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Lectures du mois (13) juin 2017

Comme souvent lorsque le mois est bien rempli, je trouve toujours le temps de lire, mais beaucoup moins celui d’écrire ou de prendre des notes en cours de lecture. Voici donc les impressions que m’ont laissé les livres suivants, sans entrer trop dans les détails :

fugueursdeglasgow

Peter May, Les fugueurs de Glasgow
332 pages, Le Rouergue (2015)

« Vous pouvez vous enfuir aussi loin que possible, les choses que vous essayez de laisser derrière vous vous attendent à l’arrivée. Parce que vous les emportez toujours avec vous. »

Ce roman m’a attiré car j’avais beaucoup aimé L’île des chasseurs d’oiseaux et L’homme de Lewis, des polars solides et prenants ayant pour cadre l’île écossaise de Lewis. J’ai emprunté celui-ci sans trop savoir à quoi m’attendre ; l’idée de départ en est intrigante. Trois écossais plutôt âgés entreprennent cinquante ans plus tard, à cause d’un meurtre récent, de revivre la fugue qu’ils avaient décidée ensemble à l’âge de dix-sept ans, alors qu’ils formaient un groupe de rock. Si la narration de l’épopée contemporaine fonctionne plutôt pas mal, le retour sur le passé et notamment sur les péripéties de leur fugue et sur l’histoire d’amour entre l’un d’entre eux et une jeune femme à problèmes, ne m’a pas convaincue du tout, et la fin non plus. J’ai terminé le roman passablement agacée, alors qu’il y a de bonnes choses dedans, notamment l’évolution de la société anglaise en 50 ans, ou l’architecture d’un quartier très particulier de Leeds qui m’a bien intéressée aussi. Du coup, certaines parties n’en paraissent que plus mièvres…

L’avis d’Electra.

dapresunehistoirevraieDelphine de Vigan, D’après une histoire vraie
479 pages, JC Lattès (2015)

« Les vrais élans créateurs sont précédés par une forme de nuit. »

Si j’ai fait l’impasse sur le roman que Delphine de Vigan a consacré à sa mère, les premières pages lues de celui-ci m’avaient laissé penser qu’il me plairait. Une auteure nommée Delphine se trouve en panne d’écriture après un roman très personnel. Elle rencontre une certaine L. qui devient rapidement son amie, qui prend de plus en plus de place dans sa vie, allant jusqu’à lui donner des directions sur ce qu’elle, Delphine, devrait écrire. Récit d’une amitié pernicieuse, réflexion sur l’écriture, sur le goût des lecteurs pour « les histoires vraies », jeu entre fiction et réalité, ce roman fort bien écrit se dévore jusqu’à la fin, épatante et absolument pas décevante, de mon point de vue. Je suis contente de l’avoir lu et aimé !

L’avis de Sandrion.

secretdumariLiane Moriarty, Le secret du mari
499 pages, Livre de Poche (2016)
« Les mille autres chemins que nos vies auraient pu, et peut-être dû, prendre nous restent à jamais inconnus. C’est probablement pour le meilleur. »

Roman psychologique sur la vie de famille et sur jusqu’où une mère est prête à aller pour la préserver, Le secret du mari est plus profond et prenant que ne laisse penser sa couverture assez discrète… Cecilia est une mère de famille parfaite, du genre à gérer trois enfants, une maison toujours impeccable, des repas bios, les activités des enfants, les fêtes de l’école, sa vie sociale, tout avec le même brio, jusqu’au jour où elle trouve dans les papiers de son mari une lettre qui porte la mention « à ne lire qu’après ma mort ». L’ouvrira-t-elle ou non, ce n’est évidemment pas le seul suspense de ce roman, où Cecilia croise deux autres femmes prises dans leurs problèmes de couple et de famille. Les trois histoires parallèles se rejoignent habilement, et le style, soutenu par la traduction, est vivant. Quant aux questions posées, elles ne manquent pas d’intérêt. Une bonne lecture pour les vacances, non ?

L’avis de Violette.

desangfroidTruman Capote, De sang froid
506 pages, Folio (première parution en 1966)

« Le village de Holcomb est situé sur les hautes plaines à blé de l’ouest du Kansas, une région solitaire que les autres habitants du Kansas appellent « là-bas ». »

De sang froid est de ces classiques auxquels on n’ose pas s’attaquer, tant on en a entendu parler, en bien. Et puis l’occasion arrive de s’y frotter… Truman Capote dans ce roman ne raconte que des faits réels, racontés par les protagonistes, vérifiés ou soigneusement corroborés. Dans une petite ville du Kansas, une famille de quatre personnes est assassinée une nuit de 1959. A la fois enquête journalistique et roman, ce livre qui décrit la ville et la communauté de Holcomb, retrace également les derniers moments (avant le meurtre, il n’y a pas de détails choquants) de la famille Clutter, la fuite des deux tueurs, deux petits malfrats dont les raisons restent floues longtemps. Il s’attache ensuite à l’enquête menée par la police, à l’arrestation et l’emprisonnement des deux jeunes délinquants, leur profil psychologique… L’ensemble, formidablement bien écrit, est passionnant de bout en bout, et m’a donné envie de me mettre en quête d’autres romans basés sur le même genre d’investigations, notamment ceux de l’anglaise Kate Summerscale, que j’ai pu entendre aux Assises Internationales du Roman cette année.

La lecture de Sharon.

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littérature France·mes préférés·rentrée automne 2016

Alexis Michalik, Edmond

edmond« Nous sommes à Paris, en décembre 1895.
Il y a cinq ans, l’Eole de Clément Ader s’est brièvement envolé. Le mois dernier, un train roulant trop vite est tombé dans la rue par la fenêtre de la gare Montparnasse. »
Ce soir-là, au théâtre de la Renaissance, Sarah Bernhardt joue une pièce en vers d’un jeune auteur, Edmond Rostand. Ce n’est pas franchement une réussite, les spectateurs s’ennuient… Pourtant le célèbre acteur Coquelin demande une pièce à Edmond, une pièce en trois actes, de préférence une comédie, pourquoi pas avec un duel ? Et dans un délai de quelques jours à peine ! J’avais grande envie de voir ou à défaut, de lire Edmond, pièce d’Alexis Michalik après Le cercle des illusionnistes et Le porteur d’histoires. (lu en bande dessinée)

« Alors, votre pièce ? Comédie ? Tragédie ? Vous avez deux minutes. »
La pièce est particulièrement dynamique, les péripéties s’enchaînent qui semblent à tout moment devoir empêcher Edmond Rostand de créer son Cyrano. Cela en dit beaucoup sur le processus de création, de manière un peu fantaisiste, mais qui sait, peut-être pas si éloignée que ça du réel processus d’écriture ? L’histoire d’amour platonique entre Edmond, qui est marié à Rosemonde, et la jolie Jeanne, lui inspire ainsi les magnifiques vers de la scène du balcon…

« C’est une romantique, tu lui fais un vaudeville. Il faut la faire rêver, lui dire des belles choses, abandonner la prose. Passe aux vers. »
Cette pièce est absolument délicieuse à lire, (et pourtant je ne suis pas trop adepte de la lecture de pièces de théâtre) grâce aux multiples trouvailles, et aussi à l’occasion qui est donnée au lecteur, qu’il connaisse par cœur, ou très imparfaitement, la pièce de Rostand, d’en retrouver les grandes lignes, les scènes-clefs, les répliques inoubliables. Ce doit être des plus réjouissants à voir, avec les lieux qui changent sans cesse, et les nombreux personnages qui entrent, sortent, s’interpellent, discutent en aparté… En attendant l’occasion de la voir, vous pouvez faire comme moi, et vous délecter de ces trois cent et quelques pages !

Edmond, d’Alexis Michalik, éditions Albin Michel (2016) 320 pages

Les avis de Karine http://moncoinlecture.com/2017/03/edmond-alexis-michalik/ et d’Yv http://www.lyvres.fr/2016/09/edmond.html

littérature France·premier roman

Jérôme Magnier-Moreno, Le saut oblique de la truite

sautoblique« Je m’attendais à des chiottes à la turque mais en fait pas du tout. »
Cela commence dans les toilettes du cimetière Montparnasse, puis avec des enveloppes contenant chacune un roman qui disparaissent dans une boîte aux lettres. Le roman lui-même est le récit d’un court voyage en Corse d’un architecte fraîchement diplômé qui ne sait pas encore trop quoi faire de sa vie. En attendant de savoir, il va passer quelques jours à pêcher en Corse avec son ami Olivier. Ils ont rendez-vous à la gare d’un petit village. Olivier n’arrive pas, notre architecte observe, écrit beaucoup et parfois dessine, les couleurs l’inspirent, la fraîcheur des rivières, les parfums de la myrte et du romarin.

« Je pars attendre le train sur le quai. Déposant mon gros sac à dos contre un muret, je m’assois sur le bitume poussiéreux, le dos calé contre mon paquetage. »
Je ne ressors pas plus emballée que ça par ce roman qui a des qualités qui sont à la fois des défauts : il est un peu foutraque, mélangeant les styles et sautant d’une tonalité à une autre et je trouve à cela un côté plutôt rafraîchissant, mais qui au bout d’un moment finit par dépasser ce qu’on en attend, et lasser… Le roman n’est pas très long et pourtant je me surprenais à avoir envie de supprimer quelques paragraphes : raconter ses rêves, quel intérêt ? Noter de longues citations d’Hemingway ou Thoreau a-t-il lieu d’être dans ce qui ressemble plus à un journal de bord de voyage ? Que dire de la longue digression où l’auteur fait parler la rivière ?

« Tout est simple près de la rivière : le cosmos se résume à cette splendide vallée entourée de versants boisés auxquels je tourne le dos. »
Au final, de même que le spectateur qui se met à regarder la mise en scène au cinéma montre qu’il n’est pas vraiment dans le film, le lecteur qui mentalement réarrange le texte n’est certes pas absorbé par l’histoire. C’est ce qui m’est arrivé. Et si de temps à autre la Corse de l’auteur devenait bien réelle (ce sont les passages sur la nature qui sont les plus réussis) à d’autres moments je me suis demandée ce que je faisais là.

Le saut oblique de la truite de Jérôme Magnier-Moreno, Phébus (mars 2017) 92 pages

Des avis aux couleurs différentes chez Aifelle Antigone Hélène ou Keisha.

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littérature France·premier roman

Joëlle Sancéau, Plage Sainte-Anne

plagesainteanne« Le raffinement était la marque, pour ne pas dire le credo d’Héloïse. Pour offrir aux regards ce couple harmonieux, elle avait investi : cours de Pilates et de yoga pour le corps, retraite à l’abbaye de Saint-Sauveur et stage de développement personnel au Lavandou pour l’esprit. »
J’ai eu souvent l’occasion de lire des écrits de Joëlle les lundis lors du rendez-vous de Leiloona et de me réjouir de son imagination, de ses trouvailles, et de son humour, aussi n’ai-je pas résisté à l’idée de lire son premier roman. Le thème et la jolie couverture m’ont aussi confortée dans cette idée.

« Avant de continuer sa tournée des parasols… il allait tenter sa chance. »
Sur la plage de Sainte-Anne, Moumoune, le vendeur de chichis, observe le microcosme étendu sous des parasols de couleurs variés : les grands-parents débordés par une progéniture remuante, le couple d’intellectuels bien organisé, le groupe d’ados bruyants, la jeune fille qui bouquine dans son coin. C’est vers elle que Simon, étudiant issu de la bonne bourgeoisie locale, qui aime à retrouver son rôle de vendeur de plage chaque été, se sent attiré. Louise fréquente le centre de rééducation le matin, suite à un grave accident, et la plage l’après-midi. Elle se remet petit à petit, elle a surtout du mal à accepter son corps réparé, et les regards des autres. Au fil des pages, on apprend à mieux connaître les deux familles, plutôt différentes, dont sont issus les deux jeunes gens.

 

« Ils repartirent main dans la main vers la plage, histoire d’étrenner leur achat. Il lui glissa à l’oreille de l’appeler Pépé et plus Francis. C’est ainsi qu’il avait appelé son grand-père et soyons honnêtes, il avait hâte de voir Héloïse avaler sa salive de travers quand elle allait entendre pour la première fois ce « Pépé », si affreusement populaire. »
Je me suis tout de suite trouvé à l’aise dans ce bourg breton où tout le monde se connaît tant et plus, dans les familles décrites avec justesse, loin de toute caricature. Que ce soit du côté des jeunes ou de leurs parents, les dialogues sonnent bien, et la romance débutante entre Simon et Louise éveille l’intérêt. Le décor bien planté et les personnages croqués avec humour donnent envie de savoir comment ils vont évoluer. J’aime jusqu’aux prénoms dont on sent qu’ils ont été soigneusement choisis, Quitterie, Gautier, Cyprienne, Emilie, Francis ou Héloïse… et Simon, le même prénom que dans Réparer les vivants, est-ce un choix volontaire ou inconscient ? Le thème de la résilience donne une couleur particulière et une profondeur certaine à ce qui pourrait n’être que le récit d’un amour de vacances, dont chacun des protagonistes se demande à un moment ou un autre s’il restera une amourette de plage ou pourra durer. Bref, j’ai retrouvé tout ce qui me plaît dans les écrits courts de Joëlle, et même un peu plus !
J’aurais un seul bémol, que le livre soit un peu court, je serais bien restée un peu plus longtemps en compagnie des personnages que j’avais grand plaisir à retrouver. J’avais un petit faible pour Héloïse, si pétrie de convictions ! Une lecture de plage, pourquoi pas, mais pas pour bronzer bébête, ou alors un roman qui permet de retrouver un petit air de vacances à la maison !
Vous pouvez aller lire le texte où l’auteure a créé ses personnages, il donne déjà le ton et l’envie de découvrir son roman, je n’en doute pas ! Je l’ai lu sur ma liseuse, mais je crois qu’une version papier est sortie aussi.

Plage Sainte-Anne de Joëlle Sancéau, éditions du 38 (juin 2017) 157 pages

 

littérature France

Sophie Divry, La condition pavillonnaire

conditionpavillonnaire« Tout est si naturel. François comme toi boit du café sucré et préfère les biscottes au pain. Vous vous quittez en bas de l’immeuble en disant «à demain », votre vie de couple commence ainsi. »
M.A., enfant unique de parents attentifs, quitte son bourg de l’Isère pour aller étudier à Lyon. Si les premiers temps sont difficiles, la rencontre d’une amie, puis celle de François, la mettent sur les rails de la vie adulte, mariage, appartement commun, premier travail, premier enfant, achat d’un pavillon dans sa région d’origine… S’adressant à M.A. d’un bout à l’autre du livre, Sophie Divry décortique la vie d’une jeune fille devenue femme dans le courant des années 70, ses aspirations, ses déceptions, ses secrets, ses accommodements avec une existence où elle s’efface derrière ses rôles de femme, d’employée, de mère de famille.

« Ces vacances étaient dans l’année les seuls moments pour toi qui te restaient. »
La condition pavillonnaire, ou comment transformer une vie tout ce qu’il y a de plus banale en un roman qui, malgré ou à cause de la banalité, prend à la gorge et met un peu mal à l’aise. J’avoue que je trouve un peu facile de réduire une vie à des moments insignifiants, à une succession de gestes minuscules et monotones, à des sentiments communs, sans beauté, ni emphase, de n’accorder à ses personnages pas davantage de grandeur d’âme que de sentiments vraiment haïssables !

« Si tu étais née dans cette campagne, ta vie se serait déroulée différemment, pensais-tu dans ces moments-là. Tes malheurs n’auraient pas été aussi violemment modernes. »
Et pourtant, ce qui m’avait déplu dans le roman de Rachel Cusk, Arlington Park, a mieux fonctionné dans le cas du roman de Sophie Divry. D’abord la narration qui s’adresse droit au lecteur, à la lectrice, qui en l’occurrence a juste quelques années d’écart avec MA et se retrouve donc parfois dans les épisodes de sa jeunesse… Le nom d’MA et un certain nombre de situations font référence à Emma Bovary, et ce bovarysme presque contemporain retient aussi l’attention.
Si j’ai préféré Quand le diable sortit de la salle de bains, plus original au niveau de la forme, et même du fond, cette seconde lecture étant de celles qui remuent et donnent à réfléchir, elle n’était pas inutile.
Je crois qu’un certain nombre d’entre vous l’a lu aussi, qu’en avez-vous pensé ?

Pour Un mois un éditeur, avril est le mois des éditions Noir sur blanc.
Chez le même éditeur, j’ai lu Quand le diable sortit de la salle de bains de Sophie Divry,  Le dernier gardien d’Ellis Island de Gaëlle Josse,  La belle jeunesse de Marek Hlasko, L’estivant de Kazimierz Orlov, Les pérégrins d’Olga Tokarkczuk, et La belle de Joza de Kveta Legatova que j’ai lu dans une autre édition.
J’ai lu aussi Les enfants de Dimmuvik, et repéré des nouveautés de l’éditeur, voici de quoi faire votre choix !
quandlediablesortit  derniergardiendellis  enfantsdedimmuvik
bellejeunesse  peregrins   
noirsurblanc

Sophie Divry, La condition pavillonnaire, éditions Noir sur Blanc (collection Notabilia, 2014) 272 pages.

 

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littérature France·non fiction

Jean-Paul Kauffmann, Outre-Terre

outreterre« Le 7 février 2007, la famille Kauffmann a débarqué à Kaliningrad, lourdement équipée pour affronter l’hiver russe. »
Jean-Paul Kauffmann a eu l’idée de se rendre en Prusse-Orientale, près de Kaliningrad, et d’établir le récit de ce voyage à l’occasion du bicentenaire de la bataille napoléonienne d’Eylau, deux siècles auparavant. Une victoire de Napoléon, mais avec d’énormes pertes humaines, qui l’auraient plutôt apparentée à une lourde défaite. La Prusse-Orientale, enclave russe enserrée entre la Pologne et la Lituanie, l’intéresse aussi par sa situation géographique aussi compliquée que l’est son histoire.


« J’ai mis longtemps à comprendre que le passé n’était pas un refuge. »
J’ai noté de nombreux passages et citations intéressantes, il faut admettre que l’auteur arrive bien à exprimer sa passion pour la bataille d’Eylau, avec les touches d’humour et de distance qui le caractérisent, mais si je compare avec Remonter la Marne, la narration m’a semblé plus erratique, moins linéaire… pour une rivière, c’était plus facile de suivre le fil que dans ce cas !

 

« Le bleu de Prusse est une couleur bien connue des peintres qui devraient en ajouter une autre à leur palette, le gris de Prusse. Une nuance inédite qui doit beaucoup à la platitude de l’horizon, au ciel de suie, à la brume et au froid. »
J’ai aimé qu’il s’agisse d’un voyage familial, d’une occasion originale pour l’auteur et sa femme de voyager avec leurs deux fils adultes. J’ai aimé la description de la Prusse Orientale, de l’hiver dans cette région méconnue, j’ai aimé les portraits de fans de l’empereur, qui reconstituent avec ferveur des batailles et des actions napoléoniennes… J’ai aimé aussi les tableaux de la bataille, commandés par Napoléon à différents peintres, insérés dans le livre, mais tout ce qui a trait à la bataille elle-même, à l’aspect géostratégique, m’a laissée un peu en plan, j’ai lu quelques pages sans réussir à me représenter les choses, les forces en présence, leur situation sur le terrain, les mouvements, attaques et replis. Par contre, l’image de la terre enneigée assombrie par le sang, par les monceaux de corps de chevaux et de soldats des deux camps, est vraiment saisissante.


« Tout a l’air dépeuplé, hostile, comme une chose qui fait défaut : un chaînon manquant entre le passé et le présent. Une humanité engloutie. »
Comme dans Remonter la Marne, l’auteur fait preuve, mais de façon agréable et non pesante, de son érudition, citant tel historien, tel auteur, revenant de nombreuses fois sur Balzac et son colonel Chabert qui s’était illustré à la bataille d’Eylau, y était mort, et pourtant ressurgit dix ans plus tard pour réclamer sa fortune. Les pensées de l’auteur sur la guerre, celle d’autrefois, celle d’aujourd’hui, donnent aussi matière à réflexion.
Mon avis n’est donc pas totalement enthousiaste à propos de ce récit, mais de nombreux lecteurs y trouveront sans nul doute une manière agréable, aussi solidement documentée qu’écrite de manière enjouée, de parfaire leurs connaissances !

Jean-Paul Kauffmann, Outre-Terre éditions Folio (2017) paru en 2016 aux éditions de L’équateur 374 pages

L’avis (bien illustré comme toujours) de Dominique.

littérature France·rentrée automne 2016

Tonino Benacquista, Romanesque

romanesqueUn jour, un homme qui se rendait en ville pour négocier le fruit de son braconnage croisa une femme qui s’aventurait en forêt pour y remplir son panier de baies.
Cela commence comme un conte… Un homme et une femme se croisent au Moyen-Âge, quelque part en France, dans la pièce d’un dramaturge anglais, elle-même inspirée d’une légende qui a eu des fondements réels, ceux d’une histoire d’amour hors-norme. Un homme et une femme assistent à cette pièce de théâtre. Ils sont en fuite, essayent, venant de Californie, de gagner le Canada. Quel est le rapport entre l’histoire contemporaine et la légende ?


La débâcle des médecins, des poètes et des sorciers donna aux amants une notoriété qui cheminait plus vite que tous les coursiers du pays.
Je voudrais vous inciter à découvrir ce roman sans trop en révéler, car ce qui fait de cette lecture un délice est justement de ne pas trop savoir à quoi s’attendre. Cette histoire d’amour et d’aventure, qui fait voyager dans l’espace autant que dans le temps, a le grand mérite, malgré une construction solide, de rester toujours surprenante, et de donner à réfléchir tout en distrayant.

Rares sont les occasions pour les spectateurs venus assister à une pièce d’en réécrire la fin.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de roman de Tonino Benacquista, découvert avec des romans policiers de bonne tenue tels que La maldonne des sleepings ou Les morsures de l’aube. Plus récemment, je m’étais amusée à la lecture de Saga ou de Malavita, mais c’est ce dernier roman qui remporte complètement mon adhésion. Une jolie parenthèse d’optimisme, malgré les vicissitudes auxquelles les deux tourtereaux font face, entre deux lectures plus sombres.

Romanesque de Tonino Benacquista, éditions Gallimard (2016) 232 pages.

Elles ont aimé : Delphine-Olympe, Estelle, Florence et Papillon

littérature France·rentrée hiver 2017

Delphine Bertholon, Cœur-naufrage

coeurnaufragePourquoi avoir choisi ce roman ?
J’avais beaucoup aimé L’effet Larsen, et m’étais promis de relire l’auteure, ce que je n’ai jamais fait… Les nombreuses sollicitations m’en ont détourné ! Donc, malgré ce titre qui est pratiquement mon seul bémol, titre qui vraiment ne m’inspirait pas beaucoup, j’ai eu envie de lire ce roman proposé à la lecture sur NetGalley.

Certains jours, je m’attends des heures et ne me rejoins jamais ; je me pose un lapin, traître de moi-même.
Le quotidien morne de Lyla, traductrice trentenaire et solitaire, qui dit « aimer l’inertie », est un jour troublé par un message de Joris, son amoureux lorsqu’elle avait seize ans. Des flash-back remontent alors le chemin parcouru par la jeune fille d’alors, sa rencontre avec un jeune surfer taiseux, ses relations compliquées avec sa mère, sa grossesse inattendue. Du côté de Joris, maintenant marié et père d’une petite fille, beaucoup de questions aussi, car tout un pan de ce qui est arrivé dix-sept ans auparavant à Lyla lui est toujours resté inconnu.

Je ne suis pas normal, je fais seulement semblant. Semblant pour elle, puisqu’elle est mon virage, ma balise, ma sortie d’autoroute.
Malgré une petite impression de déjà-lu, les personnages m’ont accompagnée pendant trois jours et l’émotion m’a complètement gagnée à la fin, et même touchée dans le mille ! Delphine Bertholon semble avoir pour thèmes de prédilection la famille, la maternité, et la jeunesse. Revient aussi le thème de la mémoire, des séquelles douloureuses de la jeunesse, des zones d’ombre qu’elle contient et qui empêchent d’avancer tant elles brouillent tout, sentiments et conduites de vie. Et aussi de l’espoir qu’il est toujours possible de dépasser ces limites imposées par le passé. Tout ceci porté par une écriture sensible qui trouve toujours l’image simple pour dire les sentiments compliqués.

Ce que je disais de L’effet Larsen en novembre 2010 : « Dès les premières pages, ce roman a un petit goût de « reviens-y » qui ne trompe pas. Grâce à des personnages vrais, attachants, à un mélange, plein de vérité aussi, de drame et d’humour, les pages tournent et l’intérêt va en s’accroissant.
J’ai beaucoup aimé l’écriture de Delphine Bertholon, sensible et originale, la construction qui remonte par petites touches dans l’histoire familiale, les personnages éloignés de toute caricature. »
Je n’ai rien à ajouter concernant le style, je reste d’accord avec ce que j’avais écrit qui convient bien aussi à ce dernier roman. Une auteure à découvrir si ce n’est pas déjà fait !

Sur le même thème, La décision, d’Isabelle Pandazopoulos, très beau aussi.

Coeur-naufrage, de Delphine Bertholon, éditions JC Lattès (mars 2017) 304 pages

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littérature France·rentrée automne 2015·sortie en poche

Antoine Choplin, Une forêt d’arbres creux

foretdarbrescreuxL’auteur
Après avoir lu plusieurs romans d’Antoine Choplin, force est de constater des thèmes récurrents, mais loin de moi l’idée de trouver cela critiquable ou contraire à mon goût. On y retrouve souvent en effet des humbles, des anonymes ou presque, soumis à la tourmente d’une guerre, d’une situation de crise, et qui, tout en douceur, tracent leur chemin d’hommes droits dans l’adversité. On retrouve aussi le thème de l’art, le jeune homme qui dessine des hérons à Guernica, les tableaux sauvés du Louvre dans Radeau, les dessinateurs du ghetto de Terezin dans ce dernier roman.

Le ghetto, permanence de la multitude. On ne sait pas à quel point, en se hissant dans les wagons qui vous transporteront jusqu’ici, disparaît pour de bon la possibilité de la solitude.
J’avoue qu’avant d’avoir entendu parler de ce livre, Terezin était pour moi un camp d’extermination, et les ghettos des quartiers fermés de grandes villes. Ce n’est pas tout à fait exact. Terezin était une forteresse conçue dans le genre de celles de Vauban. Les nazis y ont installé un camp de transit et un ghetto où furent déportés plus de 140000 juifs. Certains y sont morts de malnutrition et de maladies, d’autres en sont partis vers Auschwitz et d’autres camps, très peu y ont survécu.

Lorsque Bedrich, ayant rejoint son dortoir, se faufile entre les châlits, il lui semble souvent entrevoir le maigre éclat d’yeux écarquillés. De ceux qui peinent à trouver le sommeil, et qu’il imagine, sa propre fatigue aidant, occupés à épier ses faits et gestes, il craindra toujours, à cet instant incongru de la nuit, la question chuchotée, inquisitrice.
Parmi eux, Bredich Fritta, arrivé dans le ghetto en 1941 avec sa femme et son jeune fils âgé d’un an. C’était un dessinateur et caricaturiste tchèque, et il fut chargé d’un service de dessins techniques au sein du ghetto. Avec une quinzaine d’autres, il devait projeter des améliorations architecturales pour Terezin, dessiner sur ordre des bâtiments aux fonctions terribles.
Bedrich et ses collègues avaient toutefois, malgré la faim, la peur et la fatigue, réussi à se ménager un moment de paix nocturne où ils dessinaient pour témoigner de ce qui se passait dans le camp. Ces dessins compromettants étaient soigneusement cachés, ce qui a permis que quelques-uns parviennent jusqu’à nous.

Leo lui fait signe de se tenir immobile quelques instants encore. Il dessine maintenant par petites touches, estompant parfois ce qu’il vient de tracer du tranchant de sa main.
L’auteur raconte avec beaucoup de délicatesse et de retenue le travail sous le joug des allemands, les moments difficiles dans les dortoirs surpeuplés, les rares moments de retrouvailles en famille, les exactions à l’encontre des rebelles ou des plus faibles, la fin prévisible et tragique. Comme dans Le héron de Guernica ou les autres romans de l’auteur, je me suis laissé prendre à son écriture, à sa manière de dire les pires choses sans forcer le trait, ou appeler à tout prix l’émotion. J’ai apprécié cet équilibre qu’il a réussi à atteindre, et me suis intéressée au destin des dessinateurs Bedrich Fritta et Léo Haas, évoqués dans ce roman.

L’éditeur
Ce mois-ci, l’éditeur du mois est La Fosse aux Ours, éditeur situé à Lyon depuis 1997. On remarque dans son catalogue des romans traduits de nos voisins italiens, Mario Rigoni Stern, Beppe Fenoglio ou d’autres. En littérature française, les plus connus et sans doute les plus vendus sont Antoine Choplin, Philippe Fusaro et récemment Jacky Schwartzmann.

Sur ce blog, du même auteur : La nuit tombée et Radeau. De Philippe Fusaro, Palermo solo et L’Italie si j’y suis. D’autres livres ici et .
Ici, l’avis de Sandrine

et le site Un mois, un éditeur.
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littérature France

Franck Bouysse, Plateau

plateau.jpgDepuis le bas de la route, le hameau a des allures de mesa incrustée dans le granit qui surplombe une lande tourbeuse où serpente un ruisseau.
Un hameau de quatre maisons, sans oublier une caravane, entouré de prairies et de forêts, voici le décor de Plateau. Virgile y vit avec sa femme malade, son neveu qu’il a élevé, occupe plus loin une caravane. Karl, un homme au passé mystérieux habite la dernière maison, la plus isolée. Il a sympathisé avec Virgile, à leur manière à tous les deux. Quand Coralie, la nièce de l’épouse de Virgile, vient se réfugier dans le hameau, l’ordre fragile établi se fissure…

Karl a toujours été pénétré par une foi machinale, faite de prières à un Dieu qu’il rend seulement responsable des bonnes choses qui lui arrivent. Pour le reste, il y a les hommes et leurs démons.
Attaquer Plateau quand on vient de finir L’iris de Suse, comment dire ? C’est risqué, à la fois pour le lecteur et pour l’auteur qui va sans doute souffrir de la comparaison. Car, s’il y a quelque chose, un style, une ambiance, qui évoque Giono dans le roman de Franck Bouysse, comme dans le dernier Marcus Malte, ça ne fonctionne malheureusement pas aussi bien, de mon point de vue… trop de personnages, trop de drames amoncelés, trop de représentations poétiques du paysage.


Ce type n’avait rien à faire dans le décor. De la graine de vagabond, avait d’abord pensé Virgile. Un type curieux de tout, qui semblait redouter la solitude et qui venait pourtant de son plein gré en ce lieu où elle s’étend comme du cresson dans une pêcherie.
Les personnages d’abord, ce n’est pas vraiment qu’ils soient trop nombreux, c’est surtout qu’ils cumulent à eux tous une quantité de problèmes, ensuite que de nouveaux protagonistes surgis du passé en apportent encore une dose. La violence, la maladie, la vieillesse, la solitude, les relations pernicieuses, les séquelles de la guerre, le poison du secret, et j’en oublie peut-être, cela fait beaucoup pour un seul roman, non ?


Parvenu devant un tas de cailloux calibrés et disposés en carré, d’environ un mètre cinquante de côté et haut d’un petit mètre, le père resta silencieux. Il fit le signe de croix et se tourna vers son fils, interdit.

Je ne dis pas que ce soit un mauvais roman, loin de là, les figures de style originales fonctionnent bien la plupart du temps, les caractères des personnages sont finement évoqués, la ou plutôt les histoires ne manquent pas d’intérêt, mais cela ne m’a pas totalement convaincue. J’ai lu le plus grand bien de Grossir le ciel, c’est celui que je voulais lire, mais j’ai trouvé Plateau à la bibliothèque, la lecture n’en fut pas laborieuse… Je serais curieuse de connaître vos avis si vous l’avez lu aussi !

Plateau de Franck Bouysse, Manufacture de livres (2016) 304 pages

Clara n’est pas tout à fait conquise non plus, Emma est plus enthousiaste.

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