Madeleine Assas Le doorman

« Chaque passant, chaque individu croisé est un monde à lui seul, un voyage mystérieux. La ville vibre de millions de promesses. Elle est puissante, dangereuse, imprévisible. On ne peut vivre qu’aux aguets, à New York. La vie vous submerge, la mort est partout. »

Un homme, une ville, quarante de vie commune… Voilà qui résume très sommairement ce roman mais qui lui va très bien aussi. Raymond, dit Ray, né en Algérie, après être passé par Marseille puis par Paris, où rien ne l’a vraiment retenu, a tenté sa chance à New York. Après une période de petits boulots, un emploi de doorman trouvé au 10, Park avenue, va le fixer pour de longues décennies dans cette ville. Pas vraiment concierge, pas tout à fait portier, son rôle est multiple et le fait qu’il loge dans un petit studio au dernier étage lui permet de mieux connaître tous les résidents de l’immeuble. Son métier lui permet aussi d’observer les new-yorkais, leur variété, leurs points communs. Quant à ses promenades avec Salah, son ami documentariste, elles lui apportent un regard sur les lieux qu’il n’avait pas eu dans les villes où il avait vécu précédemment. Au gré de ses amitiés, de ses amours aussi, il apprivoise la ville jusqu’à ne plus imaginer un ailleurs.

« Quand, peu à peu, moi et New York était devenu New York et moi, j’ai senti que , sujet minuscule avalé par le monstre, il me fallait respirer, prendre des pauses. J’ai compris que si je ne voulais pas être digéré par l’énergie colossale de la ville et rejeté comme un débris par sa mécanique sans pitié, je devais me construire, ou plus exactement, me reconstruire. »

À un certain moment je me suis demandée où allait le roman, mais il ne va nulle part, (comme si une ville se rendait quelque part !), enfin presque… C’est la grande ville, grouillante, bruyante, multiple, qui partage le rôle principal du roman, avec l’immeuble cossu et son concierge. Ray, malgré sa discrétion, est quelqu’un d’attachant, dont la personnalité gagne en ampleur et en sensibilité tout à la fois, au fil des quarante années. D’autres figures émergent, toutes intéressantes, toutes charriant leur histoire en relation avec New York. Un roman qui dégage un charme certain, et pas seulement pour ceux qui ont déjà visité la ville qui ne dort jamais… L’évolution de la cité en quarante ans y est bien présente, par mille et une petites notations passionnantes.
J’ai raté l’année dernière, à Arles, une rencontre avec l’autrice, j’aurais aimé savoir d’où lui est venu l’idée de ce roman. J’en reste à ma rencontre avec le livre, tout à fait réussie.

Le doorman, de Madeleine Assas, éditions Actes Sud, février 2021, 384 pages.

Lu pour le mois sur la ville chez Athalie et Ingannmic.

Pauline Guéna, 18.3 Une année à la PJ

« Un soleil d’hiver, blanc, ras, aveuglant, pâlit les murs anciens et les pelouse gorgées d’eau. Palacio se gare dans une petite cour herbue à l’arrière du bâtiment. Le vent agite les têtes de quelques chardons entre les dalles de pierre.
La loi impose la présence d’un officier de police judiciaire durant la totalité de l’autopsie alors qu’il n’y sert à peu près à rien et que l’examen dure parfois cinq heures. »

C’est en entendant parler de La nuit du 12, film de Dominik Moll, que m’est venue l’idée de sortir de ma pile ce livre gagné il y a quelques mois à un concours. En effet, le film, sans reprendre tout le récit de Pauline Guéna, est inspiré par l’une des affaires qu’elle relate, celle d’une jeune fille retrouvée morte, son corps carbonisé. Le meurtre de Clara hante l’un des policiers de la PJ de Versailles où Pauline Guéna a passé un an en immersion. S’il s’agissait d’une fiction, le meurtrier aurait été confondu dans les dernières pages, malheureusement dans le quotidien d’une brigade, tout ne se passe pas forcément ainsi : il est constitué de longues heures de surveillance, d’écoute, d’enquêtes de proximité, assorties de peu de résultats. Et pourtant, c’est passionnant !

« Ludo prend la parole.
– Voilà comment se présente le buzin. Ouvrez vos esgourdes. Puisqu’on part de rien pour arriver nulle part, autant y aller vite. »

Pauline Guéna a pris, durant une longue période de 2015 à 2016, des notes dans plusieurs services, stupéfiants, brigade criminelle, grand banditisme. Les attentats de novembre 2015 prennent le devant de la scène au début du livre, obsèdent longtemps les enquêteurs, puis d’autres affaires leur sont attribuées : le meurtre d’un patron de magasin de bricolage, des trafics de drogue, la mort d’une jeune fille.
L’autrice, et c’est le gros point fort du livre, à mon avis, trouve le moyen d’allier le plus grand réalisme, avec des dialogues qui sonnent forcément juste puisqu’ils sont réels, et une langue joliment littéraire. J’ai trouvé cela remarquablement bien fait. On est à la fois loin du ton d’un reportage, fut-il écrit ou filmé, et loin d’un scénario de série policière. C’est la réalité d’un commissariat et plus que cela en même temps, et les presque 500 pages se dévorent, croyez-moi !
Bref, que vous ayez vu le film, l’intention de le voir, ou juste envie d’un très bon récit non fictionnel, alliant le drame à l’humour, ce livre est pour vous.
PS : 18.3 fait allusion à un article du code de procédure pénale qui précise les attributions de la PJ, notamment hors de leur juridiction.

18.3 Une année à la PJ de Pauline Guéna, éditions Folio, 2021, 490 pages.

Leïla Slimani, Le pays des autres

« Cette vie sublime, elle aurait voulu l’observer de loin, être invisible. Sa haute taille, sa blancheur, son statut d’étrangère la maintenaient à l’écart du cœur des choses, de ce silence qui fait qu’on se sait chez soi. »

Inspirée par la vie de la vie de ses grands-parents, Leïla Slimani commence avec Le pays des autres une trilogie. Le premier tome va de 1946 à 1956. Dans l’immédiate après-guerre, Mathilde, une jeune Française débarque avec son mari Amine, qu’elle a rencontré en Alsace, alors qu’il combattait pour la France. Elle se rêve en Karen Blixen en arrivant à Meknès puis dans une ferme isolée, elle va aller de déconvenues en déceptions. Une petite fille naît, puis un garçon, et Mathilde reporte sur eux ses espoirs d’une vie meilleure. Les souhaits d’indépendance commencent à envahir le pays, représentés dans le roman par le jeune frère d’Amine.

« La beauté de Selma rendait ses frères nerveux comme des animaux qui sentent venir l’orage. Ils voulaient cogner de manière préventive, l’enfermer avant qu’elle ne commette une bêtise et qu’il ne soit trop tard. »

Des fresques familiales, la littérature n’en manque pas, on a l’impression qu’il s’en publie sans cesse, et pourtant… Pourtant, certains romans familiaux, certaines chroniques imaginaires inspirées de vies passées bien réelles, ont plus de saveur que d’autres. J’ai commencé Le pays des autres sans rien en attendre de particulier, je n’avais lu que Chanson douce et quelques pages d’un journal de confinement, et retrouvais donc Leïla Slimani dans un tout autre registre. La très belle plume de l’autrice m’a embarquée très vite, avec ses notations qui tombent toujours juste, ses descriptions qui vont droit au but et impressionnent aussitôt. Comment ne pas être touchée par des phrases comme « Elle en mourait, de l’indifférence des gens à la beauté des choses. » ?
Les paysages se déploient, les personnages prennent chair entre les lignes : Mathilde, la grande et blonde Alsacienne, plus fragile qu’il n’y paraît, Amine son mari, à la fois assoiffé de modernité et conservateur, Selma la jeune sœur qui veut pleinement vivre sa vie, la petite Aïcha, si douée pour les études, Mouilala, la grand-mère gardienne des traditions… Vous aurez compris que les portraits féminins se détachent, même si les hommes sont vus avec bienveillance également. Avec l’histoire du Maroc en toile de fond, chacun des personnages montre ses forces et ses richesses de cœur, ses travers et ses désillusions.
L’écriture de l’autrice, rare, sans esbroufe, fait plonger dans les années cinquante au Maroc, sans jamais tomber dans les travers du chapelet d’anecdotes ou de la confusion chronologique.

Le pays des autres de Leïla Slimani, éditions Gallimard, mars 2020, 368 pages, existe en poche.

D’autres avis chez Comète, Luocine… Et vous, l’avez-vous lu ?

Ludovic Manchette et Christian Niemiec, Alabama 1963

« – Vous préférez qu’on dise de vous que vous êtes une femme noire ou que vous êtes une femme de couleur ?
– Je préfère qu’on dise que je suis une femme bien. »

Détective privé alcoolique passablement désagréable, Bud Larkin accepte de rechercher une fillette noire disparue dont la police ne se soucie guère. Lorsque d’autres disparitions suivent, Bud se rend compte qu’il a bien du mal à interroger les voisins ou les témoins éventuels, qui n’ont aucune intention de lui répondre.
De son côté, Adela, jeune veuve et mère de famille, cumule les heures de ménage pour des patronnes plus ou moins bien embouchées, et plus ou moins ouvertement racistes. C’est par un improbable concours de circonstances que Bud s’adjoint l’aide d’Adela, avec laquelle les langues se délient plus facilement. Ces partenaires que tout oppose vont faire le sel du roman.

« – T’es allée voir pour l’annonce ?
– Oui. C’était une porcherie. Et le type, soi-disant un détective… Agressif, grossier, sale. Et arrogant. Et fainéant.
– Un Blanc, quoi. »

Un duo d’écrivains français qui signe un polar situé comme son titre l’indique, en Alabama en 1963, voilà qui s’annonce plutôt intéressant, et qui l’est réellement ! Les personnages, avec leurs qualités comme leurs faiblesses, attirent volontiers la sympathie, et l’histoire est bien dosée, avec une trame policière intéressante, un contexte historique bien campé, et pas mal d’humour. Les relations entre patronnes et employées font penser à La couleur des sentiments de Kathryn Stockett, il y a d’ailleurs dans le roman un petit clin d’œil aux personnages de l’autrice américaine. Il ne faut toutefois pas s’attendre à de grandes envolées littéraires, le style manque un peu de relief mais ce n’est pas si grave car les dialogues, fort nombreux, sont plutôt piquants et très réjouissants !
L’avantage est que le tout ne demande pas une grande concentration : une très bonne lecture d’été, donc !

Alabama 1963 de Ludovic Manchette et Christian Niemiec, Le Cherche Midi éditeur, 2020, 378 pages, sorti en Pocket, 2021.

repéré chez Anne et Dominique.

Lectures du mois (27) juin 2022

Vu mon retard de rédaction de chroniques, je retrouve la bonne vieille méthode qui consiste à regrouper en un seul billet mes lectures, fastes ou non.

Margaret Kennedy, Le festin (The Feast, 1950) éditions La Table Ronde, 2022, traduction de Denise Van Moppès, 480 pages.
« Chacun s’était retiré, comme un animal se retire au fond de sa cage avec son os, pour ronger quelque idée fixe. Et cela lui faisait peur. Elle ne pouvait plus supporter d’être enfermée dans ce sombre repaire de bêtes étranges. Elle eut envie de sortir, de quitter l’hôtel, d’aller se réfugier sur les falaises. Elle se leva et quitta la pièce. Personne ne remarqua son départ. »

On a beaucoup vu cette réédition ces derniers mois. Margaret Kennedy a écrit en 1950 ce roman qui décrit un microcosme des plus anglais pendant quelques semaines. Plusieurs groupes de personnes se trouvent dans une pension de famille sur la côte de Cornouailles lorsqu’un pan de falaise se détache et fait un certain nombre de victimes. Cela est connu dès le début, et un retour en arrière va permettre de connaître tout ce petit monde. Tout de suite c’est l’humour anglais qui marque mais le nombre de personnages et les changements constants de narrateur déconcertent un peu. Finalement, l’humour est de moins en moins appuyé au fur et à mesure des pages, et j’ai trouvé cela dommage. J’ai été également incommodée par quelques discussions longuettes.
Une lecture agréable, finalement, mais pas inoubliable.

Luc Blanvillain, Le répondeur, éditions Quidam, 2020, 260 pages.
« Doublure vocale. Pas plus indigne que de nettoyer des bureaux ou de mener des enquêtes de satisfaction. Il avait fait les deux. Et bien d’autres choses épuisantes, matinales ou nocturnes, dominicales, répétitives. Au moins, il pouvait rester chez lui, perfectionner son répertoire et bosser au lit. Sans compter qu’endosser provisoirement la vie d’un glorieux quinquagénaire, à son âge, n’était pas donné à tout le monde. »

Baptiste tente de gagner sa vie en tant qu’imitateur. Assez doué, il réussit bien certaines voix, sans pour autant aller plus loin que les petites salles à moitié vides.
Jusqu’au jour où un auteur réputé lui propose de devenir son employeur. Si Baptiste l’imite en répondant à toutes ses sollicitations téléphoniques, Pierre Chozène aura ainsi le temps et l’esprit libre pour écrire. Il met Baptiste au courant des habitudes de chacun de ses interlocuteurs et lui confie son portable…
Habile comédie, ce roman distrait mais ne manque pas de profondeur en abordant les rapports familiaux et amoureux, et en poussant au bout la jolie idée de départ.
Je ne connaissais pas cet auteur, j’ai été emportée par cette histoire qui ne manque pas de sel.

Paco Ignacio Taibo II, Cosa facil, éditions Rivages, 1994, traduction de René Solis, 244 pages.
« — Vous n’avez jamais songé que la différence entre le Moyen Âge et la ville capitaliste consiste foncièrement dans le réseau d’égouts ?
Hector fit signe de la tête que non.
— Vous ne vous rendez pas compte que la merde pourrait nous arriver jusqu’aux oreilles s’il n’y avait pas quelqu’un pour s’en occuper ? »

Deuxième lecture de Paco Ignacio Taibo II, après Jours de combat qui m’avait enchantée. Dès les premières pages, Hector Belascoaran Shayne, pourtant le contraire d’un joyeux luron, m’a mis le sourire aux lèvres : les citations en tête de chapitres, le style inimitable, le côté improbable des enquêtes dans lesquelles Hector se lançait tête la première, tout fonctionnait encore comme dans le premier volume.
Mais petit à petit, j’ai trouvé les enquêtes de ce détective atypique tellement ténues, les personnages même manquant de chair, que je retournais à reculons vers le roman. Non, décidément, ça ne me passionnait plus…
Avis très mitigé donc, et je ne pense pas poursuivre la série.

John A. McLaughlin, Dans la gueule de l’ours, (Bearskin, 2018) éditions Rue de l’Echiquier, 2020, J’ai lu, 2021, traduction de Brice Mathieussent, 448 pages.
« La forêt était étrangement animée, une gigantesque bête verte en train de rêver, sa peau parcourue d’ondes frissonnantes.
Pas vraiment menaçante, mais puissante.
Attentive.
Il imagina un instant que la forêt était en colère, déçue, qu’il était personnellement responsable de cette intrusion des braconniers tueurs d’ours. » 

Je ne sais plus quel avis enthousiaste m’a fait noter ce roman noir, n’hésitez pas à vous signaler. Recherché par un cartel mexicain, Rice Moore espère sauver sa vie en se cachant dans les Appalaches en tant que garde forestier. Mais l’endroit n’est pas des plus calmes non plus, d’autant que des braconniers y tuent des ours.
Il faut savoir tout de suite que ce roman est plutôt rude, que les âmes sensibles en soient conscientes. J’avoue avoir un peu chipoté au cours de ma lecture, l’auteur ou son personnage en faisaient un peu trop, et puis, de manière surprenante, ce roman m’a manqué pendant plusieurs jours après l’avoir fini, j’aurais aimé continuer encore ou retrouver ce coin des Appalaches et aucune autre lecture ne trouvait grâce à mes yeux.
Un roman qui bouscule et laisse des traces…

Luisa Carnés, Tea rooms : femmes ouvrières, 1934, éditions La Contre-Allée, 2021, traduction de Michelle Ortuno, 270 pages
« Ces délectables odeurs exquises des cuisines riches (…) nous rappelant que notre faim ne date pas de quelques heures ni de plusieurs années, qu’il s’agit d’une faim de toute une vie, ressentie depuis plusieurs générations d’ancêtres misérables. »

Dans les années 30 en Espagne, les femmes de milieux défavorisés ont le choix entre le mariage et les maternités qui s’enchaînent ou des métiers difficiles et peu valorisés. Matilde doit absolument subvenir aux besoins de sa famille, et trouve un emploi dans un salon de thé madrilène. Sous-payée et exploitée, elle observe cependant et commence à prendre conscience du carcan où elle se trouve enfermée.
Ce livre est curieux autant qu’il est intéressant. Tout d’abord l’écriture dénote d’une certaine modernité. Ensuite, le roman raconte aussi bien les petits cancans et menus faits qui se déroulent dans le salon de thé, qu’il se fait féministe et politique lorsqu’il s’agit des droits des employés.
Cela déroute un peu, mais en fait un objet littéraire inhabituel, à découvrir si vous en avez l’occasion…


Voilà pour ce mois de juin !
Avez-vous lu certains de ces romans ?

Vercors, Le silence de la mer et autres récits

« Il faisait nuit, pas très froid : ce novembre-là ne fut pas très froid. Je vis l’immense silhouette, la casquette plate, l’imperméable jeté sur les épaules comme une cape. 
Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse.»

Je poursuis le mois de la nouvelle avec ce recueil devenu un classique, mais que je n’avais jamais lu. L’auteur en est Jean Bruller, sous le pseudonyme de Vercors, qui écrivit son premier texte en 1942, en réaction à la présence des Allemands. Imprimé clandestinement, il a été la première publication des éditions de Minuit.
Le silence de la mer raconte l’installation d’un officier allemand dans une maison habitée par un oncle et sa nièce, et le silence qu’ils lui opposent.

« Il était devenu français. Je le vois encore, le jour où mon père lui annonça la nouvelle. C’était à la terrasse de quelque café, près du ministère. »

Si les autres nouvelles ont toutes pour cadre la France occupée, l’une d’elles, La marche à l’étoile, plonge ses racines plus loin, en Bohême, où Thomas Muritz, né à la fin du XIXème siècle, tombe amoureux de la culture française, et finit par réussir au terme d’une longue marche, à rejoindre son pays rêvé.
C’est peut-être la nouvelle que j’ai préférée, mais toutes sont très percutantes et exaltent les sentiments patriotiques et l’esprit de résistance. On ne peut qu’y trouver des échos à la situation actuelle en Ukraine. Ce que l’auteur montre de la Résistance n’est pas uniquement l’aspect intellectuel et la puissance des écrits, mais ce thème revient plusieurs fois. L’ensemble se révèle passionnant, même s’il est assez pesant, et c’est difficile pour le moral d’enchaîner les textes les uns à la suite des autres. Ce petit livre est à conseiller à tous, et très certainement à des lecteurs plus jeunes pour qui cette période historique commence à être un peu abstraite.

Le silence de la mer et autres récits, de Vercors, 1951 et 2018 pour l’édition augmentée, Livre de Poche, 256 pages.

Repéré grâce au podcast des Bibliomaniacs.

#maiennouvelles

Bandes dessinées variées (5)

Un petit billet pour regrouper des avis brefs sur des BD que j’ai aimé ces derniers mois…

Grégory Panaccione, Quelqu’un à qui parler, Le Lombard, 2021, 256 pages.
Samuel fête ses trente-cinq ans avec gros gâteau et bouteille de champagne, mais tout seul. Pas d’amis, pas de famille, pas de copine. Après avoir tenté d’appeler son ex qui l’envoie promener, il compose le seul numéro qu’il connaisse par cœur, celui de ses parents, lorsqu’il était enfant. Et voilà qu’il tombe sur un Samuel de dix ans. Une conversion va se poursuivre au fil des semaines entre Samuel et celui qu’il est devenu. De quoi se remettre en question…
J’aurais pu rester réfractaire au dessin si le sujet n’avait été aussi passionnant et bien traité, et finalement j’ai adoré les deux personnages et les questions posées.

Abe Yaro, La cantine de minuit, tomes 1 et 2, Le lézard Noir, 2017, 300 pages chacun.
Du manga, du vrai, qui se lit en commençant par la fin, et les images de droite à gauche ! Cette série, dont j’ai lu les deux premiers avec délice, se situe dans le quartier de Shinjuku, à Tokyo, dans une gargote ouverte toute la nuit. Le patron n’a mis qu’un seul plat à la carte, mais cuisine tout ce qui lui est demandé. Et c’est souvent surprenant, les sortes de madeleines de Proust que les clients commandent et qui leur rappellent leur famille, ou des amours passées. Ou alors, les clients qu’un même goût rapproche… Ou d’autres dont les histoires circulent entre les piliers de comptoir…
(Pour l’anecdote, je m’imaginais demander comme plat improbable des pieds de cochon, spécialité de ma ville de naissance, eh bien, dans le deuxième tome, un chapitre est intitulé « pieds de cochon » !)
C’est savoureux, bien sûr, et plein de tendresse. La préparation des plats et la variété de la clientèle nocturne, bien particulière, rajoutent au charme de l’ensemble.

Catherine Meurisse, Les grands espaces, Dargaud, 2018, 92 pages.
L’autrice et dessinatrice a passé son enfance dans le Poitou, et raconte dans ce très bel ouvrage les grands espaces du jardin créé par ses parents, et de la campagne environnante. Les arbres plantés avec amour, les boutures rapportées de visites ici et là, les sorties culturelles aussi. Ses parents ont à cœur de faire découvrir la nature, la vraie, à leurs deux filles, et n’hésitent pas à pointer du doigt les dérives de l’agriculture intensive ou de l’urbanisation.
Il y a les dessins, doux et évocateurs, et encore beaucoup de choses à découvrir dans ce très bel album !

Aimée de Jongh, Jours de sable, Dargaud, 2021, 288 pages.
Bon, vous ne trouverez pas de critique de BD négative ou mitigée ici aujourd’hui… Je n’ai fait que des bonnes pioches ! Jours de sable raconte la mission d’un jeune photographe envoyé dans les années 30 dans le Dust Bowl, région entre l’Oklahoma, le Texas et l’Arkansas, devenue à force d’agriculture intensive, complètement invivable. Les tempêtes de poussière n’étant pas photogéniques, ce sont des clichés de familles en détresse, d’enfants affamés, de départs et d’enterrements que son patron lui commande. Mais il se prend d’intérêt pour les habitants et rechigne à mettre en scène leur souffrance.
Les dessins et la mise en scène sont magnifiques, le sujet passionnant, la réussite incontestable !

Polars en vrac (7)

Puisque la météo ne se prête pas au jardinage ni à la marche dans la campagne, j’en profite pour résumer brièvement mes dernières lectures de polar, résumés assortis d’avis tout aussi brefs ! Voici donc les choix des deux derniers mois :

Maurizio de Giovanni, Le Noël du Commissaire Ricciardi, éditions Rivages noir, 2017, traduction de Odile Rousseau, 320 pages.
« Ricciardi pensait aux morts. Il pensait que Noël ou pas Noël, fête ou pas fête, fraternité ou pas fraternité, quelqu’un mourait toujours et qu’il lui revenait, à lui, de voir le sang et ses ravages. »

Avec le commissaire Ricciardi, je retourne toujours volontiers dans la Naples des années 30, non que la vie y soit particulièrement plaisante, mais parce que l’auteur réussit toujours tellement bien à esquisser les lieux et leurs personnages. Un couple est retrouvé assassiné à l’arme blanche dans son appartement cossu des hauteurs de Naples. L’enquête du commissaire et de son adjoint Maione révèle que le mari, milicien, n’était pas quelqu’un de bien, et que nombreux auraient pu être ceux qui lui en voulaient.
Dans ce volume se passant à Noël 1931, la politique prend davantage de place, et chacun se positionne plus clairement par rapport au fascisme. C’est, parmi les cinq que j’ai déjà lus, mon tome préféré, car les questionnements y sont nombreux, tant concernant l’enquête, que la vie privée de Ricciardi et Maione. J’ai aimé aussi que les investigations évoquent les crèches napolitaines, les presepe, un particularisme local très intéressant. (vous pouvez lire ceci si cela vous intrigue)
Voir un autre avis chez Marilyne.

Gwenaël Bulteau, La République des faibles, éditions de la Manufacture, prix Landerneau 2021, 368 pages.
« – On disait : vive la République ! et le client répondait : Qui prend soin des faibles ! »

Reculons un peu, à la fin du XIXème siècle, à Lyon. Là aussi, un commissaire devra s’intéresser à la manière dont vivent les classes populaires, sur les pentes de la Croix-Rousse, pour identifier l’assassin d’un garçon disparu depuis des semaines et qu’un chiffonnier retrouve mort. Le commissaire Soubielle devra aussi fouiner dans les milieux antisémites et parmi ceux qui les combattent.
J’ai trouvé ce roman vraiment bien tourné, avec un ton et des détails qui fonctionnent bien. L’auteur s’est particulièrement penché sur la manière dont les enfants étaient peu considérés par leurs parents, et par les adultes en général, des torgnoles tombant facilement, des paroles malheureuses leur étant adressées ou dites devant eux… J’ai tout de même trouvé ce roman très sombre, un peu trop, et parfois inégal au niveau des dialogues, mais ce sont des défauts finalement minimes pour un premier roman.

Dolores Redondo, De chair et d’os, éditions Folio, 2021, traduction de Anne Plantagenet, 608 pages.
« Elle avait lu quelque part qu’il ne faut pas revenir dans un lieu où on a été heureux, car c’est une façon de commencer à le perdre. »

Deuxième roman de la trilogie du Baztan, que j’ai enchaîné assez rapidement après avoir dévoré le premier. L’inspectrice Amaia Salazar, à peine remise d’une récent accouchement, et de l’enquête précèdente, travaille cette fois sur des crimes conjugaux, dont les auteurs sont connus, mais qui à chaque fois, se sont suicidés en laissant une inscription identique, « TARTTALO ».
Le scénario emberlificoté à souhait, la région du Pays Basque espagnol toujours aussi bien décrite, brumeuse et humide, font que le roman se lit aisément. Toutefois, je suis moins emballée que par le précédent, trop de fantastique et de superstitions m’ont un peu lassée, des rebondissements se succédant à un rythme effréné m’ont fait trouver le tout assez peu vraisemblable. Continuerai-je la série ?
Vu chez Eva.

Abir Mukherjee, L’attaque du Calcutta-Darjeeling, éditions Folio, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez-Battle, 464 pages.
« D’après mon expérience, les très riches et les très pauvres sont souvent gênés par l’endroit où ils vivent. »

Encore une série, et un voyage dans le temps et l’espace, avec un enquêteur britannique, vétéran de la première guerre mondiale, Sam Wyndham. A peine arrivé, il doit débrouiller une affaire d’assassinat concernant un anglais influent, aux abords d’une maison de passe. Son adjoint indien lui est d’une grande aide, car Wyndham est encore peu au courant des pratiques locales. Il se demande pourquoi ses supérieurs l’envoient, alors qu’il est déjà en pleine enquête, en déplacement sur la ligne Calcutta-Darjeeling, où un train a été attaqué, sans que rien soit dérobé et faisant « seulement » une victime, un surveillant autochtone.
La plus grande partie du récit se déroule à Calcutta, et l’atmosphère recréée, des plus dépaysantes, constitue un vrai régal de lecture. L’enquête montre la répression britannique se mettre en place contre les velléités toutes neuves d’indépendance des Indiens, et s’appuie, avec beaucoup d’habileté, sur un grave événement historique survenu en 1919. L’ensemble est vraiment bien fait, et je continuerai cette série, sans aucun doute.
Repéré chez Athalie.

Craig Johnson, La dent du serpent, éditions Points, 2019, traduction de Sophie Aslanides, 480 pages.
« C’était une femme typique du Wyoming , de cet âge indéfinissable entre trente et cent ans où les femmes trouvent une certaine paix et s’y installent. »

Un jeune fugueur qui se réfugie dans un cabanon de jardin et vole sa nourriture, voilà une affaire pas bien compliquée pour Walt Longmire, si ce n’est qu’il est suivi par un drôle de bonhomme, venu d’un lointain passé (si, si !) et que la mère du tout jeune homme semble avoir disparu. Les recherches du shérif du Wyoming le mènent vers une secte plutôt fermée et hostile, dont le jeune homme a été exclu.
Lire Craig Johnson, c’est toujours une lecture réconfortante, avec de l’action, des incursions dans la vie privée des enquêteurs, beaucoup d’humour, et sans dérapage aucun vers le sordide. Et ça me plaît toujours autant, après une dizaine d’épisodes lus.
Autre avis chez Keisha.

Et vous, connaissez-vous ces auteurs ?
Dolores Redondo, Craig Johnson et Abir Mukherjee seront ces 1er, 2 et 3 avril aux Quais du Polar à Lyon.

Lectures du mois (27) spécial littérature française

Vous devez savoir, pour ceux qui fréquentent régulièrement ce blog, que j’ai une préférence pour la littérature étrangère. Toutefois, il m’arrive de me laisser tenter par des romans français récents dont les critiques sont bonnes. Il faut bien se tenir un peu au courant !
Voici donc en bref mes ressentis sur des livres dont vous avez sans doute entendu parler, ou peut-être déjà lus.

Caroline Dorka Fenech, Rosa dolorosa, éditions La Martinière, août 2020, sorti en poche.
« Aux fenêtres, les linges pendus paraissaient en lambeaux. Et, à cette heure-ci, il n’y avait personne. Seuls les Messina passaient sous les fils électriques fragiles et noirs qui couraient d’une façade d’immeuble à l’autre, composant une toile d’araignée funèbre au-dessus d’eux. »

Toute la vie de Rosa tourne autour de son fils Lino. Le jeune homme d’une vingtaine d’années monte avec elle un projet d’hôtel à Nice, où Rosa possède déjà un petit restaurant. Jusqu’au jour où Lino est mis en examen pour un meurtre, chose impensable pour sa mère. Sous le choc, elle met tout en œuvre pour prouver l’innocence de son fils.
La force de ce roman assez court réside dans la tension qui parcourt le roman et dans la magnifique scène finale… Sinon, le style un peu inégal, avec de belles descriptions mais des dialogues pas toujours intéressants, font que j’ai été un soupçon déçue, j’attendais mieux de ce premier roman.

Karine Tuil, Les choses humaines, éditions Gallimard, août 2019, sorti en poche.
« Ils découvraient la différence entre l’épreuve et le drame : la première partie était supportable ; le second se produisait dans un fracas intérieur sans résolution possible – un chagrin durable et définitif. »

Tout le monde connaît les parents d’Alexandre Farel, jeune étudiant brillant à Stanford. Son père présente une émission politique très regardée, sa mère écrit des essais féministes. Mais Alexandre est accusé du viol d’une jeune fille. C’est là que deux ressentis s’affrontent, jusqu’au procès. Pour Alexandre, il y avait consentement, pour Mila, la jeune fille, traumatisée, il y a eu viol.
L’écriture des deux premières parties ne présente aucun intérêt notable… Le style qui consiste à aligner des faits à propos de chaque personnage avec une grande platitude m’a laissée assez effarée et inquiète de la suite. Ajoutons à cela que les protagonistes n’éveillent aucune identification ni compassion et ne montrent que des aspects assez odieux d’eux-même. Heureusement la troisième partie consacrée au procès s’avère plus intéressante à lire tout en ouvrant quelques perspectives et sujets de réflexion, mais je me suis tout de même demandée pourquoi ce roman avait soulevé autant d’enthousiasme…

Alice Zeniter, Comme un empire dans un empire, éditions Flammarion, août 2020, sorti en poche.
« On ne mettait pas les livres dans le salon, c’était trop intime pour être exhibé, la bibliothèque était dans le bureau.
Antoine avait compris que le député n’avait pas besoin de montrer qu’il lisait, c’était acquis qu’un homme comme lui ne pouvait pas ne pas lire. »

Deux personnages principaux se partagent le texte : L, son prénom réduit à une lettre, est une hackeuse bien connue du milieu où elle agit, notamment en venant en aide aux femmes harcelées par un conjoint violent. Antoine, lui, est assistant parlementaire d’un député socialiste. Il s’est lancé dans les études, puis en politique, pour échapper à un milieu d’origine assez modeste, dont il ne parle pas. On se doute que leurs chemins vont finir par se croiser.
Sur le thème des classe sociales et du militantisme, ce roman ne se montre jamais inintéressant, même si ni l’univers des hackers ni celui des assistants parlementaires ne me passionne de prime abord. L’écriture d’Alice Zeniter permet de laisser le lecteur toujours en attente, jamais en rade. Elle a le sens de l’observation, du détail exact, qui donne à chaque scène un air de vécu, et jamais elle ne donne l’impression de déployer une thèse. Encore une fois, cette autrice m’a surprise et épatée !

Pierric Bailly, Le roman de Jim, éditions P.O.L., mars 2021.
« Jim avait beau ne pas être mon fils de sang, je lui avais forcément transmis des attitudes, des traits de caractère, le genre de choses qu’on donne sans s’en rendre compte et sans le vouloir, et puis qu’on finit par avoir du mal à tolérer chez eux, c’est çà le pire. Il y a toujours un moment où on leur en veut d’être ces miroirs miniatures sur pattes. Mais on leur en veut aussi de ne pas nous ressembler totalement, de ne pas être des clones parfaits, d’avoir en plus de çà leur putain de personnalité à eux. »

Aymeric a vingt-cinq ans lorsqu’il croise Florence, quarante ans et enceinte. Le courant passe vite entre eux deux, et le jeune homme se retrouve à élever comme son fils le petit Jim. Entre le Jura et Lyon, sur plus de vingt ans, le roman déroule cette histoire d’amour passionné entre un père et le fils qui n’est pas de lui.
Je suis passée par différents sentiments en cours de lecture, certains passages me plaisant beaucoup et d’autres moins, et si, finalement, mon avis est assez mitigé, la raison en est très certainement le style. Le langage jeune et relâché du narrateur s’accorde parfaitement à son personnage, mais c’est peut-être ce qui m’a lassée, à la longue… Je ne saurais trop dire, pourtant le sujet de la paternité ne manque pas d’originalité, ni de sensibilité.

Si je devais n’en recommander qu’un, ce serait celui d’Alice Zeniter, qui a pourtant les critiques les plus mitigées (sur Babelio, par exemple). Encore une fois, je suis à contre-courant…
Et vous, connaissez-vous ces romans ? Et qu’en pensez-vous ?

Paola Pigani, Et ils dansaient le dimanche

Rentrée littéraire 2021 (5)
« Au moment de partir, Szonja avait regardé trembler ce qu’il y avait de plus réel dans sa petite vie, les branches nues du tilleul dans la cour dont l’ombre sèche passait et repassait sur leur grand-mère assise au milieu des volailles, les mains serrées autour de l’écuelle de maïs. La vieille dame avait levé les yeux vers elles. De ses lèvres s’écoulait une prière. Seule Szonja l’avait deviné. »

Marieka et Szonja, deux jeunes cousines hongroises, suivent les rails d’un avenir plus radieux en partant travailler en France. Elles voient peu de choses du trajet de leur village à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise, et tentent à peine arrivées de tout absorber de leur nouvelle vie : la cité ouvrière, le logement en internat chez les sœurs, l’usine de textile, les balades le long du canal, les dimanches au bal… L’auteure s’attache aux pas de Szonja, la plus sage et réservée des deux, qui devient une ouvrière expérimentée et se crée des amitiés parmi les collègues d’origine italienne.
Mais la crise de 29 rattrape ce secteur d’industrie, avec une suite de mises à l’arrêt des chaînes, de licenciements, de manifestations… Les pages vont alors alterner entre la vie privée et sentimentale de la jeune hongroise et l’évolution des esprits qui aboutira au Front Populaire.

« Ces premiers jours à l’usine, elles ont toutes col et cœur serrés, comme des hirondelles qui se seraient trompé de saison et ne savent où s’aligner. »

Si j’ai été emballée de prime abord par la langue très poétique et ouvragée, j’ai assez vite trouvé que c’était trop pour mon goût, et que ça m’écartait dans une certaine mesure de l’empathie que j’aurais pu ressentir pour les personnages. J’aurais sans doute réussi à m’y faire mais les narrations de réunions syndicales et de meetings, moins propices à la poésie, plus terre à terre, m’ont parues plaquées, et ont fini par me faire tourner les pages sans passion.
Je suis obligée d’admettre que cette première rencontre avec Paola Pigani ne m’a pas apporté l’enchantement que j’attendais. Toutefois j’y ai aimé les chroniques de la vie à Lyon dans les années 30, la découverte de l’industrie du textile synthétique, et surtout la belle description des personnages, en premier lieu Szonja, aussi discrète que courageuse, et dont la belle obstination à trouver sa place en France est en tous points émouvante.

Et ils dansaient le dimanche, de Paola Pigani, éditions Liana Lévi, août 2021, 230 pages.