littérature Amérique Latine·nouvelles

Guadalupe Nettel, La vie de couple des poissons rouges

viedecoupledespoissonsPourquoi ce livre ?
Une auteure mexicaine, un titre intrigant, une collection dans laquelle je n’ai encore rien lu… hop, direction le sac de bibliothèque ! La première nouvelle au ton subtilement décalé met en scène une jeune femme enceinte qui devient quelque peu obsédée par ses deux poissons combattants dans leur bocal. La deuxième nouvelle permet de voir apparaître des constantes, des directions communes aux cinq textes.

Poissons, cafards, serpent, champignons, chats…
Ces nouvelles, vu leur petit nombre, sont assez longues pour bien installer l’ambiance. Les personnages apparaissent plutôt solitaires et renfermés sur eux-mêmes. Pour différentes raisons, ils ont du mal à communiquer avec leurs semblables et se sentent plus proche du monde animal, voir végétal

« En général, on apprend beaucoup des animaux avec lesquels on vit, même les poissons. »
Tout le monde n’appréciera pas forcément l’univers de ces textes où les narrateurs, hommes ou femmes, jeunes dans l’ensemble, deviennent obnubilés par des animaux, par une espèce, et se rendent compte qu’ils se sont éloignés du règne animal, et que c’est cela qui ne va pas dans leur vie… Ils peuvent même devenir hôtes consentants de champignons, dans la quatrième nouvelle que j’ai trouvé un peu écœurante, il faut l’avouer.

« Un samedi matin, Isabel et moi étions assis dans la cuisine, à bavarder. Nous avions mis du pain à décongeler dans le micro-ondes. Tandis qu’elle m’expliquait les avantages du nouvel insecticide, nous avons entendu des crépitations inhabituelles dans le four. Quand nous avons ouvert la porte, trois cadavres de cafards gisaient sur le gril. »
N’imaginez pas des nouvelles qui lorgnent du côté de
La métamorphose, il ne s’agit pas de transformations physiques, enfin, pas tout à fait, car lorsque le mental est atteint, le corps subit parfois lui aussi des évolutions inattendues…
En bref, des nouvelles intéressantes et montrant un imaginaire plutôt original, qui fait penser à celui de l’auteure japonaise Yoko Ogawa. Elles aiguisent en tout cas la curiosité et donnent envie de relire cette auteure, peut-être dans un format plus long. Je note que l’auteure vit en partie en France, mais qu’elle écrit dans sa langue maternelle, limpide et très bien traduite.

La vie de couple des poissons rouges (El matrimonio de les peces rojos, 2013) éditions Buchet et Chastel (2015) traduit de l’espagnol (Mexique) par Delphine Valentin, 122 pages

littérature Amérique Latine

Juan José Saer, L’ancêtre

ancetreLe thème de L’ancêtre rappelle celui du roman de François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc. Il s’est inspiré d’un fait réel survenu au XVIème siècle. Le capitaine d’un navire espagnol et une dizaine d’hommes d’équipage sont massacrés alors qu’ils exploraient une île du Rio de la Plata, à l’estuaire des fleuves Parana et Uruguay. Tous à l’exception d’un jeune mousse que les Indiens font prisonnier et traitent d’une façon étrange. Pendant les dix années qu’il passe avec eux, il a tout le temps de s’accoutumer à leurs mœurs, qu’il raconte avec un certain détachement. C’est en effet un homme âgé qui raconte, l’ancêtre du titre, qui a appris à lire et à écrire, qui a étudié après avoir été rendu au monde occidental, et ballotté de droite et de gauche.
Le roman se partage entre le récit du rapt, des dix ans passés au sein de la tribu, et le récit du retour à la « normalité ».
Ce sont les deux premières parties, mais il en existe une troisième où le narrateur revient sur ces années et essaye de trouver des explications rationnelles, une trame logique au comportement des membres de la tribu, faisant œuvre d’ethnologue à partir de ses souvenirs. L’auteur m’a un peu perdue à ce moment-là, alors que j’avais beaucoup aimé le récit du mousse, la très belle écriture de l’auteur argentin, très bien rendue par une traduction qui me semble parfaite. Cette partie finale est certes intéressante, mais un peu longue et redondante par rapport au récit initial. Mais cela n’est que mon avis, et d’autres trouveront qu’elle apporte un éclairage différent, plus philosophique, et s’en réjouiront.
Sous l’aspect d’une fable, le roman peut se lire de différentes manières, on peut voir dans l’aventure du mousse une seconde naissance, dans le texte une parabole sur la condition humaine, on peut discerner dans la vie des indiens un plaidoyer pour l’écologie. Ces aspects lui ont valu d’être qualifié de chef-d’œuvre, à juste titre, même si pour moi, la dernière partie était un peu trop dense.
Bref, à votre tour de lire ce roman et de donner votre avis !

Citations : L’odeur de ces fleuves est sans égale en ce monde ; C’est une odeur des origines, de formation humide et laborieuse, de croissance. Sortir de la mer monotone et pénétrer dans ces eaux fut comme descendre des limbes sur la terre.

On ne sait jamais quand on naît. L’accouchement est une simple convention. Beaucoup de gens meurent sans être jamais nés ; d’autres naissent à peine, d’autres mal, comme avortés. Certains, par naissances successives, passent de vie en vie, et si la mort ne venait pas les interrompre, ils seraient capables d’épuiser le bouquet des mondes possibles à force de naître sans relâche, comme s’ils possédaient une réserve inépuisable d’innocence et d’abandon.

L’auteur : Juan José Saer (1937, Santa Fe, 2005, Paris) est l’un des écrivains argentins les plus importants du XXe siècle. Auteur de romans, de nouvelles d’essais et de poèmes, traduit en plusieurs langues, il est largement publié en France, où il s’était installé en 1968.
189 pages
éditeur : Le Tripode (2014)
Traduction : Laure Bataillon
Postface d’Alberto Manguel
Première édition en Argentine : 1983

D’autres avis : Philisine un peu déçue, Dominique et Sandrine plus enthousiastes.
Ce livre était dans ma PAL depuis plus d’un an ! L’Objectif PAL 2016 est chez Anne et Antigone.
objectifpal2016

littérature Amérique Latine

Luis Sepulveda, L’ombre de ce que nous avons été

ombredecequenous« – Je suis l’ombre de ce que nous avons été et nous existerons aussi longtemps qu’il y aura de la lumière. »
Il pleut des cordes sur Santiago, lorsque trois vieux communistes se retrouvent autour de poulets rôtis pour préparer un dernier coup. Ils attendent un quatrième, viendra-t-il ou pas ? Pendant ce temps, une scène de ménage dégénère et un « des plus grands prodiges technologiques des années soixante », un tourne-disque, vole au travers d’une fenêtre et jusque sur la tête d’un malheureux passant. Si un policier et sa collègue enquêtent sur cette mort originale, le roman n’a rien d’un roman policier.
J’ai plutôt pensé à un livre plus récent, et beaucoup vu sur les blogs, La variante chilienne de Pierre Raufast lorsque j’ai lu ce roman de Luis Sepulveda, les univers en sont proches, ils dévoilent tous deux une histoire simple truffée de petites histoires et anecdotes fantaisistes.
Pourtant, l’histoire du Chili bien présente dans leurs mémoires, les exactions du gouvernement que les trois compères ont combattu, ne sont pas occultées, mais abordées de manière sobre et pudique. Le style recèle également de beaux moments poétiques. Le tout se lit fort bien, les personnages sont attachants et sincères, chacun avec leurs petites manies ou leurs obsessions. Une mention spéciale pour le passionné de cinéma à l’imagination débordante.
Un joli moment lecture, plus profond qu’il n’y paraît, déniché lors d’une braderie de livres !

Extrait : Ces deux hommes qui se tapent sur l’épaule étaient amis. Ils faisaient partie de la même bande d’accros au foot, à la politique et aux grillades du week-end. Ils avaient fait des plans pour prolonger l’amitié et la protéger du cours du temps, avaient été des camarades, des complices dans leurs efforts pour faire du pays un endroit, pas meilleur peut être, mais moins ennuyeux, jusqu’à l’arrivée de ce matin pluvieux de septembre où, à partir de midi, les horloges commencèrent à indiquer des heures inconnues, des heures de méfiance, des heures où les amitiés s’évanouissaient, disparaissaient, ne laissant que les pleurs épouvantés des veuves et des mères. La vie s’était remplie de trous noirs et il y en avait partout ; on entrait dans une station de métro et on n’en ressortait jamais plus, on montait dans un taxi et on n’arrivait pas chez soi, on disait lumière et les ombres vous engloutissaient.

L’auteur : Luis Sepulveda est né en 1949 au Chili et vit actuellement en Espagne. Son œuvre est marquée par son engagement politique. Ses romans les plus traduits dans le monde sont Le vieux qui lisait des romans d’amour, Journal d’un tueur sentimental…
146 pages
Editeur :
Points (2011) Paru chez Métailié en 2009.
Traduction :
Bertille Hausberg
Titre original :
La sombra de lo que fuimos


Sur ce blog : Dernières nouvelles du sud.

littérature Amérique Latine·premier roman·rentrée automne 2015

Vanessa Barbara, Les nuits de laitue

nuitsdelaitueRestons en Amérique du Sud, et après le Vénézuela, je vous propose un court détour par le Brésil. Changement de langue, mais un peu le même décor et la même atmosphère que le roman précédent. Les personnages peuvent vivre des choses graves, là Octavio souffrait de son illettrisme, ici Otto, un vieil homme, vit seul et désemparé depuis la mort de son épouse avec qui il partageait tout. Car c’est Ada qui était la plus sociable des deux, et lui ne se sent pas le courage d’affronter le monde extérieur. Pourtant, le ton reste souvent léger et les personnages des quartiers populaires, aussi hauts en couleurs que les petites maisons qui les abritent, sont prétextes à scènes loufoques, au comique de répétition, à des mystères qui n’en sont pas vraiment.
Bref, pour tout vous dire, je n’ai pas énormément à dire sur ce court roman, agréable à lire, bien écrit et joliment traduit, où le capital-sympathie des personnages est énorme. Comment ne pas aimer un couple passionné par les plats à base de choux-fleurs, un facteur qui s’embrouille quotidiennement et volontairement dans ses distributions, un commis pharmacien obnubilé par les effets indésirables des préparations qu’il vend. Sans oublier trois petits chiens affreusement pénibles…
J’avoue que je l’ai lu il y a deux mois, je ne vais donc pas entrer dans les détails, mais si vous cherchez un petit roman qui vous change les idées, qui ne vous ramène pas à une actualité perturbante, qui sent bon la solidarité et l’optimisme, je peux vous conseiller cette jolie parenthèse qui fait voir le Brésil et les brésiliens tout à fait différemment de ce qu’on imagine.

Extraits : La couverture sur les genoux, Otto eut l’envie subite de se préparer un bon petit chou-fleur, mais il se ravisa, il était tout de même trop tôt. Il resta dans son fauteuil, à cligner lentement des yeux. En rassemblant les indices sonores, olfactifs et visuels (robot mixeur, Blattix, chien féroce), il s’amusait à imaginer la vie des habitants du quartier.

Otto sentait le vent de la rue s’engouffrer dans la maison. L’air figé ne lui rappelait jamais Ada ; c’était le vent qui la faisait revenir, agitée, le tirant par la main les jours de pluie.

Rentrée littéraire 2015
L’auteure :
Vanessa Barbara est née à São Paulo en 1982. Elle écrit des chroniques pour le journal Folha de São Paulo et The International New York Times. Les Nuits de laitue est son premier roman.
224 pages.
Éditeur : Zulma (août 2015)
Traduction : Dominique Nédellec
Titre original : Noites de Alface

Et dans les autres blogs ? Hélène lui a trouvé un charme indéniable, Nadège aime ce livre qui fait du bien et Yv le trouve frais, original, mais un peu inégal… je suis d’accord avec les trois, je ne suis pas contrariante !

littérature Amérique Latine·premier roman·rentrée hiver 2015

Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio

voyagedoctavioJe souhaite à tout un chacun de commencer un roman comme j’ai commencé celui-ci, à savoir en écoutant la lecture des premiers chapitres par des comédiens, en présence de l’auteur, dans une salle accueillante et au milieu d’autres spectateurs. C’est ce qu’il m’a été permis de faire grâce au festival Belles Latinas qui se déroulait à Lyon ces dernières semaines. Après, je n’avais plus qu’à ouvrir le roman, que j’avais déjà depuis quelques mois, pour réentendre chanter les mots et continuer.
L’auteur est vénézuélien, mais écrit en français, car c’est la langue dans laquelle il a étudié, notamment la littérature, et il lui a donc semblé évident d’écrire dans cette langue non maternelle pour parler de son pays. Et je trouve que ça sonne bien. Mais parlons plutôt d’Octavio…
Octavio vit dans un bidonville à flanc de colline, dans une banlieue de Caracas, et gagne sa vie en tant qu’homme à tout faire d’un curieux personnage. Du moins c’est ce qu’on devine de la vie d’Octavio, homme de peu de mots. Un jour où, à la pharmacie, embarrassé de devoir cacher une fois de plus, comme depuis des dizaines d’années, qu’il ne sait ni lire, ni écrire, Octavio rencontre une femme qui ne lui ressemble en rien, et pourtant des liens se tissent entre eux. Comment se poursuivra cette relation, et le pourquoi et le comment du voyage, il faut lire le livre pour le savoir.
J’ai apprécié l’imaginaire du jeune écrivain, l’écriture qui se déroule en méandres tissant, plus que l’histoire d’un homme, celle de la région où il habite, des coutumes qu’il respecte, des parfums qu’il respire, des paysages qu’il arpente… un zeste de réalisme magique, beaucoup de sympathie pour des personnages étonnants, tout cela fait de ce premier roman une lecture agréable et recommandable.

Extrait : A cette heure déjà, le soleil faiblissait sur Saint-Paul-du-Limon. L’ombre s’épaississait. Des milliers de petites maisons en brique s’étendaient sur la colline, entassées les unes sur les autres, dans un ordre sans discipline. Des cuisines à ciel ouvert, des terrasses vides, des hamacs tirés entre deux palmiers. Le soleil chauffait les murs. Sur les tôles, on distinguait encore les reflets tremblants d’un mirage. Un homme se tenait au loin à sa fenêtre, torse nu. Des femmes finissaient une cigarette, à la hâte, sous un porche. Des enfants lançaient des pierres sur un arbre, pour faire tomber une mangue. C’était peut-être là le premier paysage du monde.

L’auteur : Né à Paris en 1988, Miguel Bonnefoy est le fils d’un romancier chilien et d’une diplomate vénézuélienne. Il a remporté le prix du Jeune Écrivain, en 2013, grâce à une nouvelle intitulée Icare. Il s’occupe de la production d’événements culturels pour la mairie de Caracas, et est également professeur de français.
124 pages
Éditions Rivages (janvier 2015)

Des avis très très variés, tout un éventail, du coup de cœur à la déception : Ariane, Jostein, Mélo, Sandrine.

littérature Amérique Latine

Mario Vargas Llosa, Le héros discret

herosdiscretL’auteur : Né à Arequipa au Pérou), en 1936, Mario Vargas Llosa est élevé par sa mère et ses grands-parents maternels en Bolivie, puis au Pérou.
Après des études à l’Académie militaire, il épouse sa tante, Julia Urquidi. Il publie son premier recueil de nouvelles,
Les caïds, en 1959. Il s’installe ensuite à Paris, où il exerce diverses professions : traducteur, professeur d’espagnol, journaliste pour l’agence France-Presse. En 1963 paraît La ville et les chiens, son premier succès littéraire, qui sera traduit en une vingtaine de langues.
Il vit entre Lima, Madrid, Londres et Paris. Il a été lauréat du prix Nobel de littérature en 2010.
480 pages
Éditeur : Gallimard (mai 2015)
Titre original : El héroe discreto
Traduction : Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès

C’est ma troisième lecture de cet auteur célébré bien au-delà des frontières du Pérou, après Tours et détours de la vilaine fille et Le rêve du Celte. On peut dire que les genres et les thématiques que l’auteur péruvien aborde ne manquent pas de variété, car après cette biographie très sérieuse et documentée qu’est Le rêve du celte, on revient ici à quelque chose de bien plus léger, ce qui n’empêche nullement de mettre en lumière les désordres et les travers de la société péruvienne. C’est donc son propre pays que l’auteur nobelisé a choisi comme décor de ce roman.
Les premières pages (je vous conseille de les lire sur le site de l’éditeur) font faire la connaissance de Félicito Yanaqué, petit patron d’une entreprise d’autocars à Piura, qui reçoit une lettre de menace et décide de ne pas céder au racket qu’on tente de lui imposer. Ce héros malgré lui obéit ainsi aux dernières volontés de son père, sans savoir que cela va lui valoir de devenir célèbre.
Plus loin, à Lima, Don Rigoberto s’apprête à prendre une retraite calme et méritée avec sa femme, entouré de ses disques et de ses livres, lorsque son patron lui demande de le soutenir dans son projet d’épouser sa gouvernante, sans l’aval de ses deux fils cupides. Rigoberto a aussi quelques soucis avec son fils Fonfon qui parle régulièrement à un homme que les autres ne peuvent voir, ne serait-ce pas le diable ?
J’ai adoré le style très vivant, et notamment la manière d’enchâsser plusieurs niveaux de dialogues les uns dans les autres sans perdre le lecteur, dialogues toujours délectables, cette forme donnant des effets comiques tels que je crois n’en avoir jamais lu ailleurs. Des thèmes variés s’entrelacent au fil des pages, au gré des personnages, qu’il s’agisse de l’art contre la bêtise et l’ignorance, du rôle des médias, de la prédestination ou du choix, des convictions religieuses ou morales. Mais l’auteur est surtout un conteur remarquable, qui rend savoureuses les moindres péripéties du parcours de ses deux héros pas si ordinaires. Un vrai plaisir que ce roman paru au printemps et dont on n’a pas assez parlé à mon goût !

Extrait : – Nous t’aimons beaucoup, l’oncle, – corrobora Miki en soupirant -. On te connaît depuis tout gosses, tu es comme notre plus proche parent. Sauf que…
Il ne put aller au bout de son idée et resta la bouche ouverte, le regard indécis, accablé. Il choisit de se mordiller à nouveau le petit doigt, furieusement. « Oui, c’est lui le plus crétin », conclut don Rigoberto.
– Et c’est réciproque, les neveux – Il profita du silence pour placer une phrase -. calmez-vous un peu, s’il vous plaît, et parlons comme des personnes rationnelles et civilisées.
– C’est plus facile pour toi que pour nous – lui répondit Miki, en haussant le ton. « En effet, pensa-t-il. Il ne sait pas ce qu’il dit, mais parfois il tombe juste. »

Sandrine s’est régalée aussi.

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Lectures du mois (8) février 2015

Je vous expose en désordre les lectures de février que je n’ai pas chroniquées. Cette fin de mois est marquée par une sensible baisse d’envies de lecture. Finalement, et ça tombe plutôt bien, les livres à lire pour le prix des lecteurs du Livre de Poche me font plutôt de l’œil par rapport à ma PAL habituelle ! Je vous en reparlerai, bien sûr. En attendant, voici d’autres lectures, des emprunts pour la plupart.

uncielrougelematin

Paul Lynch, Un ciel rouge, le matin
285 pages Albin Michel (2014)
Je n’étais pas très sûre que ce roman me plaise, mais j’ai tendance à vouloir lire tous les romans irlandais qui sortent, et il était à la bibliothèque… Ma première impression était la bonne, je me suis sentie immédiatement mal à l’aise avec les descriptions sombrement poétiques, trop poétiques, alternant avec des faits dans toute leur brutalité… La description des événements, en l’absence de psychologie des personnages, a eu un effet répulsif sur moi, et j’ai abandonné ce livre à l’écriture pourtant remarquable.

bruitdeschosesquiJuan Gabriel Vasquez, Le bruit des choses qui tombent
293 pages Seuil (2012)

J’avais peut-être trop d’attentes vis-à-vis de ce roman. J’avais surtout envie de quelque chose de plus linéaire, et sa construction en tiroirs gigognes ne m’a pas convaincue. J’ai fini le livre rapidement, mais sans m’être vraiment intéressée aux personnages, et sans y avoir été séduite par l’écriture. Seul le souvenir que les personnages ont du conflit armé à Bogota,dans les années 70-80 où ils étaient enfants, a retenu mon attention.

couleurdesombresColm Toibin, La couleur des ombres
284 pages Robert Laffont (2014)

J’avoue avoir cru en achetant ce livre d’occasion, achat impulsif dû au nom de l’auteur et à la très belle photo de Ferdinando Scianna en couverture, qu’il s’agissait d’un roman de Colm Toibin que j’avais raté, mais je me suis retrouvée avec un recueil de nouvelles ! Je n’ai pas d’aversion pour le genre, au contraire, mais après les excellentes nouvelles de Russell Banks ou de Joseph O’Connor, celles-ci, sur le thème de l’exil et du déracinement, m’ont paru un peu répétitives, et avoir moins de consistance, malgré l’écriture précise et sobre, comme je les aime. Je le garde pour le reprendre éventuellement !

jerefusePer Petterson, Je refuse
270 pages Gallimard (2014)

Encore une semi-déception avec ce roman de Per Petterson, dont j’avais adoré Pas facile de voler des chevaux. Certes, j’y ai retrouvé la sensibilité de l’auteur, et les portraits des protagonistes sont tout en finesse, mais cette histoire d’amitié adolescente qui se délite à l’âge adulte, toute universelle qu’elle soit, et avec ici l’originalité des trajectoires inversées des deux amis, m’a laissée un peu de marbre. Pas le bon moment, pas le choc attendu, j’ai failli ne rien écrire du tout… Même si chaque personnage donne l’impression d’être englué dans sa vie, certains choix lui restent accessibles, notamment le choix de refuser. Ils m’ont rappelé en cela le Bartleby de Melville.

toutelapoussiereJaime Martin, Wander Antunes, Toute la poussière du chemin
78 planches Dupuis (2010)
Pour finir, sans doute celui que j’ai préféré de cette sélection, même s’il peut paraître un peu décousu au début, et s’il se lit vite. Cette BD ayant pour cadre les routes poussiéreuses empruntées par les laissés-pour-compte de la crise de 29, est belle, mais triste et sombre, avec une légère éclaircie à la fin. J’ai été séduite par son graphisme et sa mise en couleur.

littérature Amérique Latine

Leonardo Padura, L’homme qui aimait les chiens

hommequiaimaitleschiensL’auteur : Leonardo Padura Fuentes est né en 1955 à La Havane. Diplômé de littérature hispano-américaine, il a été journaliste et critique de romans policiers, avant de se consacrer à l’écriture d’essais littéraires, de romans, de nouvelles et de scénarios pour le cinéma. Il est auteur de romans policiers dont le héros est le lieutenant Mario Conde. Ses livres, pour la plupart traduits dans plusieurs langues, ont été couronnés de nombreux prix. Il vit à La Havane.
En 2011, il reçoit le Prix Carbet de la Caraïbe pour « L’homme qui aimait les chiens », élu aussi meilleur livre historique par le magazine Lire.
806 pages
Editeur : Points (2014)
Traduction : René Solis et Elena Zayas
Titre original : El hombre que amada a los perros

Lev Davidovitch, Jaime Lopez, Ramon Mercader, trois personnages, trois époques qui s’entremêlent et se rapprochent, tous les trois unis par l’amour des chiens, c’est le pari de Leonardo Padura, de raconter à travers trois points de vue la préparation de l’assassinat de Trotski en 1940 à Mexico.
La face cubaine du roman, dans les années 70, présente Ivan, un jeune homme que la peur empêche d’écrire et qui recueille les confidences d’un vieil homme malade ayant, dit-il, bien connu Ramon Mercader. Le deuxième fil de cet entrelacs suit Ramon Mercader jeune, pendant la guerre d’Espagne, approché par un russe aux multiples identités, qui lui promet d’être l’acteur d’un grand projet de Staline. Le troisième fil, enfin, suit Lev Davidovitch Trotski en exil, d’Istanbul en Norvège, de la banlieue de Paris à Mexico, où il vivra ses dernières années.
C’est un roman très dense, mais pas difficile, et si, comme moi, on ne comprend pas dans les détails toutes les subtilités des alliances et des influences politiques, des pressions, des complots et des trahisons, ou si le nom d’un figurant échappe un moment, l’essentiel est d’en saisir les grandes lignes. Ce qui frappe, c’est la grande solitude de chacun des trois protagonistes, plutôt une solitude morale que réelle, Lev Davidovitch en premier lieu, tous ses proches ou presque, mourant ou disparaissant petit à petit par la volonté de Staline.
C’est une lecture forte, passionnante, prenante et qui demande de s’accrocher un peu, mais qui éclaire fort bien les années trente et quarante… Beaucoup d’érudition, et éventuellement quelques longueurs selon l’intérêt que l’on porte à tous les détails historiques, ne doivent cependant pas vous faire peur ! J’ai beaucoup aimé la partie cubaine, le jeune Ivan semble une sorte de double ou d’ami de l’auteur, et la description de Cuba tout au long d’une vingtaine d’années est des plus réalistes, et trouve une résonance particulière dans l’actualité d’aujourd’hui. C’est cette partie qui m’a rappelé bien évidemment davantage les romans policiers de Leonardo Padura dont je me suis régalée depuis des années.
A noter la traduction que j’ai vraiment trouvé excellente !

Extraits, citations : La dictature du prolétariat devait éliminer les classes dominantes, devait-elle aussi réprimer les travailleurs ? L’alternative s’était avérée dramatique et manichéenne : il était impossible de permettre à la volonté populaire de s’exprimer, car elle pouvait inverser le processus lui-même. Mais l’abolition de cette volonté privait le gouvernement bolchevik de sa légitimité fondamentale : au moment où les masses cessèrent de croire, il fallut les faire croire de force. Et ils usèrent de cette force. A Kronstadt, Lev Davidovitch savait bien que la révolution avait commencé à dévorer ses propres enfants et c’était à lui que revenait le triste honneur d’avoir donné l’ordre d’inaugurer le banquet.

Le mensonge le plus grossier, dit et répété maintes fois sans que personne ne le démente, finit par se transformer en vérité.

Lui, Ramon Mercader, avait été de ceux que les rivières souterraines de ce combat titanesque avaient entraînés, et il était inutile de fuir ses responsabilités, ni d’essayer de rejeter les fautes commises en arguant des mensonges et des manipulations : il incarnait l’un de ces fruits pourris que l’on trouve même au sein des plus belles récoltes et s’il était vrai que d’autres lui avaient ouverts les portes, il avait franchi, avec joie, le seuil de l’enfer, convaincu que l’existence de la demeure des ténèbres conditionnait le monde de la lumière.

Les avis qui m’ont donné envie : Dasola, Keisha, Papillon, Sandrine et Yv.

littérature Amérique Latine·policier

Alfredo Noriega, Mourir, la belle affaire

 

mourir-belle-affaireL’auteur : Alfredo Noriega est né en 1962. Il vit à Paris depuis 1985, où il donne des cours d’espagnol et de théâtre. En Espagne, il a publié plusieurs manuels de langue. Il a écrit de la poésie et plusieurs romans dont De que nada se sabe  adapté au cinéma en Équateur. Son premier roman traduit en français est Mourir, la belle affaire.
244 pages
Editeur : Ombres noires (octobre 2013)
Traduction : Nathalie Lalisse-Delcourt
Titre original : Tan solo morir

Comment ce livre a-t-il atterri dans ma PAL ? Bizarrement pas après les Quais du Polar (voir la fiche de l’auteur) où pourtant j’avais écouté Alfredo Noriega parler de ce roman, mais où j’étais restée somme toute assez raisonnable… Et puis le jour du match France-Equateur, les éditions Ombres Noires ont proposé un petit concours pour gagner deux romans, un français et un équatorien. Belle occasion, non ?
J’ai donc attaqué avec ce polar au style original, où le mélange de réflexions sur la vie et de faits bruts, compose une petite musique particulière. Il faut dire aussi que c’est un roman plutôt « mâle » et plein de testostérone, mais pourquoi pas une fois de temps en temps ? Raconter l’intrigue, surtout quinze jours après lecture est un sacré défi : disons que cela commence avec un accident en pleine ville de Quito, un délit de fuite, deux jeunes gens morts et une rescapée, laquelle est retrouvée morte deux ans plus tard. Un policier se met en quête de la voiture homicide, la traque dans les rues de la capitale équatorienne. La ville de Quito, au pied du volcan Pichincha, tient une place de reine dans ce roman, et les descriptions précises des lieux, ainsi que les actions rondement menées font qu’on pourrait aisément en faire un film, tant on imagine bien les quartiers, les rues et les places. On voit même presque la succession des plans, des séquences… Si vous cherchez un polar qui sorte des sentiers battus, sombre mais pas glauque, si vous aimez une petite touche originale et de préférence, les accents sud-américains, ce roman devait vous plaire.

Citations : Dans un roman, un jour, j’ai lu cette phrase sur les habitants de Quito: » Nous sommes moins histoire que géographie. » Sans cette nature et uniquement avec notre histoire, nous serions le peuple le plus niais du monde, forgé par des héros de pacotille, un peuple égaré, soit par Dieu et les préceptes de son Eglise, soit par ces mêmes héros précédemment évoqués.

Moi, par contre, ce que je préfère à l’heure du déjeuner, c’est d’aller marcher dans le Centro. J’aime chercher les coins où la montagne disparaît, où Quito se retrouve comme suspendue, comme abandonnée dans le cosmos, rejetée en dehors du mouvement perpétuel de l’univers, sans prise possible. Elle a l’air perdue et différente sans le Pichincha, sans ce morceau de montagne derrière elle. J’aime découvrir des endroits où la cordillère n’existe pas, où elle est cachée par les maisons ou les églises, perturbant les habitants de Quito. Sans les montagnes, ils ont l’air de ne pas marcher droit mais de travers, ils semblent plus petits et fuyants, un peu fantomatiques, le visage perdu, les mains dans les poches et les épaules relevées pour se protéger du froid, ce temps ancestral hors du temps.

Les avis de Cynthia, Eeguab et Sandrine.

lectures du mois·littérature Amérique Latine·littérature France·livre audio·non fiction·policier

Mes lectures du mois (6) avril 2014

Quelques mots sur mes derniers emprunts en bibliothèque, ceux du mois d’avril, avec en plus un livre numérique. Pas de coups de cœur, mais des lectures plutôt fluides et apportant la détente nécessaire !

collierrougeJean-Christophe Rufin, Le collier rouge
L’action de ce roman assez court se situe dans un petit village du centre de la France, au lendemain de la première guerre mondiale. C’est l’été, la chaleur enveloppe la bourgade. Un homme est emprisonné depuis deux jours, pour des faits qui restent mal définis, et depuis deux jours, un chien aboie sur la place. Un juge est envoyé pour essayer d’obtenir des explications du prisonnier peu bavard.
Le huis clos est bien mené, les informations distillées petit à petit, les interrogations du juge donnent à réfléchir aux notions de courage, d’honneur, de fidélité, d’humanité, en temps de paix comme en temps de guerre. De grandes questions sur un ton plutôt léger en font un bon moment de lecture.
Editeur : Gallimard (février 2014)
160 pages

Lu par Sandrine.

dernieres-nouvelles-du-sudLuis Sepulveda, Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du sud
Cela faisait un moment que j’avais repéré ce voyage au travers de l’Argentine, de Buenos Aires à la Patagonie, de deux compères respectivement écrivain et photographe. Je l’ai emprunté en grand format, ce qui m’a permis de bien profiter des photos, particulièrement les beaux visages des personnes rencontrées. Au niveau du texte, il s’agit plus de nouvelles partant d’histoires entendues ici ou là, que d’un récit de voyages. Cela m’a un peu déstabilisée et intéressée de manière inégale. Il m’a manqué un petit quelque chose pour être vraiment emballée.
192 pages
Editions
Métailié (2012)
Repéré chez Choco, Hélène et Marilyne.

pesteetcholeraPatrick Deville, Peste et choléra
Il s’agit ici de la version audio mais je n’ai pas trop aimé le style de lecture de l’auteur, son ton légèrement compassé et manquant pour tout dire de simplicité. Sinon, j’ai apprécié les étapes de la vie d’Alexandre Yersin, né en 1843, mort en 1943, disciple de Pasteur, découvreur du bacille de la peste, qui se rêvait surtout aventurier, explorateur, avant d’être médecin et chercheur. Les conditions de travail, l’arrière-plan historique, les paysages du Vietnam, les va-et-vient entre plusieurs époques détachées en petits chapitres courts, tout capte et retient vivement l’intérêt, jusqu’à l’irruption d’une certaine lassitude, due sans doute à mon écoute très fractionnée, et mon peu de prédilection pour la voix de l’auteur.
Editeur : Audiolib (2013)
7h35 d’écoute.

Lu par Jérôme, Philisine Cave et Val.

standing-in-another-mans-graveIan Rankin Standing on another man’s grave
Pour finir cette liste et démarrer les vacances, un grand retour, celui de l’inspecteur John Rebus, l’inspecteur que j’ai sans doute croisé le plus souvent avec Wallander !
Rebus, qui avait pris sa retraite cinq ans auparavant, revient pour assister son ex-collègue Siobhan Clarke, dans un service consacré aux affaires non résolues. Il s’intéresse à plusieurs disparitions de jeunes filles, toutes survenues aux alentours de l’A9 qui traverse l’Ecosse du sud au nord. De plus, Rebus est observé de près par les affaires internes pour être un peu trop proche de Gerry Cafferty, un caïd local lui aussi presque retraité.
Un polar de bonne tenue avec une enquête qui tient la route (c’est le cas de le dire !), des personnages bien campés, pas d’invraisemblances ni de violences, aucune longueur, voilà qui me convient bien ! Chargé sur ma liseuse, il m’a accompagné agréablement en vacances…
432 pages
Editeur : Orion (2013)