Carys Davies, West

« Il sentait de nouveau le poids étourdissant du vaste mystère de la terre, de tout ce qu’il y avait sur elle et au-delà. » 

Rien ne réussit à réintroduire une étincelle dans la vie de John Cyrus Bellman depuis la mort de son épouse, hormis Bess, sa fille de dix ans. Et pourtant, un jour, après avoir lu un article de journal, il quitte sa fille et sa petite ferme en Pennsylvanie, et part sur les routes, avec un paquetage improbable, vers l’ouest encore largement inconnu.
Au-delà du fleuve Mississippi, des ossements d’animaux géants ont été découverts et Bellmann s’imagine être le premier à trouver ces animaux paissant tranquillement dans les grandes plaines. Il n’est pas scientifique, il a simplement trouvé là un moyen de continuer à vivre. Il laisse Bess aux bons soins de sa tante.
Pendant que son père affronte des routes incertaines et des hivers rigoureux, accompagné seulement d’un jeune indien nommé Vieille Femme de Loin, Bess est la seule à comprendre et soutenir le projet irréaliste de son père, à imaginer son retour.

« Bess hocha la tête. Ses yeux la piquaient. C’était beaucoup plus de temps qu’elle ne l’avait imaginé, beaucoup plus de temps qu’elle ne l’avait espéré.
– Dans deux ans, j’aurais douze ans.
– Douze ans, oui. Il la souleva de terre, l’embrassa sur le front et lui fit ses adieux, et la seconde d’après il était assis sur son cheval, avec son manteau de laine marron et son haut chapeau noir, déjà il s’éloignait sur le sentier pierreux qui partait de la maison en direction de l’ouest. »

C’est le récit d’une sorte de crise de la quarantaine, telle qu’elle aurait pu se concrétiser au beau milieu du dix-neuvième siècle, dans un continent encore en grande partie inexploré. Et celui d’un amour filial intact et innocent.
Avec une écriture comme je les aime, cette histoire simple mais efficace a réussi à m’attacher à ses lignes et m’enthousiasmer complètement à la fin. Alternant les points de vue de John Cyrus et de sa fille, le texte se fait de plus en plus prenant, de plus en plus pressant, car la jeune Bess est bien mal protégée en l’absence d’un homme à la maison, avec seulement sa tante qui est quelque peu aveugle aux dangers qui peuvent guetter.
Cette histoire aussi brève que forte, qui m’a enchantée, a été écrite par une jeune auteure anglaise, dont j’attendrai avec intérêt les romans suivants.

West de Carys Davies, (West, 2018) éditions Seuil, janvier 2019, traduction de David Fauquemberg, 192 pages, sorti en poche.

Aimé aussi par Marilyne et Krol ce roman participe au mois anglais et ses nombreuses autres lectures à retrouver ici.

John Harvey, Lignes de fuite

« Le visage sous la glace levait vers elle des yeux morts, grands ouverts, la fixité du regard floutée comme à travers du verre de bouteille. Un peu plus loin barbotait une petite troupe de canards indifférents. »

Karen Shields, inspectrice aux Homicides, est réveillée un matin d’hiver pour enquêter sur la mort d’un jeune homme, trouvé dans un plan d’eau londonien. L’identité de la victime la conduit à s’intéresser à des ressortissants des pays de l’Est, dont certains sont déjà repérés et surveillés par des collègues chargés du grand banditisme. Plus à l’ouest, en Cornouailles, l’inspecteur Trevor Cordon reçoit la visite d’une mère inquiète à propos de sa fille. Cordon a connu et tenté de protéger Letitia lorsqu’elle était ado à la dérive, c’est donc tout naturellement qu’il se sent concerné par sa disparition quinze ans plus tard.
On s’en doute, les deux affaires vont se recouper.

Ce n’est pas une première pour moi que de lire John Harvey. Je pourrais presque en faire une lecture récurrente pour chaque mois anglais, car je ne connais pas encore tous ses romans, mais j’aime beaucoup son style. Après une série avec le très jazz inspecteur Charlie Resnick, puis une autre avec le touchant Frank Elder, il présente ici un personnage de policière originaire de la Jamaïque, obligée de composer avec le sexisme et le racisme primaire de certains de ses collègues. Rien d’exagéré cependant, ou de manichéen. Les collègues les plus proches de l’inspectrice se comportent correctement. C’est une des grandes qualités de John Harvey de mettre en avant des problèmes de société sans appuyer trop lourdement. De petites touches suffisent.
La justesse avec laquelle John Harvey examine les carences collectives ne l’empêche pas de glisser, souvent, des remarques tout aussi justes, mais plutôt destinées à alléger l’atmosphère. Les portraits qu’il dresse ne manquent jamais de piquant, et à chaque fois qu’un nouveau personnage est présenté, qu’un nouveau lieu est visité, que des relations entre deux personnes sont mentionnées, la véracité des commentaires fait mouche, ainsi à propos d’un jeune collègue branché de Karen Shields : « Parfois, quand elle discutait avec Costello d’autre chose que du boulot, elle avait l’impression de passer un examen sur la manière dont on vivait dans son monde à lui et d’être recalée. »
Voilà, ça fonctionne très bien une fois de plus, et je trouve que, soit avec des séries déjà bien rodées, soit avec des personnages nouveaux, l’auteur réussit toujours le délicat dosage entre enquête policière, observations sociales, rebondissements musclés… et musique !

Lignes de fuite de John Harvey (Good bait, 2012), éditions Rivages, 2014, traduction de Karine Laléchère, 363 pages, existe en poche.


Lu pour le mois anglais à retrouver sur le blog Plaisirs à cultiver.

Joyce Carol Oates, La Princesse-Maïs et autres cauchemars

« Des heures, des jours. Des heures isolées, blessantes comme autant de cailloux avalés de force. Et que sont les jours sinon des durées insondables et inexplorées trop pénibles à charrier si ce n’est heure par heure ou même minute après minute. »
La Princesse-Maïs est la première et la plus longue de ces nouvelles, presque un court roman à elle seule. Les premières pages interrogent, puis le point de vue se déplace et tout commence à s’éclairer, si l’on peut dire, puisque la situation devient dramatiquement compliquée pour les personnages. Pas un seul ne peut dire qu’il s’en sort bien avec Joyce Carol Oates !

« Les jours, puis les semaines qui avaient suivi la mort de son mari, Helene s’était retrouvée debout devant des placards ouverts, à regarder fixement à l’intérieur. Dans ces moment-là, elle bougeait lentement et avec délibération, comme si ses membres n’étaient rattachés à son corps que de manière rudimentaire, par la seule force de sa volonté. Le simple fait de voir nécessitait de tels efforts ! »
La Princesse-Maïs, Bersabée, Personne ne connaît mon nom, Personnages-fossiles, Champignon mortel, Helping hands, Un trou dans la tête : chacune de ces sept nouvelles renferme une situation vraiment cauchemardesque, comme ce prof accusé de l’enlèvement d’une fillette de son collège, ce beau-père victime d’une vengeance pour des faits qu’il nie, cette fillette de neuf ans perturbée par l’arrivée d’une petite sœur, ces frères ennemis que tout sépare, cette veuve qui sort au mauvais moment de son hébétude ou ce chirurgien confronté à une demande peu ordinaire.
Les textes sont assez longs, laissent le temps de connaître les personnages, de s’installer intimement dans leur histoire, de partager les moments intenses qu’ils vivent. L’écriture fait le reste, rugueuse, tendue, hypnotique….
Inutile de présenter la prolifique auteure américaine, qui réussit à surprendre par son imagination débordante, à chacun de ses textes, que ce soit une nouvelle ou un pavé !

La Princesse-Maïs et autres cauchemars de Joyce Carol Oates (The Corn Maiden, 2011), éditions Philippe Rey, 2017, traduction de Christine Auché et Catherine Richard, 379 pages, sorti en poche (Points)

Lecture pour Mai en nouvelles à retrouver chez Electra ou Marie-Claude.
J’ai chroniqué d’autres nouvelles de Joyce Carol Oates ici : Amours mortelles, et des romans : La fille du fossoyeur, L’homme sans ombre, Nous étions les Mulvaney, Le mystérieux Mr Kidder.

Callan Wink, Courir au clair de lune avec un chien volé

« Il continua à courir. La lune au-dessus de sa tête, difforme et toute de guingois, semblait près de se décrocher du ciel pour s’écraser sur les rochers. Ce serait une bonne chose. Un univers de ténèbres dans lequel il pourrait enfin se fondre. »
Ce qui frappe tout d’abord dès les premières lignes de Callan Wink, c’est le style ! Et j’ajouterais la traduction, puisque ces phrases qui sonnent si juste, qui disent tant de choses en si peu de mots doivent forcément un peu au traducteur.
La première nouvelle, au titre mystérieux, voit un jeune homme courir nu au clair de lune avec le chien qu’il a libéré de son propriétaire. Malheureusement, il s’agit d’une sorte de malfrat local, et lui et son sbire poursuivent le libérateur. Dans une autre nouvelle, un homme revient chaque année à la reconstitution de la bataille de Little Big Horn, et y retrouve aussi une femme. Un jeune garçon est tiraillé entre son père et sa mère, un jeune ambulancier cherche quoi faire de sa vie, un professeur manquant de motivation passe ses vacances loin de chez lui, dans un ranch plutôt insolite, une veuve se demande si elle doit affronter son beau-fils vindicatif…
Des textes denses et prenants où il est question des choix que l’on fait et de leurs conséquences, dans des situations qui peuvent sembler quotidiennes mais qui cachent à coup sûr une rupture, un déménagement, un deuil… « Les cartons. Déménager, mourir, se séparer. Tous les drames de l’existence sont marqués par ces maudites boites cubiques et leur horrible couleur marron. »


« Il déballait alors son sandwich et buvait une bière en contemplant les stries anarchiques sur les parois de grès du canyon et en inventant des existences aux quatre hommes qu’il avait tués. »
Avouez qu’un auteur capable d’écrire de telles phrases mérite toute notre attention, non ? En général, lire des nouvelles demande plus de concentration que lire un roman, mais la satisfaction retirée est plus grande, si des liens se créent entre les textes, qui permettent de repérer des thèmes ou des préoccupations chers à l’auteur. Ici, ce que montrent bien les dialogues, ce sont certaines formes d’incompréhension, au sein d’un couple, d’une famille… La nature et la vie animale sont des thèmes qui reviennent également, on sent qu’ils concernent l’auteur, et je n’ai pas manqué non plus de me délecter des paysages et de l’atmosphère brute du Montana.
Après ces neuf nouvelles, noires, mais avec une forme de sensibilité qui fait qu’elles gardent une certaine lumière, les romans m’ont semblé tout à coup bien plats, et tellement étirés en longueur… Entre Raymond Carver et Jim Harrison, un jeune auteur à découvrir et à suivre de près !

Courir au clair de lune avec un chien volé de Callan Wink (Dog run moon, 2016) éditions Albin Michel, 2017, traduction de Michel Lederer, 304 pages, sorti en poche.

Dans le cadre de Mai en nouvelles (à retrouver chez Electra et Marie-Claude), nous avons fait lecture commune avec Ingannmic, Miss Sunalee, Krol, Une Comète, je noterai ici les liens de leurs billets.

Lectures du mois (25) avril 2021

Voici des lectures regroupées faute d’avoir envie d’écrire des billets plus longs, et, une fois n’est pas coutume, ce sont exclusivement des romans français, et plutôt rapides à lire. Pas tout à fait des nouveautés, vous pourrez donc les trouver dans vos bibliothèques préférées s’ils vous intéressent.

Jean-Philippe Blondel, La grande escapade, éditions Buchet-Chastel, 2019, 266 pages, existe en Folio.
« Sept ans auparavant, Lorrain avait rejoint (avec retard et après beaucoup de tergiversations, soit) le camp des soixante-huitards – mais il en était revenu. Certes, il était fondamentalement attaché à la liberté de mouvement, mais lorsqu’on voyait toutes les dérives, la place de plus en plus grande que réclamaient les femmes, les droits qu’on voulait octroyer aux enfants, on ne pouvait que craindre les dérives et, disons-le, oui, le chaos. »

Au milieu des années soixante-dix, un léger vent de liberté souffle sur le groupe scolaire Denis-Diderot. Sur le temps d’une année scolaire, des amitiés enfantines se défont, des relations entre adultes se forment, des inimitiés deviennent plus marquantes. Il faut dire qu’il y a là quelques caractères bien trempés ! Le microcosme du groupe scolaire et des logements de fonction est habilement décrit par l’auteur, avec des personnages qui échappent à la caricature et des situations qui ne manquent pas d’ironie. La tribu des enfants d’enseignants est aussi bien portraiturée que celle des parents. J’ai été un peu étonnée que le focus passe du groupe des enfants au groupe des adultes de façon assez définitive, mais ce choix n’est pas inintéressant. Philippe Blondel demeure comme toujours agréable à lire, avec dans ce roman beaucoup plus d’ironie que dans les précédents qui étaient passés entre mes mains. Je serai curieuse de la suite, à l’occasion.

Maylis Adhémar, Bénie soit Sixtine, éditions Juilliard, 2020, 297 pages.
« Elles repartent le cœur empli de joie, les filles de la Milice de la Croix. Missionnaires, leurs pas glissent sur la chaussée du monde pécheur. Les dix commandements dans leur sac à main. Elles les feront leurs, elles les partageront. Ce soir, douze femmes résisteront au vice pour l’amour de Dieu. »

Élevée dans une famille catholique intégriste, Sixtine rencontre Pierre-Louis et cède à l’attrait du jeune homme, s’ensuit le beau mariage dont elle a rêvé, ou surtout que sa mère imaginait pour elle. Sixtine, qui a toujours été éloignée à force de prières et de pénitences, des réalités de la vie, et la nuit de noces et les suivantes ne sont guère des parties de plaisir. Quand elle attend un futur héritier, elle n’est pas à la fête non plus. Jusqu’à un événement qui va bousculer sa vie, ses croyances et lui faire découvrir d’autres milieux.
Beaucoup de lecteurs ou lectrices ont trouvée plus vraisemblable la première partie du roman, et été un peu désarçonnés par le cheminement de Sixtine dans la deuxième partie, j’ai eu le parcours inverse. Le début m’a semblé un peu caricatural, avec des personnages sans trop de nuances, alors que j’ai trouvé plus de finesse dans l’émancipation de Sixtine. L’idée d’intercaler des lettres de sa grand-mère adressées à la mère de Sixtine a apporté un contrepoint intéressant. Ne serait-ce que pour le parallèle avec Division avenue, par exemple, ce roman mérite d’être lu.

Olivier Hodasava, Une ville de papier, éditions Inculte, 2019, 136 pages.
« Tu vois, quand on fabrique une carte, quelle que soit la carte, on ajoute un élément fictif, une ville par exemple, une ville qui n’existe pas. On appelle ça une ville de papier – c’est joli, non, comme terme ? […] Comme ça, si quelqu’un vient à nous copier sans autorisation, il copie aussi notre ville imaginaire et alors on peut le prouver et, si nécessaire, attaquer en justice. »

L’extrait donne le sujet du roman : une ville est imaginée par un jeune cartographe dans les années 30, dans l’état du Maine. Oui, mais cette ville devient réelle grâce à quelques circonstances peu ordinaires. À notre époque, un journaliste, intrigué par ce fait inhabituel, enquête pour en retrouver des traces.
C’est un bon roman, car bien écrit et très malin, sans être inoubliable toutefois. Ce qui me reste, c’est l’habile manière de rester dans le flou : s’agit-il d’une enquête journalistique ou de faits totalement imaginés ? Ce n’est pas moi qui vous le dirai, bien sûr !

Jean-Paul Dubois, La succession, éditions Points, 2016, 234 pages.
« Que ce fût en famille ou dans l’exercice de son métier, j’ai toujours eu le sentiment qu’il y avait chez mon père cette appétence à palper l’âme humaine et à la tripoter comme on joue avec de la pâte à modeler. »

Il se prénomme Paul, comme tous les héros de Jean-Paul Dubois. Paul Katrakilis a fui sa famille toulousaine, enfin, ce qu’il en restait, pour vivre à Miami de sa passion de la pelote basque. Pourtant titulaire d’un diplôme de médecine, il préfère la petite vie qu’il s’est composée en Floride. Mais peut-on vraiment fuir un destin aussi bien tracé que le sien ? Ou plutôt mal tracé… Il doit en tout cas rentrer en France pour régler la succession de son père.
Sans tergiverser, c’est du Dubois pur jus, dans sa veine la plus sombre, et ça se lit fort bien, même si ce n’est pas le meilleur roman qui soit pour se remonter le moral !

Pascal Dessaint, L’horizon qui nous manque, éditions Rivages, 2019, 220 pages.
« Quand un gars récidive, c’est pas qu’il est plus con qu’un autre. C’est seulement qu’il est con plus souvent. Nuance. »

Des paumés se sont trouvés pour partager un terrain, deux caravanes et une baraque sommaire, non loin de la jungle démantelée de Calais. Lucile a quitté son métier de professeur des écoles pour aider les migrants. Anatole chasse et bricole des leurres pour attraper les oiseaux. Loïk travaille sur un chantier, mais son passé de taulard et son caractère imprévisible ne l’aident pas à se réinsérer dans la société. Leur colocation improvisée ne va pas aller de soi.
Je ne sais pas trop pourquoi je n’ai pas complètement adhéré à ce roman. Je l’ai lu en restant extérieure. Sans doute le dosage ne m’a-t-il pas convaincue, entre les situations pas très réjouissantes, et une certaine empathie de l’auteur pour les personnages, empathie que je n’ai pas réussi à ressentir.

Avez-vous lu certains de ces romans ? Ou peut-être pensez-vous à les lire ?

Patrice Gain, Denali

« C’était le premier matin du mois d’août. Une chaude journée d’été s’annonçait. Une de ces journées où la chaleur évapore votre énergie et vous laisse apathique. J’étais assis contre les planches disjointes du poulailler, près du potager. Les poules grattaient la terre et picoraient en caquetant. Une coccinelle jaune, avec sept points noirs, s’était posée sur les pages du livre Into the Wild que je n’arrivais pas à lâcher, puis elle était remontée le long de mon avant-bras. »
Le jeune Matt, quatorze ans, passe l’été chez sa grand-mère dans le Montana, après le décès de son père et l’internement de sa mère. Il se pose des questions sur ce qui a poussé son père à tenter une ascension risquée, celle du mont Denali, en Alaska, alors qu’il n’avait jamais manifesté d’intérêt pour l’escalade. Tout va aller de mal en pis pour Matt lorsque sa grand-mère décède brusquement. La seule famille qui lui reste, son frère aîné Jack, devient totalement incontrôlable, sous l’emprise de mauvaises fréquentations et de drogues diverses.
Malgré tout, le jeune garçon continue de chercher à en savoir plus sur son père, sur le couple qu’il formait avec sa mère, et sur sa disparition. Sa relation avec Jack est aussi centrale dans le roman, deux frères aussi différents l’un de l’autre, quoiqu’encore fort jeunes, des frères ennemis, l’un aussi mauvais que l’autre a un bon fond… On croirait, dans une certaine mesure, Caïn et Abel, mais l’explication qui en est donnée rend la chose tout à fait vraisemblable. Les épreuves que Matt traverse, compensées heureusement par la rencontre de quelques personnes bienveillantes, et surtout par le pouvoir de la nature à guérir les plaies, vont le faire mûrir, inévitablement, bien plus vite qu’il n’aurait fallu.

« Cette nuit-là, j’avais entendu une chouette. Il n’y avait plus d’électricité. Je ne m’étais pas encore habitué à ma solitude. Je l’apprivoisais la journée, elle me mordait à la nuit tombée. »
Sous la plume de Patrice Gain, auteur français que je découvre, tous les bons ingrédients d’un roman noir à l’américaine sont réunis, parfois un peu poussés à l’extrême dans le sombre et le sinistre, c’est-à-dire, à mon goût, du moins. D’autres adoreront cette avalanche de malheurs !
Si le comportement et le discours de Matt ne correspondent sans doute pas toujours à celui d’un jeune de quatorze ans, ce n’est pas gênant, et on ressent aisément à la lecture qu’un narrateur et personnage principal plus âgé aurait fait au bout du compte un tout autre roman.
Le texte, bien écrit, est superbe dans les évocations de la nature, des méandres de la rivière Bitterroot vers lesquels Matt revient souvent jusqu’au camp indien et aux falaises vertigineuses. L’histoire est particulièrement prenante et les interrogations assez nombreuses pour donner envie de tourner rapidement les pages. Impossible de ne pas compatir et se poser des questions en même temps que le jeune homme.
J’ai beau avoir déjà lu bien des romans d’apprentissages, celui-ci fera date par sa noirceur qui peut s’éclairer tout à coup, et par la tension qui y règne.

Denali, de Patrice Gain, éditions Le mot et le reste, 2017 et Livre de Poche, 2021, 284 pages.

Lu aussi récemment par Antigone.

Mo Malø, Qaanaaq

« Les meurtres ritualisés, je ne t’apprends rien, ça pue forcément. C’est soit le fait de givrés, soit un écran de fumée pour te balader. Dans les deux cas, tu ne dois pas te fier à tes impressions premières. Ne pense pas routine policière. Ne pense pas preuves matérielles. Pense folie. Ne te demande pas qui aurait intérêt à faire de telles atrocités… Demande-toi plutôt qui ne voit pas d’autre issue que cette mise en scène pour exister. »
À la famille déjà bien étendue des polars du froid, qui font voyager en Scandinavie ou en Islande, il faut maintenant ajouter le Groenland, sous la plume non d’un auteur local, mais d’un français, sous le pseudonyme de Mo Malø. Ce roman est le premier, qui permet de faire connaissance d’un policier danois, originaire du Groenland et adopté tout petit par un couple de Danois. Son nom est Qaanaaq, qui est aussi le nom d’une bourgade du nord de l’immense île couverte de glaces. Envoyé dans son pays d’origine, il va devoir enquêter sur des meurtres qui ont tout l’apparence de morts dues à des attaques d’ours, mais dans des lieux fermés à clefs. Étonnante contradiction ! Qaanaaq va surtout devoir décrypter la manière de raisonner des habitants, aidé en cela par l’inénarrable Apputiku, policier local. 

« Au Groenland, aucun prévenu ne restait plus de douze heures consécutives en cellule. Pour ce peuple de chasseurs nomades, la privation de liberté s’apparente à la mort. Par le passé, un nombre important de détenus s’étaient suicidés, d’autres s’étaient simplement laissés mourir de faim ou avaient dépéri de tristesse. C’est pourquoi on n’astreignait désormais les gardés à vue, comme les condamnés, à ne passer que leurs nuits en prison. »
Connaissiez-vous ce fait concernant la justice groenlandaise ? Saviez-vous qu’une base militaire américaine avait été creusée sous la banquise à la fin des années 50 ? Saviez-vous que le sol groenlandais contenait d’immenses gisements de pétrole ? Saviez-vous que les Inuits aiment à répondre à toute question « imaqa » qui signifie en gros « peut-être », coupant souvent court aux interrogations ?
Qaanaaq apprend tout cela et bien plus encore, car le roman regorge de détails sur la vie des Inuits, et joue bien son rôle de dépaysement. L’action n’est pas négligée, les quelques 550 pages foisonnent de rebondissements et de fausses pistes. Sans oublier des éléments qui éclaircissent la dramatique recherche des origines de Qaanaaq.
Malgré quelques longueurs, je retiens surtout une présentation originale, des personnages hors du commun, des doses bienvenues d’humour, et une solide recherche documentaire, éléments qui donnent tout à fait envie de lire les romans suivants.

Qaanaaq de Mo Malø, éditions Points, mars 2019, 549 pages.

une idée piochée chez Marilyne.

Paul Lynch, La neige noire

« Il se dirige vers la partie en pente où l’eau s’est accumulée, inspecte le système d’écoulement. La surface argentée de la flaque réfléchit si fidèlement le monde qu’on dirait un lambeau de ciel arraché. S’y reflètent le satin blanc du ciel et les branches des arbres, stérile beauté qui évoque un appel des morts déployant leurs ossements. »
Barnabas Kane est un émigrant de retour dans son Irlande natale après avoir bâti des gratte-ciels aux Etats-Unis. Avec son épouse et son fils, il s’est installé dans une ferme qu’il a fait prospérer, sans pourtant s’intégrer vraiment à la population locale. Un incendie dans son étable marque la fin de cette période d’aisance. Ce drame cause la mort de son employé et il perd toutes ses bêtes en une soirée cauchemardesque. Barnabas sombre alors dans des phases de colère et de dépression, se coupant autant de sa famille que de ses quelques voisins serviables.

« Le problème avec vous tous, c’est que vous accordez trop de place aux souvenirs. Vous vivez uniquement dans le passé. C’est la règle, par ici. Vous vivez en compagnie de fantômes, en vous apitoyant sur votre sort. Le regard constamment tourné en arrière. Incapables d’envisager l’avenir, de faire progresser le pays. »
Voici un roman noir d’encre comme j’en lis rarement, vraiment très sombre, qu’aucune lueur ne vient éclaircir. L’amertume de Barnabas, les réactions plutôt saines de sa femme Eskra, les errements de son fils Billy tout comme les ressentiments des habitants du village, tout est plombé par les cieux irlandais hostiles et les paysages aussi superbes que maussades, sous la plume de l’auteur. Il excelle autant à peindre les collines et les prairies qu’à faire sentir le poids des traditions et des superstitions. J’ai parfois trouvé l’abondance d’images et de métaphores un peu pénible, mais dans l’ensemble, l’écriture m’a plu et permis de supporter la noirceur du propos.
Ce roman était dans ma pile à lire depuis une éternité, depuis sa sortie en grand format, probablement. Une tentative pour commencer Un ciel rouge, le matin, tout aussi dramatiquement sombre, m’avait découragée de le lire. Je ne regrette pas la découverte, toutefois, et le recommande aux amateurs de romans noirs et de campagne irlandaise.

Avez-vous lu ce roman ou un autre de l’auteur ?

La neige noire de Paul Lynch (The black snow, 2014), éditions Albin Miche, 2015, traduction de Marina Boraso, 304 pages, existe en poche.

Livre lu pour l’Objectif PAL (chez Antigone) et le mois irlandais (chez Maeve)

Jake Hinkson, Au nom du bien

« Comme c’est étrange que nous soyons des corps et des personnes en même temps. Je me regarde à nouveau dans le miroir. On dirait que l’essentiel de la vie consiste à trouver comment être à la fois un corps et une personne. »
Pas facile d’être un pasteur estimé par sa communauté, père de cinq enfants et marié à un modèle de vertu, et d’avoir cédé à la tentation avec un jeune homme, surtout dans une petite ville de l’Arkansas, où l’activité préférée est d’observer et de commenter ce que font les voisins et concitoyens. Richard Weatherford se retrouve ainsi face à un jeune maître-chanteur qui n’aura aucun mal à ternir sa réputation, s’il ne lui donne pas immédiatement 30 000 dollars… Le pasteur désargenté doit alors imaginer un moyen de s’en sortir.

« Si tu ne viens pas aujourd’hui, nous entrerons dans la phase conséquences. »
Il faut dire que Richard Weatherford est très en vue, s’occupant de politique, il fait notamment campagne pour une ville sans alcool, ce qui déplaît à certains, tout en lui assurant la dévotion d’autres paroissiens. J’ai retrouvé des points communs avec mes précédentes lectures. Comme dans Des vies à découvert, le récit se déroule juste avant l’élection de Trump en 2016, et comme dans Des amis imaginaires, on a affaire à des personnages (certains d’entre eux) à fond dans le dogme religieux, pas loin de la dérive sectaire. La campagne présidentielle en arrière-plan enfonce bien le clou du cynisme et de l’absence de morale, quant à la religion, elle ne vient au secours du pasteur que lorsque ça l’arrange.

« Jusqu’à ce moment, j’ai vécu ma vie dans l’avenir, dans des rêves, des peurs, des espoirs et des angoisses. J’ai vécu dans la perspective de demain, de l’année prochaine, de l’éternité elle-même. »
Je retrouve un regain d’intérêt pour les romans noirs américains, à la condition que leur cruauté ne verse pas dans la provocation et l’overdose… Et dans ce roman, je me suis délectée : Jake Hinkson a imaginé un imbroglio où l’ironie le dispute à la noirceur, où la frontière entre le bien et le mal n’est pas là où on l’imagine, et il réussit à surprendre et à passionner avec des personnages bien ignobles, pour lesquels pourtant j’ai éprouvé de l’intérêt, dans l’attente de ce que l’avenir leur réservait, en terme de honte ou de malchance. La construction passant d’un protagoniste à un autre fonctionne très bien ici, révélant les turpitudes de chacun.
Je découvre cet auteur, mais je pense que je n’en ai pas fini avec lui. Religion et crime sont les deux leitmotivs de Jake Hinkson et, si je peux dire, ça fonctionne du feu de Dieu !

Au nom du bien de Jake Hinkson, (Dry county, 2019), éditions Gallmeister, 2020, traduction de Sophie Aslanides, 328 pages.

Repéré chez Luocine, Lewerentz vient de le commenter aussi tout récemment.

Alison Lurie, Des amis imaginaires

« McMann décida de m’envoyer à Sophis un week-end, pour explorer les lieux et prendre un premier contact. Si les choses paraissaient prometteuses, il viendrait lui-même sur place plus tard avec un ou deux étudiants de maîtrise qui avaient l’intention de participer à ce travail. Si ça tournait mal, ou si je me ridiculisais, ils pourraient modifier leur approche en conséquence. Autrement dit, j’étais plus ou moins remplaçable. »
Voici une lecture plus distrayante et légère que les précédentes, sans toutefois manquer de profondeur. Deux professeurs d’université, l’un, Tom McMann, assez établi quoique controversé, l’autre, Roger Zimmern, plus jeune, décident de se lancer ensemble dans une étude d’un groupe limité de personnes. L’idée est de voir comment ils réagissent à une situation de différend au sein du groupe. Vont-ils se scinder, ou rester soudés ? Le groupe choisi, les Chercheurs de Vérité, se réunit autour d’une jeune fille aux talents de médium, qui prétend communiquer avec des entités extra-terrestres. Ils se font admettre dans le groupe, sans tout révéler de leurs intentions, et commencent leurs observations, rapportée par le très sérieux Roger. Celui-ci met du temps à voir, lorsqu’il prend un peu de recul, sa recherche comme « une étude sociologique à court terme offrant des aspects comiques distrayants. » Cela, le lecteur l’a déjà vu depuis longtemps, et c’est tout le sel du roman.
Mais ça n’est qu’un court moment qu’il voit les choses comme finalement le lecteur les voit, le reste du temps il prend cette recherche avec sérieux, voire gravité. Jusqu’au moment où il commence à douter du comportement du professeur McMann…

« Par certains côtés, c’était sans doute plus drôle d’être chercheur de Vérité que professeur de fac. »
Mon choix pour ces retrouvailles avec Alison Lurie, auteure que j’ai beaucoup aimée et lue il y a une vingtaine d’années, s’est porté sur Des amis imaginaires que je n’avais pas lu. Je n’avais pas remarqué qu’il traitait de sociologie, et d’un phénomène de type sectaire, et j’espérais qu’il était aussi vif et subtil que les autres romans lus, et que j’aimerais toujours ce genre de lecture.
Je peux affirmer n’avoir pas été du tout déçue de me replonger dans l’univers d’Alison Lurie. L’étude très fine d’un groupe et de ses croyances se mêle avec habileté au thème de la vérité, ici particulièrement fluctuante, avec beaucoup de finesse et d’humour. Les personnages des exaltés que les sociologues observent sont assez ordinaires pour que le comique fonctionne bien, et les deux professeurs ayant du mal à garder leur neutralité, s’ensuivent des situations tout à fait cocasses. Faire sourire sur des sujets de réflexion portant sur la nature humaine, et ses travers, c’est ce que réussit très bien Alison Lurie, dans ce troisième roman.

Des amis imaginaires, d’Alison Lurie (Imaginary friends, 1967), éditions Rivages, 2006, traduction de Marie-Claude Peugeot, 384 pages

Lu par Keisha il y a quelque temps.
C’est lecture commune autour d’Alison Lurie aujourd’hui, allons voir chez Aifelle ce qu’en disent les autres lecteurs ou lectrices !