littérature Europe de l'Est et Russie·nouvelles·rentrée hiver 2017

Brina Svit, Nouvelles définitions de l’amour

nouvellesdefinitionsdelamourQui est Brina Svit ?
Je découvre, avec ce recueil de nouvelles qui sort ces jours-ci, l’auteure slovène Brina Svit. Elle vit à Paris et écrit dorénavant en français. Quelques petites recherches sur l’auteure m’apprennent également qu’elle est journaliste, traductrice et a écrit des pièces radiophoniques.

 

Quand ils se sont revus lundi à la conférence de rédaction, ils n’ont laissé apparaître aucun signe de connivence ou de rapprochement. Tout était comme d’habitude, même les cinq minutes de retard de Lilya.
Les personnages principaux de ces nouvelles sont des hommes ou des femmes, souvent un peu égarés par les sentiments qu’ils éprouvent, qui leur tombent dessus brutalement, au moment où ils s’y attendaient le moins. Mais l’inverse est possible aussi, la situation où le personnage n’éprouve pas les sentiments qu’il devrait au moment opportun. Ces dix tranches de vie sont plutôt douces, ou mi-figue, mi-raisin, jamais totalement cruelles, et c’est sans doute ce qui, en ce qui me concerne, fonctionne à merveille à la lecture.

C’est un an après la mort de Suzanne, sa femme, que Claude Krieff a trouvé la clef de son jardin.
Les personnages de Brina Svit, d’âges variables, du début de l’âge adulte à la retraite, travaillent souvent dans le milieu littéraire, ils sont parfois expatriés et vivent en France, en Argentine ou en Slovénie. Le barrage de la langue n’en est pas vraiment un, celui du milieu social pas toujours non plus, mais des malentendus surviennent parfois là où tout allait trop bien, alors qu’une connivence s’installe entre deux êtres que tout éloignait. Résumer ces textes pourrait faire penser à des histoires sucrées et romantiques, des petits morceaux de guimauve, mais des fêlures subtiles laissent apparaître tout autre chose. Le titre « Nouvelles définitions de l’amour » leur va fort bien !

Choisir une nouvelle ?
Franchement, je les ai toutes aimées, et il n’est d’ailleurs pas fréquent que je dévore un recueil de nouvelles aussi rapidement, sans envie aucune de le fermer pour le finir plus tard. Je vais donc vous parler de la dernière, « Table de Noël ».

Il y a une femme près de la porte, en manteau bleu et casque à vélo fuchsia sous le bras, contemplant les mêmes mandarines -ses mandarines- qui continuent à rouler sur le sol.
Une jeune femme qui déteste les fêtes de Noël se trouve tout un tas d’occupations pour retarder le moment de rentrer réveillonner seule. Elle entre par hasard dans un magasin de meubles un poil trop chic, pour regarder les tables, elle qui mange toujours debout ou sur son canapé. L’unique personne présente, un vendeur qui ne semble pas vraiment assorti au lieu, s’empresse de lui offrir un café, tout en pensant au poivre de Sichuan qu’il doit acheter avant de rentrer chez lui, où il est attendu. Pendant que les passants courent vers des achats de dernière minute, eux sont dans une sorte de cocon, dont ils doivent sortir. Mais petit à petit, aucun des deux ne semble plus si pressé… Comme dans les autres nouvelles, pensées et dialogues sonnent juste jusqu’à la dernière ligne du texte, il y a de la vie et de l’espoir dans l’être humain, et la beauté en jaillit.

Je ne sais pas si je vous ai convaincus de lire ce recueil, où vous croiserez un air de tango, un échange épistolaire, un couple d’écrivains, New York sous la neige, une hirondelle de fenêtre, une clarinette… mais je suis sûre de prêter désormais attention aux autres livres de cette auteure !

Nouvelles définitions de l’amour, de Brina Svit (Gallimard, 9 février 2017) 241 pages

Je participe à la « Bonne nouvelle du lundi », et je vais « Lire le monde » avec la Slovénie.
bonnenouvelle  Lire-le-monde

Livre reçu grâce à Babelio.

littérature Europe de l'Est et Russie·rentrée automne 2016

Drago Jancar, Six mois dans la vie de Ciril

JANCAR - Six mois dans la vie de Ciril rabats.inddCiril avala sa salive et par la même occasion, sa philosophie, finalement, c’était vrai, il aurait fallu qu’il gagne un peu plus sa vie qu’il ne l’avait fait jusqu’ici à Vienne.
Provincial arrivé à Ljubljana pour étudier soit la musique, soit l’ethnologie, Ciril quitte la Slovénie pour Vienne où il joue le soir dans un orchestre klezmer, et de jour dans le métro. Il voit tellement peu comment s’en sortir qu’il accepte de suivre un compatriote, Dobernik, rencontré par hasard, et devient son coursier. Il a vaguement conscience que Dobernik ne traite pas des affaires très claires, mais ne s’en soucie guère. Il abandonne petit à petit toute ambition musicale pour gagner un peu d’argent en entretenant des relations troubles avec Dobernik et la famille de celui-ci. Ce n’est pas un choix délibéré, bien sûr, il ne fait que remettre à plus tard ses rêves artistiques.
Ce jeune musicien slovène un peu paumé est au début aussi rafraîchissant que le rythme des mots de Drago Jancar, mais sa manière de se laisser porter par les événements devient peu à peu crispante. À force de ne réagir à rien ou presque, il agace, et on se demande ce que l’auteur a voulu montrer. Ce qui est arrivé de pire à Ciril dans la vie, qu’il ressasse souvent, est qu’un professeur d’ethnologie l’a recalé de manière un peu brutale à un examen, ou qu’il ait eu un compagnon de chambre particulièrement désagréable ! L’auteur a sans doute voulu forcer le trait en dressant le portrait de la génération qu’il l’a suivi, d’une génération désabusée et manquant d’objectifs, mais ça ne fonctionne qu’à moitié, tant il est difficile de faire le portrait et de décrire les agissements d’un tel anti-héros, dont la passivité n’a d’égale que la lâcheté.
C’est dommage, mais j’ai le sentiment que, sans forcément rendre Ciril différent, il devait être possible de donner plus de force à son histoire, qui au bout d’un moment paraît tourner en rond, et ne savoir que faire, à l’image de Ciril. Sans doute certains lecteurs apprécieront-ils l’humour un peu voilé contenu entre les lignes, je ne peux pas dire que cela ait été mon cas, passées les cent premières pages…
L’objet livre, la couverture, sont très réussis et donnent l’impression de camoufler un certain vide. Je reste malgré tout curieuse de lire le précédent roman de Drago Jancar, Cette nuit, je l’ai vue, qui a beaucoup plu à celles et ceux qui l’ont lu.

Citation : La colère le saisit. Contre lui, contre toute cette pagaille, contre l’homme qui l’avait ramené de Vienne et l’avait mis dans cette mouise. Il se leva et d’un pas décidé partit par le long couloir vers le bureau de Dobernik. C’était ses premiers pas décidés et sa première action décidée depuis qu’il était revenu à Ljubljana. Jusqu’alors il avait seulement zigzagué, maintenant il allait faire quelque chose.

Rentrée littéraire 2016
L’auteur :
Drago Jancar est né en 1948 à Maribor, en Slovénie. Opposé au régime communiste et à ses gouvernants, il connaît la prison. Scénariste, puis éditeur, il est a publié de nombreux romans : L’Élève de Joyce (2003), Katarina, le paon et le jésuite (2009), Des bruits dans la tête (2011), Cette nuit, je l’ai vue (2014)… Il vit actuellement à Ljubljana.
320 pages
Éditions Phébus (25 août 2016)
Traduction : Andrée Lück-Gaye
Titre original : Maj, november

Pour les curieux, la librairie Mollat a interrogé Drago Jancar à propos de son dernier roman. (cliquez sur le nom de la librairie). Lire le monde avec Sandrine.
Lire-le-monde

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littérature Europe de l'Est et Russie·premier roman·rentrée automne 2014

Yana Vagner, Vongozero

vongozeroQuinze jours que j’ai fini ce roman, et j’ai un peu l’impression d’avoir abandonné les personnages à leur sort ! Triste sort ou non, je ne vais tout de même pas vous dévoiler la fin, mais pour ce qui est de la situation de départ, c’est tout à fait possible… Vongozero, je l’ai appris avec la carte en début de roman, est un lac situé au nord de la Russie, pas très loin de la frontière finlandaise. Pas franchement le genre d’endroit où on a envie d’aller passer l’hiver, sauf si un méchant virus décime la population des villes et qu’il vaut mieux s’éloigner de tout risque de contamination.
Bien sûr, au début, chacun se croit à l’abri chez lui, notamment la famille d’Anna, dans leur jolie maison dans une banlieue éloignée de Moscou. Jusqu’au jour où la ville est fermée à tous, où les radios et télévisions cessent d’émettre, où plus aucune nouvelle ne vient des moscovites. Le père de Sergueï, le compagnon d’Anna, est le premier à s’alarmer et à déclarer que le seul moyen d’éviter le virus est d’aller se réfugier dans un endroit éloigné. D’autres membres de la famille, des voisins, se joignent à eux, et quatre voitures chargées de nourriture et autres objets indispensables prennent la route vers le Nord. Seul point qui m’a surpris, personne ne questionne ce choix, en plein hiver, j’aurais plutôt choisi de me diriger vers le sud !

En tout cas, nord ou sud, le périple au cœur de l’hiver russe est singulièrement prenant, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher de tourner les pages pour savoir ce qu’il advient du convoi, comment tournent les relations entre les personnages, quels dangers vont émailler leur route, quel élément indispensable va venir à leur manquer. Les caractères sont assez communs, pas de héros ni de sur-homme, juste des gens comme vous et moi, confrontés à une tragédie où l’état protecteur ne joue plus son rôle, et où chacun se retrouve obligé de donner le meilleur de lui-même pour un groupe qu’il n’a pas forcément choisi. Le personnage principal, Anna, peut agacer, tant elle a du mal à se départir d’un égoïsme certain, mais j’ai trouvé intéressant ce parti-pris de l’auteure. Un léger bémol concernant certaines situations critiques dont le dénouement est somme toute assez prévisible. Même si on frémit pour le groupe de rescapés, lorsqu’ils font de mauvaises rencontres, lorsque la route est coupée, on sait qu’ils progresseront néanmoins.
Il existe en effet une suite, elle vient de sortir et s’appelle Le lac. Une tentation de plus dans une saison littéraire déjà bien fournie en sorties en tous genres ! Sachez d’ailleurs que Vongozero va sortir en poche dès le mois de mars !

Extraits : L’espace d’un instant, j’eus l’impression qu’il s’agissait d’une soirée banale, comme nous en avions déjà passé tant, que nous étions tout simplement en train de regarder un film insipide sur la fin du monde, dont le dénouement traînait un peu en longueur.

De la route, on découvrait un merveilleux hameau de conte de fées, avec ses chemins déneigés, ses murs ceints de troncs couleur chocolat et ses cheminées en brique, sauf qu’aujourd’hui, à la place de la maison la plus proche de la route, il n’y avait plus qu’une tache biscornue, d’un noir huileux, d’où saillaient les fragments calcinés de l’ancienne bâtisse.

L’auteure : Yana Vagner, née en 1973, a grandi au sein d’une famille russo-tchèque. Après avoir été interprète, animatrice radio, responsable logistique, elle écrit Vongozero, initialement sur son blog, et cette histoire attire l’attention des éditeurs. Yana Vagner vit près de Moscou.
482 pages
Éditions Mirobole (2014)
Traduction : Raphaëlle Pache

Repéré chez Aifelle mais aussi Cuné, Dominique et Zarline. Sandrine s’y est ennuyée, dommage !

littérature Europe de l'Est et Russie·sortie en poche

Leo Perutz, Le maître du jugement dernier

maitredujugementdernierL’auteur : Leo Perutz (1882-1957) est un écrivain tchèque juif de langue allemande. D’une famille aisée, Leo Perutz quitte Prague à 17 ans pour étudier les mathématiques à Vienne. En 1914, il est blessé sur le front Est.
De retour à Vienne, il publie son premier ouvrage, La troisième balle. Ses livres commencent à rencontrer du succès : Le Marquis de Bolibar (1920), Le Maître du Jugement dernier (1923), Où roules-tu, petite pomme ? (1928) et d’autres, sont successivement traduits en français. En 1933, La Neige de Saint Pierre est interdit par les nazis. En 1938, Perutz fuit Vienne et s’installe à Tel-Aviv. En 1953, il écrit La nuit sous le pont de pierre. Il meurt en Autriche en 1957.
224 pages
Editeur : Zulma (novembre 2014)
Traduction : Jean-Claude Capèle
Titre original : Der Meister des Jüngsten Tages

Une préface en guise de postface, comme l’a nommée l’auteur, réussit le pari d’appâter de la plus belle des manières le lecteur, surtout quand il n’a pas eu l’idée de lire la quatrième de couverture… Il semblerait donc qu’il s’agisse d’une histoire, peut-être gothique, survenue au cours de l’année 1909 à Vienne, et dont le protagoniste est un musicien, invité pour une soirée à jouer chez des amis. Mais le maître de maison, l’acteur Eugen Bischoff, s’absente au cours de la soirée et est retrouvé mort, et visiblement il s’agit d’un suicide. Cette mort étrange fait porter les soupçons de certains des protagonistes sur le baron Yosh, qui est aussi le narrateur, ce qui n’est pas la moindre des particularités de ce roman. Doit-on se fier à ses souvenirs de la soirée ?
La mort du comédien est d’autant plus perturbante, qu’elle rappelle étrangement à tous les participants une histoire que l’un d’entre eux a raconté, et qui avait intriguée tout le monde. Et bien sûr, qui est le Maître du Jugement dernier, et quel est son rôle dans les événements ?
Je préfère ne pas en dévoiler plus, ce roman, à l’écriture très claire et classique, est rempli de chausse-trappes et de surprises, de virées nocturnes dans Vienne, et de situations angoissantes.
Le maître du jugement dernier est réédité en poche par Zulma, ainsi que La troisième balle, une occasion de découvrir cet auteur, à moins que vous ne retrouviez comme moi un autre de ses livres dans votre bibliothèque… (Le cavalier suédois, ajouté à ma liste à lire ou relire !)

Extrait : Quand je quittai la maison, Dina se tenait près de la porte du jardin. Il fallait que je passe à côté d’elle, il n’y avait pas d’autre chemin possible pour sortir. Une douleur profonde et violente s’éveilla en moi. Je pensai à ce qui avait été et ne pouvait plus être. Des ombres nous séparaient. L’espace d’un instant sa main se posa sur la mienne, puis je la perdis dans l’obscurité. Je la saluai. Nous nous séparâmes en silence.

Lu aussi par Cachou, Cécile et Sentinelle.

littérature Europe de l'Est et Russie·sortie en poche

Květa Legátová, La Belle de Joza

belledejozaL’auteur : Květa Legátová est née en Moravie en 1919. Elle étudie le tchèque et l’allemand à Brno avant la guerre, puis les maths et la physique. Devenue enseignante, elle est affectée dans des zones de montagnes par les autorités communistes, qui voient en elle un « cas problématique ». Elle écrit déjà de courtes pièces pour la radio jusqu’au début des années quatre-vingt-dix, mais c’est avec la parution de La Belle de Joza et de Ceux de Želary que Květa Legátová connaît le succès.
157 pages
Editeur : Phébus (Libretto, 2014)
Traduction : Eurydice Antolin
Titre original : Jozova Hanule

Pendant la seconde guerre mondiale, la résistance s’organise à Brno, notamment parmi la jeunesse. Eliska, jeune femme médecin brillante, fait passer des messages, jusqu’au jour où cela devient trop risqué pour elle, et ses camarades l’éloignent de la ville. La solution trouvée est radicale, elle devra épouser Joza, un de ses patients, et vivre avec lui dans un village très reculé, en plein zone de montagnes. La narratrice est la jeune femme et, même si elle ne le dit pas franchement, on sent bien qu’Eliska se sent d’une intelligence très supérieure à celle de Joza, sans compter qu’il ne l’attire aucunement. De plus les habitants de la région ne voient pas d’un très bon œil son arrivée. Pourtant, ils commencent à se découvrir l’un l’autre… Comment ce drôle de couple va-t-il évoluer et resteront-ils à l’abri des événements ?
Je continue de relater des lectures qui datent de quelques semaines, et celle-ci m’a laissé un souvenir très fort et très présent. Bizarrement ce roman m’a rappelé, par la découverte de la nature et des activités montagnardes, Le mur invisible de Marlen Haushofer… que je n’ai pas lu ! Mais le film m’a beaucoup plu et j’imagine bien Eliska et Joza dans les mêmes paysages, et le combat d’Eliska contre elle-même, pour s’habituer à tout prix à cette nouvelle vie, rappelle l’expérience bouleversante et solitaire de l’héroïne du Mur invisible.
Le roman, plutôt court, de Květa Legátová, mérite son succès, et me donne envie de lire aussi
Ceux de Želary, en espérant y retrouver à la fois la même force et la même sensibilité.

Extrait : Bien que Joza ne m’eût jamais fait le moindre mal, au contraire même, je vivais dans un tension permanente. Des pressentiments me tourmentaient. Et si tout venait à changer ? Et si j’étais seulement en train de consumer mon ancienne supériorité de médecin, de la vider tout entière comme le contenu d’un ramequin ?
Un jour, le fond apparaîtra, l’heure de vérité sonnera et le mufle en mon mari se révélera.
Pour l’instant, nous jouons encore à ce vieux jeu du docteur et du patient.
L’incertitude, pourtant, flotte dans les airs comme une clochette qui tinte de temps à autre.

Les avis de Cécile, Joëlle, Midola, Sylire, Yvon et Yv.

littérature Europe de l'Est et Russie

Lydia Tchoukovskaïa, Sophia Petrovna

sophiapetrovnaL’auteur : Lydia Tchoukovskaïa est née en 1907 à Saint-Pétersbourg, son père est l’écrivain et critique Korneï Tchoukovski. Elle est écrivain, critique spécialisée dans la littérature pour enfants. En 1938 son mari est arrêté et fusillé immédiatement. Tenue dans l’ignorance de sa mort, Lydia échappe à l’arrestation en quittant Leningrad. En 1939 elle écrit Sophia Petrovna. Ce texte secret, écrit au péril de sa vie, restera un document unique sur l’année 1937. Sophia Petrovna et son roman La Plongée tiré de ses souvenirs de guerre n’ont été édités en Russie qu’à la fin des années 80. On lui doit également Entretiens avec Anna Akhmatova (1980). Elle meurt en 1996 à Moscou.
133 pages
Sous-titre : La maison déserte
Editions Interférences (2007)
Traduction : Sophie Benech

A la fin des années 30, Sophia Petrovna, devenue veuve, doit trouver un travail. Elle est engagée comme dactylographe dans une maison d’édition et apprécie beaucoup ses nouvelles fonctions, ne ménage pas sa peine en tant que citoyenne qui se veut exemplaire. Elle élève seule son fils Kolia qui part faire des études dans une ville éloignée. Pendant ce temps, Sophia se lie d’amitié avec une de ses collègues de bureau, et accède au poste de chef des dactylos. Mais des arrestations se succèdent. Sophia Petrovna accepte avec quelque étonnement les accusations de traîtrise prononcées contre ses collègues emprisonnés, jusqu’au jour où c’est son fils qui est arrêté.
On peut grosso modo séparer le livre en deux parties, avant l’arrestation de Kolia et après. Sophia n’avait rien vu venir, reste persuadée qu’il s’agit d’une erreur, et que son fils va recouvrer la liberté très rapidement. Elle ne comprend pas comment fonctionne la bureaucratie, les files d’attente, elle se heurte à des murs sans cesse… La dénonciation est claire, et il est bien évident que la diffusion de ce texte était impossible lors de la période stalinienne. Heureusement, il a été conservé et publié plus tard, car ce témoignage très fort mais romancé, qui colle aux petits faits quotidiens, montre plus que de longs discours et malgré sa sobriété, provoque l’émotion.
Je ne connaissais pas ce livre et l’ai trouvé tout à fait par hasard, au mois d’août, lors du grand « Lâcher de livres » qui a eu lieu à Lyon, dans les parcs, les gares, les hôpitaux, les paniers des « Vélo’vs » ! Butin : trois livres, j’ai été raisonnable, et je relâcherai celui-ci dès ce billet paru ! Je ne saurais trop dire pourquoi il m’a attiré, sans doute son interdiction durant de longues années en URSS, en tout cas, il ne m’a pas déçue.

Extrait : Dans sa jeunesse, lorsqu’il lui arrivait de s’ennuyer, les jours où Fiodor Ivanovitch s’absentait longtemps pour ses visites, elle s’imaginait qu’elle avait un atelier de couture à elle. Dans une grande pièce claire, de charmantes jeunes filles se penchaient sur des cascades de soie, elle leur montrait des modèles et, pendant les essayages, distrayait les dames élégantes en leur faisant la conversation. Eh bien, un bureau de dactylographie, c’était même encore mieux, cela avait quelque chose de plus sérieux. A présent, il lui arrivait souvent d’être la première à lire, à l’état de manuscrit, une nouvelle œuvre de la littérature soviétique, un récit ou un roman, et même si elle trouvait les récits et les romans soviétiques ennuyeux car il y était beaucoup question de batailles, de tracteurs, d’ateliers d’usine, et très peu d’amour, elle était quand même flattée.

lectures du mois·littérature Amérique du Nord·littérature Asie·littérature Europe de l'Est et Russie·non fiction

Mes lectures du mois (7) juillet 2014

Outre les livres dont j’ai déjà parlé, j’ai aussi lu en juillet, de choses et d’autres :

jardinsdelamortGeorge Pelecanos, Les jardins de la mort
409 pages Editeur :
Points (2009)

Un polar efficace, pour qui aime une plongée dans une ville, ici le Washington des banlieues, une enquête qui va au rythme normal des enquêteurs, pas à celui des adeptes de « 48 heures chrono », des personnages aux questionnements intéressants. Un jeune noir est retrouvé mort dans un jardin communautaire, et ce crime rappelle d’autres survenus une vingtaine d’années auparavant, et jamais élucidés. Gus Ramone était tout jeune flic au moment des premiers assassinats, il n’est pas en charge de cette nouvelle enquête, mais il s’y intéresse de près, car le jeune qui a été trouvé mort est un camarade de classe de son fils. D’ailleurs, tout ce qui touche aux rapports entre parents et enfants est finement analysé dans ce roman. Ce n’est pas le premier Pelecanos que je lis et j’aime toujours bien toujours bien sa manière d’évoquer des atmosphères et des lieux.
Lu par Cathulu

prieredaudubonKôtarô Isaka, La prière d’Audubon 448 pages Editeur : Philippe Picquier (2011) Existe en poche Traduction : Corinne Atlan

Itô, un peu déboussolé par sa démission de son travail d’informaticien, et par une rupture, commet un geste fou en tentant de braquer une supérette. C’est un de ses anciens camarades de classe qui l’arrête, et le moins qu’on puisse dire, est qu’il est particulièrement retors et antipathique. Mais à son réveil Itô se retrouve sur une île inconnue, totalement coupée du monde depuis cent cinquante ans. Son guide, sur cette île, Hibino, lui explique les lieux à sa manière, et le conduit auprès d’un étrange épouvantail qui parle. Lequel épouvantail est retrouvé démembré et éparpillé le lendemain. Sur le thème de l’isolationnisme, l’auteur a créé une fable sociale et fantastique, qui est à la fois un roman d’initiation et policier, et si l’on accepte de rentrer dans ce monde, est très original et prenant. A lire de préférence sur un temps assez court plutôt que par petites doses, pour éviter de mélanger les noms des personnages… J’avais repéré ce roman dans une de mes librairies préférées et je n’ai absolument pas regretté la plongée dans cet univers qui rappelle Yoko Ogawa, ou Haruki Murakami, dans un style un peu moins travaillé. Si vous aimez la littérature japonaise, n’hésitez pas !

Citation : La « réalité », pour moi, c’était la sensation concrète que j’avais de me trouver en ce moment sur cette île, et je commençais à me faire à l’idée que je devais tout simplement suivre cette sensation. Folie et acceptation. Devenir fou et accepter la situation, cela se ressemblait.

likenessTana French, The likeness 466 pages Editeur : Penguin Traduit en français : Comme deux gouttes d’eau (Points, 2010)

J’ai lu en anglais ce polar de Tana French dont j’avais bien aimé Ecorces de sang. Il commence de manière assez étrange et compliquée. Cassie Maddox est policière dans un service qui traite de violences domestiques, mais c’est pour une jeune femme tuée à l’arme blanche qu’elle est appelée par un de ses collègues. En effet, la jeune morte ressemble énormément à Cassie, et de plus, elle porte l’identité de Lexie Madison, qui avait été créée plusieurs années auparavant de toutes pièces pour permettre à Cassie d’infiltrer un réseau de trafiquants de drogue. L’idée de son collègue, que Cassie finira par accepter, est de faire prendre à Cassie la place de la jeune femme, faisant croire à ses colocataires qu’elle a réchappé à son agression, et trouver ainsi le coupable « de l’intérieur ». Elle va s’installer dans un manoir, presque un personnage du roman, habité par quatre étudiants et amis de Lexie. Sur ce présupposé un peu tiré par les cheveux, Tana French réussit une histoire assez crédible, mais pas tout à fait exempte de quelques longueurs.
Lu aussi par Emeraude.

valseauxadieuxMilan Kundera, La valse aux adieux 353 pages Editeur : Folio (éd. 1978)

J’ai décidé de ressortir et de lire, ou relire, mes Kundera ! Premier essai réussi avec La valse aux adieux, une ronde de personnages qui se croisent dans une ville d’eaux, autour du thème de la maternité. Le musicien Klima qu’une jeune femme déclare être le père de son futur enfant, est au centre de ce roman, mais d’autres tournent autour, conversent avec lui, posent les vraies questions, celles de la vie. J’ai vraiment trouvé ce roman moderne, ironique et mordant. Je ne vais pas m’arrêter là !
L’avis d’Hélène.

oeildelespritOliver Sacks, L’oeil de l’esprit 288 pages Editeur : Seuil (2012) paru en poche

Un livre scientifique pour terminer, vraiment passionnant, sur le cerveau, et en particulier sur le cerveau et les nombreuses zones qui traitent ce que voient les yeux. Partant de cas concrets de patients, comme cette musicienne qui ne peut plus lire, ou comme l’auteur lui-même qui ne parvient pas à reconnaître les visages familiers, ou une autre patiente qui réussit à voir en relief à près de cinquante ans, le médecin et professeur de neurologie Oliver Sacks explique les différentes fonctions complémentaires des zones du cerveau, et les possibilités de récupération ou d’adaptation du cerveau. Cela se lit vraiment bien et apporte beaucoup.
Noté chez Keisha.

littérature Europe de l'Est et Russie·mes préférés

Ferenc Karinthy, Épépé

epepeL’auteur : Fils de l’une des figures mythiques de la littérature hongroise du début du XXème siècle, Ferenc Karinthy (1921-1992), journaliste, dramaturge, traducteur de Molière et champion de water-polo, est au centre de la vie littéraire de son pays. Épépé, paru pour la première fois en Hongrie en 1970 et en France en 1996, est un livre culte traduit en une vingtaine de langues.
288 pages
Editeur : Zulma (collection de poche)
Traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy
Présenté par Emmanuel Carrère

Mais que signifie donc Épépé ? Pour Budaï qui arrive par un malheureux hasard de voyage dans une ville parfaitement inconnue, au lieu d’atterrir à Helsinki où il se rendait pour un colloque, ce mot étrange sera le premier qu’il comprendra au bout de longs jours à côtoyer une population dont la langue lui est totalement étrangère. Ce qui lui arrive est implacable, un somme de durée indéterminée dans l’avion, l’arrivée à l’aéroport qu’il croit être d’Helsinki, mais quand le taxi le conduit à un hôtel où il ne comprend rien, ni les paroles du portier, qui lui prend son passeport, ni les inscriptions placardées ici et là, il commence à se poser des questions. Et pourtant Budaï est linguiste, mais rien ne lui rappelle une langue connue. Il en vient même à se demander dans quel continent peut être située cette ville. « Que fait-il ici, et même où se trouve cet « ici », quelle ville, quel pays, quel continent, quel coin du monde maudit des dieux ? ». De plus, l’endroit est surpeuplé, le moindre déplacement est compliqué par des hordes d’habitants toujours pressés, par des files d’attente interminables. Cette ville est quelque peu angoissante, avec ses hautes tours, ses murs gris, et brouillard, nuages et pollution qui cachent le plus souvent le soleil.
Emmanuel Carrère dans la préface compare 
Épépé avec le film Un jour sans fin ou avec l’histoire de ce malheureux qui vécut des dizaines d’années dans un hôpital psychiatrique sans réussir à communiquer avec personne parce qu’il ne parlait pas la langue locale. J’ai trouvé des accents, aussi, dans le malheur, du Voyage d’Anna Blume et me suis posée la question de l’ultime voyage, l’ultime destination, que se pose Budaï à un moment. Mais sans doute l’auteur a-t-il plutôt voulu traiter, sur le mode du décalage et de l’humour, de la vie quotidienne sous un régime totalitaire…
En tout cas, la fable est particulièrement réussie, les péripéties nombreuses, et j’étais impatiente de reprendre ma lecture pour savoir ce qu’il allait advenir de Budaï, embarqué dans une bien terrible aventure, malgré sa débrouillardise et sa sensibilité aux langues étrangères. Aventure plus terrible pour lui que pour le lecteur, qui sourit plus d’une fois. Quelques petites longueurs vite dépassées, et une lecture que je ne suis pas prête d’oublier !

Extrait : Il retourne péniblement jusqu’à l’entrée de l’hôtel et s’adresse cette fois au fidèle gros portier en faction dans sa fourrure, il essaye de lui expliquer par gestes, et en diverses langues, qu’il cherche un taxi ou au moins une station de taxis, cela doit bien exister à proximité, il répète, têtu, ce mot tellement international :
– Taxi !… Taxi, taxi ?!…
L’autre, imbécile, bat des paupières sur ses yeux minuscules enfouis dans son visage gras, porte la main à sa casquette galonnée d’or pour saluer, puis lui ouvre la porte battante. Alors Budaï lui crie de tout près, directement sous le nez, ce qu’il veut ; le portier lui répond quelque chose comme :
– Kiripidou labadaraparatchara… Patarachara…
Il salue de nouveau et de nouveau il ouvre la porte comme une marionnette qui ne sait faire que cela.

Conquis aussi, sont Cachou, Delphine et Yv.