Paco Ignacio Taibo II, Jours de combat

« La ville s’ouvrait devant lui comme un monstre, comme le ventre fétide d’une baleine, ou le contenu d’une boîte de conserve avariée. Lors de ses rares heures de sommeil, le sommeil d’un homme épuisé, d’un travailleur atomisé par sa journée, la ville se transformait en personnage, sujet et amant. Le monstre lui envoyait des signes, soufflait des brises chargées d’étranges intentions. La forêt d’antennes de télévision bombardait des ondes, des messages, des annonces publicitaires. L’asphalte, les vitrines, les murs, les voitures, les taquerias qui marchaient au charbon, les chiens errants lui offraient un lieu à sa mesure. 
Onze jours plus tard, Héctor se trouvait dans un état voisin de la folie. »

Mexico, dans les années 70.
Commençons par le personnage principal et récurrent, dont c’est ici la première apparition : Héctor Belascaoran Shayne, d’ascendance à la fois basque et irlandaise, la trentaine, vient de quitter son épouse et son travail, et de se dénicher un petit bureau, partagé avec un plombier, pour s’installer comme détective privé. Obnubilé par un étrangleur de femmes qui sévit dans les rues de Mexico depuis quelques temps, il se lance dans une quête totalement dépourvue d’indices. Si vous cherchez un polar bien carré, bien classique, passez votre chemin : le détective n’a aucun mandat de recherche, aucune piste, il n’existe aucun lien entre les victimes. Voilà donc Héctor qui parcourt les rues au hasard en imaginant ce que l’étrangleur peut faire, à quoi il peut ressembler, où il peut aller. Enfin, ça, c’est au début…

« – Il se trouve, commença-t-il, tout en essayant de curer une vieille pipe, souvenir de la Prepa, qui venait de faire surface à côté d’un ouvre-boîte allemand, souvenir de ses ex-beaux-parents, il se trouve que dans tous les romans policiers qui se respectent, le coupable est l’un des personnages préalablement passés au crible. »

Dire que sans le voyage livresque au Mexique organisé par A girl de Lecture sans frontières, je n’aurais sans doute pas mis les pieds ou les yeux dans un roman de Paco Ignacio Taibo Segundo ! Ça aurait été bien dommage.
Dès les premières pages, mon attention a été mise en éveil grâce au personnage totalement inclassable d’Héctor et grâce au style, plus travaillé que la plupart des polars auxquels je suis habituée, et pourtant je crois ne pas lire n’importe quoi. J’ai copié des citations assez longues pour que vous puissiez vous faire une idée. Mais ce n’est qu’un échantillon d’un style foisonnant, littéraire, recelant des dialogues savoureux, et qui donne un ton, une atmosphère originale, presque étrange, mais pas dépourvue d’humour.
J’ai beaucoup aimé le fait d’entamer chaque chapitre par une citation, souvent destinée à adresser un clin d’œil au lecteur. Au fur et à mesure du roman, je me suis habituée à l’ambiance très particulière et les personnages ont gagné en épaisseur. Héctor Belascaoran Shayne, au gré des rencontres et des retrouvailles, s’est trouvé de l’aide dans l’obscurité dans laquelle il avançait, la trame du roman s’est complexifiée et a gagné en intensité. J’ai eu le sentiment que l’auteur s’amusait tout en appuyant le texte sur des sujets qui lui tenaient à cœur. Pour mon plus grand plaisir de lecture !

Jours de combat (Días de combate, 1976) de Paco Ignacio Taibo II, éditions Rivages, 2000, traduction de Marianne Millon, 256 pages.

Pour le book-trip mexicain chez A girl from earth, nous avons fait lecture commune à retrouver chez A girl, Magali, Marilyne

Juan Rulfo, Le Llano en flammes

« Après tant d’heures passées à marcher sans même rencontrer l’ombre d’un arbre, ni une pousse d’arbre ni une racine de quoi que ce soit, on entend l’aboiement des chiens. »

« On nous a donné la terre », voici le titre de la première nouvelle de Juan Rulfo, auteur mexicain qui a acquis une stature de classique reconnu partout, avec seulement deux livres, ce recueil de nouvelles paru en 1953, et un roman, Pedro Paramo, en 1959. Né en 1918, il est enfant durant la « guerre des cristeros », révolte paysanne contre le pouvoir central qui dans les années 20, donna lieu à de nombreux combats et exactions diverses. Ces souvenirs, ou plutôt impressions d’enfance, imprègnent les nouvelles. Pour moi qui ne connais pas l’histoire mexicaine, et comme les textes montrent des événements isolés sans plus d’explications, cela paraît parfois obscur. Enfin, cela n’a rien de gênant ni d’insurmontable, car c’est surtout l’écriture et l’atmosphère qui priment dans ces textes. La vie y est rude, la pauvreté extrême, la bonté rare et la mort omniprésente.

« C’est moi qui ai tué Remigio Torrico.
A cette époque-là, il ne restait plus grand monde dans les fermes. Les premiers temps, ils étaient partis un par un ; mais les derniers sont partis en troupeau, pour ainsi dire. »

Les nouvelles sont courtes, dix-sept textes sur 170 pages, mais intenses, et surtout vibrantes d’une écriture formidable. Je pourrais presque prendre une phrase au hasard pour vous la copier en citation et cela sonnerait forcément original et percutant. C’est avant tout ce qui fait l’attrait de cet auteur, je pense. Les personnages, nouvelles obligent, sont nombreux, et un peu interchangeables, paysans ou pauvres diables emportés par le cours des choses. Tous racontent à la première personne, souvent dans un long monologue entrecoupé pourtant de dialogues, sans prendre parti, sans expliquer ou interpréter les faits. C’est donc une sorte de brutalité qui ressort de tout cela, les gens aussi durs que la terre, les habitants aussi inhospitaliers que le climat. Avec un style inoubliable !

Le Llano en flammes, de Juan Rulfo (El Llano en llamas, 1953) éditions Gallimard, 2001, traduction de Gabriel Iaculli, préface de J.M.G. Le Clezio, 170 pages.

Le book-trip mexicain, c’est chez A girl from earth.

Valeria Luiselli, Archives des enfants perdus

«Tous ces enfants fuyaient des conditions de vie indescriptibles, la maltraitance et les violences systématiques, ils fuyaient des pays où les gangs avaient fondé des états parallèles, usurpé le pouvoir et imposé leurs propres lois. Ces enfants étaient venus chercher une protection aux États-Unis, retrouver une mère, un père ou d’autres membres de la famille ayant émigré avant eux et susceptibles de les accueillir. Ils ne couraient pas après le rêve américain, contrairement à ce qui se dit habituellement. Ils cherchaient juste un moyen d’échapper à leur cauchemar quotidien. »

Une famille entreprend un périple en voiture de New York vers l’Arizona. Les parents sont en couple depuis quelques années, l’un ayant un garçon, l’autre une fille, de précédentes unions. Ils sont documentaristes et traquent de la matière à reportages à l’aide de leurs micros, sur des sujets différents, toutefois. C’est ainsi que le thème des enfants migrants, arrivés seuls sur le sol américain, va s’inviter dans le véhicule, ainsi que le sujet des Apaches, derniers guerriers à s’être soumis aux Blancs. Mais pas seulement… le roman, par la voix de la mère et narratrice de la première partie, brasse beaucoup de thématiques variées.

« Nos mères nous apprennent à parler et le monde nous apprend à nous taire. »

Pendant les cinquante premières pages, j’ai été déconcertée par le fait que les quatre personnages principaux n’aient pas de prénom, par certains passages assez fumeux, et aussi parce que le thème principal semblait noyé dans une histoire de couple et/ou de famille au bord de l’éclatement. J’ai ensuite été agacée par quelques longueurs et par le grand nombre de citations recopiées par l’auteure pour éclairer son propos, puis j’ai fini par prendre un rythme de croisière et apprécier davantage le mélange entre infos sur les mineurs isolés, ou sur les Indiens Apaches, réflexions sur l’image ou le son, et road-trip familial.
À partir de la deuxième partie, un changement de narrateur bienvenu, m’a permis de reprendre la route de manière moins intellectuelle, puis un épisode auquel je ne m’attendais pas a relancé mon intérêt avec davantage de tension narrative et une jolie performance au niveau du style.
Globalement je suis donc contente d’avoir lu ce roman, et épatée par le travail qu’il représente, même si je suis soulagée d’enchaîner avec une lecture plus facile, tant pour le style que pour le sujet. C’est un bon roman, mais qui aurait gagné à être recentré sur les mineurs isolés, en évitant d’accumuler les recherches au niveau de la forme.

Archives des enfants perdus de Valeria Luiselli (Lost children archives, 2019) éditions de l’Olivier, août 2019, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, 480 pages, existe en poche.

L’autrice est mexicaine, j’inclus donc cette lecture dans le mois latino-américain, chez Ingannmic. Pour le book-trip mexicain chez A girl from earth, nous avons fait lecture commune, avec Fanja et Stéphanie.

Natalia Garcia Freire, Mortepeau

« Sarai était la plus jeune des quatre et il lui manquait deux doigts à la main gauche : l’index et la majeur. Quand elle me prenait par la main, elle utilisait ses trois doigts valides en pressant un peu trop, comme une poule en colère. Mais c’était sa seule marque de rudesse. J’avais parfois l’impression que cette main n’était pas la sienne, qu’il s’agissait d’une prothèse qu’on lui enlèverait un jour pour qu’apparaisse à sa place une main de nouveau-né que nous verrions grandir au fil des années, jusqu’à ce qu’elle ait la même taille que sa main droite. »

Lucas, tout jeune homme, revient dans la maison de son enfance, ou plus précisément dans le jardin où son père est enterré. Par les fenêtres, il observe les habitants de la maison. On comprend progressivement qu’il s’agit des servantes qui ont pris soin de lui lorsqu’il était plus jeune, et de deux hommes haïssables. Dans une longue harangue à son père défunt, il revient sur ce moment où le père a introduit ces deux individus chez lui. Pour quelle raison, on ne le sait pas, et pourquoi le père et ses comparses tiennent la mère de Lucas pour folle, non plus. C’est une folie bien douce, alors, qui consiste à s’occuper de son jardin et à constituer des herbiers. Tout cela va mal tourner, on ne peut que le deviner.

« Je ne crois pas que mon défunt père m’observe. Mais son corps est enterré dans ce jardin, ce qui reste du jardin de ma mère, entouré de limaces, d’araignées-chameaux, de lombrics, de fourmis, de coléoptères et de cloportes. Peut-être même qu’un scorpion s’est posé près de son visage à moitié décomposé, et tous deux évoquent les dessins qui ornent les tombeaux des pharaons égyptiens. »

Avant-dernière chronique pour le mois de la littérature latino-américaine, et me voilà bien ennuyée. Je ne sais pas trop quoi en penser. Le roman, court, ne manque pas d’originalité ni de profondeur. L’écriture est intéressante, loin des platitudes ou des clichés. Cependant, je n’ai pas réussi à aimer ce roman que je peine même à définir : roman gothique, roman noir, histoire de famille ou roman d’initiation ? Un peu tout cela à la fois sans doute. Pas un roman psychologique en tout cas, puisque tout est vu à hauteur d’enfant, et aucune explication n’est donnée. Une grande place est donnée au lecteur, ce qui pourrait vous plaire, peut-être ?
De mon côté, j’ai eu du mal à avancer dans le roman, je n’ai pas succombé à sa langue poétique. Parvenue à la fin, j’admets que celle-ci réussit à surprendre et à toucher, même s’il faut passer auparavant par beaucoup de passages malsains, par de nombreuses allusions à des fluides corporels et par des descriptions d’êtres humains bien plus repoussants que les insectes et autres animaux qui pullulent dans le roman.

Mortepeau de Natalia Garcia Freire, (Nuestra piel muerta, 2019) éditions Christian Bourgois, août 2021, traduit de l’espagnol (Equateur) par Isabelle Gugnon, 156 pages.

Repéré chez Electra qui a beaucoup aimé, et lu pour le mois latino-américain organisé par Ingannmic.

Antonio Sarabia, La femme de tes rêves

« Car, en fin de compte, cette lettre qui te parvenait ponctuellement semaine après semaine et que tu confondais parfois avec le rythme de ton cœur battant le tambour, que signifiait-elle ? Quelle main anonyme, en te l’écrivant, mettait en branle le muscle enterré dans ta poitrine ? Dans quel but inconnu ? Quelle syllabe, quel mot répétait-elle inlassablement ? Qui était l’expéditeur ? Parviendrais-tu à comprendre son langage, Hilario Godínez, avant que sa main ne tremble, avant que le rythme ne se brise ? »

Pour continuer le mois latino-américain, voici un polar venu du Mexique. Son personnage principal, Hilario Godinez, est journaliste sportif au Sol de Hoy, le quotidien d’une petite ville mexicaine. Après des études de lettres, il se serait bien vu écrivain, mais a du se contenter de ce job alimentaire, où il fait merveille en commentant les matches de foot. Même les gros bras du cartel local apprécient ses chroniques.
Le lecteur partage rapidement l’existence d’Hilario Godinez, quelques pas le matin pour se rendre à son bureau et il tombe, nous tombons, sur le tabassage en règle de l’un de ses collègues. Il a juste le temps de noter la cicatrice qui balafre l’un des truands qu’ils sont déjà partis. La police n’est bien sûr d’aucun secours pour essayer de comprendre ce que les membres du cartel avaient contre le collègue envoyé à l’hôpital. Hilario sait juste qu’il s’agissait d’un article sur un jeune étudiant retrouvé mort dans une décharge. Des faits similaires se reproduisent peu de temps après, mais il s’agit cette fois d’un footballeur très apprécié.

« Ton grand-père n’avait qu’un défaut, Hilario Godínez : il admirait toute devise dictée par les anciens philosophes chinois, invétérés inventeurs de proverbes. Ceux-ci disaient et, en bon imprimeur qu’il était, il y croyait les yeux fermés, que la mémoire la plus riche n’arrive jamais au niveau de l’encre la plus pauvre. »

Malgré le contexte anxiogène de cette ville mexicaine, La femme de tes rêves, le seul polar de l’auteur, je crois, est très plaisant à lire. Cela tient à plusieurs raisons, l’humour un peu corrosif d’Hilario, ses ambitions littéraires avortées, et aussi les mystérieuses lettres qu’il reçoit chaque semaine depuis des années, d’une amoureuse inconnue, qui signe « La femme de tes rêves ». Un brin d’autodérision de la part d’Hilario, donc, l’écriture à la deuxième personne du singulier et le contexte bien posé de cette ville de province sont des atouts non négligeables aussi. La fin arrive un peu trop rapidement, c’est le seul léger reproche que j’aurais à faire à ce polar sympathique.
Mais vraiment, c’est une découverte savoureuse, tant pour le style que pour l’intrigue, qui fait regretter que l’auteur n’en ait pas fait une série !

La femme de tes rêves d’Antonio Sarabia, (No tienes perdon de Dios) éditions Métailié, 2017, traduction de René Solis, 178 pages.

Mois latino-américain chez Ingannmic et book-trip mexicain chez A girl from earth

Guadalupe Nettel, L’oiseau rare

« Mais ce n’est pas non plus comme si les enfants me repoussaient complètement. Les voir jouer au parc ou s’écarteler pour un jouet dans un bac à sable peut même parvenir à me distraire. Ils sont un exemple vivant de ce que nous serions nous, êtres humains, si le civisme et les règles de savoir-vivre n’existaient pas. »

Laura, la narratrice, et son amie Alina, sont d’accord depuis toujours sur le fait qu’elles n’auront pas d’enfants. Lorsqu’elles ont trente-trois ans, elles se retrouvent vivre toutes les deux à Mexico, et c’est alors qu’Alina annonce qu’elle a décidé d’avoir un enfant avec son compagnon Aurelio. Les deux amies continuent à se voir, et Laura se trouve même plutôt contente lorsque son amie est finalement enceinte. De son côté, Laura porte beaucoup d’intérêt et d’affection, même, au petit garçon de huit ans de sa voisine, montrant ainsi qu’elle aime les enfants, se refusant juste à en concevoir elle-même. Mais la grossesse d’Alina s’avère difficile et les futurs parents doivent faire face à une nouvelle terrible.

« Les deux pigeons étaient revenus. Posés sur le nid, ils roucoulaient plus fort que d’habitude, me semblait-il. Regrettaient-ils la présence de l’autre œuf ? Vivaient-ils sa disparition comme une perte douloureuse ou était-ce une chose à laquelle les pigeons et les autres animaux étaient préparés, quand nous autres êtres humains ne pouvions tout simplement pas le tolérer ?»

Je retrouve Guadalupe Nettel dont j’avais lu un recueil de nouvelles intrigantes (La vie de couple des poissons rouges), comportant cinq textes ayant pour thème commun les animaux, et montrant un imaginaire original, qui m’avait fait penser à celui de l’auteure japonaise Yoko Ogawa.
Ici, à part un nid de pigeons dont Laura suit l’évolution sur sa terrasse, pas d’animaux, mais une exploration originale du thème de la maternité. Les chapitres alternent entre la grossesse d’Alina, la naissance problématique de son enfant, et la vie de Laura qui tente de créer un lien avec son petit voisin, Nicolas, un enfant difficile mais attachant. J’ai trouvé que la liaison entre les deux histoires, ou l’ajout de quelques passages didactiques, était parfois un peu maladroit, sans toutefois nuire à l’intérêt que j’ai porté au livre.
Les enfants, que ce soient ceux que l’on n’attend pas, ceux que l’on choisit ou ceux qu’on renonce à avoir, sont au cœur du roman. L’autrice, qui s’est inspirée entre autres de l’histoire d’une de ses amies, réussit à esquiver toute dramatisation excessive. On la sent pourtant engagée pour les causes des femmes, et au Mexique, de grandes avancées restent encore à faire, et très intéressée par les relations parents-enfants. J’ai trouvé que le roman dégageait une grande sincérité.
J’ai apprécié aussi le soin apporté au livre par les éditions Dalva : jolie couverture à rabats, mise en page et papier agréables.

L’oiseau rare de Guadalupe Nettel, (La Hija unica, 2020) éditions Dalva, février 2022, traduction de Joséphine de Wispelaere, 288 pages.

Je cumule le mois latino-américain chez Ingannmic et book-trip mexicain chez A girl from earth.

Carla Guelfenbein, Le reste est silence

« J’approche de la capitale. Les premiers éclairages des rues dessinent des droites et des courbes sur la surface obscure de la terre. Santiago, qui a l’air plutôt chaotique dans la journée, a la délicatesse d’un dessin quand la nuit tombe. »

Tommy a douze ans, et depuis sa naissance, une enfance excessivement protégée, car une maladie de cœur lui interdit tout effort. Un jour, au détour d’une conversation « mondaine » qu’il s’amuse à enregistrer en cachette, il apprend que sa mère s’est suicidée. Tommy est un observateur infatigable de ce qui l’entoure, et en premier lieu, de sa famille. Son père Juan, chirurgien réputé et sa belle-mère Alma le protègent beaucoup, notamment de secrets de famille qui vont bientôt émerger. Mais l’essentiel ne réside pas seulement dans ces secrets, mais plutôt dans les points de vue de chacun, que ces silences rendent bientôt incompatibles.

« Quand papa ne dit rien, c’est comme si soudain quelqu’un éteignait la lumière et laissait tout le monde dans le noir, perdu dans son coin. Voilà pourquoi les silences de papa sont noirs. »

Trois points de vue sont alternés, un peu comme dans la série « The affair ». Les personnages racontent chacun à leur tour, parfois en reprenant les événements qui mènent au délitement de la famille, de manière subtilement différente. Originalité, des petits signes indiquent en début de chapitre de quel personnage il s’agit, au lieu de leur nom : des vagues, une flèche, un sablier… on comprend vite ce que chacun représente. C’est une famille où beaucoup de choses sont tues, le procédé de reprendre les événements vus par l’un ou l’autre est donc intéressant.
J’ai trouvée très jolie l’idée de Tommy de découvrir et noter dix choses sur sa mère. Le personnage du garçon est sans doute le plus immédiatement attachant, mais les autres ne manquent pas d’intérêt pour autant. Je ne dirai rien de la fin du roman, si ce n’est qu’elle est d’une certaine manière parfaite. Seul léger bémol, si j’aime bien en général que le propos d’un roman soit universel, cette fois j’aurais préféré que le Chili, et ce qui le distingue d’autres pays, soit plus perceptible.

Le reste est silence de Carla Guelfenbein, (El resto es silencio, 2008) éditions Actes Sud, 2010, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, 312 pages en poche.

Mimi et Zazy ont aimé aussi.

Le mois latino-américain, c’est chez Ingannmic. Livre sorti de ma PAL pour Objectif Pal.

Leila Guerriero, Une histoire simple

« Autour de cinq heures du matin, alors que le jour commence à se lever et que le terre-plein est encore noir de monde, on déclare les résultats dans chaque catégorie. Le dernier nom à être annoncé est celui du champion. Un homme qui, à l’instant même où il reçoit sa couronne, est anéanti. »

Laborde, un village de l’ouest de l’Argentine, dans la province de Cordoba, est le théâtre chaque année d’un festival de musique, de chant et de danse traditionnels. La catégorie reine de ce festival est el malambo, danse traditionnelle des gauchos. Les jeunes danseurs se préparent tout au long de l’année pour être sélectionnés et une fois sur place, présentent une danse individuelle de quatre à cinq minutes, mais particulièrement intense pour le corps, la respiration, les articulations… Cela demande de nombreux sacrifices à ces jeunes issus de milieux modestes. Leila Guerriero, journaliste littéraire reconnue tant en Argentine qu’à l’étranger, a suivi plusieurs d’entre eux, et notamment Rodolfo Gonzalez Alcantara, celui-là même qui se trouve en photo sur la couverture du livre.

« Au début, le mouvement des jambes n’est pas lent mais il reste humain : une vitesse que l’on peut suivre. Ensuite, le rythme s’accélère, et il s’accélère encore, et il continue de s’accélérer jusqu’à ce que l’homme plante un pied sur le sol, qu’il reste là, extatique, regard vers l’horizon, après quoi il baisse la tête et se met à respirer comme un poisson qui lutte pour trouver de l’oxygène. »

La danse, l’Argentine, cela évoque le tango, mais cette danse en est en tout point différente. C’est une performance où l’endurance, la vitesse et la symétrie des gestes sont auscultés, analysés et notés par un jury des plus sévères. Ce n’était pas gagné pour moi d’aimer ce livre, tant le sujet était éloigné de mes centres d’intérêt. Pourtant dès le début, je me suis intéressée à ce festival atypique et notamment à cette chorégraphie masculine en forme de défi. Leila Guerriero revient constamment vers l’un des danseurs, jusqu’à lui rendre visite chez lui, à Buenos Aires et le suivre dans sa loge, très rustique, dans les moments qui précèdent la danse finale. L’autrice, tout en enquêtant de manière obstinée et passionnée, entretient un certain suspense, et au bout d’un moment, la narration obéit à un rythme qui finit par devenir hypnotique comme le malambo lui-même.
Un petit livre, mais très fort, dans le meilleur style du journalisme littéraire.

Une histoire simple de Leila Guerriero (Una historia sencilla, 2013), Christian Bourgois éditeur, 2017, traduction de Marta Martinez Valls, 140 pages.

A noter la parution récente (octobre 2021) chez Rivages, d’un autre texte d’importance de Leila Guerriero, Les suicidés du bout du monde.

Le mois latino-américain, c’est chez Ingannmic ici et .

Eduardo Halfon, Deuils

« L’idée me traversa l’esprit que la villa qui avait été celle de mes grands-parents dans les années soixante-dix était peut-être elle aussi abandonnée et en décrépitude, comme tant d’autres autour du lac, vestiges et ruines d’une époque révolue. »

Depuis quelques années, des avis enthousiastes m’avaient fait noter le nom d’Eduardo Halfon, et voilà enfin que je me lance, avec un tout petit livre qui sera sans doute suivi d’autres. L’auteur y revient avec urgence et intensité sur un souvenir qui a marqué son enfance : on lui a (ou on lui aurait) raconté que Salomon, un des frères de son père, s’était noyé dans le lac Amatitlàn, tout proche de la maison de ses grands-parents. Eduardo Halfon retourne sur les bords de ce lac, interroge des riverains pour essayer d’en savoir plus sur cet accident dont on ne parlait pas dans sa famille. Il va faire alors des découvertes surprenantes.

« Mais ce que je n’arrive pas à comprendre, poursuivis-je, c’est pourquoi j’ai grandi en étant persuadé qu’il s’était noyé ici à Amatitlàn, enfant, près du ponton. Je ne sais pas si j’ai imaginé ou rêvé tout ça, lui dis-je et même ma voix me paru étrange. »

Dès le début, j’ai été séduite, et n’ai pas ressenti le besoin de noter des citations, ou alors j’aurais été obligée de noter plusieurs citations dans chaque paragraphe, tellement tout me parlait. Dans la veine de l’introspection intime et familiale, Eduardo Halfon fait très fort avec une belle économie de mots, assortie de détails qui sonnent toujours très justes. À chaque chapitre, une histoire peut en cacher une autre, et c’est passionnant. L’écriture sobre n’empêche pas le lecteur de s’identifier parfois, de compatir souvent, de s’amuser à certains moments de ces confrontations entre les souvenirs d’enfance et les ressentis d’adulte. À noter le beau travail de traduction qui se fait tout discret au service du texte.

Deuils, d’Eduardo Halfon, (Duelo, 2017), éditions de la table Ronde, 2018, traduction de David Fauquemberg, 160 pages.

Eduardo Halfon est né en 1971 à Guatemala City. Lorsqu’il était enfant, sa famille s’est installée aux États-Unis et il a étudié le génie industriel en Caroline du Nord. Après son diplôme, il est retourné au Guatemala pour y enseigner la littérature.
En 2010, il a été invité pour une résidence à la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs de Saint-Nazaire. Il vit aujourd’hui dans le Nebraska.

Ce roman marque ma première participation au mois latino-américain organisé par Ingannmic.

Rosa Maria Unda Souki, Ce que Frida m’a donné

Rentrée littéraire 2021 (3)
« Non, je ne pense pas qu’elle se « détendait » en peignant. Et moi non plus. Lorsque j’ai peint ces tableaux, je me trouvais dans un isolement profond. Mon seul endroit à moi était la peinture, ce n’était jamais un lieu paisible mais celui d’une lutte constante. Une lutte contre moi-même, contre tous et contre tout. »

Un petit détour aujourd’hui par l’Amérique du Sud, avec Rosa Maria Unda Souki, artiste originaire du Vénézuela, qui s’est plongée dans la vie de Frida Kahlo, a recréé dans ses propres peintures l’univers, la maison et la vie de la grande artiste mexicaine. Et la jeune peintre, lors d’une résidence d’artiste à Paris pour préparer une exposition, en attendant que les tableaux arrivent du Brésil, a aussi rédigé ce texte, une sorte de journal illustré de ses recherches sur Frida, de pistes de réflexion sur le processus de création artistique et de souvenirs remontés de sa propre enfance au Venezuela.
C’est passionnant de voir comment, par exemple, chaque pièce de la grande maison familiale a trouvé un écho, une représentation dans les pièces de la maison bleue de Frida, et aussi comment des épisodes du séjour parisien de Rosa Maria font remonter des souvenirs de son activité d’artiste.

« J’ai l’impression de sentir encore toutes les odeurs de notre maison de Guama, le bruissement du vent dans les fougères, nos rires, la musique de la pluie ; mais je n’ai pas oublié non plus l’écho de ses mystères… Si cette maison était belle, elle pouvait parfois être terrible. »

Au-delà du texte, il y a l’objet-livre, superbe, un beau format carré et souple, illustré en noir et blanc pour les croquis du quotidien de l’artiste en résidence, et en couleurs, pour les reproductions des tableaux, une cinquantaine, qui se rattachent à Frida Kahlo.
Rosa Maria n’imite absolument pas, elle recrée tout un monde, des vues d’habitations, surtout la grande maison où elle a vécu enfant, avec des pièces vues en plongée cernées d’un bandeau qui raconte lui aussi quelque chose. J’ai beaucoup d’admiration pour les tableaux de Pierre Alechinsky qui créait aussi une sorte de cadre à ses œuvres, aussi je ne pouvais qu’être séduite par ces peintures, et leur univers coloré, mais ni naïf, ni particulièrement joyeux, qu’on ne s’y trompe pas !
J’ai beaucoup aimé la manière dont Rosa Maria raconte avec énormément de fraîcheur et de précision à la fois, la création de chaque tableau et la manière dont les idées lui sont venues au fur et à mesure de la composition, le tout mêlé à ses réflexions sur l’exil, sur le deuil, sur la solitude…
Un très beau livre, à garder soigneusement.

Ce que Frida m’a donné de Rosa Maria Unda Souki, éditions Zulma (août 2021), traduction de Margot Nguyen Béraud et de l’auteure, 190 pages.