Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018

Agnès Desarthe, La chance de leur vie

chancedeleurvieRentrée littéraire 2018 (8)
« L’Amérique est aveugle, placide, telle une créature sous-marine que sa taille bien supérieure à celle de tous ses congénères porte à une indifférence proche de la léthargie. On se tient sur son dos comme sur une île, inconscient des soubresauts qui l’agitent. »
Ce roman aperç
u sur l’étagère des nouveautés à la bibliothèque m’a donné l’occasion de retrouver les écrits d’Agnès Desarthe, dont j’avais aimé Dans la nuit brune, une lecture plutôt enthousiasmante par son style, et sa manière d’appréhender les personnages et leurs interactions.
Un peu à la manière de David Lodge, la famille au centre de l’histoire se retrouve, par le biais d’un échange entre universités, sur un campus américain, en Caroline du Nord, logée dans la maison d’un professeur parti lui-même à l’étranger. Hector se sent vite très à l’aise dans cet univers, trop à l’aise même, tandis que son épouse Sylvie peine à trouver sa place, et observe avec un certain détachement l’attrait qu’Hector exerce sur ses collègues femmes. Quant à Lester, leur fils adolescent, né tardivement, il a décidé de se faire appeler Absalom Absalom, et il réunit rapidement autour de lui une drôle de clique dont il devient une sorte de gourou…

« A peine la question l’avait-elle effleurée qu’elle repartit là où elles se trouvaient toutes, serrées les uns contre les autres, à l’abri des réponses. »
C’est avec un sens de l’humour très particulier qu’Agnès Desarthe observe ses personnages jetés dans le microcosme unique d’une petite université américaine, et un sens de la formule qui fait mouche bien souvent. Bien qu’éloignés de France, la famille et leurs amis n’en sont pas moins touchés à distance par les attentats de novembre 2015, et réagissent chacun à leur façon.
Je suis un peu partagée à la suite de cette lecture, j’ai aimé le choix des caractères, la manière qu’a Agnès Desarthe de les mettre sous le microscope pour disséquer leurs moindres réactions. J’ai aimé notamment les passages qui concernent Sylvie, et la distance avec laquelle elle appréhende le monde qui l’entoure, tout en affrontant des bouleversements intimes.

« Mais elle n’avait pas d’amies, elle n’était pas douée pour l’amitié, se disait-elle. Elle s’était toujours imaginé que c’était à cause d’un genre de lenteur. Une lenteur à discerner qui était pour elle et qui était contre elle dans un groupe. »
J’ai complètement adhéré au style, jamais plat, et évitant toujours les banalités, beaucoup de phrases m’ont touchée et semblé particulièrement justes. Les conclusions des américains aux attentats, dans leur diversité, forment un ensemble de réactions cohérent qui préfigurent l’arrivée de Trump, alors qu’ils semblent certains que leur prochain président sera une femme. Les remarques très pertinentes de Lester/Absalom tombent bien souvent à point nommé, et les introspections de Sylvie semblent à la fois originales et universelles. Hector reste un peu plus plat et conventionnel, se conformant à merveille au rôle qui lui est dévolu !
La fin du roman m’a semblé légèrement frustrante, et l’ensemble ne me laissera pas un souvenir impérissable, mais j’ai passé un bon moment de lecture, et c’est déjà ça.

La chance de leur vie d’Agnès Desarthe, éditions de l’Olivier (août 2018), 304 pages.

Cuné l’a trouvé très intéressant,
Nicole est enthousiaste, Philisine a beaucoup aimé.

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Publié dans albums, bande dessinée, littérature France

Sibylline, Capucine et Jérôme d’Aviau, Rat et les animaux moches

ratetlesanimauxmochesRat en a assez de se faire chasser à coups de balais, de s’entendre répéter qu’il est une affreuse bête, lui qui n’aime rien tant que rendre service ! Il décide de quitter la ville pour la campagne, et un petit village reculé semble lui convenir tout à fait : le village des Animaux moches qui font (un petit peu) peur. Réfugiés là également, Pieuvre, Araignée, Lamproie ou même Requin lui font bon accueil. Rat, qui fait preuve de beaucoup d’imagination, réussit même à trouver une utilité à certains de ces animaux qui, grâce à lui, quittent le village pour une vie meilleure. Mais l’arrivée d’un animal plus affreux, intérieurement, c’est à dire plus méchant et odieux que les autres, replonge tout le monde dans des abîmes de tristesse.

« Rat s’acclimate vite ; ils sont tous très gentils, malgré leurs drôles de têtes. »baudroie
Cet album est assez inclassable, ce qui n’est pas une critique, bien au contraire ! Le ton employé pour raconter l’histoire est assez enfantin, mais l’adulte trouve aussi du plaisir à la fois à la fable, et à sa morale, au dessin formidable, à l’écriture manuscrite élégante, à la mise en page originale.
Tout est soigné, rien n’est négligé, jusqu’aux bonus qui permettent d’écouter l’histoire en audio ou, par le biais d’une application, de découvrir des petits « plus » animés ou des fiches descriptives sur les animaux (comme ci-dessus). Je ne connaissais aucun des trois auteurs ou dessinateurs, j’ai été enchantée de la découverte, et pas tellement surprise de découvrir dans les remerciements le nom de Pierre Déom, le dessinateur de la Hulotte, le « journal le plus lu dans les terriers », qui a inspiré Jérôme d’Aviau par son trait et sa passion pour les animaux, fussent-ils moches !
Un album à lire et partager dans tous les terriers aussi !
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Rat et les animaux moches par Sibylline (scénario), Jérôme d’Aviau (dessin) et Capucine (lettrage), éditions Delcourt (2018), 206 pages.

Repérée chez Jérôme, piochée en bibliothèque. Et chroniquée aujourd’hui-même, chez Moka

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018

Ingrid Thobois, Miss Sarajevo

miss_sarajevo.jpgRentrée littéraire 2018 (3)
« On se suicide et on dévore la vie au nom d’un seul et même scandale : l’exiguïté du couloir du temps qui nous est alloué, dans lequel il nous est permis d’avancer, mais jamais de faire demi-tour, ni de nous arrêter. »

Joaquim a quarante-cinq ans et prend le train pour retourner dans sa ville natale, Rouen, pour revoir une dernière fois l’appartement de son enfance. Joaquim a vingt ans et arrive muni d’un appareil photo dans Sarajevo bombardée et soumise aux caprices des tireurs embusqués. Entre-temps, il a eu une belle carrière de reporter de guerre, mais une vie privée presque inexistante.

« Chaque fois que Joaquim rentre de reportage, le même phénomène se reproduit. À peine a-t-il posé le pied sur le sol français qu’il chute sans pouvoir se raccrocher à rien. Il a deux ans, cinq ans, dix ans. Il a l’âge de toutes les enfances, qui est aussi celui de toutes les impuissances. »
Joaquim passe le trajet à se souvenir, de ses parents rigides et fermés, sa jeune sœur anorexique, Viviane, qui s’est suicidée, de son premier amour, Ludmilla, et surtout de Sarajevo. Dans la ville assiégée, il a partagé le quotidien d’une famille, compris ce que signifiait de ne plus pouvoir sortir sans risques, dans une ville où le simple fait de rester dans son appartement était un acte de bravoure magnifique.
Les passages sur Sarajevo sont très touchants, comme ceux où la jeune Ilena prépare en y mettant toute son âme un défilé de miss. Défilé qui a vraiment eu lieu, qui est immortalisé par une photo ayant fait le tour du monde, et qui a inspiré une chanson « Miss Sarajevo ».

« Dans les vapeurs du révélateur, du bain d’arrêt et du fixateur, il travaille en écoutant la radio. Il aime comme le jour et la nuit passent indifféremment dans la lumière rouge, la seconde pour seule unité. »
L’appareil photo de Joaquim sert de fil conducteur au roman qui contient des moments très émouvants et est nourri de réflexions très intéressantes sur l’image, sur la vie, sur la mort. La construction entremêle parfaitement les thèmes, j’ai trouvé cet aspect du roman particulièrement réussi.
Toutefois si j’ai bien accroché à l’histoire, le style m’a rebutée à certains moments. Ma lecture a été tout du long une alternance de moments où l’écriture m’éblouissait par sa justesse, et d’autres où je grimaçais à quelques expressions excessivement poétiques, ou qui sonnaient moins bien. Bon, rien de rédhibitoire, si ce n’est que mon goût pour la sobriété s’en est trouvé malmené !
D’autre part, j’ai trouvé l’accumulation de thèmes dramatiques un peu lourde à supporter, la mort de Viviane, la guerre de Bosnie, mais surtout, le secret familial qui entoure la petite enfance de Joaquim m’a paru aller trop loin, vous comprendrez que je ne peux pas être plus explicite… Miss Sarajevo est à mon avis un roman qui peut bouleverser le lecteur ou le laisser un peu sur le côté, je fais manifestement partie de la deuxième catégorie.

Miss Sarajevo, d’Ingrid Thobois, éditions Buchet-Chastel (août 2018), 215 pages.
Lu pour une opération Masse critique de Babelio.
C’est un coup de cœur pour Antigone

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Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018

Sophie Divry, Trois fois la fin du monde

troisfoislafindumonde.jpgRentrée littéraire 2018 (2)
« Au bout d’un temps infini, le greffier dit que c’est bon, tout est en règle, que la fouille est terminée. Il ôte ses gants et les jette avec répugnance dans une corbeille. Je peux enfin cacher ma nudité. Mais je ne rhabille plus le même homme qu’une heure auparavant. »

Un jeune gars de banlieue, Joseph Kamal, se retrouve à la fois sans famille et emprisonné. Son frère a été abattu lors du braquage où lui même a été arrêté. Joseph n’a rien d’un récidiviste, il découvre l’univers carcéral, et le lecteur avec lui. J’avoue que je ne m’attendais pas à un tel début, avec une sensation d’enfermement, d’étouffement, puissamment rendue par les mots. Puis un événement, d’origine nucléaire, rapidement évoqué, précipite Joseph dans un monde radicalement différent. Il se retrouve en effet seul dans une zone contaminée, la majorité de la population étant morte des suites des radiations, sauf une faible minorité dont il fait partie. Il pourrait choisir de rejoindre la zone protégée, mais préfère s’installer dans un hameau vidé de ses habitants. La sensation de solitude qui suit la promiscuité carcérale est d’autant plus forte, une solitude qui n’est pas choisie, mais qui arrange bien Joseph après l’inhumanité de la prison, et la peur que lui inspiraient ses codétenus.

« Il ne reste de ces semaines de rêveries que la sensation d’être abominablement seul. »
Joseph n’est pas vraiment un manuel, ni quelqu’un de proche de la nature, il doit apprendre tous les gestes, se documenter pour connaître ce qui l’entoure, s’adapter à la région où il est réfugié. Les évocations de la nature et des saisons ne sont peut-être pas le point fort de l’auteure, mais elle sait parfaitement se mettre à la place du personnage et dans ses pensées, faire ressentir ce qu’il ressent, pousser à imaginer ce qu’on ferait à sa place, comment on appréhenderait l’environnement, les plantes, les animaux…
Sophie Divry montre en écrivant ce roman, comme avec ses précédents, qu’il est possible de raconter une histoire en s’attachant aussi à la forme même du roman. En trois parties, correspondant, si on veut, aux trois fins du monde du titre, elle nous emmène dans un univers radicalement différent de celui de ses autres romans, dans un style bien distinct aussi, avec des passages du « il » au « je » qui rythment le texte.
Elle dit dans une interview avoir lu et été inspirée par Le mur invisible de Marlène Haushofer ou La petite lumière d’Antonio Moresco plus que par Robinson Crusoé. Comme dans ces romans, c’est de solitude qu’il s’agit, et de se créer un univers qui soit vivable lorsqu’on est seul. Mais tout d’abord, l’être humain est-il adapté à la solitude ? Dans l’atmosphère d’inquiétude concernant le futur qui est celle de notre époque, les romans traitant de survie solitaire sont nombreux, et celui-ci y a toute sa place, et se révèle passionnant jusqu’à la dernière ligne.

Trois fois la fin du monde de Sophie Divry, éditions Noir sur Blanc (août 2018), 240 pages.

#TroisFoisLaFinDuMonde #NetGalleyFrance

L’avis d’Antigone sur Trois fois la fin du monde.
Sur ce blog, les billets sur La condition pavillonnaire
et Quand le diable sortit de la salle de bain, à lire aussi le billet de Sandrine sur Rouvrir le roman, un essai qui semble très intéressant.

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018

Christophe Boltanski, Le guetteur

guetteurRentrée littéraire 2018 (1)
« J’aurais pu ne jamais savoir que ma mère écrivait. Ou plus exactement qu’elle avait tenté d’écrire. »

J’ai découvert il y a deux ans La cache, premier roman de Christophe Boltanski, prudemment, après quelques avis sûrs, et j’avais aimé sa manière de laisser le lecteur libre de flâner dans la maison de son enfance, de partager un regard amusé sur sa famille, sans être trop explicatif.
Dans Le guetteur, il enquête sur sa mère. Il a découvert à sa mort qu’elle avait écrit des débuts de romans policiers, il en est curieux et se demande si cela a à voir avec la manière dont elle vivait presque recluse, harcelée par des idées paranoïaques, ne sortant que la nuit, vivant les rideaux tirés sur un appartement enfumé et envahi de montagnes de papiers et journaux. Il revient aussi sur sa jeunesse militante, à la fin des années 50, va poser des questions, chercher des documents. Elle distribuait des tracts contre la guerre en Algérie, fréquentait des étudiants plus ou moins engagés, et des personnages plus sombres…

« Je relus plusieurs fois ces fragments en quête d’un sens caché. Je me laissais bercer par leur musique. J’appréciais la tournure d’une phrase, souffrais de la maladresse d’une autre. Comme si j’en étais l’auteur. »
Plusieurs fils se dévident tour à tour, qu’il faut nouer, ou pas, selon l’humeur du lecteur, et ce procédé n’entraîne aucun ennui, on passe avec facilité de l’enfance ou de la jeunesse de sa mère, à ses derniers jours, et de l’imaginaire des débuts de romans qu’elle a écrit aux questions que se pose son fils… c’est intelligent, jamais laborieux. Il enquête sur des jumeaux musiciens bretons, sur un américain créateur des Barbapapas, retrouve un détective que sa mère avait engagé… Christophe Boltanski montre également son attachement aux lieux, se focalise autant sur les endroits où a vécu sa mère que sur les personnes qu’elle a connues.

« Ce tissu urbain discontinu, alternance de grands ensembles aux structures rondes ou quadrangulaires, et de rues calmes de facture provinciale, portait-il une part de responsabilité dans cette histoire ? Un lieu, un espace peut-il être coupable à l’égal de ses occupants ? »
Force est de constater que, comme trop souvent dans la littérature française contemporaine, il s’agit du roman qu’un auteur consacre à sa mère, et, même si sa voix est originale, et qu’il manie aussi bien la dérision que la tendresse, je préfère toujours quand l’imagination de l’écrivain m’emmène un peu plus loin que vers ses propres origines. La particularité de ce texte réside dans le fait que l’auteur se penche sur la vie de sa mère avant qu’elle ne devienne sa mère, et après qu’elle l’ait élevé, essayant de retrouver des liens entre les deux femmes qu’elle a été, l’une toute jeune, l’autre en fin de vie. C’est original et ça fonctionne très bien.
Comme La cache, que j’ai légèrement préféré, et qu’il ne prolonge pas vraiment, (on peut lire l’un sans l’autre), Le guetteur m’a fait passer un très bon moment de lecture, plutôt marquant.

Le guetteur de Christophe Boltanski, éditions Stock (août 2018), 288 pages.

#LeGuetteur #NetGalleyFrance

Publié dans littérature France, non fiction, premier roman, rentrée littéraire 2015

Adrien Bosc, Constellation

constellation« Le boxeur ne portait pas une mais deux montres, l’une à l’heure de Paris, l’autre, une Reflet de la marque Boucheron, réglée d’avance sur le fuseau de New York. C’était un cadeau d’Edith Piaf, un porte-bonheur. »
Je dois avouer une chose en préambule, contrairement à beaucoup de personnes, alors que je ne raffole pas des téléphériques et autres moyens de transport suspendus ou se balançant dans le vide, j’aime voyager en avion, je me sens complètement rassurée et d’ailleurs le nombre d’accidents rapporté au nombre de vols effectués chaque année me donne tout à fait raison. Je suis tellement en confiance que je peux même lire un roman évoquant du début à la fin une catastrophe aérienne très médiatisée, quoique ancienne, deux jours avant de voyager dans les airs, sans que cela me dérange le moins du monde, au contraire.

« Quel diable s’est ingénié à faire concorder autant d’erreurs jusqu’à un impact aux probabilités nulles ou presque.
Ce presque au centre de toutes les attentions, ce hasard dont il faut dénouer les ramifications pour l’extraire de la fatalité. »
Adrien Bosc a choisi de s’intéresser à un drame qui a fait couler beaucoup d’encre, en particulier parce qu’à son bord se trouvait Marcel Cerdan. Le boxeur avait pris ce vol à la place d’une autre personne, plus chanceuse rétrospectivement, pour pouvoir retrouver plus vite Edith Piaf l’attendant à New York. Parmi les passagers du vol F-BAZN parti d’Orly le 27 octobre 1949, se trouvaient aussi Ginette Neveu, jeune violoniste virtuose, des bergers basques qu’un contrat de travail attendait dans les grandes plaines de l’Ouest, une ouvrière alsacienne, un homme qui partait retrouver sa femme, au total 37 passagers et 11 membres d’équipage dont les destins brisés forment sous la plume de l’auteur une galaxie, une constellation, tel le nom de l’appareil conçu par Howard Hughes. Adrien Bosc les évoque tous, leur redonne une place, après une enquête minutieuse. Il alterne aussi avec le récit de la catastrophe, vu de l’intérieur, et l’enquête de l’organisme chargé de reconstituer le vol pour comprendre la tragédie.

« À l’issue de plusieurs heures de marche, ils atteignent l’appareil et rejoignent les secours dépêchés la veille sur l’île. Ils y découvrent sur près de vingt-cinq hectares un lieu de désolation enveloppé dans une chape de brouillard épais aux nappes humides et laiteuses. »
Une heureuse surprise que ce roman, dont le principal atout lorsque je l’ai choisi était qu’il ne semblait pas trop long. Tout de suite, son écriture m’a séduite, sa précision lorsqu’il s’agissait de décrire un enchaînement fatal de circonstances, sa poésie lors des évocations de paysages, son humanité pour dire les vies des quarante-huit personnes qui ont fini toutes au même moment, sur les flancs du mont Redondo, sur une île des Açores, mais pas celle où se trouvait l’aéroport… tout cela forme un ensemble qui fonctionne bien à mon avis, à la fois sans pathos et sans voyeurisme.

Constellation, d’Adrien Bosc, éditions Stock (2014), Grand Prix du roman de l’Académie Française, 198 pages, existe en Livre de Poche.

Autist Reading a pris plaisir à lire ce roman, Eva a aimé malgré quelques bémols, c’est un sans-faute pour Sev...

Publié dans littérature France, rentrée hiver 2017, sortie en poche

Valérie Tong Cuong, Par amour

paramourJe vous propose une courte chronique entre deux périodes de pause estivale, parce que ce roman le mérite et constitue une parfaite lecture d’été.

« C’est le problème avec les gens qui ne parlent pas beaucoup, on a vite fait d’interpréter de travers, on leur prête les intentions qui nous arrangent, surtout quand ces gens-là comptent énormément pour nous. »
Une famille ou plutôt deux, celles d’Émélie et Muguette, deux sœurs assez différentes l’une de l’autre, se retrouvent à passer la deuxième guerre mondiale au Havre, ville qui subit plus qu’aucune autre d’intenses bombardements. L’exode tout d’abord, est raconté comme je l’ai rarement lu. Ensuite, les années de guerre dans une ville régulièrement bombardée sont bien différentes de celles relatées du point de vue des parisiens, ou des habitants des campagne ou encore de ceux de la Zone Libre. Chacun des membres de la famille rapporte une partie de la guerre telle qu’il l’a vécue, chronologiquement et avec ses mots, son ressenti, ses silences et ses mensonges.

« J’étais si soulagée de quitter Le Havre, sans doute la plus heureuse de notre petit groupe ! Ou plutôt, de quitter les bombardements, la peur collante, les déchirements, les privations, le désarroi de tante Muguette, les regards de plomb entre papa et maman. Je ne rêvais que de ça, de m’enfuir. »
Les changements de point de vue réussissent parfaitement à installer le contexte, et à conserver l’attention du lecteur.
Le Havre fait plutôt dans ce roman penser à Londres, si ce n’est que ce sont justement les Anglais qui la bombardent. L’auteure s’est bien documentée, sur les enfants envoyés à l’abri à la campagne ou en Algérie, sur les restrictions en tous genres, sur le Débarquement, sur les maladies liées aux privations, mais cela ne ressort pas exagérément, au contraire l’histoire est très fluide et ne pâtit pas de passages didactiques.
Ce n’est pas une chronique des années de guerre mais un roman animé d’un véritable souffle : comme j’étais pressée de le reprendre pour retrouver cette famille si attachante !

Par amour de Valérie Tong Cuong, éditions Stock (2017) et Livre de Poche (2018) 384 pages en poche.

C’est un bijou pour Noukette, un superbe roman pour Edyta, Eva est emballée, Luocine est un peu réservée et voici un avis différent pour ne pas tomber dans les louanges à tout va, celui de Valérie.

Publié dans littérature France

Françoise Guérin, Maternité


maternite« Un bouleversement sans précédent se passe au fond de toi et tu n’as aucune prise. Aucun contrôle. Pas plus sur ton corps que sur tes pensées pagailleuses, cette armée dérisoire qui piétine jusqu’à l’épuisement. »
Il y a tout d’abord le « tu » qui interpelle directement le lecteur, la lectrice en l’occurrence, qui campe le portrait d’une brillante directrice financière, trentenaire mariée et pleinement investie dans son travail, qui rappelle des épisodes de l’enfance, gênants ou cruels, qui cerne l’absence de désir d’enfant… Et pourtant, quand Clara est enceinte, elle et Frédéric, son mari, décident de mener jusqu’au bout cette grossesse qu’il attendait davantage qu’elle. Clara a du mal à réaliser la présence du bébé en elle, et ce jusqu’à l’accouchement, et tout autant à s’attacher au nourrisson qu’on lui présente.

 

« Finalement, tu ne supportes ni les pleurs de ton bébé, ni son silence. Les pleurs pénètrent dans ta tête et paralysent ta pensée. Tu deviens pure angoisse d’être ainsi délogée de toi. Mais que le silence se prolonge et c’est la mort qui s’impose. »
Car c’est de cela qu’il s’agit dans Maternité, de l’absence d’attachement maternel, du décalage, de l’étrangeté de la situation, qui peut aller de quelques heures à quelques jours, ou beaucoup plus, comme dans le cas de Clara, avant de se sentir mère. Cela, et la dépression post-natale qui lui est associée également. Françoise Guérin s’éloigne du polar pour nous livrer ce récit poignant qui fait référence à son travail de psychologue clinicienne. Choquant parfois, lorsque Clara perd complètement pied face à un nourrisson, une tout petite fille pas nommée pendant plus de trois cents pages, précis et tendu tout du long, ce roman se lit d’une traite et avec la gorge nouée. Car une parfaite connaissance du sujet de la part de l’auteure n’empêche absolument pas l’émotion de gagner du terrain, au fur à mesure de la lecture.


« Le paradoxe, c’est qu’à ta douleur d’exister se mêle celle de n’être rien. »
Si un ou deux paragraphes m’ont semblé superflus (je pense à la fille à la verrue, par exemple), si la barque maternelle (celle de la mère de Clara, dont je n’ai pas parlé, mais les rapports de Clara avec ses propres parents éclairent la situation) est lourdement chargée, le roman n’en demeure pas moins très réaliste et éclairant sur ce qu’est la naissance de l’amour maternel, cet amour qui ne va pas toujours de soi, d’autant qu’il est censé apparaître à un moment de grande fatigue et de grande perturbation… La bienveillance dont Clara est entourée, de la part de son mari, de sa sœur, d’une amie, des professionnels qu’elle rencontre pour essayer d’arranger la situation, laisse imaginer avec horreur ce qu’il peut en être lorsqu’une jeune mère ne bénéficie pas de ce soutien. Même dans ce cas, loin d’être le plus noir, on tourne les pages en espérant du fond du cœur une éclaircie bienvenue !
Un roman troublant et essentiel.

Maternité de Françoise Guérin, éditions Albin Michel (mai 2018) 467 pages.

Les lectures d’Alex Mot à mots, Cathulu et Cuné.
Un grand merci à Françoise Guérin et aux éditions Albin Michel pour cette lecture.

Publié dans littérature France, rentrée hiver 2018

Hubert Haddad, Casting sauvage

castingsauvage« Un décor humain doit s’adapter au scénario, jamais l’inverse. Et le réalisateur règne à discrétion sur le plateau, comme un peintre dans son atelier ou le romancier sur ses personnages. Pourtant, lui semblait-il, bien des figurants auraient pu remplacer les acteurs sans dommage, et vice-versa. La rue pullule d’étoiles anonymes. »
Je trouve difficile de parler d’un roman tel que celui-ci, tout en subtilité et en suggestion. Il est évidemment possible de le résumer en deux ou trois lignes qui enlèveraient une grande partie de la magie de la lecture… disons donc qu’il raconte quelques mois de la vie de Damya, une jeune femme qui s’apprêtait à jouer le premier rôle d’un spectacle de danse, mais qui dorénavant travaille à chercher des figurants pour le film adaptant La douleur de Marguerite Duras. Le casting sauvage consiste à aborder des gens dans la rue selon qu’ils correspondent au profil recherché, ici pour jouer des rescapés des camps. Damya engage alors la conversation avec les plus émaciés, les sans-abris, les malades, les drogués… d’autres personnages apparaissent, un sculpteur, un chorégraphe, d’autres restent invisibles comme le jeune homme que Damya recherche depuis un rendez-vous manqué…

 

« Tout amour en effet débute sur un coup de dé, comme tout roman, mais c’est en vain qu’il les lançait et relançait sur un tapis brûlé, accumulant les fiascos. De quel auteur est cet habile récité bricolé à partir d’une foule d’incipits ? Il faudrait être bien ingénieux ou sacrément ingénu pour se combiner une authentique histoire d’amour avec cent bouts de passions avortées. »
Il faut s’imaginer que le personnage principal est une ville (enfin, c’est mon sentiment), Paris qui, à des moments féeriques, ne semble plus habitée que par des espèces animales, oiseaux, chats, rats et souris, insectes, et même un cerf crépusculaire… et à d’autres heures, ses trottoirs sont engorgés de nuées de réfugiés, maigres et harassés. L’auteur se laisse porter par les mots, ose le parallèle entre les victimes des attentats de novembre et les déportés de retour des camps, s’intéresse à la collusion des arts, danse, sculpture, cinéma, écriture, s’interroge sur la place du corps… La fin très touchante clôt cette longue rêverie poétique.
Je n’aurais peut-être pas lu ce roman si je ne l’avais gagné, j’ai pourtant lu et aimé
Le peintre d’éventail et Corps désirables, quoique avec quelques petites réserves, mais pas du tout aimé Théorie de la vilaine petite fille qui m’a ennuyée. Finalement, mon préféré est peut-être, le temps qui passe le dira, ce dernier roman, qui a su me toucher avec un sujet moins facile que Le peintre d’éventails, mais surtout une belle ambiance portée par une écriture des plus délicates.
Je le conseille à ceux qui aiment la plume de l’auteur comme à ceux qui voudraient la découvrir.

Apprécié aussi par Jostein et Yv.

Casting sauvage de Hubert Haddad (Zulma, mars 2018) 160 pages.
Ce roman a été sélectionné par les jurés du Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs, mais je n’ai pas eu l’occasion d’écouter Hubert Haddad à Saint-Malo.

Publié dans bande dessinée, littérature France, littérature Proche et Moyen Orient

Brigitte Findakly Lewis Trondheim, Coquelicots d’Irak

coquelicotsdirakDans Coquelicots d’Irak, Brigitte Findakly, qui est née en 1959 en Irak et y a vécu jusqu’en 1973, raconte son enfance, les raisons qui ont poussé sa famille à l’exil et son arrivée en France. Les pages rapportant précisément l’histoire de sa famille alternent avec des pages intitulées « en Irak » et qui précisent des coutumes pour nous assez éloignées et des pages de photos de famille, porteuses d’émotion. Brigitte Findakly est née d’un père irakien et d’une mère française, elle est maintenant coloriste de bande dessinée, notamment pour Lewis Trondheim dont elle est la compagne.

J’ai beaucoup aimé cette enfance et cette jeunesse à Mossoul. Nous sommes de la même génération, et si j’ai retrouvé des ressemblances dans nos éducations, ce sont les différences très sensibles qui dominent. Dans le cadre de la maison, la liberté de penser existe, mais à l’école, les enfants se voient inculquer les versets du Coran et le respect du pouvoir… les seules sorties scolaires consistent à se mettre sur le trajet du leader pour le saluer lorsqu’il passe par Mossoul ! Plus tard, Brigitte connaît en arrivant en France le décalage que sa mère a ressenti en arrivant jeune mariée en Irak. Même pour sa mère qui revient dans son pays natal, le retour n’est pas si facile.
coquelicotsdirak1
Je ne connais que de nom Lewis Trondheim, j’ai vu que ses personnages étaient le plus souvent des animaux, oiseaux ou lapins. Son passage au genre humain fonctionne bien, le trait est simple mais parlant, l’humour, mais aussi l’émotion réussissent à naître de cette apparence de simplicité. Les couleurs de Brigitte Findakly s’adaptent à chaque situation, et correspondent sans nul doute à celles de ses souvenirs, à ce qui lui a été raconté, ou à ce qu’elle vit actuellement, des origines de sa famille aux effets de la censure en Irak, des coutumes ancestrales à la vieillesse de ses parents.
C’est le genre de bande dessinée que j’aime, et je n’ai pas été du tout déçue, je l’ai lue tranquillement et en savourant pleinement images et situations.
coquelicotsdirak2Coquelicots d’Irak de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim, éditeur : L’Association, août 2016, 115 pages.

Les avis de Mo’ Noukette ou Saxaoul