Lectures du mois (25) avril 2021

Voici des lectures regroupées faute d’avoir envie d’écrire des billets plus longs, et, une fois n’est pas coutume, ce sont exclusivement des romans français, et plutôt rapides à lire. Pas tout à fait des nouveautés, vous pourrez donc les trouver dans vos bibliothèques préférées s’ils vous intéressent.

Jean-Philippe Blondel, La grande escapade, éditions Buchet-Chastel, 2019, 266 pages, existe en Folio.
« Sept ans auparavant, Lorrain avait rejoint (avec retard et après beaucoup de tergiversations, soit) le camp des soixante-huitards – mais il en était revenu. Certes, il était fondamentalement attaché à la liberté de mouvement, mais lorsqu’on voyait toutes les dérives, la place de plus en plus grande que réclamaient les femmes, les droits qu’on voulait octroyer aux enfants, on ne pouvait que craindre les dérives et, disons-le, oui, le chaos. »

Au milieu des années soixante-dix, un léger vent de liberté souffle sur le groupe scolaire Denis-Diderot. Sur le temps d’une année scolaire, des amitiés enfantines se défont, des relations entre adultes se forment, des inimitiés deviennent plus marquantes. Il faut dire qu’il y a là quelques caractères bien trempés ! Le microcosme du groupe scolaire et des logements de fonction est habilement décrit par l’auteur, avec des personnages qui échappent à la caricature et des situations qui ne manquent pas d’ironie. La tribu des enfants d’enseignants est aussi bien portraiturée que celle des parents. J’ai été un peu étonnée que le focus passe du groupe des enfants au groupe des adultes de façon assez définitive, mais ce choix n’est pas inintéressant. Philippe Blondel demeure comme toujours agréable à lire, avec dans ce roman beaucoup plus d’ironie que dans les précédents qui étaient passés entre mes mains. Je serai curieuse de la suite, à l’occasion.

Maylis Adhémar, Bénie soit Sixtine, éditions Juilliard, 2020, 297 pages.
« Elles repartent le cœur empli de joie, les filles de la Milice de la Croix. Missionnaires, leurs pas glissent sur la chaussée du monde pécheur. Les dix commandements dans leur sac à main. Elles les feront leurs, elles les partageront. Ce soir, douze femmes résisteront au vice pour l’amour de Dieu. »

Élevée dans une famille catholique intégriste, Sixtine rencontre Pierre-Louis et cède à l’attrait du jeune homme, s’ensuit le beau mariage dont elle a rêvé, ou surtout que sa mère imaginait pour elle. Sixtine, qui a toujours été éloignée à force de prières et de pénitences, des réalités de la vie, et la nuit de noces et les suivantes ne sont guère des parties de plaisir. Quand elle attend un futur héritier, elle n’est pas à la fête non plus. Jusqu’à un événement qui va bousculer sa vie, ses croyances et lui faire découvrir d’autres milieux.
Beaucoup de lecteurs ou lectrices ont trouvée plus vraisemblable la première partie du roman, et été un peu désarçonnés par le cheminement de Sixtine dans la deuxième partie, j’ai eu le parcours inverse. Le début m’a semblé un peu caricatural, avec des personnages sans trop de nuances, alors que j’ai trouvé plus de finesse dans l’émancipation de Sixtine. L’idée d’intercaler des lettres de sa grand-mère adressées à la mère de Sixtine a apporté un contrepoint intéressant. Ne serait-ce que pour le parallèle avec Division avenue, par exemple, ce roman mérite d’être lu.

Olivier Hodasava, Une ville de papier, éditions Inculte, 2019, 136 pages.
« Tu vois, quand on fabrique une carte, quelle que soit la carte, on ajoute un élément fictif, une ville par exemple, une ville qui n’existe pas. On appelle ça une ville de papier – c’est joli, non, comme terme ? […] Comme ça, si quelqu’un vient à nous copier sans autorisation, il copie aussi notre ville imaginaire et alors on peut le prouver et, si nécessaire, attaquer en justice. »

L’extrait donne le sujet du roman : une ville est imaginée par un jeune cartographe dans les années 30, dans l’état du Maine. Oui, mais cette ville devient réelle grâce à quelques circonstances peu ordinaires. À notre époque, un journaliste, intrigué par ce fait inhabituel, enquête pour en retrouver des traces.
C’est un bon roman, car bien écrit et très malin, sans être inoubliable toutefois. Ce qui me reste, c’est l’habile manière de rester dans le flou : s’agit-il d’une enquête journalistique ou de faits totalement imaginés ? Ce n’est pas moi qui vous le dirai, bien sûr !

Jean-Paul Dubois, La succession, éditions Points, 2016, 234 pages.
« Que ce fût en famille ou dans l’exercice de son métier, j’ai toujours eu le sentiment qu’il y avait chez mon père cette appétence à palper l’âme humaine et à la tripoter comme on joue avec de la pâte à modeler. »

Il se prénomme Paul, comme tous les héros de Jean-Paul Dubois. Paul Katrakilis a fui sa famille toulousaine, enfin, ce qu’il en restait, pour vivre à Miami de sa passion de la pelote basque. Pourtant titulaire d’un diplôme de médecine, il préfère la petite vie qu’il s’est composée en Floride. Mais peut-on vraiment fuir un destin aussi bien tracé que le sien ? Ou plutôt mal tracé… Il doit en tout cas rentrer en France pour régler la succession de son père.
Sans tergiverser, c’est du Dubois pur jus, dans sa veine la plus sombre, et ça se lit fort bien, même si ce n’est pas le meilleur roman qui soit pour se remonter le moral !

Pascal Dessaint, L’horizon qui nous manque, éditions Rivages, 2019, 220 pages.
« Quand un gars récidive, c’est pas qu’il est plus con qu’un autre. C’est seulement qu’il est con plus souvent. Nuance. »

Des paumés se sont trouvés pour partager un terrain, deux caravanes et une baraque sommaire, non loin de la jungle démantelée de Calais. Lucile a quitté son métier de professeur des écoles pour aider les migrants. Anatole chasse et bricole des leurres pour attraper les oiseaux. Loïk travaille sur un chantier, mais son passé de taulard et son caractère imprévisible ne l’aident pas à se réinsérer dans la société. Leur colocation improvisée ne va pas aller de soi.
Je ne sais pas trop pourquoi je n’ai pas complètement adhéré à ce roman. Je l’ai lu en restant extérieure. Sans doute le dosage ne m’a-t-il pas convaincue, entre les situations pas très réjouissantes, et une certaine empathie de l’auteur pour les personnages, empathie que je n’ai pas réussi à ressentir.

Avez-vous lu certains de ces romans ? Ou peut-être pensez-vous à les lire ?

Patrice Gain, Denali

« C’était le premier matin du mois d’août. Une chaude journée d’été s’annonçait. Une de ces journées où la chaleur évapore votre énergie et vous laisse apathique. J’étais assis contre les planches disjointes du poulailler, près du potager. Les poules grattaient la terre et picoraient en caquetant. Une coccinelle jaune, avec sept points noirs, s’était posée sur les pages du livre Into the Wild que je n’arrivais pas à lâcher, puis elle était remontée le long de mon avant-bras. »
Le jeune Matt, quatorze ans, passe l’été chez sa grand-mère dans le Montana, après le décès de son père et l’internement de sa mère. Il se pose des questions sur ce qui a poussé son père à tenter une ascension risquée, celle du mont Denali, en Alaska, alors qu’il n’avait jamais manifesté d’intérêt pour l’escalade. Tout va aller de mal en pis pour Matt lorsque sa grand-mère décède brusquement. La seule famille qui lui reste, son frère aîné Jack, devient totalement incontrôlable, sous l’emprise de mauvaises fréquentations et de drogues diverses.
Malgré tout, le jeune garçon continue de chercher à en savoir plus sur son père, sur le couple qu’il formait avec sa mère, et sur sa disparition. Sa relation avec Jack est aussi centrale dans le roman, deux frères aussi différents l’un de l’autre, quoiqu’encore fort jeunes, des frères ennemis, l’un aussi mauvais que l’autre a un bon fond… On croirait, dans une certaine mesure, Caïn et Abel, mais l’explication qui en est donnée rend la chose tout à fait vraisemblable. Les épreuves que Matt traverse, compensées heureusement par la rencontre de quelques personnes bienveillantes, et surtout par le pouvoir de la nature à guérir les plaies, vont le faire mûrir, inévitablement, bien plus vite qu’il n’aurait fallu.

« Cette nuit-là, j’avais entendu une chouette. Il n’y avait plus d’électricité. Je ne m’étais pas encore habitué à ma solitude. Je l’apprivoisais la journée, elle me mordait à la nuit tombée. »
Sous la plume de Patrice Gain, auteur français que je découvre, tous les bons ingrédients d’un roman noir à l’américaine sont réunis, parfois un peu poussés à l’extrême dans le sombre et le sinistre, c’est-à-dire, à mon goût, du moins. D’autres adoreront cette avalanche de malheurs !
Si le comportement et le discours de Matt ne correspondent sans doute pas toujours à celui d’un jeune de quatorze ans, ce n’est pas gênant, et on ressent aisément à la lecture qu’un narrateur et personnage principal plus âgé aurait fait au bout du compte un tout autre roman.
Le texte, bien écrit, est superbe dans les évocations de la nature, des méandres de la rivière Bitterroot vers lesquels Matt revient souvent jusqu’au camp indien et aux falaises vertigineuses. L’histoire est particulièrement prenante et les interrogations assez nombreuses pour donner envie de tourner rapidement les pages. Impossible de ne pas compatir et se poser des questions en même temps que le jeune homme.
J’ai beau avoir déjà lu bien des romans d’apprentissages, celui-ci fera date par sa noirceur qui peut s’éclairer tout à coup, et par la tension qui y règne.

Denali, de Patrice Gain, éditions Le mot et le reste, 2017 et Livre de Poche, 2021, 284 pages.

Lu aussi récemment par Antigone.

Mo Malø, Qaanaaq

« Les meurtres ritualisés, je ne t’apprends rien, ça pue forcément. C’est soit le fait de givrés, soit un écran de fumée pour te balader. Dans les deux cas, tu ne dois pas te fier à tes impressions premières. Ne pense pas routine policière. Ne pense pas preuves matérielles. Pense folie. Ne te demande pas qui aurait intérêt à faire de telles atrocités… Demande-toi plutôt qui ne voit pas d’autre issue que cette mise en scène pour exister. »
À la famille déjà bien étendue des polars du froid, qui font voyager en Scandinavie ou en Islande, il faut maintenant ajouter le Groenland, sous la plume non d’un auteur local, mais d’un français, sous le pseudonyme de Mo Malø. Ce roman est le premier, qui permet de faire connaissance d’un policier danois, originaire du Groenland et adopté tout petit par un couple de Danois. Son nom est Qaanaaq, qui est aussi le nom d’une bourgade du nord de l’immense île couverte de glaces. Envoyé dans son pays d’origine, il va devoir enquêter sur des meurtres qui ont tout l’apparence de morts dues à des attaques d’ours, mais dans des lieux fermés à clefs. Étonnante contradiction ! Qaanaaq va surtout devoir décrypter la manière de raisonner des habitants, aidé en cela par l’inénarrable Apputiku, policier local. 

« Au Groenland, aucun prévenu ne restait plus de douze heures consécutives en cellule. Pour ce peuple de chasseurs nomades, la privation de liberté s’apparente à la mort. Par le passé, un nombre important de détenus s’étaient suicidés, d’autres s’étaient simplement laissés mourir de faim ou avaient dépéri de tristesse. C’est pourquoi on n’astreignait désormais les gardés à vue, comme les condamnés, à ne passer que leurs nuits en prison. »
Connaissiez-vous ce fait concernant la justice groenlandaise ? Saviez-vous qu’une base militaire américaine avait été creusée sous la banquise à la fin des années 50 ? Saviez-vous que le sol groenlandais contenait d’immenses gisements de pétrole ? Saviez-vous que les Inuits aiment à répondre à toute question « imaqa » qui signifie en gros « peut-être », coupant souvent court aux interrogations ?
Qaanaaq apprend tout cela et bien plus encore, car le roman regorge de détails sur la vie des Inuits, et joue bien son rôle de dépaysement. L’action n’est pas négligée, les quelques 550 pages foisonnent de rebondissements et de fausses pistes. Sans oublier des éléments qui éclaircissent la dramatique recherche des origines de Qaanaaq.
Malgré quelques longueurs, je retiens surtout une présentation originale, des personnages hors du commun, des doses bienvenues d’humour, et une solide recherche documentaire, éléments qui donnent tout à fait envie de lire les romans suivants.

Qaanaaq de Mo Malø, éditions Points, mars 2019, 549 pages.

une idée piochée chez Marilyne.

Colin Niel, Entre fauves

« Le gouvernement espérait que sa décision d’autoriser la chasse du lion problématique ne s’ébruite pas trop, disait-on. Pour ne pas ternir l’image de la Namibie, parce que nous avions besoin des touristes et de l’argent des autres pays pour développer le nôtre. »
Martin, garde pour le parc national des Pyrénées, est un farouche opposant à la chasse, qui traque sur internet ceux qu’il considère comme des tueurs. Lorsqu’il y trouve la photo d’une jeune chasseuse blonde devant la dépouille d’un lion, il entreprend, avec d’autres activistes, de découvrir qui elle est. Le profil sur les réseaux sociaux n’apporte que peu de renseignements, mais Martin est acharné. Par ailleurs, il s’inquiète pour le dernier ours restant dans les Pyrénées, dont aucune trace n’a été vue depuis des mois.
Le roman passe des paysages des Pyrénées à ceux de la Namibie, avec de très belles descriptions, et aussi d’un personnage à un autre : Martin, Apolline, Kondjima et Charles. Je laisse aux futurs lecteurs et lectrices découvrir qui est ce dernier.

« Franchement, moi, j’ai honte de faire partie de l’espèce humaine. Ce que j’aurais voulu, c’est être un oiseau de proie, les ailes démesurées, voler au-dessus de ce monde avec l’indifférence des puissants. Un poisson des abysses, quelque chose de monstrueux, inconnu des plus profonds chaluts. Un insecte, à peine visible. Tout sauf homo sapiens. Tout sauf ce primate au cerveau hypertrophié dont l’évolution aurait mieux fait de se passer. »
Tout comme j’ai été enthousiaste il y a quelques années à la lecture de Seules les bêtes, j’ai admiré cette fois aussi la construction millimétrée et les personnages particulièrement bien incarnés. De quoi être complètement accrochée dès les premières pages, et jusqu’à la toute fin ! De plus, c’est fait très subtilement, puisque ceux des protagonistes qui seraient d’emblée les plus sympathiques peuvent s’avérer assez imbuvables, comme le très dogmatique garde du parc. Quant aux chasseurs de trophée, grands bourgeois à la recherche de sensations, qui de prime abord donnent plutôt envie de vomir, ils peuvent avoir, mais oui, des moments de sincérité et d’empathie. Kondjima, un jeune Himba, représente le point de vue des pasteurs qui peinent à maintenir leur troupeau hors de portée des lions privés de nourriture par la sécheresse, et qui voient dans les troupeaux de chèvres des proies à leur portée.
Le tout est donc très nuancé, et surtout, l’agencement des différents points de vue fait avancer l’action, et apporte une grande tension. Les narrations parallèles entre la traque du lion et la poursuite de la donzelle chasseresse culminent avec des apogées saisissants.
Derrière cette couverture très réussie se cache un roman noir de la meilleure espèce !

Entre fauves de Colin Niel, éditions du Rouergue, septembre 2020, 343 pages.

Bandes dessinées variées (3)

Fabien Toulmé, L’odyssée d’Hakim tomes 1, 2 et 3, éditions Delcourt, parutions 2018 à 2020, environ 272, 264 et 280 pages.
Repéré grâce à Keisha.
Une odyssée, voilà un terme qui convient parfaitement à ces plus de huit cent pages qui relatent le voyage d’un jeune Syrien jusqu’en France. Fabien Toulmé cherchait à faire comprendre les parcours individuels des réfugiés par le prisme d’un cas individuel. C’est parfaitement réussi, on s’attache à Hakim, jeune homme vivant en Syrie, jeune entrepreneur qui a créé une pépinière qui fonctionne bien. Jusqu’à des manifestations anti-régime, au cours desquelles il est arrêté pour être venu en aide à un blessé. Emprisonné, torturé, il est finalement relâché, mais la confiance qu’il avait dans son pays à disparu, son lieu de travail réquisitionné, il n’a plus rien. Ses parents sont trop âgés et ne veulent pas partir, d’autant qu’ils sont sans nouvelles d’un jeune frère emprisonné également.
Hakim part chercher du travail d’abord au Liban, puis en Turquie, mais les nombreux réfugiés commencent à être accueillis de plus en plus froidement. Hakim tombe amoureux d’une jeune Syrienne, partie à l’étranger avec sa famille. Ils se marient, tentent de construire une vie ensemble, puis décident de partir pour la France. Que d’embûches et de problèmes ! Najmeh réussit à demander l’asile en France, mais c’est plus compliqué pour Hakim et leur petit garçon qui attendent en Turquie. Si bien qu’Hakim se résout à utiliser des moyens clandestins pour rejoindre sa femme.
Voici, résumés très brièvement, le contenu des trois tomes, contenu bien plus riche que cela, un regard formidable sur un parcours particulier, qui devient pourtant universel, et vaut toutes les statistiques. De plus, le graphisme est tout à fait comme je les aime, et convient bien à un récit en images, rond et lisible, sans effets inutiles.
Pour moi, une série incontournable !

Nicolas de Crécy, Visa transit tome 1, Gallimard, 2019, 136 pages
Sur le thème du voyage, cette bande dessinée est bien différente de la précédente ! Deux cousins embarquent quelques vêtements, des cartons de livres et deux sacs de couchage dans une Citroën Visa hors d’âge, qui les mènera le plus loin qu’elle pourra, direction la Turquie. Cela se passe en 1986, l’été qui suit l’accident de Tchernobyl. Les deux zigotos parcourent l’Italie, la Yougoslavie, la Bulgarie, sans vraiment faire de tourisme, sans non plus chercher à faire connaissance avec l’habitant. Ils sont un peu dans leur bulle. D’ailleurs, pourquoi ont-ils emportés autant de livres, ils ne passent pas particulièrement leur temps à lire ? Quelques épisodes sont savoureux, notamment celui de la station service yougoslave. D’autres un peu plus obscurs, comme les incursions du poète Henri Michaux qui intervient à plusieurs reprises, échappé sans doute d’un des fameux livres.
Le dessin est plaisant, les paysages donnent envie de partir sur les routes, sans but. Je me pencherai probablement sur le deuxième tome, par curiosité.

Olivia Burton, Mahi Grand, Un anglais dans mon arbre, Denoël, 2019, 222 pages.
Finalement, toutes les bandes dessinées du jour ont pour thème le voyage, faut-il y voir un manque, une absence ?
Olivia Burton découvre à la mort de son père qu’un de ses ancêtres était un explorateur connu, Sir Richard Francis Burton. Un homme aux mille vies, parlant de nombreuses langues, espion, aventurier, traducteur du Kamasutra, explorateur des sources du Nil.
Olivia cherche ses traces à Londres, puis en Afrique. Le point de vue alterne entre celui des recherches de la jeune femme et la mise en images du récit des aventures de Sir Burton par lui-même. Le dessin change aussi selon les deux époques, et fait merveille dans les voyages de l’ancêtre : grand-père, ou grand-oncle ou encore ? Les généalogies cachent bien des mystères ! Et ce roman graphique est très sympathique.

Morgan Audic, De bonnes raisons de mourir

« Il s’était rendu compte à cet instant que c’était au-dessus de ses forces de leur parler. Alors il était parti dans la nuit. Et s’était réveillé quelques jours plus tard dans le dessoûloir d’un hôpital. »
Dans la ville de Pripiat, en Ukraine, en principe interdite, un certain nombre de personnes se croisent pourtant, et un jour, un groupe de pseudo-touristes remarque un corps suspendu à une façade. Deux policiers vont mener l’enquête, l’un officiellement, l’autre un peu moins, et pas avec les mêmes motivations. Un oiseau empaillé est posé à côté de la victime. Et il semble y avoir des liens avec un meurtre survenu en 1986, forcément éclipsé par l’accident de la centrale toute proche.


« Une vie normale… Certains jours, Melnyk se demandait quant à lui, si l’Ukraine était vraiment faite pour la normalité. »
Beaucoup de points forts à ce polar plutôt du genre thriller, qui fait effectivement frissonner de temps à autres. D’abord le lieu, bien évidemment, avec ses airs de ville-fantôme et des habitants ou occupants, on ne sait comment les appeler, qui ressemblent à des fantômes aussi. Ensuite, les deux époques, avril 1986, et trente ans plus tard, en plein conflit du Donbass entre Russie et Ukraine. L’auteur excelle à présenter sous toutes ses facettes les conséquences désastreuses de Tchernobyl sur la population et la nature, ainsi que les problèmes actuels de la région. Ensuite, les personnages de policiers sont vraiment intéressants, l’un est ukrainien, et l’autre, qui est russe, enquête de manière privée pour le compte du père de la victime. Les caractères secondaires ne sont pas oubliés, et sont bien dessinés également, dans une ambiance globalement très sombre.

« Une fois sorti de la zone, le bois de Tchernobyl était revendu sans indication de provenance. On l’utilisait ensuite pour fabriquer des tables ou des chaises qui pouvaient se retrouver en vente aussi bien à Kiev que dans un magasin de meubles suédois en France. Tomik affirmait qu’on ne risquait rien tant que le bois ne prenait pas feu. »
Je ne connaissais pas encore cet auteur, et j’ai dévoré ce solide roman bien mené, très bien documenté et intéressant pour l’aspect sociétal et la variété des personnages présentés. Tout à fait recommandable !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, Albin Michel, 2019, 496 pages (paru au Livre de poche, 2020).

Repéré grâce aux Bibliomaniacs, enthousiastes !
C’est le mois du polar chez Sharon.

Nadia Nakhlé, Les oiseaux ne se retournent pas

« Les oiseaux
ne se retournent pas.

Ils partent.

Exilés au cœur léger,
Âmes vagabondes,
Qui filent à travers les ombres.

Ils partent. »
Les grands-parents d’Amel ont pris une décision douloureuse : leur petite-fille de douze ans doit partir, quitter leur pays en guerre. Elle devient Nina, troisième enfant d’une famille d’amis qui part pour l’Europe. Mais elle se trouve séparée d’eux à la frontière.
Bacem fuit aussi la guerre, ce rêveur solitaire préfère la musique au combat. Ils feront une partie du chemin ensemble.

« La vérité est comme les étoiles. Elle n’apparaît que dans la nuit obscure. » Khalil Gibran
Repérée chez Aifelle et trouvée aussitôt dans les nouveautés à la médiathèque, quelle chance ! J’ai été happée dès les premières pages par le dessin, le noir et blanc rehaussé de touches de rouge, d’or, de bleu ou d’émeraude.
La grande réussite est d’avoir raconté une histoire réaliste d’exil, vue à hauteur d’enfant, enfant qui garde une part d’innocence malgré les nombreuses recommandations de ses grands-parents, d’avancer, de ne pas montrer ses peurs, de ne donner sa confiance à personne. Ensuite d’avoir mêlé ce récit d’exil à des éléments plus proches du rêve, les oiseaux, la musique, la poésie, qui reviennent entre les pages.
Les illustrations sont magnifiques, des pleines pages ou des cases plus conventionnelles, des arabesques blanches sur noir, des paysages et des visages, tout concourt à en faire un roman graphique exceptionnel. Et pour moi, un coup de cœur incontestable !



Les oiseaux ne se retournent pas de Nadia Nakhlé, éditions Delcourt, mars 2020, 224 pages.

Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils

Rentrée littéraire 2020 (12)
« André avait toujours eu deux mots pour ses mères. C’était un peu difficile à expliquer. Il disait maman pour Hélène, sa tante, qui l’avait élevé à Figeac, et ma mère pour Gabrielle, sa mère, qui habitait Paris ; il ne l’avait côtoyée que quatre semaines par an pendant les dix-sept premières années de sa vie, et moins encore depuis qu’il ne vivait plus dans sa maison d’enfance. »
Voilà un extrait qui, en peu de mots, dit tout ou presque. On comprend aisément qu’André n’a pas été élevé par sa mère, célibataire, mais par sa tante et son oncle, et vécu au milieu de ses cousines, et que donc, il n’entretient que peu de rapports avec Gabrielle qui vit à Paris. Le roman commence ailleurs, à Chanterelle, un petit village du Cantal, des années auparavant, avec une scène que je ne raconterai pas, et qui sera évoquée plusieurs fois par la suite, comme une légende familiale triste, qui n’est pas cachée, mais qui provoque trop de chagrin pour en parler.
Le roman chemine depuis bien avant la naissance d’André jusqu’à la fin de sa vie, de Chanterelle à Figeac ou à Paris. La société provinciale change, la vie rurale n’est plus ce qu’elle était, les distances ne sont plus ressenties de la même façon. Les relations familiales évoluent, se déplacent, mais restent fortes. Et l’absence de père se fait plus ou moins sentir.

« Il voudrait ne pas ruminer, ne plus ruminer ; encore un mot de Léon pour les pensées qui ne vous lâchent pas, creusent un trou dans le ventre et serrent la poitrine. »
Curieux roman finalement que cette histoire du fils, qui a tout de la saga familiale, sur plusieurs générations et avec secret de famille à l’intérieur. Et pourtant, rien ne ressemble vraiment à des précédentes lectures de ce genre. Tout d’abord, si l’action se déroule sur une centaine d’années, et avec un bon nombre de personnages, le roman tient pourtant sur 171 pages, aussi denses que sobres. Ensuite, la chronologie va de l’avant, puis revient en arrière pour mieux sauter quelques années. L’ellipse y est cultivée comme un art ! Troisième point, le personnage central, André, né de père inconnu, élevé par sa tante, s’en sort plutôt bien dans la vie, et ce dès ses jeunes années, où il illumine le foyer qui l’a accueilli. Pas d’accumulations de drames, même s’il en est un, fondateur, dans la vie du père d’André.
Outre le thème de la recherche de racines, et la description des caractères et des liens familiaux, c’est la langue qui frappe, avec ses mots élégamment choisis, son ton toujours juste.
Un roman qui m’a tenue en haleine, sans chercher à trop en faire, et que j’ai trouvé plein, intense, et très réussi.

L’histoire du fils de Marie-Hélène Lafon, éditions Buchet-Chastel, août 2020, 171 pages. Prix Renaudot 2020.

Sabyl Ghoussoub, Beyrouth entre parenthèses

Rentrée littéraire 2020 (11)
« Moi, je ne sais même pas qui je suis. Je ne suis pas certain d’être la personne qui parle à cet instant. »

Le narrateur franco-libanais, artiste photographe, est encore tout jeune lorsqu’il annonce vouloir visiter Israël, l’envie le tenaillant depuis des années et des années. Mais pour un Libanais, la destination est interdite, et le jeune homme est accueilli à l’aéroport Ben Gourion par des policiers qui l’interrogent avec une certaine circonspection, voulant sans relâche tout connaître de son identité et de ses motivations à effectuer un tel voyage. Plus il essaye de s’expliquer, plus il semble s’enfoncer dans les méandres d’une identité mal assumée ou mal comprise. Cet interrogatoire en pointillés est donc l’occasion pour lui d’essayer de savoir où il en est de son appartenance à un pays ou à un autre, de réaliser aussi que tels et tels « ennemis » se ressemblent à un point inimaginable…

« À l’âge de dix-neuf ans, je suis parti m’installer au Liban, persuadé de libérer la Palestine. J’élaborais des théories sur comment s’organiser pour que les Israéliens, les Palestiniens et les Libanais vivent ensemble. Je voulais que les mizrahim, les juifs orientaux, reviennent vivre dans leur pays d’origine, que les Israéliens deviennent palestiniens, qu’on apprenne l’hébreu au Liban. Je me transformai peu à peu en personnage fou digne d’un roman de Philip Roth. »
Le début m’a beaucoup plu, le style impeccable, l’allusion à Philip Roth, l’humour, m’ont conquise. Après, j’ai trouvé que ça tournait un peu en rond, que l’humour grinçant faisait un peu moins mouche. Puis le texte redevient plus intéressant dans la dernière partie où le jeune artiste est arrivé en Israël, rencontre les amis de Rose qu’il est venu voir, loue une chambre avec vue sur le Liban de l’autre côté de la frontière… Je suis un peu mitigée au final, l’idée de départ intéressante et le regard porté sur le thème de l’identité permettent de produire un texte original, mais pas spécialement porteur d’émotion.

Beyrouth entre parenthèses de Sabyl Ghoussoub, éditions de l’Antilope, 2020, 139 pages.

Eva et Jérôme ont aimé sans réserve.

Retrouvez d’autres lectures pour le Mois de la Littérature libanaise chez Maeve.

Serge Joncour, Chien-loup

« Ici, au tréfonds des collines, on n’imaginait pas que dans quelques heures, le tocsin vitrifierait les campagnes et qu’un vent soufflé des clochers abolirait l’été. Après-demain la guerre aspirerait les hommes du causses par trains entiers, avec au bout quatre années de feux, la disparition de quatre empires et plus de quinze millions de morts. »
Le premier chapitre, saisissant, se déroule en juillet 1914, à la veille de la première Guerre Mondiale, dans un petit village isolé sur le Causse.
Ensuite, en 2017, un couple vient prendre trois semaines de vacances dans une maison loin de tout, sans même de réseau ni de wifi. Pour Franck, producteur de cinéma, c’est inimaginable de passer tout ce temps sans téléphone, loin de ses associés qu’il soupçonne de vouloir le mettre sur la touche, mais pour sa femme Lise, actrice sans travail, c’est l’endroit parfait pour se ressourcer. Et quel endroit ! Une maison complètement isolée, en haut d’un chemin à la pente impressionnante, entourée de bois, de combes et de collines à perte de vue, une maison qui semble avoir une histoire tragique…
Puis on revient au village en 1914, lorsque les femmes se retrouvent presque seules à abattre le travail agricole et qu’un dompteur demande à se réfugier dans une maison isolée, avec ses tigres et ses lions, dont il craint qu’ils soient réquisitionnés ou abattus. Un dompteur allemand, qui plus est. Joséphine, la presque veuve du médecin du village parti combattre, est intriguée par cet homme…

« Le chien se posta en dehors de la cage, haletant et tendu, il jeta un œil à Franck qui finissait de descendre, attendant un ordre. Mais lequel devait le donner à l’autre, Franck ou le chien ? Lequel des deux devait prendre le dessus, la part du loup en l’homme, ou la part de l’homme en ce chien ? »
D’emblée, l’écriture m’a frappée. Je ne me souvenais pas avoir été aussi intriguée et emportée par le style de l’auteur dans L’écrivain national ou Repose-toi sur moi. J’ai aimé donc la manière de raconter et aussi le regard posé sur le couple formé par Frank et Lise, j’ai apprécié aussi cette manière de faire monter la tension à de nombreuses reprises pour la faire retomber deux chapitres plus loin, tout tranquillement. Ça marche particulièrement bien avec Franck, doué comme il est d’une capacité à se faire des films… Le suspense a son importance, mais plus passionnantes sont toutes les réflexions qui émaillent le roman.
De nombreux thèmes prennent place, et le roman me semble du coup beaucoup plus profond que les précédents que j’avais lus, qui m’avaient laissés un peu sur ma faim. En fait de faim, il est beaucoup question du végétarisme (avec Franck et Lise mais aussi Joséphine au début du siècle) du rapport entre les animaux et les hommes, mais aussi des humains entre eux qui ont des comportements proches du monde sauvage : de nombreuses images comparent ainsi les associés de Franck à des jeunes loups, et le monde du travail à la nature avec les faibles qui subissent, et les forts qui les dévorent. Bref, un roman riche, passionnant, pour lequel j’attendais peut-être une fin un peu différente, mais en tout cas, le plaisir de lecture était bien là !

Chien-loup de Serge Joncour, éditions Flammarion, août 2018, 476 pages, existe en poche.

D’autres avis : Antigone et Nicole plus emballées que Eva ou Une Comète.