Publié dans littérature Europe de l'Ouest

Ziska Larouge, Hôtel Paerels

hotelpaerels« Quand Antonin est logé à l’hôtel Paerels, où il réalise que Claudie est la fille du patron (Geert). Il fait la connaissance de son principal collègue (Doritos), maître yogi à ses heures perdues. »
Même si le jeune Antonin semble cumuler tous les déboires au début du roman de Ziska Larouge, impossible de penser qu’on a mis les pieds, ou plutôt les yeux, dans un roman noir. Le ton qui se moque gentiment de lui-même avec lequel il raconte ses déconvenues, ainsi que les têtes de chapitres du genre de celle que j’ai copiée en début de billet ne trompent pas. On est dans un roman qui donne le sourire, mêlé à une sorte de roman d’initiation car le jeune homme reste un peu naïf, malgré les responsabilités qui lui incombent depuis qu’il a perdu ses parents dans un accident : un petit frère de sept ans et une grand-mère atteinte d’Alzheimer. Autant dire que ses amours et sa recherche de travail vont souvent être contrariées, en une suite de péripéties joyeusement dramatiques.

« Il n’y a pas un seul bouquin dans cet hôtel, et je me demande comment je vais y survivre. De Quatre-vingt jours en ballon à Martine à la plage, du dernier Le Clézio au premier roman d’un inconnu, je ne peux pas m’endormir si je ne suis pas entré de plain-pied dans une histoire qui n’a rien à voir avec la mienne.
Finalement, j’embarque un plateau de petit déjeuner laissé pour compte et quelques prospectus, puis je remonte en m’arrêtant devant chaque tableau, ce qui me prend un certain temps (quatre toiles par étage). Devant ma soupente, il me semble que Paerels et moi sommes devenus intimes. »
Antonin est apprenti comédien. Comment un casting raté et une rencontre éblouissante vont le mener à se retrouver à la rue et à accepter un travail au casino d’Ostende, ce n’est que le début… Les mésaventures d’Antonin, ses rencontres avec le personnel et les résidents du casino et de l’hôtel Paerels où il est logé, sont menées à un rythme rapide, avec un style très visuel, et des rebondissements successifs. L’auteure est également scénariste, cela se sent, et se savoure avec plaisir. Ce n’est pas son premier roman, et elle a écrit aussi bon nombre de recueils de nouvelles.
Enfin, pour ceux qui le découvriraient comme moi, sachez que Willem Paerels est un peintre belge du début du XXe siècle, dessinateur et peintre de marines et de scènes de rue. (par exemple ici)
En tout cas, si vous en avez l’occasion, Hôtel Paerels constitue une parenthèse rafraîchissante qui ne se refuse pas.

Hôtel Paerels de Ziska Larouge, éditions Weyrich, 2019, 205 pages.

Merci à Anne qui m’avait permis de gagner ce roman lors du précédent mois belge et qui m’avait donné envie de le lire ! (voir son billet)

Le mois belge 2020, c’est chez Anne et Mina.
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Encore un livre sorti de ma pile à lire !
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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier

Paul Colize, L’avocat, le nain et la princesse masquée

avocat_nain« Le mariage est la principale cause de divorce.
Sans le premier, le second n’aurait jamais vu le jour. L’affaire se limiterait à une séparation assortie de quelques larmes ou de vagues reproches. La vie reprendrait ensuite son cours et chacun poursuivrait son chemin la tête haute. »
Hugues Tonnon, avocat spécialisé dans les divorces, reçoit une nouvelle cliente, un top model belge qui a l’habitude que tout lui réussisse. Toutefois, le mariage somptueux qu’elle préparait tombe à l’eau à cause des infidélités du fiancé, et elle compte bien faire payer à celui-ci tout ce qui s’évanouit sous ses yeux ! À l’issue d’un repas avec la cliente, Maître Tonnon la raccompagne chez elle, boit un peu plus que de raison, et lorsqu’il se réveille au matin chez lui, c’est pour apprendre qu’elle a été assassinée et qu’il est le premier suspect. Comme le policier qui mène l’enquête semble tout prêt à le coffrer, il prend la fuite, et se met lui-même à la recherche du véritable meurtrier. Ce qui va le mener jusqu’en Afrique du Sud (on peut apprécier au passage un petit clin d’oeil à Deon Meyer) et au Maroc.

« Je m’y présentai sous le nom de Marc Levy, premier patronyme qui me vint à l’esprit. La réceptionniste hocha la tête et me fit remplir une fiche. J’en déduisis qu’elle ne connaissait pas l’illustre homme de lettres. »
Voici le retour du mois belge, et avec lui reviennent les polars de Paul Colize. Non qu’il soit le seul auteur belge à donner dans le genre policier, loin de là, mais il apparaît souvent dans les billets du mois d’avril, car son style amusé et ses intrigues solides ont de nombreux fans, et j’en fais partie.
C’est le quatrième roman de l’auteur que je lis (utilisez l’outil de recherche si vous voulez trouver les autres) et, si la bibliothèque ne m’a pas fourni, à la veille du confinement, celui que je cherchais, plus récent, elle m’a du moins permis de passer un très bon moment. Avec Paul Colize, aucun risque que le polar soit plan-plan ou que le dénouement se devine dès la cinquantième page. Aucun risque non plus de s’ennuyer, les descriptions acérées et les dialogues aussi nombreux que spirituels mènent la narration à tout allure, avec des fins de chapitre en forme d’interrogation qui incitent à plonger sur la suite. Du travail habile, mais où l’on sent davantage le plaisir qu’a l’auteur à écrire que l’habileté !

L’avocat, le nain et la princesse masquée de Paul Colize, La Manufacture de Livres, 2014, 316 pages, existe en poche.
D’autres avis, proches du mien, celui d’Anne, celui de Valentyne.

Le mois belge à retrouver chez Anne et Mina
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Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2020

Ian McEwan, Une machine comme moi

unemachinecommemoi« Alan Turing en personne avait souvent dit et écrit dans sa jeunesse qu’à partir du moment où nous ne verrions plus aucune différence de comportement entre la machine et l’homme, il nous faudrait reconnaître l’humanité de la machine. »
Attention, billet pas très objectif ! Je me répète très certainement, mais Ian McEwan, auteur découvert il y a environ vingt-cinq ans, avec L’enfant volé, n’a pas encore réussi à me décevoir. Sur la plage de Chesil, qui a beaucoup plu aux lectrices et lecteurs français, est loin d’être mon préféré toutefois, c’est l’insurpassable Expiation, bien sûr !
Il revient avec un roman sur l’intelligence artificielle, présenté un peu rapidement (ou pour attirer le chaland?) comme une histoire d’amour entre trois personnages, dont un androïde. Oui, bon, si on veut, mais ce roman est tellement plus que ça !
Imaginez un passé, dans les années 80, qui ressemble étrangement à notre présent, avec internet, véhicules autonomes, et réchauffement climatique… il y a même une petite minorité bizarre de Britanniques qui voudraient quitter l’Union Européenne ! Alan Turing est toujours vivant, alors que se prépare l’opération militaire britannique dans les îles Falkland décidée par Margaret Thatcher. Le succès ou l’échec de cette opération aura des conséquences politiques qui ne sont pas forcément celles que l’on connaît. Voilà pour l’arrière-plan.
Charlie, un jeune homme qui a suivi des études d’anthropologie, et qui à part ça, vit d’un héritage et de placements boursiers, se passionne assez pour l’innovation scientifique pour faire l’acquisition d’Adam, un androïde plus vrai que nature. Il ne lui reste qu’à le paramétrer pour affiner son caractère. Tâche qu’il partage avec Miranda, la jeune femme dont il est amoureux.

« Le présent est la plus fragile des constructions improbables. Il aurait pu être différent. En partie ou en totalité, il pourrait être tout autre. »
Ce que les concepteurs n’avaient pas forcément prévu, c’est qu’Adam puisse tomber amoureux. Plus encore, le mensonge lui est incompréhensible, et il possède un sens de la justice qui n’a rien à voir avec celui des humains. Il s’ensuivra nombre de complications entre Charlie, Adam et Miranda, que je ne vous détaillerai pas, bien évidemment.
J’ai retrouvé avec plaisir le don de l’auteur pour décrire des « losers » qui restent cependant attachants dans leur médiocrité, et ne manquent pas d’autodérision. L’humour contribue ici à mener la réflexion sur l’intelligence artificielle, une manière de ne pas prendre au sérieux un sujet pourtant parfaitement réfléchi et étayé, qui me réjouit à chaque fois que je lis des romans de Ian McEwan.
Il excelle aussi à présenter des cas de conscience, demandant au lecteur de participer à démêler le point de vue du droit de celui du cœur. Et malgré l’humour, l’émotion réussit à pointer son nez, et voici un roman qui réussit à vous mettre la larme à l’œil pour un épisode dont vous n’auriez pas pensé un instant qu’il puisse vous toucher ! Bref, vous l’aurez compris, une réussite pour moi !

Une machine comme moi, de Ian McEwan, (Machines like me, 2019) éditions Gallimard, janvier 2020, traduction de France Camus-Pichon, 400 pages.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2019

Ann Patchett, Orange amère

orangeamere« L’ambiance de la fête de baptême a changé quand Albert Cousins a fait son apparition avec du gin. »
Encore un roman américain contemporain, encore une histoire de famille… je reconnais me laisser souvent tenter par ce genre de roman qu’il n’est plus trop à la mode d’appeler des sagas, et qui d’ailleurs essayent d’en renouveler les grands traits.
Ici, la particularité du roman saute aux yeux dès la page 39, lorsqu’un grand écart dans le temps est effectué. On passe de la fête de baptême de Franny à un épisode où cette même Franny prend soin de son vieux père malade. Entre temps, la mère du bébé (Franny, donc) a rencontré Albert, qui fuyait la perspective d’un dimanche après-midi avec ses jeunes enfants, et a quitté son mari pour vivre avec lui. On apprend plus loin que les six enfants des deux familles passaient tous leurs étés ensemble et qu’un drame s’est produit au cours d’un de ces étés.

« Chaque été qu’ils passèrent ensemble tous les six se déroula exactement de la même manière. Ce n’était pas tous les jours la fête, la plupart du temps, ils s’ennuyaient, mais ils firent des trucs, des vrais trucs, sans jamais se faire prendre. »
La façon dont l’auteure installe l’histoire ne manque pas d’originalité, et permet au lecteur de rassembler les fils qui semblent épars pour comprendre l’histoire de la famille. La construction s’éloigne du classique aller et retour passé/présent qu’on croise trop souvent, et c’est ce que j’ai préféré dans le roman.
Les personnages aussi sont singuliers, avec des personnalités très marquées pour la plupart, (à condition de ne pas confondre les uns et les autres, j’y reviens ensuite) et l’idée de montrer dès le deuxième chapitre le point de vue des enfants, devenus adultes, de la famille recomposée, rend le roman très prenant. Ensuite, et c’est assez malin, il est question d’un roman appelé Orange amère, qui va avoir une grande importance dans la vie des protagonistes.
J’ai beaucoup apprécié cette lecture, avec parfois, au début d’un nouveau chapitre, un peu de mal à raccrocher tous les détails déjà connus sur tel ou tel personnage, et à situer l’époque. C’est le revers de cette construction inhabituelle.
Quant au style, j’ai beaucoup aimé la façon d’insuffler de la légèreté avec des figures de style facétieuses. La société américaine, et son modèle familial, ne sortent pas forcément grandis de l’image qu’Ann Patchett en donne, mais on passe un excellent moment avec cette famille.

Orange amère de Ann Patchett (Commonwealth, 2016) éditions Actes Sud, janvier 2019, traduction de Hélène Frappat, 302 pages.

Cuné et Keisha ont aimé aussi !

Publié dans bande dessinée, littérature Amérique du Nord, littérature France

Alain Kokor, L’ours est un écrivain comme les autres

oursestunecrivain« La machine est lancée, « Désir et destinée » va faire un énorme carton. Tous les journalistes que j’ai eus veulent absolument faire un papier.
– Ils ont lu le livre ?
– Le livre ? Ils ont lu mon communiqué de presse ! »
Une petite BD pour commencer l’année. Comme le texte guide souvent mes choix de bandes dessinées, c’est l’adaptation d’un roman qui a eu ma faveur. Celui de l’américain William Kotzwinkle, L’ours est un écrivain comme les autres. J’avais quelques velléités de le lire, voilà une occasion toute trouvée de plonger dans cette histoire.
L’originalité est de mise, pour ne pas dire la loufoquerie. Arthur Bramhall est un écrivain qui n’a pas de chance. Le manuscrit à peine achevé de son roman, qu’il sent plein de promesses, un futur best-seller, disparaît en fumée dans l’incendie de son chalet. Il le réécrit, et l’enterre à l’abri au pied d’un arbre. C’est sans compter sur la voracité d’un ours qui s’imagine avoir trouvé une cachette de miel ou autre délice.
Comme cet ours ne manque pas d’opportunisme, il décide de l’échanger contre de la nourriture, et sous le nom de Dan Flakes, va commencer une belle carrière d’auteur à succès. Pendant ce temps, Arthur Bramhall est au désespoir…

« Pourriez-vous dire à ce monsieur qu’on en se roule pas par terre à l’heure du déjeuner ? »
Il faut accepter le postulat de départ de cet ours lecteur, mais s’exprimant le plus souvent à la manière d’un ours, pour qui se rouler par terre est un signe de satisfaction. Et aussi le fait que personne ne semble « voir » un ours ! Ensuite, si j’ai plongé facilement dans cette histoire délirante à souhait, je n’ai pas complètement adhéré au dessin, notamment le graphisme des humains, alors que les paysages, forestiers et urbains, m’ont beaucoup plu. Mais je reconnais volontiers que mes goûts en matière de bande dessinée sont cantonnés à des traits assez classiques.
L’histoire de cet ours qui découvre le monde de l’édition est réjouissante, elle permet à l’auteur de critiquer ouvertement et avec beaucoup d’humour ce microcosme, et plus généralement, une certaine élite de la culture. Même si de temps à autres j’avais l’impression qu’une subtilité, nichée quelque part entre le texte et le dessin, m’échappait, j’ai passé un bon moment.
ours_est_un_ecrivain_pl1.jpgVoilà donc un billet qui marque un retour progressif, à moins qu’il ne soit provisoire, des chroniques de lecture (deux autres sont à suivre). J’en profite pour souhaiter aux curieux qui passent par ici une très bonne année 2020, et de belles découvertes littéraires ou culturelles.

L’ours est un écrivain comme les autres, de Alain Kokor (Futuropolis, octobre2019), librement adapté de The bear went over the mountain de William Kotzwinkle (1996, Cambourakis, 2014), sur une traduction de Nathalie Bru, 128 pages. Repéré chez Brize.

 

Publié dans littérature îles britanniques, sorti en poche

Jonathan Coe, Expo 58

expo58« Foley, vous nous avez écouté, oui ou non ? Mr Ellis vient de vous l’expliquer, nous avons besoin de quelqu’un du BCI pour superviser la gestion du Britannia. Nous avons besoin de quelqu’un sur place, sur site, pendant les six mois que dure la Foire. Et ce quelqu’un, ce sera vous. »
Thomas Foley, jeune père de famille britannique travaillant au Ministère de l’Information se retrouve devoir passer six mois à Bruxelles lors de l’Exposition Universelle de 1958. Le fleuron du Pavillon anglais est en effet un pub plus « british » que nature, le Britannia, et Thomas doit en superviser la construction et le bon fonctionnement. Mission assez simple qui va se compliquer avec l’apparition de personnages qu’on croirait plutôt sortis d’un roman de John Le Carré, à moins que ce ne soit d’une bande dessinée belge : deux acolytes anglais mystérieux, un compatriote spécialiste d’une machine qui devrait révolutionner la technologie du nucléaire, un journaliste russe, une jolie hôtesse belge dont Thomas se rapproche dangereusement… Dangereusement pour son couple, s’entend, car sa jeune épouse Sylvia est restée à Londres avec leur bébé.

« L’Atomium se dressait devant eux, brillant de tous ses feux dans le crépuscule qui gagnait. Thomas se sentit parcouru par un frémissement d’excitation, en partie à la simple vue de ce monument bizarre, impudent, dont il savait ne pas pouvoir se lasser ; en partie aussi à la perspective de tout ce que les heures à venir lui réservaient. »
J’ai retrouvé à la lecture, des plus réjouissantes, de ce roman, tout ce que j’aime chez cet auteur anglais : des personnages bien portraiturés, avec des détails qui ne manquent pas de saveur, un arrière-plan tout à fait caractéristique de la fin des années 50, une intrigue qui peut sembler légère, mais qui ne manque pas de sel. Jonathan Coe y introduit parfaitement des thèmes tels que les choix de vie, la fidélité, le mensonge… L’art des dialogues et l’humour maniés en virtuose par l’auteur assaisonnent le tout, et font passer un très bon moment. Je m’attendais peut-être à une fin plus explosive, au sens figuré, bien sûr, mais celle choisie par l’auteur est somme toute parfaitement dans le ton du roman, et ne m’a pas laissée sur ma faim.
C’est fin, drôle, et plus profond qu’il n’y paraît !

Expo 58, de Jonathan Coe, (2013), éditions Folio, 2015, traduction de Josée Kamoun, 360 pages.

Lecture commune avec Lou (My Lou book) dans le cadre du mois anglais.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Percival Everett, Effacement

effacement« La vérité, la rude vérité est que la race est un sujet auquel je ne pense presque jamais. Et quand, à un époque, j’y ai pensé beaucoup, c’est parce que je me sentais coupable de ne pas y penser. Je ne crois pas à la race. Je crois qu’il y a des gens prêts à me descendre, me pendre, me rouler, me faire obstacle, parce que eux croient à la race, à cause de ma peau noire, de mes cheveux frisés, de mon nez épaté et de mes ancêtres esclaves. »
J’avais lu il y a quelques années Désert américain, une comédie plutôt originale et n’épargnant pas grand monde parmi les spécimens qui composent la société américaine, et j’étais partante pour lire un autre roman de l’auteur. Ne me demandez pas pourquoi j’ai attendu aussi longtemps pour le faire, je n’ai pas d’explication à cela ! En tout cas, le mois afro-américain propose une occasion parfaite.
Percival Everett est diplômé de littérature et de philosophie et enseignant. Il a publié des recueils de nouvelles, des romans où il actualise les mythes grecs anciens. Effacement a été son premier roman traduit en France, suivi par plusieurs autres, toujours chez Actes Sud.
Le personnage principal de ce roman se nomme Thelonious Monk Ellison, plus communément Monk. Écrivain en panne d’inspiration, il revient en visite dans sa ville natale, revoit sa mère atteinte d’Alzheimer, sa sœur médecin comme son frère d’ailleurs. Il est un peu perturbant au début de se trouver face à un texte aux allures classiques de roman américain avec pour personnage principal un auteur, et en fond une famille éclatée, et des ressentiments larvés entre ses membres. Mais cela ne dure pas longtemps !
Le roman se présente comme un journal intime, mais destiné à la postérité, de Monk. Cette contradiction n’est qu’une parmi d’autres d’un personnage peu commun. Ce personnage créé par Percival Everett possède une manière surprenante d’insérer dans son journal des intermèdes sur la menuiserie ou la pêche, ses passions, ainsi que le contenu carrément hermétique d’une conférence sur le nouveau roman ou des idées de roman qu’il s’empresse de noter en les intercalant dans son histoire.

« J’introduisis une page dans la vieille machine à écrire de mon père. J’écrivis ce roman, un livre que je ne pourrais jamais signer de mon nom : »
Mais le roman constitue surtout une charge féroce, et souvent drôle, contre le milieu américain de l’édition. Tout commence par le bruit, le buzz dirait-on, autour d’un roman écrit par une afro-américaine, qui fait la une des magazines et se trouve en tête des ventes. Monk est offusqué du succès de « Not’vie à nous dans le ghetto » et décide que lui aussi serait capable d’écrire un tel roman, qui de plus, lui serait bien utile pour subvenir aux besoins de sa mère vieillissante et à ses besoins propres… Et Monk passe à l’acte. En découlent des péripéties en cascade parfois dramatiques, parfois réjouissantes.
Tout cela fonctionne très bien, et même si la forme est parfois déroutante, le tout tient bien la route, et montre l’étendue de la culture et de l’humour de l’auteur. Bon, il me faut avouer que les 80 pages, insérées dans le roman, de caricature de roman à succès dans un style parlé afro-américain des cités, j’ai trouvé ça un poil trop long. J’ai pensé un moment que c’était un peu se payer la tête du lecteur, mais il est bien évident que c’est parfaitement volontaire, et assez indispensable à la perfection de cette satire.

Effacement de Percival Everett (Erasure, 2001) éditions Actes Sud (2004), traduit par Anne-Laure Tissut, 364 pages en poche.

Gagné chez Valentyne, (merci Valentyne !), ce roman entre parfaitement dans le challenge d’Enna, et aussi dans l’Objectif PAL puisqu’il m’attendait depuis plus de six mois.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Larry McMurtry, Lonesome Dove

lonesomedove1.png« – Vous pouvez descendre, dit-il aux Irlandais. Vous êtes en sécurité, en tout cas tant que vous ne mangez pas la cuisine d’ici. »
Je sens déjà les réfractaires au genre passer leur chemin en soupirant : « un western, ce n’est pas pour moi ! » Et pourtant, passer à côté de ce roman serait tout d’abord dommage pour qui a une once d’humour et aime en trouver dans ses lectures.
Au début du roman, force est de constater que pour un western, ça manque singulièrement d’action, avec un petit côté Désert des Tartares… Mais l’humour, lui, est déjà bien présent, c’est même un régal (les pages sur le panneau à l’entrée du ranch sont à mourir de rire) et si les moindres faits et gestes de nos cowboys sont décrits, du cuisinier mal réveillé qui fait tomber des grains de café dans la graisse destinée aux œufs frits, au patron français de l’auberge qui essuie avec constance les tables de sa gargote malpropre, sans oublier le cow-boy qui n’a jamais appris qu’on n’urine pas sur le pas de la porte, cela ne fait que renforcer l’aspect humoristique.
La propreté n’est pas le point fort de ces hommes, ni l’art de la conversation, sauf pour Augustus, dit Gus, qui, s’il casse les oreilles de ses commensaux, réjouit grandement les lecteurs. Entre les dialogues et les détails triviaux, on découvre les histoires personnelles de chacun, amenant à les connaître intimement avant le passage à l’action.

« Bien souvent, il s’était demandé si lui-même pourrait rivaliser avec Gus si celui-ci mettait de la bonne volonté dans son travail. Mais il n’avait jamais pu le vérifier tant il était rare que Gus s’active vraiment. Ils se complétaient parfaitement tous les deux : lui en faisait plus que nécessaire pendant que Gus en faisait le moins possible. »
Ignorer Lonesome Dove serait ensuite passer à côté de personnages hauts en couleurs, et pour tout dire, inoubliables, en premier lieu Gus et Call, les deux patrons, aux caractères aussi opposés que possible. Viennent ensuite Newt, un tout jeune et tendre cow-boy, qui se demande qui est son père, Jack Spoon, un joueur invétéré, puis deux Irlandais pas précisément bons cavaliers, et d’autres gardiens de bétail que leurs traits de caractère rendent bien vivants. Sans compter les femmes, avec entre autres Lorena, la fille de joie dont le comportement ne manque pas de surprendre. Et finalement, il faut compter avec un couple « shérif et son adjoint », lancés (mollement) sur les trace de l’un de nos cow-boys.

« Il avait côtoyé des hommes qui voulaient mourir – qui, pour une raison ou pour une autre, avaient fini par être dégoûtés de la vie. La plupart avait trouvé la mort qu’ils désiraient. Au Texas, à cette époque, se faire tuer était chose facile. »
Et enfin, se priver de de roman serait faire fi de toute une époque, la toute fin du XIXème siècle, un tournant dans l’histoire des cow-boys, où ils commencent à prendre de l’âge. Ceux du roman étaient shérifs ou combattaient les Indiens, ils trouvent un nouveau souffle pour rompre la monotonie de leur vie en volant un troupeau à des mexicains, et en partant s’installer plus à l’Ouest, dans des régions qui gardent encore leur attractivité à cette période. Lonesome Dove retrace leur périple du Texas au Montana, le premier tome constitue surtout la mise en place et également le début du voyage. L’aspect « découverte de la nature sauvage » n’est pas négligé non plus, ce qui fait de Lonesome Dove un roman particulièrement dense et riche.
Dans l’ambiance plutôt tranquille du début de voyage, le premier mort, inattendu, prend le lecteur par surprise, et ses camarades cow-boys aussi, certains ont bien du mal à encaisser la perte d’un des leurs. Ils ont des cœurs, contrairement à l’image qu’on en a ! A partir de ce moment, on passe dans une narration plus riche en actions, mais ce qui faisait le sel du début reste bien présent, et l’accent est toujours mis sur l’humour, les personnages et l’aspect historique et géographique, et le plaisir de lecture n’en est que décuplé.
Inutile de vous dire que le deuxième tome m’attend déjà !


Lonesome Dove, tome 1, de Larry McMurtry, éditions Gallmeister (Totem, 2017) traduit par Richard Crevier, 532 pages, prix Pulitzer en 1986.

Lu et aimé aussi par Hélène, Keisha et Marie-Claude… Qui d’autre ?

Lu pour l’Objectif PAL 2019 (à suivre sur le blog d’Antigone)
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Publié dans littérature îles britanniques

Jonathan Coe, Bienvenue au club

bievenueauclub« Au risque de me répéter : les années soixante-dix étaient vraiment une drôle d’époque. La musique aussi en témoigne. C’est incroyable, le genre de trucs que les gens – des gens qui pour la plupart étaient loin d’être idiots – étaient capables d’écouter le plus sérieusement du monde sur la chaîne hi-fi de leur père ou dans leur chambre d’étudiant. »
Pour commencer (et même très bien commencer) le mois anglais, le Blogoclub a retenu un livre de Jonathan Coe, Testament à l’anglaise. L’ayant déjà lu, je me suis tournée vers une autre valeur sûre de l’auteur, à savoir Bienvenue au club… me rendant compte par la même occasion que j’avais déjà lu Le cercle fermé qui retrouve les personnages de Bienvenue au club, vingt ans plus tard.
Ici, ils sont encore lycéens, ce qui permet à l’auteur de tracer un portrait, plutôt caustique, de l’Angleterre des années soixante-dix, tout en jouant la carte du roman d’initiation à personnages multiples.
De l’apprenti écrivain qui exerce sa plume dans le journal du lycée, au pitre de la classe dont les canulars dépassent parfois toute mesure, du compositeur d’une symphonie rock ambitieuse aux parents touchés par le vent de rébellion des années soixante-dix, l’auteur entrelace les histoires, mélange les styles de manière virtuose, fait sourire la plupart du temps, et s’émouvoir lorsque le drame fait irruption jusque dans les rues assez tranquilles de Birmingham.

 

« Est-ce qu’un récit sert à quelque chose ? Je me le demande. Je me demande si tout le vécu peut vraiment être réduit et distillé en quelques moments d’exception, six ou sept peut-être qui nous seraient accordés dans toute notre existence, et si toute tentative de tracer un lien entre eux est vouée à l’échec. Et je me demande s’il y a dans la vie des moments non seulement « qui valent des mondes », mais tellement saturés d’émotion qu’ils en sont dilatés, intemporels… »
J’ai passé un très bon moment de lecture avec ce roman, très représentatif de l’auteur, et ses personnages attachants. Il me manque un petit quelque chose pour en faire un coup de cœur, peut-être est-ce un brin de retenue toute britannique dans le texte qui m’en empêche ? Ou quelques petites longueurs…
Puisque l’auteur est mis à l’honneur aujourd’hui, je ne saurais que vous conseiller de découvrir sa plume, parfaite pour décortiquer la médiocrité comme les moments de noblesse de ses compatriotes. À lire donc, selon vos envies ou vos goûts : Testament à l’anglaise, La maison du sommeil, Numéro 11 ou La vie très privée de Mr Sim… Pour moi, Jonathan Coe compte parmi les meilleurs auteurs anglais contemporains avec Ian McEwan, William Boyd ou Julian Barnes… entre autres !

Bienvenue au club de Jonathan Coe (The Rotter’s club, 2001) éditions Folio (ou Gallimard, 2003) traduit par Jamila et Serge Chauvin, 541 pages.

Vous trouverez chez Florence (Le livre d’après) d’autres lectures de Jonathan Coe pour le Blogoclub, notamment de Testament à l’anglaise.
Le mois anglais est chez Lou et Cryssilda.
blogoclub  mois_anglais2017

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2018

Bernard Quiriny, L’affaire Mayerling

affairemayerlng« Ce n’est pas nous qui choisissons l’endroit où nous voulons vivre, c’est l’endroit qui nous choisit. Quand vous visitez un logement à vendre, c’est en fait lui qui vous regarde. Il se demande s’il veut de vous, si votre bobine lui revient. »
Commençons en fanfare le mois belge avec un roman lu en février et dont la chronique a été gardée sous le coude pour le mois belge ! Je me suis souvenu in extremis que Bernard Quiriny était originaire du plat pays, et pourtant j’avais déjà lu Contes carnivores et Le village évanoui, ce n’est donc pas une première rencontre avec l’auteur dont j’ai déjà pu apprécier l’humour et l’acuité à observer le monde contemporain. Il exerce ici ses talents sur le thème du logement et l’habitat. Avec le voisinage, ce sont des sujets de préoccupation universels, et pourtant assez peu traitées en littérature, surtout sur un mode mi-humoristique, mi-dramatique.

« Il y a une armée pour défendre le pays. Eh bien, toutes proportions gardées, il y a des riverains pour défendre le quartier. »
En effet, tout ne va pas pour le mieux dans l’immeuble de prestige baptisé le Mayerling par ses promoteurs, à Rouvières, quelque part dans une banlieue bien cotée. Alléchés par une somptueuse brochure vantant les mérites de ce futur immeuble, les acheteurs n’ont pas hésité longtemps, qui à réaliser un premier achat, qui à trouver un nid douillet pour ses vieux jours, qui à investir dans la pierre. Mais dès les premiers temps, des écarts entre le rêve et la réalité apparaissent : un copropriétaire est assommé par les bruits de ses voisins, un autre se plaint d’odeurs envahissantes, un jeune couple amoureux devient agressif et nerveux, une dame veuve très pieuse se met à recevoir de nombreux « messieurs », d’autres connaissent des problèmes de plomberie insolubles… On reconnaît là des aléas de la vie en immeuble, mais il semblerait que le Mayerling cumule tous les problèmes.

« Les touristes veulent des immeubles avec vue sur la mer ; les promoteurs, pour les satisfaire, pompent sur les plages le sable nécessaire au béton ; les touristes n’ont plus ensuite qu’à s’installer dans leurs immeubles neufs face à la plage disparue, remplacée par un paysage lunaire. »
Tout ne va donc pas pour le mieux, et le rêve sur papier glacé se transforme en cauchemar pour tous. Même une union entre habitants peine à rétablir pendant quelques temps un semblant de quiétude, avant que d’autres ennuis ne pleuvent sur les malheureux copropriétaires. Satire à charge de la vie en immeuble collectif, le roman décrit avec un humour un peu potache assorti de réflexions souvent subtiles, des dérives qui, prises une à une, se produisent bien souvent, mais qui, ajoutées les unes aux autres, rendent la vie vraiment impossible. On rit, mais un peu jaune, des déboires des pauvres habitants du Mayerling, coincés dans une union indissoluble avec leur 80 ou 100 mètres carrés que la mauvaise renommée croissante de l’immeuble rend invendable.
L’auteur pousse son affaire jusqu’au bout de sa logique, intrigue en se demandant si ce n’est pas le bâtiment lui-même qui se retourne contre ses habitants, et on a hâte de savoir comment tout cela va se terminer ! Ce n’est pas le roman du siècle, mais cela se lit fort bien, et souvent avec le sourire.

L’affaire Mayerling de Bernard Quiriny, éditions Payot et Rivages (janvier 2018), 300 pages.

Les avis de Mic-Mélo et Virginie.


Première lecture pour le mois belge à retrouver chez Anne.
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