Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée littéraire 2016, sortie en poche

Jackie Copleton, La voix des vagues

voixdesvagues« Il nous fallait partir en un lieu si contraire au nôtre et tellement différent que toute notre énergie serait consacrée à l’étrangeté de nos nouvelles existences. »
Amaterasu est désormais une femme âgée et veuve, vivant depuis des décennies aux États-Unis, lorsqu’un homme frappe à sa porte. Il prétend être son petit-fils disparu le 9 août 1945 à Nagasaki. Amaterasu avait passé des semaines à rechercher son petit-fils Hideo, âgé de 7ans, ainsi que sa fille Yuko, avant de réussir à convenir qu’ils faisaient partie des victimes. Qui est donc cet homme horriblement défiguré, et atteint d’amnésie sur tout ce qui a eu lieu avant l’immense lumière blanche de la bombe ?

« Curiosité et solitude vont de pair, comme d’affreux complices. »
Le prétendu Hideo a apporté avec lui des documents qu’il a reçu de sa famille d’adoption et qui tendent à prouver son identité. De son côté Amaterasu a enfin le courage de lire le journal intime de sa fille, journal qu’elle avait gardé tout ce temps. Ce qui permet à la narratrice d’entrecouper son histoire de documents, de souvenirs…
J’ai aimé les personnages de ce roman, été émue par Amaterasu qui a tout à la fois accepté de vivre une nouvelle vie aux États-Unis, tout en ne mettant aucun enthousiasme à apprendre la langue de son pays d’accueil, qui a toujours conservé une culpabilité énorme touchant aux derniers jours de vie de sa fille. Le roman est fort bien construit et chaque chapitre commence par une particularité, un trait culturel japonais, lui donnant une couleur particulière.

« Les photographies étaient étaient notre seul hommage au Japon au milieu de tout ce mobilier occidental. »
Mais, il y a un mais, je n’ai pas trop adhéré à l’histoire de la vie sentimentale compliquée d’Amaterasu, ni au secret de famille qui entoure les amours de sa fille Yuko. Je ne peux pas en dire trop, mais les rapports mère-fille en sont extrêmement compliqués, et cela explique la culpabilité d’Amaterasu. J’ai par contre beaucoup aimé la manière dont la vieille femme et celui qui est peut-être son petit-fils s’apprivoisent mutuellement, et je me suis interrogée pour savoir s’ils allaient pouvoir reformer d’une certaine manière une famille. Cet aspect très touchant est le plus réussi à mon avis. Ce livre m’a un peu rappelé Lumière pâle sur les collines de Kazuo Ishiguro, pour les relations familiales et le grand écart entre les cultures opéré par les expatriés. Je l’ai un peu moins aimé, globalement.
Malgré mes quelques réticences, ce roman devrait plaire aux amoureux du Japon, à ceux que l’histoire de la seconde Guerre Mondiale intéresse, à ceux qui aiment les secrets de famille également !

 

La voix des vagues de Jackie Copleton (The dictionnary of mutual understanding, 2015), éditions Les Escales (octobre 2016) traduit de l’anglais par Freddy Michalski, 304 pages, paru également en Pocket (2018)

L’avis de Joëlle… D’autres parmi vous l’ont-ils lu ?
L’auteure est anglaise, même si elle a travaillé à Nagasaki et Sapporo. Elle vit dorénavant à Newcastle, en Angleterre.

Le mois anglais est ici.
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Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, rentrée hiver 2017

Graham Swift, Le dimanche des mères

dimanchedesmeres« Étrange coutume que ce dimanche des mères en perspective, un rituel sur son déclin, mais les Niven et les Sheringham y tenaient encore, comme tout le monde d’ailleurs, du moins dans le bucolique Berkshire, et cela pour une même et triste raison : la nostalgie du passé. »
La narratrice, à la fin du vingtième siècle, revient sur le dimanche des mères, tradition anglaise qui lorsqu’elle était jeune, consistait à donner leur journée, une fois l’an, aux domestiques, pour qu’ils ou elles aillent rendre visite à leur mère. En ce dimanche de mars 1924, les autres bonnes s’éloignent à vélo ou par le train mais pour Jane, il s’agit d’une journée de liberté puisqu’elle est une enfant trouvée, élevée par les sœurs. Son jeune amant, le fils bien né de la famille voisine, Paul Sheringham, lui fait savoir qu’il l’attend, chez lui. Paul doit épouser une certaine Emma deux semaines plus tard, et ce sera donc la dernière fois où ils se verront ainsi. Il semblerait que le jeune homme ait décidé d’en faire une journée mémorable, il accueille Jane de manière inhabituelle dans sa chambre, la déshabille, et là aussi, c’est plutôt insolite…

« Toutes ces scènes ! Les imaginer se limitait à se représenter ce qui relevait du possible, voire à prédire ce qui se passerait en réalité. Mais c’était aussi conjurer ce qui n’existait pas encore. »
Jane ne peut s’empêcher de penser au futur mariage, mais sans rancœur, juste un peu de tristesse qu’elle cache à Paul, avant qu’il ne commence à se rhabiller pour aller déjeuner avec sa fiancée. Le jeune homme ne semble guère pressé. La scène est belle, baignée de lumière, malgré ce qui se trame. Après son départ, Jane prend son temps, elle aussi…

« Jamais il n’y avait eu un jour comme celui-ci, jamais il ne pourrait revenir. »
Quel petit bijou que ce roman ! Une pépite de concision et de virtuosité ! Quelle habileté possède l’auteur pour amener, phrase par phrase (et chacune à sa place, avec une signification parfaitement voulue), pour amener donc le lecteur à comprendre ! Il va notamment comprendre de quelle manière ce dimanche contient en quelques heures tout ce qui va devenir la vie future de Jane. Il va saisir bien d’autres choses, mais je ne veux pas en dire trop. Je n’en savais pas trop en commençant le livre, que j’avais d’ailleurs noté sans précipitation, et ce fut vraiment une lecture parfaite ainsi. Ne vous y trompez pas, le livre est court, mais dense, et certaines phrases méritent d’êtres relues, pour mieux s’en imprégner, et pour ne rien rater. Quant aux personnages, et en premier chef, Jane, ils sont hors du commun, et vous ne risquez pas de les oublier.


Le dimanche des mères de Graham Swift (Mothering sunday, 2016) éditions Gallimard (février 2017) traduction de Marie-Odile Fortier-Masek, 142 pages.


Repéré grâce à Cathulu, Marilyne, Nadège ou Une ribambelle.


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Publié dans littérature îles britanniques

Jhumpa Lahiri, Longues distances

longuesdistances« Il n’en pouvait plus de cette peur qui ne le lâchait pas. Peur de cesser d’exister, peur qu’Udayan cesse d’être son frère s’il lui résistait. »
Avec ce roman, je commence le mois anglais, qui ira aussi voir ailleurs, et pas uniquement de l’autre côté du Channel. Mais commençons par Jhumpa Lahiri, que je découvre avec ce roman. Cette auteure est née à Londres de parents bengalis, a grandi à Rhode Island et fait ses études aux Etats-Unis. Ce qui explique que ses personnages ne soient pas attachés à un lieu, et envisagent l’expatriation. C’est le cas de Subbash, qui a passé sa jeunesse à Calcutta avec son frère d’un an plus jeune, Udayan, presque un jumeau, mais d’un caractère totalement différent.

« C’était le portrait d’une ville à laquelle Subbash n’avait plus le sentiment d’appartenir. Une ville au bord de quelque chose. Une ville qu’il s’apprêtait à laisser derrière lui. »
A la fin de ses études secondaires, Subbash décide d’aller poursuivre son cursus en sciences dans l’état de Rhode Island. Le frère ainé mène une vie calme et studieuse aux États-Unis, et entretient une correspondance un peu relâchée avec son frère. Pendant ce temps, Udayan, qui est resté étudier à Calcutta, devient actif dans un mouvement protestataire naxalite et, dans le même temps, se marie avec Gauri, une jeune femme qui partage ses convictions. Un drame survient qui oblige Subbash à rentrer auprès de ses parents.

« La porte de la chambre de ses parents était fermée. Il se rendit à la cuisine pour voir s’il restait quelque chose à manger, et il découvrit Gauri assise sur le sol, une bougie allumée près d’elle. »
Le roman s’étire ensuite sur une trentaine d’années, et va adopter par alternance le point de vue de Subbash, celui de Gauri, celui de l’enfant de Gauri. L’histoire des deux frères, de l’exil de l’un et de l’engagement de l’autre, des liens familiaux qui évoluent de manière inattendue après le drame (que je ne préciserai pas ici), tout cela ne manque pas d’intérêt. Le roman possède une belle profondeur et aborde de nombreux points de fond, la lecture n’a rien d’ennuyant ni de fastidieux, (vous sentez venir le « mais »…) toutefois, les personnages restent un peu froids et distants, et l’écriture trop sage et classique pour vraiment susciter l’enthousiasme. Une lecture captivante, dans mon cas pas inoubliable, qui séduira certainement davatage d’autres lecteurs…

Longues distances de Jhumpa Lahiri (The Lowland, 2013) éditeur Robert Laffont (2015) traduit de l’anglais par Annick Le Goyat, 456 pages, à paraître en poche le 15 juin 2017

L’avis de Delphine-Olympe que je viens de relire est mitigé aussi.

Le mois anglais est chez Cryssilda et Lou.
mois_anglais2017

Publié dans littérature France, rentrée hiver 2016

Céline Curiol, Les vieux ne pleurent jamais

vieuxnepleurentjamais« La jeunesse n’est jamais l’âge du doute mais de l’excès de certitudes. »
Judith, new-yorkaise de soixante-dix ans, est veuve depuis peu de temps. Elle reste assez solitaire, ne fréquentant guère que sa voisine, la pétulante Janet. Judith a été actrice, mais elle fuit dorénavant ses contemporains, notamment tout ce qui ressemble à une activité organisée. Elle va pourtant suivre Janet, lors d’un voyage en car assez drôle à lire, surtout si comme Judith, on remarque essentiellement les aspects comiques des groupes de personnes âgées. Mais Judith vient de retrouver une photo entre les pages d’un exemplaire de Voyage au bout de la nuit, une photo qui fait remonter quantité de souvenirs, et elle se met en tête d’accomplir un autre voyage, de retour vers la France qu’elle a quittée depuis quarante-cinq ans.

« Être en vie, voilà ce qu’était l’exception, la seule véritablement digne d’intérêt. »

J’avais découvert Céline Curiol avec L’ardeur des pierres,  j’étais donc curieuse de ce dernier roman, que sa jolie couverture m’a fait repérer tout de suite sur le présentoir de la bibliothèque. Mes premières impressions sont que le style est beaucoup plus sage et moins original cette fois, la narration moins éclatée. Toutefois les réflexions sur les différents âges de la vie, sur les renoncements qu’on croit imposés par l’âge et qu’on s’est en fait imposés tout seul, sont intéressantes. La première partie a une tonalité plus ironique que la seconde, qui est plus tournée vers l’introspection et les retrouvailles avec le passé.
J’avoue avoir un peu moins aimé la seconde partie, n’étant pas particulièrement avide de savoir quel secret le passé de Judith pouvait receler. D’autant que cet épisode de sa vie est assez vite éventé, et, s’il est vraisemblable, il est un peu trop « monté en épingle ». Mais rien n’aurait pu me faire quitter Judith avant la fin ! C’est en effet un personnage bien attachant, quoique j’ai eu un peu du mal avec son âge, elle semblait agir et réagir comme quelqu’un de plus âgé, à certains moments. Un dernier point : j’ai été intriguée par le choix de l’auteur, anecdotique, mais qui interroge, de faire commencer les prénoms des principaux personnages par J (J comme « jeune » ???) puis ensuite par H, I ou K… Pourquoi cette série qui fleure bon le milieu de l’alphabet ?

Extrait : Les regards fuyaient lorsque je leur tendais le mien. C’était ceux de femmes plus jeunes que moi, traversant la place, et dont je devinais la pensée parce qu’à leur âge aussi, j’avais tenté d’appréhender la vieillesse en épiant les personnes âgées seules au café. Ô combien mes représentations étaient alors incomplètes, autant que devaient l’être les leurs.

L’auteure : Céline Curiol est née à Lyon en 1975. Diplômée de la Sorbonne, elle devient correspondante pour la BBC et Radio France, à New York. Elle commence à écrire en travaillant également à l’ONU. Elle publie son premier roman, Voix sans issue, en 2005, puis Exil intermédiaire, L’ardeur des pierres, A vue de nez, Un quinze août à Paris, L’ardeur des pierres, tous chez Actes Sud.
324
pages
Éditeur :
Actes Sud (2016)

Des avis un peu mitigés ou plus enthousiastes : Albertine, Luocine, Cathulu et plus récemment Keisha qui s’est amusée comme moi des prénoms choisis !

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2014

Jake Lamar, Postérité

posteriteL’auteur : Jake Lamar, romancier, est né en 1961 à New York, dans le Bronx. Après des études à Harvard, il a été journaliste à Time Magazine. Depuis 1993, il vit en France, à Paris.
334 pages
Editions Rivages (juillet 2014)
Traduction : Françoise Bouillot
Titre original : Posthumous

Ce livre ferait partie des oubliés de la rentrée littéraire, si le Festival America n’avait pas invité son auteur. J’ai eu l’occasion de l’écouter et d’entendre des extraits de son nouveau roman au cours d’une rencontre intitulée « Vivre pour l’art » à laquelle participait aussi Jim Fergus pour Chrysis. Comme dans Chrysis, le personnage principal est une femme peintre, mais Femke Versloot a été imaginée de toutes pièces par l’auteur. Les premières pages du roman mettent en scène la façon dont Toby White, jeune professeur d’histoire de l’art, décide au début des années 2000 d’entamer des recherches sur Femke Versloot, une peintre néerlandaise de la mouvance « expressionnistes abstraits » comme Jackson Pollock ou son compatriote Willem de Kooning.
Venue habiter aux États-Unis à la fin de la deuxième guerre mondiale, Femke s’y est mariée et a eu une fille. Toby White essaye d’approcher l’artiste, maintenant âgée de quatre-vingts ans, par l’intermédiaire de sa petite-fille. Mais Femke se montre rétive à répondre à ses questions, comme elle l’a fait toute sa vie, se contentant d’affirmer que son art parle pour elle. On imagine bien la peinture explosive, témoin du caractère bien trempé, des émotions et des passions de Femke.
Le lecteur sent vite que cette artiste cache un secret, et c’est là que le livre a pour moi un peu perdu de sa force… Une fois de plus, un secret de famille, soigneusement enfoui, trouvant ses racines dans une guerre, cela m’a semblé déjà lu et relu. Pourtant, ce n’est pas exactement ce que l’on imagine, et ce n’est du reste pas le sujet principal, qui reste le mariage difficile, voire impossible, de l’art et de la vie de famille. L’auteur d’ailleurs, dessine avec finesse des portraits des membres de la famille que le fait de côtoyer une telle artiste a durablement perturbés.
L’ensemble est bien écrit, et intéressant dans la mesure où il permet de découvrir, dans une fiction, mais avec réalisme, le milieu de l’art new-yorkais après-guerre, et les débuts de l’art contemporain.


L’avis de Marjo. 

La rubrique « Conseils de lecture » sur L’art et le roman.

 

Publié dans littérature Europe du Sud, rentrée littéraire 2013

Mariapia Veladiano, La vie à côté

vieacoteL’auteur : Après des études de philosophie et théologie, Mariapia Veladiano est aujourd’hui proviseur dans un lycée en Italie. Elle collabore avec les journaux La Repubblica, Avvenire, Il Regno. Elle a reçu le prix Calvino en 2010 pour son roman La vie à côté.
224 pages
Editeur : Stock (2013)
Titre original : La vita accanto
Traduction : Catherine Pierre-Bon

Rebecca est-elle une petite fille laide, ou se voit-elle seulement laide dans le regard de ses parents, sa mère dépressive qui l’ignore, son père toujours occupé par son travail et plus inquiet de son épouse que de sa petite fille ? Jusqu’à l’âge d’aller en classe, Rebecca grandit en ignorant même son prénom, mais en comprenant très bien que cette laideur, cette tare jamais décrite dans le roman, sinon par quelques traits mal accordés, la met à part et l’empêche de prétendre aux mêmes activités que les autres enfants. Elle est pratiquement recluse, dans une maison bourgeoise certes, mais recluse tout de même, jusqu’à l’âge de six ans. Une amitié qui naît en classe, et surtout la découverte de ses dons pour le piano, feront évoluer sa situation, et aussi apparaître les non-dits qui brisent sas famille.
Avec une belle écriture, sobre et forte à la fois, une progression sans temps mort entre les moments dramatiques et les passages plus apaisants, à défaut d’être gais, ce premier roman commence très très fort, sur le thème de l’exclusion, vécu par une toute petite fille. J’ai été moins emballée par la fin, les inévitables secrets de famille commençant à me lasser un peu, mais j’ai apprécié l’évolution de Rebecca. L’ensemble laisse une impression de mélancolie mêlée d’une étrangeté touchante, notamment à cause de la grande maison au bord du fleuve, de la passion pour le piano. Il me semble avoir déjà senti cette ambiance dans d’autres romans italiens…
L’entretien avec l’auteur à la Fête du Livre de Bron était très intéressante, d’autant qu’il s’agissait d’un dialogue avec Florence Seyvos, à propos du Garçon incassable. Mariapia Veladiano écrit depuis qu’elle est enfant mais ne cherchait pas à être publiée. Le thème de l’exclusion lui parlait beaucoup en tant qu’enseignante, et en particulier l’exclusion basée sur l’apparence physique, même si elle s’est amusée lors de rencontres en Italie avec des lycéens de s’entendre demander si c’était autobiographique… Un roman pas forcément typiquement italien, mais à découvrir.

  • Citations : Une petite fille laide vit avec prudence, fait en sorte de ne pas causer plus de dérangement qu’elle n’en cause déjà par son apparence. Une petite fille laide ne fait pas de caprices, elle apprend vite à manger sans faire de miettes avec le pain, elle joue en silence en ne déplaçant que le nécessaire.
  • La vie n’est pas un objet précieux à conserver au fil des années. Bien souvent, elle nous tombe dans les mains déjà ébréchée sans que l’on nous donne les morceaux pour la réparer. Parfois, il faut la garder cassée. D’autres fois, au contraire, on peut construire ensemble ce qui manque. Mais la vie est devant, derrière, au-dessus et au-dessous de nous. Elle est là même si tu l’évites et que tu fermes les yeux et serres les poings.

Lu aussi par Argali, Mimi Pinson et Sevandthekid. Vous pouvez aussi écouter l’auteure ici.

Publié dans littérature France, policier

Marie Vindy, Une femme seule

unefemmeseuleL’auteur : Née en 1972 à Dijon, diplômée des Beaux-Arts, Marie Vindy finit par s’orienter vers l’écriture et publie son premier roman, Mektoub, en 2004. Suivent Le sceau de l’ombre, en 2008, Nirvana Transfert en 2010, Onzième Parano en 2011 et Une femme seule en 2012.
399 pages
Editeur : Fayard (mars 2012)

Repéré sur plusieurs blogs, les avis sur ce polar m’ont donné une impression favorable pour plusieurs raisons, la première étant le lieu de l’enquête, la campagne haut-marnaise… J’aime bien aussi les enquêtes hivernales et ici, le froid, la brume et le brouillard ne manquent pas !
Une très jeune femme est trouvée morte aux alentours d’une grosse bâtisse habitée par une femme écrivain. C’est le vétérinaire qui s’occupe de ses chevaux qui fait la découverte. Personne dans les environs ne connaît la jeune fille, qui a été étranglée, et aucun élément ne permet tout d’abord de l’identifier. Le capitaine Francis Humbert, chargé de l’enquête, est fasciné par Marianne Gil, l’auteur, et se pose des questions sur son passé, notamment la période où elle a partagé la vie d’un chanteur très connu.
L’enquête est menée à un rythme plausible, c’est-à-dire avec une certaine lenteur, qui n’empêche pas de tourner les pages avec avidité, bien au contraire. Les personnages sont attachants, bien que l’histoire d’amour qui se noue au cœur du roman m’ait laissée quelque peu dubitative. Les thèmes abordés, dont je ne dirai rien, car cela ouvrirait des perspectives sur l’une des facettes de ce crime, les thèmes donc, sont intéressants, et donnent de la profondeur au roman. La campagne champenoise, aux confins de la Bourgogne, est un cadre parfait pour faire évoluer les protagonistes, dont Marianne, passionnée de chevaux. On croit humer l’odeur du crottin, des feux de cheminée, dans le froid hivernal, voir quelques corneilles sautiller dans les grasses terres poudrées de givre…
J’ai lu, je ne sais plus où, que Marie Vindy compte prolonger ce roman par une série avec les mêmes personnages. Tant mieux, ce capitaine n’est pas désagréable du tout à suivre !

Extrait : Le sous-bois exhalait des odeurs de terre mouillée et d’humus. Plus loin, en se rapprochant des granges, il identifia celle du foin séché, des restes de printemps. Cet environnement lui était familier, il avait l’habitude de travailler en milieu rural, de courir et de se promener dans les bois. Pourtant, tout ici lui semblait étrange. Le sentiment d’isolement restait puissant, malgré la présence diffuse des chasseurs évoluant alentour. L’impression de bizarrerie qu’il avait ressentie à son arrivée ne faisait que se confirmer.

Repéré chez Alain, l’Irrégulière, Sharon, Sylire et Yv.

Publié dans littérature France, rentrée hiver 2013

Catherine Locandro, L’enfant de Calabre

enfantdecalabreL’auteur : Née à Nice en 1973, Catherine Locandro vit à Bruxelles. Scénariste, elle publie son premier roman, Clara la nuit, qui remporte le prix René Fallet, en 2005. L’enfant de Calabre est son cinquième roman.
263 pages
Editions Héloïse d’Ormesson (janvier 2013)

Je dois les attirer, ou ce sont eux qui m’attirent, toujours est-il qu’un roman d’enquête familiale, sur fond bien sûr de secret de famille, m’est encore tombé entre les mains. Mais pas tombé des mains, ce n’est pas du tout le cas !
La quête de Frédérique au sujet de son père Vittorio, ancien combattant d’Indochine, part d’une photographie où il tient la main d’une femme qui lui est inconnue. Au dos de la photo, le cachet d’une agence de détectives la ramène dans la ville de son enfance où elle espère en connaître davantage sur la part d’ombre (qu’on me pardonne cette expression à la mode) de son père.
Le style agréable, la construction en forme de puzzle qui alterne les époques et les personnages, font qu’on se laisse bien emporter par la recherche de Frédérique. Sa vie personnelle et amoureuse m’a un peu moins emballée, les dialogues en particulier m’ont semblé manquer de naturel. Je précise que cela n’a rien à voir avec le fait que Frédérique préfère les femmes, par les temps qui courent, ça m’ennuierait qu’on m’imagine dans le camp des intolérants… Les passages sur Dien Bien Phu sont par contre forts et bouleversants. Dans les rues de Nice puis à Gênes, la ville des fantômes, la jeune femme va à la recherche de l’explication qui lui permettra de commencer vraiment à vivre sa vie, tant on a l’impression que l’épisode inconnu, trouvant ses origines en Indochine, l’empêche de progresser, d’enfin être elle-même.
On sent dans ce roman un vrai questionnement, une sincérité, une honnêteté entre les lignes qui effacent quelques petites maladresses, pour laisser une très bonne impression. 

Extrait : La jeune fille lui racontait des choses anodines. Sa vie de tous les jours. Mais elle le faisait avec application, n’omettant rien de ses longues heures de travail à la filature de coton, ou de ses sorties du samedi après-midi, lorsqu’elle retrouvait ses amies de l’usine au Caffè Mulassano, sous les arcades de la Piazza Castello.
Elle s’appelait Lidia et avait dix-neuf ans. Sa lettre, cinq feuilles rose pâle recouvertes d’une écriture régulière, détaillait au fil de lignes droites et sans ratures les gestes simples d’une existence ordinaire. Il avait le sentiment de lire une langue étrangère. Les mots résonnaient dans sa tête, il en murmurait certains, comme pour mieux les comprendre, mais ils demeuraient des sons vidés de leur sens. Ce qu’ils dépeignaient appartenait à un monde qui n’était plus sien. Lui vivait comme un insecte, sous terre, dans des alvéoles qui menaçaient à chaque tir d’obus de s’effondrer pour l’ensevelir. Une termitière à échelle humaine cernée de collines sombres.

Repéré chez Mimipinson et Sophie, lu dans le cadre de Dialogues croisés.

Publié dans littérature France, rentrée hiver 2013

Caroline Vermalle, L’île des beaux lendemains

iledesbeauxlendemainsL’auteur : Caroline Vermalle est une voyageuse, férue de dépaysement, d’aventure et de cinéma. Cette fille de pilote de chasse déménage dix fois avant de quitter le cocon familial à 17 ans. Elle obtient ensuite le diplôme de l’Ecole Supérieure d’Etudes Cinématographiques. Elle s’exile à Londres à 21 ans. Elle est embauchée par la BBC où elle devient productrice associée. En 2006, elle épouse un architecte sud-africain, démissionne de la BBC, et déménage en France. En 2009, Caroline Vermalle publie son premier roman, L’avant-dernière chance, aux éditions Calmann-Lévy.
245 pages
Editeur : Belfond (mars 2013)

Le choix des narrateurs surprend au début du livre. Ce sont des papillons, éphémères et légères créatures, qui observent et commentent les agissements parfois étranges de quatre septuagénaires. Ceux-ci cherchent à donner du sens à leur vie en sortant d’un chemin tracé qu’ils n’avaient pas forcément choisi. Jacqueline, d’abord, part brusquement de chez elle pour aller revoir sa cousine Nane perdue de vue depuis cinquante-six ans. Son mari, Marcel, passés les premiers étonnements à se retrouver seul, se décide à accomplir un projet un peu fou, descendre la Loire à pied et en radeau, avec l’aide logistique de son ami Paul.
Des personnages qui seraient ceux, un peu
vieillis, d’une chanson de Souchon… « attirés par les étoiles, les voiles, que des choses pas commerciales ». Du sourire, de l’émotion, des bons sentiments mais pas seulement, un rien d’amertume à la place de la guimauve qu’on pourrait craindre, voici les ingrédients d’une jolie fable sur les occasions manquées, celles qu’il n’est jamais trop tard pour essayer de réparer.
J’aurais un petit reproche, le personnage de Jacqueline qui manque peut-être un peu de cohérence, quand elle pense s’éloigner de ses démons le temps de ce qu’elle considère comme des vacances, mais qu’elle choisit de se réfugier chez sa cousine Nane, une des rares personnes à connaître son secret le plus enfoui. Un autre endroit aurait mieux convenu pour s’échapper…
L’écriture de Caroline Vermalle a un rythme particulier, une petite musique que j’aime bien, comme dans ses nouvelles, et les thèmes qu’elle développe  m’ont charmée, avec leur absence de mièvrerie, et leur ton très juste. C’est une pause tout en douceur, parfaite entre des lectures plus sombres, un peu comme dans La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry, mais d’une manière plus réussie à mon goût.

Extrait : C’était drôle d’entendre les histoires de ces vieux hommes. Il me semblait à moi qu’ils essayaient d’accomplir leur destinée, sans être sûrs de ce qu’elle était vraiment. N’avait-on pas inscrit, quelque part en eux, leur raison d’être ? Et pourquoi s’affairaient-ils à essayer de la trouver encore, si tard ?
Pour ma part, la contemplation de ce qui se passait à la villa m’avait quelque peu distrait de ma quête de papillon.

Ce livre a déjà fait un joli petit tour des blogs, par exemple chez AifelleAntigoneClaraKeishaLeiloona ou Lystig.

Merci à Babelio pour l’envoi.

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2013

Gerbrand Bakker, Le détour

detourL’auteur : Gerbrand Bakker est né en 1962. Après des études de lettres à Amsterdam, il a exercé différents métiers, puis publié un livre pour adolescents en 2004. Là-haut, tout est calme, son premier roman, a été le phénomène éditorial de l’année 2006 aux Pays-Bas avec des ventes dépassant les 70 000 exemplaires. Depuis, il a été traduit avec succès dans de très nombreux pays. Là-haut, tout est calme a été sélectionné pour le Prix Médicis 2009 dans la catégorie roman étranger.
272 pages 
Editeur : Gallimard (janvier 2013)
Titre original : De omweg
Traduction : Bertrand Abraham

Comme dans une comptine enfantine, dix oies se promène dans une prairie, aux abords d’une petite maison louée pour quelques mois. Elles ne sont plus que neuf, puis huit, sept, six… La néerlandaise qui se fait appeler Emily et vient d’arriver dans cette maisonnette du Pays de Galles avec quelques bagages, est plus préoccupée par la disparition des oies que par son travail sur Emily Dickinson. Elle entreprend de bâtir un abri pour les volatiles, explore les environs, y croise un blaireau qui mord, s’éloigne pour faire des provisions. Pourquoi a-t-elle choisi de venir se réfugier là, sans téléphone portable, sans carte bancaire, que fuit-elle ?
Le récit des travaux et des jours qui se succèdent est imprégné du chagrin, ou plutôt de l’absence d’espoir de cette femme qui pourtant occupe le temps du mieux qu’elle peut. Des visiteurs passent, plus ou moins bienvenus, au village tout le monde semble connaître « l’allemande »…
Comme dans Là-haut, tout est calme, Gerbrand Bakker excelle à créer une atmosphère où la place centrale est occupée par la nature, la mer au loin, les sentiers, le temps qu’il fait, les animaux qui vaquent, les plantes qu’il faut tailler, le ruisseau qui coule… Même si le cadre était très différent, je n’ai pas pu m’empêcher de trouver un sentiment diffus de parenté avec Les porteurs de glace d’Anna Enquist, ou même Le dîner d’Herman Koch, tous deux compatriotes de Gerbrand Bakker. Je préfère ne pas en dire plus sur ce qui a poussé Emily, sur les rencontres et événements qui vont survenir lors de son séjour. Embarquez pour le Pays de Galles et laissez-vous faire !

Extrait : Elle avait aménagé la grande chambre en cabinet de travail. Ou, plus exactement, elle avait poussé la table en chêne criblée de trous de vers à bois qui était là à son arrivée jusque devant la fenêtre et avait posé dessus une lampe de bureau. Près de la lampe, un cendrier, et près du cendrier les Collected poems d’Emily Dickinson. Avant de s’asseoir à la table, elle entrouvrait la plupart du temps la fenêtre. Lorsqu’elle fumait, elle envoyait la fumée de sa cigarette par l’entrebâillure. Comme, dans cette pièce, les feuilles de la plante grimpante l’importunaient, elle est allée, un jour, chercher l’escabeau de bois branlant de la porcherie, et a coupé au couteau les pousses qui montaient devant la fenêtre.

                        De-omweg     DETOUR

Repéré chez Antigone et Cathulu