Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Chris Offutt, Le bon frère

bonfrere.png« Lentement, avec un effort considérable, il pénétra dans les bois et gravit la colline. Sa voiture était là où il l’avait garée. Les arbres étaient toujours les mêmes. Rien n’avait changé. »
La vie de Virgil, dans ses collines du Kentucky, pourrait sembler étriquée, il n’a jamais quitté sa vallée, mais cela lui va très bien. Son travail lui offre des possibilités de promotion, il a une amie qui n’attend qu’un signe de lui pour commencer une vie à deux. Quatre mois après la mort de son frère Boyd, il ne peut toutefois plus ignorer les remarques, qui sont presque des injonctions à venger la mort de celui-ci. Virgil, tout à l’opposé de son frère, n’est pas quelqu’un d’impulsif, il prend le temps de peser toutes les options, sachant que même s’il choisit de laisser le meurtrier en vie, il ne pourra de toute façon plus rester au milieu des siens.

« Ils buvaient, ils aimaient, ils se battaient, et Joe aurait aimé être l’un des leurs, mais il savait qu’il ne le serait jamais. Il était fatigué d’essayer d’être comme tous les autres. »
Chris Offutt est un auteur que j’ai remarqué il y a quelques temps, et d’autant plus au printemps, lors de la sortie de son roman Nuits appalaches. J’ai donc enfin sorti ce roman de ma pile à lire. Les premières pages, mettant en place le personnage ont éveillé mon intérêt sans m’emballer plus que ça, si ce n’est le style assez remarquable. Mais au bout de quatre-vingt pages environ, un tournant dans l’histoire la rend tout à fait passionnante et difficile à lâcher. On se trouve dans la tradition du roman noir américain, mais avec un petit quelque chose en plus, un supplément d’âme. La nature, plus qu’une toile de fond, fait partie du personnage, mais ce sont surtout les choix qu’il doit faire, et l’évolution de son caractère qui sont intéressants. L’aspect presque documentaire sur certaines communautés américaines bien particulières, dont je parle sans trop en dire, puisque même la quatrième de couverture ne les mentionne pas, ajoute une dimension sociale à cette histoire. L’Amérique profonde ne manque jamais de nous étonner, et pas toujours dans le bon sens. Le thème initial, qui ferait déjà un bon roman, est largement dépassé, élargi, amplifié… Qu’est-ce que la liberté, jusqu’où peut-on aller en restant libre ? Un roman riche et remarquable. Je ne manquerai pas de me pencher sur les autres romans de Chris Offutt.

Le bon frère, de Chris Offutt (The good brother, 1997), éditions Gallmeister (2018), traduction de Freddy Michalski, 375 pages.

Objectif PAL d’octobre (les livres lus sont à retrouver ici)

Publié dans littérature Asie, sorti en poche

Shilpi Somaya Gowda, Un fils en or

unfilsenor« Anil savait qu’il devait travailler dur pendant cette année de stage, et il l’acceptait, mais il aurait aimé recevoir de temps en temps une parole d’encouragement de la part d’un chef, ou éprouver la satisfaction d’avoir bien fait quelque chose. Tout comme il aurait aimé que ses patients l’apprécient, ou simplement le respectent. »
Le roman commence dans l’ouest de l’Inde, dans la région du Gujarat. Anil est le premier de sa famille à faire des études supérieures, il va devenir médecin, et poursuit son cursus aux États-Unis, malgré les réticences de sa mère. Toutefois, une raison qui fait céder sa mère c’est qu’elle ne voit pas d’un très bon œil son attirance pour son amie d’enfance Leena, qui vient d’une famille moins aisée. La famille d’Anil est, elle, très bien considérée, et son père, reconnu pour sa sagesse, fait office de conciliateur. Ce qui donne lieu à des paragraphes très intéressants sur cette coutume. À Dallas, Anil a bien du mal à trouver sa place, que ce soit avec ses colocataires et amis, ou dans ses différents stages à l’hôpital.

« Il sembla à Leena que tout se passa très vite après cette journée à la Grande Maison. En l’espace d’une semaine, les préparatifs du mariage avaient commencé.
Il y a eu des rendez-vous avec l’astrologue et le pandit, Leena et sa mère sélectionnèrent des saris de mariage, des bijoux et des motifs de Mehdi pour les pieds et les mains. »

Lorsque Anil est parti, Leena doit accepter un mariage arrangé, elle pense pouvoir faire cela pour plaire à ses parents qui se sont endettés pour elle. Mais certaines familles ne voient dans les mariages qu’un moyen de trouver de l’argent facile, ainsi qu’une servante qu’on n’a pas besoin de payer.
J’ai beau avoir déjà lu des romans indiens, j’ai trouvé celui-ci fort bien fait, riche de nombreux thèmes, et je me suis attachée aux parcours d’Anil et de Leena. J’ai compati aux questionnements du jeune homme, et été submergée de colère à la lecture de ce que vit Leena. Ce sont de beaux portraits que dresse là l’auteure, notamment ceux des femmes sont particulièrement touchants et inoubliables. J’ai beaucoup apprécié que les personnages secondaires aient de la présence et des caractères tout sauf caricaturaux. Je trouve que pour un roman un peu long, les personnages moins importants ne doivent pas faire que de la figuration, sous peine d’ennuyer sérieusement les lecteurs. Pas un brin d’ennui ici, mais la rencontre de belles personnes, qui luttent pour construire leur vie, entre tradition et modernité.

Un fils en or de Shilpi Somaya Gowda, (The golden son, 2016) éditions Mercure de France, 2016, traduction de Josette Chicheportiche, 480 pages, existe en Folio.

Les avis de Daphné, Hélène

Lire-le-monde
Lire le monde: l’Inde

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, projet 50 états, sorti en poche

Edward Abbey, Désert solitaire

desertsolitaire.png« Ensuite, la plupart des choses dont je parle ici ont déjà disparu ou sont en train de disparaître rapidement. Ce livre n’est pas un guide de voyage ; c’est une élégie. Un tombeau. Ce que vous tenez entre vos mains est une stèle. Une foutue dalle de roc. Ne vous la faites pas tomber sur les pieds ; lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre et d’acier. Qu’avez-vous à perdre ? »
Edward Abbey a publié ce livre en 1968, mais il y relate son expérience de ranger dans le Parc National des Arches, dans l’Utah, à la fin des années 50. Il a repris son journal de bord pour écrire le livre, d’où de somptueuses pages sur la faune et la flore du désert, dont il remarque que, comme l’une et l’autre sont rares et clairsemées, chaque spécimen n’en est que plus original, plus fort et plus intéressant, donc. Il n’hésite donc pas à détailler sur de longs paragraphes le mode de vie du lézard tigré ou du serpent indigo, la floraison du yucca ou de la sauge des sables, le parfum du genévrier. Il évoque aussi son installation dans sa cabane éloignée de tout, ses marches dans le désert à la rencontre des fameuses arches, ses activités de ranger, les innombrables dangers du désert Mais surtout il prêche pour que les parcs soient interdits aux touristes motorisés : « Un homme à pied, à cheval ou à vélo voit plus, sent plus et savoure plus de choses en un seul mile qu’un touriste à moteur en cent. »

« De l’eau, de l’eau, de l’eau…. Il n’y a pas de pénurie d’eau dans le désert, l’eau y est présente exactement dans la quantité qu’il faut, […]. Ici l’eau ne manque pas, sauf si vous essayez de bâtir une ville là où nulle ville ne devrait se trouver. »
Et là, ce réquisitoire contre les touristes américains très dépendants de leurs voitures, ne daignant pas mettre un pied à terre sauf pour aller manger un burger, m’a un peu lassée. Au bout d’un moment, j’avais envie de dire que oui, j’avais compris le message. Je ne sais pas ce qu’il en est actuellement dans ces parcs, je suis bien sûr totalement d’avis que ne laisser que des marcheurs, cavaliers ou cyclistes y pénétrer est le meilleur moyen de les protéger.
J’ai trouvé que Edward Abbey, lui, en tant que ranger, utilisait tout de même pas mal son pick-up, et ai été surtout choquée par un passage et cette citation passionnante où Edward Abbey évoque un souvenir de ses années d’étudiant : « En chemin, nous nous arrêtâmes brièvement pour faire rouler un vieux pneu par-dessus la falaise du Grand Canyon. » Vraiment ? À noter qu’il cite ce haut fait non pour montrer comme il était jeune et bête, mais pour évoquer quelque chose qu’il a entendu dire par un ranger à cette occasion : ah bon, le ranger regardait ces jeunes jeter des pneus dans le Grand Canyon ? Ce devait être la fin des années 40, mais tout de même… De plus, j’ai été souvent agacée par le côté « vieux donneur de leçons » d’Edward Abbey, avant de me rendre compte que lors de son activité de garde saisonnier, il avait à peine une trentaine d’années et quarante ans lorsqu’il a écrit ce livre.
Bref, je crois que je préfère les romans d’Edward Abbey, j’avais trouvé Le feu sur la montagne « émouvant et contestataire à la fois, une très belle découverte » et pour finir, je vous laisse encore une belle image sur la nature et les grands espaces, dont le livre ne manque pas. Et je dois reconnaître que j’ai beaucoup aimé ces descriptions.

« L’odeur du genévrier qui brûle est la plus belle odeur au monde, à mon humble avis (…). Comme la fragrance de la sauge après la pluie, une simple bouffée de fumée de genévrier suffit à évoquer, par une sorte de catalyse magique comme en produit parfois la musique, l’espace, la lumière, la clarté et l’étrangeté poignante de l’Ouest américain. »

Désert solitaire d’Edward Abbey, (Desert solitaire, 1968), éditions Gallmeister (Totem, 2018), traduction de Jacques Mailhos, 347 pages.

Mois américain 2019, Objectif PAL et projet « 50 états, 50 romans ».

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Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2018, sorti en poche

Richard Powers, L’arbre-monde

arbremonde« À l’intérieur du cadre, sur des centaines de saisons cycliques, il n’y a que cet arbre en solo, son écorce fissurée qui s’élève en spirale vers l’orée de l’âge mûr, grandissant à la vitesse du bois. »
Lire un roman de Richard Powers, c’est toujours un peu une aventure. Aventure géniale avec Le temps où nous chantions, intéressante avec Générosité ou Orfeo, moins réussie avec L’ombre en fuite. On sait qu’il va falloir s’accrocher, faire appel à des connaissances scientifiques refoulées, pour finalement ne pas en avoir besoin, le roman se suffit à lui-même, n’hésite pas à informer, expliquer, théoriser…
Les 170 premières pages de L’arbre-monde présentent tous les personnages un à un, comme huit nouvelles, où chacun développe plus ou moins un intérêt pour un arbre, une espèce ou un spécimen particulier de feuillu ou de résineux : peut-être les personnages sont-ils le châtaignier, le mûrier, l’érable, le chêne, le sapin de Douglas, le figuier ou le tremble ?
Cette première partie fait écho à l’actualité et c’est celle que j’ai préférée, je vous l’avoue d’emblée. Que ce soit le grand-père de Nicholas Hoel qui lance le projet de photographier l’arbre qui trône dans la cour de sa ferme à chaque saison, que ce soit les recherches passionnées de la scientifique Patricia Westerford ou l’héritage que le père de Mimi Ma lui confie, chacun a son intérêt, et pourrait presque être la matière d’un court roman.

« Ça, c’est de la science, et c’est un million de fois plus précieux que tous les serments humains. »
Les premières pages sont donc les racines du livre, voici maintenant le tronc, à savoir le cœur du roman, et l’endroit où tous les destins se nouent. Connaissant l’auteur, vous devinerez aussi que vous n’allez pas pour autant cesser d’apprendre mille et un détails passionnants sur les arbres, la vie de la forêt, les interactions entre les êtres qui y vivent, et surtout l’empreinte trop souvent néfaste de l’homme sur la forêt et les arbres.
Mais il va être question aussi d’activisme, de militantisme écologique. Certains moments émouvants de ces actions me restent forcément en mémoire, mais d’autres m’ont un peu moins intéressée, et finalement, des neuf personnages du début, j’ai trouvé que certains n’étaient pas vraiment indispensables au bon déroulement du récit, et que tout ce foisonnement provoquait un effet un peu pervers, celui de détourner du sujet principal. Pourtant, je dois reconnaître que les portraits tracés par Richard Powers rendent tous ces protagonistes singulièrement vivants.
J’ai admiré une fois de plus le style de l’auteur, surprenant, parfois obscur, souvent percutant, jamais plat ou insignifiant.
La troisième partie, la plus courte, m’a enfin réconciliée avec la vue d’ensemble, et donné envie de prolonger cette lecture par celle d’un essai documentaire sur les arbres. En auriez-vous à me recommander ?

L’arbre-monde de Richard Powers (The overstory, 2018), éditions du Cherche-Midi, 2018, traduction de Serge Chauvin, 533 pages, prix Pulitzer 2019. (à noter que ce roman vient de sortir en poche chez 10/18)

Pour Keisha, « chacun y trouvera matière à intérêt… » Krol s’attendait un peu à autre chose, pour Nicole, le résultat est foisonnant…

Le mois américain 2019 c’est maintenant et ici !
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Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Philip Roth, Le complot contre l’Amérique

A33790_Le_complot_contre_l_Amerique.indd« On savait que ça allait très mal, résuma mon père aux amis qu’il appela dès notre retour, mais pas à ce point. Il faut être sur place pour se rendre compte. Ces gens vivent un beau rêve, nous on vit un cauchemar. »
Un cauchemar, c’est ce que vit la famille juive du petit Philip, et leurs voisins du New Jersey, au tout début des années 40, lorsque Charles Lindbergh, le héros américain de la traversée de l’Atlantique en avion, est élu président des États-Unis. Rassemblant autour de lui les Américains hostiles à la guerre, il signe un pacte de non-agression avec Hitler, et ne rate pas une occasion de désigner les Juifs américains comme ceux qui voudraient infliger à leur pays une guerre inutile, et forcément lourde de nombreuses pertes humaines. Concentré de juin 40 à octobre 42, ce roman qui réinvente l’histoire des États-Unis pousse très loin dans l’analyse de ce ressent une famille lambda du New Jersey, et quel impact cet événement politique a sur chacun de ses membres.

« Un jour d’avril, un représentant du Bureau d’assimilation du New Jersey était venu parler de la mission du programme aux garçons de plus de douze ans, et le soir-même, Sandy était passé à table avec le formulaire à faire signer par les parents. »
La bonne idée, que dis-je, l’excellente idée de ce roman, est de raconter l’histoire à hauteur des souvenirs d’un petit Philip de sept à neuf ans, amateur de timbres, observateur curieux et inquiet à la fois de ce qui se passe dans le monde des adultes. La situation telle qu’elle est imaginée par l’auteur n’a rien d’extrême, elle aurait aisément pu se produire, une post-face reprend d’ailleurs la biographie réelle de tous les personnages historiques évoqués dans le roman. Le côté passionnant réside aussi dans les réactions variées de chaque membre de la famille, des parents de Philip, de son frère Sandy, de sa tante et son rabbin de mari, de son cousin parti combattre aux côtés des Canadiens.
Philip Roth excelle dans l’art de faire monter la tension, degré par degré, au sein de la famille comme à l’extérieur, et aussi à raconter des épisodes qui semblent vécus. Je pense notamment à un épique séjour à Washington, que les parents du petit Philip décident de ne pas annuler pour prouver à leurs enfants qu’ils n’ont pas peur, voyage qui va pourtant leur ouvrir les yeux sur le tournant que prend leur pays.
Le style et la traduction coulent avec facilité, et les phrases, même fortes d’un nombre respectable de lignes, ne perdent jamais le lecteur en route. Sans oublier l’humour toujours prêt à pointer son nez…
Ce roman se dévore avec un brin d’angoisse, une peur pas tout à fait rétrospective, car bien qu’écrit avant l’arrivée de Trump, il décrit des faits qui pourraient bien encore se produire, ne dit-on pas que l’histoire se répète toujours ? Ah, mais c’est une histoire totalement inventée, c’est vrai, il faut se pincer pour s’en souvenir !


Le complot contre l’Amérique de Philip Roth (The plot against America, 2004) éditions Folio, 2007, traduction de Josée Kamoun, 557 pages y compris un post-scriptum de l’auteur.
Nicole
et Papillon ont été conquises aussi ! 

Première lecture du mois américain à retrouver ici.
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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier, sorti en poche

Cay Rademacher, L’assassin des ruines

assassindesruines« Comment communiquer avec la population sinon en apposant des messages et des déclarations sur les façades ? Le gouvernement militaire couvre les murs encore debout des rues les plus passantes et les colonnes d’affichage de règlements inédits, de décrets et d’arrêtés stipulant de nouveaux rationnements, annonçant les changements d’horaire de couvre-feu – surtout qu’aucun Allemand ne puisse, cette fois, prétendre qu’il ne savait pas ! »
Hambourg, hiver 1947. Dans la ville réduite à un champ de ruines, l’hiver est de surcroît glacial, et les habitants peinent à survivre. Aux privations de toutes sortes, s’ajoute la tristesse et la culpabilité pour nombre d’entre eux. Parmi les ruines, l’inspecteur Frank Stave doit enquêter sur la mort d’une jeune femme, retrouvée nue, et sans aucun indice, dans les gravats. Son identité demeure inconnue, même en placardant des avis de recherche. Comme d’autres découvertes assez similaires suivent, et que la police, allemande comme britannique, manque de piste, on commence à parler de l’Assassin des ruines, et la peur s’empare des habitants, qui n’avaient pas besoin de cela.
Quant à l’enquêteur principal, il est en deuil de sa femme morte sous les bombes anglaises et sans nouvelles de son fils parti combattre, en désaccord avec son père, sur le front russe.

« Avec leurs bombardements, les Britanniques et les Américains ont voulu avant tout tuer des ouvriers, la majorité des villas des beaux quartiers n’ont pas été touchées. Pour la raison aussi , se dit cyniquement Stave, qu’à cette époque, ils pensaient déjà qu’après la guerre il faudrait qu’ils logent convenablement leurs officiers. »
Inspiré de faits ayant réellement eu lieu, ce roman est à lire surtout pour la description précise, et même saisissante, des difficultés des habitants de Hambourg dans les années d’après-guerre : vivre dans des ruines, ou entassés dans des constructions qui ressemblent à des bidonvilles, notamment les « baraques Nissen », avec un froid intense et peu de moyens de chauffage, des restrictions alimentaires et les aléas du marché noir…
Ruins_of_Hamburg_Pferdemarkt_Monckebergstrasse_St.Petri_1945Malgré une ou deux ficelles visibles dans la résolution de l’enquête, le tableau dressé par l’auteur est frappant, on croirait qu’il a vécu à cette époque ! Cette description donc de l’immédiate après-guerre et l’intérêt pour les personnages, méritent que les lecteurs amateurs de polars historiques pas trop sanglants, et cadrant bien une époque (dont je fais partie) se penchent sur ce polar. Notez bien, c’est une trilogie, ne craignez donc pas de vous embarquer dans une série trop longue !

L’assassin des ruines de Cay Rademacher, (Der Trümmermörder, 2011), éditions du Masque (2018 pour le poche), traduction de Georges Sturm, 453 pages.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, sorti en poche

Daniel Mendelsohn, Les disparus

disparus« Il se trouve que c’est précisément la façon dont les Grecs racontent leurs histoires. Homère, par exemple, interrompt souvent la marche de l’Iliade, son grand poème épique, pour remonter dans le temps et parfois dans l’espace. »
Deux éléments au moins se sont conjugués pour donner à Daniel Mendelsohn l’envie, ou plutôt le besoin pressant d’écrire ce livre. Tout d’abord le silence familial autour de la mort de son grand-oncle Shmiel, sa femme et ses quatre filles. Non que personne ne voulait en parler, mais cela se résumait à dire qu’ils avaient été tués par les nazis pendant la guerre. Pourtant le grand-père de Daniel Mendelsohn n’était pas avare d’histoires, et la manière sinueuse dont il les mettait en valeur, enchâssant toujours un récit dans un temps historique plus lointain, tournant autour jusqu’à la chute finale, avait toujours séduit son petit-fils.
La mort de son grand-père, et surtout la lecture de lettres pleines de désespoir et d’urgence provenant de Shmiel resté en Pologne à son frère installé en Amérique, vont être les éléments déclencheurs…

« Pendant longtemps, c’est tout ce que nous avons jamais cru savoir ; et compte tenu de l’étendue de l’annihilation, compte tenu du nombre d’années qui avaient passé, compte tenu du fait qu’il n’y avait plus personne à qui demander, cela paraissait beaucoup. »
Comme dans Une Odyssée, Daniel Mendelsohn part de l’histoire familiale pour faire une œuvre formidable de recherche. Malgré les nombreuses difficultés, il va retrouver des rescapés, installés en Scandinavie, en Israël ou en Australie, et les interroger sur la famille de Shmiel. Sa femme, ses quatre filles, décrites comme superbes, ont laissé des souvenirs variés. Shmiel possédait une boucherie et des camions, il était une figure marquante de la petite ville de Bolechow, à l’est de la Pologne, son épouse est décrite comme accueillante et aimable. Petit à petit, les portraits se précisent, les circonstances de leurs morts aussi, l’implication diverse des voisins, de la communauté polonaise n’est pas occultée.

« À cet instant-là, les soixante ans et les millions de morts ne paraissaient pas plus grands que le mètre qui me séparait du bras gras de la vieille femme. »
Ce n’est pas tant le sujet, enfin, si, c’est bien entendu d’abord le sujet de ce livre qui est passionnant, l’idée même de faire renaître, revivre quelques temps six disparus, sur six millions, en faire des personnes réelles, dont quelques détails de caractères, d’habitudes ou de personnalité peuvent être retrouvés : il était sourd, elle avait de jolies jambes… Mais c’est surtout la manière dont cette enquête est construite, patiemment, pas à pas, mais aussi avec beaucoup d’émotion, lorsque les témoins survivants font remonter des souvenirs vieux de soixante ans, ou refusent de répondre à certaines questions, lorsque des photos ou des murs de maisons se mettent eux aussi à parler.
Écrit avant Une Odyssée, qui rendait hommage à son père et à sa famille, Les disparus redonne vie à la famille de la mère de l’auteur. Un arbre généalogique et de nombreux documents et photos viennent asseoir la réalité de cette recherche. Bien que j’ai trouvé ce livre passionnant, je n’ai pas hésité à faire durer la lecture plus de deux semaines, les 920 pages du livre de poche étant denses et puissantes à la fois. Heureusement, Daniel Mendelsohn ne manque pas d’humour, notamment envers lui-même, ce qui enlève toute lourdeur au texte.
Ce très beau travail de mémoire, de réparation en quelque sorte, qui s’est parfois joué « contre la montre » tant les rares témoins avançaient en âge, est, et restera à l’avenir, une lecture aussi forte que nécessaire, que je suis contente d’avoir entreprise.

Les disparus (The Lost, 2006) de Daniel Mendelsohn, éditions J’ai lu (2009), traduction de Pierre Guglielmina, 924 pages.

Ce pavé attendait dans ma pile depuis plus de dix-huit mois !
Retrouvez les pavés de l’été chez Brize et l’Objectif PAL chez Antigone.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, projet 50 états, sorti en poche

Andria Williams, Idaho

idaho« Paul avait l’habitude d’essuyer des rebuffades. Il venait d’une famille pauvre et avait vite compris que pour cette raison, il était facile de le mépriser. »
En 1959, une petite famille s’installe à Idaho Falls, non loin du site d’essais nucléaires où Paul va travailler. Il suit une formation sur le nouveau prototype de réacteur sur lequel il sera en équipe, souvent de nuit. Pendant ce temps, Nat, sa jeune femme, s’occupe de leurs deux petites filles, presque des bébés encore, et tente de s’habituer à ce nouvel environnement. Idaho Falls n’est qu’une bourgade, et elle va souvent avoir affaire aux mêmes personnes, notamment la famille du supérieur hiérarchique de Paul, Mitch Richards, personnage peu sympathique qui aime bien faire montre de sa supériorité.

«  – Oh, comme j’aimerais avoir ton boulot, ajouta Jeannie en ricanant. Je serais tellement meilleure que toi. Je ne resterais pas les bras croisés pendant que les autres me passent devant pour avoir une promotion, et je ne resterais pas sur la touche comme une vieille machine au rebut. Ou, si c’était le cas, j’essayerai au moins de faire des efforts au lieu d’aggraver les choses ! »
Partant d’un fait réel survenu dans l’industrie nucléaire en Idaho en 1961, Andria Williams a créé des personnages qui vont se retrouver en plein cœur de cet événement dramatique, et elle leur a donné une épaisseur certaine, et des caractères complexes et intéressants. Elle excelle aussi dans les dialogues « vachards » et les scènes d’affrontements chargées d’émotion.
Chaque protagoniste se trouve tour à tour mis en avant et, que ce soit avec Paul et ses complexes dus à une enfance pauvre, Nat et ses rêves inaboutis de jeune femme, Jeannie et ses aspirations féministes, plus les pages tournent, plus on a l’impression de les avoir déjà rencontrés et d’avoir réellement fait leur connaissance. Ils deviennent des relations proches, presque des amis.
La quatrième de couverture compare avec les romans de Richard Yates, et je trouve cela bien vu, l’époque est la même, et la finesse des portraits s’avère tout aussi touchante. Sans oublier le contexte de guerre froide, et de tension autour des essais militaires, dans ce coin perdu des États-Unis.
Une réussite que ce roman dont les pages défilent à toute vitesse, ce qui n’empêche pas d’admirer le style sensible et clair de l’auteure.

Idaho, d’Andria Williams (The longest night, 2016) éditions Livre de Poche (2017) traduction de Christel Paris, 575 pages.

Idée piochée chez Brize.
Je continue ainsi mon projet 50 états, 50 romans.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Dave Eggers, Le Cercle

cercleJ’ai découvert l’auteur américain Dave Eggers il y a quelques années avec Zeitoun, sur le cas particulier (et bien réel) d’un habitant de La Nouvelle-Orléans lors de l’ouragan Katrina et des moments dramatiques qui l’ont suivi. Je le retrouve cette fois dans un genre totalement différent, une projection dans un futur très proche, sur le thème des réseaux sociaux.

« À vingt-deux heures, elle avait traversé tous les messages et les annonces internes, et elle ouvrit son CercleExterne. Elle n’y était pas allée depuis six jours, et trouva cent dix-huit nouveaux messages pour la journée qui venait de s’écouler seulement. Elle décida de les parcourir tous du plus récent au plus ancien. Une de ses amies de fac avait posté un message dans lequel elle annonçait avoir une grippe intestinale, et un long fil de discussion s’ensuivait, chacun y allant de sa suggestion en matière de remèdes, offrant son soutien ou partageant des photos censées lui remonter le moral. »
Mae Holland n’en revient pas, elle vient d’être embauchée par le géant d’Internet, une entreprise qui regroupe différents supports de communication, située sur un fabuleux campus où tous les besoins des employés sont tellement pris en charge que c’est à peine s’ils ont envie d’en sortir le soir ou le week-end. Elle y est prise tout d’abord au service clientèle, pour répondre aux demandes, réclamations et autres problèmes, en ne perdant pas de vue l’objectif principal qui est d’être bien notée. Car chaque employé est évalué pour chacune de ses interventions, et la note maximale est requise, bien entendu. Le Cercle pratique la compétition entre employés à un degré extrême, et la transparence est de mise également. Rien n’est caché, tout le monde peut tout savoir de son voisin, ami, collègue…

« Mais ce que je veux dire, c’est que se passerait-il si nous agissions tous comme si nous étions observés ? Ça nous permettrait de vivre de façon plus morale. Quels sont les individus qui oseraient faire quelque chose de contraire à l’éthique, à la morale ou à la loi s’ils se savaient observés ? »
C’est donc bien d’un roman qu’il s’agit, mais comment ne pas y reconnaître l’addiction contemporaine aux réseaux sociaux, poussée à l’extrême, et vue de l’intérieur ? Ce n’est même pas de la fiction de voir un réseau comme Facebook devenir, ou essayer de devenir, une banque… Outre les questions soulevées qui sont passionnantes à bien des égards, l’auteur a également réussi à ajouter des ressorts dramatiques : une nouvelle expérimentation à laquelle Mae va participer, un individu étrange qu’elle croise plusieurs fois dans des divers lieux du campus, une sortie en kayak qui va valoir à la jeune femme bien des déboires, l’opposition de son ex-petit ami aux réseaux sociaux, la maladie de son père…
Même si cette énumération pourrait laisser croire que l’auteur en fait trop, il n’en est rien, il explore juste avec habileté et intensité les diverses dérives possibles d’un réseau trop intrusif, et qui tend à devenir la norme, sans autre alternative. D’ailleurs, qu’est-ce que la Complétude du Cercle, qui semble le but de l’entreprise, tout autant que la crainte de quelques rares personnes ? De brefs retours à la nature sont particulièrement bien décrits, ainsi que les états d’âmes et les questionnements de la jeune femme, qui hésite par moments entre rester un bon petit soldat, ou s’insurger. Savoir si elle va aller jusqu’au bout de ses idées (et lesquelles) est le grand enjeu du roman, qui donne par ailleurs grande envie de se désinscrire des fameux sites mis en cause…

Le Cercle (The Circle, 2013) de Dave Eggers, éditions Gallimard et Folio (2016, 2017) traduction de Emmanuelle et Philippe Aronson, 569 pages.

Repéré chez Delphine et Papillon. Un film (que je n’ai pas vu) a été tiré de ce roman.

Publié dans littérature îles britanniques, sorti en poche

Jonathan Coe, Expo 58

expo58« Foley, vous nous avez écouté, oui ou non ? Mr Ellis vient de vous l’expliquer, nous avons besoin de quelqu’un du BCI pour superviser la gestion du Britannia. Nous avons besoin de quelqu’un sur place, sur site, pendant les six mois que dure la Foire. Et ce quelqu’un, ce sera vous. »
Thomas Foley, jeune père de famille britannique travaillant au Ministère de l’Information se retrouve devoir passer six mois à Bruxelles lors de l’Exposition Universelle de 1958. Le fleuron du Pavillon anglais est en effet un pub plus « british » que nature, le Britannia, et Thomas doit en superviser la construction et le bon fonctionnement. Mission assez simple qui va se compliquer avec l’apparition de personnages qu’on croirait plutôt sortis d’un roman de John Le Carré, à moins que ce ne soit d’une bande dessinée belge : deux acolytes anglais mystérieux, un compatriote spécialiste d’une machine qui devrait révolutionner la technologie du nucléaire, un journaliste russe, une jolie hôtesse belge dont Thomas se rapproche dangereusement… Dangereusement pour son couple, s’entend, car sa jeune épouse Sylvia est restée à Londres avec leur bébé.

« L’Atomium se dressait devant eux, brillant de tous ses feux dans le crépuscule qui gagnait. Thomas se sentit parcouru par un frémissement d’excitation, en partie à la simple vue de ce monument bizarre, impudent, dont il savait ne pas pouvoir se lasser ; en partie aussi à la perspective de tout ce que les heures à venir lui réservaient. »
J’ai retrouvé à la lecture, des plus réjouissantes, de ce roman, tout ce que j’aime chez cet auteur anglais : des personnages bien portraiturés, avec des détails qui ne manquent pas de saveur, un arrière-plan tout à fait caractéristique de la fin des années 50, une intrigue qui peut sembler légère, mais qui ne manque pas de sel. Jonathan Coe y introduit parfaitement des thèmes tels que les choix de vie, la fidélité, le mensonge… L’art des dialogues et l’humour maniés en virtuose par l’auteur assaisonnent le tout, et font passer un très bon moment. Je m’attendais peut-être à une fin plus explosive, au sens figuré, bien sûr, mais celle choisie par l’auteur est somme toute parfaitement dans le ton du roman, et ne m’a pas laissée sur ma faim.
C’est fin, drôle, et plus profond qu’il n’y paraît !

Expo 58, de Jonathan Coe, (2013), éditions Folio, 2015, traduction de Josée Kamoun, 360 pages.

Lecture commune avec Lou (My Lou book) dans le cadre du mois anglais.
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