Vercors, Le silence de la mer et autres récits

« Il faisait nuit, pas très froid : ce novembre-là ne fut pas très froid. Je vis l’immense silhouette, la casquette plate, l’imperméable jeté sur les épaules comme une cape. 
Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse.»

Je poursuis le mois de la nouvelle avec ce recueil devenu un classique, mais que je n’avais jamais lu. L’auteur en est Jean Bruller, sous le pseudonyme de Vercors, qui écrivit son premier texte en 1942, en réaction à la présence des Allemands. Imprimé clandestinement, il a été la première publication des éditions de Minuit.
Le silence de la mer raconte l’installation d’un officier allemand dans une maison habitée par un oncle et sa nièce, et le silence qu’ils lui opposent.

« Il était devenu français. Je le vois encore, le jour où mon père lui annonça la nouvelle. C’était à la terrasse de quelque café, près du ministère. »

Si les autres nouvelles ont toutes pour cadre la France occupée, l’une d’elles, La marche à l’étoile, plonge ses racines plus loin, en Bohême, où Thomas Muritz, né à la fin du XIXème siècle, tombe amoureux de la culture française, et finit par réussir au terme d’une longue marche, à rejoindre son pays rêvé.
C’est peut-être la nouvelle que j’ai préférée, mais toutes sont très percutantes et exaltent les sentiments patriotiques et l’esprit de résistance. On ne peut qu’y trouver des échos à la situation actuelle en Ukraine. Ce que l’auteur montre de la Résistance n’est pas uniquement l’aspect intellectuel et la puissance des écrits, mais ce thème revient plusieurs fois. L’ensemble se révèle passionnant, même s’il est assez pesant, et c’est difficile pour le moral d’enchaîner les textes les uns à la suite des autres. Ce petit livre est à conseiller à tous, et très certainement à des lecteurs plus jeunes pour qui cette période historique commence à être un peu abstraite.

Le silence de la mer et autres récits, de Vercors, 1951 et 2018 pour l’édition augmentée, Livre de Poche, 256 pages.

Repéré grâce au podcast des Bibliomaniacs.

#maiennouvelles

Bandes dessinées variées (5)

Un petit billet pour regrouper des avis brefs sur des BD que j’ai aimé ces derniers mois…

Grégory Panaccione, Quelqu’un à qui parler, Le Lombard, 2021, 256 pages.
Samuel fête ses trente-cinq ans avec gros gâteau et bouteille de champagne, mais tout seul. Pas d’amis, pas de famille, pas de copine. Après avoir tenté d’appeler son ex qui l’envoie promener, il compose le seul numéro qu’il connaisse par cœur, celui de ses parents, lorsqu’il était enfant. Et voilà qu’il tombe sur un Samuel de dix ans. Une conversion va se poursuivre au fil des semaines entre Samuel et celui qu’il est devenu. De quoi se remettre en question…
J’aurais pu rester réfractaire au dessin si le sujet n’avait été aussi passionnant et bien traité, et finalement j’ai adoré les deux personnages et les questions posées.

Abe Yaro, La cantine de minuit, tomes 1 et 2, Le lézard Noir, 2017, 300 pages chacun.
Du manga, du vrai, qui se lit en commençant par la fin, et les images de droite à gauche ! Cette série, dont j’ai lu les deux premiers avec délice, se situe dans le quartier de Shinjuku, à Tokyo, dans une gargote ouverte toute la nuit. Le patron n’a mis qu’un seul plat à la carte, mais cuisine tout ce qui lui est demandé. Et c’est souvent surprenant, les sortes de madeleines de Proust que les clients commandent et qui leur rappellent leur famille, ou des amours passées. Ou alors, les clients qu’un même goût rapproche… Ou d’autres dont les histoires circulent entre les piliers de comptoir…
(Pour l’anecdote, je m’imaginais demander comme plat improbable des pieds de cochon, spécialité de ma ville de naissance, eh bien, dans le deuxième tome, un chapitre est intitulé « pieds de cochon » !)
C’est savoureux, bien sûr, et plein de tendresse. La préparation des plats et la variété de la clientèle nocturne, bien particulière, rajoutent au charme de l’ensemble.

Catherine Meurisse, Les grands espaces, Dargaud, 2018, 92 pages.
L’autrice et dessinatrice a passé son enfance dans le Poitou, et raconte dans ce très bel ouvrage les grands espaces du jardin créé par ses parents, et de la campagne environnante. Les arbres plantés avec amour, les boutures rapportées de visites ici et là, les sorties culturelles aussi. Ses parents ont à cœur de faire découvrir la nature, la vraie, à leurs deux filles, et n’hésitent pas à pointer du doigt les dérives de l’agriculture intensive ou de l’urbanisation.
Il y a les dessins, doux et évocateurs, et encore beaucoup de choses à découvrir dans ce très bel album !

Aimée de Jongh, Jours de sable, Dargaud, 2021, 288 pages.
Bon, vous ne trouverez pas de critique de BD négative ou mitigée ici aujourd’hui… Je n’ai fait que des bonnes pioches ! Jours de sable raconte la mission d’un jeune photographe envoyé dans les années 30 dans le Dust Bowl, région entre l’Oklahoma, le Texas et l’Arkansas, devenue à force d’agriculture intensive, complètement invivable. Les tempêtes de poussière n’étant pas photogéniques, ce sont des clichés de familles en détresse, d’enfants affamés, de départs et d’enterrements que son patron lui commande. Mais il se prend d’intérêt pour les habitants et rechigne à mettre en scène leur souffrance.
Les dessins et la mise en scène sont magnifiques, le sujet passionnant, la réussite incontestable !

Polars en vrac (7)

Puisque la météo ne se prête pas au jardinage ni à la marche dans la campagne, j’en profite pour résumer brièvement mes dernières lectures de polar, résumés assortis d’avis tout aussi brefs ! Voici donc les choix des deux derniers mois :

Maurizio de Giovanni, Le Noël du Commissaire Ricciardi, éditions Rivages noir, 2017, traduction de Odile Rousseau, 320 pages.
« Ricciardi pensait aux morts. Il pensait que Noël ou pas Noël, fête ou pas fête, fraternité ou pas fraternité, quelqu’un mourait toujours et qu’il lui revenait, à lui, de voir le sang et ses ravages. »

Avec le commissaire Ricciardi, je retourne toujours volontiers dans la Naples des années 30, non que la vie y soit particulièrement plaisante, mais parce que l’auteur réussit toujours tellement bien à esquisser les lieux et leurs personnages. Un couple est retrouvé assassiné à l’arme blanche dans son appartement cossu des hauteurs de Naples. L’enquête du commissaire et de son adjoint Maione révèle que le mari, milicien, n’était pas quelqu’un de bien, et que nombreux auraient pu être ceux qui lui en voulaient.
Dans ce volume se passant à Noël 1931, la politique prend davantage de place, et chacun se positionne plus clairement par rapport au fascisme. C’est, parmi les cinq que j’ai déjà lus, mon tome préféré, car les questionnements y sont nombreux, tant concernant l’enquête, que la vie privée de Ricciardi et Maione. J’ai aimé aussi que les investigations évoquent les crèches napolitaines, les presepe, un particularisme local très intéressant. (vous pouvez lire ceci si cela vous intrigue)
Voir un autre avis chez Marilyne.

Gwenaël Bulteau, La République des faibles, éditions de la Manufacture, prix Landerneau 2021, 368 pages.
« – On disait : vive la République ! et le client répondait : Qui prend soin des faibles ! »

Reculons un peu, à la fin du XIXème siècle, à Lyon. Là aussi, un commissaire devra s’intéresser à la manière dont vivent les classes populaires, sur les pentes de la Croix-Rousse, pour identifier l’assassin d’un garçon disparu depuis des semaines et qu’un chiffonnier retrouve mort. Le commissaire Soubielle devra aussi fouiner dans les milieux antisémites et parmi ceux qui les combattent.
J’ai trouvé ce roman vraiment bien tourné, avec un ton et des détails qui fonctionnent bien. L’auteur s’est particulièrement penché sur la manière dont les enfants étaient peu considérés par leurs parents, et par les adultes en général, des torgnoles tombant facilement, des paroles malheureuses leur étant adressées ou dites devant eux… J’ai tout de même trouvé ce roman très sombre, un peu trop, et parfois inégal au niveau des dialogues, mais ce sont des défauts finalement minimes pour un premier roman.

Dolores Redondo, De chair et d’os, éditions Folio, 2021, traduction de Anne Plantagenet, 608 pages.
« Elle avait lu quelque part qu’il ne faut pas revenir dans un lieu où on a été heureux, car c’est une façon de commencer à le perdre. »

Deuxième roman de la trilogie du Baztan, que j’ai enchaîné assez rapidement après avoir dévoré le premier. L’inspectrice Amaia Salazar, à peine remise d’une récent accouchement, et de l’enquête précèdente, travaille cette fois sur des crimes conjugaux, dont les auteurs sont connus, mais qui à chaque fois, se sont suicidés en laissant une inscription identique, « TARTTALO ».
Le scénario emberlificoté à souhait, la région du Pays Basque espagnol toujours aussi bien décrite, brumeuse et humide, font que le roman se lit aisément. Toutefois, je suis moins emballée que par le précédent, trop de fantastique et de superstitions m’ont un peu lassée, des rebondissements se succédant à un rythme effréné m’ont fait trouver le tout assez peu vraisemblable. Continuerai-je la série ?
Vu chez Eva.

Abir Mukherjee, L’attaque du Calcutta-Darjeeling, éditions Folio, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez-Battle, 464 pages.
« D’après mon expérience, les très riches et les très pauvres sont souvent gênés par l’endroit où ils vivent. »

Encore une série, et un voyage dans le temps et l’espace, avec un enquêteur britannique, vétéran de la première guerre mondiale, Sam Wyndham. A peine arrivé, il doit débrouiller une affaire d’assassinat concernant un anglais influent, aux abords d’une maison de passe. Son adjoint indien lui est d’une grande aide, car Wyndham est encore peu au courant des pratiques locales. Il se demande pourquoi ses supérieurs l’envoient, alors qu’il est déjà en pleine enquête, en déplacement sur la ligne Calcutta-Darjeeling, où un train a été attaqué, sans que rien soit dérobé et faisant « seulement » une victime, un surveillant autochtone.
La plus grande partie du récit se déroule à Calcutta, et l’atmosphère recréée, des plus dépaysantes, constitue un vrai régal de lecture. L’enquête montre la répression britannique se mettre en place contre les velléités toutes neuves d’indépendance des Indiens, et s’appuie, avec beaucoup d’habileté, sur un grave événement historique survenu en 1919. L’ensemble est vraiment bien fait, et je continuerai cette série, sans aucun doute.
Repéré chez Athalie.

Craig Johnson, La dent du serpent, éditions Points, 2019, traduction de Sophie Aslanides, 480 pages.
« C’était une femme typique du Wyoming , de cet âge indéfinissable entre trente et cent ans où les femmes trouvent une certaine paix et s’y installent. »

Un jeune fugueur qui se réfugie dans un cabanon de jardin et vole sa nourriture, voilà une affaire pas bien compliquée pour Walt Longmire, si ce n’est qu’il est suivi par un drôle de bonhomme, venu d’un lointain passé (si, si !) et que la mère du tout jeune homme semble avoir disparu. Les recherches du shérif du Wyoming le mènent vers une secte plutôt fermée et hostile, dont le jeune homme a été exclu.
Lire Craig Johnson, c’est toujours une lecture réconfortante, avec de l’action, des incursions dans la vie privée des enquêteurs, beaucoup d’humour, et sans dérapage aucun vers le sordide. Et ça me plaît toujours autant, après une dizaine d’épisodes lus.
Autre avis chez Keisha.

Et vous, connaissez-vous ces auteurs ?
Dolores Redondo, Craig Johnson et Abir Mukherjee seront ces 1er, 2 et 3 avril aux Quais du Polar à Lyon.

Lectures du mois (27) spécial littérature française

Vous devez savoir, pour ceux qui fréquentent régulièrement ce blog, que j’ai une préférence pour la littérature étrangère. Toutefois, il m’arrive de me laisser tenter par des romans français récents dont les critiques sont bonnes. Il faut bien se tenir un peu au courant !
Voici donc en bref mes ressentis sur des livres dont vous avez sans doute entendu parler, ou peut-être déjà lus.

Caroline Dorka Fenech, Rosa dolorosa, éditions La Martinière, août 2020, sorti en poche.
« Aux fenêtres, les linges pendus paraissaient en lambeaux. Et, à cette heure-ci, il n’y avait personne. Seuls les Messina passaient sous les fils électriques fragiles et noirs qui couraient d’une façade d’immeuble à l’autre, composant une toile d’araignée funèbre au-dessus d’eux. »

Toute la vie de Rosa tourne autour de son fils Lino. Le jeune homme d’une vingtaine d’années monte avec elle un projet d’hôtel à Nice, où Rosa possède déjà un petit restaurant. Jusqu’au jour où Lino est mis en examen pour un meurtre, chose impensable pour sa mère. Sous le choc, elle met tout en œuvre pour prouver l’innocence de son fils.
La force de ce roman assez court réside dans la tension qui parcourt le roman et dans la magnifique scène finale… Sinon, le style un peu inégal, avec de belles descriptions mais des dialogues pas toujours intéressants, font que j’ai été un soupçon déçue, j’attendais mieux de ce premier roman.

Karine Tuil, Les choses humaines, éditions Gallimard, août 2019, sorti en poche.
« Ils découvraient la différence entre l’épreuve et le drame : la première partie était supportable ; le second se produisait dans un fracas intérieur sans résolution possible – un chagrin durable et définitif. »

Tout le monde connaît les parents d’Alexandre Farel, jeune étudiant brillant à Stanford. Son père présente une émission politique très regardée, sa mère écrit des essais féministes. Mais Alexandre est accusé du viol d’une jeune fille. C’est là que deux ressentis s’affrontent, jusqu’au procès. Pour Alexandre, il y avait consentement, pour Mila, la jeune fille, traumatisée, il y a eu viol.
L’écriture des deux premières parties ne présente aucun intérêt notable… Le style qui consiste à aligner des faits à propos de chaque personnage avec une grande platitude m’a laissée assez effarée et inquiète de la suite. Ajoutons à cela que les protagonistes n’éveillent aucune identification ni compassion et ne montrent que des aspects assez odieux d’eux-même. Heureusement la troisième partie consacrée au procès s’avère plus intéressante à lire tout en ouvrant quelques perspectives et sujets de réflexion, mais je me suis tout de même demandée pourquoi ce roman avait soulevé autant d’enthousiasme…

Alice Zeniter, Comme un empire dans un empire, éditions Flammarion, août 2020, sorti en poche.
« On ne mettait pas les livres dans le salon, c’était trop intime pour être exhibé, la bibliothèque était dans le bureau.
Antoine avait compris que le député n’avait pas besoin de montrer qu’il lisait, c’était acquis qu’un homme comme lui ne pouvait pas ne pas lire. »

Deux personnages principaux se partagent le texte : L, son prénom réduit à une lettre, est une hackeuse bien connue du milieu où elle agit, notamment en venant en aide aux femmes harcelées par un conjoint violent. Antoine, lui, est assistant parlementaire d’un député socialiste. Il s’est lancé dans les études, puis en politique, pour échapper à un milieu d’origine assez modeste, dont il ne parle pas. On se doute que leurs chemins vont finir par se croiser.
Sur le thème des classe sociales et du militantisme, ce roman ne se montre jamais inintéressant, même si ni l’univers des hackers ni celui des assistants parlementaires ne me passionne de prime abord. L’écriture d’Alice Zeniter permet de laisser le lecteur toujours en attente, jamais en rade. Elle a le sens de l’observation, du détail exact, qui donne à chaque scène un air de vécu, et jamais elle ne donne l’impression de déployer une thèse. Encore une fois, cette autrice m’a surprise et épatée !

Pierric Bailly, Le roman de Jim, éditions P.O.L., mars 2021.
« Jim avait beau ne pas être mon fils de sang, je lui avais forcément transmis des attitudes, des traits de caractère, le genre de choses qu’on donne sans s’en rendre compte et sans le vouloir, et puis qu’on finit par avoir du mal à tolérer chez eux, c’est çà le pire. Il y a toujours un moment où on leur en veut d’être ces miroirs miniatures sur pattes. Mais on leur en veut aussi de ne pas nous ressembler totalement, de ne pas être des clones parfaits, d’avoir en plus de çà leur putain de personnalité à eux. »

Aymeric a vingt-cinq ans lorsqu’il croise Florence, quarante ans et enceinte. Le courant passe vite entre eux deux, et le jeune homme se retrouve à élever comme son fils le petit Jim. Entre le Jura et Lyon, sur plus de vingt ans, le roman déroule cette histoire d’amour passionné entre un père et le fils qui n’est pas de lui.
Je suis passée par différents sentiments en cours de lecture, certains passages me plaisant beaucoup et d’autres moins, et si, finalement, mon avis est assez mitigé, la raison en est très certainement le style. Le langage jeune et relâché du narrateur s’accorde parfaitement à son personnage, mais c’est peut-être ce qui m’a lassée, à la longue… Je ne saurais trop dire, pourtant le sujet de la paternité ne manque pas d’originalité, ni de sensibilité.

Si je devais n’en recommander qu’un, ce serait celui d’Alice Zeniter, qui a pourtant les critiques les plus mitigées (sur Babelio, par exemple). Encore une fois, je suis à contre-courant…
Et vous, connaissez-vous ces romans ? Et qu’en pensez-vous ?

Paola Pigani, Et ils dansaient le dimanche

Rentrée littéraire 2021 (5)
« Au moment de partir, Szonja avait regardé trembler ce qu’il y avait de plus réel dans sa petite vie, les branches nues du tilleul dans la cour dont l’ombre sèche passait et repassait sur leur grand-mère assise au milieu des volailles, les mains serrées autour de l’écuelle de maïs. La vieille dame avait levé les yeux vers elles. De ses lèvres s’écoulait une prière. Seule Szonja l’avait deviné. »

Marieka et Szonja, deux jeunes cousines hongroises, suivent les rails d’un avenir plus radieux en partant travailler en France. Elles voient peu de choses du trajet de leur village à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise, et tentent à peine arrivées de tout absorber de leur nouvelle vie : la cité ouvrière, le logement en internat chez les sœurs, l’usine de textile, les balades le long du canal, les dimanches au bal… L’auteure s’attache aux pas de Szonja, la plus sage et réservée des deux, qui devient une ouvrière expérimentée et se crée des amitiés parmi les collègues d’origine italienne.
Mais la crise de 29 rattrape ce secteur d’industrie, avec une suite de mises à l’arrêt des chaînes, de licenciements, de manifestations… Les pages vont alors alterner entre la vie privée et sentimentale de la jeune hongroise et l’évolution des esprits qui aboutira au Front Populaire.

« Ces premiers jours à l’usine, elles ont toutes col et cœur serrés, comme des hirondelles qui se seraient trompé de saison et ne savent où s’aligner. »

Si j’ai été emballée de prime abord par la langue très poétique et ouvragée, j’ai assez vite trouvé que c’était trop pour mon goût, et que ça m’écartait dans une certaine mesure de l’empathie que j’aurais pu ressentir pour les personnages. J’aurais sans doute réussi à m’y faire mais les narrations de réunions syndicales et de meetings, moins propices à la poésie, plus terre à terre, m’ont parues plaquées, et ont fini par me faire tourner les pages sans passion.
Je suis obligée d’admettre que cette première rencontre avec Paola Pigani ne m’a pas apporté l’enchantement que j’attendais. Toutefois j’y ai aimé les chroniques de la vie à Lyon dans les années 30, la découverte de l’industrie du textile synthétique, et surtout la belle description des personnages, en premier lieu Szonja, aussi discrète que courageuse, et dont la belle obstination à trouver sa place en France est en tous points émouvante.

Et ils dansaient le dimanche, de Paola Pigani, éditions Liana Lévi, août 2021, 230 pages.

Tristan Saule, Mathilde ne dit rien

« Voilà presque dix minutes qu’elle tourne autour de la maison. C’est pas normal. Elle est grande, large, robuste. De dos, on la confondrait avec un homme. Elle en a la musculature, les cheveux courts et mal peignés. Quel âge a-t-elle  ? Quarante  ? Cinquante ans  ? »
Voici comment débute le roman et le premier chapitre qu’il ne me faudra pas raconter… Sachez que Mathilde, travailleuse sociale et personne solitaire, habite dans un quartier dit défavorisé d’une ville de province, avec vue sur une place carrée où se tient le marché du dimanche. Chaque jour, elle marche infatigablement de chez elle à son lieu de travail pourtant distant. Elle entretient de bons rapports avec ses voisins et tente de venir en aide à une famille menacée d’expulsion. Mais Mathilde doit aussi tenir compte de son passé, porteur d’événements qui la rendent si sombre et si fragile à la fois.

« Mathilde se dit que si, elle imagine. Elle sait très bien ce que c’est d’être envoyé dans les marges par la force centrifuge du monde. »
Pour qui s’intéresse au roman noir à tendance sociale, quelques auteurs français émergent depuis quelques années, et Tristan Saule en fait désormais partie, avec Colin Niel ou Nicolas Mathieu. Il se démarque en plus par une écriture singulière, qui crée un rythme et une ambiance des plus frappants. Mathilde ne dit rien constitue le premier volet des Chroniques de la place carrée, un autre est déjà « sous presse ».
J’ai dévoré ce roman noir qui dresse un portrait sans fard de notre société, qui ne recourt pas à de longs discours pour présenter ses personnages et qui ne néglige pas l’action : un sans faute et un nouvel auteur à suivre !

Mathilde ne dit rien, de Tristan Saule, Le Quartanier éditeur, janvier 2021, 284 pages.
Repéré chez Cathulu et sur le compte Instagram d’une libraire enthousiaste.

Bandes dessinées variées (4)

Cela fait longtemps que je n’ai pas parlé bande dessinée ici et pourtant, je ne boude pas le genre, et j’ai même fait quelques jolies découvertes ces derniers temps.

Peau d’homme de Hubert et Zanzim, Glénat BD, 2020, 160 pages.
Difficile de résumer cette bande dessinée en quelques lignes ! À la Renaissance en Italie, la jeune Bianca doit se marier avec Giovanni, qu’elle ne connaît pas. Mais sa tante lui dévoile un secret transmis entre les femmes de la famille, une « peau d’homme ». Si elle la revêt, elle pourra vivre comme un homme pendant quelques heures, et rencontrer ainsi son futur époux. Devenue Lorenzo, elle trouble par sa beauté, et fait des découvertes que son statut de fille à marier ne lui aurait pas permis de faire. Ce roman graphique pose beaucoup de questions, sur la sexualité notamment, explore aussi un contexte religieux, avec le frère de Bianca, Jésuite fanatique.
J’ai trouvé cela fort bien fait, facile à lire, bien ancré dans le seizième siècle tout en soulevant des problèmes contemporains. J’ai beaucoup aimé les dessins qui peuvent paraître simples, avec leurs couleurs franches, mais qui transportent dans le passé avec facilité. Surprenant et intéressant !
Vu chez Noukette.

Sandrine Martin, Chez toi, Athènes 2016, Casterman, 2021, 208 pages
Repéré sur un blog, sans doute chez Sylire qui l’a beaucoup aimée. Sur le thème de l’exil, j’ai déjà lu la formidable Odyssée d’Hakim et le merveilleux Les oiseaux ne se retournent pas. Cependant pas de redites par rapport à ces BD, mais une rencontre passionnante entre une sage-femme grecque et une jeune syrienne enceinte. Inspirée d’une expérience vécue par l’auteure à Athènes, ce roman graphique aux jolies pages crayonnées de bleu et de rouge mêlés pose des questions sur le déracinement, sur la volonté d’élever un enfant dans un pays qui l’accueillera le mieux possible, sur une reconnaissance universelle entre femmes. Le rôle des sages-femmes dans le système de santé grec apporte un intérêt supplémentaire à ce beau roman graphique.

Etienne Davodeau, Le droit du sol, Futuropolis, 2021, 216 pages
Difficile de résister à un nouveau roman graphique d’Étienne Davodeau. L’auteur est aussi un marcheur, et il décide de relier à pied le sud-ouest de la France au nord-est. Deux sujets le passionnent en effet, tout d’abord les peintures de la grotte de Pech-Merl dans le Lot, témoignages restés intacts depuis près de trente mille ans, et, plus angoissant, le site de Bure, dans la Meuse, où l’état et les fournisseurs d’énergie prévoient d’enfouir des déchets nucléaires qui mettront au moins cent mille ans à perdre de leur nocivité. Quel cadeau pour nos héritiers !
Il marche donc de Pech-Merl à Bure, avec les aléas habituels des marcheurs au long cours, tout en conversant avec des spécialistes des sujets qui le tracassent. Les dessins de paysage se développent sur des tiers ou des demies pages, les réflexions sur notre rapport à la planète et en particulier à son sol, sont intéressantes, j’ai parcouru avec plaisir ce chemin, et sans aucune ampoule aux pieds !

Marion Brunet, L’été circulaire

« Elle en rit à gorge ouverte, là, tout de suite, comme une folle qui s’autorise. De toute façon, il n’y a personne pour l’entendre. Immergée dans la garrigue, elle arpente et cherche l’ombre trop rare des petits pins gluants de sève, jette des cailloux devant elle, s’emmerde un peu. Elle connaît bien : ici, l’ennui est un art, presque un art de vivre, et son ennui à elle pue l’attente. »

C’est l’été et ses journées mornes et étouffantes, dans le Vaucluse. Deux sœurs, à peine sorties de l’enfance, traînent, de fête foraine en sorties à la ville voisine, l’ennui ordinaire des jeunes de milieu modeste et rural. Jusqu’à ce que la famille comprenne que Céline, l’aînée, est enceinte à seize ans, et refuse de dire qui est le géniteur. Les parents de Céline et Johanna réagissent différemment, mais c’est surtout la colère froide de Manuel qui inquiète sa fille, et perturbe le délicat équilibre familial. Quant à Johanna, la jeune sœur de quinze ans, un peu excentrique, elle observe…

« Ici, tout ce qui sort un tant soit peu de l’ordinaire est commenté, décortiqué, devient sujet. Dans le viseur des langues de comptoir, prophétiques et avinées, pas d’expédient sauf l’habitude. Seule l’habitude peut rendre banal ce qui ne l’est pas. »

C’était une première lecture de Marion Brunet pour moi, alors que j’ai déjà beaucoup lu de chroniques sur ses romans, pourtant. Dans le genre roman noir rural à la française, ce n’est pas mal du tout. L’ambiance est très bien rendue, et les silences comme les rumeurs qui gangrènent les familles aussi. J’ai beaucoup aimé l’alternance des points de vue et en particulier celui de Jo, un peu moins conformiste que Céline qu’on imagine plus aisément suivre le schéma familial qui se perpétue de générations en générations.
Malgré le Grand Prix de Littérature policière obtenu par ce roman, je ne le classerais pas comme un polar, j’ai deviné assez vite ce qu’il en était et comment cela allait tourner. Mais c’est un très bon roman noir, qui se lit bien, avec un style d’écriture qui ne cède pas à la facilité ou aux clichés.
Une atmosphère entre celle de Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, et celle de D’acier de Silvia Avallone : ce qui constitue un compliment de ma part, tant j’apprécie ces deux auteurs, et je peux vous assurer que je vais continuer à lire Marion Brunet !

L’été circulaire de Marion Brunet, Livre de Poche, 2019, 250 pages.

Et un livre sorti de ma PAL ! (l’Objectif Pal, c’est chez Antigone)

Beata Umubyeyi Mairesse, Tous tes enfants dispersés

« Vous étiez si naïfs, mes enfants, vous sembliez ne pas avoir encore compris que la guerre n’est pas destinée à rendre justice. »

Blanche est née au Rwanda, et depuis 1994, vit à Bordeaux où elle a fondé une famille. Immaculata, sa mère, vit toujours dans son pays, avec ce qu’il lui reste de famille. Quant à Stokely, le fils de Blanche, il ne connaît pas le Rwanda de sa mère, ni sa grand-mère. Leurs trois voix interviennent tour à tour pour tenter de renouer le lien familial, distendu par l’éloignement. Il y a aussi la présence muette de Bosco, le frère de Blanche…
Je ne sais pas si cela vient d’une lecture un peu trop fragmentée ou inattentive, mais j’ai ressenti une certaine difficulté à entrer dans le roman, et à me situer dans la chronologie au début… Blanche est-elle revenu au Rwanda une seule fois en 1997 ou une autre fois ensuite, et raconte-t-elle un ou deux retours ? À partir du milieu du roman, j’ai pris mes marques et trouvé la fin très belle, et justifiant le chemin un peu ardu pour en arriver là.

« Posséder complètement deux langues, c’est être hybride, porter en soi deux âmes, chacune drapée dans une étole de mots entrelacés, vêtement à revêtir en fonction du contexte et dont la coupe délimite l’étendue des sentiments à exprimer. Habiter deux mondes parallèles, riches chacun des trésors insoupçonnés des autres, mais aussi, constamment, habiter une frontière. »

Si j’essaye de voir ce qui m’a tenue à distance, cela vient sans doute de ce que j’ai pas mal lu sur le thème de l’exil et qu’au début, ce texte ne m’a rien apporté de plus par rapport à ces autres lectures, de même que sur le thème des relations mère-fille. Par contre, tout ce qui concerne le génocide de 1994 au Rwanda, et les traumatismes qu’il a engendrés, garde une force terrible par rapport aux autres sujets abordés.
J’ai noté aussi que ce qui concerne les noms (Blanche, Immaculata) ou la signification des prénoms dans la langue maternelle des deux femmes m’a semblé un peu lourdement appuyé, leur donnant un poids trop important dans le cours des vies. Par contre, lorsque l’auteure insiste sur le thème de la parole, ou des langues, cela se justifie, et présente un aspect très intéressant du roman.
Si je suis passée par des hauts et des bas avec ce roman, que cela ne vous empêche pas de le lire si le sujet vous intéresse et que vous en avez l’occasion !

Tous tes enfants dispersés de Beata Umubyeyi Mairesse, éditions Autrement, août 2019, 244 pages, prix des Cinq Continents de la Francophonie, sorti en poche.

Plusieurs avis sur le site des 68 premières fois

Participation au mois africain organisé par Jostein

Sophie Bouillon, Manuwa Street

« Mr Zulum devait avoir une soixantaine d’années, peut-être plus. Il avait les traits marqués, le visage abîmé par de larges cicatrices de brûlures et ses mains étaient dures comme de la roche. Il n’avait pas dû avoir une vie facile. Pourtant, ce matin-là, il s’était effondré. Je crois bien qu’avant lui, je n’avais jamais vu un vieil homme pleurer. Et depuis, moi aussi, je commençais à craquer. »
Pour changer, je vous présente aujourd’hui un récit documentaire et non un roman. La journaliste Sophie Bouillon travaille pour l’AFP à Lagos depuis 2016, mais c’est sur l’année 2020 qu’elle concentre son récit. Elle décrit la capitale du Nigeria, une ville tentaculaire, bouillonnante de vie, et autant assujettie aux traditions qu’ouverte aux nouveautés. On découvre grâce à elle Lagos aux débuts de l’épidémie de coronavirus, à partir de mars 2020, quand la méfiance est grande envers les Blancs et « leur virus ». S’ensuivent la misère et le silence provoqués par le confinement. La journaliste raconte aussi une explosion meurtrière, l’expulsion violente de tout le quartier de Tarkwa Bay rasé par des promoteurs, les manifestations de la fin de l’année dans un pays habituellement résigné et peu militant… et c’est passionnant !

« Bien que toutes les classes sociales vivent en apparence aux antipodes les unes des autres, elles interagissent, elles se connaissent, elles échangent, elles partagent les mêmes religions et les mêmes cultures. […] Allez au mariage de la fille du multimilliardaire Aliko Dangote ou de son valet de chambre, vous mangerez le même riz jollof, les mêmes ignames, vous danserez sur les mêmes tubes de Wizkid ou du dernier Burna Boy. »
Ce document est particulièrement bien composé de façon à mettre en avant les spécificités de la mégalopole de vingt millions d’habitants sans pour autant ressembler à un article de magazine. C’est un hommage au peuple de Lagos, dont des figures reviennent et émergent au fil des pages, celles des habitants de Manuwa Street.
Un hommage sincère, personnel et touchant. À lire ou à faire lire !

Manuwa Street de Sophie Bouillon, éditions Premier Parallèle, mars 2021, 136 pages.

Lu pour le mois africain à retrouver Sur la route de Jostein.