Joyce Maynard, Où vivaient les gens heureux

« Quand on essaie par des efforts permanents de faire en sorte que tout soit toujours parfait pour ses enfants, on risque d’atteindre le point de rupture. »

Eleanor est encore toute jeune lorsqu’avec ses premiers gains en tant qu’autrice-illustratrice de livres pour enfants, elle achète une ferme à retaper dans le New Hampshire, elle sent que c’est une maison où la vie a été heureuse. Mais le début du roman commence lorsque Eleanor a une cinquantaine d’années et revient pour le mariage de l’un de ses enfants dans cette maison de famille qui est dorénavant celle de son ex-mari, Cam.
Eleanor se souvient des moments où elle a vécu seule, de sa rencontre avec un jeune homme bohème, de la naissance de leurs trois enfants et, sur une trentaine d’années, de multiples moments, radieux ou dramatiques, de leur vie de famille.

« Elle voulait raconter des histoires, mais des histoires qui parlaient des réalités et des difficultés de la vraie vie : une mère qui passait une heure à faire d’incessants allers-retours sur la même route pour retrouver le sabre d’un pirate Playmobil, ou un très jeune fils plantant sa tête dans un bol de gelée, juste pour voir ce que ça faisait. »

Ce roman a beau sortir de l’imagination de Joyce Maynard, il est inspiré de ce qu’elle a vécu en tant que mère, et c’est sans doute pour ça qu’il sonne à tout moment parfaitement juste, et qu’il semble tellement universel. Les événements extérieurs à la famille ne sont pas oubliés, les personnages secondaires non plus, mais c’est le portrait de femme qui domine, son évolution, ses capacités à apprendre de la vie, ce qui rend le texte passionnant.
Mieux vaut ne pas trop en savoir pour se lancer dans cette lecture, qui parfois serre le cœur, et souvent entre en collision avec des sensations ou des souvenirs personnels. Je ne suis pas une spécialiste, bien que j’aie lu la plupart de ses romans, mais je trouve que l’écriture de Joyce Maynard a pris de l’ampleur au fil des livres, et que ce dernier fait paraître bien pâles bon nombre de romans sur la famille que j’ai lus auparavant.

Joyce Maynard sur le blog.

Où vivaient les gens heureux de Joyce Maynard, (Count the ways, 2021) éditions 10-18, août 2022, traduction de Florence Lévy-Paolini, 600 pages. L’autrice sera au Festival America à Vincennes du 22 au 25 septembre 2022.

Dernier pavé de l’été mais sans doute pas le dernier billet pour le mois américain…

J. Courtney Sullivan, Les anges et tous les saints

« Quand la statue de la Liberté se découpa sur l’horizon, le jour de leur arrivée à New York, on aurait dit que tous les gens à bord s’étaient alignés le long du bastingage pour l’apercevoir. Nora se demanda si le bateau n’allait pas chavirer. »

Dans les années cinquante, deux sœurs sont contraintes de quitter l’Irlande pour les États-Unis. Nora et Theresa arrivent à Boston, où le fiancé de Nora vit déjà depuis un an. Elles cohabitent avec le fiancé et une cousine dans une pension de famille. Nora aurait aimé plus de temps de réflexion pour être sûre de vouloir épouser Charlie, mais ce départ rend leur mariage inéluctable. Pendant ce temps, Theresa compte profiter de la vie plus libre offerte par leur pays d’accueil. Les deux sœurs sont aussi différentes que possible, et c’est une surprise de les retrouver cinquante ans plus tard dans des rôles qu’on n’aurait pas imaginés, notamment en ce qui concerne Theresa, devenue religieuse. Plus classiquement, Nora est mère de quatre enfants adultes, et grand-mère. Un drame va pousser les deux sœurs à communiquer, elles qui ne s’étaient pas parlé depuis de longues années.

« La communication était censée être la grande révolution de notre époque. En théorie, vous pouviez joindre n’importe qui à n’importe quel moment. Quand Nora voyait ses enfants, ils avaient en permanence leur téléphone à la main. Quand elle appelait ses enfants, ils décrochaient rarement. »

Le roman revient avec beaucoup de justesse sur leurs parcours, sur les décisions, petites et grandes, qui ont déterminé leurs vies, mais aussi sur le poids de la famille, des traditions et de la religion qui ont façonné ces choix.
Malgré une légère impression de « déjà lu » au départ, si on connaît des auteurs qui ont relaté l’immigration irlandaise (Brooklyn de Colm Toibin ou Du côté de Canaan de Sebastian Barry) le style fluide et agréable fait avancer ensuite rapidement dans cette histoire de famille plutôt originale, avec des personnages immédiatement intéressants, en particulier Theresa et les enfants de Nora.
Je n’ai pas toujours été convaincue par la traduction, et globalement, j’ai préféré lire Les débutantes et surtout Maine. Dans ce roman familial, l’histoire aurait gagné à être un peu plus concise pour répondre parfaitement à mes attentes, ce qui aurait mieux mis en valeur les très beaux personnages et les observations toujours pertinentes de l’autrice.
J. Courtney Sullivan sera présente au Festival America, son dernier roman, Les affinités électives, étant paru en mai 2022, aux éditions Les Escales.

Les anges et tous les saints de J. Courtney Sullivan, (Saints for all occasions, 2017) Livre de Poche, 2020, 552 pages, traduction de Sophie Troff.

A propos de ce roman, voici l’avis de Brize qui pourra récolter aussi ma lecture pour le pavé de l’été ! Et le logo du mois américain (version 2022, en solitaire, ou presque) à retrouver ici ou .

Peter Heller, Céline

Mois américain, suite… Vous remarquerez que je n’ai pas encore mis un pied dans la rentrée littéraire, mais un œil, oui, et j’ai repéré pas mal de publications très intéressantes, tant en littérature étrangère qu’en littérature française, mais plutôt des noms d’auteurs nouveaux ou pas encore très connus. J’y viendrai, un jour ou l’autre, au gré de mes achats ou des arrivées en médiathèque. En attendant, je ferai peut-être un petit billet avec mes repérages, si ça vous intéresse. (dites-le moi…)

« C’est sans doute le matin, un filet de brume flotte au-dessus de la rivière, comme de la fumée, et un homme est sans doute en train de pêcher, sa canne inclinée en plein lancer.
S’il est là, c’est uniquement pour nous rappeler que les humains ne sont pas de taille face à la grandeur et à la beauté flagrantes.
Que la beauté la plus incontestable est peut-être celle qu’on ne peut jamais toucher. »

Mais revenons à Céline. Sous ce prénom que l’auteur a choisi par amitié pour sa traductrice française, se cache une détective privée atypique : soixante-huit ans et une santé précaire, plus portée à secourir les démunis qu’à ramasser de grosses sommes d’argent. Avec son mari Pete, discret mais efficace, elle accepte de partir, à bord de leur camping-car, à la recherche d’un homme disparu depuis vingt ans. C’est Gabriela, la fille de ce photographe du National Geographic, qui souhaite relancer les recherches qu’elle a déjà entreprises avec d’autres privés. Elle ne croit pas à la version de son père attaqué par un grizzli dans le parc de Yellowstone, même si pas mal d’indices allaient dans ce sens.

« Par ordre de grandeur, les êtres humains restaient l’animal le plus féroce de la planète. »

Tout l’intérêt porté à l’enquête ne serait rien sans l’écriture de Peter Heller et son art de rendre palpables les éléments naturels, la végétation et les paysages. Cela s’est avéré un grand plaisir de lecture, alors que je craignais d’être déçue car La constellation du chien avait placé la barre très haut. J’ai ressenti, là encore, beaucoup de tendresse de la part de l’auteur pour ses personnages et s’il n’y a pas un suspense fou, cela crée une atmosphère plutôt reposante. Quelques péripéties émaillent cependant le roman, tout le monde n’est pas ravi de l’enquête menée par le couple de sexagénaires… Tous deux sont vraiment des personnages attachants, que j’ai eu peine à quitter. Et comme j’ai retrouvé le style qui m’avait emballée dans le précédent roman lu, je déclare que je continuerai à lire cet auteur, sans aucun doute !

Céline de Peter Heller, (Celine, 2017) éditions Actes Sud, 2019, traduction de Céline Leroy, 448 pages en poche.
Deuxième billet pour le mois américain et beaucoup d’autres idées à piocher ici (réparties selon les 50 états).

Ismaïl Kadaré, Qui a ramené Doruntine ?

« Peut-être que ce genre de choses plaît aux jeunes mariées d’aujourd’hui. Peut-être qu’elles aiment chevaucher la nuit enlacées à une ombre, dans les ténèbres et le néant. »

Perdez tout repère temporel, vous qui commencerez ce conte. Y parcourt-on des temps anciens, où l’on se déplace à cheval, ou plus modernes, puisqu’un inspecteur de police est chargé par les autorités laïques comme religieuses de mettre fin à une rumeur qui apporte avec elle une certaine perturbation ?
En effet, Doruntine, une jeune femme partie depuis trois ans se marier et vivre au loin, revient un soir dans sa famille. Elle ignore que ses frères sont morts de faits de guerre ou de maladie pendant son absence et elle affirme, provoquant un grand choc à sa mère, que c’est son frère Konstantin qui est venu la chercher, et derrière lequel elle a chevauché de longues nuits. Bien qu’elle n’ait pas distingué son visage, elle en est sûre, c’était lui. Konstantin était réticent à ce mariage en Bohême, et avait promis à sa sœur que si elle le désirait, il viendrait pour la chercher et lui permettre de revoir sa famille. Comment Konstantin a-t-il pu tenir sa promesse au-delà de la mort ?
Quantité de suppositions et de rumeurs circulent. Le capitaine Stres devient obsédé par cette affaire, d’autant qu’il est pressé par ses supérieurs et rattrapé par sa fascination passée pour Doruntine.

« À cause du froid, les gens se déplaçaient moins, mais, curieusement, la rumeur courait tout aussi vite que si le temps avait été plus clément. On eût même dit que, figée par le froid hivernal, cristalline et scintillante, elle filait plus sûrement que les rumeurs d’été, sans être exposée comme elles à la touffeur humide, à l’étourdissement des esprits, au dérèglement des nerfs. Néanmoins, cela ne l’empêchait pas, en se répandant, de se transformer de jour en jour, de s’amplifier, de s’éclaircir ou de s’assombrir. »

J’ai été attirée immédiatement à la sortie de ce roman, grâce à la conjonction du nom d’Ismaïl Kadaré (dont j’ai beaucoup aimé Avril brisé et Le palais des rêves), du titre énigmatique et de la réédition par Zulma… que des signes encourageants !
Et ma lecture a été très plaisante, avec sa langue rappelant celle des contes, mais utilisant aussi à merveille le dialogue ou les parenthèses de manière très moderne, et son thème s’inspirant d’un vieux mythe albanais : la « bessa ». La bessa est une promesse, une parole donnée, que rien, même la mort, ne saurait empêcher. On est parfois dans le domaine du surnaturel, avec ce cavalier sans visage, sans identité. Mais aussi, comme dans un roman policier, l’auteur, par les réflexions du capitaine Stres, explore des pistes, cherche des explications à ce phénomène étrange, et s’interroge, avec l’esprit critique qui le caractérise, sur la force de la promesse, sur le poids des traditions, sur le carcan religieux. Le texte rend à merveille les rudes saisons albanaises et la beauté des paysages. Les personnages sont passionnants, en particulier le policier, dans lequel l’auteur s’est projeté, entraînant à sa suite les lecteurs, ravis.

Qui a ramené Doruntine ? d’Ismaïl Kadaré (1986), éditions Zulma, 2022, traduction de Jusuf Vrioni, 175 pages.

Marilyne et Nicole ont aimé aussi.

Pauline Guéna, 18.3 Une année à la PJ

« Un soleil d’hiver, blanc, ras, aveuglant, pâlit les murs anciens et les pelouse gorgées d’eau. Palacio se gare dans une petite cour herbue à l’arrière du bâtiment. Le vent agite les têtes de quelques chardons entre les dalles de pierre.
La loi impose la présence d’un officier de police judiciaire durant la totalité de l’autopsie alors qu’il n’y sert à peu près à rien et que l’examen dure parfois cinq heures. »

C’est en entendant parler de La nuit du 12, film de Dominik Moll, que m’est venue l’idée de sortir de ma pile ce livre gagné il y a quelques mois à un concours. En effet, le film, sans reprendre tout le récit de Pauline Guéna, est inspiré par l’une des affaires qu’elle relate, celle d’une jeune fille retrouvée morte, son corps carbonisé. Le meurtre de Clara hante l’un des policiers de la PJ de Versailles où Pauline Guéna a passé un an en immersion. S’il s’agissait d’une fiction, le meurtrier aurait été confondu dans les dernières pages, malheureusement dans le quotidien d’une brigade, tout ne se passe pas forcément ainsi : il est constitué de longues heures de surveillance, d’écoute, d’enquêtes de proximité, assorties de peu de résultats. Et pourtant, c’est passionnant !

« Ludo prend la parole.
– Voilà comment se présente le buzin. Ouvrez vos esgourdes. Puisqu’on part de rien pour arriver nulle part, autant y aller vite. »

Pauline Guéna a pris, durant une longue période de 2015 à 2016, des notes dans plusieurs services, stupéfiants, brigade criminelle, grand banditisme. Les attentats de novembre 2015 prennent le devant de la scène au début du livre, obsèdent longtemps les enquêteurs, puis d’autres affaires leur sont attribuées : le meurtre d’un patron de magasin de bricolage, des trafics de drogue, la mort d’une jeune fille.
L’autrice, et c’est le gros point fort du livre, à mon avis, trouve le moyen d’allier le plus grand réalisme, avec des dialogues qui sonnent forcément juste puisqu’ils sont réels, et une langue joliment littéraire. J’ai trouvé cela remarquablement bien fait. On est à la fois loin du ton d’un reportage, fut-il écrit ou filmé, et loin d’un scénario de série policière. C’est la réalité d’un commissariat et plus que cela en même temps, et les presque 500 pages se dévorent, croyez-moi !
Bref, que vous ayez vu le film, l’intention de le voir, ou juste envie d’un très bon récit non fictionnel, alliant le drame à l’humour, ce livre est pour vous.
PS : 18.3 fait allusion à un article du code de procédure pénale qui précise les attributions de la PJ, notamment hors de leur juridiction.

18.3 Une année à la PJ de Pauline Guéna, éditions Folio, 2021, 490 pages.

Ludovic Manchette et Christian Niemiec, Alabama 1963

« – Vous préférez qu’on dise de vous que vous êtes une femme noire ou que vous êtes une femme de couleur ?
– Je préfère qu’on dise que je suis une femme bien. »

Détective privé alcoolique passablement désagréable, Bud Larkin accepte de rechercher une fillette noire disparue dont la police ne se soucie guère. Lorsque d’autres disparitions suivent, Bud se rend compte qu’il a bien du mal à interroger les voisins ou les témoins éventuels, qui n’ont aucune intention de lui répondre.
De son côté, Adela, jeune veuve et mère de famille, cumule les heures de ménage pour des patronnes plus ou moins bien embouchées, et plus ou moins ouvertement racistes. C’est par un improbable concours de circonstances que Bud s’adjoint l’aide d’Adela, avec laquelle les langues se délient plus facilement. Ces partenaires que tout oppose vont faire le sel du roman.

« – T’es allée voir pour l’annonce ?
– Oui. C’était une porcherie. Et le type, soi-disant un détective… Agressif, grossier, sale. Et arrogant. Et fainéant.
– Un Blanc, quoi. »

Un duo d’écrivains français qui signe un polar situé comme son titre l’indique, en Alabama en 1963, voilà qui s’annonce plutôt intéressant, et qui l’est réellement ! Les personnages, avec leurs qualités comme leurs faiblesses, attirent volontiers la sympathie, et l’histoire est bien dosée, avec une trame policière intéressante, un contexte historique bien campé, et pas mal d’humour. Les relations entre patronnes et employées font penser à La couleur des sentiments de Kathryn Stockett, il y a d’ailleurs dans le roman un petit clin d’œil aux personnages de l’autrice américaine. Il ne faut toutefois pas s’attendre à de grandes envolées littéraires, le style manque un peu de relief mais ce n’est pas si grave car les dialogues, fort nombreux, sont plutôt piquants et très réjouissants !
L’avantage est que le tout ne demande pas une grande concentration : une très bonne lecture d’été, donc !

Alabama 1963 de Ludovic Manchette et Christian Niemiec, Le Cherche Midi éditeur, 2020, 378 pages, sorti en Pocket, 2021.

repéré chez Anne et Dominique.

Ian Rankin, Tels des loups affamés

« De sa vie, il n’avait pas le souvenir de s’être jamais senti insouciant. Perpétuellement sur ses gardes tant une attaque était toujours possible, entouré par ceux-là même auxquels il ne pouvait pas risquer de faire confiance, sans cesse confronté à de nouvelles menaces qui venaient s’ajouter aux anciennes. »

Rien de tel pour les longues et chaudes journées d’été qu’un bon polar d’une série déjà bien connue, si possible en Scandinavie ou, pourquoi pas, en Écosse. Même si John Rebus est retraité depuis quelques temps, ses collègues pensent à lui lorsqu’il est question d’une tentative de meurtre sur Big Ger Cafferty, son ennemi de toujours et presque retraité lui aussi. Quoique lorsqu’on dirige une entreprise de crime organisé, se retirer n’est pas toujours évident… L’affaire ne manque pas d’intérêt pour Rebus puisqu’un juge assassiné a reçu la même lettre de menaces que Cafferty, puis une troisième victime aussi. Mais quel lien peut bien les unir ?
C’est toujours plaisant de retrouver le trio composé de Rebus, et ses anciens collègues Siobhan Clark et Malcolm Fox. Les dialogues vifs et la solide construction de l’intrigue font que les six cent pages passent vite et agréablement. Comme les personnages sont nombreux, et les suspects aussi, je conseillerais plutôt ce roman à ceux qui connaissent déjà la série. Pour les autres, il vaut mieux commencer par un de ses premiers romans qui plantent le décor et les personnages de façon plus visuelle. Dans mon souvenir, on y prenait énormément de plaisir à parcourir les lieux en menant l’enquête. Là, l’auteur se focalise davantage sur les personnages et l’intrigue, ce qui ne manque pas d’intérêt mais apporte moins de dépaysement.
Je ne crois pas avoir lu les tout premiers, mais je me souviens de Causes mortelles, Ainsi saigne-t-il ou Le jardins des pendus qui sont excellents. Et vous, lesquels avez-vous lus ?

Tels des loups affamés de Ian Rankin, (Even dogs in the wild, 2015) Livre de Poche, 2018) traduction de Freddy Michalsky, 608 pages.

Troisième pavé de l’été (et plein d’autres idées de pavés) chez Brize.

R.J. Ellory, Un cœur sombre

« C’est partout pareil. Les gens font ce qu’ils croient être le mieux. Ils agissent en pensant faire le bien. Même quand ils commettent des actes absolument horribles, ils le font à cause de la certitude erronée qu’ils ont raison. »

Noir, c’est noir ! Vous avez déjà lu des livres ou vu des séries avec des policiers corrompus, mais avec Vincent Madigan, un voire plusieurs paliers supplémentaires sont atteints. Non seulement il profite de l’argent d’un gros baron de la pègre en lui fournissant des informations, mais il décide, parce qu’il lui doit de l’argent, de s’associer à deux malfrats pour commettre un braquage. Le genre de braquage que personne n’ose tenter, parce qu’il s’agit de voler 400 000 dollars à Sandia, ce gros trafiquant de drogue aux méthodes expéditives… Les choses ne peuvent guère tourner plus mal ensuite pour Vincent Madigan, qui pourtant, tentera de trouver une voie pour s’en sortir, et avec lui, une autre personne qu’il n’aurait jamais rencontrée normalement.

« Il y a d’ordinaire une manière de bien faire les choses, mais il y a d’innombrables façons de les foirer. »

Dans ce roman noir très bien ficelé, à lire toutefois en essayant de ne pas perdre toute foi en l’être humain, on retrouve des thèmes chers à R.J. Ellory, la culpabilité, l’expiation, cette fois dans le cas très particulier d’un homme encore jeune, qui semble avoir tout raté de sa vie professionnelle comme de sa vie de famille, sauf à brasser de l’argent qu’il n’a pas gagné pour ne rien en faire de constructif. Une spirale où il s’enfonce de plus en plus, jusqu’à ce braquage catastrophique qui le projette dans une situation encore plus inextricable.
C’est une lecture très addictive, même si la noirceur gagne tellement de terrain que ça en devient vraiment lourd. Alors, une petite lueur apparaîtra-t-elle au bout des 576 pages ? Si vous voulez le savoir, il faudra lire Un cœur sombre, sachant qu’il n’y a rien à critiquer côté écriture. R.J. Ellory est une valeur sûre, de mon point de vue !

Un cœur sombre de R.J. Ellory, (A dark and broken heart, 2012), Livre de Poche, 2016, traduction de Fabrice Pointeau, 576 pages.
D’autres romans de l’auteur sur le blog : Le chant de l’assassin, Papillon de nuit, Mauvaise étoile.
Pavé de l’été chez Brize

Gouzel Iakhina, Zouleikha ouvre les yeux

« Parfois, elle avait l’impression qu’elle était déjà morte. Mais lorsque Zouleikha s’approchait des latrines improvisées dans un coin de la cellule, qui consistaient en un grand seau de fer-blanc sonore, et qu’elle sentait ses joues brûler de honte, elle comprenait soudain qu’elle était encore en vie. Les morts ne connaissent pas la honte. »

Dans les années 30, dans le pays Tatar, région russe dont la capitale est Kazan, une jeune femme subit sa vie auprès d’un mari tyrannique et d’une belle-mère qui la prend pour une esclave. Mariée depuis quinze ans à cet homme bien plus âgé, elle a perdu quatre bébés filles toutes petites encore et s’en remet à de vieilles superstitions dans l’espoir d’avoir un enfant. Lorsque les autorités villageoises, sur ordre de Staline, décrètent la « dékoulakisation », à l’encontre des propriétaires terriens, si humbles soient-ils, le mari de Zouleikha est tué en tentant de résister et la jeune femme est déportée avec de nombreux autres habitants.
Le thème est le même que dans L’étrangère aux yeux bleus, mais d’un point de vue totalement différent puisque Zouleikha n’échappe pas au sort qui l’attend, alors que les personnages de l’autre roman tentaient de fuir avec leurs troupeaux. S’ensuit pour la jeune femme une longue errance dans un wagon bondé, puis l’arrivée dans un endroit éloigné de tout, en Sibérie, au bord du fleuve Angara, où les déportés devront s’organiser.

« Du haut de la colline, la plaine s’étendant en bas ressemble à une immense nappe blanche sur laquelle la main du Très-Haut a égrené des perles d’arbres et des rubans de routes. La caravane des koulaks forme un fil de soie fin qui s’étire jusqu’à l’horizon, où le soleil pourpre se lève solennellement.  »

Un premier roman qui embrasse tout un pan de l’histoire de la Russie, du côté des petites gens qui ne comprennent pas forcément dans quoi ils sont embarqués, voici qui m’a tout de suite attirée, et j’ai été ravie de trouver ce roman à Saint-Malo, lors du festival Étonnants Voyageurs. Même si je n’ai pas pu y écouter Gouzel Iakhina, je n’ai pas douté un instant que ce roman allait me plaire. Et il m’a plu au-delà de ce que j’imaginais !
Outre le contexte passionnant, les personnages font la force de ce roman. Comment ne pas s’attacher à Zouleikha, toute menue et discrète, et au bouleversement de sa vie qui la fera passer quasiment du Moyen-Âge à l’époque moderne en seize années de déportation. Quel beau personnage qui malgré les épreuves, trouve toujours une force ultime pour avancer ! Il y a aussi le chef de camp, Ignatov, d’autres « déplacés » dont certains sont des intellectuels venus de Saint-Pétersbourg, comme Isabella ou le peintre Ikonnikov. Et ensuite, arrive Youssouf… des personnages intensément humains qui vont, chacun à leur heure, émouvoir et faire se sentir proche d’eux.
J’ai tout aimé dans ce roman, même l’ambivalence des personnages, qui ne sont ni entièrement mauvais, ni foncièrement bons. Si l’autrice s’est incontestablement bien documentée sur le Tatarstan des années 30, cela reste discret et jamais péremptoire.
L’écriture et la traduction rendent parfaitement les paysages et les saisons, comme les dialogues et les sentiments : que de qualités pour un premier roman ! J’en suis encore sous le charme…

Zouleikha ouvre les yeux de Gouzel Iakhina, (Zouleikha otkryvaet glaza, 2015), éditions Libretto, 2021, traduction de Maud Mabillard, 560 pages.

Pour les curieux, voici une interview intéressante qui n’en dit pas trop sur les livres de l’autrice pour laisser le plaisir de la découverte, et aussi la page consacrée à Gouzel du festival Étonnants voyageurs.

Roman repéré chez Aifelle, Claudialucia et Ingannmic, il participe au défi Pavé de l’été chez Brize.

Lance Weller, Les Marches de l’Amérique

« – Vous devriez vous méfier. Personne ne peut dire ce qu’un camp ou l’autre fera une fois que la rage les aura tous gagnés. Vous pourriez bien vous réveiller un bon matin et voir une armée débarquer. Même deux, peut-être.
Le vieil homme fit un geste de la main.
– La guerre va là où vont les hommes, dit-il. Et les hommes vont partout. »

Tout d’abord, lire la quatrième de couverture peut, dans le cas de ce roman, s’avérer déconcertant, puisqu’elle associe les personnages qui mettent les trois quarts du livre avant de se rencontrer.
Essayons donc de ne pas tomber dans ce travers, ce qui n’est pas évident, d’autant que la construction faite d’allers et retours propose de découvrir des événements bien avant qu’ils ne soient réellement racontés. Je commencerai donc par les personnages : Tom, petit garçon muet, devenu adolescent raisonneur, puis tueur hors-la-loi et Pigsmeat, gamin élevé sans amour par son père, viennent de fermes de la même région, mais leur rencontre ne va pas de soi, tant ils sont différents. Les routes de l’Ouest les accueillent tous les deux, de même que Flora, belle esclave abusée et exploitée par son maître, et que seule la haine fait tenir debout.

« Le soir, il marchait en suivant le soleil qui s’enfonçait dans d’étranges horizons. Ils voyait des ciels rouges, des ciels jaunes et puis des ciels si bleus dans le long crépuscule qu’ils en devenaient violets et fantastiques, rehaussés par le scintillement d’étoiles froides chaperonnées par la comète qui plongeait vers l’ouest. »

Ayant découvert Lance Weller avec le formidable Wilderness, je m’étais promis de le relire, et voilà qui est fait.
Après un petit temps d’adaptation, j’ai été emportée par ce roman comme par le précédent. Malgré quelques scènes violentes, comme l’était cette époque, et difficiles à lire, les personnages fascinants, les liens qui les unissent, et leur épopée si bien racontée m’ont fait vagabonder en plein XIXème siècle, vers des horizons démesurés.
L’errance sans but de Tom et Pigsmeat m’a fait parfois douter du contexte politique et géographique et je le précise donc : les Marches de l’Amérique, c’est une zone correspondant peu ou prou au Texas et au Nouveau-Mexique, qui, à cette époque d’avant la Guerre de Sécession, n’appartient ni aux États-Unis, ni au Mexique, qui la convoitent, tout en essayant d’en chasser les Indiens. C’est donc tout sauf un endroit calme.
Comme dans Wilderness, c’est le style qui fait la différence avec d’autres romans du Grand Ouest : l’auteur dépeint avec autant de maestria les trognes des personnages que les intérieurs sordides, autant la rudesse des paysages que les ciels sans fin. Sa manière originale d’annoncer les événements ne leur fait rien perdre de leur force, bien au contraire, et de même, les retours en arrière s’avèrent toujours judicieux.
Bref, un auteur que je recommande, avec ce titre ou un autre.

Les Marches de l’Amérique de Lance Weller, (American Marchlands, 2017) éditions Gallmeister 2017 (2019 en poche), traduction de François Happe, 355 pages.