Bandes dessinées variées (3)

Fabien Toulmé, L’odyssée d’Hakim tomes 1, 2 et 3, éditions Delcourt, parutions 2018 à 2020, environ 272, 264 et 280 pages.
Repéré grâce à Keisha.
Une odyssée, voilà un terme qui convient parfaitement à ces plus de huit cent pages qui relatent le voyage d’un jeune Syrien jusqu’en France. Fabien Toulmé cherchait à faire comprendre les parcours individuels des réfugiés par le prisme d’un cas individuel. C’est parfaitement réussi, on s’attache à Hakim, jeune homme vivant en Syrie, jeune entrepreneur qui a créé une pépinière qui fonctionne bien. Jusqu’à des manifestations anti-régime, au cours desquelles il est arrêté pour être venu en aide à un blessé. Emprisonné, torturé, il est finalement relâché, mais la confiance qu’il avait dans son pays à disparu, son lieu de travail réquisitionné, il n’a plus rien. Ses parents sont trop âgés et ne veulent pas partir, d’autant qu’ils sont sans nouvelles d’un jeune frère emprisonné également.
Hakim part chercher du travail d’abord au Liban, puis en Turquie, mais les nombreux réfugiés commencent à être accueillis de plus en plus froidement. Hakim tombe amoureux d’une jeune Syrienne, partie à l’étranger avec sa famille. Ils se marient, tentent de construire une vie ensemble, puis décident de partir pour la France. Que d’embûches et de problèmes ! Najmeh réussit à demander l’asile en France, mais c’est plus compliqué pour Hakim et leur petit garçon qui attendent en Turquie. Si bien qu’Hakim se résout à utiliser des moyens clandestins pour rejoindre sa femme.
Voici, résumés très brièvement, le contenu des trois tomes, contenu bien plus riche que cela, un regard formidable sur un parcours particulier, qui devient pourtant universel, et vaut toutes les statistiques. De plus, le graphisme est tout à fait comme je les aime, et convient bien à un récit en images, rond et lisible, sans effets inutiles.
Pour moi, une série incontournable !

Nicolas de Crécy, Visa transit tome 1, Gallimard, 2019, 136 pages
Sur le thème du voyage, cette bande dessinée est bien différente de la précédente ! Deux cousins embarquent quelques vêtements, des cartons de livres et deux sacs de couchage dans une Citroën Visa hors d’âge, qui les mènera le plus loin qu’elle pourra, direction la Turquie. Cela se passe en 1986, l’été qui suit l’accident de Tchernobyl. Les deux zigotos parcourent l’Italie, la Yougoslavie, la Bulgarie, sans vraiment faire de tourisme, sans non plus chercher à faire connaissance avec l’habitant. Ils sont un peu dans leur bulle. D’ailleurs, pourquoi ont-ils emportés autant de livres, ils ne passent pas particulièrement leur temps à lire ? Quelques épisodes sont savoureux, notamment celui de la station service yougoslave. D’autres un peu plus obscurs, comme les incursions du poète Henri Michaux qui intervient à plusieurs reprises, échappé sans doute d’un des fameux livres.
Le dessin est plaisant, les paysages donnent envie de partir sur les routes, sans but. Je me pencherai probablement sur le deuxième tome, par curiosité.

Olivia Burton, Mahi Grand, Un anglais dans mon arbre, Denoël, 2019, 222 pages.
Finalement, toutes les bandes dessinées du jour ont pour thème le voyage, faut-il y voir un manque, une absence ?
Olivia Burton découvre à la mort de son père qu’un de ses ancêtres était un explorateur connu, Sir Richard Francis Burton. Un homme aux mille vies, parlant de nombreuses langues, espion, aventurier, traducteur du Kamasutra, explorateur des sources du Nil.
Olivia cherche ses traces à Londres, puis en Afrique. Le point de vue alterne entre celui des recherches de la jeune femme et la mise en images du récit des aventures de Sir Burton par lui-même. Le dessin change aussi selon les deux époques, et fait merveille dans les voyages de l’ancêtre : grand-père, ou grand-oncle ou encore ? Les généalogies cachent bien des mystères ! Et ce roman graphique est très sympathique.

Nadia Nakhlé, Les oiseaux ne se retournent pas

« Les oiseaux
ne se retournent pas.

Ils partent.

Exilés au cœur léger,
Âmes vagabondes,
Qui filent à travers les ombres.

Ils partent. »
Les grands-parents d’Amel ont pris une décision douloureuse : leur petite-fille de douze ans doit partir, quitter leur pays en guerre. Elle devient Nina, troisième enfant d’une famille d’amis qui part pour l’Europe. Mais elle se trouve séparée d’eux à la frontière.
Bacem fuit aussi la guerre, ce rêveur solitaire préfère la musique au combat. Ils feront une partie du chemin ensemble.

« La vérité est comme les étoiles. Elle n’apparaît que dans la nuit obscure. » Khalil Gibran
Repérée chez Aifelle et trouvée aussitôt dans les nouveautés à la médiathèque, quelle chance ! J’ai été happée dès les premières pages par le dessin, le noir et blanc rehaussé de touches de rouge, d’or, de bleu ou d’émeraude.
La grande réussite est d’avoir raconté une histoire réaliste d’exil, vue à hauteur d’enfant, enfant qui garde une part d’innocence malgré les nombreuses recommandations de ses grands-parents, d’avancer, de ne pas montrer ses peurs, de ne donner sa confiance à personne. Ensuite d’avoir mêlé ce récit d’exil à des éléments plus proches du rêve, les oiseaux, la musique, la poésie, qui reviennent entre les pages.
Les illustrations sont magnifiques, des pleines pages ou des cases plus conventionnelles, des arabesques blanches sur noir, des paysages et des visages, tout concourt à en faire un roman graphique exceptionnel. Et pour moi, un coup de cœur incontestable !



Les oiseaux ne se retournent pas de Nadia Nakhlé, éditions Delcourt, mars 2020, 224 pages.

Simon Hureau, L’oasis

« « La biodiversité fond comme la neige au soleil… » Oui, mais pourquoi personne ne dit qu’il est si facile de la favoriser, voire de la restaurer, la générer ? C’est quand même pas sorcier et notre jardin en est la meilleure preuve. »
Cela commence un matin au petit déjeuner, Simon Hureau écoute Nicolas Hulot parler de la biodiversité qui n’est pas considérée comme un enjeu prioritaire par le gouvernement, puis annoncer sa démission. Je me souviens aussi de ce matin d’août 2018 ! Simon Hureau, un peu démoralisé, se demande quoi faire à son échelle, et pourquoi pas un livre sur la preuve de diversité animale et végétale que constitue son jardin ?
Retour en arrière avec l’achat d’une maison dans un bourg du Val de Loire, avec 500 m2 d’extérieur, même s’il est impossible au départ de nommer jardin cette longue bande de pelouse avec quelques arbres et pas mal de béton. Sans rien connaître au jardinage, l’auteur improvise, arrache les thuyas détestés et dégage, plante, bouture, ramasse des rejets au bord des chemins ou procède à des échanges avec les voisins.

« Une haie, c’est une ligne de vie… Un havre salutaire, un sursis vital entre deux territoires… Une fois, je me suis penché sur un prunellier que j’avais mis en haie, c’était étourdissant : des dizaines de coccinelles de plusieurs espèces ! »
Avec pas mal d’huile de coude, le jardin prend forme, et surtout, se met à attirer de plus en plus de faune sauvage : de la cétoine dorée au roitelet, du rouge-queue au hérisson, de l’écaille-martre à la cicindèle, je ne vous en cite qu’une infime partie.
Et bien sûr, tous les insectes et animaux divers, tous les arbres et plantes cités sont dessinés, le jardin prend graduellement forme sous le crayon de l’auteur, à mesure que sa fille grandit. Simon dégage un passage qui mène à la rivière, fabrique des nichoirs, installe un poulailler, reprend le potager du voisin qui ne voulait plus le cultiver. Quelques déceptions sont vite compensées par la grande réussite que constitue le retour de nombreuses espèces dans cet habitat qui les respecte.
Je ne me lasse pas de voir et de revoir les dessins superbes, les planches d’entomologie ou d’ornithologie, autant que les bouilles des voisins, pas caricaturés comme dans Retour à la terre de Manu Larcenet (que j’adore aussi), mais bien sympathiques. Le texte est intéressant tout du long, pas moralisateur, mais parfois philosophique, il pousse à la réflexion, et cela fait toujours plaisir de lire un passionné de nature.
Je vais garder précieusement cet album graphique, sous-titré « Petite genèse d’un jardin biodivers », parmi mes BD indispensables !
   

L’oasis de Simon Hureau, éditions Dargaud, avril 2020, 116 pages.

Chabouté, Construire un feu

construireunfeu« Tu fais bien de te méfier… Même les pires coups de froid ne parviennent pas à geler certains ruisseaux provenant des collines…ils sont cachés par une mince pellicule de glace recouverte de neige… »
Ouvrons aujourd’hui une bande dessinée. En opposition complète avec les journées que nous passons en ce moment, elle nous emmène en Alaska, dans la région du Klondike prisée des chercheurs d’or au début du XXe siècle. Dépaysement garanti !
En plein hiver, avec une température qui descend au-dessous des moins quarante degrés, un homme a décidé, contre les conseils de ceux qui connaissent bien la région, de rejoindre seul, avec son chien, le camp où il retrouvera ses camarades prospecteurs. Une journée lui suffira, mais sur une piste incertaine, avec certains endroits dangereux où l’eau coule encore sous la neige amoncelée. Il a un peu de nourriture et une boîte d’allumettes, il est chaudement vêtu, mais regrette vite de ne rien avoir pour couvrir ses joues et son nez.
construireunfeu_PL1« Le chien le sait bien lui, que ce n’est pas un temps pour voyager. Son jugement de chien est bien plus juste que ton orgueilleux jugement d’homme. »
Les dessins superbes, pas tout à fait du noir et blanc, mais plutôt du bistre et blanc, rendent bien le paysage du Klondike, et la trogne du chercheur d’or, plein de certitudes et de conviction dans sa supériorité sur la nature. Le texte, qui n’est pas celui de London, mais un monologue intérieur, alors que la nouvelle est racontée à la troisième personne, n’a rien à envier à son modèle. Il fait monter la tension, le chercheur d’or passant de l’assurance un peu fanfaronne à l’inquiétude, à la peur, puis à la résignation. Le chien, avec lequel il n’a jamais vraiment entretenu de relation chaleureuse, le suit en ayant conscience du froid extrême et en attendant que l’homme élabore enfin un feu pour qu’ils se réchauffent au moins un peu avant de repartir.
Chaque péripétie du voyage prend par ce froid des proportions extrêmes, et à chaque pas, le dessin accompagne, et rend compte des conditions inhumaines.
J’avais lu une autre bande dessinée de Chabouté, Tout seul, dans un monde totalement différent, mais aussi sur le thème de la solitude, et tout aussi marquante ! À lire quand vous en aurez l’occasion.
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Construire un feu, de Christophe Chabouté, d’après Jack London, éditions Vent d’Ouest, 2007, 80 pages.

Découvert pour le challenge Jack London chez Claudialucia.
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Alain Kokor, L’ours est un écrivain comme les autres

oursestunecrivain« La machine est lancée, « Désir et destinée » va faire un énorme carton. Tous les journalistes que j’ai eus veulent absolument faire un papier.
– Ils ont lu le livre ?
– Le livre ? Ils ont lu mon communiqué de presse ! »
Une petite BD pour commencer l’année. Comme le texte guide souvent mes choix de bandes dessinées, c’est l’adaptation d’un roman qui a eu ma faveur. Celui de l’américain William Kotzwinkle, L’ours est un écrivain comme les autres. J’avais quelques velléités de le lire, voilà une occasion toute trouvée de plonger dans cette histoire.
L’originalité est de mise, pour ne pas dire la loufoquerie. Arthur Bramhall est un écrivain qui n’a pas de chance. Le manuscrit à peine achevé de son roman, qu’il sent plein de promesses, un futur best-seller, disparaît en fumée dans l’incendie de son chalet. Il le réécrit, et l’enterre à l’abri au pied d’un arbre. C’est sans compter sur la voracité d’un ours qui s’imagine avoir trouvé une cachette de miel ou autre délice.
Comme cet ours ne manque pas d’opportunisme, il décide de l’échanger contre de la nourriture, et sous le nom de Dan Flakes, va commencer une belle carrière d’auteur à succès. Pendant ce temps, Arthur Bramhall est au désespoir…

« Pourriez-vous dire à ce monsieur qu’on en se roule pas par terre à l’heure du déjeuner ? »
Il faut accepter le postulat de départ de cet ours lecteur, mais s’exprimant le plus souvent à la manière d’un ours, pour qui se rouler par terre est un signe de satisfaction. Et aussi le fait que personne ne semble « voir » un ours ! Ensuite, si j’ai plongé facilement dans cette histoire délirante à souhait, je n’ai pas complètement adhéré au dessin, notamment le graphisme des humains, alors que les paysages, forestiers et urbains, m’ont beaucoup plu. Mais je reconnais volontiers que mes goûts en matière de bande dessinée sont cantonnés à des traits assez classiques.
L’histoire de cet ours qui découvre le monde de l’édition est réjouissante, elle permet à l’auteur de critiquer ouvertement et avec beaucoup d’humour ce microcosme, et plus généralement, une certaine élite de la culture. Même si de temps à autres j’avais l’impression qu’une subtilité, nichée quelque part entre le texte et le dessin, m’échappait, j’ai passé un bon moment.
ours_est_un_ecrivain_pl1.jpgVoilà donc un billet qui marque un retour progressif, à moins qu’il ne soit provisoire, des chroniques de lecture (deux autres sont à suivre). J’en profite pour souhaiter aux curieux qui passent par ici une très bonne année 2020, et de belles découvertes littéraires ou culturelles.

L’ours est un écrivain comme les autres, de Alain Kokor (Futuropolis, octobre2019), librement adapté de The bear went over the mountain de William Kotzwinkle (1996, Cambourakis, 2014), sur une traduction de Nathalie Bru, 128 pages. Repéré chez Brize.

 

Lectures du mois (19) juin 2019

Entre les jours de canicule et ceux de vadrouille à droite et à gauche, je n’arrive pas à rédiger des billets complets. Voici donc, en bref, quelques lectures de juin… En avez-vous lu certains ?

derangequejesuisAli Zamir, Dérangé que je suis, éditions Le Tripode (2019), 192 pages
« La liberté, c’est comme une femme avec les jambes d’une gazelle. On l’aime à mourir mais on commet cette erreur de chercher aussi à s’en emparer. Il suffit de sentir son ombre faire jour. On court vers elle. On commence par lui conter fleurette avec toute sorte de singeries. On ne cesse point de tourner autour d’elle. »
Dérangé, c’est son surnom, est docker dans un port des Comores, il survit chichement, mais sa singularité et son absence de malice en font la victime d’un trio de dockers concurrents. Dérangé va-t-il accepter le défi qu’ils lui proposent ? Et comment va-t-il réagir face aux avances d’une superbe femme ?
Commençant par la fin, on sait déjà ce qu’il adviendra du docker, mais on est suspendu à son monologue. Quelle langue originale, mêlant les mots rares et les crudités naïves, parfois drôle, parfois pathétique ! C’est elle qui fait tout le charme du roman, plus que l’histoire elle-même.

couleursdelincendiePierre Lemaître, Couleurs de l’incendie, Livre de Poche, 2019, 541 pages
« Hortense avait tenu à être présente aux côtés de son époux. Cette femme brève de seins, de fesses et d’esprit considérait Charles comme un être prodigieux. »
Voici sortie en poche la suite de Au revoir là-haut... On retrouve en 1927 Madeleine Péricourt et son fils Paul. La crise, et surtout des aigrefins de haut vol vont mener l’héritière à la ruine. Commençant par une scène très forte et dramatique, particulièrement réussie, le roman peine à mon avis ensuite à égaler le précédent. Certes, l’agencement des intrigues est rigoureux, les personnages et l’époque bien décrits, le thème de la vengeance bien exploité. L’ensemble est agréable à lire, mais moins frappant que le premier roman.

unematerniterougeChristian Lax, Une maternité rouge, éditions Futuropolis, 2019, 144 pages
« Si tu parviens à la confier au Louvre, cette princesse sera bien traitée. Mais pour ce qui te concerne, par les temps qui courent, je suis loin d’avoir la même certitude. »
Alou n’est pas un migrant comme les autres. Le jeune chasseur de miel malien a trouvé une statuette au cœur d’un baobab. Pour la soustraire aux islamistes qui s’empresseraient de la détruire, il imagine la confier au Musée du Louvre, où se trouve déjà une statuette presque semblable.
Cette histoire, plus réaliste que mon résumé ne le suggère, alterne entre Paris et le Mali, puis la Libye, la traversée de la Méditerranée… Les planches sont toutes plus belles les unes que les autres, et rien n’est simplifié, ni caricaturé. Le lecteur se retrouve aux côtés des migrants, ou dans les entrailles du Louvre, là où sont radiographiées les œuvres.
Une bande dessinée vraiment superbe, dans une série, avec différents dessinateurs, qui a pour cadre le grand musée parisien.

septansPeter Stamm, Sept ans, éditions Christian Bourgois, 2010, traduit de l’allemand par Nicole Roethel, 273 pages
« Sa façon de se faire mousser était encore plus pitoyable que chez les autres, elle parlait avec une exubérance affectée et jouait l’intéressante comme une gamine. Tous les gens qu’elle rencontrait était des génies, tous les livres qu’elle lisait, des chefs-d’œuvre, toutes les musiques qu’elle écoutait ou jouait, grandioses. »
Voici un moment que ce roman, acheté surtout à cause de la peinture de Peter Doig en couverture, traînait dans ma pile à lire.
Le personnage principal, Alex, étudiant en architecture, se trouve balancer entre deux femmes que tout oppose : Sonia, architecte elle aussi, belle et de bonne famille, et Iwona, une Polonaise en situation irrégulière, peu attrayante et avec laquelle il a peu de points communs. Pourtant, elle le fascine sans qu’il comprenne pourquoi.
Mêlant de manière originale et intéressante les sentiments amoureux et l’attirance physique, et la construction d’une vie, au thème de l’architecture, ce roman m’a intriguée et ne m’a pas déçue.

masoeurserialOyinkan Braithwaite, Ma sœur serial killeuse, éditions Delcourt, 2019, traduit de l’anglais par Christine Barnaste, 244 pages
« 
Cela prend beaucoup plus de temps de se débarrasser d’un corps que de se débarrasser d’une âme, surtout quand on souhaite ne laisser aucune preuve du meurtre. » 
Premier roman d’une jeune auteure nigériane, Ma sœur serial killeuse joue sur le thème du tueur en série de manière originale : Korede, jeune infirmière sage, doit nettoyer et cacher les crimes commis par sa sœur, Ayoola, celle que tout le monde trouve tellement belle, mais qui ne peut s’empêcher de tuer ses amants. Mais voilà que Ayoola s’entiche de Tane, le beau médecin que sa sœur aime en secret.
L’idée de départ était séduisante, mais l’écriture et les dialogues un peu plats, les clichés comme le beau médecin, m’ont un peu laissée de marbre. C’est un premier roman, attendons le deuxième !

Quelques BD en vrac (2)

img_2812Des bandes dessinées au féminin pour commencer l’année, deux auteures retrouvées et une autre découverte, et la preuve que le dessin peut permettre de raconter des histoires ou apporter des témoignages d’une manière différente de la langue écrite, moins frontale, mais tout aussi intense. Je n’aurais peut-être pas lu un roman ou un récit sur les mêmes thèmes que les BD présentées ici, mais le dessin me les a fait apprécier, et je m’y suis immergée bien volontiers.

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Catherine Bertrand Les chroniques d’une survivante, éditions La Martinière, 2018
Commençons tout d’abord par cette découverte faite grâce à Sylire qui m’a permis de gagner cette bande dessinée autobiographique. Catherine Bertrand était au Bataclan le 13 novembre 2015, et si elle s’en est sortie sans dommage physique, elle a très rapidement eu à affronter un sévère syndrome post-traumatique.
Ce fardeau qu’elle ressent comme un boulet à traîner partout, elle a l’idée de l’exprimer sous forme de journal dessiné. Elle dessine sa soirée dans la salle de concert, ses premières réactions comme celles de son entourage, ses entretiens avec une psy, ses galères administratives… Elle raconte aussi des épisodes au bureau, où il lui est difficile, voire impossible, de se concentrer, ou de trouver un intérêt aux petites histoires des collègues, elle retranscrit les petites phrases qui l’enfoncent un peu plus… Le trait rond, le noir et blanc, l’utilisation de l’écriture comme partie intégrante du dessin, la manière très imagée de retranscrire les hauts et les bas par lesquels elle passe, tout cela concourt à en faire un récit sincère et touchant.
A voir : le blog de l’auteure.


croisade_plancheChloé Cruchaudet La croisade des innocents, éditions Soleil, 2018
De Chloé Cruchaudet, j’ai lu Groenland-Manhattan et vu le film réalisé à partir de sa bande dessinée Mauvais genre (Nos années folles par André Téchiné). Je connaissais donc son goût pour les faits historiques peu connus, et susceptibles de donner lieu à un roman graphique. Imaginée d’après un fait réel, La croisade des innocents plonge le lecteur dans un Moyen-Âge sombre et crasseux, où des enfants se mettent à suivre le jeune Colas. Rejeté par sa famille, il est recueilli par des religieux qui exploitent ses maigres forces. Suite à une « rencontre » qui passe pour un miracle, lui que rien ne prédestinait à ce rôle, mais qui n’a rien à perdre à partir sur les routes, prend la tête d’une cohorte de jeunes et d’enfants qui partent dans le but de délivrer Jérusalem.
Des aquarelles dans des tons sombres, un trait fin pour caractériser les personnages, des lieux qui font travailler l’imagination, quelques dessins en pleine page plus poétiques… J’ai apprécié le dessin qui m’a rappelé par moments les trognes des chapiteaux romans, ou des gargouilles d’églises. Le graphisme rend particulièrement bien compte de cette époque, et donne envie de savoir ce qui va arriver à Colas et ses suiveurs. L’intérêt ne se dément pas tout au long de la lecture, et la conclusion, bien trouvée, ne manque pas de finesse. J’ai passé un très bon moment.

commissairek_plancheMarguerite Abouet, Donatien Mary, Commissaire Kouamé : Un si joli jardin, Gallimard, 2017
Encore un genre différent ! Marguerite Abouet est la scénariste de l’excellente série Aya de Yopougon et elle met de nouveau à l’honneur les habitants de son pays, la Côte d’Ivoire, dans le premier volume (je crois) d’une série policière. Le dessinateur n’est pas le même que pour Aya de Yopougon, et c’est bien dommage parce que j’aimais beaucoup son trait et la vision colorée d’Abidjan dans cette série. Là, c’est beaucoup plus « crayonné », bien adapté pour dessiner des scènes de bagarres ou de poursuites. Car il s’agit d’une aventure policière plutôt animée : un magistrat très connu a été assassiné dans un hôtel de passe, et le commissaire Marius Kouamé et son adjoint Arsène doivent mener une enquête rapide et discrète. Mais ils gênent pas mal de monde, et les morts tombent comme des mouches sur leur chemin. L’histoire est distrayante, mais pas très originale, et je ne suis pas plus enthousiaste que ça !

Lectures du mois (17) octobre 2018

Voici quelques lectures regroupées, que je n’aurai pas le temps, le courage (rayer la mention inutile) d’évoquer plus en détails…

arabedufuturRiad Sattouf, L’arabe du futur, tome 1, éditions Allary, 2014
« Je ne comprenais pas ce mot. Mais depuis ce jour, quand j’entends « Dieu », je vois la tête de Georges Brassens. »
Cet arabe du futur, c’est Riad, un garçonnet tout blond et tout mignon, né d’un père syrien et d’une mère bretonne, trimballé de France en Libye, puis en Syrie, découvrant deux grands-mères si différentes, deux cultures, plusieurs langues. Dans ce premier tome, il a entre deux et six ans, et Riad Sattouf s’est placé à hauteur de ses souvenirs d’enfants, avec sans doute quelques reconstructions de la mémoire, ce qui n’empêche pas le tout de sonner très juste. Je connaissais l’auteur-dessinateur par Les cahiers d’Esther, je découvre avec plaisir cette série dont j’aime le graphisme et l’humour, et que je poursuivrai certainement.

Jérôme a aimé cet hommage au père.

deshommessansfemmes.jpgHaruki Murakami, Des hommes sans femmes, 10/18, 2017, traduction d’Hélène Morita

« Le barman était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt taciturne, et un chat gris, maigre, dormait roulé en boule au coin d’une étagère ornementale. […] Des disques de vieux jazz tournaient sur la platine. »
Voilà bien qui plante une atmosphère à la Murakami ! Ce recueil composé de sept nouvelles explore l’âme masculine, et surtout leur rapport aux femmes, quand elles viennent à leur manquer. Le style de l’auteur, sa manière de construire chaque histoire sur des choses tues, tout fonctionne bien dans ces textes. Parfois, la nouvelle semble prendre un moment un chemin différent, mais revient finalement boucler son errance… Qu’ils soient hantés par une épouse disparue, rappelés au souvenir d’une ancienne amie, ou amoureux sans espoir, les personnages sont tous intéressants, et les légères touches de fantastique m’ont enchantée !

L’avis d’Eimelle qui découvrait l’auteur.

unmondeaporteeMaylis de Kerangal, Un monde à portée de main, Verticales, août 2018

Rentrée littéraire 2018 (12)
« Peindre les marbres, c’est se donner une géographie. »

Alors, pour moi avec Maylis de Kerangal, c’est « deux partout » : j’ai adoré Réparer les vivants et Corniche Kennedy et me suis ennuyée avec Naissance d’un pont et Un monde à portée de main… C’est sûr, son style est remarquable, et ce n’est d’ailleurs pas ce qui m’a gênée. Les belles phrases m’ont plu pendant une centaine de pages, mais je n’ai pas réussi à m’intéresser à Paula, et pas trop non plus au trompe-l’œil. Le sujet ne manque pas d’intérêt, mais des trois jeunes gens qui découvrent cet art si particulier, l’auteure se focalise surtout sur Paula, dont on ne comprend pas trop le cheminement personnel. J’ai parcouru la fin, mais je connaissais déjà pas mal de choses sur Lascaux, cela ne m’a pas accrochée davantage.

Un très bon roman pour Sylire.

apreslaguerreHervé le Corre, Après la guerre, Rivages, 2014

« Il y a des gens qui aiment leur malheur et le cultivent, quand d’autres sont jetés en enfer qui ne demandaient qu’à vivre heureux et tranquilles, dans la paix ordinaire des gens de peu. »
Bordeaux dans les années 50, sur fond de guerre d’Algérie… Heureusement que j’avais lu de bons avis sur ce roman noir, très noir, car j’aurais pu l’abandonner dès la première scène, très dure. Le style aussi m’a maintenue à flot, un joli contraste entre les dialogues truffés, sans que cela fasse cliché, d’expressions des années 50, et les évocations descriptives, celles de la ville grise et enfumée, ou les intérieurs, cafés, garages, très visuelles, parfois poétiques.
On comprend vite qu’il s’agit d’une histoire de vengeance et que le commissaire Darlac, une belle ordure, que même ses sbires regardent avec autant de méfiance que de dégoût, est menacé de représailles, reste à savoir par qui, et à se débrouiller pour trouver des suspects potentiels parmi l’écheveau de personnages, tous bien caractérisés et rendus vivants par la magie de l’écriture.

Un roman riche pour Alex, mais Eve-Yeshé ne l’a pas aimé.


reposetoiSerge Joncour, Repose-toi sur moi, Flammarion, 2016

« Il y a comme ça des projets qu’on garde en soi et qui aident à vivre. »
Quand des corbeaux importuns dans une cour d’immeuble amènent deux voisins à se rencontrer… ils n’ont rien en commun, elle est parisienne jusqu’au bout des ongles, mère de famille et travaille dans la mode, il vit quasiment en ermite, et travaille dans le recouvrement tout en regrettant sa ferme familiale et son épouse disparue. De Serge Joncour, j’ai lu L’écrivain national et Repose-toi sur moi, et je suis encore mitigée cette fois : j’ai aimé le style, vraiment enlevé et agréable à lire, mais trouvé la psychologie des personnages, et les histoires en elle-mêmes, un peu sommaires. Une comédie romantique, pour moi, rien de plus.

Delphine-Olympe beaucoup plus emballée que moi.

Sibylline, Capucine et Jérôme d’Aviau, Rat et les animaux moches

ratetlesanimauxmochesRat en a assez de se faire chasser à coups de balais, de s’entendre répéter qu’il est une affreuse bête, lui qui n’aime rien tant que rendre service ! Il décide de quitter la ville pour la campagne, et un petit village reculé semble lui convenir tout à fait : le village des Animaux moches qui font (un petit peu) peur. Réfugiés là également, Pieuvre, Araignée, Lamproie ou même Requin lui font bon accueil. Rat, qui fait preuve de beaucoup d’imagination, réussit même à trouver une utilité à certains de ces animaux qui, grâce à lui, quittent le village pour une vie meilleure. Mais l’arrivée d’un animal plus affreux, intérieurement, c’est à dire plus méchant et odieux que les autres, replonge tout le monde dans des abîmes de tristesse.

« Rat s’acclimate vite ; ils sont tous très gentils, malgré leurs drôles de têtes. »baudroie
Cet album est assez inclassable, ce qui n’est pas une critique, bien au contraire ! Le ton employé pour raconter l’histoire est assez enfantin, mais l’adulte trouve aussi du plaisir à la fois à la fable, et à sa morale, au dessin formidable, à l’écriture manuscrite élégante, à la mise en page originale.
Tout est soigné, rien n’est négligé, jusqu’aux bonus qui permettent d’écouter l’histoire en audio ou, par le biais d’une application, de découvrir des petits « plus » animés ou des fiches descriptives sur les animaux (comme ci-dessus). Je ne connaissais aucun des trois auteurs ou dessinateurs, j’ai été enchantée de la découverte, et pas tellement surprise de découvrir dans les remerciements le nom de Pierre Déom, le dessinateur de la Hulotte, le « journal le plus lu dans les terriers », qui a inspiré Jérôme d’Aviau par son trait et sa passion pour les animaux, fussent-ils moches !
Un album à lire et partager dans tous les terriers aussi !
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Rat et les animaux moches par Sibylline (scénario), Jérôme d’Aviau (dessin) et Capucine (lettrage), éditions Delcourt (2018), 206 pages.

Repérée chez Jérôme, piochée en bibliothèque. Et chroniquée aujourd’hui-même, chez Moka

Lectures du mois (16) août 2018

Avant le rush (tout relatif) de la rentrée littéraire (quatre lectures pour l’instant à commenter dans les deux semaines qui viennent) voici un bref aperçu des livres qui m’ont séduite en août, dans des genres tout à fait variés !


hommegribouille.jpgSerge Lehman, Frederik Peeters, L’homme gribouillé, Delcourt, 2018
Un roman graphique pour commencer, avec une histoire assez compliquée à résumer. Une grand-mère auteure de romans pour enfants, une fille aphasique et un peu larguée, une petite-fille, les hommes ne sont pas très présents dans cette famille originale. Un homme étrange à l’allure d’oiseau fait irruption dans l’appartement qu’elles partagent, et la mère et la fille vont devoir retourner vers leur village d’origine, dans le Jura, pour comprendre qui est cet homme, et ce qu’il voulait à la grand-mère. Le graphisme est magnifique, surtout pour les paysages et les nuits pluvieuses ! Je me suis un peu égarée dans le labyrinthe de l’histoire, mais j’ai apprécié cette lecture.

repéré chez Brize

misscharityMarie-Aude Murail, Miss Charity, L’école des Loisir, 2008
« – Elle est folle. Elle récite du Shakespeare au milieu de tout un ramassis de bestioles !
J’ignore d’où elle tenait son information, mais je dus reconnaître que que c’était un assez bon résumé de ma vie. »
Charity Tiddler est une petite fille solitaire qui s’intéresse surtout à tous les animaux éclopés qu’elle recueille. Mais sa curiosité pour les choses de la nature en fait en grandissant une jeune fille un peu à part, qui ne rêve ni de belles robes, ni de mariage. Un formidable roman jeunesse qui imagine la vie de l’auteur de livres pour enfants Beatrix Potter. Même si l’on n’est pas fan de romans victoriens, c’est passionnant !

Une sélection des Bibliomaniacs qui ont bien fait de le présenter !

SnjorRagnar Jónasson, Snjór, Points, 2017
« Il s’était tout à coup senti très seul. Comme un étranger venu passer le week-end à Siglufjördur qui s’apercevrait que son séjour se prolongeait, jour après jour. Comme un voyageur sans billet de retour. »
Je suis ravie d’avoir commencé une nouvelle série de polars islandais, car même si ce roman ne révolutionne pas le genre, il a du charme, qui tient sans doute aux personnages, dont le sympathique Ari Thor, et au paysage. Je suis allée voir des vues de Siglufjördur, ce que les Islandais nomment une ville, et que j’appellerais un bourg, coincé entre les montagnes et la mer, et l’immersion était complète et rafraîchissante.

Repéré chez Keisha, entre autres.

manquentalappelGiorgio Scianna, Manquent à l’appel, Liana Lévi, 2018
« On n’a pas eu le temps d’avoir peur.
A Gaziantep, tout s’est accéléré d’un coup. Tout ce qui avait été fumeux, lent et vague, est devenu vrai en quelques heures. »
A la rentrée de septembre, dans une classe de Terminale, quatre tables restent libres au fond. Quatre amis partis pour un séjour en Grèce ne sont pas revenus, n’ont donné aucune nouvelle à leurs parents. Ce roman sobre et touchant donne les visages de quatre jeunes « ordinaires » à un phénomène très contemporain. J’ai dévoré ce roman très bien construit en un rien de temps.

Noté chez Delphine-Olympe

unefillebien.jpegHolly Goddard Jones, Une fille bien, Albin Michel, 2013
« Je pense qu’il y a des moments dans la vie où l’on doit abandonner une part de soi, comme si l’on muait, pour avancer. »
Des nouvelles américaines, d’une jeune auteure originaire du Kentucky qui excelle à camper des personnages, et à passer leurs sentiments à la moulinette. C’est sombre, parfois violent, mais toujours très juste. Une mention spéciale pour l’histoire de Felicia, racontée en deux textes différents et de deux points de vue radicalement opposés. C’est bluffant !

Lu par Eva et les Bibliomaniacs.

En avez-vous lu certains ?