencontres, ou un autre qui serait de tergiverser au moment de conclure. Elle se permet d’inclure des pages qui pourraient être des notes prises dans un livre, ou des listes, mais par petites touches, sans que cela devienne une norme. Les personnages, et en tout premier lieu Seren, avec sa manière de penser et d’avancer dans la vie un peu décalée, sont attachants, et le thème de l’art apporte une composante tout à fait bienvenue. Le tout marche très bien, et si la lecture avance vite, c’est toujours avec plaisir.
Un roman parfait pour des lecteurs à la recherche de livres qui ne soient pas trop sombres, sans pour autant être mièvres ou dégoulinants de bons sentiments.

La cuillère de Dany Héricourt, éditions Liana Levi, août 2020, 237 pages.

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2020

Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit

Rentrée littéraire 2020 (3)
« Désormais, on allait devoir vivre avec ça, c’était ce qui me gênait le plus. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on veuille, c’était fait : mon fils avait fricoté avec des fachos. Et d’après ce que j’en avais compris, il y prenait plaisir. On était dans un sacré chantier. La moman pouvait être fière de moi. Fus avait fini par se lever et dire : « Cela ne change rien. »
Une semaine a passé depuis mon dernier billet et si les lectures progressent bien, mes avis peinent à suivre. Priorité à la rentrée littéraire, donc, avec un roman français, premier de son auteur, qui a attiré mon attention, et presque aussitôt, été attrapé en librairie !
De quoi est-il question dans ce court roman ? Un père élève seul ses deux garçons après la mort de leur mère, dans une petite ville du nord-est de la France. Il travaille dur, milite à gauche, et regarde avec fierté ses deux gamins grandir. Fus (comme Fussball, football en allemand) et Gillou, tout en continuant à bien s’entendre, prennent des chemins bien différents, le plus jeune veut continuer ses études à Paris, comme Jérémy, un ami de la famille. Quant à l’aîné, il vire plus mal, se met à fréquenter des jeunes d’extrême-droite, et à partager leurs idées. C’est une famille où l’on préfère ne pas aborder frontalement les problèmes, ne pas provoquer de scission irrattrapable, mais plutôt tenter de convaincre par l’exemple, ou de traiter les dissensions par le silence et l’indifférence.

« On arrivait à vivre comme cela, en sachant, tant bien que mal. Les deux durant la semaine, les quatre pendant le week-end. La semaine, Fus et moi, on était en apnée, on parlait sans se parler. On posait les pieds là où on pouvait encore les poser. »
Les protagonistes n’ont pas toujours les mots, ressemblant comme des frères aux personnages de Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu. Les styles diffèrent cependant, l’écriture est plus concise, plus ramassée ici, les sentiments sont exprimés sans emphase et les situations de crise peuvent se cacher derrière un grand écart temporel. J’ai beaucoup apprécié cette manière de raconter qui est en parfaite adéquation avec les caractères et avec le sujet. Comment ce père va-t-il réagir face au fils qui, sans esbroufe ni opposition bruyante, embrasse des idées totalement opposées aux siennes ? Comment va se dénouer cette situation intenable, et qui le devient de plus en plus ?
Le lecteur peut s’identifier ou pas, le choix lui est laissé, et c’est aussi une des grandes forces du texte. Au final, une belle écriture, un sujet qui interpelle et un bon dosage de non-dits, jusqu’au final qui pourrait être un peu déroutant, mais cela n’a pas été mon cas. Je recommande, pour qui a envie d’un roman noir et sensible à la fois, et que le thème de l’amour paternel intéresse.

Ce qu’il faut de nuit, de Laurent Petitmangin, éditions La Manufacture de Livres, août 2020, 188 pages.

Si Delphine-Olympe reste un peu sur sa faim, c’est un coup de maître pour Joëlle et une très belle découverte pour Mimi Pinson.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2020

Elizabeth Wetmore, Glory

 

Rentrée littéraire 2020 (1)
« Par ici, la miséricorde est difficile à éprouver. J’ai souhaité sa mort avant même de voir sa tête. »

C’est la Saint-Valentin, en 1976, à l’ouest du Texas. Au petit matin, une adolescente de quatorze ans arrive, pieds nus et affreusement amochée, sur le seuil d’une ferme. À l’intérieur, Mary Rose et sa petite fille comprennent tout de suite qu’il faut la mettre à l’abri et prévenir les secours. L’auteur des faits, un jeune homme, sera arrêté et passera devant le juge, mais la justice, celle des hommes blancs face à une jeune fille d’origine mexicaine, sera-t-elle conforme à ce que la victime attend ? D’ailleurs, toute la ville parle et juge avant même que le procès ne soit entamé.
Donnant la parole à plusieurs personnages, surtout des femmes, parmi lesquelles Glory et Mary Rose, ainsi que Corrine, une veuve retraitée de l’enseignement, le ton est toujours particulièrement direct et sonnant juste. Les personnages sont bien ancrés dans une réalité qui peut sembler triste ou déconcertante, mais où une petite étincelle d’énergie et de détermination apparaît souvent, du fait de femmes qui ne se résignent pas. La mort et la pauvreté semblent omniprésentes, mais quand la rudesse et la précarité des situations cède la place à un élan de bienveillance ou de sincérité, quand la solidarité prend le dessus, ce roman touche vraiment son but.


« Toute sa vie, Corrine a vu ce poison traverser ses étudiants et leurs parents, traverser les hommes dans les bars ou les gradins, traverser les fidèles à l’église, les voisins, les pères et mères de cette ville. […] Cette haine finit toujours par être fatale. »
J’ai tout aimé dans ce premier roman : d’abord, la richesse des thèmes imbriqués qui forment un portrait éloquent d’une petite ville du Texas : la maternité, l’ascension sociale, le système judiciaire, la peur et la haine, le boom pétrolier et ses conséquences, le tout avec une précision qui s’applique aussi bien aux sentiments qu’aux décors du roman. Le thème de l’agression sexuelle et du consentement est très contemporain, mais ici dans l’Ouest du Texas des années 70, il se teinte de toutes les nuances du racisme, malheureusement.
Le style ne manque à aucun moment de hardiesse ni de fraîcheur, il m’a tout à fait séduite, avec sa manière d’insérer des séquences au passé aussi bien qu’au futur, des chapitres à la première personne du singulier, ou du pluriel ou à la troisième personne… Quelques coquilles sont, je l’espère, uniquement présentes dans cette version numérique, et ce, avant correction, très certainement.
Je n’aurais pas cru possible de renouveler ainsi le genre du roman choral, pour en faire un roman noir vraiment saisissant, et pourtant Elizabeth Wetmore l’a fait ! Une réussite.

Glory, d’Elizabeth Wetmore (Valentine, 2020) éditions Les Escales, août 2020, traduction d’Emmanuelle Aronson, 320 pages.

#Glory #NetGalleyFrance

Lu aussi par Krol, Cathulu, Hélène, Sharon

Publié dans littérature Asie, premier roman

Selina Sen, Après la mousson

apreslamousson« Mi-janvier, et certains jours, les phares des voitures restaient allumés jusqu’à midi tandis que Delhi frissonnait sous un linceul de brouillard, la fumée des feuilles sèches brûlant à tous les carrefours, rassemblées en pyramides instables et mises à feu par les balayeurs municipaux. »
Chhobi et Sonali, deux sœurs, vivent avec leur famille à Delhi dans les années 80. Leur mère veuve est soutenue par Dadu, le grand-père médecin, réfugié venu du Bengale une quarantaine d’années auparavant, et Dida, la grand-mère, excellente cuisinière lorsqu’elle ne plonge pas dans la dévotion.
Chhobi travaille pour une revue historico-touristique concernant Delhi, Sonali qui est encore étudiante, semble plus superficielle que Chhobi, elle se plaît à choisir ses toilettes et à faire tourner la tête aux garçons. Lorsqu’un riche fils de famille lui tourne autour, elle se voit déjà mariée, avec le train de vie dont elle rêve.
Si ce résumé du début peut laisser penser à une histoire toute simple de mariage à l’indienne, je vous détrompe tout de suite. Le mélange est subtil entre les événements qui surviennent en 1984, le vécu de la famille, les comportements des jeunes indiens et le monde du travail, ainsi que la vie quotidienne, bien représentée par les plats délicieux de Dida, ou les fleurs du jardin de Dadu.


« Ça ne peut pas nous arriver à nous, tout cela est irréel, se dit Chhobi. Nous voilà comme ces gens qui ont été pris dans le mouvement de l’histoire, comme ces gens qui ont vécu la Partition. »
J’ai eu enfin le plaisir de croiser, après quelques lectures sans relief, voire décevantes, un roman dépaysant, passionnant, qui ne manque pas d’humour ni de situations plus tendues, qui ne s’embarque pas dans des narrations à plusieurs époques, et qui offre une galerie de caractères bien définis et avec lesquels on a envie de passer du temps. Charmée par la musicalité de l’écriture, je n’ai pas vu le temps passer, et j’ai frémi et souri en suivant des personnages intéressants, et en m’immergeant dans l’Inde d’il y a une trentaine d’années, pas celle des très riches, ni celle des parias, un juste milieu qui m’a tout à fait convenu.
Cette heureuse découverte est un repérage sur un blog anglophone (
The book around the corner), livre aussitôt acheté, et vite lu. Le fait qu’il soit édité chez Sabine Wespieser m’a confortée dans mon intuition que ce roman allait me plaire.

Après la mousson de Selina Sen, (A mirror greens in spring, 2007), éditions Sabine Wespieser, 2009, traduction de Dominique Goy-Blanquet, 478 pages, existe au Livre de Poche.

Publié dans littérature Océanie, policier, premier roman, rentrée hiver 2020

Emma Viskic, Resurrection Bay

« Un autre homme lui faisait face, la lumière du palier projetait des ombres sur son visage émacié et cireux. Ses lèvres remuaient. Il criait. Des questions ? Des ordres ? Un bruit confus, il faisait trop sombre pour lire sur ses lèvres. »
Détectives privés à Melbourne, Caleb et son associée Frankie se mettent à la recherche du meurtrier de Gary, le meilleur ami de Caleb, qu’il a retrouvé assassiné chez lui. Le roman commence directement par une scène forte où Caleb pleure son ami et s’interroge sur le dossier sur lequel le détective privé et le flic travaillaient ensemble. La police semble soupçonner Gary d’être un ripou, ce que Caleb n’imagine pas un instant. L’originalité du roman tient en quelques mots : Caleb est sourd depuis l’enfance, et lit sur les lèvres, mais souvent se refuse à signaler son handicap à ses interlocuteurs. D’où des incompréhensions fréquentes. Cet aspect du roman a des accents de vécu et ajoute un intérêt certain à l’intrigue.
Agressé, blessé et réfugié chez son ex-femme dans la petite station balnéaire de Resurrection Bay, Caleb continue d’aller interroger différentes personnes qui pourraient éclairer les derniers instants de Gary et les problèmes dans lesquels il semblait s’être empêtré.

« Caleb sortit du lit doucement et s’habilla avec précaution, non sans grimacer de douleur. Curieux de voir à quel point tout faisait plus mal le lendemain : les entailles, les ruptures, le chagrin. »
On a affaire à un personnage original mais à des situations qui le sont un peu moins. J’ai noté un certain manque de cohérence, notamment dans les caractères des personnages et parfois dans l’action. Particulièrement agaçante est la propension de Caleb à ne rien faire pendant des pages et des pages, puis à s’inquiéter brusquement, et à se mettre à s’agiter en tous sens ! De plus, des passages sentimentaux parsèment le texte, et, s’ils sont utiles pour apporter une respiration, ils ne réussissent pas à impliquer le lecteur, enfin avec moi, ça n’a pas vraiment fonctionné.
Heureusement l’auteure, hormis quelques courts passages, n’a pas trop recours à la violence et au sordide pour asseoir son roman, ce qui a été un soulagement au fil du texte. J’ai trouvé aussi que l’écriture manquait de relief, c’est dommage, une musique des mots plus remarquable aurait aidé à maintenir l’intérêt du lecteur entre les dialogues qui sont nombreux et sonnent plutôt juste.

Un polar honorable, donc, pour un premier roman, mais je ne suis pas certaine de continuer la série…

Resurrection Bay, d’Emma Viskic, éditions du Seuil, février 2020, (édition originale 2015), traduction de Charles Bonnot, 315 pages.

Publié dans littérature Afrique, premier roman, rentrée hiver 2019

Yewande Omotoso, La voisine

« Le ressentiment est différent de la colère. La colère est un dragon brûlant tout le reste. Le ressentiment dévore vos entrailles, perfore votre estomac. »
Nous sommes avec ce roman (qui m’a permis de retrouver les excellentes éditions Zoé) en Afrique du Sud, mais n’imaginez pas la misère des townships, car les deux femmes âgées qui sont au centre du roman habitent un quartier assez aisé. L’une était architecte, mais elle est ruinée par l’inconséquence de son mari, l’autre était une designer renommée. L’une a des enfants, mais les voit très peu, l’autre non. Hortensia possède un sacré caractère et ne se rend aux réunions de quartier que pour relever vigoureusement tout ce qui peut ressembler à une atteinte raciste, notamment venant de Marion, sa voisine. Il n’est pas faux que Marion a quelques préjugés, qu’elle tente vaillamment de combattre… Mais lorsque votre voisine, la seule noire du quartier, acariâtre et sèche, n’inspire pas la sympathie, ce n’est pas des plus faciles. Même lorsque les événements les rapprochent plus encore qu’elles ne le souhaiteraient.

« Nous ne sommes pas du même côté. Vous devriez le savoir à présent. Quoique vous disiez, je ne suis pas d’accord avec vous. Quoique vous ressentiez, je ressens le contraire. »
Ce roman qui pourrait sembler narrer une histoire des plus simples, ne cède pas à la facilité, et suggère le dépaysement tout en imaginant une histoire universelle. La jeune auteure réussit déjà à se mettre à la place de femmes qui ont vécu une vie bien remplie, et qui n’espèrent que la tranquillité. Ensuite, elle y ajoute l’ingrédient des parti pris racistes, et elle décrit très bien cet environnement des banlieues chics de Cape Town. L’écriture vive et pleine d’humour et de tendresse pour les personnages m’a paru parfaitement adaptée. J’ai passé un bon moment entre les pages de ce livre, la meilleure fiction que j’ai lue dans les dernières semaines.

La voisine de Yewande Omotoso, (The woman next door, 2016) éditions Zoé, février 2019, traduction de Christine Raguet, 288 pages.

Elles ont aimé aussi : Aifelle, Alex,
Athalie, Ingannmic.

L’Objectif PAL de juin, c’est chez Antigone.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée hiver 2020

Delia Owens, Là où chantent les écrevisses

laouchantent« Plus tard, Kya s’installa de nouveau sur le perron et attendit longtemps, mais, alors qu’elle gardait les yeux rivés sur le bout de chemin, aucune larme ne lui échappa. Son visage restait imperturbable, les lèvres serrées et le regard attentif. Ce jour-là non plus cependant, Ma ne revint pas. »
Ce roman aurait pu s’appeler La fille des marais, mais je crois que ce titre était déjà pris, et l’expression qui sert de titre est bien plus poétique, et j’en ai beaucoup aimé l’explication. Dans les années 50, Kya est encore toute petite fille lorsque sa mère part avec sa valise, et ses chaussures de ville, quittant le marais où la famille, père, mère et cinq enfants, vit dans une cabane misérable. Ces cabanes construites dans les marais de Barkley Cove, en Caroline du Nord, des siècles auparavant, par les plus marginaux des colons, les « marins mutinés, renégats, débiteurs et autres fuyards » ont fini par être acceptées comme propriétés par le cadastre, et leurs habitants restent à part, tout en ayant toujours matière à se nourrir, le marais regorgeant de gibier d’eau, poissons, oiseaux et batraciens… Très vite, Kya qui est la plus jeune de la famille, se retrouve seule avec son père. Celui-ci, dans une bonne période, tente de lui apprendre la pêche, avant de sombrer de nouveau dans l’alcoolisme, puis de disparaître définitivement un jour. Pas de situation glauque à la manière de My absolute darling dans ce roman, si Kya est seule, de manière précaire, les services sociaux ayant renoncé à déjouer son habileté à se cacher dans les marais, elle n’est pas à la merci d’un adulte malade ou pervers. Vous me direz, elle est isolée, parfois affamée, parfois malade, c’est déjà bien assez charger la barque…

« Elle prit dans sa poche une plume de queue d’un jeune aigle d’Amérique qu’elle avait trouvée le matin même. Seule une personne qui connaissait bien les oiseaux se rendrait compte que cette plume tachetée et défraîchie provenait d’un aigle. »
C’est un roman, je le rappelle, et si on admet le fait qu’une enfant de dix ans puisse continuer à vivre seule dans une cabane isolée, c’est même un roman plutôt passionnant. L’enfant devient une jeune fille, quelques belles âmes lui viennent ponctuellement en aide. Le couple formé par Jumping et Mabel, en butte à des préjugés racistes, est sympathique et touchant, et le parallèle peut être fait avec Kya, rejetée et crainte par la communauté villageoise pour sa marginalité.
L’histoire alterne deux époques, pour finalement dérouler toute la vie de Kya, notamment sa manière bien à elle de réussir à vivre de sa passion pour la biologie, sans avoir fait d’études, et en restant éloignée de toute vie sociale. L’auteure a ajouté à l’histoire de Kya une intrigue semi-policière, avec la mort, qui n’a rien d’accidentelle, d’un jeune homme qui a fréquenté la jeune fille pendant une période. Vous pouvez imaginer quelle personne est suspectée…
Même si le rythme du roman est assez lent, il ne s’agit pas d’entrer dans les méandres de la psychologie des personnages, les méandres du marais suffisent à en donner une image, ainsi que les comportements imaginatifs des animaux en matière de parade amoureuse comparés aux comportements humains. C’est intéressant, la manière dont l’auteure introduit des connaissances scientifiques sur les animaux et leurs habitudes, et jamais lourd ni didactique.
S’il est un peu dommage que les personnages masculins aient moins de consistance que Kya, j’ai pris plaisir à lire ce roman. Sans être typiquement un « roman qui fait du bien », il fait la part belle aux sentiments positifs. L’omniprésence de la nature et de beaux passages émouvants, un personnage hors du commun, voilà des ingrédients qui m’ont séduite, et qui me laissent une impression très favorable. À noter que l’auteure est une biologiste, qui a écrit de nombreux ouvrages scientifiques, et dont c’est, à près de soixante-dix ans, le premier roman.

Là où chantent les écrevisses de Delia Owens (Where the crawdads sing, 2018) éditions du Seuil, janvier 2020, traduction de Marc Amfreville, 476 pages.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2019

Regina Porter, Ce que l’on sème

cequelonsemeRentrée littéraire 2019 (6)
« Partout où James allait dans Manhattan, il croisait des moitié-moitié. Il avait commis l’erreur un jour d’employer le terme mulâtre. Rufus l’avait pris à part et lui avait expliqué que ce mot était interdit. Qu’il s’avise de le répéter encore une fois et il ne reverrait jamais ses petits-enfants. Et pourtant, quand James se promenait dans la rue avec Elijah et Winona, ses sentiments étaient aussi mêlés que leur sang. « Ils sont magnifiques. » disaient les gens. Mais ils ne me ressemblent absolument pas, avouait-il à Adele. »
De 1946 à 2010, parmi un grand nombre de personnages, Ce que l’on sème place sous son viseur deux familles. Celle de James Vincent, un avocat new-yorkais, qui s’est heureusement sorti de son milieu d’origine pour fonder une famille. Et celle de Agnes Miller, jeune étudiante noire, très séduisante, qu’un événement dramatique va amener à reconsidérer tous ses projets de vie. Autour d’eux, des amis, des cousins, des amants et amantes, des enfants et petits-enfants… Et la lutte pour les droits civiques, l’émancipation des femmes, la guerre au Vietnam…

« L’amour était un muscle. On l’utilisait. On l’entraînait, et l’amour vous offrait force et souplesse en retour. »
Au travers de personnages à la fois authentiques et singuliers, c’est une vision de l’Amérique de la deuxième moitié du vingtième siècle, avec ses changements, ses évolutions de pensée ou ses conservatismes que décrit l’auteur, avec un talent et un humour ne manquant pas de malice. Ajoutons que les dialogues sonnent tout à fait juste, que des photos viennent parsemer le texte comme des gages de véracité, que les deux premières pages consistent à présenter les personnages et la pièce Rosencrantz et Guildenstern sont morts qui sert de fil rouge.
Ce que l’on sème m’a fait penser dès les premières pages aux romans de Lauren Groff, et même s’il en est finalement assez différent, je dirais, comme pour les livres de sa compatriote, que ce premier roman ne pourra pas plaire à tout le monde. Original, un peu déroutant, incroyablement dense et finement traduit, il renouvelle complètement le genre de la saga familiale, et pour moi, il est formidable ! Seul problème, les autres lectures risquent de vous sembler fades, après l’avoir lu.

Ce que l’on sème, de Regina Porter (The travelers, 2019) éditions Gallimard, août 2019, traduction de Laura Derajinski, 362 pages.

Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, premier roman

Anne Griffin, Toute une vie et un soir

touteunevietunsoir« Aujourd’hui, les gens adorent parler. Dire ce qu’ils ont sur le cœur. Comme si c’était facile. Les hommes, en particulier, se font beaucoup reprocher de ne pas faire leur part dans ce domaine. Pour ce qui est des Irlandais… »
Le titre résume parfaitement le roman : Maurice Hannigan, quatre-vingt quatre ans, qui n’a jamais été un grand bavard dans sa vie, laisse un message pour son fils parti aux États-Unis. Accoudé au bar d’un hôtel, vêtu de son plus beau costume, il se livre sous la forme de cinq toasts adressés aux cinq personnes qui ont le plus compté dans sa vie : son frère aîné Tony, sa belle-soeur Noreen, son fils Kevin, son épouse Sadie et la petite Molly. C’est simple, tendre, émouvant sans être tire-larmes, c’est tout juste un roman formidable, et un premier roman, qui plus est.

« La solitude me poussait à faire des choses auxquelles j’aurais jamais pensé avant que ta mère disparaisse. »
Dès les deux premiers chapitres, cela sentait la lecture coup de cœur, et cela n’a fait que se confirmer par la suite. Anne Griffin a su trouver la voix de Maurice et ses mots résonnent longtemps, de ses souvenirs d’enfance sous la protection du grand frère admiré, aux deux dernières années solitaires sans son épouse, en passant par son métier de fermier. Une vie racontée simplement par un homme simple, et qui montre que cela ne l’a pas empêché d’éprouver de grands sentiments, même s’il a souvent eu du mal à les montrer et encore plus à les exprimer. L’aspect social n’est pas écarté, avec l’évolution parallèle de la famille qui les employait, lui et sa mère, lorsqu’il a quitté, très tôt, l’école. C’est l’art de décrire les moments simples et beaux d’une vie qui fait surtout le charme du roman.
Dans ce roman, j’ai retrouvé tout ce que j’aime dans la littérature irlandaise, et ça m’a procuré un très grand plaisir de lecture !

Toute une vie et un soir de Anne Griffin (When all is said, 2019) éditions Delcourt, 2019, traduction de Claire Desserrey, 268 pages.

Hélène (Lettres d’Irlande), Jérôme et Maeve sont unanimes !

Lire le monde
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Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2019

Alexandra Koszelyk, À crier dans les ruines

acrierdanslesruinesRentrée littéraire 2019 (2)
« Souvent la dernière attention, un dernier geste ou regard n’est pas pris au sérieux. On ne sait jamais quand celui-ci arrive, personne n’y prend garde, l’instant glisse sur nous et s’échappe. Mais quand le dernier instant se fige, quand on sait qu’il portera le nom de dernier, alors l’instant revient et perfore l’inconscient. Si j’avais su… »

Léna et Ivan, ou une enfance et un début d’adolescence insouciants dans les années 80 en Ukraine. Le père de Léna travaille à la centrale de Tchernobyl, et dès le 26 avril 1986, il comprend tout de suite que le pire est arrivé, et il précipite le départ prévu vers l’étranger, la France, sans aucun bagage. Dès leur installation, ses parents enjoignent Léna d’oublier son pays, lui affirment qu’elle n’y retournera jamais. Pour Léna, sa seule consolation est sa grand-mère, dans ce déracinement douloureux, celle qui lui rappelle sa culture, ses légendes ukrainiennes. Sans nouvelles de son ami Ivan, elle finit par accepter ce qu’affirme ses parents, qu’il compte au nombre des victimes.
Pourtant, vingt ans plus tard, lorsqu’elle a l’occasion de revenir enfin en Ukraine, elle ne peut s’empêcher de retourner dans son village…

« Les embruns, le cri des mouettes et l’air iodé auraient pu surprendre Léna, son esprit s’ancra au contraire sur ces murets de granit qui portaient les stigmates d’un monde disparu. Leur rondeur et leur rugosité formaient des histoires que la Slave se plut à imaginer. Au loin, des hortensias roses achevaient la palette des couleurs. »
Je me suis laissé tenter par la couverture, le résumé et les premiers avis sur le roman d’Alexandra, que de plus je connais par blogs interposés depuis longtemps. Mais je dois prévenir tout de suite que je ne suis pas précisément la lectrice idéale pour un jeune roman français à l’écriture poétique, qui fait appel à la sensibilité des lecteurs, sur le thème des amours de jeunesse.
Par contre, j’ai lu un certain nombre de romans évoquant l’exil, thème que j’aime à retrouver assez souvent, et les répercussions de l’accident de Tchernobyl sur la population est un sujet fort qui me parle également.
J’ai beaucoup apprécié le début du roman, la description de l’amitié naissante entre les deux jeunes gens, l’accident nucléaire, le départ : sublimés par l’écriture de l’auteure, qui trouve toujours des images qui parlent à la sensibilité, sans platitudes aucune, tout en retenue et en humanité.
Ensuite, mais ce n’est que mon ressenti, à son arrivée en France, j’ai trouvé Léna plus diaphane, une fille de papier, qui ne se ranime, me semble-t-il, que dans les ruines d’Herculanum. J’ai aimé cette évocation du voyage en Campanie, et le choc des ruines, qui sera suivi d’autres voyages, plus près de ses racines. À partir de là, le roman va crescendo jusqu’à la fin, très belle…
Ce qui m’a beaucoup plu dans le texte, c’est qu’on sent la grande lectrice derrière les mots, et qu’Alexandra a écrit un livre correspondant totalement à ce qu’elle-même aimerait lire. Ce roman a suscité de nombreux coups de cœur de libraires et de lecteurs. Si je ne les partage pas totalement, je souhaite à ce roman tendre et juste, un très joli parcours !
Je le conseille à ceux qui ont aimé Le bleu des abeilles de Laura Alcoba, pour la vision de l’exil et l’appropriation d’un pays par sa culture, ou Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon pour l’accident de Tchernobyl et ses conséquences humaines.

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk, éditions Les forges de Vulcain, 2019, 254 pages, finaliste du prix Stanislas, et sélection Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura.

Les avis d’Antigone et Nicole.