littérature France·premier roman

Jérôme Magnier-Moreno, Le saut oblique de la truite

sautoblique« Je m’attendais à des chiottes à la turque mais en fait pas du tout. »
Cela commence dans les toilettes du cimetière Montparnasse, puis avec des enveloppes contenant chacune un roman qui disparaissent dans une boîte aux lettres. Le roman lui-même est le récit d’un court voyage en Corse d’un architecte fraîchement diplômé qui ne sait pas encore trop quoi faire de sa vie. En attendant de savoir, il va passer quelques jours à pêcher en Corse avec son ami Olivier. Ils ont rendez-vous à la gare d’un petit village. Olivier n’arrive pas, notre architecte observe, écrit beaucoup et parfois dessine, les couleurs l’inspirent, la fraîcheur des rivières, les parfums de la myrte et du romarin.

« Je pars attendre le train sur le quai. Déposant mon gros sac à dos contre un muret, je m’assois sur le bitume poussiéreux, le dos calé contre mon paquetage. »
Je ne ressors pas plus emballée que ça par ce roman qui a des qualités qui sont à la fois des défauts : il est un peu foutraque, mélangeant les styles et sautant d’une tonalité à une autre et je trouve à cela un côté plutôt rafraîchissant, mais qui au bout d’un moment finit par dépasser ce qu’on en attend, et lasser… Le roman n’est pas très long et pourtant je me surprenais à avoir envie de supprimer quelques paragraphes : raconter ses rêves, quel intérêt ? Noter de longues citations d’Hemingway ou Thoreau a-t-il lieu d’être dans ce qui ressemble plus à un journal de bord de voyage ? Que dire de la longue digression où l’auteur fait parler la rivière ?

« Tout est simple près de la rivière : le cosmos se résume à cette splendide vallée entourée de versants boisés auxquels je tourne le dos. »
Au final, de même que le spectateur qui se met à regarder la mise en scène au cinéma montre qu’il n’est pas vraiment dans le film, le lecteur qui mentalement réarrange le texte n’est certes pas absorbé par l’histoire. C’est ce qui m’est arrivé. Et si de temps à autre la Corse de l’auteur devenait bien réelle (ce sont les passages sur la nature qui sont les plus réussis) à d’autres moments je me suis demandée ce que je faisais là.

Le saut oblique de la truite de Jérôme Magnier-Moreno, Phébus (mars 2017) 92 pages

Des avis aux couleurs différentes chez Aifelle Antigone Hélène ou Keisha.

tous les livres sur Babelio.com
littérature France·premier roman

Joëlle Sancéau, Plage Sainte-Anne

plagesainteanne« Le raffinement était la marque, pour ne pas dire le credo d’Héloïse. Pour offrir aux regards ce couple harmonieux, elle avait investi : cours de Pilates et de yoga pour le corps, retraite à l’abbaye de Saint-Sauveur et stage de développement personnel au Lavandou pour l’esprit. »
J’ai eu souvent l’occasion de lire des écrits de Joëlle les lundis lors du rendez-vous de Leiloona et de me réjouir de son imagination, de ses trouvailles, et de son humour, aussi n’ai-je pas résisté à l’idée de lire son premier roman. Le thème et la jolie couverture m’ont aussi confortée dans cette idée.

« Avant de continuer sa tournée des parasols… il allait tenter sa chance. »
Sur la plage de Sainte-Anne, Moumoune, le vendeur de chichis, observe le microcosme étendu sous des parasols de couleurs variés : les grands-parents débordés par une progéniture remuante, le couple d’intellectuels bien organisé, le groupe d’ados bruyants, la jeune fille qui bouquine dans son coin. C’est vers elle que Simon, étudiant issu de la bonne bourgeoisie locale, qui aime à retrouver son rôle de vendeur de plage chaque été, se sent attiré. Louise fréquente le centre de rééducation le matin, suite à un grave accident, et la plage l’après-midi. Elle se remet petit à petit, elle a surtout du mal à accepter son corps réparé, et les regards des autres. Au fil des pages, on apprend à mieux connaître les deux familles, plutôt différentes, dont sont issus les deux jeunes gens.

 

« Ils repartirent main dans la main vers la plage, histoire d’étrenner leur achat. Il lui glissa à l’oreille de l’appeler Pépé et plus Francis. C’est ainsi qu’il avait appelé son grand-père et soyons honnêtes, il avait hâte de voir Héloïse avaler sa salive de travers quand elle allait entendre pour la première fois ce « Pépé », si affreusement populaire. »
Je me suis tout de suite trouvé à l’aise dans ce bourg breton où tout le monde se connaît tant et plus, dans les familles décrites avec justesse, loin de toute caricature. Que ce soit du côté des jeunes ou de leurs parents, les dialogues sonnent bien, et la romance débutante entre Simon et Louise éveille l’intérêt. Le décor bien planté et les personnages croqués avec humour donnent envie de savoir comment ils vont évoluer. J’aime jusqu’aux prénoms dont on sent qu’ils ont été soigneusement choisis, Quitterie, Gautier, Cyprienne, Emilie, Francis ou Héloïse… et Simon, le même prénom que dans Réparer les vivants, est-ce un choix volontaire ou inconscient ? Le thème de la résilience donne une couleur particulière et une profondeur certaine à ce qui pourrait n’être que le récit d’un amour de vacances, dont chacun des protagonistes se demande à un moment ou un autre s’il restera une amourette de plage ou pourra durer. Bref, j’ai retrouvé tout ce qui me plaît dans les écrits courts de Joëlle, et même un peu plus !
J’aurais un seul bémol, que le livre soit un peu court, je serais bien restée un peu plus longtemps en compagnie des personnages que j’avais grand plaisir à retrouver. J’avais un petit faible pour Héloïse, si pétrie de convictions ! Une lecture de plage, pourquoi pas, mais pas pour bronzer bébête, ou alors un roman qui permet de retrouver un petit air de vacances à la maison !
Vous pouvez aller lire le texte où l’auteure a créé ses personnages, il donne déjà le ton et l’envie de découvrir son roman, je n’en doute pas ! Je l’ai lu sur ma liseuse, mais je crois qu’une version papier est sortie aussi.

Plage Sainte-Anne de Joëlle Sancéau, éditions du 38 (juin 2017) 157 pages

 

littérature îles britanniques·premier roman

R.J. Ellory, Papillon de nuit

« J’avais l’impression que nous étions en train de rire du monde depuis l’entrée des Enfers, et c’était ça le plus drôle. »
Voilà la pensée, bien longtemps après, de Danny Ford, qui se remémore le début de son amitié avec Nathan, un jeune garçon noir, dans les années 50 en Caroline du Sud. La mention des Enfers fait allusion au fait que les relations d’amitié entre deux garçons de couleurs différentes, à cette époque et dans ce lieu, devaient forcément tourner mal. Ce qui est bien le cas puisque Danny, maintenant un homme, est dans le couloir de la mort depuis douze ans, accusé du meurtre de Nathan. Le voile est levé petit à petit sur les événements qui l’ont conduit là. (et c’est long…)

John Rousseau avait apporté sa propre bible, un volume en cuir complètement cabossé qu’il agrippait comme on agrippe la main d’un enfant parmi la foule d’une fête foraine.
Danny voit approcher la date de son exécution, on surveille son alimentation pour qu’il soit en bonne santé, et le cynisme du système ne peut que révolter. Un prêtre est envoyé lui parler, et tout jeune et inexpérimenté qu’il soit, il permet à Danny de livrer tous les détails sur les circonstances qui l’ont conduit dans le couloir de la mort.
Le roman est donc bâti sur des allers et retours entre passé et présent, il mélange roman sur l’amitié et roman carcéral, il brasse également le mouvement sur le droits civiques, la politique américaine de la fin des années 60, l’appel à aller combattre au Vietnam…
Bien que particulièrement riche de thématiques intéressantes, et bien de surcroît bien écrit, je n’ai pas vraiment été convaincue par ce roman. C’est long, relativement prévisible et en même temps pas toujours complètement crédible. Je l’ai lu il y a une quinzaine de jours, et le souvenir s’estompe déjà à grande vitesse. En relisant des passages, j’ai plutôt l’impression que l’auteur est un peu passé à côté du roman qu’il projetait. Mais peut-être est-ce moi qui n’ai pas eu la petite étincelle qui m’aurait fait m’attacher au sort des personnages. Après le formidable
Seul le silence, puis Mauvaise étoile et Les anonymes qui n’étaient pas du tout décevants, ni laborieux, je trouve ce roman un peu en deçà de ce que peut faire l’auteur anglais. Il semblerait que ce soit l’un de ses premiers romans, ce qui peut expliquer mon sentiment.

 

R.J. Ellory, Papillon de nuit (Candlemoth, 2003) éditions Sonatine (2015) traduction Fabrice Pointeau 518 pages

 

Le billet de Valérie. D’autres romans sur les droits civiques…

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

littérature Amérique du Nord·premier roman·projet 50 états·rentrée automne 2016

Virginia Reeves, Un travail comme un autre

untravailcommeunautre« On perd déjà tant de courant en l’acheminant : ce qu’on prendra n’est rien en comparaison. C’est une goutte d’eau dans un lac, ça ne manquera à personne. »
La force du roman de Virginia Reeves tient tout d’abord à la singularité du sujet : Roscoe T. Martin, un homme passionné par la force nouvelle de l’électricité, vient s’installer dans les années 20 dans une région rurale de l’Alabama où les fermes sont encore éclairées au pétrole, et où tout le travail se fait à la main. Pour réduire le travail de son ouvrier agricole et de son épouse, il imagine détourner quelques kilowatts des lignes d’Alabama Power, opération aussi risquée qu’illégale. Ses connaissances en électricité lui permettent de réussir, mais un ouvrier de la compagnie meurt quelques temps plus tard au pied de son transformateur.

Il avait ses propres souvenirs, sa compréhension des événements, puis il y avait le récit hostile et biaisé du procureur, et ensuite la version des journaux, limitée aux minutes les plus sensationnelles.
La suite du roman alterne entre la prison où Roscoe purge une longue peine et le retour sur les événements qui l’y ont mené, sur le procès, sur sa vie de couple compliquée, sur sa relation avec Wilson, l’ouvrier agricole de couleur. Les tensions raciales ne sont pas absentes du roman, mais sont traitées d’un point de vue pas exactement habituel.

Si les trois hommes assis derrière la grande table de chêne m’accordent une remise de peine, j’irai voir l’océan. J’en suis sûr. Je me trouverai un phare comme celui-là et j’en deviendrai le gardien, alors j’allumerai ma lanterne dans l’obscurité pour tenir les navires loin du péril.
Je ne m’attendais pas en ouvrant le roman à voir une grand partie des pages se passer entre les murs d’une prison, mais cet aspect ne m’a pas rebutée. La langue utilisée par l’auteure, et très bien rendue par la traduction, est sobre et précise, avec de belles échappées lyriques, et s’accorde bien avec l’époque qu’elle décrit. Les trois parties, la troisième venant renouer les deux premières qui alternaient, abordent avec précision et empathie à la fois, des aspects de l’affaire qui a bouleversé la vie de Roscoe.
Encore un roman découvert grâce au festival America qui était décidément très riche cette année.

 

Virginia Reeves, Un travail comme un autre (Work like any other) éditions Stock (2016) traduit par Carine Chichereau, 326 pages

Lu aussi par Ariane, Cathulu, Sandrine.
50 états, 50 romans, en Alabama
USA Map Only

Enregistrer

littérature Amérique du Nord·premier roman·projet 50 états

S.E. Hinton, Outsiders

outsiders« Lorsque j’émergeais de la salle obscure dans le grand soleil, je n’avais que deux choses en tête : Paul Newman et la marche qui m’attendait pour rentrer chez moi. »
Ainsi commence le roman imaginé par une jeune fille de seize ans en 1967. Elle se met dans la peau, dans la tête, dans les mots d’un jeune de quatorze ans de Tulsa, en Oklahoma. Ponyboy Curtis vit avec ses deux frères dans un quartier déshérité, appartient au clan des « Greasers » qui s’opposent régulièrement aux « Socs », les petits bourgeois en voitures décapotables et polos bien repassés. Leur culture commune est la bagarre, les codes de la rue, le cinéma en plein air, l’alcool et les cigarettes. La mort d’un de ces jeunes va bouleverser la vie de Ponyboy, et l’obliger à prendre la fuite.

« Seize ans dans les rues : tu peux en apprendre, des trucs. Mais que des trucs moches, pas ceux que tu as envie de savoir. Seize ans dans les rues : tu peux en voir, des choses. Mais que des choses pourries, pas celles que tu as envie de découvrir. »
Cette citation résume bien le roman. Mais ce « West side story » de l’Oklahoma va bien au-delà du portrait, très réussi au demeurant, d’une génération cabossée. Car la jeune auteure, finement, ne caricature pas les garçons et les filles des deux clans rivaux. D’un côté comme de l’autre, certains diffèrent un peu des autres, essayent de s’en sortir, de voir plus loin que leurs petites guerres, de prendre conscience que tout cela finira mal. Ce roman est aussi celui du rôle de la littérature qui sauve, de la solidarité, de l’amour, de la mort, de la rédemption peut-être…

 

« J’adorais la campagne. Je rêvais d’être en dehors des villes, loin de l’agitation. Mon seul souhait était d’être allongé sur le dos, sous un arbre, et de lire un bouquin ou de faire un dessin, sans craindre d’être attaqué, ni d’être obligé de porter un couteau […] »
Je ne sais plus trop pourquoi j’ai choisi ce roman, puisque le choix d’un narrateur adolescent, je trouve toujours cela un peu risqué. Bien souvent, je ne reste pas intéressée très longtemps, ça semble un peu fabriqué. Cette fois, j’y ai trouvé un accent de véracité, et malgré le vieil exemplaire tout jaune et délabré que j’avais sous la main, j’ai dévoré le roman ! Quelques phrases sonnent de manière un peu naïve, parfois, mais cela reste assez marginal pour ne pas s’y arrêter. Je me suis dit qu’on devrait en faire un film, de cette formidable histoire, mais il existe déjà : Outsiders a été tourné par Francis Ford Coppola avec Matt Dillon, Patrick Swayze, Tom Cruise… Je pense toutefois que je resterai sur les images venues à la lecture !


Outsiders de Susan Eloïse Hinton. (The outsiders, 1967) édition : Livre de Poche (1984) traduction de Marie-Josée Lamorlette 188 pages.

Projet 50 états, 50 romans : l’Oklahoma.
USA Map Only

 

littérature Europe du Nord·premier roman·rentrée hiver 2017

Tommi Kinnunen, Là où se croisent quatre chemins

laouquatrecheminsQu’est-ce qui m’a fait choisir d’acheter ce roman de la rentrée de janvier plutôt qu’un autre ?
La littérature finlandaise, tout d’abord, dont je ne connais pas les auteurs et les productions actuelles, alors que j’ai des souvenirs de lectures éblouissantes en Norvège ou en Islande. Le nord de la Finlande, ensuite, et une histoire familiale sur plusieurs générations, me rappelant des romans islandais tels Karitas ou norvégiens comme ceux d’Herbjorg Wassmo.


« Dans les douleurs de l’enfantement, elles l’écoutent, il faut bien croire à quelque chose. »
Le roman court de 1896 à 1995, sans respecter la chronologie, mais en composant un puzzle où des pans de l’histoire familiale peuvent se trouver racontés du point de vue de l’un ou l’autre des quatre personnages principaux : d’abord Maria qui est sage-femme à la fin du XIXème siècle, puis Lahja sa fille, ensuite Kaarina, la belle-fille de Lahja et enfin Onni, le mari de Lahja. Le roman porte bien son titre, puisque les quatre récits ne se nouent réellement qu’au terme du roman, après des allers et retours dans le temps, entre constructions de maisons, naissances, guerres, deuils et relations familiales compliquées.

« Souvent une personne qui n’a aucun talent pour jouer avec un bébé trouvera de quoi discuter avec un enfant plus âgé ou saura donner les bonnes réponses à un jeune. Lahja, elle, ne se faisait à la compagnie d’aucun enfant. Elle ne savait pas ou ne voulait pas. »
Lahja occupe une place centrale dans le roman, elle a une mère sage-femme et pourtant aucune aptitude visible à s’occuper d’enfants. Son but de jeune fille et de jeune femme est de se marier, mais quand elle y parvient, elle ne semble pas heureuse, et l’on comprendra progressivement pourquoi elle est si amère.

« Lahja laissait quelques pas d’avance à son mari, que les bigots n’aillent pas prétendre qu’elle essayait de marcher à son côté comme son égale. »
La Finlande qui nous est montrée en modèle de société actuellement a dû être le lieu d’une évolution particulièrement rapide des mentalités, c’est ce qui frappe en lisant cette histoire. En 1938, une femme ne pouvait pas marcher à côté de son mari, plus tard, dans les années 60 ou 70, le rôle de l’église était encore particulièrement fort, régissant jusqu’à l’intimité et la vie quotidienne. C’est la clef du roman, mais je ne vous en dirai pas plus.

Pour qui, ce roman ?
Clairement pour les adeptes de sagas familiales nordiques, comme Le livre de Dina ou Karitas, mais qui ne craignent pas d’être un peu bousculés par la chronologie. Quoique si on tient bien compte de la date présente à chaque début de chapitre, on se repère assez vite. Les personnages sont plutôt sombres et du genre taiseux, mais les dialogues ne sont pas absents et n’en ont que plus de force. Là où se croisent quatre chemins, grâce à des personnages rudes mais attachants, fera sans nul doute partie des romans qui ne se laissent pas oublier facilement !

Là où se croisent quatre chemins (Neljäntienristeys, 2014) éditions Albin Michel (janvier 2017) 351 pages, traduit par Claire Saint-Germain.

La lecture de Jérôme ou La Rousse bouquine.

littérature Europe du Nord·premier roman·rentrée automne 2016

Auður Ava Ólafsdóttir, Le rouge vif de la rhubarbe

rougevifdelarhubarbe

Avant de vous emmener en Islande, je vous souhaite tout d’abord une belle année 2017, que vos lectures, entre autres menus plaisirs, vous apportent joie et sérénité !

« – La plupart des gens oublient de regarder ce qui relie les choses entre elles. La lacune ou l’intervalle, ça compte aussi.
– Tu veux dire que ce n’est pas seulement ce qui se passe qui a de l’importance, mais aussi ce qui ne se passe pas. »

Cette citation évoque au mieux ce court roman, le premier de l’auteure islandaise. Ce doit être ce qui est dit entre les mots qui est important, je dis « ce doit être » parce que je ne suis pas sûre d’avoir parfaitement tout saisi, mais j’ai pris plaisir à ce que j’ai lu, même au premier degré, comme les phrases venaient…

Avant Rosa candida
Le roman contient déjà ce qui va faire le charme des suivants, et que j’ai beaucoup aimé lors de mes premières lectures : un personnage pas gâté par la vie, mais plein de ressources, un entourage qui est loin d’être banal, des ambitions d’aller voir plus loin, ailleurs. Dans L’embellie, une jeune femme part faire un tour d’Islande, dans Rosa Candida, un jeune homme s’envole pour un pays plus clément, dans Le rouge vif de la rhubarbe, une adolescente handicapée projette d’escalader une montagne…

« Là, au soixante-sixième degré de latitude nord et à deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer, la rhubarbe atteignait soixante centimètres en août, mois privilégié pour sa récolte dans l’île. Une hauteur suffisante pour dissimuler deux corps nus étendus de tout leur long. »
C’est à cet endroit qu’Agustina a été conçue. Un père marin vite reparti, une mère toujours à l’étranger à étudier la migration des animaux des tropiques, la petite est laissée à Nina, qui, entre confitures et tricots, s’en occupe fort bien. Mais Agustina ne suit jamais le droit chemin, au sens propre comme au figuré.
Tout est attachant dans ce roman, un peu léger, aérien et poétique aussi. Il faut accepter le style et se laisser porter, tout en sachant que ce ne sont là que les prémices de l’univers de l’auteure.

Amusant
Comme dans La valse de Valeyri, le village voit arriver une chef de chœur. Cela semble être particulier à l’Islande, de faire venir, même de loin, des chefs de chœur itinérants qui dirigent une saison ou deux la chorale locale…

Le rouge vif de la rhubarbe (Upphaekuð jörð, 1998) chez Zulma (2016) traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson, 156 pages
L’avis d’Hélène.

 

Enregistrer

littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée automne 2016

Molly Prentiss, New York, esquisses nocturnes

newyorkesquissesIci, la crasse était glamour, Engales l’avait compris. La destruction et la décomposition allaient de pair avec l’essor et le succès, la façon qu’avaient les artistes de converger vers les lieux les plus pouilleux et les uns vers les autres – de telle sorte qu’ils se sentaient tous riches. Alors qu’en réalité, la plupart étaient encore inconnus et très pauvres.
New York au début des années 80 est une pépinière d’artistes, l’art urbain s’y développe, les expérimentations en tous genres aussi, des artistes se regroupent dans des squats pour pratiquer leur art. C’est le moment où le jeune artiste Raul Engales, fuyant son Argentine natale, arrive parmi eux, avec un style de peinture bien personnel qui tarde à trouver une reconnaissance. Les critiques font un peu la pluie et le beau temps de ces jeunes artistes. L’un d’entre eux, James Bennett, a la particularité d’être atteint de synesthésie, pour lui chaque personne, chaque mot, chaque odeur a une couleur, et les sensations qu’il a à la vue d’un tableau sortent du commun, et lui inspirent des critiques flamboyantes et très personnelles. Le troisième personnage est Lucy, une toute jeune fille, assez naïve, qui a quitté l’Idaho pour la grande ville qui la fait rêver, et qui peine à survivre de petits boulots. Des rencontres vont bien évidemment avoir lieu entre les trois, mais l’auteure élargit le champ autour de ce triangle amoureux, fourmille de portraits d’aspirants artistes, de collectionneurs, de galeristes…
L’auteure réussit à rendre romanesque le milieu artistique new-yorkais du début des années 80, et quel plaisir de croiser des noms connus comme Jean-Michel Basquiat ou Keith Haring, ou d’autres un peu moins (notés aussitôt dans mes tablettes !). S’il est des romans où on a du mal à entrer, dans le cas de celui de Molly Prentiss, je me suis sentie bien entre les pages dès le début. Il n’y a rien qui sente le préfabriqué ou l’artificiel dans la construction, on s’attache vite aux personnages et surtout on a des attentes par rapport à eux, leur avenir, leurs perspectives. Attentes qui ne sont pas déçues, même si l’auteure prend des chemins qui ne sont pas ceux que l’on imagine. Pour un premier roman, c’est une belle réussite, et même si ce n’était pas le premier, il m’aurait plu tout autant !

Extrait : Au cours des quatre minutes et trente-trois secondes de silence de John Cage, présentées par un professeur enthousiaste à la tignasse einsteinienne, James vit exactement la même lumière mouchetée que lorsqu’il écoutait de la musique classique et il sentit dans sa bouche, assez distinctement, le goût du poivre noir, qui lui causa même des éternuements.

Rentrée littéraire 2016
L’auteure : Molly Prentiss a grandi à Santa Cruz, en Californie et s’est installée à Brooklyn. Diplômée d’une maîtrise de
creative writing, elle a publié de nombreuses nouvelles avant d’écrire un premier roman, paru en avril 2016 aux États-Unis et encensé par la critique.
416 pages.
Éditeur : Calmann-Lévy (août 2016)
Traduction : Nathalie Bru
Titre original : Tuesday nights in 1980

C’est un coup de cœur pour Antigone, Cathulu, Eva. Sylire a passé un très bon moment. Ariane a aimé l’écriture, mais n’a pas été sensible à l’aspect artistique. Goran n’a pas aimé !

Le thème « Art et roman » m’intéresse toujours autant et vous pourrez trouver d’autres idées dans la liste du même nom ! (et même en proposer d’autres pour la compléter, si vous voulez)

Enregistrer

Enregistrer

littérature Afrique·premier roman

Chigozie Obioma, Les pêcheurs

pecheursLorsque j’y repense aujourd’hui, ce que je me surprends à faire de plus en plus souvent à présent que j’ai moi-même des fils, je comprends que c’est lors d’une de ces expéditions que notre vie, notre monde a changé. Car c’est bien là que le temps s’est mis à compter, au bord de ce fleuve qui fit de nous des pêcheurs.
J’ai un petit coup de flemme pour écrire des avis sur mes dernières lectures, mais j’ai bien l’impression que ce roman paru en avril est passé relativement inaperçu, aussi aimerais-je réparer ça, dans la mesure de mes modestes audiences.
Quatre frères très unis d’une famille nigériane se mettent à se passionner pour la pêche au bord du fleuve Omi-La, fleuve à la réputation maléfique. Leur père préférerait les voir étudier sagement leurs leçons que d’aller pêcher, mais celui-ci est nommé dans une succursale de sa banque éloignée d’Akure où la famille habite. Leur mère ne peut les surveiller sans cesse, et les quatre garçons âgés de dix à quinze ans en profitent pour passer du temps au bord du fleuve. C’est là qu’ils croisent un fou qui émet une prédiction concernant Ikenna, l’aîné des garçons. L’homme prédit qu’il sera tué par l’un de ses frères. À partir de ce moment, la vie de la famille va aller en se délitant petit à petit. Ce roman d’apprentissage doublé d’une tragédie familiale s’inscrit dans un contexte politique précis et documenté, qui est aussi ce qui lui donne son épaisseur.
L’histoire, dont les premiers faits se déroulent dans les années 90, est racontée par Benjamin, le plus jeune des quatre, et s’avère dès le début prenante et remarquable de précision. Et sans que cette densité faiblisse au fil des pages. Au milieu du roman, j’aurais voulu arrêter ma lecture tant j’imaginais que la suite ne pouvait pas être plus forte, plus suffocante que ce passage, et pourtant la fin reste tout à fait à la hauteur du début. Ce roman, un premier roman pourtant, m’a vraiment épatée autant par l’histoire extraordinaire, que par la manière sensible dont elle est racontée.

Citation : Les efforts de notre mère pour guérir son fils Ikenna se heurtèrent à un mur. Car la prophétie, telle une bête furieuse, était incontrôlable et détruisait son âme avec toute la férocité de la folie, décrochant les tableaux, cassant les murs, vidant les placards, renversant les tables jusqu’à ce que tout ce qu’il connaissait, tout ce qui était lui, tout ce qu’il était devenu ne soit plus qu’un chaos.

L’auteur : Chigozie Obioma est né en 1986 au Nigeria, dans une fratrie de douze enfants. Lecteur boulimique, il n’avait pas encore 10 ans quand il a commencé à écrire. Les Pêcheurs a figuré l’an dernier sur la liste finale du Man Booker Prize. Chigozie Obioma vit maintenant aux États-Unis et enseigne la littérature.
296 pages.
Éditeur : L’Olivier (avril 2016)
Traduction : Serge Chauvin
Titre original : The Fishermen

L’avis de Jostein. Une bonne suggestion pour Lire le Monde, non ?
Lire-le-monde

littérature îles britanniques·policier·premier roman·sortie en poche

Ray Celestin, Carnaval

carnavalJe termine le mois américain avec un roman écrit par un auteur anglais, mais qui se situe entièrement à La Nouvelle-Orléans.
C’est un polar basé sur une série de meurtres jamais élucidés, en 1919, dans la ville de Louisiane : un individu s’introduisait sans laisser de traces dans des appartements, tuait à la hache les habitants et repartait sans rien voler, mais en ayant nettoyé soigneusement son arme et ses vêtements. Le roman commence par une lettre réelle envoyée par le mystérieux personnage au journal local, lettre qui se termine ainsi « En espérant que vous voudrez publier cette missive, en vous souhaitant de vivre heureux, je reste le pire démon qui ait jamais existé dans votre monde ou vos cauchemars.
Le Tueur à la Hache. »
Une enquête est bien évidemment diligentée pour que la police tente de retrouver le tueur, elle est menée par Michael Talbot, un lieutenant d’origine irlandaise, dont la vie est compliquée par un secret, qu’on connaît assez rapidement. Ce policier est plutôt efficace, mais le tueur ne laisse que très peu de traces et de pistes à suivre. L’idée géniale de l’auteur est d’avoir lancé en parallèle deux autres enquêteurs tout à fait atypiques, qui suivront des pistes sensiblement différentes : Luca d’Andrea, un ex-policier sortant de prison, à qui la mafia locale, d’origine sicilienne, confie la tâche de savoir qui est le tueur à la hache, et Ida, la toute jeune employée d’une agence de détectives, qui lassée du travail d’accueil et d’archivages, se lance de son propre chef dans une enquête. Elle est aidée de son ami Lewis, trompettiste dans un orchestre, tout aussi jeune qu’elle, que je vous laisserai le plaisir de découvrir.
Trois enquêtes donc, au même moment, et avec la mafia en arrière-plan, puisque plusieurs victimes sont des épiciers italiens, susceptibles d’être reliés d’une manière ou d’une autre à la Famille.
Ce premier roman ne manque pas de surprendre par sa construction et par la présence donnée à ses personnages, dont pas un ne tire la couverture à lui : ils sont tous également passionnants, et l’impatience grandit de chapitres en chapitres, pour savoir ce qu’il va leur arriver. Quant à la ville de La Nouvelle-Orléans, rarement j’ai eu l’impression d’être à ce point immergée dans un lieu précis un siècle plus tôt. Si, je me rappelle le Boston de Dennis Lehane dans Un pays à l’aube, d’ailleurs se passant pile dans les mêmes années d’après-guerre, référence écrasante s’il en est, et pourtant, Ray Celestin n’a pas à rougir de cette comparaison. Il réussit à recréer une atmosphère, des bruits, de la musique, des odeurs, des comportements, des dialogues, tellement bien que c’est impressionnant ! On parcourt la ville de long en large, du port au bayou, du quartier des affaires aux appartements sordides, c’est très visuel et mémorable.
Et la tension ne se relâche pas avant la fin, qui dénoue le tout avec maestria. Je le conseille donc aux amateurs de polars historiques !

Citation : La Nouvelle-Orléans était violente et sans pitié, remplie de criminels et d’immigrés qui se méfiaient les uns des autres. Mais c’était aussi une ville pleine d’une énergie séduisante, possédant un charme lumineux et opulent.

Repéré chez Electra, Eva, Hélène et Jérôme.

L’auteur : Ray Celestin a étudié l’art et les langues asiatiques. Il est scénariste, il vit à Londres. Son premier roman, Carnaval, a été élu meilleur premier roman par l’Association des écrivains anglais de polars. Une suite à ce roman est parue en anglais, qui se déroule à Chicago.
493 pages.
Éditeur : Le cherche-midi (2015)
Sorti en poche
Traduction : Jean Szlamovicz
Titre original : The Axeman’s jazz


Lu dans le cadre du mois Américain.
america