Publié dans littérature France, non fiction, premier roman, rentrée automne 2015

Adrien Bosc, Constellation

constellation« Le boxeur ne portait pas une mais deux montres, l’une à l’heure de Paris, l’autre, une Reflet de la marque Boucheron, réglée d’avance sur le fuseau de New York. C’était un cadeau d’Edith Piaf, un porte-bonheur. »
Je dois avouer une chose en préambule, contrairement à beaucoup de personnes, alors que je ne raffole pas des téléphériques et autres moyens de transport suspendus ou se balançant dans le vide, j’aime voyager en avion, je me sens complètement rassurée et d’ailleurs le nombre d’accidents rapporté au nombre de vols effectués chaque année me donne tout à fait raison. Je suis tellement en confiance que je peux même lire un roman évoquant du début à la fin une catastrophe aérienne très médiatisée, quoique ancienne, deux jours avant de voyager dans les airs, sans que cela me dérange le moins du monde, au contraire.

« Quel diable s’est ingénié à faire concorder autant d’erreurs jusqu’à un impact aux probabilités nulles ou presque.
Ce presque au centre de toutes les attentions, ce hasard dont il faut dénouer les ramifications pour l’extraire de la fatalité. »
Adrien Bosc a choisi de s’intéresser à un drame qui a fait couler beaucoup d’encre, en particulier parce qu’à son bord se trouvait Marcel Cerdan. Le boxeur avait pris ce vol à la place d’une autre personne, plus chanceuse rétrospectivement, pour pouvoir retrouver plus vite Edith Piaf l’attendant à New York. Parmi les passagers du vol F-BAZN parti d’Orly le 27 octobre 1949, se trouvaient aussi Ginette Neveu, jeune violoniste virtuose, des bergers basques qu’un contrat de travail attendait dans les grandes plaines de l’Ouest, une ouvrière alsacienne, un homme qui partait retrouver sa femme, au total 37 passagers et 11 membres d’équipage dont les destins brisés forment sous la plume de l’auteur une galaxie, une constellation, tel le nom de l’appareil conçu par Howard Hughes. Adrien Bosc les évoque tous, leur redonne une place, après une enquête minutieuse. Il alterne aussi avec le récit de la catastrophe, vu de l’intérieur, et l’enquête de l’organisme chargé de reconstituer le vol pour comprendre la tragédie.

« À l’issue de plusieurs heures de marche, ils atteignent l’appareil et rejoignent les secours dépêchés la veille sur l’île. Ils y découvrent sur près de vingt-cinq hectares un lieu de désolation enveloppé dans une chape de brouillard épais aux nappes humides et laiteuses. »
Une heureuse surprise que ce roman, dont le principal atout lorsque je l’ai choisi était qu’il ne semblait pas trop long. Tout de suite, son écriture m’a séduite, sa précision lorsqu’il s’agissait de décrire un enchaînement fatal de circonstances, sa poésie lors des évocations de paysages, son humanité pour dire les vies des quarante-huit personnes qui ont fini toutes au même moment, sur les flancs du mont Redondo, sur une île des Açores, mais pas celle où se trouvait l’aéroport… tout cela forme un ensemble qui fonctionne bien à mon avis, à la fois sans pathos et sans voyeurisme.

Constellation, d’Adrien Bosc, éditions Stock (2014), Grand Prix du roman de l’Académie Française, 198 pages, existe en Livre de Poche.

Autist Reading a pris plaisir à lire ce roman, Eva a aimé malgré quelques bémols, c’est un sans-faute pour Sev...

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Publié dans littérature France, rentrée hiver 2017, sortie en poche

Valérie Tong Cuong, Par amour

paramourJe vous propose une courte chronique entre deux périodes de pause estivale, parce que ce roman le mérite et constitue une parfaite lecture d’été.

« C’est le problème avec les gens qui ne parlent pas beaucoup, on a vite fait d’interpréter de travers, on leur prête les intentions qui nous arrangent, surtout quand ces gens-là comptent énormément pour nous. »
Une famille ou plutôt deux, celles d’Émélie et Muguette, deux sœurs assez différentes l’une de l’autre, se retrouvent à passer la deuxième guerre mondiale au Havre, ville qui subit plus qu’aucune autre d’intenses bombardements. L’exode tout d’abord, est raconté comme je l’ai rarement lu. Ensuite, les années de guerre dans une ville régulièrement bombardée sont bien différentes de celles relatées du point de vue des parisiens, ou des habitants des campagne ou encore de ceux de la Zone Libre. Chacun des membres de la famille rapporte une partie de la guerre telle qu’il l’a vécue, chronologiquement et avec ses mots, son ressenti, ses silences et ses mensonges.

« J’étais si soulagée de quitter Le Havre, sans doute la plus heureuse de notre petit groupe ! Ou plutôt, de quitter les bombardements, la peur collante, les déchirements, les privations, le désarroi de tante Muguette, les regards de plomb entre papa et maman. Je ne rêvais que de ça, de m’enfuir. »
Les changements de point de vue réussissent parfaitement à installer le contexte, et à conserver l’attention du lecteur.
Le Havre fait plutôt dans ce roman penser à Londres, si ce n’est que ce sont justement les Anglais qui la bombardent. L’auteure s’est bien documentée, sur les enfants envoyés à l’abri à la campagne ou en Algérie, sur les restrictions en tous genres, sur le Débarquement, sur les maladies liées aux privations, mais cela ne ressort pas exagérément, au contraire l’histoire est très fluide et ne pâtit pas de passages didactiques.
Ce n’est pas une chronique des années de guerre mais un roman animé d’un véritable souffle : comme j’étais pressée de le reprendre pour retrouver cette famille si attachante !

Par amour de Valérie Tong Cuong, éditions Stock (2017) et Livre de Poche (2018) 384 pages en poche.

C’est un bijou pour Noukette, un superbe roman pour Edyta, Eva est emballée, Luocine est un peu réservée et voici un avis différent pour ne pas tomber dans les louanges à tout va, celui de Valérie.

Publié dans littérature France

Françoise Guérin, Maternité


maternite« Un bouleversement sans précédent se passe au fond de toi et tu n’as aucune prise. Aucun contrôle. Pas plus sur ton corps que sur tes pensées pagailleuses, cette armée dérisoire qui piétine jusqu’à l’épuisement. »
Il y a tout d’abord le « tu » qui interpelle directement le lecteur, la lectrice en l’occurrence, qui campe le portrait d’une brillante directrice financière, trentenaire mariée et pleinement investie dans son travail, qui rappelle des épisodes de l’enfance, gênants ou cruels, qui cerne l’absence de désir d’enfant… Et pourtant, quand Clara est enceinte, elle et Frédéric, son mari, décident de mener jusqu’au bout cette grossesse qu’il attendait davantage qu’elle. Clara a du mal à réaliser la présence du bébé en elle, et ce jusqu’à l’accouchement, et tout autant à s’attacher au nourrisson qu’on lui présente.

 

« Finalement, tu ne supportes ni les pleurs de ton bébé, ni son silence. Les pleurs pénètrent dans ta tête et paralysent ta pensée. Tu deviens pure angoisse d’être ainsi délogée de toi. Mais que le silence se prolonge et c’est la mort qui s’impose. »
Car c’est de cela qu’il s’agit dans Maternité, de l’absence d’attachement maternel, du décalage, de l’étrangeté de la situation, qui peut aller de quelques heures à quelques jours, ou beaucoup plus, comme dans le cas de Clara, avant de se sentir mère. Cela, et la dépression post-natale qui lui est associée également. Françoise Guérin s’éloigne du polar pour nous livrer ce récit poignant qui fait référence à son travail de psychologue clinicienne. Choquant parfois, lorsque Clara perd complètement pied face à un nourrisson, une tout petite fille pas nommée pendant plus de trois cents pages, précis et tendu tout du long, ce roman se lit d’une traite et avec la gorge nouée. Car une parfaite connaissance du sujet de la part de l’auteure n’empêche absolument pas l’émotion de gagner du terrain, au fur à mesure de la lecture.


« Le paradoxe, c’est qu’à ta douleur d’exister se mêle celle de n’être rien. »
Si un ou deux paragraphes m’ont semblé superflus (je pense à la fille à la verrue, par exemple), si la barque maternelle (celle de la mère de Clara, dont je n’ai pas parlé, mais les rapports de Clara avec ses propres parents éclairent la situation) est lourdement chargée, le roman n’en demeure pas moins très réaliste et éclairant sur ce qu’est la naissance de l’amour maternel, cet amour qui ne va pas toujours de soi, d’autant qu’il est censé apparaître à un moment de grande fatigue et de grande perturbation… La bienveillance dont Clara est entourée, de la part de son mari, de sa sœur, d’une amie, des professionnels qu’elle rencontre pour essayer d’arranger la situation, laisse imaginer avec horreur ce qu’il peut en être lorsqu’une jeune mère ne bénéficie pas de ce soutien. Même dans ce cas, loin d’être le plus noir, on tourne les pages en espérant du fond du cœur une éclaircie bienvenue !
Un roman troublant et essentiel.

Maternité de Françoise Guérin, éditions Albin Michel (mai 2018) 467 pages.

Les lectures d’Alex Mot à mots, Cathulu et Cuné.
Un grand merci à Françoise Guérin et aux éditions Albin Michel pour cette lecture.

Publié dans littérature France, rentrée hiver 2018

Hubert Haddad, Casting sauvage

castingsauvage« Un décor humain doit s’adapter au scénario, jamais l’inverse. Et le réalisateur règne à discrétion sur le plateau, comme un peintre dans son atelier ou le romancier sur ses personnages. Pourtant, lui semblait-il, bien des figurants auraient pu remplacer les acteurs sans dommage, et vice-versa. La rue pullule d’étoiles anonymes. »
Je trouve difficile de parler d’un roman tel que celui-ci, tout en subtilité et en suggestion. Il est évidemment possible de le résumer en deux ou trois lignes qui enlèveraient une grande partie de la magie de la lecture… disons donc qu’il raconte quelques mois de la vie de Damya, une jeune femme qui s’apprêtait à jouer le premier rôle d’un spectacle de danse, mais qui dorénavant travaille à chercher des figurants pour le film adaptant La douleur de Marguerite Duras. Le casting sauvage consiste à aborder des gens dans la rue selon qu’ils correspondent au profil recherché, ici pour jouer des rescapés des camps. Damya engage alors la conversation avec les plus émaciés, les sans-abris, les malades, les drogués… d’autres personnages apparaissent, un sculpteur, un chorégraphe, d’autres restent invisibles comme le jeune homme que Damya recherche depuis un rendez-vous manqué…

 

« Tout amour en effet débute sur un coup de dé, comme tout roman, mais c’est en vain qu’il les lançait et relançait sur un tapis brûlé, accumulant les fiascos. De quel auteur est cet habile récité bricolé à partir d’une foule d’incipits ? Il faudrait être bien ingénieux ou sacrément ingénu pour se combiner une authentique histoire d’amour avec cent bouts de passions avortées. »
Il faut s’imaginer que le personnage principal est une ville (enfin, c’est mon sentiment), Paris qui, à des moments féeriques, ne semble plus habitée que par des espèces animales, oiseaux, chats, rats et souris, insectes, et même un cerf crépusculaire… et à d’autres heures, ses trottoirs sont engorgés de nuées de réfugiés, maigres et harassés. L’auteur se laisse porter par les mots, ose le parallèle entre les victimes des attentats de novembre et les déportés de retour des camps, s’intéresse à la collusion des arts, danse, sculpture, cinéma, écriture, s’interroge sur la place du corps… La fin très touchante clôt cette longue rêverie poétique.
Je n’aurais peut-être pas lu ce roman si je ne l’avais gagné, j’ai pourtant lu et aimé
Le peintre d’éventail et Corps désirables, quoique avec quelques petites réserves, mais pas du tout aimé Théorie de la vilaine petite fille qui m’a ennuyée. Finalement, mon préféré est peut-être, le temps qui passe le dira, ce dernier roman, qui a su me toucher avec un sujet moins facile que Le peintre d’éventails, mais surtout une belle ambiance portée par une écriture des plus délicates.
Je le conseille à ceux qui aiment la plume de l’auteur comme à ceux qui voudraient la découvrir.

Apprécié aussi par Jostein et Yv.

Casting sauvage de Hubert Haddad (Zulma, mars 2018) 160 pages.
Ce roman a été sélectionné par les jurés du Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs, mais je n’ai pas eu l’occasion d’écouter Hubert Haddad à Saint-Malo.

Publié dans bande dessinée, littérature France, littérature Proche et Moyen Orient

Brigitte Findakly Lewis Trondheim, Coquelicots d’Irak

coquelicotsdirakDans Coquelicots d’Irak, Brigitte Findakly, qui est née en 1959 en Irak et y a vécu jusqu’en 1973, raconte son enfance, les raisons qui ont poussé sa famille à l’exil et son arrivée en France. Les pages rapportant précisément l’histoire de sa famille alternent avec des pages intitulées « en Irak » et qui précisent des coutumes pour nous assez éloignées et des pages de photos de famille, porteuses d’émotion. Brigitte Findakly est née d’un père irakien et d’une mère française, elle est maintenant coloriste de bande dessinée, notamment pour Lewis Trondheim dont elle est la compagne.

J’ai beaucoup aimé cette enfance et cette jeunesse à Mossoul. Nous sommes de la même génération, et si j’ai retrouvé des ressemblances dans nos éducations, ce sont les différences très sensibles qui dominent. Dans le cadre de la maison, la liberté de penser existe, mais à l’école, les enfants se voient inculquer les versets du Coran et le respect du pouvoir… les seules sorties scolaires consistent à se mettre sur le trajet du leader pour le saluer lorsqu’il passe par Mossoul ! Plus tard, Brigitte connaît en arrivant en France le décalage que sa mère a ressenti en arrivant jeune mariée en Irak. Même pour sa mère qui revient dans son pays natal, le retour n’est pas si facile.
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Je ne connais que de nom Lewis Trondheim, j’ai vu que ses personnages étaient le plus souvent des animaux, oiseaux ou lapins. Son passage au genre humain fonctionne bien, le trait est simple mais parlant, l’humour, mais aussi l’émotion réussissent à naître de cette apparence de simplicité. Les couleurs de Brigitte Findakly s’adaptent à chaque situation, et correspondent sans nul doute à celles de ses souvenirs, à ce qui lui a été raconté, ou à ce qu’elle vit actuellement, des origines de sa famille aux effets de la censure en Irak, des coutumes ancestrales à la vieillesse de ses parents.
C’est le genre de bande dessinée que j’aime, et je n’ai pas été du tout déçue, je l’ai lue tranquillement et en savourant pleinement images et situations.
coquelicotsdirak2Coquelicots d’Irak de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim, éditeur : L’Association, août 2016, 115 pages.

Les avis de Mo’ Noukette ou Saxaoul

Publié dans littérature France, premier roman, sortie en poche

Gaëlle Nohant, L’ancre des rêves

IMG_2007« Comme tous les soirs, Benoît Guérindel avait reculé par mille stratagèmes l’heure de monter se coucher. Qui, à sa place, eût été pressé de retrouver les images violentes qui ébranlaient sa caboche? Mais l’heure redoutée du sommeil venait toujours, comme la mort, que rarement on invite. »
Les quatre garçons de la famille Guérindel redoutent tous les soirs l’heure du coucher. Chacun d’entre eux est tourmenté par d’horribles cauchemars récurrents. Pourtant, ils n’en parlent pas à leurs parents, surtout pas à leur mère, Enogat, qui leur a toujours interdit de s’approcher de la mer, qui n’a pas voulu qu’ils apprennent à nager. De quel secret veut-elle les protéger ?
Lorsque Lunaire, le cadet découvre une sorte de « perméabilité » entre le réel et le rêve, il décide d’essayer d’intervenir sur son rêve, de ne plus se laisser terroriser par les images qui reviennent immuablement, chaque nuit.
Avec l’audace de l’adolescence, Lunaire se lance dans une enquête des plus singulières. Il va trouver l’aide de personnes âgées qui pourraient l’épauler dans sa recherche sur le navire qui hante ses rêves et le capitaine Morvan qui le terrifie.

« Les hommes allaient sur la Lune ou sur Mars, mais le monde des rêves était encore plus dangereux et plus stimulant à explorer. »
Le choix de ce livre repose sur des billets lointains qui m’avaient fait noter ce roman, depuis perdu de vue, sur sa superbe couverture sortie à la rentrée 2017, et aussi sur l’intérêt porté au dernier roman de Gaëlle Nohant, Légende d’un dormeur éveillé. J’ai donc choisi de lire d’abord celui-ci avant de, peut-être, découvrir plus avant l’auteure. 
Et pourtant… je ne suis pas du tout fan des romans où les personnages racontent leurs rêves, je trouve le procédé des plus ennuyeux, pour tout dire. Je n’adhère pas toujours non plus aux légendes et autres histoires de fantômes. Pour preuve, je suis restée quelque peu hermétique à Ar-Men, la bande dessinée d’Emmanuel Lepage, qui évoquait les légendes bretonnes.
Mais j’ai senti dès les premières pages que, cette fois, les rêves s’inséreraient parfaitement dans le roman, s’ancreraient dans la réalité, d’où le titre qui a pris immédiatement sa signification… et la lectrice a été ferrée ! Je n’ai déjà lors presque pas lâché le livre. Il fallait parfois respirer un peu, car les visions de Benoît ou de Lunaire dans leurs cauchemars sont assez épouvantables. De quoi être en empathie avec les adolescents qui doivent les retrouver toutes les nuits.
La réussite de ce premier roman est d’avoir construit le livre comme une enquête, qui devient petit à petit une enquête généalogique. A ce sujet, l’arbre généalogique judicieusement placé à la fin du livre n’est à consulter qu’à la fin de la lecture, pour garder le frisson de la découverte ! J’ai vraiment aimé l’écriture, parfaitement en adéquation avec le réalisme magique à la bretonne qui imprègne ce roman d’initiation original.

L’ancre des rêves de Gaëlle Nohant, éditions Robert Laffont (2007) paru en Livre de Poche (2017), 331 pages.

Lecture commune avec Miss Sunalee dont je vais aller lire l’avis, et en voici d’autres : Antigone, Inganmic et Sylire.

Objectif PAL d’avril, deuxième lecture !
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Publié dans bande dessinée, littérature France

Emmanuel Lepage, Ar-Men


armen« Gardien depuis dix-sept ans, et pourtant il semble surpris chaque fois de l’humidité glacée qui suinte des murs, été comme hiver… »
Bienvenue dans le domaine des phares de la pointe bretonne, de la tour de la Vieille au phare de l’île de Sein, de celui de Tévennec au plus lointain, le plus isolé, celui d’Ar-Men. Ils protègent les navires des nombreux récifs où ils se fracassaient avant leur construction. Maintenant automatisés, ils étaient le territoire de gardiens qui par roulement, venaient les occuper, les entretenir, les surveiller… Le narrateur de cette BD passe une vingtaine de jours avec le dernier gardien du phare d’Ar-Men, battu par les flots. Il raconte à sa fillette, en imagination, elle ne l’accompagne pas, bien sûr, les légendes bretonnes qui entourent la mer d’Iroise : l’Ankou à la barre d’un vaisseau fantôme, la légende d’Ys et de Gradlon… Il découvre aussi les écrits du premier gardien du phare et le récit de sa construction.

 

« N’ayant plus aucune raison de revenir sur l’île, je fais du phare mon royaume. »
J’avoue que je m’attendais à davantage de réalisme, à un style plus documentaire, comme celui de certaines pages de l’album. Je me serais fort bien contentée de l’histoire du dernier gardien d’Ar-Men, avec des retours sur l’histoire du phare, sur la construction et sur le récit du premier gardien… Pour moi, l’ensemble est un peu trop sombre, avec du très bon dans la partie documentaire, des aquarelles superbes, des couleurs et des transparences extraordinaires. Le récit de la construction du phare, dans sa situation isolée, sur un bout de rocher battu par les flots, et avec du ciment qui se désagrège à l’eau de mer, est saisissante !
Mais je suis assez peu sensible aux histoires fantastiques, et j’ai parcouru avec moins d’intérêt les récits de légendes bretonnes, ou l’évocation des fantômes du narrateur. Même le dessin me plaisait moins lorsqu’il faisait référence à l’imaginaire, avec ses couleurs brunes et jaunes, ses envolées fantasmagoriques, ses redondances. Ce n’est pas là un univers que j’aime.
Je suis sûre que cette BD plaira à de nombreux amateurs, mais il me faudra lire un autre des ouvrages d’Emmanuel Lepage pour être tout à fait convaincue par son talent.

 

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Ar-Men, L’enfer des enfers, d’Emmanuel Lepage, éditions Futuropolis (2017) 92 pages.

Un coup de cœur pour À propos de livres, une belle composition pour Brize. D’autres avis recensés aujourd’hui par Eimelle.

Lu pour l’opération #1Blog1BD qui reprend la sélection de BD choisies pour le grand prix du Festival d’Angoulême.

Publié dans littérature France, rentrée automne 2017

François-Henri Désérable, Un certain Mr Piekielny

uncertainmrpiekielnyRentrée littéraire 2017 (17)
« Je ne sais pas si je crois en Dieu ou au hasard- et qu’est-ce que le hasard, sinon le Dieu des incroyants ? »
J’accumule en ce moment sur mon bureau une pile impressionnante de livres à chroniquer, qui ne fait que croître, et encore, le roman dont je vous parle aujourd’hui est déjà reparti à la bibliothèque. J’avais noté des citations, et j’attendais la rencontre organisée par la Fête du Livre de Bron pour en parler. Voilà qui est fait, et c’est vraiment tout aussi délicieux d’écouter François-Henri Désérable que de le lire ! De digressions en anecdotes bien rodées, qu’il récite la première strophe de La prose du Transsibérien ou qu’il explique ce qui fait de lui le spécialiste français du rap polonais, il a tenu la salle en haleine ses lecteurs assidus, ou les autres qui ne le connaissaient pas du tout (mention spéciale à la dame qui venait écouter « Nicolas euh… Désidérata ou quelque chose comme ça, qui a écrit sur Romain Gary… »).

« Gary écrit le nom de Piekielny sur la page. Le fait-il naître ? Renaître ? Jaillir du tréfonds de sa mémoire ? Ou bien cela vient-il de plus loin, de l’imaginaire se déployant par miracle pour assujettir le réel ? Je ne sais pas. Il est tout-puissant. Il écrit. Il ne pense qu’à cela. Écrire. Tenir le monde en vingt-six lettres et le faire ployer sous sa loi. »
Comment écrire un roman basé sur trois pages d’un autre roman, fut-il culte, adoré, lu et relu ? Comment le plus grand des hasards, à savoir un mariage, un avion complet, un vol de portefeuille, a pu conduire l’auteur dans les rues de Vilnius alors qu’il se rendait à Minsk ? Comment une plaque apposée au n°16 de la rue Grande-Poluhanka, et évoquant Romain Gary, le futur auteur de La promesse de l’aube, lui a fait se demander s’il restait des gens ayant connu, non l’auteur, mais son voisin alors qu’il avait sept ou huit ans, un petit homme à l’allure de souris et à la barbiche roussie par le tabac, nommé Mr Piekielny, et dont le nom signifiait « infernal » en polonais ? Tout cela a-t-il vraiment eu, ou l’auteur a-t-il beaucoup d’imagination ?

« Mais alors, ce M. Piekielny, avec sa boîte de rahat-loukoums, sa barbiche roussie par le tabac, sa pathétique requête, n’aurait donc existé que dans l’esprit de Gary ?
Où finit la vérité ? Où commence le mensonge ? »
Certains critiques (je ne citerai personne, mais j’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’un critique du Figaro) ont trouvé que l’auteur parlait beaucoup trop de lui-même dans ce roman, mais c’est aussi ce qui fait son charme, immense, avec son très amour de la littérature, son penchant pour les citations, son auto-dérision, son goût pour la porosité entre fiction et réalité, qui imprègne particulièrement ce roman.
La construction du texte et l’écriture sont pleines d’une grande liberté, tout en étant rigoureuses, car il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit d’une enquête visant à retrouver des traces de Mr Piekielny, et donnent lieu à des passages particulièrement réjouissants, et d’autres, car il ne pouvait pas passer sous silence le destin des juifs de Vilnius, beaucoup plus graves. J’ai noté beaucoup de paragraphes et de citations que je ne retransmets pas toutes, car il faut vous laisser le plaisir de la découverte. Je suis conquise et continuerai sans doute par Évariste en attendant le prochain roman sur lequel travaille François-Henri Désérable, sur Ernesto Che Guevara.
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Un certain Mr Piekielny de François-Henri Désérable, éditions Gallimard (août 2017), 272 pages.

Delphine-Olympe et Eva sont séduites, Papillon et Cathulu un peu moins.
Sur la photo, François-Henri Désérable est (très bien) interviewé par Christine Ferniot.

 

Publié dans littérature France, rentrée automne 2017

Karine Silla, L’absente de Noël


absentedenoelRentrée littéraire 2017 (16)
« Sophie, lorsqu’elle a grandi, m’a reproché aussi mon obsession de la vérité, me disant qu’elle n’en avait que faire, puisque cette vérité était seulement la mienne. »

En pleins préparatifs de Noël, Virginie apprend que sa fille Sophie, vingt ans, partie faire du bénévolat au Sénégal, n’est pas rentrée avec sa compagne de voyage. Celle-ci tente de les rassurer, mais semble leur cacher quelque chose. Virginie décide de partir à sa recherche à Dakar, et toute la famille recomposée se retrouve du voyage : père, beau-père, belle-mère, grand-père, demi-frère, demie-soeur… Il faut dire que le père de Sophie a mené longtemps une double vie où son épouse ignorait jusqu’à l’existence d’une fille. Situation inconfortable pour Virginie comme pour sa fille, dont on soupçonne assez vite qu’elle a peut-être disparu volontairement, une fois les thèses de l’enlèvement ou de l’accident écartées.
Dès lors, le roman se focalise surtout sur l’évolution des personnages confrontés à un univers inconnu d’eux et à des circonstances exceptionnelles. Chacun va se révéler, pas forcément de la meilleure manière. Je pense notamment au père de Sophie, qui ne brille ni par sa patience, ni par son ouverture d’esprit, ou à Virginie, qui se voit en mère parfaite, mais qui prend conscience qu’elle a surtout passé sa vie à essayer d’esquiver les problèmes.

« Il sait que Sophie est quelque part en sécurité. Ce pays respire l’espoir. Il ne s’est pas senti aussi vivant depuis des années. Son flair lui dit que ce n’est pas un endroit où on disparaît. »
J’ai gagné ce roman lors d’un concours il y a deux ou trois mois, et j’étais très heureuse de découvrir, de ce fait, une nouvelle maison d’édition tout à fait prometteuse.
Une fois habituée à la narration, tantôt c’est Virginie qui raconte, tantôt un narrateur omniscient qui se place alors du point de vue d’un autre membre de la famille, une fois adopté donc ce mode de narration, la lecture est fluide. L’histoire ne manque pas d’intérêt, et la crise d’adolescence un peu tardive de Sophie est tout à fait vraisemblable. Ce roman ferait un très bon scénario de film dans le genre comédie dramatique, pour peu que l’on ne choisisse pas (non, par pitié !) Christian Clavier dans le rôle du père un peu rustre et vaguement raciste. L’auteure est également scénariste, cela explique peut-être pourquoi les scènes comiques ne le sont pas à la lecture, mais apparaissent drôles après coup, et de manière plutôt visuelle. Les réflexions émanant de la patronne du petit hôtel où la famille s’est réfugiée, ou d’autres personnages sénégalais, concernant les différences d’éducation des enfants, sont très intéressantes, et on y sent du vécu. Quant au bouillonnement et à l’ambiance de Dakar, c’est très bien rendu, très vivant.
Finalement si je n’ai pas été tout à fait convaincue par le style qui appuie un peu trop les caractères, alors que j’aurais préféré qu’il se concentre sur les actes, j’ai été touchée par certains personnages et ma lecture a été tout à fait agréable.

 

L’absente de Noël de Karine Silla, éditions de l’Observatoire (août 2017), 442 pages.

Les avis de Au fil des livres et de Séverine.

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Publié dans classique, littérature France

Romain Gary, La promesse de l’aube

promessedelaube« Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. »
Je l’avoue tout de suite, je ne suis pas une grande lectrice d’autobiographies, ce genre me rappelle les dîners où votre voisin de table vous assomme avec son unique sujet de conversation, lui, lui, et encore lui (ou elle) pour finalement conclure qu’il (ou elle) est ravi d’avoir fait votre connaissance. Enfin, dans le cas présent, au moins, on peut fermer le livre quand on veut. J’ai donc commencé par me dire, dès les premières pages, que Romain Gary aurait peut-être eu mieux à faire, à quarante-cinq ans, sur une plage à Big Sur, que de se retourner sur son enfance. Et puis j’ai continué…

« C’est ainsi que la musique, la danse et la peinture successivement écartées, nous nous résignâmes à la littérature, malgré le péril vénérien. Il ne nous restait plus maintenant, pour donner à nos rêves un début de réalisation, qu’à nous trouver un pseudonyme digne des chefs-d’œuvre que le monde attendait de nous. »
Dans les années 20, à Wilno (Vilnius), le petit Roman vit seul avec sa mère, qui lui voue un amour démesuré, et s’emploie à préparer le futur de celui qu’elle imagine déjà ambassadeur, écrivain, admiré par les hommes et aimé par les femmes. Pourtant, malgré les cours de danse, de chant ou de peinture que sa mère l’oblige à prendre, il continue de jouer avec les autres gamins de la cour du n°16 de la Grande-Poluhanka, là même où vivait un certain Mr Piekielny, dont quiconque s’est intéressé à la rentrée littéraire de l’année dernière reconnaîtra le nom… Roman et sa mère sont ensuite contraints de déménager vers Varsovie, avant de s’installer à Nice, plus propice aux projets maternels. La vision maternelle de la France coïncide davantage que son pays natal à ce qu’elle attend de son fils.

« Je n’avais que neuf ans et je ne pouvais guère me douter que je venais de ressentir pour la première fois l’étreinte de ce que, plus de trente ans plus tard, je devais appeler « les racines du ciel », dans le roman qui porte ce titre. L’absolu me signifiait soudain sa présence inaccessible et, déjà, à ma soif impérieuse, je ne savais quelle source offrir pour l’apaiser. »
Je ne sais plus à partir de quel moment du livre j’ai commencé à bien accrocher, sans doute lorsque je me suis rendu compte qu’il y avait probablement un décalage, voire plus, entre l’enfance réelle de Romain Gary et celle qu’il rapportait. Que ce soit à Wilno, à Nice ou plus tard lorsque la guerre le séparera de sa mère, et qu’il deviendra aviateur, l’auteur a paré ce que sa mémoire lui rapportait de fantaisies plus ou moins prononcées, et en agrémentant ainsi sa vie, l’a rendue plus captivante et apporté un plus grand plaisir de lecture que s’il rapportait platement les faits.
Si cette lecture n’a pas été un coup de cœur, c’est que j’ai toujours du mal avec les personnages de mères étouffantes qui projettent leurs échecs ou leurs frustrations sur leurs enfants, sans les laisser décider par eux-mêmes de leur vie. Mais je reconnais un grand talent d’écriture à Romain Gary, une auto-dérision réjouissante, et j’ai beaucoup aimé la réécriture de l’histoire personnelle, et la plongée dans une enfance dont l’auteur semble n’être jamais tout à fait sorti.

Je dois avouer que, lorsque j’ai poursuivi cette lecture avec Un certain Mr Piekielny de François-Henri Désérable, c’est avec grand plaisir que j’ai retrouvé les personnages de La promesse de l’aube, mais chut ! J’en parlerai une autre fois !

La promesse de l’aube de Romain Gary (1960) éditions Folio, 456 pages.

C’est une lecture commune avec Inganmic et Karine (son billet très bientôt). Récemment Athalie l’a lu aussi…

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