littérature Amérique du Nord·littérature Europe de l'Est et Russie·premier roman·rentrée automne 2016

Sara Nović, La jeune fille et la guerre

jeunefilletlaguerre« J’ai eu dix ans la dernière semaine d’août, une fête marquée par un gâteau spongieux, mais éclipsée par la chaleur et l’inquiétude. »
Que comprendre aux prémices d’une guerre civile dans son propre pays, à des conflits qui prennent leurs sources dans la religion et le communautarisme, lorsqu’on a dix ans ? C’est ce qui arrive à Ana, au début des années 90, et les premiers temps, sa vie de famille continue, avec l’école, les jeux dans la rue avec ses camarades, jeux interrompus parfois par des alertes qui les obligent à se réfugier dans un abri. Les attaques aériennes se multiplient, de nombreux réfugiés arrivent. L’inquiétude des parents d’Ana est décuplée par la maladie de sa petite sœur de huit mois, qui ne peut être soignée à Zagreb. Ses parents emmènent l’enfant à Sarajevo pour qu’un convoi humanitaire vers les Etats-unis puisse la prendre en charge.

« On était scrutés jusque dans la façon de se saluer : une bise sur chaque joue était tolérée, mais trois -une coutume orthodoxe-, c’était trop, et considéré comme de la haute trahison. »
Le roman est composé de trois parties : la première relate les débuts du conflit, et se termine sur un événement traumatique. On retrouve ensuite Ana aux Etats-Unis, où elle apporte son témoignage à la tribune de l’ONU. Elle a une vingtaine d’années, est étudiante, et seuls ses parents adoptifs connaissent son histoire. La troisième partie verra Ana tenter de relier les fils de son existence, ce qui dans son cas est loin d’être un cliché. Comme dans ma précédente lecture, Manuel d’exil, il est question aussi de résilience, grâce à la vie dans un nouveau pays ou à l’acquisition d’une nouvelle langue.

« Au départ, le choix de garder secrète mon existence passée s’était imposé à moi. »

Cela faisait un moment que je voulais lire ce roman, qui s’est avéré être une lecture enrichissante sans être trop éprouvante. L’extrême jeunesse d’Ana, sa compréhension partielle des événements, rendent le récit plus sobre et dépourvu d’un pathos que je craignais un peu. L’auteure décrit très bien le contexte, et conserve un équilibre délicat entre les faits de guerre relatés et sa volonté de ne pas prendre parti de façon trop violente. Elle réussit ainsi à conserver la force de certaines scènes essentielles. À côté de ça, je n’ai pas été éblouie par l’écriture, et lui ai trouvé quelques petites maladresses. Quant à la psychologie des personnages, elle m’a semblé parfois un peu sommaire, manquer un peu de nuances. Mais malgré ces quelques marques d’inexpérience de primo-romancière, la force de ce roman est incontestable. Sa lecture aisée, mais saisissante, et sa construction habile, en font un roman que je recommande à tous ceux que le sujet intéresse.

La jeune fille et la guerre, de Sara Nović (Girl at war, 2015) éditions Fayard (septembre 2016) traduit de l’anglais par Samuel Todd, 318 pages.

Les avis d’Electra, enthousiaste, ou de Sylire plus mesurée.

Deuxième lecture pour le mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.
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littérature France·rentrée automne 2017

Karine Silla, L’absente de Noël


absentedenoelRentrée littéraire 2017 (16)
« Sophie, lorsqu’elle a grandi, m’a reproché aussi mon obsession de la vérité, me disant qu’elle n’en avait que faire, puisque cette vérité était seulement la mienne. »

En pleins préparatifs de Noël, Virginie apprend que sa fille Sophie, vingt ans, partie faire du bénévolat au Sénégal, n’est pas rentrée avec sa compagne de voyage. Celle-ci tente de les rassurer, mais semble leur cacher quelque chose. Virginie décide de partir à sa recherche à Dakar, et toute la famille recomposée se retrouve du voyage : père, beau-père, belle-mère, grand-père, demi-frère, demie-soeur… Il faut dire que le père de Sophie a mené longtemps une double vie où son épouse ignorait jusqu’à l’existence d’une fille. Situation inconfortable pour Virginie comme pour sa fille, dont on soupçonne assez vite qu’elle a peut-être disparu volontairement, une fois les thèses de l’enlèvement ou de l’accident écartées.
Dès lors, le roman se focalise surtout sur l’évolution des personnages confrontés à un univers inconnu d’eux et à des circonstances exceptionnelles. Chacun va se révéler, pas forcément de la meilleure manière. Je pense notamment au père de Sophie, qui ne brille ni par sa patience, ni par son ouverture d’esprit, ou à Virginie, qui se voit en mère parfaite, mais qui prend conscience qu’elle a surtout passé sa vie à essayer d’esquiver les problèmes.

« Il sait que Sophie est quelque part en sécurité. Ce pays respire l’espoir. Il ne s’est pas senti aussi vivant depuis des années. Son flair lui dit que ce n’est pas un endroit où on disparaît. »
J’ai gagné ce roman lors d’un concours il y a deux ou trois mois, et j’étais très heureuse de découvrir, de ce fait, une nouvelle maison d’édition tout à fait prometteuse.
Une fois habituée à la narration, tantôt c’est Virginie qui raconte, tantôt un narrateur omniscient qui se place alors du point de vue d’un autre membre de la famille, une fois adopté donc ce mode de narration, la lecture est fluide. L’histoire ne manque pas d’intérêt, et la crise d’adolescence un peu tardive de Sophie est tout à fait vraisemblable. Ce roman ferait un très bon scénario de film dans le genre comédie dramatique, pour peu que l’on ne choisisse pas (non, par pitié !) Christian Clavier dans le rôle du père un peu rustre et vaguement raciste. L’auteure est également scénariste, cela explique peut-être pourquoi les scènes comiques ne le sont pas à la lecture, mais apparaissent drôles après coup, et de manière plutôt visuelle. Les réflexions émanant de la patronne du petit hôtel où la famille s’est réfugiée, ou d’autres personnages sénégalais, concernant les différences d’éducation des enfants, sont très intéressantes, et on y sent du vécu. Quant au bouillonnement et à l’ambiance de Dakar, c’est très bien rendu, très vivant.
Finalement si je n’ai pas été tout à fait convaincue par le style qui appuie un peu trop les caractères, alors que j’aurais préféré qu’il se concentre sur les actes, j’ai été touchée par certains personnages et ma lecture a été tout à fait agréable.

 

L’absente de Noël de Karine Silla, éditions de l’Observatoire (août 2017), 442 pages.

Les avis de Au fil des livres et de Séverine.

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littérature Amérique du Nord·premier roman

Gabriel Tallent, My absolute darling

myabsolutedarling« Turtle a toujours su qu’elle avait grandi différemment des autres enfants. Mais elle n’avait jamais eu conscience jusqu’à présent, de l’ampleur de la différence. »

Turtle, quatorze ans, vit seule avec son père, fréquente le collège de sa ville de Mendocino, sur la côte au nord de la Californie, se lie peu avec les autres élèves. La jeune fille maintient un semblant d’équilibre entre la vie de famille, c’est-à-dire un père qui exerce sur elle une toute-puissance malsaine, l’entraînement au tir, l’école et les échappées dans la nature. Les discours hallucinés d’un père nuisible, grand lecteur mais fou d’armes à feu, survivaliste, empreint d’une méfiance immense à l’égard du monde qui les entoure, ne sont contrebalancés que par les propos du grand-père de Turtle, vieil homme alcoolique et maladroit, et ceux de ses enseignants, qui ne l’atteignent pas. Une de ses professeurs soupçonne une maltraitance, mais ne parvient pas à tirer la moindre confidence de Turtle. Un jour, la jeune fille, échappant pour un temps à l’emprise de son père, rencontre deux garçons de son âge, mais tellement différents d’elle, qu’ils l’intriguent et la fascinent…

 

« Elle se replie sur elle-même presque sans un mot, sans se préoccuper des conséquences ; son esprit ne peut être pris par la force, Turtle est une personne tout comme lui, mais elle n’est pas lui, elle n’est pas non plus une part de lui. »
Vous allez forcément entendre parler à profusion de My absolute darling dans les semaines à venir, et ce sera, à mon avis, pleinement justifié. Ce roman est traversé d’une tension inouïe, qui le rend fascinant malgré la brutalité des faits qu’il raconte. Tension du au fait qu’on ne sait jamais trop à quoi s’attendre, comme Turtle elle-même, obligée de prendre la vie comme elle vient, le pire comme le meilleur. L’auteur a réussi à donner à son texte une puissance incroyable sans se prendre les pieds dans une avalanche de sentiments, ni d’explications psychologiques. Au contraire, les personnages sont vus par le prisme de leurs actions, et des seules pensées de Turtle, qui jamais ne porte de jugement, hormis sur elle-même. Et cela la rend si incarnée, si vivante… Que faire alors sinon poursuivre sa lecture pour, à toute fin, savoir si elle va fuir, se rebeller ou baisser les bras ?


« Tu dois t’entraîner à être rapide et réfléchie, ou, un jour, l’hésitation te foutra en l’air. »
C’est un chant de soumission et de désespoir que ce roman, mais surtout d’intelligence et de courage, porté par la personnalité rare d’une toute jeune fille. Le style, ainsi que la traduction impeccable, viennent se mettre au service d’une histoire impossible à oublier. Et encore, je n’ai pas mentionné la nature, paysages, plantes et animaux qui envahissent, et pas seulement à la marge, l’environnement de Turtle, et qu’elle connaît intimement.
Ce roman ne plaira cependant pas à tous les lecteurs, du fait de ses moments de cruauté et de la relation perturbante entre père et fille. À qui plaira-t-il alors ? Je dirais à celles et ceux qui aiment les romans de Joyce Carol Oates ou de Russell Banks, et ne craignent pas de s’aventurer vers des rivages plus noirs comme ceux des romans de David Vann ou Donald Ray Pollock… Ceci dit, à vous de voir.

My absolute darling de Gabriel Tallent (2017) éditions Gallmeister (mars 2018) traduction de Laura Derajinski 455 pages

Tous conquis : Autist Reading, Cuné, Léa et Nicole.
Gabriel Tallent sera aux Quais du Polar à Lyon les 6, 7 et 8 avril.
Merci aux éditions Gallmeister et à Léa, qui gère de main de maître un groupe de « fous » de littérature américaine, l
e Picabo River book club !

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littérature îles britanniques·non fiction·rentrée automne 2016

Kate Summerscale, Un singulier garçon

unsinguliergarçon« Tant qu’aucun adulte n’était au courant du meurtre, il ne s’était pas vraiment produit. Les garçons continuèrent de jouer, dans la cour, au jardin public, dans la rue, au salon. Ils habitaient un monde imaginaire dans lequel Emily pouvait « aller bien ».
En 1895, Robert, un adolescent de treize ans, assassine sa mère, Emily, plus ou moins avec la complicité de son frère cadet. A ce moment son père, steward sur un paquebot, était en train de traverser l’océan en direction de New York. La famille vivait dans les faubourgs de Londres, un quartier de petites maisons mitoyennes, ils menaient une vie un peu plus difficile que leurs propres parents, avaient un peu de mal à joindre les deux bouts, sans être dans la misère. Après le meurtre, les deux garçons continuent de vivre comme si de rien n’était, alors que le corps de leur mère est dans la pièce d’à côté, et racontent aux voisins qu’elle est en voyage. Ils tentent d’emprunter de l’argent, de gager des objets de famille, pour pouvoir aller s’amuser, puis pour se nourrir. Ce comportement posera beaucoup de questions et permettra à l’avocat de Robert de trouver une ligne de défense, de plaider la folie.

« Bien que Robert et Nattie fussent l’un et l’autre des enfants au regard de la loi sur l’enfance de 1889, ils étaient tenus pour responsables s’ils savaient distinguer le bien du mal, et seraient donc jugés comme des adultes. »

Kate Summerscale, journaliste et auteure anglaise, plonge pour la troisième fois dans des documents d’archives, après L’affaire de Road Hill House et La déchéance de Mrs Robinson. Je n’ai pas lu les deux premiers, mais j’avais écouté un entretien passionnant avec l’auteure lors des Assises Internationales du Roman l’année dernière.
L’époque victorienne est minutieusement reconstituée par Kate Summerscale, la vie de famille, la rue, l’école, les métiers harassants, la justice et même dans ce livre, la psychiatrie. Ce dernier point ne manque d’ailleurs pas de surprendre. L’hôpital psychiatrique dont il est question dans le roman, et où Robert est le plus jeune détenu, ne suivait pas les méthodes en usage à l’époque, et beaucoup de commentateurs trouvaient que les meurtriers qui passaient pour fous ou malades étaient enfermés dans des conditions passablement clémentes, voire luxueuses selon certaines exagérations. J’ai trouvé ce roman captivant, jusqu’à la fin où l’auteure recherche en Australie les traces de Robert, émigré après sa libération et la guerre.
Maintenant, entre les romans classiques d’époque victorienne et les romans contemporains qui s’emparent de cette période historique, il faut ajouter les livres de Kate Summerscale.
L’éducation dans cette deuxième moitié du dix-neuvième siècle, la façon dont sont considérés enfants et adolescents, la crainte que les petits romans d’aventures vendus quelques pennies, que les jeunes lisent abondamment, ne leur corrompent l’esprit, ces questions sont particulièrement bien cernées par l’auteure. Elle a recherché de nombreux documents d’archives et en a tiré le meilleur parti. Je prévoirais volontiers de lire les deux autres livres qu’elle a écrits, si mes listes à lire n’étaient pas déjà aussi longues !


Un singulier garçon, de Kate Summerscale, (The Wicked boy, 2016) éditions Christian Bourgois (2016 traduit par Eric Chédaille, 480 pages, paru en poche en 10/18.

littérature Amérique du Nord·mes préférés·rentrée automne 2017

Ron Rash, Par le vent pleuré


parleventpleuréRentrée littéraire 2017 (5)
« J’attends un homme qui m’a menti pendant quarante-six ans. »
C’est l’été 1969, deux frères profitent de quelques moments de liberté accordés par leur grand-père, l’homme sévère qui les élève à sa manière, sans que leur mère ait grand-chose à dire, pour aller à la pêche au bord de la rivière. Ils y rencontrent Ligeia, jeune fille venue de Floride, libérée et insouciante. Pensez, la jeune fille a vécu dans une communauté ! Pour les deux frères, c’est un monde nouveau qui s’ouvre, surtout pour Eugene, le plus jeune. Bill, son aîné de deux ans, est fiancé, et se voit réaliser le projet grand-paternel, devenir chirurgien.
Quarante-six ans plus tard, des ossements sont retrouvés dans la Tuckaseegee, et Eugene repense au départ précipité de Ligeia, comment son frère avait dit l’avoir raccompagné à l’arrêt de bus…

« À San Francisco, le Summer of love, l’été de l’amour, a eu lieu en 1967, mais il a fallu deux ans pour qu’il atteigne le petit monde provincial des Appalaches. Sur l’autoroute, en février, on a aperçu un hippie au volant d’un minibus bariolé, un événement dûment signal par le Sylva Herald. Sinon, la contre-culture était quelque chose qu’on ne voyait qu’à la télévision, tout aussi exotique qu’un pingouin ou un palmier nain. »

Depuis 2010, et la première participation de Ron Rash aux Quais du Polar, j’ai lu tous ses romans traduits en français, et j’ai même en cours un recueil de nouvelles en anglais, superbe, mais que (dira-t-on) je savoure… Je n’ai donc pas raté ce dernier roman, prudemment emprunté en médiathèque, parce qu’il m’avait semblé que quelques avis manquaient d’enthousiasme.
Un été de l’adolescence, deux frères que tout oppose, une naïade disparue, une enquête très tardive, les ingrédients sont bons, mais il faut y ajouter le style de Ron Rash pour en faire un très bon roman. Pas un polar, non, même si une révélation finale apportera des réponses attendues, mais surtout le roman d’une relation fraternelle biaisée dès l’enfance par un grand-père qui place ses attentes dans un seul de ses petits-fils : il deviendra chirurgien. L’autre est gaucher, il le laisse magnanimement choisir une autre voie, mais la vie d’Eugene ne sera qu’une suite d’échecs, là où son frère réussit en tout. Et entre eux, il existe toujours cette ombre jetée par l’été 1969. Il va falloir pourtant que plusieurs décennies plus tard, ils réussissent à en parler.
Formidable Ron Rash, qui parvient à passionner avec une histoire assez classique, et des jeunes filles disparues au bord de l’eau, qui, de Bondrée à Summer, ne manquent pas dans la littérature ces derniers temps… La relation entre les deux frères, notamment à la période contemporaine, mais aussi les premiers émois adolescents, la vie dans une petite ville des Appalaches, tout est passionnant à lire sous sa plume, et avec une très belle traduction également. Je le conseille sans restriction, alors que j’étais restée un peu sur ma faim avec Le chant de la Tamassee.

Par le vent pleuré, de Ron Rash (The risen, 2016) éditions du Seuil (août 2017) traduit par Isabelle Reinharez, 200 pages.

Les avis de Daphné, Eimelle, Eva et Krol.

littérature Amérique du Nord·policier·rentrée automne 2016

Andrée A. Michaud, Bondrée

bondree« Il lui faudrait classer cette affaire parmi celles qui vous hantent longtemps après que la poussière est retombée, les cas boomerangs, ainsi qu’il les nommait, qui vous reviennent en plein visage un soir d’été, alors que vous buvez tranquillement une bière dans le jardin, et vous pourchassent jusqu’aux premières neiges, sinon jusqu’à Noël. »
Cela faisait un moment que j’avais repéré ce roman et bien envie de le lire, tous les avis étant assez unanimes à son sujet. Le roman démarre assez lentement, en annonçant de manière voilée ce qui va ce passer, à savoir qu’une jeune fille va disparaître. J’ai bien aimé ce début subtil et installant l’ambiance petit à petit. A l’été 1967, les alentours d’un paisible lac de vacances dans une région frontalière, entre Québec et état américain du Maine, sont un lieu où plane une légende, celle Landry, le trappeur amoureux malheureux d’une femme à la robe rouge flamboyante. Les jeunes filles qui fréquentent le lac sont tout aussi brillantes, surtout Zaza Mulligan et Sissy Morgan, « les princesses de Boundary, les lolitas rousse et blonde qui faisaient baver les hommes depuis qu’elles avaient appris à se servir de leurs jambes bronzées pour appâter les regards. »

« Il était revenu à son idée de départ, la mort n’avait de sens que si le cœur s’arrêtait de fatigue, que si elle était le résultat d’un geste conscient, d’une trop grande inadaptation à la vie. »
Le thème de la mort omniprésente et l’atmosphère délétère qui envahit petit à petit ce lac, pourtant évocateur de loisirs en famille, sont bien rendus par l’auteure, mais au bout d’un moment, mon intérêt a faibli parce que je n’ai pas réussi à m’accoutumer au style à la fois lyrique et basé sur un certain nombre de répétitions, et ponctué de phrases dites en anglais, ou répétées en anglais puis en français. Le lieu induit ce mélange de langues puisque les vacanciers autour du lac de Bondrée sont tant québécois qu’américains du Maine, comme le policier en charge de l’enquête, mais cela m’a semblé assez fabriqué. Le mélange de roman noir et de poésie n’a pas fonctionné pour moi. Dans un roman, je suis sensible à la musique des phrases et cette composition n’a pas résonné agréablement à mes oreilles. Je précise que ce n’est nullement une question de lenteur du roman, je ne suis pas fan des thrillers où l’action est privilégiée à la psychologie, non, j’aurais pu m’accommoder de cette relative lenteur, mais j’ai eu vraiment du mal avec le style.

« Michaud aurait voulu imprimer ce tableau dans un album parlant d’immortalité, deux fillettes et un chien dans la lumière de l’été, le photographier en vue de le garder à portée de la main, pour les moments durs, pour pouvoir l’opposer aux tableaux rongés de grisaille qui encombraient son esprit, mais il savait la chose inutile. »
Certes, l’auteur réussit parfaitement à créer une ambiance inquiétante à souhait, à faire intervenir différents narrateurs avec fluidité, à installer des points de vue originaux, notamment celui de la petite Andrée qui observe tout, rêve de faire comme les jeunes filles qu’elle regarde, et qui comprend bien plus que les adultes ne l’imaginent. Je me rends bien compte que je suis relativement seule à ne pas être emballée par l’écriture de ce roman, mais cela permettra de relativiser un peu les attentes des futurs lecteurs, sans les décourager pour autant.

Bondrée d’Andrée A. Michaud, éditions Rivages (2016) prix des lecteurs Quais du Polar 2016, 363 pages

Les avis sont élogieux, d’Aifelle et Cathulu à Eva, parmi beaucoup d’autres…

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littérature France·rentrée hiver 2017

Delphine Bertholon, Cœur-naufrage

coeurnaufragePourquoi avoir choisi ce roman ?
J’avais beaucoup aimé L’effet Larsen, et m’étais promis de relire l’auteure, ce que je n’ai jamais fait… Les nombreuses sollicitations m’en ont détourné ! Donc, malgré ce titre qui est pratiquement mon seul bémol, titre qui vraiment ne m’inspirait pas beaucoup, j’ai eu envie de lire ce roman proposé à la lecture sur NetGalley.

Certains jours, je m’attends des heures et ne me rejoins jamais ; je me pose un lapin, traître de moi-même.
Le quotidien morne de Lyla, traductrice trentenaire et solitaire, qui dit « aimer l’inertie », est un jour troublé par un message de Joris, son amoureux lorsqu’elle avait seize ans. Des flash-back remontent alors le chemin parcouru par la jeune fille d’alors, sa rencontre avec un jeune surfer taiseux, ses relations compliquées avec sa mère, sa grossesse inattendue. Du côté de Joris, maintenant marié et père d’une petite fille, beaucoup de questions aussi, car tout un pan de ce qui est arrivé dix-sept ans auparavant à Lyla lui est toujours resté inconnu.

Je ne suis pas normal, je fais seulement semblant. Semblant pour elle, puisqu’elle est mon virage, ma balise, ma sortie d’autoroute.
Malgré une petite impression de déjà-lu, les personnages m’ont accompagnée pendant trois jours et l’émotion m’a complètement gagnée à la fin, et même touchée dans le mille ! Delphine Bertholon semble avoir pour thèmes de prédilection la famille, la maternité, et la jeunesse. Revient aussi le thème de la mémoire, des séquelles douloureuses de la jeunesse, des zones d’ombre qu’elle contient et qui empêchent d’avancer tant elles brouillent tout, sentiments et conduites de vie. Et aussi de l’espoir qu’il est toujours possible de dépasser ces limites imposées par le passé. Tout ceci porté par une écriture sensible qui trouve toujours l’image simple pour dire les sentiments compliqués.

Ce que je disais de L’effet Larsen en novembre 2010 : « Dès les premières pages, ce roman a un petit goût de « reviens-y » qui ne trompe pas. Grâce à des personnages vrais, attachants, à un mélange, plein de vérité aussi, de drame et d’humour, les pages tournent et l’intérêt va en s’accroissant.
J’ai beaucoup aimé l’écriture de Delphine Bertholon, sensible et originale, la construction qui remonte par petites touches dans l’histoire familiale, les personnages éloignés de toute caricature. »
Je n’ai rien à ajouter concernant le style, je reste d’accord avec ce que j’avais écrit qui convient bien aussi à ce dernier roman. Une auteure à découvrir si ce n’est pas déjà fait !

Sur le même thème, La décision, d’Isabelle Pandazopoulos, très beau aussi.

Coeur-naufrage, de Delphine Bertholon, éditions JC Lattès (mars 2017) 304 pages

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littérature Amérique du Nord·premier roman·projet 50 états

S.E. Hinton, Outsiders

outsiders« Lorsque j’émergeais de la salle obscure dans le grand soleil, je n’avais que deux choses en tête : Paul Newman et la marche qui m’attendait pour rentrer chez moi. »
Ainsi commence le roman imaginé par une jeune fille de seize ans en 1967. Elle se met dans la peau, dans la tête, dans les mots d’un jeune de quatorze ans de Tulsa, en Oklahoma. Ponyboy Curtis vit avec ses deux frères dans un quartier déshérité, appartient au clan des « Greasers » qui s’opposent régulièrement aux « Socs », les petits bourgeois en voitures décapotables et polos bien repassés. Leur culture commune est la bagarre, les codes de la rue, le cinéma en plein air, l’alcool et les cigarettes. La mort d’un de ces jeunes va bouleverser la vie de Ponyboy, et l’obliger à prendre la fuite.

« Seize ans dans les rues : tu peux en apprendre, des trucs. Mais que des trucs moches, pas ceux que tu as envie de savoir. Seize ans dans les rues : tu peux en voir, des choses. Mais que des choses pourries, pas celles que tu as envie de découvrir. »
Cette citation résume bien le roman. Mais ce « West side story » de l’Oklahoma va bien au-delà du portrait, très réussi au demeurant, d’une génération cabossée. Car la jeune auteure, finement, ne caricature pas les garçons et les filles des deux clans rivaux. D’un côté comme de l’autre, certains diffèrent un peu des autres, essayent de s’en sortir, de voir plus loin que leurs petites guerres, de prendre conscience que tout cela finira mal. Ce roman est aussi celui du rôle de la littérature qui sauve, de la solidarité, de l’amour, de la mort, de la rédemption peut-être…

 

« J’adorais la campagne. Je rêvais d’être en dehors des villes, loin de l’agitation. Mon seul souhait était d’être allongé sur le dos, sous un arbre, et de lire un bouquin ou de faire un dessin, sans craindre d’être attaqué, ni d’être obligé de porter un couteau […] »
Je ne sais plus trop pourquoi j’ai choisi ce roman, puisque le choix d’un narrateur adolescent, je trouve toujours cela un peu risqué. Bien souvent, je ne reste pas intéressée très longtemps, ça semble un peu fabriqué. Cette fois, j’y ai trouvé un accent de véracité, et malgré le vieil exemplaire tout jaune et délabré que j’avais sous la main, j’ai dévoré le roman ! Quelques phrases sonnent de manière un peu naïve, parfois, mais cela reste assez marginal pour ne pas s’y arrêter. Je me suis dit qu’on devrait en faire un film, de cette formidable histoire, mais il existe déjà : Outsiders a été tourné par Francis Ford Coppola avec Matt Dillon, Patrick Swayze, Tom Cruise… Je pense toutefois que je resterai sur les images venues à la lecture !


Outsiders de Susan Eloïse Hinton. (The outsiders, 1967) édition : Livre de Poche (1984) traduction de Marie-Josée Lamorlette 188 pages.

Projet 50 états, 50 romans : l’Oklahoma.
USA Map Only

 

littérature Europe du Sud·rentrée hiver 2016

Elena Ferrante, Le nouveau nom

nouveaunom« Au printemps 1966, Lila, dans un état de grande fébrilité, me confia une boîte en métal contenant huit cahiers. »
La deuxième partie de la fresque napolitaine d’Elena Ferrante, Le nouveau nom, m’a permis de retrouver les personnages qui m’avaient touchée dans le premier, L’amie prodigieuse, à commencer bien sûr par Lila qui mène sa vie avec toujours autant de passion et de désespoir mêlés de combattivité. Elle est mariée et travaille dans l’épicerie de son mari. Quant à Lena, elle poursuit des études supérieures loin de Naples, et doit s’adapter à un environnement nouveau en tentant de gommer ses différences. Les deux jeunes filles fréquentent toujours les jeunes de leur quartier, et revoient la famille Sarratore au moment des vacances. Je ne peux guère en dire plus sans en dévoiler trop pour ceux qui n’auraient pas lu encore le premier tome.

« Le temps s’apaise et les faits marquants glissent au fil des années, comme des valises sur le tapis roulant d’un aéroport : je les prends, je les mets sur la page, et c’est fini.
Raconter ce qui lui arriva pendant ces mêmes années est plus compliqué. Alors le tapis roulant tout à coup ralentit, puis accélère, prend un virage trop serré et sort des rails. Les valises tombent et s’ouvrent, leur contenu s’éparpille ici et là. »
J’aime bien cet extrait pour montrer comment Lena déroule ses souvenirs en laissant une grande part à la jeunesse mouvementée de sa camarade d’enfance, reconstituée à partir de cahiers que Lila lui a donnés, et d’événements racontés par des amis communs. La sage et studieuse Lena se trouve elle-même moins intéressante, trouve sa vie plus morne et indigne de s’y attarder. Cependant la comparaison des deux parcours est ce qui fait tout le sel de ces romans.

Qu’est-ce qui fait l’attrait de cette quadrilogie ?
C’est sans doute tout d’abord la finesse de la psychologie qui plonge dans les profondeurs de l’âme adolescente si intimement qu’on se demande comment l’auteure a pu garder tout ses sentiments en mémoire avec autant de précision. Car il est difficile de douter de l’authenticité de ses ressentis, sans que pour autant cela soit forcément autobiographique. Peu importe d’ailleurs…
Ce qui plaît aussi sans doute est le fait que les lecteurs et surtout les lectrices nées après guerre se reconnaissent dans les années d’enfance puis d’adolescence et de jeunesse des deux jeunes filles, qui sont assez universelles. Et qui n’a pas eu une amie à laquelle elle a pu, après coup, comme Lena, comparer son parcours de vie ?

« Je ne possédais pas cette puissance émotionnelle qui avait poussé Lila a tout faire pour profiter de cette journée et de cette nuit. Je demeurais en retrait, en attente. Alors qu’elle, elle s’emparait des choses, elle les voulait vraiment, se passionnait, jouait le tout pour le tout sans crainte des railleries, du mépris, des crachats et des coups. »
Quant au style, que les quelques (rares) détracteurs d’Elena Ferrante trouvent plat voire inexistant, il n’est certes pas ce qui fait le succès de ces romans, mais il est précis, efficace et laisse toute latitude au lecteur pour se trouver transporté à Naples ou à Ischia dans ces années-là, et pour cheminer aux côtés de personnages qu’il a l’impression de connaître au bout d’un moment.
C’est une fresque, certes, mais intime et presque domestique, qui parle directement au lecteur, et ça marche. Je ne me ferai pas trop prier pour lire le troisième tome, en tout cas !

Le nouveau nom d’Elena Ferrante (Storia del nuovo cognome, 2012) éditions Gallimard (2016) traduit de l’italien par Elsa Damien, 554 pages

Le mois italien/ Il viaggio c’est cette année chez Martine.
Objectif PAL 2017
avec Antigone.
Elles ont aimé aussi : Ariane, Delphine-Olympe et Florence.
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littérature Amérique du Nord

Megan Abbott, Avant que tout se brise

avantquetoutsebrise« Le vacarme, le bourdonnement, le silence pesant, l’odeur des justaucorps mouillés et de la fosse de réception, la crème hydratante goudronneuse, tout cela était intrinsèquement lié à Devon. »
Je voulais lire ce roman depuis le Festival America où Sandrine avait mené un entretien avec Megan Abbot. C’est le premier roman de l’auteur que je lis, mais il ne semble pas représentatif de son genre habituel, qui est le roman noir situé dans les années 50 ou 60. Avant que tout se brise, roman sur une famille fortement soudée autour de la fille aînée, gymnaste très prometteuse, a pour titre américain You will know me. On pourrait parler longtemps des traductions des titres ! Toutefois, le titre français, tiré d’une phrase du roman, ne va pas si mal au texte qui parle de « l’avant », avant l’événement perturbateur.

Un roman psychologique
Malgré des couches de temps imbriquées, le récit se déroule de manière claire et suit un fil directeur évident autour de la psychologie approfondie, disséquée, des personnages. Cet examen minutieux des faits et gestes évoque les romans de Joyce Carol Oates. L’auteure a adopté, et c’est une très bonne idée, le point de vue de la mère, écartelée entre son amour pour sa fille, son envie de la voir réussir, sa loyauté envers son mari, son sens moral, ses envies personnelles. Jusqu’où peut aller le profond désir de voir son enfant réussir ses rêves ?

« Tout, dans la vie de Devon, finirait par prendre un aspect mythique au sein de la famille. »
On assiste aux ravages qu’un accident, survenu dans l’entourage proche, peut créer dans une famille. Ce roman est tendu, précis et affuté comme les gymnastes dont il évoque la jeune carrière. Il est aussi très prenant, car l’auteure lâche des informations comme autant de petites bombes, et excelle à les replacer dans le contexte passé. La réussite de Devon, c’est d’abord la rencontre de ses parents, la naissance d’une famille, des aléas et des accidents, la rencontre d’un entraîneur, et ainsi de suite…


Quoi d’autre ?
Le sport de haut niveau, thème porteur de tensions et de défis, est souvent traité dans les romans. Je pense à La petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon, Le cœur du pélican de Cécile Coulon, Courir de Jean Echenoz ou Némésis de Philip Roth, mais vous en connaissez sans doute d’autres ? J’ai adoré Courir et Némésis

Avant que tout se brise (You will know me, 2016) aux éditions du Masque (2016) traduit de l’anglais par Jean Esch, 334 pages
L’avis de Sandrine.