Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2019

Olivier Rogez, Les hommes incertains

hommesincertains.jpgRentrée littéraire 2019 (5)
« On l’appelle la forêt ivre, ses arbres poussent dans tous les sens, les troncs partent en biais vers la droite ou vers la gauche, certains vont de travers avant de changer de direction, d’autres s’élancent à l’horizontale, une partie des racines hors du sol en un défi à la gravité terrestre. »
Ma rentrée littéraire semble placée sous le signe de la Russie et de ses voisins, avec tout d’abord Les patriotes, puis A crier dans les ruines… Pour l’édition de septembre de Masse critique, j’avais repéré aussi Domovoï ou Baïkonour, avant de me rendre compte que ce dernier se passait en Bretagne. C’est sans doute pour cela que le roman d’Olivier Rogez m’a attirée, et je l’ai demandé parmi d’autres, après avoir tout de même pris connaissance de la quatrième de couverture : pas de Bretagne, mais Moscou et la Sibérie, parfait, et de plus à la charnière de 1989, entre URSS et Russie. Voilà qui s’annonçait très intéressant.
Le début m’a beaucoup plu, avec l’endroit où vit Anton, un jeune homme de vingt ans : une forêt nommée « la forêt ivre » où les arbres poussent tout tordus, une ville appelée Tomsk 7, sans que nul ne sache pourquoi ce nombre, une usine atomique… Anton semble un personnage potentiellement passionnant, outre une particularité physique, il fait en effet des rêves prémonitoires. Son père, brillant scientifique, a un frère jumeau vivant à Moscou, et membre du KGB. Il accueillera Anton, qui n’en peut plus de la Sibérie, dans la capitale. À partir de ce moment, le roman se place presque entièrement du côté de Iouri, le frère, et de son entourage : son chef au KGB, un mafieux, une jeune voyante, une jeune peintre éblouie par les nouveaux riches, un starets mystérieux, une vieille dame touchante, un assistant parlementaire…

« Iouri le brillant étudiant, le charmeur, le magnifique orateur des cours de philosophie marxiste, est aujourd’hui un animal redoutable, une arme affutée au service d’un appareil répressif. Il le sait. Il en éprouve de l’amertume. »
C’est sûr que Iouri, qui se trouve pris entre ses idéaux, et ce que le pays est en train de devenir, ne manque pas d’intérêt. Malheureusement, les autres personnages qui semblaient pourtant avoir énormément de potentiel au début du roman, peinent à prendre chair, leurs interactions n’apportent pas grand chose, leurs dialogues sont souvent démonstratifs et peu naturels.
Je retiens toutefois des points positifs : la documentation accumulée par l’auteur et sa très grande connaissance du pays et de cette période, des imbroglios politiques et économiques, de la rivalité entre Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine. La présence de pointes d’humour bienvenues pour contrebalancer les situations lourdes est aussi un point qui m’a bien plu. Le style ne m’a pas gênée, les descriptions regorgent d’images, qui m’ont parfois touchée, parfois fait sourire. Et toujours ce début, le décor et les habitants de Tomsk 7 bien plantés, les personnages plein de promesses.

« Les dix millions d’habitants de la capitale du monde communiste ne sont donc pas dans ces rues étouffantes, ils sont réfugiés dans les interminables barres d’immeubles qui dessinent un urbanisme aussi désespérant qu’un matin de novembre. Ils se rassemblent dans les cuisines des appartements, devenus les seuls endroits du pays où l’on respire librement, où l’on peut se retrouver, en famille, entre amis, en jurant sur le diable qu’il n’y a ni micro ni surveillance. La cuisine est la Suisse du Soviétique, un terrain neutre où il est possible de critiquer librement et de parler avec franchise. »
Ce qui me restera en mémoire, c’est le sentiment que l’auteur aurait pu faire de ce matériau de départ, et de ses connaissances, quelque chose de beaucoup plus romanesque. Au lieu de cela, des personnages nouveaux, parfois énigmatiques, apparaissent souvent ex nihilo, et je n’ai pas toujours compris dans quel but. Il faut dire que l’ennui m’avait déjà gagnée.
Bref, ma première déception de rentrée, que je ne conseille qu’aux passionnés d’histoire contemporaine, ou aux curieux !

Les hommes incertains, d’Olivier Rogez, éditions Le Passage, août 2019, 384 pages.

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Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2019

Jean-Baptiste Andrea, Cent millions d’années et un jour

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« En bon scientifique, j’aurais du savoir qu’il n’y avait pas de hasard. Derrière chaque événement, deux mains qui se frôlent, un astre qui dévie, un chien qui part et qui ne revient pas, des milliards de rouages tournent depuis des éons. »
C’est un hasard, pourtant, qui permet à Stan, un paléontologue plus tout jeune et un peu casanier, de partir sur les traces d’ossements du secondaire. La description qu’il en a, même si elle n’est pas de première main, lui laisse imaginer un animal jamais découvert encore. Il ne lui faut pas longtemps pour envisager une expédition estivale au pied d’un glacier des Alpes, près de la frontière italienne. Il a assez d’éléments pour localiser le squelette. Il entraîne avec lui Umberto, son ami paléontologue italien, ainsi que Peter, un allemand, et ils auront l’assistance de Gio, un guide de haute montagne. On est en 1954, ils seront isolés sans moyen de communiquer et devront redescendre dès les premiers signes, même très précoces, de l’hiver.

« – Une montagne, tu ne sais jamais si tu la retrouveras où tu l’as laissée.
Les deux hommes continuent d’avancer du même air grave. Je viens de bénéficier de la sibylline sagesse des Dolomites. Ou alors, ces rudes créatures ont un sens de l’humour que je ne soupçonnais pas. »
Jean-Baptiste Andrea raconte là une superbe histoire d’amitié entre ces hommes, qui se trouvent réunis dans des conditions extrêmes et dans un isolement complet. Mais c’est aussi, au fil des souvenirs du narrateur, une ode à un amour filial, entre mère et fils, forgé sur une solidarité sans faille dans l’adversité. Cependant, c’est toujours par petites doses, sans lourdeur, que le passé fait irruption, il s’agit juste de cerner la personnalité de Stan, qui s’avère très attachant.
Les mots sonnent juste, le style emporte et convie le lecteur à arpenter les glaciers, à bivouaquer dans le froid, à rêver avec les personnages, à partir à l’assaut de sa propre montagne.

« Deux jours que j’agresse la glace, le visage fouetté d’étincelles froides à chaque impact de la pioche ou du piolet. »
À coups de phrases courtes, ce style personnel, très imagé, fait merveille. J’ai été sous le charme tout du long. Et il n’y a pas que le style, il y a une histoire dans laquelle il faut pénétrer pas à pas, coup de piolet après coup de piolet, nuit étoilée après nuit étoilée.
J’ai découvert Jean-Baptiste Andrea avec ce deuxième roman, et je vais sans nul doute chercher son premier, Ma reine, dont le thème m’avait moins attirée, mais si l’écriture est aussi belle, je risque d’être également éblouie. Quant à Cent millions d’années et un jour, si vous avez aimé Les huit montagnes de Paolo Cognetti, je pense que vous pouvez vous y risquer sans crainte.

Cent millions d’années et un jour, de Jean-Baptiste Andrea, éditions de l’Iconoclaste, août 2019, 309 pages.

 

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Alexandra Koszelyk, À crier dans les ruines

acrierdanslesruinesRentrée littéraire 2019 (2)
« Souvent la dernière attention, un dernier geste ou regard n’est pas pris au sérieux. On ne sait jamais quand celui-ci arrive, personne n’y prend garde, l’instant glisse sur nous et s’échappe. Mais quand le dernier instant se fige, quand on sait qu’il portera le nom de dernier, alors l’instant revient et perfore l’inconscient. Si j’avais su… »

Léna et Ivan, ou une enfance et un début d’adolescence insouciants dans les années 80 en Ukraine. Le père de Léna travaille à la centrale de Tchernobyl, et dès le 26 avril 1986, il comprend tout de suite que le pire est arrivé, et il précipite le départ prévu vers l’étranger, la France, sans aucun bagage. Dès leur installation, ses parents enjoignent Léna d’oublier son pays, lui affirment qu’elle n’y retournera jamais. Pour Léna, sa seule consolation est sa grand-mère, dans ce déracinement douloureux, celle qui lui rappelle sa culture, ses légendes ukrainiennes. Sans nouvelles de son ami Ivan, elle finit par accepter ce qu’affirme ses parents, qu’il compte au nombre des victimes.
Pourtant, vingt ans plus tard, lorsqu’elle a l’occasion de revenir enfin en Ukraine, elle ne peut s’empêcher de retourner dans son village…

« Les embruns, le cri des mouettes et l’air iodé auraient pu surprendre Léna, son esprit s’ancra au contraire sur ces murets de granit qui portaient les stigmates d’un monde disparu. Leur rondeur et leur rugosité formaient des histoires que la Slave se plut à imaginer. Au loin, des hortensias roses achevaient la palette des couleurs. »
Je me suis laissé tenter par la couverture, le résumé et les premiers avis sur le roman d’Alexandra, que de plus je connais par blogs interposés depuis longtemps. Mais je dois prévenir tout de suite que je ne suis pas précisément la lectrice idéale pour un jeune roman français à l’écriture poétique, qui fait appel à la sensibilité des lecteurs, sur le thème des amours de jeunesse.
Par contre, j’ai lu un certain nombre de romans évoquant l’exil, thème que j’aime à retrouver assez souvent, et les répercussions de l’accident de Tchernobyl sur la population est un sujet fort qui me parle également.
J’ai beaucoup apprécié le début du roman, la description de l’amitié naissante entre les deux jeunes gens, l’accident nucléaire, le départ : sublimés par l’écriture de l’auteure, qui trouve toujours des images qui parlent à la sensibilité, sans platitudes aucune, tout en retenue et en humanité.
Ensuite, mais ce n’est que mon ressenti, à son arrivée en France, j’ai trouvé Léna plus diaphane, une fille de papier, qui ne se ranime, me semble-t-il, que dans les ruines d’Herculanum. J’ai aimé cette évocation du voyage en Campanie, et le choc des ruines, qui sera suivi d’autres voyages, plus près de ses racines. À partir de là, le roman va crescendo jusqu’à la fin, très belle…
Ce qui m’a beaucoup plu dans le texte, c’est qu’on sent la grande lectrice derrière les mots, et qu’Alexandra a écrit un livre correspondant totalement à ce qu’elle-même aimerait lire. Ce roman a suscité de nombreux coups de cœur de libraires et de lecteurs. Si je ne les partage pas totalement, je souhaite à ce roman tendre et juste, un très joli parcours !
Je le conseille à ceux qui ont aimé Le bleu des abeilles de Laura Alcoba, pour la vision de l’exil et l’appropriation d’un pays par sa culture, ou Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon pour l’accident de Tchernobyl et ses conséquences humaines.

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk, éditions Les forges de Vulcain, 2019, 254 pages, finaliste du prix Stanislas, et sélection Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura.

Les avis d’Antigone et Nicole.

Publié dans lectures du mois, littérature Afrique, littérature Europe de l'Ouest, littérature France, rentrée hiver 2019

Lectures du mois (19) juin 2019

Entre les jours de canicule et ceux de vadrouille à droite et à gauche, je n’arrive pas à rédiger des billets complets. Voici donc, en bref, quelques lectures de juin… En avez-vous lu certains ?

derangequejesuisAli Zamir, Dérangé que je suis, éditions Le Tripode (2019), 192 pages
« La liberté, c’est comme une femme avec les jambes d’une gazelle. On l’aime à mourir mais on commet cette erreur de chercher aussi à s’en emparer. Il suffit de sentir son ombre faire jour. On court vers elle. On commence par lui conter fleurette avec toute sorte de singeries. On ne cesse point de tourner autour d’elle. »
Dérangé, c’est son surnom, est docker dans un port des Comores, il survit chichement, mais sa singularité et son absence de malice en font la victime d’un trio de dockers concurrents. Dérangé va-t-il accepter le défi qu’ils lui proposent ? Et comment va-t-il réagir face aux avances d’une superbe femme ?
Commençant par la fin, on sait déjà ce qu’il adviendra du docker, mais on est suspendu à son monologue. Quelle langue originale, mêlant les mots rares et les crudités naïves, parfois drôle, parfois pathétique ! C’est elle qui fait tout le charme du roman, plus que l’histoire elle-même.

couleursdelincendiePierre Lemaître, Couleurs de l’incendie, Livre de Poche, 2019, 541 pages
« Hortense avait tenu à être présente aux côtés de son époux. Cette femme brève de seins, de fesses et d’esprit considérait Charles comme un être prodigieux. »
Voici sortie en poche la suite de Au revoir là-haut... On retrouve en 1927 Madeleine Péricourt et son fils Paul. La crise, et surtout des aigrefins de haut vol vont mener l’héritière à la ruine. Commençant par une scène très forte et dramatique, particulièrement réussie, le roman peine à mon avis ensuite à égaler le précédent. Certes, l’agencement des intrigues est rigoureux, les personnages et l’époque bien décrits, le thème de la vengeance bien exploité. L’ensemble est agréable à lire, mais moins frappant que le premier roman.

unematerniterougeChristian Lax, Une maternité rouge, éditions Futuropolis, 2019, 144 pages
« Si tu parviens à la confier au Louvre, cette princesse sera bien traitée. Mais pour ce qui te concerne, par les temps qui courent, je suis loin d’avoir la même certitude. »
Alou n’est pas un migrant comme les autres. Le jeune chasseur de miel malien a trouvé une statuette au cœur d’un baobab. Pour la soustraire aux islamistes qui s’empresseraient de la détruire, il imagine la confier au Musée du Louvre, où se trouve déjà une statuette presque semblable.
Cette histoire, plus réaliste que mon résumé ne le suggère, alterne entre Paris et le Mali, puis la Libye, la traversée de la Méditerranée… Les planches sont toutes plus belles les unes que les autres, et rien n’est simplifié, ni caricaturé. Le lecteur se retrouve aux côtés des migrants, ou dans les entrailles du Louvre, là où sont radiographiées les œuvres.
Une bande dessinée vraiment superbe, dans une série, avec différents dessinateurs, qui a pour cadre le grand musée parisien.

septansPeter Stamm, Sept ans, éditions Christian Bourgois, 2010, traduit de l’allemand par Nicole Roethel, 273 pages
« Sa façon de se faire mousser était encore plus pitoyable que chez les autres, elle parlait avec une exubérance affectée et jouait l’intéressante comme une gamine. Tous les gens qu’elle rencontrait était des génies, tous les livres qu’elle lisait, des chefs-d’œuvre, toutes les musiques qu’elle écoutait ou jouait, grandioses. »
Voici un moment que ce roman, acheté surtout à cause de la peinture de Peter Doig en couverture, traînait dans ma pile à lire.
Le personnage principal, Alex, étudiant en architecture, se trouve balancer entre deux femmes que tout oppose : Sonia, architecte elle aussi, belle et de bonne famille, et Iwona, une Polonaise en situation irrégulière, peu attrayante et avec laquelle il a peu de points communs. Pourtant, elle le fascine sans qu’il comprenne pourquoi.
Mêlant de manière originale et intéressante les sentiments amoureux et l’attirance physique, et la construction d’une vie, au thème de l’architecture, ce roman m’a intriguée et ne m’a pas déçue.

masoeurserialOyinkan Braithwaite, Ma sœur serial killeuse, éditions Delcourt, 2019, traduit de l’anglais par Christine Barnaste, 244 pages
« 
Cela prend beaucoup plus de temps de se débarrasser d’un corps que de se débarrasser d’une âme, surtout quand on souhaite ne laisser aucune preuve du meurtre. » 
Premier roman d’une jeune auteure nigériane, Ma sœur serial killeuse joue sur le thème du tueur en série de manière originale : Korede, jeune infirmière sage, doit nettoyer et cacher les crimes commis par sa sœur, Ayoola, celle que tout le monde trouve tellement belle, mais qui ne peut s’empêcher de tuer ses amants. Mais voilà que Ayoola s’entiche de Tane, le beau médecin que sa sœur aime en secret.
L’idée de départ était séduisante, mais l’écriture et les dialogues un peu plats, les clichés comme le beau médecin, m’ont un peu laissée de marbre. C’est un premier roman, attendons le deuxième !

Publié dans classique, littérature France, nouvelles, sorti en poche

Guy de Maupassant, Une partie de campagne

IMG_3077Lancée par Aifelle et Une Comète, l’idée de lire ou relire Maupassant a germé entre les envies de rentrées littéraires et autres nouveautés… Il est toujours possible de faire une petite place pour un ou deux classiques, non ? Ayant fait le tour de mes étagères, j’ai trouvé des nouvelles, deux ou trois romans, à lire ou à relire, et les ai classés par ordre chronologique.
Commençons donc par un recueil de 1881, Une partie de campagne et autres nouvelles, dans une édition Librio à 10 francs, eh oui, j’ai là une édition de 1998 ! Cette lecture tombe plutôt bien puisque la première nouvelle qui donne son titre au livre évoque un tableau de Renoir (Auguste), et aussi un film de Jean Renoir, son fils, tiré de la nouvelle de Maupassant. Et il se trouve que j’ai vu il y a quelques mois une exposition à Orsay sur les Renoir et sur ces œuvres… Dès les premières lignes, les images du film revenaient irrésistiblement, avec notamment la fameuse scène de la balançoire.
L’édition récente de ce texte en Librio comporte d’ailleurs le synopsis du film, mais pas mon édition, c’est dommage.

« On avait projeté depuis cinq mois d’aller déjeuner aux environs de Paris, le jour de la fête de Mme Dufour, qui s’appelait Pétronille. Aussi, comme on avait attendu cette partie impatiemment, s’était-on levé de fort bonne heure ce matin-là. »
L’écriture selon Maupassant, c’est tout d’abord l’art d’entrer dans le vif du sujet par des incipits qui mettent immédiatement dans l’ambiance, en posant souvent le paysage, la saison et un aperçu des personnages.
Son autre point fort réside bien sûr à dresser des portraits, à dessiner des hommes, des femmes qui sont dans un « entre-deux », ni bons, ni mauvais. Des gens simples auxquels la vie ne laisse pas le temps de penser aux sentiments, sauf justement dans les épisodes qui constituent les nouvelles. Là, les sentiments apparaissent tout à coup, submergent et envahissent : sensualité, peur, amour paternel ou jalousie prennent le devant de la scène et transforment à jamais.

« Le restaurant Grillon, ce phalanstère de canotiers, se vidait lentement. C’était, devant la porte, un tumulte de cris, d’appels ; et les grands gaillards en maillot blanc gesticulaient avec des avirons sur l’épaule. »
J’ai eu par moments l’impression qu’on ne pourrait plus écrire de cette manière, que les phrases fleuraient bon le XIXème siècle, et à d’autres moments, que ces nouvelles restaient très modernes.
Parfois tirant légèrement vers le fantastique comme dans la deuxième nouvelle, « Sur l’eau », les histoires sont souvent sombres ou dramatiques, mais rarement dépourvues de confiance en l’humanité. Les dialogues, selon les textes, se parent d’argot parisien ou de patois normand, et sonnent toujours juste. J’avais déjà lu ces nouvelles, et outre « Une partie de campagne », je me souvenais bien de « Histoire d’une fille de ferme », très touchante, notamment sa chute. « La femme de Paul » est marquante aussi, et l’ensemble donne envie de continuer la relecture !

La page de « (Re)lisons Maupassant » est ici.
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Publié dans littérature îles britanniques, littérature France, policier

Polars en vrac

Aujourd’hui commencent les Quais du Polar, et mes lectures de ces derniers temps m’y préparent, avec une jolie brochette de policiers historiques ou contemporains, romans noirs ou suspenses psychologiques… pour tous les goûts (ou presque, car si c’est vraiment trop dur ou violent, je les évite soigneusement). Voici les premiers lus :

auxanimauxlaguerreNicolas Mathieu, Aux animaux la guerre, éditions Actes Sud, 2014, existe en poche.
« Qu’elle le veuille ou non, Rita appartient à ce monde où les gens meurent au travail. »
Un premier roman pour commencer, celui de Nicolas Mathieu, dont le nom vous sera sans doute connu par son prix Goncourt 2018 pour Leurs enfants après eux. Comme pour son deuxième ouvrage, l’auteur a voulu créer un roman social, qui donne toute la place aux gens qui triment toute leur vie, exploités sans pouvoir lever le nez des tracas quotidiens. Ou alors qui tentent de s’en sortir comme Bruce à coup de plans soit-disant géniaux qui tournent court, ou comme Martel, devenu par la force des choses un délégué syndical qui a encore quelque poids, pour combien de temps ? Ou encore comme Rita, la touchante inspectrice du travail. Au cœur du roman, un plan de licenciement, un enlèvement, la Lorraine et la neige…
Beaucoup de personnages, sans doute, (je ne les ai pas cités tous) mais on s’y retrouve facilement, et une fin un peu déconcertante, c’est ce que je retiens, pourtant j’ai aimé découvrir à la fois une facette différente de l’auteur, un peu plus noire, et un style, qui se cherche et se trouve, déjà remarquable dans ce premier livre.

cabanedespendusGordon Ferris, La cabane des pendus, éditions Points (2016) traduction de Jacques Martinache, 384 pages.
« Il n’y a pas de fenêtres à la cabane des pendus. Seul un architecte sadique aurait eu l’idée d’offrir au condamné un dernier regard sur les jolies collines verdoyantes. »
Cette cabane, c’est le lieu où finissent les condamnés à mort à Glasgow dans les années d’après-guerre. Là que va se terminer la vie de Hugh Donovan, un héros de guerre pourtant accusé d’un crime affreux. Et c’est vrai que tout est contre lui. Son ami d’enfance Douglas Brodie, journaliste après avoir été policier, va tenter de le disculper, au risque de sa propre vie.
Quand on me parle de polar et d’Écosse, j’ai du mal à résister. Ce roman très prenant permet de découvrir un héros récurrent qui m’a plu, avec ses doutes, et en même temps des lieux et une époque… Les descriptions ne manquent de rien, on imagine fort bien les lieux. La psychologie des personnages est tout aussi précise et séduisante. Après un très léger coup de mou au milieu, le roman repart sur les chapeaux de roue vers une fin beaucoup plus animée, et même stressante.
Un polar de bonne facture et une série que je poursuivrai, c’est sûr ! (je conseille à ceux qui aiment l’Islande d’Indridason)

praguefatalePhilip Kerr, Prague fatale, le Livre de Poche, 2014, traduction de Philippe Bonnet, 576 pages.
« Que Heydrich puisse être généreux n’était pas une idée à laquelle j’avais envie de penser. C’était comme entendre dire que Hitler aimait les enfants ou qu’Ivan le Terrible avait possédé un chiot. »
Lorsqu’un livre m’évoque Berlin, je peux difficilement y résister, oui mais, me direz-vous, il s’agit de Prague, non ? Certes, avec une bonne partie de l’intrigue qui se déroule à Berlin, en 1941.
Je l’ai trouvé plus intéressant que la trilogie berlinoise sans qu’il m’ait pourtant passionné. Heureusement la dure vie quotidienne à Berlin en 1941, les terribles aspects historiques, et un peu d’humour, sauvent le livre. Le suspense réside dans l’enquête sur la mort d’un ouvrier du chemin de fer, mais aussi dans le questionnement sur la position scabreuse du capitaine Bernie Gunther, en opposition, mais pourtant agissant au cœur du système nazi. La vie amoureuse de Gunther avec une inconnue et ses rapports avec le dirigeant nazi Heydrich compliquent terriblement son enquête. Le roman comporte quelques scènes trop dures à mon goût, mais je m’y attendais. Si je ne suis pas enthousiaste, je suis tout de même tentée soit de reprendre la dernière partie de la trilogie qui se passe en 1947, soit de lire un autre volume qui succède de quelques années à celui que je viens de lire.

dernierinviteAnne Bourrel, Le dernier invité, éditions la Manufacture de Livres, 2018, 220 pages.
« Elle se promet de dire oui, oui à la mairie, elle martèle le oui dans sa tête par-dessus le bruit du papier qui se déchire. Oui, oui, oui. Elle s’encourage à dire oui. Pour une fois ce sera oui et leur journée sera parfaite. »
Je termine avec un roman noir qui n’a pas beaucoup fait parler de lui, et c’est bien dommage. Le jour de son mariage, la Petite, ainsi nommée par toute sa famille, part faire un jogging, et ne rentre pas. Tout le monde se prépare en l’attendant, et cette attente va mettre au jour des failles familiales, des jalousies et des ressentiments, qui risquent venir ternir la journée dans ce petit village provençal.
Le roman met un peu de temps à installer son statut de roman noir, mais au bout d’une soixantaine de pages, c’est fait, et même très bien fait ! L’histoire est bien menée avec des personnages et des situations qui ne manquent pas d’intérêt, parfois traversée de nostalgie, mais ne jouant pas uniquement sur cette corde. Le style, agréable à lire, pose avec aisance une atmosphère vénéneuse et menaçante, et laisse aussi la place à des mots rares, oubliés ou même inventés.
C’est l’écriture qui constitue le point fort de ce roman ! Ajoutons une excellente idée que la liste de lecture à la fin du livre où se côtoient Sophie Divry (j’avais pensé à elle en cours de lecture !) et Milena Agus, Marcus Malte et Stephen King. Sans que l’on puisse savoir lesquels ont eu une influence ou non. Une auteure à suivre, si vous voulez mon avis !

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée hiver 2019

David Zukerman, San Perdido

sanperdidoUne fois n’est pas coutume, voici la quatrième de couverture, bien faite, et qui donne envie sans en révéler trop : « Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour les rêves secrets de tout un peuple ?
Un matin de printemps, dans la décharge à ciel ouvert de San Perdido, petite ville côtière du Panama aussi impitoyable que colorée, apparaît un enfant noir aux yeux bleus. Un orphelin muet qui n’a pour seul talent apparent qu’une force singulière dans les mains.
Il va pourtant survivre et devenir une légende. Venu de nulle part, cet enfant mystérieux au regard magnétique endossera le rôle de justicier silencieux au service des femmes et des opprimés et deviendra le héros d’une population jusque-là oubliée de Dieu. »
J’aurais envie de vous conseiller ce livre sans rien raconter de l’histoire, de vous laisser rêver à regarder la couverture, puis tourner la page et plonger dans une histoire aussi colorée que passionnante.
Tout à la fois roman d’aventures et roman choral, le livre tourne autour du personnage du jeune garçon, devenu jeune homme, tout en présentant et en donnant à connaître une foule d’autres habitants de cette petite ville du Panama. Aucun personnage n’est négligé et la manière de les décrire leur donne énormément de présence, mettant en avant tour à tour toutes sortes de personnalités, des plus humbles aux plus riches, des plus viles aux plus lumineuses. Coupée en deux par le pouvoir de l’argent, San Perdido recèle deux mondes, et c’est lorsque ces deux mondes se frôlent, se croisent, s’opposent, que la violence peut surgir.

« Felicia regarde la petite silhouette grandir peu à peu. Lorsqu’il est à une quinzaine de mètres, elle constate qu’il est très jeune, à peine une dizaine d’années. L’enfant contourne la carcasse calcinée d’un lit de fer sur laquelle on a jeté une gazinière et une pile de vieux cartons. Il enjambe un gros tuyau éventré, et Felicia s’aperçoit qu’il est pieds nus. »
Le début du roman, sous des allures tranquilles, campe bien la force du personnage, puis l’histoire monte vite en puissance et en tension, avec des rebondissements et des surprises, en faisant un vrai roman d’aventures, teinté d’une once de réalisme magique, juste ce qu’il faut pour se régaler sans restriction.
L’ensemble possède un bel équilibre, une réelle force à décrire les lieux et les protagonistes, à créer des beaux personnages, notamment féminins, et à entremêler différentes actions. L’écriture fluide et descriptive se coule bien dans le genre, sans trop en faire.
J’espère donc surtout que vous aurez envie de découvrir le Panama des années cinquante, les habitants de la décharge à ciel ouvert comme ceux des villas de luxe, les habitués des maisons closes comme ceux des bars mal famés… et de savoir quel but poursuit ce jeune homme muet aux yeux si bleus.

San Perdido de David Zukerman, éditions Calmann-Lévy (janvier 2019), 411 pages.

D’autres lectrices sous le charme : Albertine, Clara, Mimi, Nicole, et un entretien très intéressant chez Gruznamur.

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Publié dans bande dessinée, littérature France

Quelques BD en vrac

img_2812Des bandes dessinées au féminin pour commencer l’année, deux auteures retrouvées et une autre découverte, et la preuve que le dessin peut permettre de raconter des histoires ou apporter des témoignages d’une manière différente de la langue écrite, moins frontale, mais tout aussi intense. Je n’aurais peut-être pas lu un roman ou un récit sur les mêmes thèmes que les BD présentées ici, mais le dessin me les a fait apprécier, et je m’y suis immergée bien volontiers.

chronique_planche.jpg

Catherine Bertrand Les chroniques d’une survivante, éditions La Martinière, 2018
Commençons tout d’abord par cette découverte faite grâce à Sylire qui m’a permis de gagner cette bande dessinée autobiographique. Catherine Bertrand était au Bataclan le 13 novembre 2015, et si elle s’en est sortie sans dommage physique, elle a très rapidement eu à affronter un sévère syndrome post-traumatique.
Ce fardeau qu’elle ressent comme un boulet à traîner partout, elle a l’idée de l’exprimer sous forme de journal dessiné. Elle dessine sa soirée dans la salle de concert, ses premières réactions comme celles de son entourage, ses entretiens avec une psy, ses galères administratives… Elle raconte aussi des épisodes au bureau, où il lui est difficile, voire impossible, de se concentrer, ou de trouver un intérêt aux petites histoires des collègues, elle retranscrit les petites phrases qui l’enfoncent un peu plus… Le trait rond, le noir et blanc, l’utilisation de l’écriture comme partie intégrante du dessin, la manière très imagée de retranscrire les hauts et les bas par lesquels elle passe, tout cela concourt à en faire un récit sincère et touchant.
A voir : le blog de l’auteure.


croisade_plancheChloé Cruchaudet La croisade des innocents, éditions Soleil, 2018
De Chloé Cruchaudet, j’ai lu Groenland-Manhattan et vu le film réalisé à partir de sa bande dessinée Mauvais genre (Nos années folles par André Téchiné). Je connaissais donc son goût pour les faits historiques peu connus, et susceptibles de donner lieu à un roman graphique. Imaginée d’après un fait réel, La croisade des innocents plonge le lecteur dans un Moyen-Âge sombre et crasseux, où des enfants se mettent à suivre le jeune Colas. Rejeté par sa famille, il est recueilli par des religieux qui exploitent ses maigres forces. Suite à une « rencontre » qui passe pour un miracle, lui que rien ne prédestinait à ce rôle, mais qui n’a rien à perdre à partir sur les routes, prend la tête d’une cohorte de jeunes et d’enfants qui partent dans le but de délivrer Jérusalem.
Des aquarelles dans des tons sombres, un trait fin pour caractériser les personnages, des lieux qui font travailler l’imagination, quelques dessins en pleine page plus poétiques… J’ai apprécié le dessin qui m’a rappelé par moments les trognes des chapiteaux romans, ou des gargouilles d’églises. Le graphisme rend particulièrement bien compte de cette époque, et donne envie de savoir ce qui va arriver à Colas et ses suiveurs. L’intérêt ne se dément pas tout au long de la lecture, et la conclusion, bien trouvée, ne manque pas de finesse. J’ai passé un très bon moment.

commissairek_plancheMarguerite Abouet, Donatien Mary, Commissaire Kouamé : Un si joli jardin, Gallimard, 2017
Encore un genre différent ! Marguerite Abouet est la scénariste de l’excellente série Aya de Yopougon et elle met de nouveau à l’honneur les habitants de son pays, la Côte d’Ivoire, dans le premier volume (je crois) d’une série policière. Le dessinateur n’est pas le même que pour Aya de Yopougon, et c’est bien dommage parce que j’aimais beaucoup son trait et la vision colorée d’Abidjan dans cette série. Là, c’est beaucoup plus « crayonné », bien adapté pour dessiner des scènes de bagarres ou de poursuites. Car il s’agit d’une aventure policière plutôt animée : un magistrat très connu a été assassiné dans un hôtel de passe, et le commissaire Marius Kouamé et son adjoint Arsène doivent mener une enquête rapide et discrète. Mais ils gênent pas mal de monde, et les morts tombent comme des mouches sur leur chemin. L’histoire est distrayante, mais pas très originale, et je ne suis pas plus enthousiaste que ça !

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2018

Abnousse Shalmani, Les exilés meurent aussi d’amour

exilesmeurentaussiRentrée littéraire 2018 (17)
« C’est quelque chose, l’exil : une claque qui vous déstabilise à jamais. C’est l’impossibilité de tenir sur ses deux pieds, il y en a toujours un qui se dérobe comme s’il continuait à vivre au rythme du pays perdu. »
S’il est clair qu’il est question d’exil dans ce livre d’Abnousse Shalmani, ici, contrairement à son précédent livre (Khomeiny, Sade et moi) relatant son arrivée à Paris à l’âge de neuf ou dix ans, il s’agit d’un roman, et d’une famille imaginaire.
La famille de Shirin, des bourgeois intellectuels de gauche, quitte Téhéran dans les années 80, son père tout d’abord, puis elle-même et sa mère. À Paris, ils retrouvent les trois sœurs de sa mère, et son grand-père, personnages autour desquels tout le roman est construit. Il faut dire qu’entre Mitra la tyrannique, Zizi, l’artiste, et la jeune révolutionnaire Tala, les trois sœurs sont des femmes envahissantes, écrasantes, surtout pour la mère de Shirin, qu’elles traitent quasiment comme une domestique. La précarité économique les contraint de plus à cohabiter dans un petit appartement.

« Je pris l’habitude de la regarder dans son laboratoire, admirant sa patience, sa concentration, ses choix, ses mains qui n’hésitaient jamais, sa volonté qui ne connaissait pas l’impossible. D’une table basse boiteuse, elle faisait deux tables qui se superposaient, l’une rouge, l’autre noire agrémentée de roses. »
L’extrait montre le regard d’enfant que Shirin pose sur sa mère et ses doigts de fée, regard qui en fait une magicienne, une alchimiste, comme l’enfant s’exclame, ravie de trouver ce nouveau mot français dans le dictionnaire. J’ai commencé à vraiment apprécier ce roman au bout d’une cinquantaine de pages, avec le portrait de la mère, l’apprentissage acharné par la petite fille de la langue française et l’apparition d’Omid. Shirin tombe sous le charme de cet ami juif de sa tante Tala, et lui aussi se prend d’affection pour la petite fille, lui ouvrant les portes des musées pour parfaire sa culture.

« Le cinéma fut prohibé pour cause d’attentat, les restaurants pour cause d’hygiène, le théâtre et l’opéra pour une cause oubliée, ou plutôt : parce que ma famille n’osait pas y aller. Elle sentait le déclassement à plein nez et se révélait incapable de l’assumer. »
L’immense atout de ce roman d’apprentissage et d’exil, un sujet somme toute assez présent dans la littérature, c’est la langue très chatoyante, très personnelle, de l’auteure, parfois un peu péremptoire dans les affirmations qui viennent clore certains paragraphes, mais cela fait partie de son charme aussi « Les Iraniennes n’ont jamais rien compris à l’amour. » « Téhéran achetait l’idéal et dédaignait l’amour. » « Ils étaient des survivants. La seule chose qui me rassure, c’est qu’ainsi programmés pour la survie, ce sont ces tempéraments-là qui repeuplent la terre après les catastrophes. »
Le thème de la politique en exil, la vision qu’en a Shirin du haut de ses neuf ou dix ans, puis de ses vingt ans, est particulièrement intéressant, mais ce n’est pas le seul. Les thèmes sont nombreux, s’entrelacent, se répondent, se trouvent mis en parallèle avec des légendes persanes ou des histoires constitutives de la légende familiale. Le tout de manière subtile et avec toujours ce style qui sublime tout. C’est souvent assez drôle, par les mots choisis, et par le surgissement de scènes tragi-comiques. L’apparition du personnage du « tout petit frère », né après treize mois de grossesse, apporte une once de réalisme magique à l’iranienne qui s’intègre fort bien à l’ensemble.
Après un démarrage un peu hésitant, je me suis laissé emporter par le foisonnement de ce roman, son écriture pleine d’esprit, et sa galerie de personnages fascinants.

Les exilés meurent aussi d’amour d’Abnousse Shalmani, éditions Grasset (août 2018), 400 pages.

 Repéré grâce à Clara, Delphine qui s’est aussi entretenue avec l’auteure, Lili et Sylire.

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018

Tiffany Tavernier, Roissy

roissyRentrée littéraire 2018 (16)
« Marcher. Toujours marcher. Quarante-huit heures sur place ont suffi pour que j’intègre l’information. Marcher, oui. Sans cesse. Seul moyen de ne pas se faire repérer par l’un des mille sept cents policiers affectés à la sécurité ou par l’une des sept cents caméras qui, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, filment les allées et venues de tous. Marcher, aller d’un bout à l’autre des aérogares, revenir sur ses pas. »
Une femme tire sa valise d’un terminal à l’autre de Roissy, s’arrête parfois, commence des conversations avec des passagers en partance, s’invente des destinations, des attentes, des vies… Elle ne part jamais, change d’apparence pour déjouer la vigilance des agents de sécurité et des caméras. Elle fait partie des SDF de l’aéroport, des invisibles qui parcourent tous les endroits, ouverts au public ou non, de l’immense bâtiment.
La narratrice est là depuis huit mois, depuis qu’elle a oublié son identité, et elle n’envisage pas de quitter ces parois vitrées et ces couloirs interminables qui constituent son univers. Ce monde à part, clos, en marge, parfois souterrain, recèle de la folie, à certains moments de la violence, mais aussi des touches d’humanité. Connaissance est faite avec les nombreux personnages qui composent cette foule en déshérence.

« Ici, je suis en sécurité. Personne ne peut me trouver, pas même ce type croisé devant les portes du Rio. Qui, à la surface, pourrait imaginer que des hommes ont choisi de vivre à plus de huit mètres sous terre dans ces galeries souterraines ? Boyaux qui se déploient sur des dizaines et des dizaines de kilomètres sous l’aéroport. »
La narratrice pourrait continuer à errer ainsi pendant des mois encore, elle se débrouille pour subsister, jusqu’à ce qu’elle remarque un homme qui revient chaque jour à l’accueil du vol Rio-Paris, et que lui aussi la repère…
Que dire de mon ressenti ? J’ai admiré l’écriture pleine de sensibilité, et j’ai été plus qu’étonnée par le sujet intéressant et très bien documenté des sans-domicile qui peuplent l’aéroport, partiellement pris en charge par des associations, mais qui reviennent toujours hanter couloirs et galeries souterraines.
Et malgré tout, je n’ai été qu’à moitié convaincue, le mélange n’a pas bien pris ; peut-être le thème de l’amnésie, et du retour progressif de la mémoire, était-il de trop. Je n’ai lu que des avis positifs, je comprends que d’autres puissent adorer ce roman, mais j’ai eu quelques petits passages à vide vers le milieu, rattrapés par un début et une fin où j’étais beaucoup plus présente à ma lecture, heureusement, et que j’ai pleinement appréciés.

Roissy de Tiffany Tavernier, éditions Sabine Wespieser, août 2018, 280 pages.

Des avis plus enthousiastes chez Joëlle, Mimi ou Zazy.