Publié dans littérature Europe du Nord, mes préférés

Jonas Gardell, N’essuie jamais de larmes sans gants

nessuiejamaisdelarmes.jpg« Car Rasmus fait partie de ces gens très nombreux qui se voient obligés de recommencer à zéro, de tirer un trait et de prendre un nouveau départ. Laisser le passé disparaître dans le brouillard et cesser d’exister.
Comme une brume matinale qui s’évapore dès que le soleil se met à luire. »
En Suède, au tout début des années 80, il n’est pas facile d’être soi-même pour un jeune homosexuel. Quelques années auparavant, l’homosexualité était encore considérée comme une maladie mentale par les médecins et chercheurs suédois. Ni l’église, ni la presse, ni le système judiciaire, ni le monde éducatif ne reconnaissaient cette différence.
À tout juste dix-huit ans, Rasmus quitte le village où vivent ses parents, et la petite ville où il allait au lycée, pour s’installer à Stockholm, pouvoir enfin vivre son identité au grand jour. Cela ne va pas être simple, mais Rasmus va rencontrer Paul et une petite communauté de colocataires. Pour Benjamin, Témoin de Jéhovah, aller à l’encontre des préceptes familiaux va être encore plus compliqué, mais le jour où il croise Rasmus et où le choix se présente à lui, il n’hésite pas.
Vient ensuite le sida, considéré comme la peste des homosexuels, et dans l’entourage de Paul, Rasmus et Benjamin, beaucoup sont touchés, certains plus fort et plus rapidement que d’autres.

« Il remodèle la honte. Il va en faire une identité et une fierté. »
Quand un roman plaît à tout le monde ou presque, je crains toujours de ne pas me joindre à l’unanimité et d’être carrément déçue, mais cela n’a pas été le cas du tout avec ce très beau roman.
J’ai tout aimé de cette lecture : le style qui ne me plairait pas forcément ailleurs, le sujet qui pourrait sembler plombant, ou parfois démonstratif, les personnages qui ne sont pas toujours montrés sous leurs meilleurs aspects. Et pourtant l’ensemble est formidable, bien dosé et impressionnant de sincérité et de justesse, jamais ennuyeux ni didactique. Les personnages secondaires, notamment les parents de Rasmus et ceux de Benjamin, ou les amis des deux jeunes gens, Paul, Reine, Bengt, Lars åke, Seppo, ne sont pas oubliés et approfondissent la description soignée de cette période, et aussi de l’évolution psychologique de chacun, lente et douloureuse bien souvent. L’humour, la dérision ne manquent pas dans le texte et viennent encore davantage éclairer ces portraits.
On pense au film de Robin Campillo, 120 battements par minute, mais le livre possède une dimension supplémentaire, je trouve. C’est difficile d’expliquer ce qui fait la force de ce roman, sa grande liberté peut-être, sa manière de ne pas se cacher derrière des périphrases et d’appeler un chat un chat : efficace et bouleversant à la fois, un grand roman !

N’essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell, (Torka aldrig tårar utan handskar, 2012) éditions Gaïa, 2016, traduction de Jean-Baptiste Coursaud et Lena Grumbach, en poche, 847 pages.

Repéré chez Autist Reading et  Krol, c’est un pavé de l’été, (à retrouver chez Brize), et il était depuis plus de six mois dans ma « pile à lire » (Objectif PAL chez Antigone)
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Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, rentrée littéraire 2018

John Boyne, Les fureurs invisibles du cœur

fureursinvisiblesducoeur« Bien longtemps avant que l’on n’apprenne qu’il était le père de deux enfants de deux femmes différentes, l’une à Drimoleague et l’autre à Clonakilty, le père James Monroe, devant l’autel de l’église Notre-Dame de l’Étoile de la mer, dans la paroisse de Goleen, à l’ouest de Cork, accusa ma mère d’être une putain. »
Cette première phrase marquante enchaîne sur un chapitre tout aussi frappant où la jeune Catherine, seize ans et enceinte, chassée devant tous les habitants de son village, prend le bus pour Dublin où elle est logée chez deux jeunes hommes qu’elle a rencontrés. Courageuse et ayant la tête sur les épaules, la jeune fille fait adopter son enfant.
Le narrateur de ce roman-fleuve qui couvre sept décennies se nomme Cyril Avery, il est le fils adoptif de Max et Maude, un couple atypique et peu doué pour les sentiments parentaux. Pourtant Cyril a une enfance tranquille, traversée toutefois par la rencontre avec Julian, le fils d’un avocat de son père, qui sera le premier amour de sa vie.

« C’était une période difficile, pour un Irlandais âgé de vingt et un ans attiré par les hommes. Quand on possédait ces trois caractéristiques simultanément, on devait se situer à un niveau d’hypocrisie et de duplicité contraire à ma nature. »
Le roman, par éclipses de sept ans en sept ans, dresse un tableau acide de l’Irlande des années 40 à nos jours. Ce qui est astucieux, c’est que le narrateur ne revient pas dans son pays pendant de longues années, il s’agit donc d’une sorte de portrait en creux du pays, tout aussi fort lorsqu’il est question de saisir l’évolution lente des mentalités. Le tableau dressé de la situation des homosexuels en Irlande, qui passent de la violence de l’illégalité à une acceptation maussade, des rapports furtifs aux terribles années du sida, ce panorama emporte le lecteur qui éprouve une empathie certaine pour Cyril, pourtant souvent méfiant, et parfois lâche. En cela, il est bien différent de Catherine, dont le courage est remarquable en toute circonstances, et qui ne perd jamais le cap qu’elle s’est fixée.
L’auteur utilise judicieusement des événements réels comme ressorts de l’intrigue, tout autant que des événements plus intimes. C’est sûr que ce roman fait une grande place à l’imaginaire, n’hésite pas devant des coïncidences un peu forcées, mais c’est aussi tout ce qui fait son charme, et le plaisir de lecture, en décuplant les attentes sur des rencontres possibles et probables. Ces attentes ne sont pas déçues, le roman enchaîne avec virtuosité les moments de drame comme les accalmies, en un tourbillon explosif et souvent drôle.
Je ne sais pas si cela transparaît entre mes mots, mais j’ai plongé dans ce roman avec un enthousiasme qui ne s’est pas démenti, acceptant tout, son versant romanesque comme ses dialogues teintés d’humour, sa charge contre les morales rétrogrades comme ses passages plus intimistes. Un grand bravo à l’auteur, sans oublier la très belle traduction !

Les fureurs invisibles du cœur de John Boyne (The Heart’s invisible furies, 2017), éditions JC Lattès, août 2018, traduit par Sophie Aslanides, 587 pages.

Repéré grâce à Autist Reading et Lady DoubleH.

Lire le monde : Irlande

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée hiver 2019

Robin MacArthur, Les femmes de Heart Spring Mountain

femmesdeheartspringmountain« Vale contemple par la vitre les champs, un silo gris, une grange rouge, le ruban étincelant de la Silver Creek qui leur fait des clins d’œil entre les arbres. Chaque centimètre est familier, mais dans chaque carré de paysage quelque chose a changé, est comme renversé ou sculpté différemment. »
J’avais beaucoup aimé l’année dernière Le cœur sauvage, recueil de nouvelles de Robin MacArthur, jeune auteure originaire du Vermont. Ces nouvelles dont l’écriture m’avait séduite étaient pleines de tendresse pour des personnages cabossés, un peu marginaux, un brin hippies et écolos.
Dans ce roman, on retrouve ce même coin du Nord-Est des États-Unis, et ses habitants égratignés par la vie. À commencer par Bonnie, qui, quelque peu shootée, lors du passage d’un ouragan, sort affronter la tempête et disparaît. Prévenue, sa fille Vale revient de la Nouvelle-Orléans dans une région qu’elle avait quittée huit ans auparavant. Elle retrouve sa famille, essentiellement les femmes qui restent présentes, malgré tout, quand les hommes ont disparu.

« Le ciel est couleur abricot, illuminé par le lever du soleil. Le monde change indéniablement, mais il reste beau, songe-t-elle, le visage tourné vers l’aube. »
Étonnamment, j’ai eu un peu plus de mal à entrer dans le roman que dans les nouvelles, il m’a fallu environ quatre-vingt pages pour commencer à l’apprécier, sans doute à cause du va-et-vient entre trois ou quatre époques, et entre un certain nombre de personnages. Une fois que j’ai eu tracé un mini arbre généalogique, je m’y suis mieux retrouvée.
Le retour de Vale représente le retour à la terre maternelle, plus fort encore pour elle qui soupçonne une de ses arrière-grands-mères d’être une indienne Abénaki, qui aurait sans doute été contrainte de renier ses origines. Il est question de l’assimilation des peuples Indiens dans la première moitié du vingtième siècle.
Le thème du retour à la nature, présent également, est symbolisé, entre autre, par Deb, la tante, ancienne hippie, de Vale, et par Hazel, la grand-tante qui a élevé sa mère, et qui vit toujours dans des conditions assez spartiates. Pour la partie contemporaine, le roman se déroule en 2011, au moment de l’occupation de Wall Street, et ce n’est pas un hasard si Deb et Vale se préoccupent alors de l’épuisement des ressources naturelles et du réchauffement climatique, sans que ce thème ne devienne lourd ni didactique, toutefois.

« Et les enfants de Danny, ceux de Vale : qui seront-ils et de quel monde hériteront-ils ? Y aura-t-il des fruits pour les petits-enfants, encore à naître, de Deb, dans cette région où les hivers sont devenus si imprévisibles ? »
Les personnages sont le point fort du roman. Assez nombreux, ils sont finement décrits, leurs interactions enrichissent le propos, et leurs questionnements, leurs soucis de transmission, donnent à réfléchir. L’émouvante Lena, la solide Hazel, la solitaire Deb, ou encore Bonnie toujours en équilibre instable…
Une tension dramatique parcourt le texte, en ce qui concerne la recherche de la mère disparue, peut-être emportée par les eaux. Le thème du deuil parcourt d’ailleurs les pages, jusqu’au dénouement. La force des Femmes de Heart Spring Mountain vient aussi de la redécouverte par Vale de ses origines, et de son attachement viscéral à la terre et à l’eau du Vermont, montré par plusieurs scènes, peut-être un peu appuyées, où elle s’agenouille ou plonge ses mains dans les éléments naturels avec une grande émotion. Il y est question aussi des leçons qui devraient être tirées du passé, et avec lesquelles un avenir possible pourrait être construit.
Ce roman, qui m’a parfois évoqué ceux de Louise Erdrich, fort de nombreux thèmes qui ne peuvent laisser indifférent, monte en puissance au fur et à mesure de la lecture, et pose des questions essentielles. Je m’attendais peut-être, par rapport au recueil de nouvelles, à être plus surprise ou secouée, mais c’est tout de même un bon roman.

Les femmes de Heart Spring Mountain de Robin MacArthur, (Heart Spring Mountain, 2018) éditions Albin Michel, janvier 2019, traduction de France Camus-Pichon, 353 pages.

Merci à l’éditeur et au #picaboriverbookclub pour cette lecture !
L’avis d’Electra.

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018

Tiffany Tavernier, Roissy

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« Marcher. Toujours marcher. Quarante-huit heures sur place ont suffi pour que j’intègre l’information. Marcher, oui. Sans cesse. Seul moyen de ne pas se faire repérer par l’un des mille sept cents policiers affectés à la sécurité ou par l’une des sept cents caméras qui, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, filment les allées et venues de tous. Marcher, aller d’un bout à l’autre des aérogares, revenir sur ses pas. »
Une femme tire sa valise d’un terminal à l’autre de Roissy, s’arrête parfois, commence des conversations avec des passagers en partance, s’invente des destinations, des attentes, des vies… Elle ne part jamais, change d’apparence pour déjouer la vigilance des agents de sécurité et des caméras. Elle fait partie des SDF de l’aéroport, des invisibles qui parcourent tous les endroits, ouverts au public ou non, de l’immense bâtiment.
La narratrice est là depuis huit mois, depuis qu’elle a oublié son identité, et elle n’envisage pas de quitter ces parois vitrées et ces couloirs interminables qui constituent son univers. Ce monde à part, clos, en marge, parfois souterrain, recèle de la folie, à certains moments de la violence, mais aussi des touches d’humanité. Connaissance est faite avec les nombreux personnages qui composent cette foule en déshérence.

« Ici, je suis en sécurité. Personne ne peut me trouver, pas même ce type croisé devant les portes du Rio. Qui, à la surface, pourrait imaginer que des hommes ont choisi de vivre à plus de huit mètres sous terre dans ces galeries souterraines ? Boyaux qui se déploient sur des dizaines et des dizaines de kilomètres sous l’aéroport. »
La narratrice pourrait continuer à errer ainsi pendant des mois encore, elle se débrouille pour subsister, jusqu’à ce qu’elle remarque un homme qui revient chaque jour à l’accueil du vol Rio-Paris, et que lui aussi la repère…
Que dire de mon ressenti ? J’ai admiré l’écriture pleine de sensibilité, et j’ai été plus qu’étonnée par le sujet intéressant et très bien documenté des sans-domicile qui peuplent l’aéroport, partiellement pris en charge par des associations, mais qui reviennent toujours hanter couloirs et galeries souterraines.
Et malgré tout, je n’ai été qu’à moitié convaincue, le mélange n’a pas bien pris ; peut-être le thème de l’amnésie, et du retour progressif de la mémoire, était-il de trop. Je n’ai lu que des avis positifs, je comprends que d’autres puissent adorer ce roman, mais j’ai eu quelques petits passages à vide vers le milieu, rattrapés par un début et une fin où j’étais beaucoup plus présente à ma lecture, heureusement, et que j’ai pleinement appréciés.

Roissy de Tiffany Tavernier, éditions Sabine Wespieser, août 2018, 280 pages.

Des avis plus enthousiastes chez Joëlle, Mimi ou Zazy.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Eric Plamondon, Taqawan

taqawan.jpg« Depuis des millénaires, la sagesse de l’évidence suffit à ce peuple : si on pêche trop de poissons cette année, il y en aura moins l’année prochaine. Si on pêche trop de poissons pendant des années, un jour il n’y en aura plus. »
Taqawan tire son titre du nom donné par les populations autochtones au jeune saumon qui remonte vers la source de la rivière. Tout débute avec une intervention musclée et disproportionnée de la sureté du Québec, qui vise à prendre les filets à saumon des pères de famille de la tribu des Mig’maqs. Une toute jeune fille assiste depuis le bus de ramassage scolaire à cette scène traumatisante, qui malheureusement sera le début pour elle d’une suite d’événements terribles. Passée à toute vitesse à l’âge adulte, elle trouvera toutefois de l’aide pour tenter de se reconstruire.

« Sachant que le saumon a un odorat très développé, mille fois plus puissant que celui d’un chien, certains pensent qu’il retrouve sa route grâce à l’odeur des rivières. »
J’avoue que je ne savais rien de trop au sujet du roman avant de le commencer, je l’avais noté dans l’intention de le lire assez vite, et dans ce cas, je ne rentre pas trop dans les détails des résumés que je peux trouver ici et là, je m’intéresse seulement à la tonalité générale…
Roman choral mais aussi roman engagé au côté des populations autochtones, c’est par son style qu’il surprend d’abord, par le rythme de phrases courtes, voire très courtes, donné au texte. Les chapitres aussi sont brefs, et alternent les points de vue des différents personnages avec des passages plus explicatifs, historiques ou scientifiques. Les personnages assez nombreux, demeurent bien incarnés, attachants et pleins d’humanité, et c’est le point fort du roman. Il apporte aussi des connaissances passionnantes sur la vie des Indiens Mig’maqs, et sur leur relation à la nature.


« Il faut se méfier des mots. Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir.  Celui qu’on traite de bâtard toute sa vie pour lui signifier sa différence ne voit pas le monde du même œil que celui qui a connu son père. Quel monde pour un peuple qu’on traite de sauvages pendant quatre siècles ? »
Toutefois, les quelques passages plus mouvementés, faisant appel au genre thriller ou au western, et notamment la fin, ne sont pas ce que je préfère dans ce roman… Cela lui donne, à mon avis, un côté un peu bancal, entre les explications historiques ou écologiques, les scènes plus intimistes et les scènes d’action. J’espérais beaucoup de ce roman, et ce que j’en attendais, je l’ai trouvé dans un autre roman québecois, De bois debout, commenté précédemment. Quant à cette lecture, si elle a été rapide, prenante et somme toute, pas désagréable, elle ne fut pas exactement à la hauteur de mes attentes. Je serais curieuse de lire les avis des autres lecteurs et lectrices du jour !

Taqawan, d’Eric Plamondon, éditions Quidam (janvier 2018), 208 pages.

Lecture commune de Québec en novembre avec A propos de livres, Argali et Yueyin.
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Publié dans littérature Europe du Nord, premier roman, rentrée hiver 2017

Tommi Kinnunen, Là où se croisent quatre chemins

laouquatrecheminsQu’est-ce qui m’a fait choisir d’acheter ce roman de la rentrée de janvier plutôt qu’un autre ?
La littérature finlandaise, tout d’abord, dont je ne connais pas les auteurs et les productions actuelles, alors que j’ai des souvenirs de lectures éblouissantes en Norvège ou en Islande. Le nord de la Finlande, ensuite, et une histoire familiale sur plusieurs générations, me rappelant des romans islandais tels Karitas ou norvégiens comme ceux d’Herbjorg Wassmo.


« Dans les douleurs de l’enfantement, elles l’écoutent, il faut bien croire à quelque chose. »
Le roman court de 1896 à 1995, sans respecter la chronologie, mais en composant un puzzle où des pans de l’histoire familiale peuvent se trouver racontés du point de vue de l’un ou l’autre des quatre personnages principaux : d’abord Maria qui est sage-femme à la fin du XIXème siècle, puis Lahja sa fille, ensuite Kaarina, la belle-fille de Lahja et enfin Onni, le mari de Lahja. Le roman porte bien son titre, puisque les quatre récits ne se nouent réellement qu’au terme du roman, après des allers et retours dans le temps, entre constructions de maisons, naissances, guerres, deuils et relations familiales compliquées.

« Souvent une personne qui n’a aucun talent pour jouer avec un bébé trouvera de quoi discuter avec un enfant plus âgé ou saura donner les bonnes réponses à un jeune. Lahja, elle, ne se faisait à la compagnie d’aucun enfant. Elle ne savait pas ou ne voulait pas. »
Lahja occupe une place centrale dans le roman, elle a une mère sage-femme et pourtant aucune aptitude visible à s’occuper d’enfants. Son but de jeune fille et de jeune femme est de se marier, mais quand elle y parvient, elle ne semble pas heureuse, et l’on comprendra progressivement pourquoi elle est si amère.

« Lahja laissait quelques pas d’avance à son mari, que les bigots n’aillent pas prétendre qu’elle essayait de marcher à son côté comme son égale. »
La Finlande qui nous est montrée en modèle de société actuellement a dû être le lieu d’une évolution particulièrement rapide des mentalités, c’est ce qui frappe en lisant cette histoire. En 1938, une femme ne pouvait pas marcher à côté de son mari, plus tard, dans les années 60 ou 70, le rôle de l’église était encore particulièrement fort, régissant jusqu’à l’intimité et la vie quotidienne. C’est la clef du roman, mais je ne vous en dirai pas plus.

Pour qui, ce roman ?
Clairement pour les adeptes de sagas familiales nordiques, comme Le livre de Dina ou Karitas, mais qui ne craignent pas d’être un peu bousculés par la chronologie. Quoique si on tient bien compte de la date présente à chaque début de chapitre, on se repère assez vite. Les personnages sont plutôt sombres et du genre taiseux, mais les dialogues ne sont pas absents et n’en ont que plus de force. Là où se croisent quatre chemins, grâce à des personnages rudes mais attachants, fera sans nul doute partie des romans qui ne se laissent pas oublier facilement !

Là où se croisent quatre chemins (Neljäntienristeys, 2014) éditions Albin Michel (janvier 2017) 351 pages, traduit par Claire Saint-Germain.

La lecture de Jérôme ou La Rousse bouquine.

Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés

William Boyd, Orages ordinaires

oragesordinairesL’auteur : William Boyd est un écrivain, scénariste et réalisateur britannique, né au Ghana en 1952. Après des études à l’université de Glasgow et à Oxford, il devient professeur de littérature à Oxford. En tant que scénariste, on peut signaler en particulier le Chaplin de Richard Attenborough, l’adaptation de son propre roman Un Anglais sous les tropiques, et surtout l’adaptation du roman de Mario Vargas Llosa Tante Julia et le scribouillard. En tant que réalisateur, une seule expérience, le film La Tranchée (The trench) en 1999, avec Daniel Craig bien avant James Bond, une peinture saisissante de l’épouvantable Bataille de la Somme… Ses romans les plus connus sont Un anglais sous les tropiques, L’après-midi bleu, Brazzaville plage, Les nouvelles confessions, Armadillo, La vie aux aguets, L’attente de l’aube… Grand amateur de vin, William Boyd possède un vignoble dans le sud-ouest de la France.
476 pages
Editeur : Seuil (2010), sorti en poche
Traduction : Christiane Besse
Titre original : Ordinary thunderstorms

Prenons encore le temps de nous poser avec un bon gros roman avant le rush de la rentrée… Orages ordinaires est parfait pour une lecture estivale, pour la bonne raison que c’est un roman qui raconte une histoire, une vraie, avec des rebondissements, des inquiétudes pour le personnage, une histoire qui raconte notre société tout en faisant craindre le pire pour son héros. Et bref, moi j’aime bien qu’on me raconte des histoires !
Un jeune climatologue, Adam Kindred, se retrouve, par le plus grand des hasards, accusé de meurtre et en possession d’une mallette pleine de documents compromettants que d’autres aimeraient récupérer. Cette situation déjà délicate, il la complique du plus mauvais choix possible, à savoir ne pas se rendre à la police. Il est donc obligé de disparaître dans les bas-fonds de Londres, en oubliant tous les moyens de communication et de survie modernes par lesquels on pourrait le retrouver, en perdant tout ensemble famille, amis et travail. Il découvre un monde qu’il ignorait jusqu’alors… « Il avait lu quelque part que, chaque semaine en Angleterre, six cents personnes environ disparaissaient – presque cent par jour-, qu’il existait une population de plus de deux cent mille disparus dans ce pays, de quoi peupler une ville de bonne taille. »
J’ai dévoré ce roman passionnant à la fois par sa description des marges de la société, où l’on peut se fondre dans l’oubli et le plus terrible des anonymats, et par cette histoire menée à toute vitesse où Adam Kindred verra disparaître un à un tous ses espoirs de redevenir le météorologue brillant qu’il était, enfin peut-être… « Le vieil Adam Kindred chassé et vaincu par le nouveau – plus malin, plus matérialiste, plus apte à la survie. »
Pour ne rien gâcher, ce roman est à la fois bien écrit et bien traduit, ce qui en fait une excellente et ô combien prenante lecture ! 

Le début : Commençons avec le fleuve – toute chose commence avec le fleuve et nous y finirons, sans doute -, mais attendons de voir comment ça se passe. Bientôt, d’une minute à l’autre, un jeune homme va venir se poster au bord de l’eau, ici, au pont de Chelsea, à Londres. 
Tiens, le voilà qui descend avec une certaine hésitation d’un taxi ; il règle le chauffeur, regarde machinalement autour de lui, jette un coup d’oeil vers l’eau claire (la marée monte et le niveau du fleuve est inhabituellement haut). C’est un grand jeune homme au teint pâle, la trentaine, des traits réguliers, les yeux battus, les cheveux noirs coupés court, rasé de frais comme s’il sortait de chez le barbier. Il est nouveau dans la ville, un étranger, et il s’appelle Adam Kindred. Il sort d’un entretien d’embauche et il a eu envie de voir le fleuve (l’entretien ayant été la rencontre tendue classique, avec un gros enjeu) répondant à un vague désir de « prendre un peu l’air » comme s’il avait le projet de gagner la côte. Le récent entretien explique pourquoi, sous son imperméable coûteux, il porte un trois-pièces gris foncé, une cravate marron, une chemise blanche neuve, et pourquoi il trimballe un superbe et solide attaché-case noir avec grosse serrure et cornières en cuivre.

Lu aussi par CécileEmilyKeishaLuocineManu

Publié dans littérature Amérique du Nord

Joyce Carol Oates, La fille du fossoyeur

filledufossoyeurL’auteur : Née le 16 juin 1938, Joyce Carol Oates a commencé à écrire dès l’âge de quatorze ans. Elle a enseigné la littérature à l’université de Princeton. Depuis 1964, elle publie des romans, des essais, des nouvelles et de la poésie, plus de soixante-dix titres. Elle a aussi écrit plusieurs romans policiers sous les pseudonymes de Rosamond Smith et de Lauren Kelly. Elle s’intéresse également à la boxe. Elle occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains (Les Chutes, Blonde, …)
659 pages
Editeur : Philippe Rey
Traduction : Claude Seban
Préface : Véronique Ovaldé
Titre original : The gravedigger’s daughter

Cet été sera celui de JC Oates avec un deuxième roman lu, et cette fois-ci, un pavé ! La fille du fossoyeur a été inspiré à l’auteur par la vie de sa grand-mère, avec un changement d’époque, puisque Rebecca, narratrice et personnage principal, est née en 1936, presque comme Oates elle-même.
La première partie présente Rebecca jeune maman obligée d’aller travailler à la chaîne pour nourrir son petit Niley, dont le père n’est guère présent. Le retour de l’usine le long d’un chemin de halage où elle est suivie par un inconnu à l’allure étrange met déjà dans l’ambiance, et quelle ambiance !
La suite renvoie dans l’enfance de Rebecca, où elle est la dernière enfant de la famille Schwart venue d’Europe de l’Est et débarquée à New York juste au moment de la naissance de la petite fille. Le père ne s’est jamais remis de ce déracinement, d’avoir laissé famille, vie aisée et travail intellectuel pour une masure de fossoyeur dans un cimetière. A treize ans, Rebecca sera témoin d’un drame familial qui pèsera d’un ombre énorme sur toute sa vie.
Les thèmes de l’identité, des violences faites aux femmes, de la maternité, de la résilience, s’entremêlent à la trame du roman, qui, s’il peut sembler receler quelques petites longueurs, est vraiment saisissant et touchant, et qu’il faut absolument lire jusqu’au bout : il se termine par un échange de lettres qui viennent refermer l’histoire en une large boucle : du grand art !

Extraits : Ces satanées lunettes embuées qui lui blessaient le visage. Elle fermait les yeux, respirait par la bouche ce sale air plein de poussière, ce qu’elle savait ne pas devoir faire. Un instant de honte, annihilant, vivante-ou-morte-quelle-importance, qui la submergeait parfois dans les moments d’épuisement ou de tristesse, et elle prenait à tâtons sur le tapis l’objet qui n’avait plus de nom, plus d’identité ni d’utilité, risquant de se faire happer la main et broyer la moitié des doigts par la presse avant de réussir à secouer son emprise, à se libérer de lui qui parlait avec calme sachant qu’il se ferait entendre malgré le vacarme des machines.
«Voilà pourquoi tu dois dissimuler ta faiblesse, Rebecca.»

Rebecca s’était promis de ne pas commettre d’erreurs avec son fils à cette période de sa vie où il était si petit, où il n’allait pas à l’école. Où un enfant est presque entièrement à la merci de ses parents. C’était pour cela que Rebecca cherchait des mots dans le dictionnaire. Et elle avait aussi des manuels scolaires. Pour faire les choses comme il fallait. Celles qu’on pouvait faire comme il fallait parmi toutes celles où ce n’était pas possible. 

Lu aussi par Claudialucia, DasolaNinaSandrine

Ce sera mon premier pavé de l’été (à retrouver chez Brize) !

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Publié dans littérature France, premier roman

François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc

cequiladvintL’auteur : François Garde est juge administratif, ancien conseiller de cabinets ministériels, administrateur supérieur des Terres australes et antarctiques françaises, de 2000 à 2005, ancien secrétaire général du gouvernement de la Nouvelle Calédonie. Ce qu’il advint du sauvage blanc est son premier roman.
327 pages
Editeur : Gallimard (février 2012)

En 1843, un jeune matelot de dix-huit ans, Narcisse Pelletier, est considéré comme disparu par l’équipage de la goélette Saint-Paul, et abandonné sur une côte peu hospitalière de l’est de l’Australie. Dix-huit ans plus tard, un « sauvage blanc » est découvert au milieu d’un groupe d’aborigènes, tatoué comme eux, et ayant adopté jusqu’à leur langue. Partant de ces deux faits, le roman progresse en parallèle. D’un côté, en 1843, il décrit les réactions de Narcisse se retrouvant seul sur la plage, attendant le retour de ses compagnons de navigation, tentant de survivre, jusqu’à la rencontre avec des autochtones dont il peine à comprendre les intentions.
De l’autre, en 1861, il narre la découverte d’un blanc qui a perdu tout apprentissage de son pays d’origine, que cela concerne les coutumes, la langue, les souvenirs. Il est pris en charge par Octave de Vallombrun, membre de la Société de géographie qui se trouvait à Sydney au moment de la découverte du « sauvage blanc » et sur qui le gouverneur local se débarrasse de cet individu bien encombrant. Octave correspond avec le Président de la Société de géographie et lui fait part de ses interrogations. Ce sont ces lettres qui composent les chapitres qui lui sont consacrés. Il éprouve une certaine amitié, doublée d’une curiosité bien légitime, envers le rescapé. Il doit d’abord s’assurer que Narcisse est bien français, chercher à retrouver son identité, tenter de comprendre comment il a pu oublier jusqu’à son nom…
François Garde a fait de cette histoire, vraie mais romancée, une enquête tout à fait passionnante et qui de plus, soulève pas mal de questions sur la notion d’humanité et de civilisation. La vision de l’époque sur les sauvages étant fort éloignée de la bien-pensance actuelle !
Bien écrit, bien construit, ce premier roman est vraiment une réussite, et se dévore avec enthousiasme !

Extraits : Que n’aurait-il pas donné pour remettre son sort entre les mains d’un officier ou d’un marin plus expérimenté… L’absolue solitude dans laquelle il était précipité le renvoyait aussi à son entière responsabilité. A chaque instant, par ses choix, même les plus infimes, et dans un jeu qui ne semblait pas avoir de règles, il augmentait ou diminuait ses chances de survie ou d’heureux retour.

L’image d’un Narcisse progressant vers notre monde, sortant de la caverne de Platon et marchant vers le soleil du XIXème siècle est erronée. Il y a deux personnages en lui : un matelot enfermé au cachot depuis des années et qui lutte pour en sortir ; et un diablotin sauvage qui bataille pied à pied pour l’en empêcher. Le matelot l’emporte, mais pas toujours et pas sans concessions. De même que les tatouages marqueront sa peau jusqu’à son dernier jour, de même son esprit restera marqué par ce qu’il a vécu et ne s’en libérera peut-être jamais complètement.

Pour ceux qui veulent en savoir plus, vous pouvez lire l’article du Bulletin de la société d’anthropologie de Paris année 1880 volume 3, qui traite de ce sujet.

Lu aussi par Brize, ClaraIrrégulièreKeisha, LeiloonaMot à mots.

Publié dans littérature France

Frédérique Deghelt, La vie d’une autre

vieduneautreL’auteur : Journaliste et réalisatrice de télévision, voyageuse infatigable, avec Paris pour port d’attache, Frédérique Deghelt a publié en 1995, aux éditions Sauret, un premier roman, Mistinguett, La valse renversante. S’en suivent : Je porte un enfant et dans mes yeux l’étreinte sublime qui l’a conçu, La vie d’une autre, La grand-mère de Jade, Le cordon de soie et La nonne et le brigand.
252 pages
Editeur 
: Le livre de Poche (2010)

On a déjà beaucoup parlé de ce roman ici et là, surtout depuis qu’il a été adapté au cinéma par Sylvie Testud, et l’enthousiasme des avis et le sujet assez original m’ont fait aller vers lui. Marie se réveille un lendemain de soirée. Elle avait vingt-cinq ans, elle venait de rencontrer le beau Pablo. Elle a maintenant trois enfants, aucun souvenir des douze années qui ont passé, mais Pablo est toujours à ses côtés.
La première partie m’a tenue en haleine, dès lors que Marie décide de se taire et de tenter de reconstituer petit à petit ce qu’était cette vie dont elle n’a plus aucun souvenir, de refaire connaissance avec ses enfants, de retrouver ses amis, sa famille, son quotidien. Au fur et à mesure des retrouvailles, qui bien souvent ne sont des retrouvailles que pour elle, qui semble amnésique, elle se rend compte que sa vie n’est peut-être pas aussi parfaite que ce qu’elle avait imaginé. Elle se pose énormément de questions, on l’imagine, sur ses sentiments envers Pablo, et réciproquement.
Trop de questions sans doute, car cela a commencé à me lasser, surtout le discours sous-tendu par le texte, à savoir qu’au bout de douze ans de vie commune, on finit forcément par ne plus s’aimer comme avant, traduit plutôt ici par « ne plus s’aimer du tout », passant inéluctablement des jours de miel et de roses à l’enfer conjugal. Ce qui m’a désagréablement grattouillée aussi, c’est le milieu très parisien, très chic, très branché, avec vêtements de couturiers et bel appartement, dans lequel Marie « renaît »… Un peu plus de simplicité ne m’aurait pas dérangée. Bref, après un début très bien mené, j’ai trouvé que ça tournait un peu en rond, et ne me suis pas du tout identifiée à qui que ce soit. Je pense que ce roman, malgré ses qualités d’écriture, aura été aussi vite lu qu’oublié.

Citations : « Et alors, qu’est-ce que tu deviens ? » Une question qui m’a toujours donné envie de répondre : « Rien. » Est-ce qu’il faut vraiment devenir quelque chose ou quelqu’un aux yeux de celui qui vous signifie ouvertement une sorte de mépris anticipé ? Ou simplement la question exprime-t-elle qu’il n’y a pas d’écoulement du temps sans devenir, pas de possibles retrouvailles sans évolution ?

Mais qu’est-ce que je cherche ? Rien de difficile ou de spécial : passer la soirée à écouter de la musique, à partager vraiment le phrasé d’un violon, l’envolée d’une harpe, ou vibrer au son d’une contrebasse. Et puis le reste : la simplicité d’une lecture, une phrase dite les yeux dans les yeux, un silence même… Se jeter dans les bras l’un de l’autre dans un couloir… Marcher toute la nuit dans une ville ensemble… Regarder l’autre avec indulgence, lui accorder du mystère, de la surprise. L’attendre ou le précéder, mais savoir ce qu’on fait de sa vie auprès de lui, pourquoi on est là, ou pourquoi on n’y est pas. L’absence aussi dit des choses que les êtres se cachent. J’attends les choses simples du bonheur qui ne sont pas racontables dès qu’elles se conjuguent à deux.

D’autres avis : Anis, AnneAntigone, ChocoInganmicLeiloonaLilibaMangoManuVal, Zarline.