Lectures du mois (27) juin 2022

Vu mon retard de rédaction de chroniques, je retrouve la bonne vieille méthode qui consiste à regrouper en un seul billet mes lectures, fastes ou non.

Margaret Kennedy, Le festin (The Feast, 1950) éditions La Table Ronde, 2022, traduction de Denise Van Moppès, 480 pages.
« Chacun s’était retiré, comme un animal se retire au fond de sa cage avec son os, pour ronger quelque idée fixe. Et cela lui faisait peur. Elle ne pouvait plus supporter d’être enfermée dans ce sombre repaire de bêtes étranges. Elle eut envie de sortir, de quitter l’hôtel, d’aller se réfugier sur les falaises. Elle se leva et quitta la pièce. Personne ne remarqua son départ. »

On a beaucoup vu cette réédition ces derniers mois. Margaret Kennedy a écrit en 1950 ce roman qui décrit un microcosme des plus anglais pendant quelques semaines. Plusieurs groupes de personnes se trouvent dans une pension de famille sur la côte de Cornouailles lorsqu’un pan de falaise se détache et fait un certain nombre de victimes. Cela est connu dès le début, et un retour en arrière va permettre de connaître tout ce petit monde. Tout de suite c’est l’humour anglais qui marque mais le nombre de personnages et les changements constants de narrateur déconcertent un peu. Finalement, l’humour est de moins en moins appuyé au fur et à mesure des pages, et j’ai trouvé cela dommage. J’ai été également incommodée par quelques discussions longuettes.
Une lecture agréable, finalement, mais pas inoubliable.

Luc Blanvillain, Le répondeur, éditions Quidam, 2020, 260 pages.
« Doublure vocale. Pas plus indigne que de nettoyer des bureaux ou de mener des enquêtes de satisfaction. Il avait fait les deux. Et bien d’autres choses épuisantes, matinales ou nocturnes, dominicales, répétitives. Au moins, il pouvait rester chez lui, perfectionner son répertoire et bosser au lit. Sans compter qu’endosser provisoirement la vie d’un glorieux quinquagénaire, à son âge, n’était pas donné à tout le monde. »

Baptiste tente de gagner sa vie en tant qu’imitateur. Assez doué, il réussit bien certaines voix, sans pour autant aller plus loin que les petites salles à moitié vides.
Jusqu’au jour où un auteur réputé lui propose de devenir son employeur. Si Baptiste l’imite en répondant à toutes ses sollicitations téléphoniques, Pierre Chozène aura ainsi le temps et l’esprit libre pour écrire. Il met Baptiste au courant des habitudes de chacun de ses interlocuteurs et lui confie son portable…
Habile comédie, ce roman distrait mais ne manque pas de profondeur en abordant les rapports familiaux et amoureux, et en poussant au bout la jolie idée de départ.
Je ne connaissais pas cet auteur, j’ai été emportée par cette histoire qui ne manque pas de sel.

Paco Ignacio Taibo II, Cosa facil, éditions Rivages, 1994, traduction de René Solis, 244 pages.
« — Vous n’avez jamais songé que la différence entre le Moyen Âge et la ville capitaliste consiste foncièrement dans le réseau d’égouts ?
Hector fit signe de la tête que non.
— Vous ne vous rendez pas compte que la merde pourrait nous arriver jusqu’aux oreilles s’il n’y avait pas quelqu’un pour s’en occuper ? »

Deuxième lecture de Paco Ignacio Taibo II, après Jours de combat qui m’avait enchantée. Dès les premières pages, Hector Belascoaran Shayne, pourtant le contraire d’un joyeux luron, m’a mis le sourire aux lèvres : les citations en tête de chapitres, le style inimitable, le côté improbable des enquêtes dans lesquelles Hector se lançait tête la première, tout fonctionnait encore comme dans le premier volume.
Mais petit à petit, j’ai trouvé les enquêtes de ce détective atypique tellement ténues, les personnages même manquant de chair, que je retournais à reculons vers le roman. Non, décidément, ça ne me passionnait plus…
Avis très mitigé donc, et je ne pense pas poursuivre la série.

John A. McLaughlin, Dans la gueule de l’ours, (Bearskin, 2018) éditions Rue de l’Echiquier, 2020, J’ai lu, 2021, traduction de Brice Mathieussent, 448 pages.
« La forêt était étrangement animée, une gigantesque bête verte en train de rêver, sa peau parcourue d’ondes frissonnantes.
Pas vraiment menaçante, mais puissante.
Attentive.
Il imagina un instant que la forêt était en colère, déçue, qu’il était personnellement responsable de cette intrusion des braconniers tueurs d’ours. » 

Je ne sais plus quel avis enthousiaste m’a fait noter ce roman noir, n’hésitez pas à vous signaler. Recherché par un cartel mexicain, Rice Moore espère sauver sa vie en se cachant dans les Appalaches en tant que garde forestier. Mais l’endroit n’est pas des plus calmes non plus, d’autant que des braconniers y tuent des ours.
Il faut savoir tout de suite que ce roman est plutôt rude, que les âmes sensibles en soient conscientes. J’avoue avoir un peu chipoté au cours de ma lecture, l’auteur ou son personnage en faisaient un peu trop, et puis, de manière surprenante, ce roman m’a manqué pendant plusieurs jours après l’avoir fini, j’aurais aimé continuer encore ou retrouver ce coin des Appalaches et aucune autre lecture ne trouvait grâce à mes yeux.
Un roman qui bouscule et laisse des traces…

Luisa Carnés, Tea rooms : femmes ouvrières, 1934, éditions La Contre-Allée, 2021, traduction de Michelle Ortuno, 270 pages
« Ces délectables odeurs exquises des cuisines riches (…) nous rappelant que notre faim ne date pas de quelques heures ni de plusieurs années, qu’il s’agit d’une faim de toute une vie, ressentie depuis plusieurs générations d’ancêtres misérables. »

Dans les années 30 en Espagne, les femmes de milieux défavorisés ont le choix entre le mariage et les maternités qui s’enchaînent ou des métiers difficiles et peu valorisés. Matilde doit absolument subvenir aux besoins de sa famille, et trouve un emploi dans un salon de thé madrilène. Sous-payée et exploitée, elle observe cependant et commence à prendre conscience du carcan où elle se trouve enfermée.
Ce livre est curieux autant qu’il est intéressant. Tout d’abord l’écriture dénote d’une certaine modernité. Ensuite, le roman raconte aussi bien les petits cancans et menus faits qui se déroulent dans le salon de thé, qu’il se fait féministe et politique lorsqu’il s’agit des droits des employés.
Cela déroute un peu, mais en fait un objet littéraire inhabituel, à découvrir si vous en avez l’occasion…


Voilà pour ce mois de juin !
Avez-vous lu certains de ces romans ?

Julia Chapman, Rendez-vous avec le mal

« Dans l’angle de la pièce, le chien s’étira, bâilla, se redressa sur ses pattes et daigna la rejoindre. En tant qu’agent infiltré, Calimero se la jouait flegmatique. »

Un petit plaisir du mois anglais est de retrouver des romans policiers, genre où les anglais excellent, avec une grande variété de sous-genres, pour tous les goûts et toutes les humeurs. J’ai donc choisi un « cosy mystery » d’une série que j’avais commencée l’année dernière. Intitulée « Les détectives du Yorkshire », elle ne comporte pourtant qu’un détective en titre, Samson, policier qui s’est fait oublier en quittant Londres pour le bourg de son enfance et en y ouvrant une agence de recherches. Mais voilà, Delilah, sa colocataire de bureau, et aussi amie d’enfance, qui elle, officie dans une agence matrimoniale, s’incruste quelque peu dans ses enquêtes, et même son chien s’y invite gentiment ! Il s’agit dans ce volume, en pleine période de Noël, d’accidents suspects à la maison de retraite. Quelqu’un voudrait-il s’en prendre aux résidents, parmi lesquels le père de Samson ?

« Il avait aussi entendu les récriminations des résidents mal disposés envers les offcumdens, les gens qui n’étaient pas de la paroisse de Bruncliffe.
Joseph, qui venait d’Irlande, était accepté. Tout juste.
Ana, qui était originaire d’Europe de l’Est, n’avait et n’aurait jamais aucune chance de l’être.
Ce n’était pas qu’ils soient ouvertement chauvins. C’est juste qu’ils étaient moins tolérants avec les étrangers. Plus prompts à juger sévèrement leurs erreurs. »

Il faut une soixantaine de pages pour se mettre dans le bain, puis les choses s’accélèrent. Ce n’est pas parce qu’on se trouve dans un « cosy mystery » que les seules questions vont être de savoir qui va venir prendre le thé, ou bien où est passé l’animal de compagnie de la grand-mère du détective. Rien de tout ça, enfin, presque… il y a bien de nombreuses tasses de thé, de charmantes vieilles dames et un animal disparu, mais pas seulement. Les choses vont en s’accélérant, en se compliquant pour le détective qui manque parfois un peu de subtilité pour saisir comment prendre les habitants de Bruncliffe. L’humour ne manque pas, les réparties fusent, les péripéties se succèdent, la psychologie des personnages s’affine…
Je n’ai pas regretté mon choix, et me suis même un peu plus amusée que dans le premier roman. Ce serait parfait à lire en VO, cette série, tiens, ne serait-ce pas une bonne idée pour l’année prochaine ?

Les détectives du Yorkshire, tome 2 : Rendez-vous avec le mal (Date with malice, 2017), de Julia Chapman, éditions Robert Laffont, 2018, traduction de Dominique Haas, 408 pages.

Ante Tomic, Miracle à la Combe aux Aspics

« Comme si elle en avait fait vœu à la Sainte Vierge, Zora se tut jusqu’à son dernier soupir, où elle jeta un tendre et ultime regard à son époux et murmura :
– Tu es une merde. »

Un père et quatre fils composent la famille qui habite la Combe aux Aspics : Jozo Aspic et ses quatre fils adultes, Krešimir, Branimir, Zvonimir et Domagoj. Ils vivent loin de toute civilisation, et tiennent éloignés, à coups de fusil si besoin, tout intrus qui voudrait leur demander des comptes, comme de payer leur électricité ou leurs impôts. Jusqu’au jour où, las de compter sur les talents culinaires limités de son père, l’aîné décide d’aller chercher une femme en ville. Il a dans l’idée de retrouver une serveuse rencontrée quinze ans auparavant à Split. La quête de Krešimir tourne au rocambolesque, car le chef de la police de la ville se trouve impliqué dans cette aventure, et pas qu’un peu !

« Le garçon apporta trois boissons verdâtres.
– C’est quoi , ça ? demanda Mile. Du liquide vaisselle ?
– Cocktail rhum blanc et limette, monsieur, dit le serveur en tiquant.
– Du rhum ? Chez nous, on met ça dans les gâteaux, remarqua Branimir.
– Monsieur, c’est sûrement le meilleur rhum du monde. Vingt-cinq ans d’âge.
– Vingt-cinq ans ? dit Mile. Mon garçon, s’il était aussi bon que tu le prétends, on l’aurait bu depuis longtemps. »

Inutile de vous le décrire plus, sachez que si vous cherchez une lecture divertissante et sans prétention, ce roman est fait pour vous ! Les personnages sont croqués à gros traits, mais leur personnalité va petit à petit s’affiner, et les frères se différencier les uns des autres. Certaines scènes sont vraiment très amusantes, notamment une poursuite inédite et pleine d’imagination dans Split. Les péripéties sont un peu grosses par moments, il ne faut pas chercher le réalisme le plus strict dans ce divertissement. Les Aspics père et fils ne sont pas des modèles de féminisme, on s’en doute, mais ils vont devoir évoluer grâce à une certaine Lovorka qui n’a pas l’intention de se laisser faire.
Le roman est en cours d’adaptation cinématographique, ce qui n’est pas étonnant, avec de bons acteurs, je l’imagine très bien.

Miracle à la Combe aux aspics (Cudo u Poskokovoj Dragi, 2009) d’Ante Tomic, éditions Noir sur Blanc, mars 2021, traduit du croate par Marko Despot, 208 pages.

Lu pour le mois de l’Europe de l’est.


Antonio Sarabia, La femme de tes rêves

« Car, en fin de compte, cette lettre qui te parvenait ponctuellement semaine après semaine et que tu confondais parfois avec le rythme de ton cœur battant le tambour, que signifiait-elle ? Quelle main anonyme, en te l’écrivant, mettait en branle le muscle enterré dans ta poitrine ? Dans quel but inconnu ? Quelle syllabe, quel mot répétait-elle inlassablement ? Qui était l’expéditeur ? Parviendrais-tu à comprendre son langage, Hilario Godínez, avant que sa main ne tremble, avant que le rythme ne se brise ? »

Pour continuer le mois latino-américain, voici un polar venu du Mexique. Son personnage principal, Hilario Godinez, est journaliste sportif au Sol de Hoy, le quotidien d’une petite ville mexicaine. Après des études de lettres, il se serait bien vu écrivain, mais a du se contenter de ce job alimentaire, où il fait merveille en commentant les matches de foot. Même les gros bras du cartel local apprécient ses chroniques.
Le lecteur partage rapidement l’existence d’Hilario Godinez, quelques pas le matin pour se rendre à son bureau et il tombe, nous tombons, sur le tabassage en règle de l’un de ses collègues. Il a juste le temps de noter la cicatrice qui balafre l’un des truands qu’ils sont déjà partis. La police n’est bien sûr d’aucun secours pour essayer de comprendre ce que les membres du cartel avaient contre le collègue envoyé à l’hôpital. Hilario sait juste qu’il s’agissait d’un article sur un jeune étudiant retrouvé mort dans une décharge. Des faits similaires se reproduisent peu de temps après, mais il s’agit cette fois d’un footballeur très apprécié.

« Ton grand-père n’avait qu’un défaut, Hilario Godínez : il admirait toute devise dictée par les anciens philosophes chinois, invétérés inventeurs de proverbes. Ceux-ci disaient et, en bon imprimeur qu’il était, il y croyait les yeux fermés, que la mémoire la plus riche n’arrive jamais au niveau de l’encre la plus pauvre. »

Malgré le contexte anxiogène de cette ville mexicaine, La femme de tes rêves, le seul polar de l’auteur, je crois, est très plaisant à lire. Cela tient à plusieurs raisons, l’humour un peu corrosif d’Hilario, ses ambitions littéraires avortées, et aussi les mystérieuses lettres qu’il reçoit chaque semaine depuis des années, d’une amoureuse inconnue, qui signe « La femme de tes rêves ». Un brin d’autodérision de la part d’Hilario, donc, l’écriture à la deuxième personne du singulier et le contexte bien posé de cette ville de province sont des atouts non négligeables aussi. La fin arrive un peu trop rapidement, c’est le seul léger reproche que j’aurais à faire à ce polar sympathique.
Mais vraiment, c’est une découverte savoureuse, tant pour le style que pour l’intrigue, qui fait regretter que l’auteur n’en ait pas fait une série !

La femme de tes rêves d’Antonio Sarabia, (No tienes perdon de Dios) éditions Métailié, 2017, traduction de René Solis, 178 pages.

Mois latino-américain chez Ingannmic et book-trip mexicain chez A girl from earth

Julia Chapman, Rendez-vous avec le crime

« Comment peut-on aimer un endroit et en même temps le détester ?
Sans être persuadé qu’il existe une réponse à cette question, l’homme arrêta sa moto en haut de Gunnerstang Brow, coupa le contact, enleva son casque et contempla les toits d’ardoise qui pavaient le fond du vallon en contrebas. C’était le milieu de l’après-midi, la lumière rasante du soleil d’octobre embrasait la falaise de craie à laquelle la ville était adossée, et se réverbérait sur des maisons et des rues où il n’avait pas remis les pieds une seule fois en plus de quatorze ans. »

Quoi de mieux pour le mois anglais que de se plonger dans un « cosy mystery » ? Ces romans policiers confortables manient avec virtuosité l’humour pour amener à la résolution de meurtres dans un milieu rural traditionnel assez préservé, du moins jusqu’au passage à l’acte (criminel) d’un citoyen au-dessus de tout soupçon. Le détective y est souvent amateur, dans la tradition d’Agatha Christie.
Ici, l’enquêteur est un policier mis sur la touche pour une durée indéterminée. Après avoir côtoyé le grand banditisme à Londres, Samson O’Brien revient dans sa bourgade natale du Yorkshire et y ouvre un bureau de détective. Dire qu’il n’est pas très bien accueilli est un euphémisme. Les habitants de Bruncliff ont la rancune tenace. Le hasard veut qu’il installe son bureau en-dessous de celui de Delilah Metcalf, jeune femme qui lutte pour maintenir ses finances hors du rouge grâce à une activité d’agence matrimoniale, et avec laquelle Samson est plutôt en froid.

« Il arrivait parfois qu’un tiraillement viscéral, un frémissement dans les nerfs le long de la colonne vertébrale – le chatouillis de l’instinct- vous fasse tiquer.
La logique, il faut parfois la court-circuiter. »

Lorsque deux, puis trois clients de l’agence de Delilah meurent dans des accidents plus ou moins suspects, celle-ci commence à se poser des questions. Quant à Samson, il est engagé par la mère d’une des victimes pour déterminer les causes de sa mort.
Un peu lassée des enquêtes d’Agatha Raisin, que je commençais à trouver répétitives, je me suis laissé tenter par cette série d’une autre auteure, et je trouve que c’est plutôt un bon choix. Pour un premier de série, les caractères des personnages prennent tout de suite de l’épaisseur et même s’ils sont assez nombreux, on s’y retrouve bien. Le décor a son importance dans ce genre de roman, et là, on le visualise très bien, avec ses paysages vallonnés, ses pâturages, ses petits villages resserrés autour de l’église et du pub… L’enquête policière en elle-même ne manque pas d’intérêt, les fausses pistes et les moments d’action abondent. J’ai deviné un peu rapidement le coupable, mais c’est toujours agréable d’avoir un temps d’avance sur les enquêteurs.
C’est un sans-faute pour ce premier roman, et je m’attaquerais volontiers à la suite !

Les détectives du Yorkshire, tome 1 : Rendez-vous avec le crime de Julia Chapman (Date with death, 2017), éditions Robert Laffont, 2018, traduction de Dominique Haas, 408 pages.

Repéré chez Anne, Keisha et Sylire et lu pour le mois anglais à retrouver sur le blog Plaisirs à cultiver.

Alison Lurie, Des amis imaginaires

« McMann décida de m’envoyer à Sophis un week-end, pour explorer les lieux et prendre un premier contact. Si les choses paraissaient prometteuses, il viendrait lui-même sur place plus tard avec un ou deux étudiants de maîtrise qui avaient l’intention de participer à ce travail. Si ça tournait mal, ou si je me ridiculisais, ils pourraient modifier leur approche en conséquence. Autrement dit, j’étais plus ou moins remplaçable. »
Voici une lecture plus distrayante et légère que les précédentes, sans toutefois manquer de profondeur. Deux professeurs d’université, l’un, Tom McMann, assez établi quoique controversé, l’autre, Roger Zimmern, plus jeune, décident de se lancer ensemble dans une étude d’un groupe limité de personnes. L’idée est de voir comment ils réagissent à une situation de différend au sein du groupe. Vont-ils se scinder, ou rester soudés ? Le groupe choisi, les Chercheurs de Vérité, se réunit autour d’une jeune fille aux talents de médium, qui prétend communiquer avec des entités extra-terrestres. Ils se font admettre dans le groupe, sans tout révéler de leurs intentions, et commencent leurs observations, rapportée par le très sérieux Roger. Celui-ci met du temps à voir, lorsqu’il prend un peu de recul, sa recherche comme « une étude sociologique à court terme offrant des aspects comiques distrayants. » Cela, le lecteur l’a déjà vu depuis longtemps, et c’est tout le sel du roman.
Mais ça n’est qu’un court moment qu’il voit les choses comme finalement le lecteur les voit, le reste du temps il prend cette recherche avec sérieux, voire gravité. Jusqu’au moment où il commence à douter du comportement du professeur McMann…

« Par certains côtés, c’était sans doute plus drôle d’être chercheur de Vérité que professeur de fac. »
Mon choix pour ces retrouvailles avec Alison Lurie, auteure que j’ai beaucoup aimée et lue il y a une vingtaine d’années, s’est porté sur Des amis imaginaires que je n’avais pas lu. Je n’avais pas remarqué qu’il traitait de sociologie, et d’un phénomène de type sectaire, et j’espérais qu’il était aussi vif et subtil que les autres romans lus, et que j’aimerais toujours ce genre de lecture.
Je peux affirmer n’avoir pas été du tout déçue de me replonger dans l’univers d’Alison Lurie. L’étude très fine d’un groupe et de ses croyances se mêle avec habileté au thème de la vérité, ici particulièrement fluctuante, avec beaucoup de finesse et d’humour. Les personnages des exaltés que les sociologues observent sont assez ordinaires pour que le comique fonctionne bien, et les deux professeurs ayant du mal à garder leur neutralité, s’ensuivent des situations tout à fait cocasses. Faire sourire sur des sujets de réflexion portant sur la nature humaine, et ses travers, c’est ce que réussit très bien Alison Lurie, dans ce troisième roman.

Des amis imaginaires, d’Alison Lurie (Imaginary friends, 1967), éditions Rivages, 2006, traduction de Marie-Claude Peugeot, 384 pages

Lu par Keisha il y a quelque temps.
C’est lecture commune autour d’Alison Lurie aujourd’hui, allons voir chez Aifelle ce qu’en disent les autres lecteurs ou lectrices !

Don Winslow, Le prix de la vengeance

« Ce n’est pas à Eva qu’on va apprendre que le monde est déglingué.
Elle connaît la vie, elle connaît ce monde.
Elle sait que, quelle que soit la manière dont on y entre, on en sort toujours brisé. »
Changeons de registre aujourd’hui avec des nouvelles, et qui plus est des nouvelles policières. Enfin, il faut nuancer, ce sont, sur 537 pages, six longues nouvelles, et plutôt du domaine du « noir » que du policier à proprement parler. Don Winslow n’est pas un inconnu pour moi, j’ai déjà lu L’hiver de Frankie Machine et La patrouille de l’aube, apprécié l’univers du sud californien, entre surf et trafic de drogue, immigration clandestine et violence urbaine, le tout avec toujours une dose d’humour bienvenu. J’ai eu aussi l’occasion de voir l’auteur (et son sourire charmant), aux Quais du Polar, et de le suivre un peu sur les réseaux sociaux, où il est un anti-trumpiste virulent.

« Oui, j’ai voté pour ce type. J’allais quand même pas voter pour une nana convaincue que le pays lui devait la Maison Blanche parce que son mari s’était fait tailler une pipe.
Une démocrate en plus. »
Le vocabulaire de ces « novellas » n’est pas édulcoré, c’est un des éléments qui permet de se mettre dans le bain immédiatement, avec le goût certain de Don Winslow pour les descriptions précises et les dialogues incisifs. Parmi ces textes, bien composés et pleins de rebondissements, le premier donne son titre au livre, il est assez violent, tout en gardant sa part d’humanité, et en mettant en scène de beaux personnages : Eva, au standard pour répondre aux appels d’urgence de la police, apprend ainsi la mort de son plus jeune fils et fait jurer à l’aîné de le venger. C’est noir, très noir !
La deuxième nouvelle « Crime 101 », qui séduit par son humour, met en scène un braqueur assez original, la troisième « Le zoo de San Diego » allie encore l’humour à la tendresse pour les personnages, avec des scènes hilarantes, dont un singe nanti arme à feu, et les truands les plus bêtes qui soient !
La quatrième, « Sunset », ne manque pas d’humour non plus. Je suis entrée avec un peu plus de difficultés dans la cinquième, « Paradise »,
qui a pour cadre Hanaley Bay, à Hawaï, et le monde du trafic de drogue, mais je l’ai fini convaincue. Enfin, je n’ai pas lâché « La dernière chevauchée », avec des personnages très émouvants, un garde-frontière et une petite Salvadorienne de six ans séparée de ses parents par une loi inique.
J’ai aimé le fait que de nombreux lieux se retrouvent d’une nouvelle à l’autre, ainsi que quelques protagonistes. C’est un recueil qui séduira en particulier les lecteurs habitués à l’univers de Don Winslow, on y voit revenir certains de ses anciens personnages qu’on croyait restés dans un roman précédent ! Ces retrouvailles avec l’auteur me font augurer le meilleur de la lecture de La griffe du chien qui se trouve dans ma pile à lire.

Le prix de la vengeance de Don Winslow (Broken, 2020), éditions Harper et Collins, traduction d’Isabelle Maillet, 537 pages.

Dany Héricourt, La cuillère

Rentrée littéraire 2020 (5)
« J’ai toujours adoré les terrils. Déjà au pays de Galles, en vacances en caravane avec mes parents, j’avais été fascinée. C’est un pays très beau, très lyrique mais aussi sombre et pauvre, où les traces des anciennes mines sont partout. »
C’est au Pays de Galles, en 1985, que nous faisons connaissance de Seren, tout juste dix-huit ans, et tout récemment orpheline de père. Dans son désarroi, elle se focalise sur un objet, une cuillère décorée qu’elle n’avait jamais remarquée et qui a accompagné les derniers instants de Peter, son père. N’ayant pas encore de projets d’études bien définis, à part des prédispositions artistiques, la jeune fille, sur les conseils des siens et du directeur d’une école d’art, entreprend de « se perdre » pour mieux trouver sa voie. Au volant de la Volvo paternelle, elle quitte sa mère et ses frères, et, accompagnée de son terril (il faut lire le roman pour comprendre cela), embarque sur le ferry en direction de la France et de la Bourgogne, où les initiales et les dessins gravés sur la cuillère la dirigent.

« Je ne pense pas devenir manager d’hôtel, je n’aime pas assez les gens et ne suis pas très organisée. En revanche, j’aime entendre les portes claquer sous l’influence d’enfants joyeux, le plomberie gémir à chaque bain coulé, les couverts s’entrechoquer dans la salle à manger, ainsi que ce silence si dense la nuit lorsqu’une trentaine de personnes rêvent en même temps. »
Ne m’en veuillez pas de ne pas présenter pour la rentrée littéraire les romans de Franck Bouysse ou de Carole Martinez, ils sont certainement très bien, et j’y viendrai sans doute un jour, mais j’ai eu plutôt envie d’acheter des romans d’auteurs moins connus, ou pas encore connus du tout, pour la bonne raison que je risque de ne jamais les trouver dans ma petite bibliothèque de village.
Bref, un premier roman, par une auteure anglaise et française à la fois, qui semble léger et original, et se déroule en partie en Bourgogne, cela avait de quoi attirer mon attention.
J’ai dès le début
beaucoup aimé l’humour léger et fantaisiste qui imprègne les pages et trouvé assez audacieux d’écrire un roman d’apprentissage avec comme thème principal le deuil, en restant toujours sur un ton assez espiègle, et parfois poétique. L’auteure évite pas mal d’écueils du road-trip, dont celui qui consisterait à aligner un trop grand nombre de rencontres, ou un autre qui serait de tergiverser au moment de conclure. Elle se permet d’inclure des pages qui pourraient être des notes prises dans un livre, ou des listes, mais par petites touches, sans que cela devienne une norme. Les personnages, et en tout premier lieu Seren, avec sa manière de penser et d’avancer dans la vie un peu décalée, sont attachants, et le thème de l’art apporte une composante tout à fait bienvenue. Le tout marche très bien, et si la lecture avance vite, c’est toujours avec plaisir.
Un roman parfait pour des lecteurs à la recherche de livres qui ne soient pas trop sombres, sans pour autant être mièvres ou dégoulinants de bons sentiments.

La cuillère de Dany Héricourt, éditions Liana Levi, août 2020, 237 pages.

Ziska Larouge, Hôtel Paerels

hotelpaerels« Quand Antonin est logé à l’hôtel Paerels, où il réalise que Claudie est la fille du patron (Geert). Il fait la connaissance de son principal collègue (Doritos), maître yogi à ses heures perdues. »
Même si le jeune Antonin semble cumuler tous les déboires au début du roman de Ziska Larouge, impossible de penser qu’on a mis les pieds, ou plutôt les yeux, dans un roman noir. Le ton qui se moque gentiment de lui-même avec lequel il raconte ses déconvenues, ainsi que les têtes de chapitres du genre de celle que j’ai copiée en début de billet ne trompent pas. On est dans un roman qui donne le sourire, mêlé à une sorte de roman d’initiation car le jeune homme reste un peu naïf, malgré les responsabilités qui lui incombent depuis qu’il a perdu ses parents dans un accident : un petit frère de sept ans et une grand-mère atteinte d’Alzheimer. Autant dire que ses amours et sa recherche de travail vont souvent être contrariées, en une suite de péripéties joyeusement dramatiques.

« Il n’y a pas un seul bouquin dans cet hôtel, et je me demande comment je vais y survivre. De Quatre-vingt jours en ballon à Martine à la plage, du dernier Le Clézio au premier roman d’un inconnu, je ne peux pas m’endormir si je ne suis pas entré de plain-pied dans une histoire qui n’a rien à voir avec la mienne.
Finalement, j’embarque un plateau de petit déjeuner laissé pour compte et quelques prospectus, puis je remonte en m’arrêtant devant chaque tableau, ce qui me prend un certain temps (quatre toiles par étage). Devant ma soupente, il me semble que Paerels et moi sommes devenus intimes. »
Antonin est apprenti comédien. Comment un casting raté et une rencontre éblouissante vont le mener à se retrouver à la rue et à accepter un travail au casino d’Ostende, ce n’est que le début… Les mésaventures d’Antonin, ses rencontres avec le personnel et les résidents du casino et de l’hôtel Paerels où il est logé, sont menées à un rythme rapide, avec un style très visuel, et des rebondissements successifs. L’auteure est également scénariste, cela se sent, et se savoure avec plaisir. Ce n’est pas son premier roman, et elle a écrit aussi bon nombre de recueils de nouvelles.
Enfin, pour ceux qui le découvriraient comme moi, sachez que Willem Paerels est un peintre belge du début du XXe siècle, dessinateur et peintre de marines et de scènes de rue. (par exemple ici)
En tout cas, si vous en avez l’occasion, Hôtel Paerels constitue une parenthèse rafraîchissante qui ne se refuse pas.

Hôtel Paerels de Ziska Larouge, éditions Weyrich, 2019, 205 pages.

Merci à Anne qui m’avait permis de gagner ce roman lors du précédent mois belge et qui m’avait donné envie de le lire ! (voir son billet)

Le mois belge 2020, c’est chez Anne et Mina.
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Encore un livre sorti de ma pile à lire !
objectifpal2016

Paul Colize, L’avocat, le nain et la princesse masquée

avocat_nain« Le mariage est la principale cause de divorce.
Sans le premier, le second n’aurait jamais vu le jour. L’affaire se limiterait à une séparation assortie de quelques larmes ou de vagues reproches. La vie reprendrait ensuite son cours et chacun poursuivrait son chemin la tête haute. »
Hugues Tonnon, avocat spécialisé dans les divorces, reçoit une nouvelle cliente, un top model belge qui a l’habitude que tout lui réussisse. Toutefois, le mariage somptueux qu’elle préparait tombe à l’eau à cause des infidélités du fiancé, et elle compte bien faire payer à celui-ci tout ce qui s’évanouit sous ses yeux ! À l’issue d’un repas avec la cliente, Maître Tonnon la raccompagne chez elle, boit un peu plus que de raison, et lorsqu’il se réveille au matin chez lui, c’est pour apprendre qu’elle a été assassinée et qu’il est le premier suspect. Comme le policier qui mène l’enquête semble tout prêt à le coffrer, il prend la fuite, et se met lui-même à la recherche du véritable meurtrier. Ce qui va le mener jusqu’en Afrique du Sud (on peut apprécier au passage un petit clin d’oeil à Deon Meyer) et au Maroc.

« Je m’y présentai sous le nom de Marc Levy, premier patronyme qui me vint à l’esprit. La réceptionniste hocha la tête et me fit remplir une fiche. J’en déduisis qu’elle ne connaissait pas l’illustre homme de lettres. »
Voici le retour du mois belge, et avec lui reviennent les polars de Paul Colize. Non qu’il soit le seul auteur belge à donner dans le genre policier, loin de là, mais il apparaît souvent dans les billets du mois d’avril, car son style amusé et ses intrigues solides ont de nombreux fans, et j’en fais partie.
C’est le quatrième roman de l’auteur que je lis (utilisez l’outil de recherche si vous voulez trouver les autres) et, si la bibliothèque ne m’a pas fourni, à la veille du confinement, celui que je cherchais, plus récent, elle m’a du moins permis de passer un très bon moment. Avec Paul Colize, aucun risque que le polar soit plan-plan ou que le dénouement se devine dès la cinquantième page. Aucun risque non plus de s’ennuyer, les descriptions acérées et les dialogues aussi nombreux que spirituels mènent la narration à tout allure, avec des fins de chapitre en forme d’interrogation qui incitent à plonger sur la suite. Du travail habile, mais où l’on sent davantage le plaisir qu’a l’auteur à écrire que l’habileté !

L’avocat, le nain et la princesse masquée de Paul Colize, La Manufacture de Livres, 2014, 316 pages, existe en poche.
D’autres avis, proches du mien, celui d’Anne, celui de Valentyne.

Le mois belge à retrouver chez Anne et Mina
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