Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2018

Abnousse Shalmani, Les exilés meurent aussi d’amour

exilesmeurentaussiRentrée littéraire 2018 (17)
« C’est quelque chose, l’exil : une claque qui vous déstabilise à jamais. C’est l’impossibilité de tenir sur ses deux pieds, il y en a toujours un qui se dérobe comme s’il continuait à vivre au rythme du pays perdu. »
S’il est clair qu’il est question d’exil dans ce livre d’Abnousse Shalmani, ici, contrairement à son précédent livre (Khomeiny, Sade et moi) relatant son arrivée à Paris à l’âge de neuf ou dix ans, il s’agit d’un roman, et d’une famille imaginaire.
La famille de Shirin, des bourgeois intellectuels de gauche, quitte Téhéran dans les années 80, son père tout d’abord, puis elle-même et sa mère. À Paris, ils retrouvent les trois sœurs de sa mère, et son grand-père, personnages autour desquels tout le roman est construit. Il faut dire qu’entre Mitra la tyrannique, Zizi, l’artiste, et la jeune révolutionnaire Tala, les trois sœurs sont des femmes envahissantes, écrasantes, surtout pour la mère de Shirin, qu’elles traitent quasiment comme une domestique. La précarité économique les contraint de plus à cohabiter dans un petit appartement.

« Je pris l’habitude de la regarder dans son laboratoire, admirant sa patience, sa concentration, ses choix, ses mains qui n’hésitaient jamais, sa volonté qui ne connaissait pas l’impossible. D’une table basse boiteuse, elle faisait deux tables qui se superposaient, l’une rouge, l’autre noire agrémentée de roses. »
L’extrait montre le regard d’enfant que Shirin pose sur sa mère et ses doigts de fée, regard qui en fait une magicienne, une alchimiste, comme l’enfant s’exclame, ravie de trouver ce nouveau mot français dans le dictionnaire. J’ai commencé à vraiment apprécier ce roman au bout d’une cinquantaine de pages, avec le portrait de la mère, l’apprentissage acharné par la petite fille de la langue française et l’apparition d’Omid. Shirin tombe sous le charme de cet ami juif de sa tante Tala, et lui aussi se prend d’affection pour la petite fille, lui ouvrant les portes des musées pour parfaire sa culture.

« Le cinéma fut prohibé pour cause d’attentat, les restaurants pour cause d’hygiène, le théâtre et l’opéra pour une cause oubliée, ou plutôt : parce que ma famille n’osait pas y aller. Elle sentait le déclassement à plein nez et se révélait incapable de l’assumer. »
L’immense atout de ce roman d’apprentissage et d’exil, un sujet somme toute assez présent dans la littérature, c’est la langue très chatoyante, très personnelle, de l’auteure, parfois un peu péremptoire dans les affirmations qui viennent clore certains paragraphes, mais cela fait partie de son charme aussi « Les Iraniennes n’ont jamais rien compris à l’amour. » « Téhéran achetait l’idéal et dédaignait l’amour. » « Ils étaient des survivants. La seule chose qui me rassure, c’est qu’ainsi programmés pour la survie, ce sont ces tempéraments-là qui repeuplent la terre après les catastrophes. »
Le thème de la politique en exil, la vision qu’en a Shirin du haut de ses neuf ou dix ans, puis de ses vingt ans, est particulièrement intéressant, mais ce n’est pas le seul. Les thèmes sont nombreux, s’entrelacent, se répondent, se trouvent mis en parallèle avec des légendes persanes ou des histoires constitutives de la légende familiale. Le tout de manière subtile et avec toujours ce style qui sublime tout. C’est souvent assez drôle, par les mots choisis, et par le surgissement de scènes tragi-comiques. L’apparition du personnage du « tout petit frère », né après treize mois de grossesse, apporte une once de réalisme magique à l’iranienne qui s’intègre fort bien à l’ensemble.
Après un démarrage un peu hésitant, je me suis laissé emporter par le foisonnement de ce roman, son écriture pleine d’esprit, et sa galerie de personnages fascinants.

Les exilés meurent aussi d’amour d’Abnousse Shalmani, éditions Grasset (août 2018), 400 pages.

 Repéré grâce à Clara, Delphine qui s’est aussi entretenue avec l’auteure, Lili et Sylire.

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Lectures du mois (18) novembre 2018

Ma liste de livres non chroniqués s’allongeant à vue d’oeil, je vais donc avoir recours au bon vieux billet collectif pour vous donner au moins un avis rapide sur des lectures, qui, à la suite de Nos enfants après eux, ont été loin d’être aussi enthousiasmantes.

33toursDavid Chariandy, 33 tours, éditions Zoé, 2018, traduit par Christine Raguet
« Nous étions des ratés et des petits magouilleurs de quartier. Nous étions les enfants du personnel de service, sans avenir. Aucun de nous n’était ce que nos parents voulaient que nous soyons. »
Je suis bien ennuyée, car j’ai écouté l’auteur au Festival America, l’ai trouvé intéressant, et j’étais sûre d’aimer ce roman. Pourtant l’histoire de deux frères élevés par une mère immigrée aimante, jeunes gens passionnés de musique, mais englués dans leur banlieue tristounette et leurs fréquentations peu recommandables, malgré les qualités d’écriture du texte, ne m’a pas emportée. Le drame s’annonce dès le début du roman, tout cela est très triste mais je suis restée extérieure à ce qui se jouait. Peut-être, comme je l’ai lu juste après Nos enfants après eux, ai-je fait une légère overdose de jeunesse défavorisée. D’autres ont beaucoup aimé.


affairederoadhillKate Summerscale, L’affaire de Road Hill House, éditions 10/18, 2009, traduction d’Eric Chédaille
« L’énigme de l’affaire tenait à la combinaison particulière de frénésie et de froideur, de préméditation et de passion, dont avait fait preuve le meurtrier. »
J’avais trouvé passionnant Un singulier garçon, où l’auteure reconstituait, à l’aide de nombreux documents d’archives, une affaire criminelle des plus obscures, qui avait eu lieu au XIXè siècle. Il s’agit ici de l’assassinat d’un garçonnet de quatre ans, dans une demeure bourgeoise à la campagne. Les suspects sont peu nombreux, puisque le meurtrier n’est pas venu de l’extérieur, mais ses motivations demeurent mystérieuses. Je n’ai pas adhéré au parti-pris de Kate Summerscale, qui s’intéresse principalement à l’enquêteur chargé de lever le voile sur ce crime odieux, et aux prémices du roman policier, et j’ai peiné dans ma lecture…


idaho.pngEmily Ruskovich, Idaho, éditions Gallmeister, 2018, traduction de Simon Baril
« Quand on aime quelqu’un qui est mort, et que sa mort disparaît parce qu’on ne peut plus s’en souvenir, il ne vous reste que la douleur d’un amour non partagé. »
Ce roman semble avoir rencontré un beau succès auprès des lecteurs. L’histoire d’une jeune femme qui vit avec un homme dont la précédente épouse est l’auteure d’un infanticide affreux, et dont l’autre enfant a disparu, contient pas mal d’ingrédients qui sont censés effectivement ferrer les lecteurs, mais sa construction éclatée, sa manière de cultiver le flou, le douteux, l’incertain, ont eu raison de ma patience (qui semble très limitée en ce moment…). Si vous n’aimez pas rester dans l’incertitude à la fin d’un roman, ne vous risquez pas dans celui-ci.

eleanoroliphantGail Honeyman, Eleanor Oliphant va très bien, éditions 10/18, 2017, traduit par Aline Azoulay-Pacvon
« J’ai parfois le sentiment que je ne suis pas là, que je suis le fruit de mon imagination. Il y a des jours où je me sens si peu attachée à la Terre que les fils qui me relient à la planète sont fins comme ceux d’une toile d’araignée, comme du sucre filé. »
J’avais commencé ce roman il y a plusieurs mois, et laissé de côté. Au vu de nombreux avis élogieux, je l’ai repris au début pour lui laisser sa chance. J’ai bien mieux apprécié cette fois-ci, à la fois le personnage d’Eleanor, et le style de l’auteure. On comprend progressivement pourquoi la vie de cette jeune femme est si affligeante, pourquoi elle obéit à des routines immuables et vides de sens. L’évolution d’Eleanor, des autres personnages qui deviennent attachants également, et la conclusion du roman, m’ont passionnée davantage que les préliminaires. C’est ma lecture préférée parmi celles que je présente ici, et le livre que je recommande !

desorientaleNégar Djavadi, Désorientale, éditions Liana Lévi, 2016
« Pour s’intégrer à une culture, il faut se désintégrer d’abord, du moins partiellement de la sienne. Se désunir, se désagréger, se dissocier. »
J’attendais beaucoup, trop sans doute, de ce roman de l’exil, un thème que j’affectionne, mais qui forcément peut amener nombre d’attentes, et donc de déceptions. La narration du roman, sous forme de poupées russes, et qui demande une attention assez soutenue, est plutôt sympathique, mais trop de jeu sur l’anticipation, une manière de faire annoncer de nombreuses fois par la narratrice qu’elle ne peut pas parler tout de suite de tel ou tel péripétie de son enfance, qu’elle parlera bientôt de l’EVENEMENT, oui, écrit de cet manière, j’avoue que ça m’a essentiellement agacée. J’ai traîné dix jours sur moins de 350 pages, ce qui n’est tout de même pas très bon signe.

Et vous, qu’avez-vous pensé de ces romans ?

Publié dans littérature Amérique du Nord

Dany Laferrière, Le cri des oiseaux fous

cridesoiseaux« On avait dans ce taxi minable, il y a à peine quelques minutes, un groupe de gens misérables, et voilà maintenant une nation souffrante. Un peuple en peine. Une collectivité pensante. »
Dans ce taxi se tient Vieux Os, surnom original pour un jeune homme de vingt-trois ans, assommé par l’annonce du fait que son meilleur ami, journaliste libre-penseur comme lui, figure très connue à Port-au-Prince, vient d’être assassiné. La dizaine de passagers de ce taxi collectif partage son abattement à cette nouvelle. En réaction, la mère du jeune homme fait tout ce qu’elle peut pour lui obtenir un passeport, afin que, comme son père dix-huit ans auparavant, il prenne la route de l’exil. Il a vingt-quatre heures pour choisir de rester ou se préparer au départ, mais il est vital qu’il n’en parle à personne. Vieux os entame une tournée de ses lieux préférés pour voir ses amis.

« Le futur et le passé entremêlés. C’est exactement ça, ma conception du présent. »
Les premières pages donnent le ton du roman, avançant avec quelques digressions vers une annonce très forte, une nouvelle qui terrasse le narrateur, qui vient de perdre son ami très cher, tué sur une plage par une bande de tontons macoutes. Le texte semble accuser alors une petite baisse de rythme, en revenant vers des événements plus anciens, mais ce sera en fait le même mode de narration tout au long, des sortes d’intermèdes entre des moments plus dramatiques.
Si à faire alterner les moments forts et les passages plus légers, à mélanger temps présent et souvenirs, l’auteur soulage le lecteur, évite le pathos, il court aussi le risque de le perdre un peu.
Toutefois, le tout se tient bien et réalise même le tour de force de faire durer le roman moins de vingt-quatre heures, pendant lesquelles il déroule les pensées de Vieux Os. Ce laps de temps correspond au temps passé entre le moment où il apprend la mort de Gasner, et le moment de son possible départ en exil. Il n’y a évidemment pas à proprement parler de suspense pour qui connaît Dany Laferrière, et devine les éléments autobiographiques nombreux qui se nichent dans ce roman, mais une tension certaine parcourt le texte.

« Les faits les plus banals m’étourdissent, impressionné que je suis par leur richesse, leur profondeur, leur éclat caché. Étant déjà absorbé par la simple réalité, si subtile et si abondante, je n’ai plus besoin de l’aide du surnaturel pour rêver. Je ne rêve pas d’un autre monde. Je rêve de ce monde. Le seul que j’ai. »
Je ne dirais pas que ce monologue intérieur ponctué de rencontres et de dialogues ne possède pas quelques petites longueurs, j’avoue avoir faibli parfois, car il faut admettre que c’est une lecture assez exigeante. Ce texte est également un peu redondant par rapport à L’énigme du retour que j’ai lu il y a quelques mois, et dont j’ai préféré le style et la construction.
Toutefois les réflexions du narrateur sonnent juste, et ne manquent pas de profondeur, tout en traduisant parfaitement son jeune âge. J’ai beaucoup aimé son analyse de la culture, de la religion en Haïti, et même de l’importance de la grammaire sur fond de dictature, j’ai été très touchée par ses relations avec sa mère et sa grand-mère, par les liens d’amitié profonds qu’il a avec plusieurs camarades, un peu moins par ses amours juvéniles.
Je conseillerais ce roman à qui est intéressé par le thème, et qui voudrait découvrir Dany Laferrière, mais cet auteur est prolixe, et donc le choix très large.

Le cri des oiseaux fous, de Dany Laferrière, éditions Zulma (2015), première parution en 2000, 316 pages.

Cette deuxième participation à Québec en novembre est une lecture commune avec Claudialucia et A propos de livres (Tout bouge autour de moi) Anne,Valentyne et Enna, (Je suis un écrivain japonais) Isallysun (Chronique de la dérive douce) allons voir ce qu’elles ont pensé de leur lecture de l’auteur haïtien qui vit au Québec.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, sortie en poche

Dany Laferrière, L’énigme du retour

enigmeduretourAu moment de choisir dans ma pile à chroniquer ma prochaine proie, c’est le livre à l’apparence la plus modeste qui m’est venu entre les mains. Outre qu’il m’a permis d’enfin découvrir les écrits de Dany Laferrière, il fait le lien entre le Festival Étonnants voyageurs où je l’ai acheté, et le Festival America où l’écrivain d’origine haïtienne sera présent également.

« Le temps passé ailleurs que
dans son village natal
est un temps qui ne peut être mesuré.
Un temps hors du temps inscrit
dans nos gènes. »
Sur le moment, ce roman racontant son retour à Haïti après la mort de son père et trente ans d’exil me semblait idéal pour faire connaissance avec Dany Laferrière, que j’avais écouté avec délice. C’est un conteur inlassable doté d’un sens de l’humour étonnant ! Mais en ouvrant le livre après achat, j’ai eu un moment de frayeur et de solitude en voyant les pages écrites en vers, libres certes, mais en vers tout de même… La poésie et moi, nous ne nous côtoyons que très rarement, et jamais bien longtemps !

« Un bruit mat.
Celui que fait ce gras lézard
en tombant près de ma chaise.
On se regarde un moment. »
Je me suis heureusement rendu compte aussi que certains paragraphes reprenaient une forme de texte plus habituelle, et que le fond et la forme se mariaient tellement bien que rien n’empêchait une lecture plutôt fluide, ponctuée uniquement d’arrêts pour apprécier une formule, relire un aphorisme, savourer quelques lignes ressemblant à un haïku. Dany Laferrière n’a-t-il pas écrit d’ailleurs un livre intitulé « Je suis un écrivain japonais » ? En voici la preuve !

« En fin de compte vous n’écrivez que sur l’identité ? Je n’écris que sur moi-même. »
Donc, comme il le dit avec humour en racontant un entretien avec une journaliste dans un café, Dany Laferrière dans ses romans est son propre sujet, ses pensées, ses doutes et ses souvenirs, son expérience de l’exil, mais aussi sa famille, ce qu’il voit autour de lui. Il est un observateur inlassable et un tantinet cynique, quoique plein de tendresse pour l’humanité en général. Emportée par la narration, je n’ai pas noté beaucoup de phrases pour que vous vous fassiez une idée, mais il suffit d’ouvrir le livre n’importe où pour trouver de ces petits joyaux d’écriture qui donnent le sourire et émeuvent tout à la fois.
Si je le recommande ? Mais oui, ce livre est une parfaite entrée en matière pour faire connaissance avec l’auteur haïtien, permet en outre de faire le lien entre le jeune homme de Port-au-Prince et l’homme de Montréal, entre le fils de son père (exilé lui aussi) et celui qui revoit sa mère après trente ans, entre l’exilé et celui qui retrouve enfin les saveurs et les couleurs de son pays. Je ne regrette pas cette découverte assez fascinante, et réfléchis déjà à ma prochaine lecture de l’auteur. Auriez-vous des recommandations à me faire ?

L’énigme du retour de Dany Laferrière, (Grasset, 2009) édition Livre de Poche (2011) 280 pages.

Les avis de Luocine et Sylire.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2017, sortie en poche

Louis-Philippe Dalembert, Avant que les ombres s’effacent

avantquelesombres.jpg« La naissance quelque part, tel était son credo, relève du hasard ou de la volonté d’autres personnes que soi. Après, on assume, ou pas, l’endroit qui nous a vu naître. »
Ruben Schwarzberg a peu de souvenirs de Lodz et de la Pologne que sa famille ont quittées lorsqu’il avait quatre ans. Installés à Berlin dans une grande maison, toute la famille du jeune médecin envisage cependant après la nuit du 9 novembre 1938, de s’exiler une nouvelle fois. Chacun réfléchit à des solutions mais pour Ruben, une rencontre avec l’ambassadeur d’Haïti va lui apporter une réponse qui toutefois ne deviendra réalité qu’après un internement à Buchenwald, une traversée de l’Atlantique qui le ramène à son point de départ, et un séjour à Paris auprès d’une poétesse haïtienne…

« Ces deux derniers années, Haïti avait accueilli quelques dizaines de Juifs, venus de Pologne et d’Allemagne pour la plupart. Les informations récentes avaient amené le nouveau gouvernement à prendre des décisions radicales, en désaveu officiel de la politique de ce monsieur Adolf. Tous semaines plus tôt, il avait publié un décret-loi permettant à tout Juif qui le souhaitait de bénéficier de la naturalisation « in absentia ».
Même si j’ai depuis toujours du mal avec la littérature caraïbe, je m’attendais à accrocher cette fois-ci, au vu du sujet, et j’avais quelques attentes. J’imaginais un roman flamboyant, fascinant, et j’ai été quelque peu déçue. Je m’explique. L’histoire m’a intéressée, certes, et principalement, l’audace et la générosité du gouvernement haïtien à proposer l’asile sans condition à tous les juifs qui en feraient la demande, m’a réjouie. Mais hormis Ruben Schwarzberg, je n’ai pas trouvé beaucoup de relief aux autres personnages, que ce soient les membres de sa famille, ses amis ou ce qui est encore plus dommage, les haïtiens qui lui sont venus en aide. J’aurais aimé en savoir plus à leur sujet, les voir plus incarnés, les suivre sur une période de temps plus longue.
Plutôt emballée par le début, j’ai beaucoup aimé l’enfance à Lodz et la jeunesse berlinoise du futur Dr Schwarzberg, l’inquiétude grandissante qui saisit la famille dès l’année 1938, les échappatoires trouvées en toute hâte par chacun des membres de la famille, des parents et des grands-parents à Salomé, la sœur de Ruben, de la tante Ruth à l’oncle Jürgen, pour fuir l’Allemagne nazie. Tout ne se déroule bien sûr pas comme sûr des roulettes, mais le ton demeure résolument optimiste, même face au pire.


« Tout bien considéré, avait-il si envie que ça de s’installer dans ce pays de cow-boys capable de fermer ses frontières à un petit millier de personnes en danger de mort ? »
La construction et le style séduisants m’ont plu, mais j’ai trouvé que la partie haïtienne manquait de relief par rapport au reste, mis à part une séance de vaudou qui ressemblait plus à un passage obligé qu’à autre chose. Les années se sont mises à défiler sans qu’aucun élément dramatique ne vienne renouveler l’intérêt, et c’est dommage… non que j’eusse souhaité qu’il arrive des malheurs à Ruben une fois qu’il aurait trouvé un pays d’accueil, mais au moins un peu de tension, quelques points d’incertitude m’auraient permis de ne pas parcourir la fin du roman avec un désintérêt grandissant. Je ne dis pas que ce soit un roman fade ou pâlichon, pas du tout, je lui reconnais beaucoup de qualités, notamment un joli sens de la dérision et une absence de pathos qui mettent bien en valeur l’amour de l’auteur pour son pays, mais mon manque d’engouement prouve une fois de plus que l’unanimité n’existe pas.

Avant que les ombres s’effacent de Louis-Philippe Dalembert, éditions Sabine Wespieser (mars 2017), 296 pages, prix Orange du livre 2017, sorti également en collection Points poche.

Aifelle et Ariane ont beaucoup aimé, Eva a quelques bémols, Hélène s’est ennuyée.

Objectif PAL de juillet.
obj_PAL2018

L’auteur sera au Festival America à Vincennes en septembre.

Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, sortie en poche

Velibor Čolić, Manuel d’exil

manueldexil« J’ai vingt-huit ans et j’arrive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre. J’ai aussi mon carnet de soldat, cinquante deutsche marks, un stylo à bille et un grand sac de sport vert olive élimé d’une marque yougoslave. »
Ainsi commence le roman de
Velibor Čolić, publié en 2016. S’il relate son arrivée en France et ses débuts d’écrivain, ce n’est cependant pas son premier roman, il en a fait paraître plusieurs auparavant aux éditions Gaïa, puis chez Gallimard. Quoi qu’il en soit, c’est le premier que je lis, et il me semble parfait pour découvrir l’auteur.
Ces chroniques relatent donc sa découverte d’un monde nouveau, « anguleux et dangereux », l’errance d’un banc à un autre, l’arrivée au foyer de demandeurs d’asile, les cours de langue, les filles, le métro parisien, les leçons de Mehmet sur tous les trucs qu’un réfugié doit savoir, la soif de littérature et d’écriture, puis lorsque l’horizon s’éclaire, l’obtention de papiers, la résidence d’écriture à Strasbourg, le voyage à travers l’Europe…


« Il me faut apprendre le plus rapidement possible le français. Ainsi ma douleur restera à jamais dans ma langue maternelle. »
Le plus remarquable est immédiatement l’écriture, un style original et frais, qui me semble particulier aux auteurs dont le français n’est pas la langue maternelle, et assaisonné ici d’une bonne dose d’humour dont l’auteur fait lui-même les frais, mais les Français ne manquent pas non plus de succomber aux flèches lancées par ce Candide des temps modernes !
Il ne faut pas s’attendre à autre chose qu’à des chroniques de l’exil, racontées chronologiquement, mais pas de manière monotone. Des variations dans la forme, et un humour vivifiant viennent rendre la lecture particulièrement plaisante. J’ai adoré certains passages comme la rencontre avec LGP, à savoir Le Grand Philosophe, spécialiste de la Bosnie, et pourtant je me suis gentiment, mais brièvement, ennuyée à d’autres.
Je me dois de le signaler, mais j’insiste, cette lecture est globalement agréable et prometteuse quant à la lecture future d’autres romans de l’auteur. Ces quelques passages qui m’ont un peu moins emballée sont peut-être simplement la conséquence d’un trop plein de lectures sur le thème de l’exil. Mais si les livres sur ce sujet présentent quelques passages obligés communs, pour chaque exilé, l’expérience est différente, intense et difficile à vivre, et on n’écrira jamais trop de romans sur l’exil. Alors, je vous laisse sur un extrait qui montre comment Velibor Čolić peut dans un même paragraphe passer de la boutade au souvenir poignant et empreint de poésie. Et rien que pour ça, ce roman vaut d’être lu !

« La question posée par le colonel est simple : voulons-nous rejoindre la glorieuse Légion étrangère ?
Mes deux amis russes se mettent immédiatement au garde-à-vous et moi je fais une des plus belles pirouettes de ma vie. Je me retourne et je quitte le bureau sans même dire au revoir. J’ai vingt-huit ans et j’ai déjà servi dans l’Armée populaire yougoslave, puis dans la défunte armée bosniaque. J’en ai plein le dos des armes et des drapeaux, des nuits sans fin qui mordent les mains et des aubes violettes qui commencent avec les obus ennemis. »

Manuel d’exil Comment réussir son exil en trente-cinq leçons de Velibor Čolić, éditions Folio (2017) paru chez Gallimard en 2016, 230 pages

Repéré chez Athalie et Inganmic.
L’auteur sera au Festival Étonnants voyageurs en mai.

C’est ma première participation au mois de l’Europe de l’Est organisé par Eva, Patrice et Goran. Cette lecture entre aussi dans Lire le monde.
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Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2013

Laura Alcoba, Le bleu des abeilles

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L’auteur :
Romancière et traductrice, Laura Alcoba a vécu en Argentine jusqu’à l’âge de dix ans. Elle vit aujourd’hui à Paris et enseigne la littérature espagnole. Elle a déjà publié aux Éditions Gallimard Manèges. Petite histoire argentine, traduit dans de nombreux pays, Jardin blanc et Les passagers de l’Anna C.
128 pages
Editeur : Gallimard (août 2013)

Je continue, poussée par la curiosité, et de bonnes pioches à la bibliothèque, l’exploration de la rentrée littéraire… En ouvrant Le bleu des abeilles, il ne faut pas s’attendre à un roman qui joue sur des thèmes à la mode ou qui s’essaye à des recherches syntaxiques originales. Pourtant, ce court roman est rempli de charme, dû à la simplicité et à la vérité qui en émane.
Une fillette d’une dizaine d’années doit quitter l’Argentine où son père reste emprisonné, pour rejoindre sa mère qui vit déjà à Paris. Quelques leçons de français et quelques mois plus tard, elle arrive au Blanc-Mesnil, un peu loin des quais de la Seine et de la Tour Eiffel qu’elle imaginait proches de chez elle. Le froid de l’hiver, l’appartement dans la tour, le métro, les camarades de classe, la langue surtout, tout un nouvel univers est décrit à hauteur d’enfant mais sans mièvrerie.
J’ai vraiment passé un bon moment avec ces souvenirs pleins de délicatesse et d’émotion, aux côtés de cette petite fille très observatrice, qui grandit et change, mais garde un lien très fort avec son père au travers des lettres et de leurs lectures communes. Dans cet échange réside l’explication du titre, très joli fil conducteur du roman. Un livre à ne pas rater si les thèmes de l’enfance et de l’exil vous parlent !


Extrait : Avec Noémie, j’ai découvert des sons nouveaux, un r très humide que l’on va chercher tout au fond du palais, presque dans la gorge, et des voyelles qu’on laisse résonner sous le nez, comme si on voulait à la fois les prononcer et les garder un peu pour soi. Le français est une drôle de langue, elle lâche les sons et les retient en même temps, comme si, au fond, elle n’était pas tout à fait sûre de bien vouloir les laisser filer — je me souviens que c’est la première chose que je me suis dite. Et qu’il allait me falloir beaucoup d’entraînement, aussi.
Assez vite, Noémie m’a montré des caractères que je n’avais jamais vus, l’accent grave et le circonflexe, et puis le c cédille. Ce nouveau signe, plus que les autres, je l’ai tout de suite aimé : à La Plata, je m’entraînais sur des petits bouts de papier, dans les marges blanches des journaux ou au dos d’enveloppes vides, à écrire ce simple mot : français, et parfois des c cédille seuls, collés les uns aux autres, ççç, et qui formaient une sorte de chaîne ou de sillon. C’était une manière de patienter avant un départ que je croyais imminent.

 

Lu aussi par Canel et Stemilou.