Pierre Lemaître, Le Grand Monde

« Dès qu’il posa les yeux sur les premiers dossiers, les pratiques douteuses de l’Agence lui apparurent comme une insulte. Cette même administration qui refusait de lui donner le moindre renseignement concernant le sort de Raymond lui demandait de tamponner à longueur de journée des demandes frauduleuses. De participer à l’essor de cette guerre. »

1948. Comme chaque année, la famille Pelletier se rend en procession au restaurant pour fêter la création de l’entreprise familiale : autour des parents, on remarque Jean, dit Bouboule, l’aîné à qui rien ne réussit, surtout pas son mariage avec l’acariâtre Geneviève ; Étienne qui ne souhaite qu’une chose, retrouver son amoureux en Indochine ; François, parti à Paris pour des études et Hélène, la plus jeune qui ne rêve que de le suivre. Les caractères se dévoilent, chaque enfant semble vouloir prendre son indépendance et échapper à l’autoritarisme de leur père, mais chacun à sa manière.

« La conception que Geneviève avait du couple s’apparentait à la guerre d’occupation. Il ne suffisait pas de réprimer toute tentative d’indépendance, il fallait aussi décourager d’avance jusqu’à l’idée même de rébellion. »

De la précédente trilogie de Pierre Lemaître, je n’ai lu que les deux premiers volumes, sans raison précise à cela. Disons qu’aucune urgence ne m’avait appelée à lire Miroir de nos peines après Au revoir, là-haut et Couleurs de l’incendie. La curiosité et l’envie de me plonger dans un bon pavé, bien écrit, sans temps mort, m’ont plutôt poussée vers Le Grand Monde, sorti il y a tout juste un an. Et j’y ai vraiment trouvé tout ce que j’attendais. (je me serais passée toutefois de quelques descriptions cruelles des horreurs de la guerre, mais j’admets qu’elles provoquent une prise de conscience indispensable pour Étienne). Embarquée dès les premières pages, je n’ai pas pu quitter ce roman. En effet, Pierre Lemaître possède un sens du rythme et du suspense extraordinaire, et un art du coup de théâtre incomparable !
Sa manière de passer d’un personnage à un autre, qui pourrait sembler artificielle sous d’autres plumes, fonctionne parfaitement. Son humour, et ses petites phrases assassines font retrouver tous les personnages, même les plus désagréables, avec grand plaisir. Et ses connaissances permettent de se (re)plonger dans une époque pas si lointaine, en prenant conscience de tout ce qui se jouait, que ce soit à Saïgon, à Beyrouth ou à Paris, dans les bureaux, les commerces ou sur le terrain.
Je me suis régalée davantage qu’avec les deux romans lus avant, pourtant déjà savoureux, et je compte bien poursuivre avec Le silence et la colère.

Le Grand Monde de Pierre Lemaître, éditions Calmann-Lévy, janvier 2022, 592 pages. Vient de sortir en poche.

Bande dessinée variées (6)

Tout d’abord, laissez-moi vous souhaiter une très bonne année, avec la réalisation de vos projets, la joie et la santé, et bien sûr, des lectures passionnantes.
Je vous présente aujourd’hui quelques romans graphiques qui m’ont séduite ces dernières semaines, auxquels il faudrait rajouter La dernière reine de Rochette, que j’ai aimé, mais lu sur ordinateur sur le site de ma bibliothèque, je ne l’ai plus entre les mains, et cela le rend plus difficile à résumer et à commenter.

Catherine Meurisse, La jeune femme et la mer, éditions Dargaud, 2021, 116 pages.
Après Les grands espaces ou La légèreté, Catherine Meurisse continue dans la veine d’autobiographie (ou autofiction?) dessinée qui lui va si bien. Elle arrive au Japon pour une résidence d’artiste. Son installation dans la région de Kyoto lui permet de rencontrer d’autres artistes, souvent en mal d’inspiration, d’échanger avec eux dans la mesure du possible, de découvrir aussi des paysages qui ne cessent de la surprendre.
Teinté d’une touche de fantastique, d’une bonne dose d’humour due aux incompréhensions culturelles, l’album m’a surtout émerveillée par ses paysages japonais somptueux en pleines pages. Décidément, j’aime tout ce que fait cette autrice et dessinatrice !

Wilfrid Lupano, La bibliomule de Cordoue, éditions Dargaud, 2021, 264 pages.
En Andalousie, au dixième siècle, le décès d’un calife amis des arts et de la culture, dont le fils est encore très jeune, entraîne une période trouble dominée par un vizir et sa cohorte de religieux radicaux. Ceux-ci veulent brûler tout ce que la bibliothèque de Cordoue compte de traités et de recherches de philosophes, de mathématiciens ou de scientifiques. C’est là qu’interviennent Tarid, un eunuque bibliothécaire, Lubna, une copiste noire, et Marwan, un apprenti bibliothécaire ayant mal tourné… sans oublier la mule, récalcitrante et grande dévoreuse de pages (au sens propre). Ce petit groupe va chercher à sauver une partie des ouvrages promis à l’autodafé, autant que la mule peut en porter, en direction d’une région échappant au vizir… L’histoire, alerte et contenant son lot de rebondissements, les dessins colorés et l’humour, sans oublier le fond historique bien documenté, tout concourt à en faire un roman graphique réjouissant et captivant à la fois.

Léonie Bischoff et Kathleen Karr, La longue marche des dindes, éditions Rue de Sèvres, 2022, 144 pages.
Encore une sorte de road-movie, après la traversée de l’Espagne avec une mule, voici celle de l’ouest des États-Unis avec mille dindes ! Nous sommes dans le Missouri, en 1860. Quittant l’école avec un maigre bagage, Simon, encouragé par son enseignante, se lance dans le projet un peu fou, d’aller vendre des dindes, dont personne ne veut dans sa région, à Denver, où elles valent bien davantage. Il lui faut recruter un conducteur de mules, prévoir son trajet qui comporte un passage sur les territoires des Indiens. Mais le danger ne vient pas forcément de là où on l’imagine…
Une bande dessinée destinée à la jeunesse qui m’a tout à fait séduite par son scénario, ses dessins et sa verve. Une réussite !

Elisa Shua Dusapin et Hélène Becquelin Le colibri, éditions La joie de Lire, 2022, 160 pages.
Célestin, quatorze ans, se sent un perdu depuis qu’il a déménagé du bord de mer jusqu’en ville. De sa fenêtre sur le toit, il observe les oiseaux, et parfois reçoit la visite de Célin, son grand frère explorateur des nuages. Il fait aussi la connaissance d’une jeune voisine de son âge, avec laquelle il observe un autre oiseau, un colibri apporté par Célin, colibri en état de torpeur.
Poétique et sensible, ce roman graphique raconte avec des mots tout simples le deuil, le passage d’un âge à un autre, la solitude, la naissance du sentiment amoureux.
J’ai trouvé ce récit parfois un peu trop elliptique et je me demande à quel lectorat il s’adresse. Si on en croit l’âge des personnages, il serait destiné à des adolescents ou préadolescents, mais je ne sais pas si beaucoup d’entre eux apprécieront autant qu’un adulte ce qui est à lire entre les images, et d’autre part s’ils aimeront ces tons très pastels. Mais il en faut pour tous les goûts, et certains jeunes lecteurs y trouveront un écho aux questions qu’ils se posent.

Lecture du mois (28) décembre 2022

Pour finir l’année, je vous propose quelques retours sur des romans, dont certains plus exposés que d’autres, mais qui ont tous un petit quelque chose d’original… mais lisez plutôt.

Nous étions le sel de la mer de Roxanne Bouchard, éditions de l’Aube, août 2022, 336 pages.
« Cyrille, il disait que, si on choisissait la mer, elle nous fiançait, pour le meilleur et pour le pire. Il disait qu’elle glissait à notre doigt l’anneau argenté du soleil, qu’elle promettait l’horizon et qu’elle tenait promesse. »

L’arrivée de Catherine Day en Gaspésie, où elle vient à la recherche de ses origines, coïncide avec la découverte d’un cadavre dans les filets d’un pêcheur. Nouveau aussi dans la région, le policier Joaquin Morales bute sur des personnages taiseux et ses recherches ne progressent guère. Roman d’ambiance plus que véritablement policier, j’attendais beaucoup de ce livre qui m’a laissé un goût d’inachevé. Pourtant, le style fait la part belle aux images inédites, les dialogues ont du mordant et les personnages ne manquent pas d’intérêt, mais l’enquête se traîne et les affres du policier finissent par lasser. C’est du moins l’effet que cela m’a fait.
A recommander plutôt pour ceux qui cherchent un roman à l’atmosphère dépaysante, sans forcément de trame policière, ou disons avec une trame policière peinarde.

Le pays des phrases courtes de Stine Pilgaard, éditions le Bruit du Monde, mai 2022, traduction de Catherine Renaud, 288 pages.
« La chorale répète une chanson du soir, pendant qu’il commence lentement à pleuvoir, et dans le potager le vent souffle entre les choux frisés, qui tremblent comme des amants qui viennent de se séparer. »

La narratrice du roman, toute jeune mère, s’installe dans une région rurale de l’Ouest du Danemark et tente de s’adapter à l’atmosphère locale, à commencer par la manière de s’exprimer par phrases parfaitement anodines. Son mari est enseignant dans une højskole, type de lycée assez particulier au Danemark, qu’il faut découvrir. La jeune femme tente de passer son permis de conduire, trouve un petit emploi à la rubrique courrier du quotidien local, s’occupe de son bébé… Avec un style frais et plein d’humour, le roman ne manque pas d’atout, mais cette sorte de chronique rurale a du mal à enchanter sur la longueur et ne m’a pas complètement séduite.

L’autre moitié du monde de Laurine Roux, éditions du Sonneur, janvier 2022, 256 pages, Prix Orange du Livre 2022.
« Les paysans sont coriaces, ils serrent les dents. De temps en temps, la Marquise enregistre un décès. Quand il s’agit d’un homme, elle propose à un fils de prendre la relève. S’il n’y a pas de garçon, Madame prie la famille de quitter les lieux. Elle possède la quasi-totalité du delta, l’exploite en fermage. Madame a tous les droits. »

Dans le delta de l’Èbre, dans les années trente, la vie est rude pour les paysans, et plus encore pour leurs femmes. La petite Toya, enfant unique de Juan et Pilar, observe et tente de comprendre ce qui se trame, de quoi discutent les hommes, le soir, à la veillée. Alors que Pilar doit faire face à une situation terrible, sa fille grandit et s’éveille grâce à la proximité d’Horacio, le jeune enseignant de l’école communale.
Une deuxième partie plus contemporaine va apporter un autre éclairage sur cette très belle histoire, portée par une écriture qui donne des frissons, et de très beaux personnages.

Argonne de Stéphane Émond, éditions de la Table Ronde, août 2022, 128 pages.
« Le ciel est d’un bleu intrépide, bravache, il tend son orgueil, drapé dans ses plus beaux atours. La rosée fait scintiller une myriade de perles d’eau dans les hautes herbes. En y glissant la main on pourrait laver le visage des enfants. »

En juin 1940, toute une famille entasse possessions et enfants sur une charrette tirée par un cheval, pour fuir l’avancée allemande. Quelques jours seulement pour atteindre un village de l’Aube où des avions allemands font malheureusement une victime parmi les membres de la famille. Stéphane Émond refait le chemin emprunté par ses arrière-grands-parents, quatre-vingt ans après, interroge des maires et des personnes âgées. Et de retour dans son village, il questionne aussi sa famille, recherche de vieux documents.
L’auteur m’était inconnu, mais le titre et le sujet me parlaient. Dès les premières pages, l’écriture m’a séduite, et rien n’est venu gâcher mon plaisir de retrouver cette région de collines et de forêts, de croiser des noms pas vraiment inconnus, de toucher grâce à l’auteur des traces du passé récent d’une région souvent chamboulée par l’Histoire.
Dans le genre témoignage familial, voire filial, le texte est délicat, sans pathos, et les précisions toujours bienvenues et pleines de justesse.

Yan Lespoux, Presqu’îles

« Il y avait ce voisin qui, quelques fois par an, s’arrêtait à la maison parce qu’il était trop ivre pour pédaler jusque chez lui. Il n’avait jamais eu le permis de conduire, ce qui lui avait évité l’humiliation de le perdre, et son vélo était son plus fidèle ami. »

Cela faisait un moment que j’avais envie de lire ces nouvelles, premier recueil de l’auteur paru chez Agullo, et situées dans le Médoc, pas celui des vignobles réputés, mais celui des villages entre lacs, forêts de pins et océan. Un monde assez fermé où le Bordelais et le Charentais sont considérés comme des étrangers, sans parler du Parisien, bien sûr. La chasse, les coins à champignons, les discussions de bistros, les annonces de décès dans le journal local, les petites arnaques, la cohabitation avec les touristes sont, entre autres, les thèmes de cette trentaine de chroniques douces-amères, pas vraiment des nouvelles, qui brossent une fresque de cette région.

« Le premier noyé de la saison, c’est un peu comme l’ouverture de la cabane à chichis, la première grosse pousse de cèpes ou la première gelée : ça rythme l’année. »

Une fresque attachante, avec une écriture sans effets inutiles, et une pointe d’humour qui fait sourire des situations pourtant souvent dramatiques. Les personnages, presque tous masculins, du jeune garçon à l’homme âgé, se débattent pour conserver leurs traditions, à grand renfort de solidarité virile et de chauvinisme. Ces moments de vie pourraient, à quelques exceptions près, être localisés dans d’autres régions, et s’avèrent, de ce fait, assez universels.
J’ai lu ce recueil sans déplaisir, et souri souvent, mais sans être complètement séduite toutefois, j’en avais peut-être lu des avis trop enthousiastes. Je décide donc d’attendre l’auteur dans une forme plus longue, et on verra.

Presqu’îles de Yan Lespoux, éditions Agullo, janvier 2021, 184 pages.

Les avis d’Ingannmic et Krol.

Sibylle Grimbert, Le dernier des siens

Rentrée littéraire 2022 (5)
« Il avait ramassé le pingouin comme il l’aurait fait d’une fleur rare à classer dans les collections de Jussieu, par exemple. »

En pleine conférence des Nations-Unis sur la biodiversité, (à laquelle nombre de chefs d’états n’ont pas jugé bon de se rendre), la disparition des espèces due aux activités humaines devrait alerter tout un chacun, et pour ce faire, pourquoi ne pas passer par le biais du roman ?
C’est ce que fait Sibylle Grimbert en emmenant le lecteur dans les années 1835 à 1846, aux côtés d’un jeune scientifique envoyé par le muséum d’histoire naturelle de Lille pour rapporter un spécimen, mort ou vif, de grand pingouin. Dès les premières pages, Gus assiste sur l’île d’Eldey au massacre par des marins d’une colonie de quelques dizaines de grands pingouins. Un seul est récupéré, blessé mais vivant, et Gus se met en tête de le rapporter ainsi en France. Il ne se doute pas qu’il va s’attacher au volatile, tenir compte de ses humeurs et de ses besoins au point de rester avec lui dans l’Atlantique Nord. Tous deux iront, au gré des rencontres et des décisions de Gus, dans les Orcades et les Féroé, ainsi qu’en Islande.

« Gus ne vit plus un spécimen de grand pingouin: il vit celui-ci en particulier, celui qu’il avait sauvé; il observait des usages anciens à travers lui, des habitudes apprises, un enseignement, une intelligence manifestés dans cette créature précise. »

Le jeune zoologiste se passionne d’autant plus pour l’animal, qu’il nomme Prosp, qu’il entend par ouïe-dire, puis constate par lui-même, que plus aucun autre individu de cette espèce ne survit. Il connaissait l’extinction des espèces en théorie, mais se rend compte qu’il y assiste au plus près.
Par la même occasion, nous autres, lecteurs, observons aussi le processus en détail. L’écriture de Sibylle Grimbert rend superbement bien le drame qui s’annonce et la dépression qui touche Gus face à cette extinction. Le fond et la forme se rejoignent dans un très beau plaidoyer pour la protection des espèces, sans procéder à une démonstration, et en gardant bien d’un bout à l’autre du livre à l’esprit que Gus est un homme du dix-neuvième siècle, et ne raisonne donc pas avec les connaissances de notre époque. Et que Prosp est un pingouin, pas un animal domestique !
Une lecture en apnée, avec des personnages très touchants et un décor gris et froid particulièrement bien rendu. Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman, mais surtout : lisez-le !

Le dernier des siens de Sibylle Grimbert, éditions Anne Carrière, août 2022, 192 pages.

Repéré chez Delphine Olympe.

Nicolas Gilsoul, Bêtes de villes

« La fauvette à tête noire passait ses quartiers d’hiver sur la côte d’Azur ou en Afrique. Elle préfère aujourd’hui rejoindre le Sud de l’Angleterre, d’abord parce que traverser la Manche est bien plus facile que la Méditerranée, mais surtout parce qu’ici, au pays des scones et des muffins, les mangeoires des Britanniques, grands amoureux des oiseaux, sont bien garnies tout l’hiver. Le changement de cap de la fauvette est devenu incontournable. L’information est même inscrite dans les gênes des plus jeunes. »

Les animaux et les villes, voici un sujet qui a tout pour m’intéresser, d’autant plus que l’auteur est à la fois architecte, paysagiste et grand connaisseur en biologie animale. Les chapitres abordent chacun un animal, des plus connus aux plus improbables, des petites bestioles aux grands mammifères. L’écriture en est vive, ne manquant pas d’humour ni d’anecdotes édifiantes. On apprend énormément de choses, en vrac, sur la moule zébrée à New York, Le scorpion de São Paulo, les kangourous de la forêt de Rambouillet, le merle de l’aéroport de Madrid… Tiens, le voici :

« Près de l’aéroport de Madrid vit un merle mélomane. Vu le grondement sourd des moteurs, il privilégie les sifflements à basse fréquence et adapte ses horaires de chant à ceux des décollages et des atterrissages de grandes lignes. »

Plusieurs thèmes se développent au fil des chapitres. Tout d’abord les dégâts causés par les constructions humaines sur la biodiversité. Mais aussi, les facultés d’adaptation des animaux qui tirent le meilleur parti de leur cohabitation forcée. Il ne s’agit pas seulement pour eux d’aller vider les poubelles pour se nourrir, mais aussi de réagir positivement aux polluants divers, de s’adapter au bruit, à la lumière, aux grandes surfaces bétonnées ou vitrées, de tirer parti des friches et autres endroits abandonnés… Comment la souris de Brooklyn résiste aux polluants lourds, l’escargot d’Amsterdam combat la chaleur, l’hirondelle de la Côte Est évite les gratte-ciels…
Ensuite, le livre imagine comment les architectes doivent réfléchir à tous les habitants des villes lors de leurs projets. Et même, à réutiliser les bonnes idées résultant de l’observation des animaux bâtisseurs et éventuellement les mettre en œuvre dans leurs projets.
Impossible de résumer tout, tellement c’est foisonnant, et rempli d’empathie pour les petites bêtes ! Parfois le style est un peu brouillon, mais avec des chapitres courts et bien différenciés, ça passe très bien.

Repéré grâce à Keisha à laquelle les (bons) livres sur les petites bêtes échappent rarement ! J’ai vu que ce livre est suivi d’un autre : Chlorophylle et bêtes de ville qui semble tout aussi passionnant.

Bêtes de villes, Petit traité d’histoires naturelles au cœur des cités du monde de Nicolas Gilsoul, éditions Fayard, 2019, 288 pages.

François Médéline, Les larmes du Reich

« L’homme roule depuis un peu plus de neuf heures, dont trois sous le crachin. Il est parti à 7 heures pile. Il a séché dans la descente après Hauterives, à la fin des Terres froides. Bien qu’il ne maîtrise pas encore les subtilités du rétropédalage et qu’il soit trop grand pour faire un bon cycliste, il s’entête. »

Mars 1951. Un couple de paysans, les Delhomme, a été assassiné quelques semaines auparavant dans une ferme de la Drôme, et leur fillette de onze ans a disparu depuis. Crime de rôdeur ou vengeance d’un proche, d’un voisin ? Un inspecteur arrive de Lyon sur son vélo pour enquêter sur cette affaire. Étrange personnage que l’inspecteur Michel de la Brigade criminelle de Lyon, en tout cas, il est totalement investi dans sa recherche du coupable, et ne ménage pas sa peine pour trouver des témoins que la Gendarmerie a oubliés, recouper les informations, et accumuler les kilomètres à bicyclette.
On se rend vite compte que sa recherche est liée à des événements qui ont eu lieu pendant la Seconde Guerre mondiale, qu’il s’agit, peut-être, d’enfants cachés, et de survivantes des camps de la mort. Mais je n’en dirai pas plus.

« L’inspecteur avance sous le tilleul, vers le cheval et l’embarcation. Puis il questionne et Marc Escoffier raconte à contrecœur, en plus, il a déjà tout balancé aux gendarmes. Il est méfiant, en dit le moins possible. »

Je suis entrée dans ce roman sans rien en savoir, et croyant avoir affaire à une suite de La sacrifiée du Vercors, que je n’ai pas lu, pas encore. Le style ne manque pas d’accrocher l’attention, de rares fois l’auteur en fait un peu trop, mais il est la plupart du temps parfaitement adapté au récit, sec, nerveux, sans fioritures, sans psychologie : des actions, des dialogues, de la concision. Le récit garde une part d’obscurité et de mystère jusqu’à un événement qui fait tout reconsidérer, et à relire les premières pages, on se rend compte que chaque mot compte, et que l’identité floue de l’inspecteur Michel n’est pas totalement occultée, bien au contraire. A ce moment, je me suis dit que pour que le roman fonctionne, il faudrait que la résolution finale soit à la hauteur, et heureusement c’est tout à fait le cas ici.
La Seconde Guerre mondiale étend ses répercussions jusqu’en ces années cinquante, et n’en finit pas d’occasionner des ravages dramatiques. Les personnages sont loin d’être aimables, mais l’histoire est bâtie de façon à rendre le livre vraiment difficile à quitter tant qu’on n’en a pas le fin mot.

Les larmes du Reich, de François Médéline, éditions 10/18, avril 2022, 198 pages.

Julia Minkowski, Par-delà l’attente

Rentrée littéraire 2022 (3)
« La machine bourgeoise était en marche pour venger un de ses membres, et ces derniers n’hésiteraient devant aucun moyen, quitte à bafouer leur serment, pour parvenir à leurs fins. Les notables étaient mobilisés, solidaires dans l’adversité. »

De nombreux romans reviennent sur des faits divers et des procès très médiatisés. En 1933, la France entière a suivi avec grande attention, et même pris parti dans le procès des sœurs Papin, Christine et Léa, deux bonnes qui tuèrent dans un accès de rage leur patronne et la fille de celle-ci. Par-delà l’attente concentre son attention sur Germaine Brière, l’avocate de la défense qui a choisi de défendre l’aînée des deux sœurs, alors que son collègue Pierre Chautemps sera l’avocat de Léa, la cadette.

« On veut toujours trouver un mobile, ils n’ont que ce mot à la bouche »

L’aspect social du procès, la notion de crime de classe, sont repris par tous les éditorialistes, mais Germaine Brière croit fermement à la folie et à l’effet d’entraînement entre les deux sœurs. Contredite par trois expertises médicales qui vont clairement dans le sens de la pleine responsabilité, elle fait venir un autre psychiatre expert…

« Henriette était la figure idéale de la Parisienne. Historienne de l’art, femme libre qui n’avait pas hésité à divorcer pour épouser Joseph Caillaux en secondes noces, elle symbolisait la femme du futur, celle qu’Ernestine rêvait d’être et, surtout, celle que sa fille unique, Germaine, était destinée à devenir. »

Le roman dure le temps, très bref, de l’attente du verdict, d’où son titre. Germaine y revient sur son enfance, sur un certain féminisme de sa mère qui l’a poussée à étudier, à devenir, non sans difficulté, la première femme à intégrer le Barreau du Mans. Elle revient aussi sur l’affaire qui l’obsède, bien sûr, mais aussi sur sa vie sentimentale, sa santé défaillante. C’est un portrait de femme des plus réussis que dresse Julia Minkowski, et en même temps, une image de la justice du début du XXème siècle, presque uniquement prononcée par des hommes, et qui s’avère extrêmement dure envers ces femmes de basse extraction qui ont attenté à la vie de bourgeoises.
Bien documenté, bien écrit, ce livre ne cède pas à la tentation du premier roman qui brasserait trop de thèmes. Non, il est carré, clair, et fascine par le point de vue adopté et par le personnage très intriguant de Germaine Brière. Un sans-faute !

Par-delà l’attente de Julia Minkowski, éditions JC Lattès, août 2022, 218 pages.

L’avis d’Eimelle (Tours et culture)

Hédi Kaddour, Savoir-vivre

« …j’avais vraiment envie d’une promenade et pas d’un défilé, une promenade dans un parc avec un lac, de l’herbe, des pommes de pin, des rencontres amusantes comme avant-hier, les deux petites-filles du roi sur leurs tricycles, chacune avec sa gouvernante, la plus effrontée c’était l’aînée, celle qui s’appelle Elizabeth, elle faisait exprès d’accélérer pour faire courir sa gouvernante, elle riait… »

Cela se passe à Londres en 1930. Quatre personnages se croisent : Lena, chanteuse américaine qui prépare un concert avec Thibaut, pianiste plus jeune qu’elle avec lequel elle a une aventure. Ensuite, Max, journaliste et ami de longue date d’Helena et enfin Strether, colonel médaillé, dorénavant maître d’hôtel dans un restaurant que Max fréquente souvent. Le journaliste, cherchant un sujet de reportage, veut interroger Strether sur la bataille de Mons, mais surtout sur les partis d’extrême-droite dont l’influence grandit à Londres. Pour distraire Léna de ses obsessions amoureuses, il l’emmène rencontrer Strether, qui se confie d’ailleurs plus facilement en présence de la jeune femme. Ce colonel décoré va devenir le centre du roman, et de quelle manière ! Patience, une surprise attend le lecteur aux trois-quarts du texte.

« Elle supportait de moins en moins le désordre de cet homme, ses rêves de fortune, auxquels il ne croyait même pas, sa capacité à tout vouloir, à ne rien faire, à s’imaginer que le temps devait tout arranger. »

À lire ce texte drôlement bien écrit, avec de subtiles touches d’humour, et beaucoup de finesse, on se croirait dans un roman anglais de Graham Swift ou Julian Barnes. L’ambiance de Londres entre deux guerres est particulièrement sensible et bien restituée. Je ne connaissais pas Hédi Kaddour avant de lire le billet d’Anne, il y a un an, et j’ai eu tout de suite envie de découvrir ce roman aussi. C’est vraiment très bien fait, l’auteur a creusé l’histoire étrange des « anges de Mons », qui seraient venus au secours des troupes anglaises en perdition lors d’une bataille mémorable. Strether y était, c’est donc une source sûre pour le journaliste. Au-delà du personnage fascinant du colonel, il y a aussi l’incursion dans les groupuscules fascistes en Angleterre. Il faut avancer assez loin dans le roman, être bien pris dans les filets d’un auteur très habile pour comprendre le fin mot de tout cela.
Et hop, encore un auteur à suivre !

Savoir-vivre de Hédi Kaddour, (éditions Gallimard, 2010) Folio, 2011, 232 pages.

L’auteur, né à Tunis, est aussi traducteur et enseignant. Il a écrit, entre autres, Les prépondérants, Waltenberg, La nuit des orateurs, et reçu plusieurs prix littéraires.
Lu pour le Mois africain du blog Sur la route de Jostein.

Maria Larrea, Les gens de Bilbao naissent où ils veulent

Rentrée littéraire 2022 (1)
« Rêvant de m’appeler Sophie ou Julie, je tenais parfaitement mon rôle de jeune fille modèle devant les parents des copines qui m’invitaient à dîner, à dormir. Je jouais au singe savant. Oh, qu’elle est cultivée pour une fille de femme de ménage ! »

Maria est née à Bilbao, de parents venus tenter leur chance à Paris. Fils d’une prostituée, son père a fait les quatre cents coups chez les jésuites où il était pensionnaire, maintenant il est gardien du théâtre de la Michodière et personnage apprécié dans son quartier. Victoria, la mère de la jeune fille est née en Galice, et a connu aussi un abandon et une vie misérable avant de rencontrer Julian. Maria est leur seule enfant, ils sont fiers de l’emmener chaque été au Pays Basque, et de lui faire connaître ses origines. Malgré tout, Maria sent que quelque chose lui est caché, derrière la mauvaise humeur permanente de son père et la dépression de sa mère. Après une révélation partielle de sa mère, c’est au Pays Basque qu’elle va devoir aller chercher des réponses à ses interrogations.

« Le Pays basque pour les Basques était son mantra, lui l’immigré qui habitait Paris et buvait du bordeaux dans un restaurant grec tenu par des Égyptiens. Il voulait incruster dans ma cervelle cette fierté de l’appartenance, tu es basque, tu n’es pas espagnole. »

Première lecture de la rentrée littéraire d’août, j’ai pris mon temps, j’avais envie d’une voix nouvelle, et le pari est tout à fait réussi avec ce premier roman d’une jeune autrice, aussi réalisatrice et scénariste.
Le style de Maria Larrea sonne moderne, est vif et parfois cru, sans trop en faire. Il convient parfaitement bien à cette émouvante quête des origines dont on ne sait pas trop si elle est strictement autobiographique ou pas, et d’ailleurs, peu importe ! Le récit n’est pas linéaire, entre le parcours des parents de Maria et ses recherches à propos de ses origines, il va et vient, et là encore, c’est pile ce qu’il fallait. Talent inné ou beau travail éditorial, de toute façon, le résultat donne envie de voir la jeune autrice continuer à écrire.

Les gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea, éditions Grasset, août 2022, 224 pages.

Chroniqué aussi par Delphine-Olympe, Eve ou Jostein.