Karina Sainz Borgo, La fille de l’Espagnole

« Ce jour là, je suis devenu ma seule et unique famille. Les dernières bribes d’une vie qu’on allait pas tarder à m’arracher à coup de machette. A feu et à sang, comme dans toute cette ville. »
Peu après les funérailles de sa mère, restant seule, sans aucune autre famille, Adelaida Falcon assiste à de violentes manifestations au cœur de Caracas, tout près de son immeuble. Les soutiens au gouvernement ne s’embarrassent de scrupules d’aucune sorte, et lorsqu’un groupe de femmes décide de prendre son appartement comme plaque tournante de leur trafic, Adelaida est complètement impuissante. Elle trouve refuge chez une voisine, la fille de l’Espagnole. Un refuge bien précaire, d’autant que tous ses souvenirs, toutes ses possessions, ont été détruites par les occupants de son appartement tout proche, qu’elle doit se cacher, et que les ressources de la jeune femme s’amenuisent. Adelaida va devoir prendre une suite de décisions qui la conduiront à changer complètement de vie.

« Vivre, un miracle que je ne parviens pas encore à comprendre et qui nous mord avidement avec les crocs de la culpabilité. Survivre fait partie de l’horreur qui voyage avec celui qui fuit. Une bête perfide qui cherche à nous mettre à terre quand elle nous trouve sains et saufs, pour nous faire savoir que quelqu’un méritait plus que nous de continuer à vivre. »
Le tableau de la ville soumise à une crise économique sans pareille, à des violences incessantes, contraste avec les souvenirs plus doux de l’enfance de la narratrice. L’atmosphère est tendue, dure, parfois difficilement supportable. Seul le projet qu’Adelaida finit par former pour échapper à tout cet effondrement m’a permis de continuer la lecture, en espérant une accalmie. L’état d’âme de la jeune femme, entre culpabilité et déchirement, est très bien décrit.
Mais ce roman n’est pas pour les âmes sensibles et j’ai failli deux ou trois fois en arrêter la lecture. Même s’agissant vraisemblablement d’une dystopie, d’une projection dans un futur pire que le présent. Sachant qu’au Venezuela, la vie quotidienne n’est déjà pas des plus simples, cet avenir bien sombre prend des allures de réalité, et la part qui relève de l’imagination de l’auteure, qui a elle-même dû quitter son pays, semble bien mince. À lire pour qui veut connaître un pan de la littérature vénézuélienne. L’écriture tendue et nerveuse de l’auteure fait plonger dans un univers des plus noirs, il vaut mieux le savoir avant de choisir ce livre.

La fille de l’Espagnole, de Karina Sainz Borgo (La hija de la Espagnola, 2019) éditions Gallimard, janvier 2020, traduction de Stéphanie Decante, 240 pages.

Le mois latino-américain continue chez Goran et Ingannmic.

 

Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203

« “Maytén”, répétait-il dans sa tête. Le son de ce prénom évoquait la terre et le paysage, les lacs bleutés de la cordillère, la brise tiède du printemps qui caressait les corps ; il produisait un écho fragile et cristallin, un accent, un final sans voyelle, ce qui ajoutait une grâce subtile, vaporeuse. Plus Parker se répétait ce prénom dans la pénombre du camion immobile sous les étoiles, plus il prenait de significations, jusqu’à devenir magique et parfumer l’aube. »
On l’aura compris avec cet extrait, il s’agit d’une histoire d’amour, compliquée par le fait que le coup de foudre se produit entre deux itinérants parcourant l’un comme l’autre la Patagonie de long en large.
Parker conduit son camion au gré des injonctions de son patron, et ne se soucie pas trop de ce qu’il transporte. Pour lui, l’essentiel est d’être loin de la capitale et de son ancienne vie, et de pouvoir déployer chaque soir son petit campement sous les étoiles. Il voit Maytén un jour, à la caisse d’un train fantôme. Elle est mariée à un homme grossier dont la dernière idée pour rebondir dans la vie est de traîner aux quatre coins de la Patagonie des remorques contenant des attractions susceptibles d’attirer la population. Il est aidé par Maytén et deux frères jumeaux boliviens pas très futés. A ces personnages s’ajoute un journaliste amateur de sujets de reportages particulièrement originaux.Et le décor, la Patagonie, ses caprices météorologiques, et ses routes rectilignes et infinies, à tel point qu’on y compte en jours de route plutôt qu’en kilomètres…

« Bon, alors prenez la 210 jusqu’à trouver un arbre abattu. Si vous dépassez les trois jours, revenez en arrière, parce que vous serez allé trop loin. Au croisement, prenez à gauche, c’est l’affaire d’un jour et demi, deux s’il pleut. »
C’est d’une manière originale qu’on indique les directions dans ces contrées, et les indications sont tout aussi vagues lorsqu’il s’agit de retrouver la trace de quelqu’un… Cela donne lieu en tout cas à des dialogues savoureux, où l’on se demande toujours qui se moque de qui ! C’est l’un des points forts du roman. J’ai beaucoup aimé également la façon de décrire les paysages, j’ai souvent eu l’impression de les avoir sous les yeux, et lorsque les dialogues arrivaient, ils sonnaient tout à fait juste. Cela ne m’a donc pas étonnée lorsque j’ai lu que l’auteur était scénariste. Ce roman m’a rappelé un de mes films argentins préférés intitulé Historias minimas, titre qui pourrait convenir également à ce roman, l’histoire n’est pas de celles où il se passe un nombre considérable d’événements, non, c’est plutôt une suite de rencontres et de tableaux de la vie quotidienne sur les routes et dans les villages disséminés au milieu d’un paysage sans limites, et si l’histoire est simple, elle n’en dégage pas moins une atmosphère dépaysante et un charme certain, qui en font une lecture agréable.

« La vie monotone et ennuyeuse dans ces régions obligeait les gens à inventer des légendes pour avoir un sujet de conversation le soir. »
Pour finir, j’aurais deux
petites remarques, qui n’entachent en rien la qualité du texte. Tout d’abord à propos du titre : je suis peut-être un peu rigide, mais j’aurais aimé que le titre français, qui n’est pas une traduction du titre argentin, ait un rapport direct avec le texte : or, s’il y a des numéros de route, la route 203 n’apparaît pas plus qu’une autre, voire même moins, et j’attendais à chaque instant que quelque retournement ou péripétie de l’histoire lui donne une certaine importance qui justifie le titre.
Ensuite, au début du roman se trouve une carte d’Argentine, mais aucun des noms mentionnés au cours du roman n’y figure, (et ils sont des plus originaux, comme Colonie Désespoir ou Mule Morte) je n’en vois donc pas trop l’intérêt, à moins qu’elle serve uniquement à montrer l’étendue de la Patagonie, mais merci, ça, je le savais déjà !

Patagonie, route 203 d’Eduardo Fernando Varela (La marca del viento, 2019) éditions Métailié, août 2020, traduction de François Gaudry, 358 pages.

Le challenge En Amérique Latine a lieu chez Goran et Ingannmic.

Valentyne  et Eeguab ont lu ce roman très récemment.

Leonardo Padura, La transparence du temps

« A peine quelques minutes plus tard, Conde comprenait que ses réflexions sociologiques de philosophe existentiel tropical n’avaient guère d’avenir dans le pays excessif et léger où il était né, où il vivait, et dans lequel la logique ne répondait à aucune loi. »
Les temps sont durs pour Mario Conde : il voit ses soixante ans approcher, et son commerce de livres d’occasion ne marche guère. Contacté par un ancien camarade de classe, qu’il avait oublié d’ailleurs, il se voit confier une mission, celle de retrouver une statue de Vierge noire qui a été volée au domicile du plaignant. Le voleur lui est connu, il a opportunément disparu, mais l’aide de Mario Conde sera utile pour lui mettre la main dessus et récupérer cette statue à valeur sentimentale. Mario plonge donc dans le milieu des marchands d’art de la capitale cubaine.

« Il est absurde de croire que l’on a vécu en marge de l’Histoire ou même de le prétendre. Penser que l’Histoire vous a oublié revient à ignorer que, par-delà votre volonté, vous faites partie de la réalité ingouvernable qui vous entoure. »
Parmi les romans de Leonardo Padura, existe une série de romans policiers classiques avec pour personnage principal Mario Conde, ex-inspecteur qui enquête plus ou moins en tant que détective, quand il ne vend pas des livres d’occasion. D’autres romans sont plus basés sur des faits historiques comme Hérétiques, que je n’ai pas lu ou L’homme qui aimait les chiens, qui m’a beaucoup plu. Jusqu’alors j’ai aimé l’ambiance de ses policiers, la description de la vie cubaine, des agapes bien arrosées de Conde et ses amis, des lieux où le mènent ses enquêtes, elles-mêmes agissant plus comme prétextes à parler du quotidien des Cubains.
Cette fois, le roman mélange les deux lignes directrices : une enquête de Mario Conde mêlée à des personnages historiques, liés d’une manière ou d’une autre à la statue disparue. Et finalement, ce mélange des genres ne m’a qu’à moitié convaincue. J’ai lu le roman sans difficultés et l’ai même trouvé assez plaisant, mais j’ai ressenti quelques longueurs et le style, ou peut-être la traduction, m’a parfois laissée dubitative : je n’ai pas l’habitude que le sens de certaines phrases m’échappent chez Leonardo Padura, et d’être obligée de les relire deux ou trois fois sans trop que cela m’éclaire. Pourtant, le thème de l’art, que ce soit à propos des différents types de vierges noires, ou de l’art cubain contemporain, est très intéressant. Le tiraillement des Cubains entre quitter l’île pour une vie meilleure ou y rester malgré tout, est très bien rendu aussi.
Ce ne sont pas les parties historiques qui me posent problème, elle sont plutôt intrigantes et toujours écrites de manière à transporter instantanément, et avec virtuosité, dans le passé. Non, c’est l’enquête qui manque un peu de dynamisme, et qui s’étire en longueur, entrecoupée de repas et de litres de rhum, qui n’ont pas toujours suffi à me téléporter à La Havane.
Enfin, je chipote, ça n’a rien de rédhibitoire et l’ensemble forme un roman prenant et dont le ton pimenté d’humour fonctionne très bien.

La transparence du temps de Leonardo Padura, (La transparencia del tiempo, 2018) éditions Métailié, 2019 et Points, 2020, traduction d’Elena Zayas, 518 pages.

Les avis de Delphine-Olympe, de Keisha et de Valentyne.

Ce roman entre dans le cadre du challenge « En Amérique Latine » chez Goran et Ingannmic, ainsi que du Mois du polar chez Sharon et de l’Objectif PAL chez Antigone !

Guadalupe Nettel, La vie de couple des poissons rouges

viedecoupledespoissonsPourquoi ce livre ?
Une auteure mexicaine, un titre intrigant, une collection dans laquelle je n’ai encore rien lu… hop, direction le sac de bibliothèque ! La première nouvelle au ton subtilement décalé met en scène une jeune femme enceinte qui devient quelque peu obsédée par ses deux poissons combattants dans leur bocal. La deuxième nouvelle permet de voir apparaître des constantes, des directions communes aux cinq textes.

Poissons, cafards, serpent, champignons, chats…
Ces nouvelles, vu leur petit nombre, sont assez longues pour bien installer l’ambiance. Les personnages apparaissent plutôt solitaires et renfermés sur eux-mêmes. Pour différentes raisons, ils ont du mal à communiquer avec leurs semblables et se sentent plus proche du monde animal, voir végétal

« En général, on apprend beaucoup des animaux avec lesquels on vit, même les poissons. »
Tout le monde n’appréciera pas forcément l’univers de ces textes où les narrateurs, hommes ou femmes, jeunes dans l’ensemble, deviennent obnubilés par des animaux, par une espèce, et se rendent compte qu’ils se sont éloignés du règne animal, et que c’est cela qui ne va pas dans leur vie… Ils peuvent même devenir hôtes consentants de champignons, dans la quatrième nouvelle que j’ai trouvé un peu écœurante, il faut l’avouer.

« Un samedi matin, Isabel et moi étions assis dans la cuisine, à bavarder. Nous avions mis du pain à décongeler dans le micro-ondes. Tandis qu’elle m’expliquait les avantages du nouvel insecticide, nous avons entendu des crépitations inhabituelles dans le four. Quand nous avons ouvert la porte, trois cadavres de cafards gisaient sur le gril. »
N’imaginez pas des nouvelles qui lorgnent du côté de
La métamorphose, il ne s’agit pas de transformations physiques, enfin, pas tout à fait, car lorsque le mental est atteint, le corps subit parfois lui aussi des évolutions inattendues…
En bref, des nouvelles intéressantes et montrant un imaginaire plutôt original, qui fait penser à celui de l’auteure japonaise Yoko Ogawa. Elles aiguisent en tout cas la curiosité et donnent envie de relire cette auteure, peut-être dans un format plus long. Je note que l’auteure vit en partie en France, mais qu’elle écrit dans sa langue maternelle, limpide et très bien traduite.

La vie de couple des poissons rouges (El matrimonio de les peces rojos, 2013) éditions Buchet et Chastel (2015) traduit de l’espagnol (Mexique) par Delphine Valentin, 122 pages

Juan José Saer, L’ancêtre

ancetreLe thème de L’ancêtre rappelle celui du roman de François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc. Il s’est inspiré d’un fait réel survenu au XVIème siècle. Le capitaine d’un navire espagnol et une dizaine d’hommes d’équipage sont massacrés alors qu’ils exploraient une île du Rio de la Plata, à l’estuaire des fleuves Parana et Uruguay. Tous à l’exception d’un jeune mousse que les Indiens font prisonnier et traitent d’une façon étrange. Pendant les dix années qu’il passe avec eux, il a tout le temps de s’accoutumer à leurs mœurs, qu’il raconte avec un certain détachement. C’est en effet un homme âgé qui raconte, l’ancêtre du titre, qui a appris à lire et à écrire, qui a étudié après avoir été rendu au monde occidental, et ballotté de droite et de gauche.
Le roman se partage entre le récit du rapt, des dix ans passés au sein de la tribu, et le récit du retour à la « normalité ».
Ce sont les deux premières parties, mais il en existe une troisième où le narrateur revient sur ces années et essaye de trouver des explications rationnelles, une trame logique au comportement des membres de la tribu, faisant œuvre d’ethnologue à partir de ses souvenirs. L’auteur m’a un peu perdue à ce moment-là, alors que j’avais beaucoup aimé le récit du mousse, la très belle écriture de l’auteur argentin, très bien rendue par une traduction qui me semble parfaite. Cette partie finale est certes intéressante, mais un peu longue et redondante par rapport au récit initial. Mais cela n’est que mon avis, et d’autres trouveront qu’elle apporte un éclairage différent, plus philosophique, et s’en réjouiront.
Sous l’aspect d’une fable, le roman peut se lire de différentes manières, on peut voir dans l’aventure du mousse une seconde naissance, dans le texte une parabole sur la condition humaine, on peut discerner dans la vie des indiens un plaidoyer pour l’écologie. Ces aspects lui ont valu d’être qualifié de chef-d’œuvre, à juste titre, même si pour moi, la dernière partie était un peu trop dense.
Bref, à votre tour de lire ce roman et de donner votre avis !

Citations : L’odeur de ces fleuves est sans égale en ce monde ; C’est une odeur des origines, de formation humide et laborieuse, de croissance. Sortir de la mer monotone et pénétrer dans ces eaux fut comme descendre des limbes sur la terre.

On ne sait jamais quand on naît. L’accouchement est une simple convention. Beaucoup de gens meurent sans être jamais nés ; d’autres naissent à peine, d’autres mal, comme avortés. Certains, par naissances successives, passent de vie en vie, et si la mort ne venait pas les interrompre, ils seraient capables d’épuiser le bouquet des mondes possibles à force de naître sans relâche, comme s’ils possédaient une réserve inépuisable d’innocence et d’abandon.

L’auteur : Juan José Saer (1937, Santa Fe, 2005, Paris) est l’un des écrivains argentins les plus importants du XXe siècle. Auteur de romans, de nouvelles d’essais et de poèmes, traduit en plusieurs langues, il est largement publié en France, où il s’était installé en 1968.
189 pages
éditeur : Le Tripode (2014)
Traduction : Laure Bataillon
Postface d’Alberto Manguel
Première édition en Argentine : 1983

D’autres avis : Philisine un peu déçue, Dominique et Sandrine plus enthousiastes.
Ce livre était dans ma PAL depuis plus d’un an ! L’Objectif PAL 2016 est chez Anne et Antigone.
objectifpal2016

Luis Sepulveda, L’ombre de ce que nous avons été

ombredecequenous« – Je suis l’ombre de ce que nous avons été et nous existerons aussi longtemps qu’il y aura de la lumière. »
Il pleut des cordes sur Santiago, lorsque trois vieux communistes se retrouvent autour de poulets rôtis pour préparer un dernier coup. Ils attendent un quatrième, viendra-t-il ou pas ? Pendant ce temps, une scène de ménage dégénère et un « des plus grands prodiges technologiques des années soixante », un tourne-disque, vole au travers d’une fenêtre et jusque sur la tête d’un malheureux passant. Si un policier et sa collègue enquêtent sur cette mort originale, le roman n’a rien d’un roman policier.
J’ai plutôt pensé à un livre plus récent, et beaucoup vu sur les blogs, La variante chilienne de Pierre Raufast lorsque j’ai lu ce roman de Luis Sepulveda, les univers en sont proches, ils dévoilent tous deux une histoire simple truffée de petites histoires et anecdotes fantaisistes.
Pourtant, l’histoire du Chili bien présente dans leurs mémoires, les exactions du gouvernement que les trois compères ont combattu, ne sont pas occultées, mais abordées de manière sobre et pudique. Le style recèle également de beaux moments poétiques. Le tout se lit fort bien, les personnages sont attachants et sincères, chacun avec leurs petites manies ou leurs obsessions. Une mention spéciale pour le passionné de cinéma à l’imagination débordante.
Un joli moment lecture, plus profond qu’il n’y paraît, déniché lors d’une braderie de livres !

Extrait : Ces deux hommes qui se tapent sur l’épaule étaient amis. Ils faisaient partie de la même bande d’accros au foot, à la politique et aux grillades du week-end. Ils avaient fait des plans pour prolonger l’amitié et la protéger du cours du temps, avaient été des camarades, des complices dans leurs efforts pour faire du pays un endroit, pas meilleur peut être, mais moins ennuyeux, jusqu’à l’arrivée de ce matin pluvieux de septembre où, à partir de midi, les horloges commencèrent à indiquer des heures inconnues, des heures de méfiance, des heures où les amitiés s’évanouissaient, disparaissaient, ne laissant que les pleurs épouvantés des veuves et des mères. La vie s’était remplie de trous noirs et il y en avait partout ; on entrait dans une station de métro et on n’en ressortait jamais plus, on montait dans un taxi et on n’arrivait pas chez soi, on disait lumière et les ombres vous engloutissaient.

L’auteur : Luis Sepulveda est né en 1949 au Chili et vit actuellement en Espagne. Son œuvre est marquée par son engagement politique. Ses romans les plus traduits dans le monde sont Le vieux qui lisait des romans d’amour, Journal d’un tueur sentimental…
146 pages
Editeur :
Points (2011) Paru chez Métailié en 2009.
Traduction :
Bertille Hausberg
Titre original :
La sombra de lo que fuimos


Sur ce blog : Dernières nouvelles du sud.

Vanessa Barbara, Les nuits de laitue

nuitsdelaitueRestons en Amérique du Sud, et après le Vénézuela, je vous propose un court détour par le Brésil. Changement de langue, mais un peu le même décor et la même atmosphère que le roman précédent. Les personnages peuvent vivre des choses graves, là Octavio souffrait de son illettrisme, ici Otto, un vieil homme, vit seul et désemparé depuis la mort de son épouse avec qui il partageait tout. Car c’est Ada qui était la plus sociable des deux, et lui ne se sent pas le courage d’affronter le monde extérieur. Pourtant, le ton reste souvent léger et les personnages des quartiers populaires, aussi hauts en couleurs que les petites maisons qui les abritent, sont prétextes à scènes loufoques, au comique de répétition, à des mystères qui n’en sont pas vraiment.
Bref, pour tout vous dire, je n’ai pas énormément à dire sur ce court roman, agréable à lire, bien écrit et joliment traduit, où le capital-sympathie des personnages est énorme. Comment ne pas aimer un couple passionné par les plats à base de choux-fleurs, un facteur qui s’embrouille quotidiennement et volontairement dans ses distributions, un commis pharmacien obnubilé par les effets indésirables des préparations qu’il vend. Sans oublier trois petits chiens affreusement pénibles…
J’avoue que je l’ai lu il y a deux mois, je ne vais donc pas entrer dans les détails, mais si vous cherchez un petit roman qui vous change les idées, qui ne vous ramène pas à une actualité perturbante, qui sent bon la solidarité et l’optimisme, je peux vous conseiller cette jolie parenthèse qui fait voir le Brésil et les brésiliens tout à fait différemment de ce qu’on imagine.

Extraits : La couverture sur les genoux, Otto eut l’envie subite de se préparer un bon petit chou-fleur, mais il se ravisa, il était tout de même trop tôt. Il resta dans son fauteuil, à cligner lentement des yeux. En rassemblant les indices sonores, olfactifs et visuels (robot mixeur, Blattix, chien féroce), il s’amusait à imaginer la vie des habitants du quartier.

Otto sentait le vent de la rue s’engouffrer dans la maison. L’air figé ne lui rappelait jamais Ada ; c’était le vent qui la faisait revenir, agitée, le tirant par la main les jours de pluie.

Rentrée littéraire 2015
L’auteure :
Vanessa Barbara est née à São Paulo en 1982. Elle écrit des chroniques pour le journal Folha de São Paulo et The International New York Times. Les Nuits de laitue est son premier roman.
224 pages.
Éditeur : Zulma (août 2015)
Traduction : Dominique Nédellec
Titre original : Noites de Alface

Et dans les autres blogs ? Hélène lui a trouvé un charme indéniable, Nadège aime ce livre qui fait du bien et Yv le trouve frais, original, mais un peu inégal… je suis d’accord avec les trois, je ne suis pas contrariante !

Miguel Bonnefoy, Le voyage d’Octavio

voyagedoctavioJe souhaite à tout un chacun de commencer un roman comme j’ai commencé celui-ci, à savoir en écoutant la lecture des premiers chapitres par des comédiens, en présence de l’auteur, dans une salle accueillante et au milieu d’autres spectateurs. C’est ce qu’il m’a été permis de faire grâce au festival Belles Latinas qui se déroulait à Lyon ces dernières semaines. Après, je n’avais plus qu’à ouvrir le roman, que j’avais déjà depuis quelques mois, pour réentendre chanter les mots et continuer.
L’auteur est vénézuélien, mais écrit en français, car c’est la langue dans laquelle il a étudié, notamment la littérature, et il lui a donc semblé évident d’écrire dans cette langue non maternelle pour parler de son pays. Et je trouve que ça sonne bien. Mais parlons plutôt d’Octavio…
Octavio vit dans un bidonville à flanc de colline, dans une banlieue de Caracas, et gagne sa vie en tant qu’homme à tout faire d’un curieux personnage. Du moins c’est ce qu’on devine de la vie d’Octavio, homme de peu de mots. Un jour où, à la pharmacie, embarrassé de devoir cacher une fois de plus, comme depuis des dizaines d’années, qu’il ne sait ni lire, ni écrire, Octavio rencontre une femme qui ne lui ressemble en rien, et pourtant des liens se tissent entre eux. Comment se poursuivra cette relation, et le pourquoi et le comment du voyage, il faut lire le livre pour le savoir.
J’ai apprécié l’imaginaire du jeune écrivain, l’écriture qui se déroule en méandres tissant, plus que l’histoire d’un homme, celle de la région où il habite, des coutumes qu’il respecte, des parfums qu’il respire, des paysages qu’il arpente… un zeste de réalisme magique, beaucoup de sympathie pour des personnages étonnants, tout cela fait de ce premier roman une lecture agréable et recommandable.

Extrait : A cette heure déjà, le soleil faiblissait sur Saint-Paul-du-Limon. L’ombre s’épaississait. Des milliers de petites maisons en brique s’étendaient sur la colline, entassées les unes sur les autres, dans un ordre sans discipline. Des cuisines à ciel ouvert, des terrasses vides, des hamacs tirés entre deux palmiers. Le soleil chauffait les murs. Sur les tôles, on distinguait encore les reflets tremblants d’un mirage. Un homme se tenait au loin à sa fenêtre, torse nu. Des femmes finissaient une cigarette, à la hâte, sous un porche. Des enfants lançaient des pierres sur un arbre, pour faire tomber une mangue. C’était peut-être là le premier paysage du monde.

L’auteur : Né à Paris en 1988, Miguel Bonnefoy est le fils d’un romancier chilien et d’une diplomate vénézuélienne. Il a remporté le prix du Jeune Écrivain, en 2013, grâce à une nouvelle intitulée Icare. Il s’occupe de la production d’événements culturels pour la mairie de Caracas, et est également professeur de français.
124 pages
Éditions Rivages (janvier 2015)

Des avis très très variés, tout un éventail, du coup de cœur à la déception : Ariane, Jostein, Mélo, Sandrine.

Mario Vargas Llosa, Le héros discret

herosdiscretL’auteur : Né à Arequipa au Pérou), en 1936, Mario Vargas Llosa est élevé par sa mère et ses grands-parents maternels en Bolivie, puis au Pérou.
Après des études à l’Académie militaire, il épouse sa tante, Julia Urquidi. Il publie son premier recueil de nouvelles,
Les caïds, en 1959. Il s’installe ensuite à Paris, où il exerce diverses professions : traducteur, professeur d’espagnol, journaliste pour l’agence France-Presse. En 1963 paraît La ville et les chiens, son premier succès littéraire, qui sera traduit en une vingtaine de langues.
Il vit entre Lima, Madrid, Londres et Paris. Il a été lauréat du prix Nobel de littérature en 2010.
480 pages
Éditeur : Gallimard (mai 2015)
Titre original : El héroe discreto
Traduction : Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès

C’est ma troisième lecture de cet auteur célébré bien au-delà des frontières du Pérou, après Tours et détours de la vilaine fille et Le rêve du Celte. On peut dire que les genres et les thématiques que l’auteur péruvien aborde ne manquent pas de variété, car après cette biographie très sérieuse et documentée qu’est Le rêve du celte, on revient ici à quelque chose de bien plus léger, ce qui n’empêche nullement de mettre en lumière les désordres et les travers de la société péruvienne. C’est donc son propre pays que l’auteur nobelisé a choisi comme décor de ce roman.
Les premières pages (je vous conseille de les lire sur le site de l’éditeur) font faire la connaissance de Félicito Yanaqué, petit patron d’une entreprise d’autocars à Piura, qui reçoit une lettre de menace et décide de ne pas céder au racket qu’on tente de lui imposer. Ce héros malgré lui obéit ainsi aux dernières volontés de son père, sans savoir que cela va lui valoir de devenir célèbre.
Plus loin, à Lima, Don Rigoberto s’apprête à prendre une retraite calme et méritée avec sa femme, entouré de ses disques et de ses livres, lorsque son patron lui demande de le soutenir dans son projet d’épouser sa gouvernante, sans l’aval de ses deux fils cupides. Rigoberto a aussi quelques soucis avec son fils Fonfon qui parle régulièrement à un homme que les autres ne peuvent voir, ne serait-ce pas le diable ?
J’ai adoré le style très vivant, et notamment la manière d’enchâsser plusieurs niveaux de dialogues les uns dans les autres sans perdre le lecteur, dialogues toujours délectables, cette forme donnant des effets comiques tels que je crois n’en avoir jamais lu ailleurs. Des thèmes variés s’entrelacent au fil des pages, au gré des personnages, qu’il s’agisse de l’art contre la bêtise et l’ignorance, du rôle des médias, de la prédestination ou du choix, des convictions religieuses ou morales. Mais l’auteur est surtout un conteur remarquable, qui rend savoureuses les moindres péripéties du parcours de ses deux héros pas si ordinaires. Un vrai plaisir que ce roman paru au printemps et dont on n’a pas assez parlé à mon goût !

Extrait : – Nous t’aimons beaucoup, l’oncle, – corrobora Miki en soupirant -. On te connaît depuis tout gosses, tu es comme notre plus proche parent. Sauf que…
Il ne put aller au bout de son idée et resta la bouche ouverte, le regard indécis, accablé. Il choisit de se mordiller à nouveau le petit doigt, furieusement. « Oui, c’est lui le plus crétin », conclut don Rigoberto.
– Et c’est réciproque, les neveux – Il profita du silence pour placer une phrase -. calmez-vous un peu, s’il vous plaît, et parlons comme des personnes rationnelles et civilisées.
– C’est plus facile pour toi que pour nous – lui répondit Miki, en haussant le ton. « En effet, pensa-t-il. Il ne sait pas ce qu’il dit, mais parfois il tombe juste. »

Sandrine s’est régalée aussi.

Lectures du mois (8) février 2015

Je vous expose en désordre les lectures de février que je n’ai pas chroniquées. Cette fin de mois est marquée par une sensible baisse d’envies de lecture. Finalement, et ça tombe plutôt bien, les livres à lire pour le prix des lecteurs du Livre de Poche me font plutôt de l’œil par rapport à ma PAL habituelle ! Je vous en reparlerai, bien sûr. En attendant, voici d’autres lectures, des emprunts pour la plupart.

uncielrougelematin

Paul Lynch, Un ciel rouge, le matin
285 pages Albin Michel (2014)
Je n’étais pas très sûre que ce roman me plaise, mais j’ai tendance à vouloir lire tous les romans irlandais qui sortent, et il était à la bibliothèque… Ma première impression était la bonne, je me suis sentie immédiatement mal à l’aise avec les descriptions sombrement poétiques, trop poétiques, alternant avec des faits dans toute leur brutalité… La description des événements, en l’absence de psychologie des personnages, a eu un effet répulsif sur moi, et j’ai abandonné ce livre à l’écriture pourtant remarquable.

bruitdeschosesquiJuan Gabriel Vasquez, Le bruit des choses qui tombent
293 pages Seuil (2012)

J’avais peut-être trop d’attentes vis-à-vis de ce roman. J’avais surtout envie de quelque chose de plus linéaire, et sa construction en tiroirs gigognes ne m’a pas convaincue. J’ai fini le livre rapidement, mais sans m’être vraiment intéressée aux personnages, et sans y avoir été séduite par l’écriture. Seul le souvenir que les personnages ont du conflit armé à Bogota,dans les années 70-80 où ils étaient enfants, a retenu mon attention.

couleurdesombresColm Toibin, La couleur des ombres
284 pages Robert Laffont (2014)

J’avoue avoir cru en achetant ce livre d’occasion, achat impulsif dû au nom de l’auteur et à la très belle photo de Ferdinando Scianna en couverture, qu’il s’agissait d’un roman de Colm Toibin que j’avais raté, mais je me suis retrouvée avec un recueil de nouvelles ! Je n’ai pas d’aversion pour le genre, au contraire, mais après les excellentes nouvelles de Russell Banks ou de Joseph O’Connor, celles-ci, sur le thème de l’exil et du déracinement, m’ont paru un peu répétitives, et avoir moins de consistance, malgré l’écriture précise et sobre, comme je les aime. Je le garde pour le reprendre éventuellement !

jerefusePer Petterson, Je refuse
270 pages Gallimard (2014)

Encore une semi-déception avec ce roman de Per Petterson, dont j’avais adoré Pas facile de voler des chevaux. Certes, j’y ai retrouvé la sensibilité de l’auteur, et les portraits des protagonistes sont tout en finesse, mais cette histoire d’amitié adolescente qui se délite à l’âge adulte, toute universelle qu’elle soit, et avec ici l’originalité des trajectoires inversées des deux amis, m’a laissée un peu de marbre. Pas le bon moment, pas le choc attendu, j’ai failli ne rien écrire du tout… Même si chaque personnage donne l’impression d’être englué dans sa vie, certains choix lui restent accessibles, notamment le choix de refuser. Ils m’ont rappelé en cela le Bartleby de Melville.

toutelapoussiereJaime Martin, Wander Antunes, Toute la poussière du chemin
78 planches Dupuis (2010)
Pour finir, sans doute celui que j’ai préféré de cette sélection, même s’il peut paraître un peu décousu au début, et s’il se lit vite. Cette BD ayant pour cadre les routes poussiéreuses empruntées par les laissés-pour-compte de la crise de 29, est belle, mais triste et sombre, avec une légère éclaircie à la fin. J’ai été séduite par son graphisme et sa mise en couleur.