littérature France·rentrée automne 2015

Philippe Jaenada, La petite femelle

petitefemelle« De la rue (la vraie vie, les témoins) à la rue (l’opinion publique façonnée par la presse) en passant par le filtre de l’enquête de de la procédure, une fille comme une autre se transforme en créature de l’Enfer. »
Je n’ai pas écrit de billet de lecture depuis le 20 juillet, mais ce n’est pas pour autant que j’ai arrêté de lire, bien au contraire. Si je ne parlerai pas forcément de toutes ces lectures, il en est une que je ne veux pas rater, pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce qu’on va bientôt parler de La serpe, le prochain roman de Philippe Jaenada, qui contient un personnage commun avec La petite femelle, à savoir Georges Arnaud, l’auteur du salaire de la peur, et qui lui aussi part d’un fait-divers ignoble.
Mais évoquons d’abord Pauline Dubuisson, accusée d’avoir tué son amant, lors de l’un des plus retentissants procès d’après-guerre. Le roman retrace avec la plus grande rigueur, qui contraste souvent avec des remarques plus plaisantes, l’enfance et la jeunesse mouvementée de la jeune femme née dans la région de Dunkerque. D’une famille aisée, Pauline est la benjamine après trois frères, et pourtant c’est d’elle dont son père se sent le plus proche, tentant de lui inculquer sa philosophie (nietzschéenne) de la vie. Elle est à peine adolescente lorsque les Allemands occupent sa ville natale, et commerce rapidement avec eux, ce qui lui vaudra l’opprobre par la suite. Très intelligente, elle entame des études de médecine, mais Pauline semble toujours en avance, par sa liberté, sur son époque, et souffre d’un caractère cyclothymique exacerbé, qui la fait passer de moments joyeux à des périodes des plus sombres.

« Je ne la regarde pas d’un œil grave, noir, comme tant d’autres, elle a eu sa dose ; mais légèrement, le plus légèrement possible. Avec un mélange de bienveillance et de détachement (ça devrait aller – il me semble que c’est ce qu’on doit s’efforcer de faire avec tout le monde, avec les vivants qu’on croise). »
Le livre cherche à la réhabiliter d’une certaine manière, non en la déchargeant de toute culpabilité, mais en constatant combien le procès, à la fois celui de la cour d’assises et celui mené en parallèle par les médias, a été dressé uniquement à charge, noircissant le portrait d’une jeune femme qui n’avait rien du monstre qu’ils présentaient. Très bien documenté, ce roman, pourtant long, est tout à fait passionnant, même et surtout quand on le débute en ne connaissant rien de l’affaire. Des portraits des différents membres de la famille Dubuisson, aux années de guerre, avec des passages particulièrement marquants sur la guerre à Dunkerque, des faits eux-mêmes qui lui valurent d’être condamnée, jusqu’à sa mort, tout est très précisément documenté, argumenté, solide…

« Le passé est comme un chat qui retrouve son maître à des centaines de kilomètre – en général, le maître en question est heureux de le découvrir un matin sur son paillasson, tout amaigri et pouilleux, mais dans le cas de Pauline, c’est plutôt sa hyène de compagnie qui revient gratter à sa porte. »
Et puis bien sûr, il y a le ton Jaenada, son humour, ses comparaisons inédites, et les fameuses digressions que l’auteur élève au rang de discipline artistique, pour le plus grand plaisir du lecteur, du moins celui que peut amuser une recherche sur l’histoire de la culotte Petit Bateau ou sur l’occurrence du mot « saucisse » dans ses précédents romans (d’ailleurs, Mr Jaenada, aucun article de mon blog ne contenant le mot saucisse, une recherche de ce mot permettra dorénavant de tomber directement sur le billet parlant de La petite femelle, contrairement aux recherches sur le mot « saucisson » qui donneront deux résultats supplémentaires).

 

La dernière raison n’est pas la moindre, puisqu’il s’agit de lire un des fameux pavés de l’été, pour le challenge organisé par Brize. Six cent douze pages en grand format, voilà qui remplit bien le contrat, et sans aucune impression de longueur ou de lourdeur ! 

La petite femelle, de Philippe Jaenada, éditions Juillard (2015), 612 pages, paru en poche en Points.

Lu aussi par Athalie, Brize, Caroline, Charlotte ou Sandrine.
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littérature Amérique du Nord·policier

Michael Connelly, Les dieux du verdict

dieuxduverdictTypiquement des romans de détente, pas bébêtes, bien écrits, nantis de personnages et de situations qui ont de l’épaisseur, les romans de Michael Connelly se divisent entre romans policiers assez classiques d’une part, ceux avec Harry Bosch, et romans plutôt judiciaires d’un autre côté, ceux où on retrouve l’avocat Mick Haller. Les dieux du verdict, petit nom donné par l’avocat aux jurés d’assises, fait partie de ceux-là. Je dois ajouter aussi d’autres romans où le héros récurrent diffère encore, comme Créance de sang, voire sans héros récurrent, par exemple La lune était noire.
Ce préambule destiné à ceux qui ne connaissent pas l’auteur, me permet aussi d’affirmer ma préférence pour Harry Hyéronimus Bosch et ses enquêtes. Cet avant-dernier roman de Michael Connelly reste toutefois des plus captivants, si on n’a rien contre le milieu du prétoire et les détails des procédures, ou les petits trucs d’avocats pour arriver à libérer un client pas toujours innocent.
Cette fois, il semblerait que le client soit totalement innocent du meurtre qui lui est reproché. Encore faut-il en convaincre les jurés. Mickey Haller a la particularité, compte tenu du prix de l’immobilier de bureau à Los Angeles, de ne pas avoir de cabinet, et de travailler soit dans sa voiture, (comme dans La défense Lincoln) soit dans un bâtiment qu’il partage avec des groupes de rock en répétitions. Dans ce volume, il se lance dans la recherche d’éléments qui permettront d’acquitter son client du meurtre d’une prostituée. Mick se rend compte qu’il a connu cette femme nommée Gloria autrefois, il pensait même qu’elle avait arrêté de se prostituer et qu’elle était partie loin de LA. La course aux indices prend donc un sens nouveau, plus personnel, et il se trouve mêlé de bien plus près qu’il n’est souhaitable à l’affaire, qui intéresse aussi des personnages dénués de scrupules.
Étalée sur plusieurs mois, le procès et l’enquête qui en découle passent par quelques moments paroxystiques qui procurent les frissons recherchés dans ce genre de roman. On peut donc dire que ça marche, le contrat est rempli, on comprend même comment fonctionne le système judiciaire américain, mais je m’obstine à préférer retrouver Harry Bosch et voir les enquêtes plutôt du côté des policiers. Certains de ses romans sont vraiment excellents, je me souviens avec grand plaisir du Poète, de L’envol des anges, de Wonderland avenue ou Echo Park que je recommande sans restriction aux amateurs de polars.

Citation : J’avais résisté parce que en embaucher un autre me rapprocherait du moment où je devrais finir par travailler comme tout le monde, à savoir dans des bureaux, avec une secrétaire, une photocopieuse et tout le tintouin. Je n’aimais pas plus les frais généraux que cela allait me coûter que l’idée de rester coincé dans du dur. J’adorais travailler sur ma banquette arrière et sans idée préconçue.

L’auteur : Né le 21 juillet 1956, Michael Connelly a étudié le journalisme à l’Université de Floride. Il a travaillé comme journaliste d’abord en Floride, puis en Californie. Sa carrière d’écrivain débute en 1992 avec Les Égouts de Los Angeles, polar où l’on découvre le personnage de Harry Bosch, inspecteur du LAPD, héros de la plupart des romans suivants. Il reçoit pour ce livre le prix Edgar du meilleur premier roman policier. Il abandonne le journalisme en 1994 et écrit environ un roman par an.
Son roman Le Poète reçoit le prix Mystère en 1998 et Créance de sang le Grand prix de la littérature policière. Dans La Défense Lincoln, il aborde le roman procédural où il utilise son expérience de chroniqueur judiciaire. Il a quitté Los Angeles et vit depuis 2001 à Tampa, en Floride.
453 pages
Éditeur : Calmann-Lévy (2015)
Traduction : Robert Pépin
Titre original : The Gods of guilt

Nous fêtons aujourd’hui, avec Sandrine et d’autres, l’anniversaire de l’auteur. Un autre avis chez Keisha.

 

Souvenir des Quais du Polar en 2012, puis en 2015…

littérature Océanie·premier roman·sortie en poche

Hannah Kent, À la grâce des hommes

alagracedeshommesIls ne m’ont pas laissé raconter les événements à ma façon : ils se sont emparés de mes souvenirs de Natan, de mes images d’Illugastadir, et les ont distordus jusqu’à les rendre méconnaissables. Ils m’ont arraché une déposition qui faisait de moi une femme vile et malveillante. Tout ce que j’ai dit m’a été volé ; tous mes mots ont été altérés jusqu’à ce que cette histoire ne soit plus mienne.
Ce roman est celui d’Agnes, accusée en 1828 d’assassinat sur deux hommes, dont l’un était son amant, et dernière femme condamnée à mort en Islande. Un autre homme est condamné aussi, et une complice supposée, graciée. A cette époque, l’île était danoise, et les juges en référaient à Copenhague avant d’appliquer les peines. Ils pensent alors, en attendant l’application de la sentence ou la clémence des juges, à placer Agnes sous surveillance dans une ferme plutôt que de la laisser en prison. Le fermier et sa femme acceptent à contrecoeur, les filles de la maison sont pleines de crainte, le voisinage se récrie devant cette décision. Un jeune prêtre est aussi recommandé pour faire revenir la prisonnière à des idées plus « chrétiennes » avant ses derniers jours. Perturbé à l’idée de converser avec cette femme encore jeune et belle, le jeune pasteur peu conventionnel se contente de la faire parler, et c’est tout un feuilleton qui s’écrit sous nos yeux, de l’enfance d’Agnes à l’acte pour lequel elle a été condamnée.
Formidable, ce premier roman écrit par une jeune auteure des antipodes, qui s’est documentée autant qu’elle a pu, et semble avoir superbement oublié toute cette documentation pour en tirer un récit à la fois infiniment triste et porteur d’espoir en l’humanité. J’ai un peu de mal à imaginer comment pouvaient converser des paysans islandais du XIXème siècle, et pourtant tout sonne juste dans les dialogues autant que dans les gestes, les façons d’être, les rapports à la nature ou entre humains.
Cette année semble islandaise, décidément ! Après Karitas, l’esquisse d’un rêve, et sans oublier J’ai toujours ton coeur avec moi, voici encore un rattrapage en poche que j’aurais eu tort de négliger, car c’est vraiment une belle lecture.

Extrait : – Savoir ce qu’une personne a fait, et savoir qui est cette personne sont deux choses différentes.
– Les actions parlent plus que les mots, vous ne croyez pas ?
– Non. Les actions mentent, au contraire. Certaines personnes n’ont pas de chance, ou bien elles commettent une erreur – une seule ! Et les gens commencent à médire sur leur compte à cause de cette erreur…

 

L’auteure : Hannah Kent est née en Australie en 1985. Elle est cofondatrice et rédactrice en chef d’une revue littéraire. À la grâce des hommes est son premier roman, récompensé par de nombreux prix.
447 pages.
Éditeur : Pocket (2016)
Traduction : Karine Reignier-Guerre
Titre original (2013) : Burial rites

Lu aussi par Athalie, Cécile, Lydie et Val.

Lire le monde pour l’Australie.
Lire-le-monde

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littérature France·non fiction

Philippe Claudel, Le bruit des trousseaux

bruittrousseauxL’auteur : Né en Lorraine en 1962, dans une famille d’ouvriers, Philippe Claudel a passé une agrégation de français. Il a choisi d’enseigner le français à la maison d’arrêt de Nancy et dans un centre pour enfants handicapés, en sus d’un poste de maître de conférence à l’université. Son premier roman est paru en 1999, il a reçu le prix Marcel Pagnol en 2000 pour « Quelques uns des cents regrets », le prix Renaudot en 2003 pour « Les âmes grises », le prix Goncourt des lycéens en 2007, le Prix des libraires du Québec en 2008, et le Prix des lecteurs du Livre de poche en 2009 pour « Le rapport de Brodeck ». Il est aussi réalisateur (« Il y a longtemps que je t’aime » en 2008) et directeur de collection chez Stock.
96 pages
Editeur : Stock (2002)
Existe en Livre de Poche

Pendant plus de dix ans, Philippe Claudel a donné des cours de français en prison, en maison d’arrêt plus précisément. Et dans ce petit livre, il raconte… L’auteur ne prétend pas dresser un tableau exhaustif de la prison, mais plutôt des fragments, des sensations, des paroles, des images qui ne soient pas des clichés. Il faut imaginer que la population carcérale est aussi diversifiée que la population de notre quartier, de nos trottoirs. Il y a même des vieillards et des enfants en prison ! Des tout-petits dont les mères ont accouché sur place, et qui restent avec elles jusqu’à dix-huit mois. Et puis, côtoyant les détenus, il y a les surveillants, les policiers, les avocats, les instituteurs, les visiteurs… On ne peut pas appeler ces courts chapitres des anecdotes, souvent les mots prennent à la gorge, rarement font sourire, parfois tout de même. C’est un témoignage qui n’égalera jamais, l’auteur le reconnaît bien volontiers lui-même, celui de quelqu’un qui a connu la prison, en y dormant. Lui y restait deux heures, puis ressortait. C’est tout autre chose.
Mais la plume de Philippe Claudel, ce qu’il réussit à faire passer entre les mots, apporte un éclairage bien utile sur une maison d’arrêt parmi d’autres, sur les tranches de vies qui s’y jouent, et c’est à lire, à défaut d’en tenter l’expérience. J’ai aimé les paragraphes courts et sans lien directs les uns avec les autres, plutôt qu’un regroupement thématique, ce qui aurait été possible, mais aurait fait un tout autre livre. En bon prof de français, Philippe Claudel se penche sur le vocabulaire particulier des prisons, mais surtout sur l’aspect humain, et il en vient parfois à oublier ce qu’il a appris fortuitement, qu’untel est là pour une bagarre terminée dans le sang, tel autre pour avoir tué sa mère.

Extraits : On ne devrait pas dire « gardien de prison » : les prisons ne sont pas à garder, ce ne sont pas elles que l’on garde. On devrait plutôt dire « gardien d’hommes », ce qui serait plus proche de la réalité. Gardien d’hommes, un drôle de métier.

Parfois, je rêvais de la prison. Ce n’étaient pas des scènes précises mais plutôt des bruits, notamment ces bruits de clefs et de serrures, si particuliers, que je n’ai jamais entendus ailleurs. Je rêvais de sons, d’odeurs aussi , d’appels criés et qui résonnaient dans le quartier. Dans ces rêves-là, je ne savais pas si j’étais un détenu, ou autre chose.

Mon temps terminé, je sortais de la prison. Je ne sortais pas de prison. Jamais je n’ai senti aussi intensément dans la langue l’immense perspective ouverte ou fermée selon la présence ou l’absence d’un simple adjectif défini.

Les avis de Cathe, Mimi Pinson, Sandrine, Val et Zazy.

littérature Europe de l'Est et Russie

Lydia Tchoukovskaïa, Sophia Petrovna

sophiapetrovnaL’auteur : Lydia Tchoukovskaïa est née en 1907 à Saint-Pétersbourg, son père est l’écrivain et critique Korneï Tchoukovski. Elle est écrivain, critique spécialisée dans la littérature pour enfants. En 1938 son mari est arrêté et fusillé immédiatement. Tenue dans l’ignorance de sa mort, Lydia échappe à l’arrestation en quittant Leningrad. En 1939 elle écrit Sophia Petrovna. Ce texte secret, écrit au péril de sa vie, restera un document unique sur l’année 1937. Sophia Petrovna et son roman La Plongée tiré de ses souvenirs de guerre n’ont été édités en Russie qu’à la fin des années 80. On lui doit également Entretiens avec Anna Akhmatova (1980). Elle meurt en 1996 à Moscou.
133 pages
Sous-titre : La maison déserte
Editions Interférences (2007)
Traduction : Sophie Benech

A la fin des années 30, Sophia Petrovna, devenue veuve, doit trouver un travail. Elle est engagée comme dactylographe dans une maison d’édition et apprécie beaucoup ses nouvelles fonctions, ne ménage pas sa peine en tant que citoyenne qui se veut exemplaire. Elle élève seule son fils Kolia qui part faire des études dans une ville éloignée. Pendant ce temps, Sophia se lie d’amitié avec une de ses collègues de bureau, et accède au poste de chef des dactylos. Mais des arrestations se succèdent. Sophia Petrovna accepte avec quelque étonnement les accusations de traîtrise prononcées contre ses collègues emprisonnés, jusqu’au jour où c’est son fils qui est arrêté.
On peut grosso modo séparer le livre en deux parties, avant l’arrestation de Kolia et après. Sophia n’avait rien vu venir, reste persuadée qu’il s’agit d’une erreur, et que son fils va recouvrer la liberté très rapidement. Elle ne comprend pas comment fonctionne la bureaucratie, les files d’attente, elle se heurte à des murs sans cesse… La dénonciation est claire, et il est bien évident que la diffusion de ce texte était impossible lors de la période stalinienne. Heureusement, il a été conservé et publié plus tard, car ce témoignage très fort mais romancé, qui colle aux petits faits quotidiens, montre plus que de longs discours et malgré sa sobriété, provoque l’émotion.
Je ne connaissais pas ce livre et l’ai trouvé tout à fait par hasard, au mois d’août, lors du grand « Lâcher de livres » qui a eu lieu à Lyon, dans les parcs, les gares, les hôpitaux, les paniers des « Vélo’vs » ! Butin : trois livres, j’ai été raisonnable, et je relâcherai celui-ci dès ce billet paru ! Je ne saurais trop dire pourquoi il m’a attiré, sans doute son interdiction durant de longues années en URSS, en tout cas, il ne m’a pas déçue.

Extrait : Dans sa jeunesse, lorsqu’il lui arrivait de s’ennuyer, les jours où Fiodor Ivanovitch s’absentait longtemps pour ses visites, elle s’imaginait qu’elle avait un atelier de couture à elle. Dans une grande pièce claire, de charmantes jeunes filles se penchaient sur des cascades de soie, elle leur montrait des modèles et, pendant les essayages, distrayait les dames élégantes en leur faisant la conversation. Eh bien, un bureau de dactylographie, c’était même encore mieux, cela avait quelque chose de plus sérieux. A présent, il lui arrivait souvent d’être la première à lire, à l’état de manuscrit, une nouvelle œuvre de la littérature soviétique, un récit ou un roman, et même si elle trouvait les récits et les romans soviétiques ennuyeux car il y était beaucoup question de batailles, de tracteurs, d’ateliers d’usine, et très peu d’amour, elle était quand même flattée.

littérature îles britanniques·rentrée hiver 2014

Louise Doughty, Portrait d’une femme sous influence

portraitdunefemmeL’auteur : Née en 1963 en Angleterre et résidant à Londres, Louise Doughty est romancière, critique littéraire et dramaturge. Elle est l’auteur de sept romans. Après Je trouverai ce que tu aimes, sélectionné pour le Costa Book Award, l’Orange Prize et le London Book Award, Portrait d’une femme sous influence est son deuxième roman à paraître en français.
382 pages
Editeur : Belfond (février 2014)
Traduction : Pascale Haas
Titre original : Apple tree yard

Une légère panne de lecture m’a fait sortir ce roman de mon panier à lire où il attendait depuis que je l’ai gagné à un concours… Rien de tel quand rien ne passe que de choisir un livre qu’on est presque sûr de ne pas aimer ! Ne cherchez pas, il n’y a pas de logique à ça. Finalement ce roman s’est avéré surprenant et pas du tout tel que je m’y attendais, bien plus fin psychologiquement aussi…
Dès le début, on apprend que la narratrice, Yvonne, est face à un jury populaire, mais pour quels faits et quel est son mystérieux coaccusé, on ne l’apprend que petit à petit. La construction parsème savamment le récit d’Yvonne d’informations, afin de ne pas en dévoiler trop, jusqu’aux révélations finales, et je peux vous assurer que l’effet page-turner est incontestable… Un petit week-end suffit pour avaler les 380 pages ! Si on doit le rattacher à un genre, c’est le suspense psychologique qui lui convient le mieux. Tout ne se passe pas lors du procès, par un retour en arrière Yvonne narre la rencontre inattendue qui va pousser la sage scientifique à la passion, à l’infidélité. Jusqu’à un événement qui la frappe et la laisse comme sidérée, et bouleverse sa vie.
Ça fait un peu mélo dit comme ça, mais c’est vraiment bien fait, et il est impossible de ne pas se demander ce que l’on ferait à la place d’Yvonne, qui tente de s’expliquer à elle-même, et de faire comprendre à ses proches, ce qui lui est arrivé. L’écriture est fluide et mène avec dextérité jusqu’aux révélations finales.
Ce n’est certainement pas le roman de l’année, mais vraiment une bonne surprise et une parenthèse de lecture londonienne bien agréable : le titre original Apple Tree Yard fait en effet référence à une ruelle du centre de Londres qui aura une importance fatale lors du procès.

Extrait : C’est cette lenteur en tout qui est fatigante : là, on est immergés dans le procès, accablés de détails. Les jurés se sentent étouffés. Ils ne comprennent pas plus que moi où veut en venir cette jeune femme.
Et dans le box lambrissé de bois, derrière l’épaisseur des vitres en verre trempé, il y a toi : mon coaccusé. Avant qu’on m’appelle à la barre, nous étions côte à côte, bien que séparés par deux agents du tribunal assis entre nous. On m’a conseillé de ne pas te regarder pendant qu’on interrogeait les témoins – j’aurais l’air d’être ta complice, m’a-t-on dit. Pendant que je témoignais moi-même à la barre, tu m’as regardée, simplement, sans émotion, et ton regard serein, presque vide, m’a fait du bien, car je sais que tu me veux forte. Je sais que me voir là toute seule debout, scrutée et jugée, éveillera en toi un sentiment protecteur. Et si ton regard en apparence lointain peut sembler absent à ceux qui ne te connaissent pas, je t’ai déjà vu l’avoir en plusieurs occasions. Aussi je sais ce que tu penses.

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littérature Amérique du Nord·mes préférés·rentrée automne 2013

Louise Erdrich, Dans le silence du vent

danslesilenceduventRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Louise Erdrich est née en 1954. D’origine germano-américaine par son père, elle appartient par sa mère à la tribu indienne Chippewa. Elle a passé sa jeunesse dans le Nord-Dakota où ses parents travaillait au Bureau des Affaires Indiennes. Son premier livre est un volume de poèmes : Jacklight. Elle vit désormais dans le Minnesota avec ses filles et est la propriétaire d’une petite librairie indépendante appelée Birchbark Books.
458 pages
Editeur : Albin Michel (août 2013)
Titre original : The round house
Traduction : Isabelle Reinharez

Tout commence un jour où le jeune Joe est en train, avec son père, d’arracher de jeunes pousses d’arbres qui traversent les fondations de la maison familiale. Sa mère sort en voiture chercher un dossier à son bureau et ne revient pas. Quand le père et le fils la retrouvent, ils la conduisent en urgence à l’hôpital. Joe comprend qu’elle a été violée, et n’aura de cesse de savoir qui est l’auteur de cette agression brutale. Son père exerce le métier de juge, ce qui le place d’emblée  au coeur de l’enquête, mais il semble pourtant impuissant à faire arrêter le coupable. La loi en effet est compliquée, qu’il s’agisse de l’auteur des faits ou du lieu où cela s’est passé, car les juridictions sont différentes selon que c’est sur la réserve indienne ou non. Joe ne comprend pas ces freins à la loi, et s’obstine à mener des recherches de son côté. Pendant ce temps, sa mère s’enferme dans le mutisme et la dépression.
Sur ce sujet difficile, ce roman est peut-être le plus beau que j’ai lu de Louise Erdrich, et rares sont les moments où le texte se départit un peu de sa force et de son émotion. Certaines scènes me resteront forcément en mémoire, qu’elles soient émouvantes ou drôles comme celle du père qui rate intentionnellement un ragoût pour redonner à son épouse meurtrie le goût de cuisiner. Par moments, l’auteur donne l’impression de faire digression avec des anecdotes, mais celles-ci, jamais gratuites, éclairent sur la vie dans la réserve, les violences faites aux femmes, la mémoire familiale, la législation communautaire, la justice qui est le thème principal. Le thème des religions et des croyances amérindiennes est bien présent aussi… 458 pages qui se lisent dans un souffle !

Extrait : Il a parlé d’un ton très calme et raisonnable, et expliqué pourquoi nous avions besoin de Pearl.
Joe, nous avons besoin d’un chien de garde. Il y a un homme que nous soupçonnons. Mais il a filé. De sorte qu’il pourrait être n’importe où. Ou si ce n’est pas lui, le véritable agresseur pourrait toujours se trouver dans les parages.
J’ai posé une question genre police à la télé :
Quelle preuve avez-vous que c’est ce type-là ?
Mon père a envisagé de ne pas me répondre, je l’ai bien vu. Mais il a changé d’avis. Il a eu du mal à prononcer certains mots.
Le coupable ou le suspect… l’agresseur… a laissé tomber une pochette d’allumettes. Les allumettes venaient du terrain de golf. Celles qu’on donne à l’accueil.

A lire, les avis de A propos de livres, Cathulu, Clara, Joëlle, Krol, Mimi Pinson, Papillon ou Val et mes avis sur Ce qui a dévoré nos coeurs, La malédiction des colombes, La chorale des maîtres bouchers.

littérature France

Patrick Pécherot, Tranchecaille

tranchecailleL’auteur : Patrick Pécherot est un journaliste et écrivain français, né le 11 décembre 1953. Il a exercé plusieurs métiers dans le secteur de la protection sociale. Ses premiers romans Tiuraï et Terminus nuit, publiés en 1996 et 1999 en Série Noire, traitent de sujets contemporains. Les brouillards de la butte (2002), Belleville Barcelone (2003) et Boulevard des branques (2005) forment une trilogie dans le Paris de l’entre-deux-guerres, de 1926 à 1941. S’ensuivent Soleil noir (2007) sur une histoire de braquage et Tranchecaille (2008) sur un conseil de guerre durant la Première Guerre mondiale.
Patrick Pécherot a écrit aussi des romans de jeunesse ainsi que des scénarios de bande dessinée.
320 pages
Editeur : Folio (2010)

La guerre dure depuis trois ans. Le soldat Jonas est au front lorsqu’il est accusé d’avoir tué son lieutenant. Dès le début, l’issue est connue, et tout le roman s’attache à dessiner le portrait de Jonas, portrait mouvant au fil des voix différentes qui l’évoquent, à charge ou à décharge, au gré des retours en arrière, dans les tranchées, au cantonnement ou lors d’une permission à Paris.
L’originalité du roman, qui n’est pas du tout un policier, comme la collection le laisserait penser, est de donner la parole à une multitude de personnages, jusqu’à une prostituée, un aumônier, une marraine de guerre, un garçon de café, et de faire lire des compte-rendus, des rapports, des interrogatoires… C’est aussi un risque pris par l’auteur, puisque cela retarde un peu le moment où le lecteur se sent vraiment pénétrer dans l’histoire. Si Patrick Pécherot n’a évidemment pas connu l’enfer des tranchées, il a beaucoup lu et digéré de belle manière Giono ou Barbusse, et donne à voir la guerre de façon plus abordable, sans doute, et qui ne démérite pas du tout.
Une fois bien entrée dans le roman, j’ai beaucoup apprécié la mosaïque de documents dont il est composé, les différentes voix, ayant chacune leur personnalité, leur langage fleuri (ah, les jolies expressions populaires ou argotiques qu’on a plaisir à retrouver !) ou plus recherché, et le portrait subtil et nuancé de Jonas : roublard ou naïf, arrogant ou tire-au-flanc ?
Autant Boulevard des branques, lorgnant de façon plus évidente, mais aussi plus artificielle, vers le polar, m’avait laissée sur le côté, autant j’ai trouvé de l’intérêt à l’atmosphère et à la construction de ce Tranchecaille…

Extraits : Le sarment a cédé sous le poids des corbeaux. Leur vol noir pique l’horizon de taches mouvantes. Détrempé, le sol s’est tassé, dégageant ce qui reste de vigne. C’est un bras. On le distingue à présent. Il est brisé. A hauteur du coude, il forme un angle improbable. A son extrémité, la main décharnée agrippe le vide. On dirait qu’elle lance un lambeau de prière. Ou un blasphème.

De l’autre côté de la rue, l’horloge de la gare marque cinq heures. Cela n’a pas la moindre importance. Le soldat l’a regardée parce qu’une horloge est faite pour ça. C’est un reste d’avant qu’il a conservé. Il en a, parfois, qui lui reviennent. Ce sont des renvois de mémoire. Des petits rots d’habitude. Comme le bouillon Kub qu’il a commandé.

D’autres avis chez Sandrine qui célèbre aujourd’hui l’anniversaire de l’auteur, chez Mot-à-motsCathe, ou Alain

 

littérature Amérique du Nord·non fiction

Dave Eggers, Zeitoun

zeitounL’auteur : Né à Boston, en 1970, Dave Eggers est un écrivain américain. Il est aussi fondateur du magazine littéraire The Believer et la maison d’édition McSweeney’s. Sa femme Vendela Vida est rédactrice en chef du The Believer. Il a écrit Une oeuvre déchirante d’un génie renversant (Balland, 2001), Suive qui peut (2003), Pourquoi nous avons faim (2007), et Le Grand Quoi (2009). Il vit dans la région de San Francisco avec sa femme et leurs deux enfants.
416 pages
Editeur : Gallimard (avril 2012)
Traduction : Clément Baude

On n’a pas fini d’écrire sur l’ouragan Katrina et pas fini de lire à ce sujet non plus. Ce sujet saisissant renferme de telles situations dramatiques individuelles qu’il ne s’épuisera pas de sitôt. Dave Eggers a choisi de relater un cas particulier et réel plutôt que la voie de la fiction. C’est le récit de ce qui est arrivé à Abdulrahman Zeitoun, un entrepreneur originaire de Syrie et à sa famille, qu’il a entrepris de raconter.
Zeitoun, comme l’appellent la plupart de ses amis et connaissances, ne s’est pas trop inquiété de l’annonce de l’ouragan, de telles annonces survenant chaque été à La Nouvelle-Orléans. Il a fait le tour des travaux de construction et rénovation qu’il dirige pour vérifier que tout danger serait évité autant que possible.
Lorsque la menace devient 
plus précise et que sa femme décide de quitter la ville avec leurs enfants, Zeitoun s’obstine à rester, et se rend très utile, rendant de nombreux services aux voisins de son quartier inondé. Il profite même de son canoë pour aller voir ses propriétés et habitations en travaux au centre ville. C’est la partie la plus prenante de cette histoire vraie, où à la lecture de certaines scènes, bandes de pillards, chiens morts, hélicoptères aussi bruyants qu’inutiles, communications aléatoires, on se souvient tout à coup avec un frisson qu’il s’agit de la réalité de l’été 2005 et non d’un roman post-apocalyptique. Cela en a pourtant toutes les apparences !
Zeitoun refuse toujours de rejoindre sa femme qui s’inquiète, d’autant plus quand elle finit par ne plus recevoir de nouvelles du tout. Elle remue ciel et terre pour essayer de le retrouver, et pendant ce temps il croupit dans des conditions infernales à la gare routière de La Nouvelle-Orléans transformée en prison.
Du destin de cette immigrant syrien, rien n’est oublié, ni ses jeunes années, ses nombreux frères et sœurs, les circonstances dans lesquelles il est arrivé aux Etats-Unis, a rencontré son épouse. Dave Eggers a multiplié les entretiens avec cet homme et son entourage, n’a pas cherché à les romancer, quoique bien sûr, sa vision est sans doute influencée par ce qui lui est raconté… Si le plus prenant est la partie où Zeitoun reste dans la ville envahie par les eaux, la construction du récit fait que l’on ne s’ennuie jamais et qu’il est difficile à lâcher.
Un roman coup de poing sur les années Bush, à lire et à méditer ! 


Extrait : Si on le lançait sur le sujet, alors c’en était terminé d’un repas agréable. Il commençait par une défense des musulmans en Amérique et déployait son argument à partir de là. Depuis les attaques sur New York, disait-il, chaque fois qu’un crime était commis par un musulman, on mentionnait la religion du coupeble, sans que cela ait un quelconque rapport avec les faits. Quand un crime est commis par un chrétien, parle-t-on de sa religion ? Si un chrétien est arrêté à l’aéroport après avoir tenté d’emporter une arme à bord d’un avion, est-ce que le monde occidental apprend qu’un chrétien a été interpellé puis interrogé par la police ?

D’autres avis : AifelleTheomaYs

littérature France·rentrée automne 2012

Hannelore Cayre, Comme au cinéma

L’auteur : Hannelore Cayre est avocate pénaliste, elle vit à Paris. Elle a déjà publié trois romans : Commis d’office, Toiles de maître et Ground XO. Par ailleurs elle e écrit et réalisé des courts métrages puis deux longs (La guerre des saintes et Le sexe des courges).
195 pages
Editeur : Métailié (octobre 2012)

Un procès va se tenir à Chaumont, celui d’Abdelkader Fournier, pour avoir braqué une banque avec une arme factice et pour une somme dérisoire. Il n’a jamais voulu dénoncer ses complices et se trouve devant la cour d’assises en deuxième instance. Malheureusement pour lui, le juge est « le boucher de Chaumont » réputé pour influencer les jurés en leur faisant outrepasser les condamnations demandées par le ministère public. Les avocats d’Abdelkader ont du souci à se faire… Dans un hôtel proche de Colombey-les-Deux-Eglises, ils côtoient les participants à un festival de cinéma. La vedette en est un Etienne Marsant, acteur fêté pour sa longue carrière, qui sort exceptionnellement de sa retraite pour ce petit festival.
Chaque personnage de ce drame tragi-comique, sous-titré « petite fable judiciaire » est présenté et croqué avec humour tout à tour : les avocats, le juge, l’avocat général, l’acteur, la réceptionniste de l’auberge… Les dialogues sont percutants, le « spectacle » du procès d’assises particulièrement bien observé, avec ce qu’il faut de critique de la machine judiciaire, et la situation finale savoureuse. Car tous les protagonistes vont y participer d’une manière ou d’une autre, de façon parfois inattendue… Si vos pérégrinations littéraires mettent ce livre sur votre route, n’hésitez pas, c’est un bain de fraîcheur et de causticité tout à la fois, à dévorer sans retenue.

Extrait : Il se leva d’un coup, plantant là son déjeuner, et alla s’asseoir pesamment sur le transat installé face au lac, puis il déplia son journal à la page Culture qu’il parcourut d’un regard maussade :
… lors de la soirée, un parterre de professionnels et un public de cinéphiles ont applaudi chaleureusement l’acteur, monstre sacré du cinéma français. De quoi mettre du baume au cœur à celui qui a joué dans plus de cinquante films en trente ans et qui, aujourd’hui, sans agent, sans attaché de presse, sans secrétaire particulier, doit se sentir bien délaissé par cette “grande famille du cinéma” qui a pourtant durant plusieurs décennies profité de ses nombreux succès. C’est avec sa compagne Mireille Ducreux qu’Étienne Marsant a quitté son exil suisse pour traverser l’Atlantique et s’installer quelques jours au prestigieux Beverly Hills Hotel…
Il referma brutalement le journal et lança à sa femme un regard accusateur :
– Tu vois, j’en viens à me demander si c’est mon soi-disant état de santé qui me siphonne l’envie de m’impliquer dans quoi que ce soit ou cette bouffe insipide que tu m’infliges. Je te jure, c’est une vraie question.
Mireille, rompue à ses crises, poussa un soupir contenu.

Vu et noté chez Clara et Yv.