Publié dans littérature Europe du Nord, rentrée hiver 2019

Tove Jansson, Fair-play

fairplay« L’été progressait et on était déjà en juin. Joanna continuait de passer d’une fenêtre à une autre, lentement, persuadée que Mari ne l’avait pas remarqué. Elle tapotait le baromètre, sortait dans la cour, descendait jusqu’à la pointe, puis revenait en râlant à cause de la négligence avec laquelle certains objets étaient traités. Elle se plaignait des mouettes qui criaient et copulaient, commentait la radio locale qui diffusait des programmes stupides, notamment sur des expositions de peintres amateurs qui se prenaient pour des génies. »
Mari et Jonna sont artistes et vivent ensemble, en ville ou dans une maison de pêcheur sur une petite île de la Baltique. Elles créent, chacune dans ses domaines artistiques de prédilection, et chacune dans son espace dédié de la maison. Elles vont à la pêche, elles voyagent, au Mexique, en France, elles reçoivent des amis ou connaissances, elles partagent des activités ou se disputent de manière un peu routinière. La vie d’un couple d’un certain âge, qui se connaît depuis fort longtemps, mais continue de s’étonner de telle ou telle réaction pourtant prévisible…

« Le mauvais temps s’approchait. Un spectacle grandiose et étrange se déroulait sur la mer. D’une splendeur encore jamais vue et qui ne se reproduirait probablement jamais. Le ciel s’avançait vers elles, des grains en forme de fins rideaux délicatement dessinés, chacun présentant sa propre particularité. »
Ni récit, ni roman, ni nouvelles, Fair-play consiste en une suite de textes courts, dont les personnages sont inspirés de l’auteure, Tove Jansson, auteure et illustratrice des célèbres Moumines finlandais, et sa compagne, artiste elle aussi. C’est agréable de voir ce livre, qui n’obéit à aucun genre défini, dresser un portrait par petites touches de deux femmes qui peuvent être agaçantes autant qu’attachantes. L’une des nouvelles m’a particulièrement intéressée par la mise en abyme qu’elle propose, en faisant discuter Jonna et Mari à propos d’un texte de cette dernière.
La lecture gagne à être étalée dans le temps, et alors c’est toujours un plaisir de reprendre le livre. Une certaine philosophie, pas dépourvue d’humour, se dégage des pages, un charme aussi, à condition de se laisser faire, et de ne pas chercher midi à quatorze heures.

Fair-play de Tove Jansson (Rent spel, 1989), éditions La Peuplade, février 2019, traduit du suédois (Finlande) par Agneta Ségol, 143 pages.

Repéré chez Cathulu et Clara.
Lire le monde et Objectif PAL.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, policier

Shari Lapena, L’étranger dans la maison

etrangerdanslamaison« Est-ce que c’est ça, « sentir son monde s’écrouler »? Quelques instants plus tard, il relève les yeux. Il ignore totalement ce qui va lui tomber dessus, il sait juste que le coup sera terrible. »
J’ai remarqué l’année dernière le premier roman (Le couple d’à côté) de cette auteure canadienne de thrillers, sans penser à passer à l’acte, mais le fait qu’elle soit invitée aux Quais du Polar cette année m’a donné envie d’y jeter un coup d’œil.
Classiquement dans ce genre de roman à suspense conjugal, un couple marié, bien sous tout rapport, aisé et amoureux, va se trouver confronté à un événement déstabilisant qui remet en question leur couple, et bien plus encore.
Dans ce roman, cela commence très vite, avec Karen, l’épouse, qui se retrouve à l’hôpital suite à un accident de voiture dans un quartier mal famé. Ni elle ni son mari ne savent ce qu’elle pouvait faire là. Karen a perdu tout souvenir de l’accident, elle se souvient seulement que peu de temps auparavant elle avait remarqué des intrusions bizarres à leur domicile, des objets déplacés, des choses infimes…

« Pendant que le jour se lève, une brume légère monte du jardin. Elle reste longtemps derrière la porte-fenêtre à essayer de se rappeler. Il lui semble que sa vie entière en dépend. »
Je suis un peu mitigée suite à cette lecture. La narration au présent et le style assez plat donnent l’impression d’une histoire un peu simplette, ce qu’elle n’est pas du tout, il faut s’attendre à bien des imbroglios, des non-dits et des manipulations… Ma lecture est passée par des hauts et des bas, des moments où j’ai apprécié la tension que l’auteure réussissait à créer, et d’autres où je trouvais l’intrigue pas follement originale. P
ourtant l’envie de savoir la suite est toujours demeurée, et bien m’en a pris car la fin, surprenante, donne rétrospectivement du piment à l’ensemble du roman.
Je pense que le style thriller domestique est un peu trop exploité par les auteurs et les éditeurs, au risque de lasser le lectorat. Après trois ou quatre romans de ce style, j’ai l’impression d’avoir atteint ma limite.
À cela je dois ajouter le fait que Les furies de Lauren Groff joue un peu sur ce registre, mais avec une écriture et une profondeur que ses consœurs (ce genre de thriller psychologique étant plutôt féminin) peinent à atteindre. Il devient donc difficile de lire un de ces romans en ayant à l’esprit Les furies, qui, même si je ne l’ai pas adoré, tourne toutes les comparaisons en sa faveur.
Au final, un roman convenablement prenant, mais pas inoubliable.

L’étranger dans la maison, de Shari Lapena (A stranger in the house, 2017) éditions Presses de la Cité (janvier 2019) traduction de Valérie Le Plouhinec, 304 pages.

Eve-Yeshé a passé un bon moment, Sharon a aimé.

Merci à Explorateurs du polar sur lecteurs.com et aussi à Netgalley

Publié dans deuxième chance, littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2017, sorti en poche

Lauren Groff, Les furies

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« Comment pourrait-il vivre sans elle ? Il savait cuisiner mais il n’avait jamais récuré les toilettes ; jamais payé une facture. Et comment écrirait-il sans elle ? »
Pour qui n’aurait jamais entendu parler de ce roman, sachez qu’il s’agit du roman d’un couple, d’un mariage, en deux parties : Fortunes et Furies, le titre français ayant perdu la première. Lotto et Mathilde se rencontrent à l’université, à vingt-deux ans, et se marient presque aussitôt, au grand dam de la mère de Lotto (diminutif de Lancelot) qui lui coupe les vivres, pour n’avoir pas trouvé la bonne petite épouse, digne de l’héritier qu’il est. Ils vivent donc d’abord d’amour et d’eau fraîche, le roman relate de nombreuses soirées plus ou moins arrosées, et ne nous épargne rien de leur vie sociale.
Lotto se rêve comédien, finit par découvrir, grâce à Mathilde, qu’il a un don pour l’écriture de pièces de théâtre, il sera donc dramaturge, avec un certain succès, et toujours aussi amoureux de sa femme, qui pourtant reste très secrète, de nombreux indices le font remarquer au lecteur (un peu trop, peut-être ?)
Deux-cent trente pages pour développer donc le point de vue de Lotto sur leur mariage, sur des années, jusqu’au clash, avant de passer à la partie concernant Mathilde.
N’imaginez cependant pas une narration linéaire ou conventionnelle, on en est loin, et cette première partie, à part quelques longueurs, m’a cependant intéressée, d’autant que je l’ai trouvé bien écrite. La citation suivante, attribuée à Mathilde, donne une idée du style, tel que le souhaite l’auteure…

« Les livres la laissaient sur sa faim. Elle était tellement lasse de cette façon conventionnelle de raconter des histoires, ces schémas narratifs éculés, ces intrigues touffues sans surprises, ces gros romans sociaux. Il lui fallait quelque chose de plus désordonné, de plus affuté, comme une bombe qui explose. »
Ma lecture de la première partie tenait donc essentiellement sur l’attente suscitée par la deuxième, avec quelques agacements dus à la tendance à l’exagération de Lauren Groff, comme quand elle décrit le corps d’un Lotto de quarante ans comme s’il avait dépassé la soixantaine, ou lorsqu’elle en rajoute dans les sécrétions (j’ai rarement lu autant d’évocations de transpiration et d’odeurs associées que dans ce roman). De plus, les personnages ne sont pas très « aimables », au point que leur amour a du mal à être crédible, de même que leurs amitiés. On comprend presque mieux la mère de Lotto qui déteste Mathilde, qu’elle n’a jamais rencontrée !
La deuxième partie donc ? Comme ceux qui ont écrit des avis avant moi, je ne pourrai pas trop en dire, mais, si cette partie ne m’a pas convaincue d’emblée, elle est intéressante parce qu’elle joue sur la dissimulation, et la vérité, ou LES vérités. L’extrême fin éclaire le roman entier, et c’est à mon avis son gros point fort. Ceci explique sans doute la bonne impression qu’il semble laisser généralement aux lecteurs.
Même si une partie propose le point de vue de Lotto, et une autre celui de Mathilde, c’est toujours elle qui est à la place centrale du roman, la personne qu’elle veut bien montrer et que voit Lotto, celle qu’elle est au fond d’elle-même, qui apparaît dans les détails, et aussi, enfin, celle qu’elle aurait aimé être. Mathilde vieillissante a gagné en épaisseur, en crédibilité, et j’ai commencé à apprécier ma lecture lorsqu’elle était sur le point de s’achever.
La finesse de la psychologie est remarquable, si on ne tient pas trop compte des nombreuses hyperboles, accumulations de malheurs et de situations à la limite du sordide. Ce goût pour le glauque et le sordide est une caractéristique de beaucoup de romans contemporains, et si on n’aime ni cela, ni le rose bonbon, il faut faire preuve de perspicacité pour trouver des romans à notre convenance.
Bon, je ne sais pas si ce billet qui part dans tous les sens vous aura éclairé, disons que ce n’est pas l’enthousiasme qui domine ma lecture, mais au moins, j’ai réussi à finir ce livre qui m’était tombé des mains une première fois, et j’ai compris l’engouement, sans le partager totalement.
Et je me rends compte que j’avais déjà lu un livre de Lauren Groff, un recueil de nouvelles intitulé Fugues, et que mon avis était le même : de perplexe au début à cause de trop de bizarreries, j’avais fini par trouver un intérêt à l’ensemble.

Les furies de Lauren Groff (Fates and furies, 2015) éditions de l’Olivier (2017) traduit par Carine Chichereau, 427 pages, existe désormais en poche.

Je n’ai pas recherché tous les avis, celui de Nadège est enthousiaste, celui de Jostein un peu plus mitigé.

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Publié dans littérature Proche et Moyen Orient, rentrée littéraire 2017

Ayelet Gundar-Goshen, Réveiller les lions

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« Un homme est mort qui semble ne rien avoir laissé derrière lui, or c’est faux : il a laissé à sa femme une chaise, un paysage et un cours d’eau asséché. Quand on y pense, ce n’est pas rien. »
La nuit, les dunes aux alentours de Beer-Sheva… le neurochirurgien Ethan Green, dont le nom laisse croire qu’il sort de la série Urgences (mais il n’en est rien), renverse un homme et le laisse mourant au bord de la route. Tout ce qu’il pense à cet instant, ou ne pense pas, ses sensations brutes, sont détaillés. C’est le début d’un engrenage qui va l’amener à passer de plus en plus de temps à soigner clandestinement des malades dans un camp de réfugiés, en plus de son travail. Sa femme a beau s’inquiéter de ses absences nombreuses, il ne peut plus se dépêtrer de son acte, et des mensonges qui ont suivi. D’autant que son épouse Liath est le lieutenant de police qui mène l’enquête sur le délit de fuite.

« Comme il lui en veut à présent. À sacraliser ainsi le bon côté de la personnalité de son mari, elle avait, sans le vouloir, occulté le mauvais, poussé sous le tapis tout ce qui ne cadrait pas avec ses valeurs, avec l’homme qu’elle voulait voir en lui. »

Autour de cette situation inextricable, l’auteure israélienne brode avec virtuosité sur les thèmes de la culpabilité, de la confiance, de la paternité, de la manière dont chacun perçoit l’autre dans un couple, des choix qu’on fait dans sa vie, du respect de soi opposé à celui que les autres vous portent, peut-être pas pour de bonnes raisons…
Elle pose des mots sur des sentiments de manière claire et fluide. S’y greffent aussi des réflexions sur la différence, le racisme, surtout celui qui, bien enfoui au fond de personnes pourtant bien pensantes, fait qu’ils trouvent que les Bédouins « se ressemblent tous ». Les différentes communautés qui cohabitent dans cette région désertique, les israéliens blancs, les bédouins habitants du désert et les réfugiés érythréens, n’échappent en effet pas aux tensions raciales.

 

« Car on a tous besoin d’un endroit au monde où il n’y a ni questions ni doutes. Sinon, c’est vraiment trop triste. »
J’ai trouvé une voix neuve, singulière, dans l’écriture de Ayelet Gundar-Goshen. Elle a déjà publié un roman en France, que je n’ai pas encore lu, mais nul doute que je me pencherai dessus un de ces jours. L’enchaînement infernal de circonstances qui font approcher ce roman psychologique du thriller lui donne un petit air du Secret du mari de Liane Moriarty, en beaucoup plus fouillé en terme d’introspection. Seuls les lecteurs qui n’aiment pas l’approche psychologique dans les romans n’y trouveront pas leur compte.

Réveiller les lions d’Ayelet Gundar-Goshen (paru en Israël en 2014) éditions des Presses de la Cité (août 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 416 pages

L’avis de Cuné.

 

 

Publié dans littérature îles britanniques, sorti en poche

Angela Huth, Souviens-toi de Hallows Farm

souvienstoidehallowsfarmCe livre m’attendait depuis un moment puisque je l’ai acheté dans une braderie pour le mois anglais l’an dernier, mais m’étant rendu compte qu’il valait mieux lire d’abord Les filles de Hallows Farm, il est resté en attente. J’ai beaucoup aimé le premier, ce que j’explique dans le billet de juin 2016, et étais donc contente de retrouver les trois volontaires agricoles, Prue, Ag et Stella quelques années plus tard.

« Je ne peux pas continuer à vivre en ville, il n’y a pas de ciel (….). J’ai soif de ciel. Chez nous, il est encombré de maisons et d’arbres, on dirait un puzzle. Cela ne me convient pas. J’ai besoin de grands ciels vides, des ciels qui descendent jusqu’aux haies… »
Dans cette suite, on retrouve surtout Prue, la plus superficielle des trois jeunes femmes qui avaient travaillé à Hallows Farm pendant la guerre. En rêvant toujours de se marier avec un bon parti, Prue, qui travaille comme coiffeuse dans le salon de sa mère à Manchester, est aussi nostalgique de sa période passée à la ferme et des travaux campagnards. Elle rencontre un homme plus âgé qu’elle, guère à son goût mais aisé, qui la demande rapidement en mariage, tout en semblant ne pas trop succomber à ses charmes pourtant nombreux !

 

« Prue entendit les voix assourdies des filles. Qu’y a-t-il dans les choses familières qui nous touche à ce point quand on les retrouve après un moment d’absence ? Elle poussa une porte et les aperçut. Stella et Agg étaient assises sur des lits bas, pieds nus, genoux serrés et jambes tournées vers l’extérieur, leur ancienne posture à la fin d’une journée de travail. »
Ce qui est sûr, c’est que s’il n’avait pas été question du mois anglais, j’aurais passé sous silence cette lecture en demi-teinte. Je ne sais pas si cette suite est une commande de l’éditeur, ou si l’auteure avait vraiment envie de l’écrire, elle n’est pas en tout cas aussi attachante que le premier ouvrage.
Des thèmes intéressants sont soulevés, notamment ce qui a trait à la vie conjugale, lorsqu’elle ne repose pas sur grand chose, le thème de la maternité est bien traité également, ou celui de l’amitié lorsque Prue retrouve ses anciennes compagnes. Sinon, j’ai trouvé le personnage de Barry, le mari de Prue, un peu caricatural, à l’instar des autres personnages masculins, et la jeune femme très naïve de ne pas voir certaines choses, et de croire qu’elle va finir par s’attacher à quelqu’un d’aussi différent d’elle. Plusieurs scènes étaient, de mon point de vue, proches du grotesque, alors que d’autres, bien plus finement racontées, rappelaient enfin, avec bonheur, les moments passés à Hallows Farm. Pour faire bref, c’est une suite dont j’aurais pu me passer assez facilement… J’ai remarqué que les traducteurs étaient différents pour les deux livres, je crois être sensible aux traductions et peux affirmer que celle des Filles de Hallows Farm m’a touchée bien davantage.

Souviens-toi de Hallows Farm, d’Angela Huth (Once a Land girl, 2010) éditions Quai Voltaire (2011) traduit par Lisa Rosenbaum, 344 pages, existe en poche


C’est aujourd’hui une lecture commune du mois anglais autour d’Angela Huth. Je participe aussi à l’Objectif PAL d’Antigone !

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Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états

Stuart Nadler, Les inséparables

inseparablesPendant une très courte période, Harold et Henrietta connurent simultanément le succès. Contrairement à elle, sa notoriété à lui fut locale, éphémère et le plus souvent indolore.
Si je vous dis trois portraits de femmes sur trois générations, vous allez me rétorquer que cela semble un brin classique et déjà-lu. Pourtant, Les inséparables possède des agréments qui font qu’il serait dommage de s’en passer.
Voici d’abord Henrietta, maintenant grand-mère, autrefois connue pour avoir écrit un livre sur le sexe, livre qui a été beaucoup décrié, notamment par les féministes, et dont elle aimerait ne plus entendre parler. Malheureusement, elle aurait bien besoin de l’argent que son éditeur lui propose pour une réédition… Ensuite, sa fille Oona, chirurgienne de renom, en pleine crise conjugale, revient vivre chez sa mère. Quant à Lydia, la petite-fille de quinze ans, elle affronte des moments pénibles lorsqu’une photo d’elle nue circule dans le lycée huppé où elle est pensionnaire.

Lydia rencontra d’abord un spécialiste du Net. Elle ignorait que ce genre de personne existait sur le campus. C’était un jeune homme, vingt-deux ans peut-être, qui portait des lunettes sans monture. Comprenait-elle qu’avec le temps l’idée qu’elle se faisait de son intimité, et particulièrement de son intimité corporelle, allait changer ?
La relation au corps est au centre du roman, plus encore que les relations familiales, et la manière dont tout tourne autour de ce sujet accroit l’intérêt pour les trois femmes, sans oublier les personnages masculins, tout de même un peu en retrait. La relation à l’argent, le statut social ont leur importance aussi, surtout pour Henrietta qui en est à essayer de trouver parmi les possessions familiales celles qui pourraient se monnayer.


Henrietta n’avait jamais plus rien écrit. Il n’y avait que ce roman. Elle avait rangé les critiques de l’époque dans un carton, entreposant l’étendue de son malheur avec d’autres souvenirs qui l’avaient également couverte de honte : les relevés de ses découverts, l’emballage impossible à ouvrir du diaphragme que sa mère lui avait commandé avant son premier semestre à Barnard College, ses pitoyables tentatives pour peindre des paysages.
La troisième raison de lire ce roman est le ton employé par l’auteur, qui manie allègrement l’humour et la dérision, sans se départir d’une complicité certaine pour ses personnages. On rit jaune avec eux plutôt que de rire d’eux. Toutes et tous sont attachants à leur manière, et quand les situations dérapent, ce qui arrive assez souvent, si cela prête à sourire, c’est aussi un moyen de réfléchir à ses propres relations au corps, au couple, à l’argent… Rien que dans le premier chapitre, j’avais déjà une belle moisson de citations, et au cours des quelques 400 pages, malgré quelques petites longueurs, j’ai eu bien des occasions d’apprécier l’écriture de cet auteur que je lisais pour la première fois.

Les inséparables, de Stuart Nadler (The inseparables, 2016) Albin Michel (mai 2017) traduction de Hélène Fournier, 403 pages

L’avis d’Albertine

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Publié dans littérature France

Sophie Divry, La condition pavillonnaire

conditionpavillonnaire« Tout est si naturel. François comme toi boit du café sucré et préfère les biscottes au pain. Vous vous quittez en bas de l’immeuble en disant «à demain », votre vie de couple commence ainsi. »
M.A., enfant unique de parents attentifs, quitte son bourg de l’Isère pour aller étudier à Lyon. Si les premiers temps sont difficiles, la rencontre d’une amie, puis celle de François, la mettent sur les rails de la vie adulte, mariage, appartement commun, premier travail, premier enfant, achat d’un pavillon dans sa région d’origine… S’adressant à M.A. d’un bout à l’autre du livre, Sophie Divry décortique la vie d’une jeune fille devenue femme dans le courant des années 70, ses aspirations, ses déceptions, ses secrets, ses accommodements avec une existence où elle s’efface derrière ses rôles de femme, d’employée, de mère de famille.

« Ces vacances étaient dans l’année les seuls moments pour toi qui te restaient. »
La condition pavillonnaire, ou comment transformer une vie tout ce qu’il y a de plus banale en un roman qui, malgré ou à cause de la banalité, prend à la gorge et met un peu mal à l’aise. J’avoue que je trouve un peu facile de réduire une vie à des moments insignifiants, à une succession de gestes minuscules et monotones, à des sentiments communs, sans beauté, ni emphase, de n’accorder à ses personnages pas davantage de grandeur d’âme que de sentiments vraiment haïssables !

« Si tu étais née dans cette campagne, ta vie se serait déroulée différemment, pensais-tu dans ces moments-là. Tes malheurs n’auraient pas été aussi violemment modernes. »
Et pourtant, ce qui m’avait déplu dans le roman de Rachel Cusk, Arlington Park, a mieux fonctionné dans le cas du roman de Sophie Divry. D’abord la narration qui s’adresse droit au lecteur, à la lectrice, qui en l’occurrence a juste quelques années d’écart avec MA et se retrouve donc parfois dans les épisodes de sa jeunesse… Le nom d’MA et un certain nombre de situations font référence à Emma Bovary, et ce bovarysme presque contemporain retient aussi l’attention.
Si j’ai préféré Quand le diable sortit de la salle de bains, plus original au niveau de la forme, et même du fond, cette seconde lecture étant de celles qui remuent et donnent à réfléchir, elle n’était pas inutile.
Je crois qu’un certain nombre d’entre vous l’a lu aussi, qu’en avez-vous pensé ?

Pour Un mois un éditeur, avril est le mois des éditions Noir sur blanc.
Chez le même éditeur, j’ai lu Quand le diable sortit de la salle de bains de Sophie Divry,  Le dernier gardien d’Ellis Island de Gaëlle Josse,  La belle jeunesse de Marek Hlasko, L’estivant de Kazimierz Orlov, Les pérégrins d’Olga Tokarkczuk, et La belle de Joza de Kveta Legatova que j’ai lu dans une autre édition.
J’ai lu aussi Les enfants de Dimmuvik, et repéré des nouveautés de l’éditeur, voici de quoi faire votre choix !
quandlediablesortit  derniergardiendellis  enfantsdedimmuvik
bellejeunesse  peregrins   
noirsurblanc

Sophie Divry, La condition pavillonnaire, éditions Noir sur Blanc (collection Notabilia, 2014) 272 pages.

 

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Publié dans deuxième chance, littérature îles britanniques, rentrée hiver 2016

Rachel Cusk, Disent-ils

disentils« J’imagine que c’est un peu comme le mariage, dit-il. On bâtit une structure entière sur une période d’intensité qui ne se répétera jamais. »
Rachel Cusk fait partie de ces auteurs dont je sens que je devrais aimer, un jour au moins, ce qu’ils écrivent, même si je n’ai pas eu pour le moment le sentiment de me retrouver dans ce que j’ai lu. J’avais eu l’impression que tout le monde aimait Arlington Park, alors que j’étais restée relativement indifférente tout en pensant qu’il fallait suivre cette plume. Avec Contrecoup, récit plus personnel d’une séparation, je n’avais pas non plus éprouvé grand chose.

Nous en sommes venus à attendre de l’existence ce que nous attendons des livres.
Disent-ils a au contraire su m’attraper tout de suite pour ne plus ma lâcher jusqu’à la fin. C’est sans doute dû en partie à sa structure originale où des personnes, rencontrées par la narratrice lors d’un séjour à Athènes, ville où elle va animer un atelier d’écriture, prennent la parole et dialoguent avec elle. Cette romancière anglaise a le don de savoir écouter, d’être vraiment à l’écoute, et de laisser venir à elle des confidences fort intéressantes, sur la vie, sur l’amour, la famille ou la création artistique.

Les gens intéressants sont comme des îles, dit-il : on ne tombe pas sur eux par hasard dans la rue ou à une fête, il faut savoir où ils se trouvent et s’arranger pour les rencontrer.
Le fait que cela se passe en Grèce, la diversité des personnes rencontrées, certaines d’entre elles étant fort originales, la subtilité des sujets abordés lors de conversations, tout ceci m’a subjuguée, et j’ai été ravie d’apprendre qu’il s’agissait du premier tome d’une trilogie. J’ai adoré toute cette réflexion sur le discours d’autrui et sur la manière dont on le reçoit, aucun des protagonistes ne m’a laissée indifférente avec une préférence pour certains, comme cette auteure qui se découvre différente hors de la présence de son mari.

J’ai aussi été plus qu’amusée par le voisin d’avion de la narratrice, qui se dévoile petit à petit, ou par cette femme qui n’arrive plus à écrire des pièces de théâtre, car elle a pris l’habitude de résumer toutes les situations qu’elle affronte d’un seul mot, aussi « Pourquoi se donner la peine d’écrire une longue et belle pièce sur la jalousie si jalousie la résumait tout aussi bien ? »


Je vous laisse avec une dernière citation en espérant avoir au moins convaincu quelques curieux de se tourner vers ce dernier roman de Rachel Cusk, si son côté philosophique, qui est contrebalancé par des moments souvent drôles, ne vous rebute pas, « Il est intéressant de remarquer que les gens voudraient toujours que vous fassiez ce qu’eux n’oseraient jamais, et avec quel enthousiasme ils vous poussent vers votre propre destruction. »


Rachel Cusk, Disent-ils (
Outline) éditions de L’Olivier (mars 2016) traduit par Céline Leroy, 208 pages

Clara est séduite, et Nadael aussi. Ce livre entre dans le cadre des deuxièmes chances.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, projet 50 états, rentrée littéraire 2016

Virginia Reeves, Un travail comme un autre

untravailcommeunautre« On perd déjà tant de courant en l’acheminant : ce qu’on prendra n’est rien en comparaison. C’est une goutte d’eau dans un lac, ça ne manquera à personne. »
La force du roman de Virginia Reeves tient tout d’abord à la singularité du sujet : Roscoe T. Martin, un homme passionné par la force nouvelle de l’électricité, vient s’installer dans les années 20 dans une région rurale de l’Alabama où les fermes sont encore éclairées au pétrole, et où tout le travail se fait à la main. Pour réduire le travail de son ouvrier agricole et de son épouse, il imagine détourner quelques kilowatts des lignes d’Alabama Power, opération aussi risquée qu’illégale. Ses connaissances en électricité lui permettent de réussir, mais un ouvrier de la compagnie meurt quelques temps plus tard au pied de son transformateur.

Il avait ses propres souvenirs, sa compréhension des événements, puis il y avait le récit hostile et biaisé du procureur, et ensuite la version des journaux, limitée aux minutes les plus sensationnelles.
La suite du roman alterne entre la prison où Roscoe purge une longue peine et le retour sur les événements qui l’y ont mené, sur le procès, sur sa vie de couple compliquée, sur sa relation avec Wilson, l’ouvrier agricole de couleur. Les tensions raciales ne sont pas absentes du roman, mais sont traitées d’un point de vue pas exactement habituel.

Si les trois hommes assis derrière la grande table de chêne m’accordent une remise de peine, j’irai voir l’océan. J’en suis sûr. Je me trouverai un phare comme celui-là et j’en deviendrai le gardien, alors j’allumerai ma lanterne dans l’obscurité pour tenir les navires loin du péril.
Je ne m’attendais pas en ouvrant le roman à voir une grand partie des pages se passer entre les murs d’une prison, mais cet aspect ne m’a pas rebutée. La langue utilisée par l’auteure, et très bien rendue par la traduction, est sobre et précise, avec de belles échappées lyriques, et s’accorde bien avec l’époque qu’elle décrit. Les trois parties, la troisième venant renouer les deux premières qui alternaient, abordent avec précision et empathie à la fois, des aspects de l’affaire qui a bouleversé la vie de Roscoe.
Encore un roman découvert grâce au festival America qui était décidément très riche cette année.

 

Virginia Reeves, Un travail comme un autre (Work like any other) éditions Stock (2016) traduit par Carine Chichereau, 326 pages

Lu aussi par Ariane, Cathulu, Sandrine.
50 états, 50 romans, en Alabama
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Publié dans littérature Europe du Nord, premier roman, rentrée hiver 2017

Tommi Kinnunen, Là où se croisent quatre chemins

laouquatrecheminsQu’est-ce qui m’a fait choisir d’acheter ce roman de la rentrée de janvier plutôt qu’un autre ?
La littérature finlandaise, tout d’abord, dont je ne connais pas les auteurs et les productions actuelles, alors que j’ai des souvenirs de lectures éblouissantes en Norvège ou en Islande. Le nord de la Finlande, ensuite, et une histoire familiale sur plusieurs générations, me rappelant des romans islandais tels Karitas ou norvégiens comme ceux d’Herbjorg Wassmo.


« Dans les douleurs de l’enfantement, elles l’écoutent, il faut bien croire à quelque chose. »
Le roman court de 1896 à 1995, sans respecter la chronologie, mais en composant un puzzle où des pans de l’histoire familiale peuvent se trouver racontés du point de vue de l’un ou l’autre des quatre personnages principaux : d’abord Maria qui est sage-femme à la fin du XIXème siècle, puis Lahja sa fille, ensuite Kaarina, la belle-fille de Lahja et enfin Onni, le mari de Lahja. Le roman porte bien son titre, puisque les quatre récits ne se nouent réellement qu’au terme du roman, après des allers et retours dans le temps, entre constructions de maisons, naissances, guerres, deuils et relations familiales compliquées.

« Souvent une personne qui n’a aucun talent pour jouer avec un bébé trouvera de quoi discuter avec un enfant plus âgé ou saura donner les bonnes réponses à un jeune. Lahja, elle, ne se faisait à la compagnie d’aucun enfant. Elle ne savait pas ou ne voulait pas. »
Lahja occupe une place centrale dans le roman, elle a une mère sage-femme et pourtant aucune aptitude visible à s’occuper d’enfants. Son but de jeune fille et de jeune femme est de se marier, mais quand elle y parvient, elle ne semble pas heureuse, et l’on comprendra progressivement pourquoi elle est si amère.

« Lahja laissait quelques pas d’avance à son mari, que les bigots n’aillent pas prétendre qu’elle essayait de marcher à son côté comme son égale. »
La Finlande qui nous est montrée en modèle de société actuellement a dû être le lieu d’une évolution particulièrement rapide des mentalités, c’est ce qui frappe en lisant cette histoire. En 1938, une femme ne pouvait pas marcher à côté de son mari, plus tard, dans les années 60 ou 70, le rôle de l’église était encore particulièrement fort, régissant jusqu’à l’intimité et la vie quotidienne. C’est la clef du roman, mais je ne vous en dirai pas plus.

Pour qui, ce roman ?
Clairement pour les adeptes de sagas familiales nordiques, comme Le livre de Dina ou Karitas, mais qui ne craignent pas d’être un peu bousculés par la chronologie. Quoique si on tient bien compte de la date présente à chaque début de chapitre, on se repère assez vite. Les personnages sont plutôt sombres et du genre taiseux, mais les dialogues ne sont pas absents et n’en ont que plus de force. Là où se croisent quatre chemins, grâce à des personnages rudes mais attachants, fera sans nul doute partie des romans qui ne se laissent pas oublier facilement !

Là où se croisent quatre chemins (Neljäntienristeys, 2014) éditions Albin Michel (janvier 2017) 351 pages, traduit par Claire Saint-Germain.

La lecture de Jérôme ou La Rousse bouquine.