Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée automne 2016, sortie en poche

Jackie Copleton, La voix des vagues

voixdesvagues« Il nous fallait partir en un lieu si contraire au nôtre et tellement différent que toute notre énergie serait consacrée à l’étrangeté de nos nouvelles existences. »
Amaterasu est désormais une femme âgée et veuve, vivant depuis des décennies aux États-Unis, lorsqu’un homme frappe à sa porte. Il prétend être son petit-fils disparu le 9 août 1945 à Nagasaki. Amaterasu avait passé des semaines à rechercher son petit-fils Hideo, âgé de 7ans, ainsi que sa fille Yuko, avant de réussir à convenir qu’ils faisaient partie des victimes. Qui est donc cet homme horriblement défiguré, et atteint d’amnésie sur tout ce qui a eu lieu avant l’immense lumière blanche de la bombe ?

« Curiosité et solitude vont de pair, comme d’affreux complices. »
Le prétendu Hideo a apporté avec lui des documents qu’il a reçu de sa famille d’adoption et qui tendent à prouver son identité. De son côté Amaterasu a enfin le courage de lire le journal intime de sa fille, journal qu’elle avait gardé tout ce temps. Ce qui permet à la narratrice d’entrecouper son histoire de documents, de souvenirs…
J’ai aimé les personnages de ce roman, été émue par Amaterasu qui a tout à la fois accepté de vivre une nouvelle vie aux États-Unis, tout en ne mettant aucun enthousiasme à apprendre la langue de son pays d’accueil, qui a toujours conservé une culpabilité énorme touchant aux derniers jours de vie de sa fille. Le roman est fort bien construit et chaque chapitre commence par une particularité, un trait culturel japonais, lui donnant une couleur particulière.

« Les photographies étaient étaient notre seul hommage au Japon au milieu de tout ce mobilier occidental. »
Mais, il y a un mais, je n’ai pas trop adhéré à l’histoire de la vie sentimentale compliquée d’Amaterasu, ni au secret de famille qui entoure les amours de sa fille Yuko. Je ne peux pas en dire trop, mais les rapports mère-fille en sont extrêmement compliqués, et cela explique la culpabilité d’Amaterasu. J’ai par contre beaucoup aimé la manière dont la vieille femme et celui qui est peut-être son petit-fils s’apprivoisent mutuellement, et je me suis interrogée pour savoir s’ils allaient pouvoir reformer d’une certaine manière une famille. Cet aspect très touchant est le plus réussi à mon avis. Ce livre m’a un peu rappelé Lumière pâle sur les collines de Kazuo Ishiguro, pour les relations familiales et le grand écart entre les cultures opéré par les expatriés. Je l’ai un peu moins aimé, globalement.
Malgré mes quelques réticences, ce roman devrait plaire aux amoureux du Japon, à ceux que l’histoire de la seconde Guerre Mondiale intéresse, à ceux qui aiment les secrets de famille également !

 

La voix des vagues de Jackie Copleton (The dictionnary of mutual understanding, 2015), éditions Les Escales (octobre 2016) traduit de l’anglais par Freddy Michalski, 304 pages, paru également en Pocket (2018)

L’avis de Joëlle… D’autres parmi vous l’ont-ils lu ?
L’auteure est anglaise, même si elle a travaillé à Nagasaki et Sapporo. Elle vit dorénavant à Newcastle, en Angleterre.

Le mois anglais est ici.
mois_anglais2017

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Publié dans classique, littérature Asie, policier

Edogawa Ranpo, Le démon de l’île solitaire


demondelilesolitaire« 
À mesure que les jours passaient, je commençais à ressentir clairement ce qu’était la vraie tristesse. Ma relation avec Hatsuyo n’avait duré que neuf mois, mais la profondeur et l’intensité de l’amour ne se mesurent pas avec la durée. En trente ans de vie, j’avais éprouvé toutes sortes de tristesses, mais jamais une affliction aussi profonde que lorsque j’ai perdu Hatsuyo. »
Pourquoi Minoura a-t-il, malgré son âge encore peu avancé, les cheveux tout blancs ? Et pourquoi son épouse porte-t-elle une étrange cicatrice sur la cuisse ? Il doit revenir plusieurs années en arrière et commencer par le moment où il est tombé amoureux d’une de ses collègues de bureau. L’histoire va être longue et compliquée, parsemée de nombreuses morts mystérieuses, et se passer en bonne partie dans une île qui restera sans doute dans ma mémoire comme l’une des pires îles de romans, avec Shutter Island !
L’auteur de ce roman noir japonais est le précurseur de la littérature policière et fantastique japonaise dans les années 1920 à 1960. Son pseudonyme a été choisi par rapport à un maître du genre, un américain qu’il vénérait. Lisez à haute voix ce nom, et vous trouverez sans doute de qui il s’agit, sinon, la réponse est dans la suite du billet !

« Kôkichi Miyamagi était un habile interlocuteur. Je n’avais pas besoin de mettre mon histoire en bon ordre pour la lui raconter. Il me suffisait de répondre à ses questions l’une après l’autre. Finalement, je lui racontai tout, depuis la première fois où j’avais adressé la parole à Hatsuyo Kizaki jusqu’à sa mort suspecte. Miyamagi voulut examiner le croquis de la plage apparue à Hatsuyo en rêve, ainsi que le registre généalogique qu’elle m’avait confié. »
Voici un
roman assez surprenant et terrible, surtout lorsqu’on pense qu’il a été écrit en 1930 ! Il mélange un mystère de « chambre close » à la manière d’Edgar Allan Poe ou Gaston Leroux, avec des révélations beaucoup plus sordides et inimaginables. L’auteur manie de plus l’art de l’analepse et dose soigneusement ses effets d’annonce, il sème des indices en signalant au lecteur de bien s’en souvenir, et même si sur le moment on n’y comprend goutte, on finit par obtenir des éclaircissements, un peu avant le narrateur qui n’est pas toujours le plus rapide à ce petit jeu…
Dans ce roman nous trouvons donc un jeune homme naïf, une fiancée mystérieuse, une mort inexplicable, suivie d’une autre qui l’est tout autant, un détective chevronné, une piste généalogique, un savant déséquilibré, une île démoniaque. Et si parfois, le narrateur met un peu de temps à en venir au fait, si certaines scènes semblent un peu exagérées, le roman ne perd pas de sa force pour autant. C’est plus qu’une curiosité, c’est un classique du genre, méconnu chez nous, et c’est dommage !

 

Le démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo, (Kotô no Oni, 1930) éditions 10/18, traduit par Miyako Slocombe, 356 pages.

Objectif PAL, troisième lecture du mois ! (et toujours Lire le monde, bien sûr)
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Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, sortie en poche

Kazuo Ishiguro, Lumière pâle sur les collines

lumierepalesurlescollines« Je n’ai jamais bien connu Sachiko. En fait, notre amitié ne s’étendit que sur quelques semaines d’été, il y a bien longtemps. »
L’attribution, pas des plus attendues, du prix Nobel de littérature 2017 à l’écrivain d’origine japonaise Kazuo Ishiguro, est l’occasion de redécouvrir son œuvre et pourquoi pas, son premier roman, publié en 1982. L’auteur est né à Nagasaki en 1954 et arrivé en Grande-Bretagne à l’âge de cinq ans.
Ce premier roman est à mon sens beaucoup plus japonais que ses romans plus récents, à la fois par le rythme, le ton et les personnages. La narratrice est une femme d’un certain âge, Etsuko, installée en Angleterre depuis longtemps, et qui revient sur les moments où elle était mariée au Japon et enceinte de sa fille Keiko, cette même fille qui s’est suicidée en Angleterre peu de temps auparavant.
Au fil de quelques conversations avec sa deuxième fille, Niki, Etsuko se souvient notamment d’une voisine qui vivait dans une petite maison face à chez elle, et qui élevait une enfant assez difficile…

« De même qu’avec une blessure physique, il est possible de parvenir à une intimité avec les pensées les plus troublantes. »
Le roman entremêle avec fluidité le présent et le passé, évoque les années d’après-guerre à Nagasaki, la reconstruction, les images obsédantes de la guerre, les relations familiales conflictuelles, la tentation de l’immigration… Ce qui rend déjà le roman passionnant jusqu’aux dernières pages qui replacent tout le texte dans une nouvelle perspective, et qui m’ont vraiment éblouie !
Relire trois la fin, y traquer des petits détails significatifs, échafauder différentes hypothèses pour finalement en trouver une satisfaisante, et qui explique après coup tout le reste du roman, n’est pas un exercice qu’on pratique si souvent au cours de ses lectures. Cela m’a rappelé Une fille, qui danse, roman de Julian Barnes qui utilisait aussi ce procédé. Le thème de la mémoire est bien sûr au centre du roman, avec ses failles, ses interprétations, ses occultations… Pour un premier roman, c’est parfaitement maîtrisé, et je le recommande à qui veut faire connaissance avec l’auteur.
Il me restera à lire Un artiste du monde flottant ou ses nouvelles, regroupées dans un recueil appelé Nocturnes

Lumière pâle sur les collines (A pale view of hills, 1982) traduit de l’anglais par Sophie Mayoux, première parution en français en 1984, éditions Folio, 297 pages

Retrouvez d’autres romans du Prix Nobel sur le blog : Les vestiges du jour et Le géant enfoui (tous ces romans sont en poche !)

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Publié dans littérature Amérique du Nord, littérature Europe du Nord, mini-thème, non fiction, sortie en poche

Mini-thème (4) journalisme

Les chroniques n’ayant pas, (comme c’est étrange !) de volonté à s’écrire toutes seules en ce moment, je décide de regrouper deux lectures du début du mois qui se trouvent avoir un semblant de thème commun… avec de fortes différences de registre, toutefois. Dans les deux romans, un journaliste part travailler dans un pays étranger, à la fois lointain géographiquement et socialement.

tokyoviceJake Adelstein, Tokyo vice

« Aucun article ne vaut la peine de mourir, aucun article ne mérite non plus que ta famille meure. »
Jake Adelstein, dans Tokyo vice, raconte comment il s’est installé à Tokyo, embauché au sein d’un grand quotidien de la capitale, et comment il a enquêté sur les organisations de grand banditisme tenues par des yakuzas. Le roman démarre sur l’histoire d’un important mafieux japonais qui serait allé subir une greffe du foie en Californie, sans être le moins du monde inquiété, et montre comment les recherches menées par Jake Adelstein lui valent des menaces de mort…
Malgré quelques difficultés à se repérer parmi les noms propres et les noms des groupes de yakuzas, quelques moments passionnants méritent qu’on s’intéresse à ce livre très dense. Il met en lumière l’impuissance de la police japonaise face aux yakuzas, tout en détaillant les multiples ramifications de ces organisations et leurs méthodes d’intimidation. Jake Adelstein connaît particulièrement bien son sujet, ses liens d’amitié avec des policiers, et aussi avec des hôtesses de bar liées à la mafia, lui ont permis de recouper une grande quantité d’informations. Je trouve un peu dommage qu’il n’en ait pas fait un roman. Tel quel, j’ai ressenti quelques longueurs et le style très factuel manque un peu de flamboyance. Je le recommande aux passionnés du Japon ou des yakuzas, ainsi qu’aux amateurs de polars ancrés dans la réalité.
(Tokyo vice An american reporter on the police beat in Japan, 2009) Éditions Points (2017) traduit de l’anglais par Cyril Gay, 497 pages

plusbellesmainsMikael Bergstrand, Les plus belles mains de Delhi

« – Mais en Inde, quand il y a des frais de dossiers, ça s’appelle des pots de vin, donc ? »
Le deuxième roman a un ton beaucoup plus léger. Göran Borg est licencié de l’entreprise où il travaillait à Malmö, et se laisse aller à la déprime et aux pots de glace de grands formats. Lorsque son ami Erik, organisateur de voyages, lui propose de l’accompagner en Inde, il refuse d’abord, il a horreur des voyages, puis finit par se laisser convaincre. La rencontre avec l’Inde n’est pas facile de prime abord, mais un éblouissement amoureux va le faire rester plus longtemps que prévu, s’inventer un nouveau but dans la vie et le conduire à retrouver peut-être son goût pour le journalisme. Le ton est résolument humoristique, mais les personnages s’éloignent de la caricature et la vision donnée de l’Inde dépasse les clichés. On partage la fascination de Göran pour ce pays complexe, et on suit avec plaisir son acclimatation et sa transformation, dont on se demande où elle va le mener.
Distrayant, (mais pas seulement) si on n’en attend pas trop.
(Dehlis vackraste händer, 2011) Éditions Actes Sud (Babel, 2016), traduit du suédois par Emmanuel Curtil,
439 pages

Repéré chez Keisha et Ariane. Une suite est parue en poche aussi, Dans la brume de Darjeeling.

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Publié dans classique, littérature Asie, non fiction

Sôseki, Petits contes de printemps

petitscontesdeprintempsAprès avoir avalé un bol de zôni, je me suis retiré dans mon bureau. Peu après, trois ou quatre visiteurs sont arrivés. Tous sont jeunes.
Natsume Sôseki, connu sous le nom de Sôseki, est un auteur japonais qui a vécu de 1867 à 1916. Il est connu comme auteur de romans, dont Je suis un chat, et poète, il a écrit de nombreux haïkus. Son œuvre est devenue classique au Japon, et en Occident.
Ce livre, il faut d’abord en définir le genre, ni roman, ni recueil de nouvelles, ni de contes comme le laisse entendre le titre, il s’agit plutôt d’extraits de son journal, et comme le titre d’un autre de ses livres, de « choses dont il se souvient ». On y apprend qu’il a vécu un temps à Londres, et ce livre est marqué de l’écart à la fois entre Orient et Occident, et aussi entre monde ancien et monde moderne. Ainsi, dans le premier texte, lorsqu’au Nouvel An, des jeunes gens et un ami plus âgé lui rendent visite, au-delà des styles vestimentaires différents, on remarque aussi que les jeunes n’entendent rien à l’art du nô, que pratique son ami Kyoshi. Ce qui donne d’ailleurs lieu à une scène très drôle.

 

Les livres que j’étais censé lire dans le courant de ces deux ou trois derniers mois s’entassent à côté de ma table et forment une montagne.
Bon, il faut admettre que la tonalité est plus souvent mélancolique, onirique ou déconcertée par les aléas de la vie que franchement humoristique. On y trouve des jeux d’enfants, une visite, le brouillard londonien, un rêve, la mort du chat de la maison, une histoire entendue, un souvenir, un paysage vu, un serpent menaçant… Les observations portent autant sur les paysages et le temps qu’il fait que sur l’être humain, et on voyage à Tokyo, à Londres ou en Écosse. L’auteur a l’art de rendre des atmosphères, de formuler des remarques autant sur le physique que sur le caractère, il observe ainsi avec curiosité la famille qui le loge à Londres. Il est aussi des plus intéressants de se familiariser grâce à ces pages avec le mode de vie japonais du début du vingtième siècle, et le vocabulaire qui s’y rapporte.

La maison qui m’accueille se prête à la contemplation des nuages et de la vallée, elle se dresse au sommet d’un coteau.
Ces petits textes sont plus à déguster tranquillement un à un, par curiosité, qu’à dévorer d’un seul coup. Ils évoquent un monde qui n’est plus, avec une langue vivante et ma foi assez contemporaine, mais il faut peut-être y voir un effet de la traduction. Je suis en tout cas satisfaite d’avoir découvert cet auteur grâce à « Un mois un éditeur ». Keisha a aussi parlé d’un recueil de haïkus de Sôseki.

Sôseki, Petits contes de printemps (1909) éditions Philippe Picquier (1999) traduction d’Élisabeth Suetsugu 139 pages.

Un mois un éditeur c’est aussi un blog. Ma précédente lecture chez ce même éditeur.
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Publié dans littérature Asie, rentrée automne 2016

Hiromi Kawakami, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau

soudainjaientendu« Depuis l’enfance, Ryô n’est pas d’une nature à parler de ce qui lui tient à cœur. Il n’est pas pour autant taciturne, mais tant qu’il n’a pas la certitude de pouvoir aller jusqu’au bout de son idée, il préfère rester sans rien dire. »
Comme souvent avec Hiromi Kawakami, c’est de l’intime qu’il s’agit, de la famille dans ce qu’elle a de plus secret. Là où un américain aurait installé une montée en puissance, à plusieurs voix probablement, jusqu’à une révélation finale, l’auteure japonaise va et vient dans les pensées de Nahoko, une femme d’âge mûr qui revient sur son enfance, sa jeunesse, ses relations avec ses parents et son frère Ryô. La part la plus cachée de ces relations familiales compliquées est dévoilée assez vite, en passant, et Nahoko y revient à plusieurs reprises, comme on retourne en pensée à un épisode saillant de sa vie.

« Pourquoi la mémoire ne faiblit-elle pas ? »
Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau est tout le contraire d’un roman fluide, il avance d’un coup, puis retourne en arrière, s’égare dans le passé, revient au présent. De longs passages racontent des rêves de Nahoko à propos de sa mère, ce ne sont pas ceux que j’ai préférés, et c’est un soulagement ensuite de revenir à sa vie présente ou à ses souvenirs d’enfance. Le roman flotte un peu, il y existe peu de descriptions, peu de repères temporels, il s’agit plus de créer une atmosphère, à base de bruits, de sensations et d’odeurs, et de rendre palpable les relations entre l’intériorité de chacun et l’ambiance.

« Je n’ai toujours pas trouvé la réponse. Vais-je mourir sans l’avoir trouvée ? »
Les questions que se pose Nahoko sont nombreuses et comme, en lisant, on ne sait parfois même pas de quelle question il s’agit, une force irrésistible pousse à tourner les pages, jusqu’à la toute fin qui est très belle.
Je ne recommanderais pourtant pas les romans d’Hiromi Kawakami à tout le monde, mieux vaut avoir une certaine sensibilité à cette manière très japonaise de tourner autour des choses. À chaque fois que j’ai lu un roman de cette auteure, ça a été sans déplaisir, mais sans coup de cœur non plus. J’aurais aimé une forme un peu plus classique de récit, peut-être.

Chez le même éditeur, je me souviens de quelques belles lectures, les voici en images : La brocante Nakano de la même auteure, Baguettes chinoises de Xinran (2008), La prière d’Audubon de Kotaro Isaka (2011), Compartiment pour dames d’Anita Nair (2002) ou Appel du pied de Risa Wataya (2008).
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Hiromi Kawakami, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau (Suisei, 2014), éditions Philippe Picquier (2016) traduction Élisabeth Suetsugu, 211 pages.


Pour en savoir plus sur Un mois un éditeur, ou sur les éditions Philippe Picquier.
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Publié dans littérature Asie

Mitsuyo Kakuta, La cigale du huitième jour

cigaleduhuitiemeElle n’avait pas d’intention particulière. Elle voulait juste voir. Juste voir l’enfant de cet homme. C’est tout. Et tout serait fini. Le lendemain, ou non, l’après-midi même, elle irait acheter de nouveaux meubles et chercher du travail. Elle allait tout oublier et recommencer une nouvelle vie, se répétait-elle en boucle en se déchaussant. Réprimant l’envie de courir et d’ouvrir le fusuma d’un coup, elle se contenta d’embrasser la cuisine du regard. Au milieu se trouvait une petite table ronde. Sur celle-ci, pêle-mêle, des assiettes avec des miettes, un paquet de pain de mie, un cendrier plein de mégots, de la margarine, des épluchures de mandarines. Sur le plan de travail près de l’évier, une bouilloire, une boîte de lait en poudre et des canettes de bière aplaties. Devant ce spectacle de vie quotidienne aussi crûment exposé, Kiwako eut presque le souffle coupé.
Une toute jeune femme, Kiwako, accomplit un jour un geste fou et irréfléchi qui ne lui ressemble pas, elle enlève le bébé de son amant et prend la fuite avec cette toute petite fille qu’elle appelle Kaoru. Réfugiée tout d’abord chez une amie à qui elle ne raconte que partiellement la vérité, elle se lance sous une fausse identité dans une errance à travers le Japon qui la mènera d’abord dans une étrange communauté, puis sur une île. Progressivement on comprend les raisons de son geste, petit à petit naît un attachement très fort entre Kiwako et Kaoru. Aux deux-tiers du livre intervient un changement de point de vue, vingt ans après la première partie, qui relance complètement l’histoire en lui donnant un nouveau suspense. Le duo formé par la petite fille et sa « mère » fonctionne très bien, on y croit vraiment, et on a envie qu’elles restent ensemble. Cette histoire est tellement bien racontée qu’elle réussit à faire ressentir davantage d’empathie pour la ravisseuse que pour les parents de la petite Kaoru.
J’ai trouvé très touchant ce roman sur la fuite, sur la création du lien maternel, sur la culpabilité et la rédemption, roman qui fait du bien à sa manière, sans mièvrerie aucune. Les chapitres où l’on voit de l’intérieur une sorte de secte, l’un des endroits où Kiwako s’est réfugiée, sont très intéressants pour comprendre comment les personnes qui dirigent ce genre de lieu peuvent tirer partie des faiblesses de femmes déboussolées… De femmes dans ce cas, mais pas uniquement, bien sûr.
L’ensemble est bien construit, la traduction rend bien la subtilité de l’écriture, l’évocation des lieux et des personnes permet un dépaysement complet en même temps qu’une belle palette d’émotions. C’est tout ce que je demande à un roman, et quand c’est réussi, je ne peux qu’applaudir ! De la même auteure, j’avais lu aussi Celle de l’autre rive, mais pas réussi à accrocher à La maison dans l’arbre (qui avait pourtant une superbe couverture !). Ah, et pourquoi ce joli titre ? Je ne vais pas vous le dévoiler, il faut lire le livre pour le savoir !

Extrait : Kiwako serra l’enfant sur son cœur. Elle enfouit son visage dans les cheveux vaporeux du bébé en inspirant profondément. C’était doux. C’était chaud. De ce petit corps si souple qu’il en semblait si fragile émanait pourtant une robustesse inébranlable. Si frêle et si fort. Une petite main effleura la joue de Kiwako. Un contact humide et chaud. Kiwako se dit qu’elle ne devait pas le laisser. Moi je ne te laisserai jamais tout seul, comme ça. Je vais te protéger. De tous les ennuis, de toutes les tristesses, de la solitude, de l’inquiétude et de la peur, je te protégerai.

L’auteure : Mitsuyo Kakuta est née à Yokohoma en 1967. Elle suit des études de littérature, et durant son cursus publie son premier livre, d’abord des romans jeunesse. Elle obtient en 2005 le prix Naoki pour son livre Celle de l’autre rive, premier de ses romans traduits en français, suivis de La maison dans l’arbre et La cigale du huitième jour. Un film a été tiré de ce roman en 2011 sous le titre Rebirth.
344 pages.
Éditeur :
Actes Sud (2015)
Paru au Japon en 2007
Traduction : Isabelle Sakaï
Titre original : Yôkame no semi

Les avis de Cathulu et Ellettres.

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Publié dans littérature France

Céline Curiol, L’ardeur des pierres

ardeurdespierresLes kamo-ishi sont des pierres issues de la rivière Kamo. Elles doivent être noires et brillantes, avoir une forme particulière, et sont très prisées des japonais qui les placent dans leur jardins pour les contempler. Enfin, il semble que la rivière Kamo soit maintenant protégée et que le fait d’ y prélever des pierres soit un délit.
C’est du moins le postulat de Céline Curiol, qui comme Hubert Haddad ou Thomas B. Reverdy, situe un de ses romans au pays du Soleil Levant.
Kanto est jardinier dans la région de Kyoto, et un riche propriétaire lui a demandé de ces pierres étranges… Un repérage au bord de la rivière, une expédition soigneusement préparée, et voilà deux belles pierres précieusement emballées dans une couverture dans le coffre de sa voiture.
Pendant ce temps, Sidonie, une jeune française, part en voyage individuel au Japon, sans préparation et sans but… Toujours au même moment, Yone, le voisin de Kanto, peine à écrire le début d’un roman sur un sujet qui le fascine. Les deux jeunes hommes se croisent parfois, chacun de son côté va apercevoir Sidonie. Fascinée par sa peau sombre, ils la verraient bien en chanteuse de jazz américaine, ce qui prouve que les clichés existent
aussi au Japon !
Ce roman possède un charme subtil, mais pour savoir si cet envoûtement provient du Japon ou de l’écriture de l’auteure, ou des deux, il faudra que je lise un autre de ses romans. J’ai en tout cas lu celui-ci avec grand plaisir, apprécié cette histoire de pierres étranges qui m’a rappelé parfois les romans de Yoko Ogawa ou Haruki Murakami, en mêlant aux thèmes de l’art, de la connaissance de soi, mais aussi de l’obsession, un côté légèrement irréel qui ne m’a pas déplu.

Extraits : Le tout premier jour, lorsqu’il était venu rencontrer le propriétaire, Kanto avait aperçu sur la table basse du salon un livre dont la couverture montrait un cylindre de pierre recourbé sur lui-même, une structure circulaire dont l’épaisseur diminuait aux extrémités qui convergeaient l’une vers l’autre sans jamais se toucher.

Avant même d’ouvrir les yeux, il sent l’odeur, légèrement boisée, du cèdre mêlé à un parfum de canne à sucre, clou de girofle ou cerisier, distincte mais subtile. Elle lui est familière, mais il lui faut apercevoir par les fentes brumeuses de ses paupières l’enveloppe abandonnée sur le futon près de son visage pour l’identifier.

L’auteure : Céline Curiol est née à Lyon en 1975. Diplômée de la Sorbonne, elle devient correspondante pour la BBC et Radio France, à New York. Elle commence à écrire en travaillant également à l’ONU. Elle publie son premier roman, Voix sans issue, en 2005, puis Exil intermédiaire, L’ardeur des pierres, A vue de nez, Un quinze août à Paris, Les vieux ne pleurent jamais, tous chez Actes Sud.
208 pages
Éditeur : Actes Sud (2012) existe en poche.

Repéré chez Aifelle. Une très bonne idée !

Publié dans littérature France, mes préférés, rentrée automne 2013

Thomas B. Reverdy, Les évaporés

evaporesL’auteur : Thomas B. Reverdy est un romancier français né en 1974, auteur de trois romans publiés aux éditions du Seuil. Il obtient l’agrégation de lettres modernes en 2000 et enseigne depuis en lycée. Ses trois premiers romans, La Montée des eaux, Le Ciel pour mémoire et Les Derniers Feux, constituent une sorte de cycle poétique. Ils abordent les thèmes du deuil, de l’amitié et de l’écriture. En 2010, il publie L’Envers du monde. Publié en août 2013, Les évaporés est retenu dans la sélection de plusieurs prix et reçoit le Grand Prix de la Société des gens de lettres.
314 pages
Éditeur : J’ai lu (avril 2015)


En sautillant d’un livre à l’autre, j’aime bien changer d’univers mais aussi trouver des points communs, des liens. C’est le cas entre Les collines d’eucalyptus et Les évaporés où l’on retrouve le thème de la disparition volontaire.
J’ai commencé ce livre tout lentement, tout tranquillement, pour la bonne raison que déjà, dès les premières pages, il me plaisait énormément, et j’ai eu bien du mal à le quitter une fois la dernière page tournée. L’histoire se déroule par petites avancées, c’est plus un roman d’atmosphère que d’action, qui repose sur des personnages touchés par la vie, devenus des ombres dans leur propre pays. En premier lieu, Kaze, un japonais d’une cinquantaine d’années, employé d’une grosse société d’investissement, devenu un Johatsu, un évaporé, un disparu volontaire, par la force des choses.
Il y a aussi un jeune garçon nommé Akainu qui a pris la tangente après le tsunami, parce qu’il ne voulait pas savoir si ses parents étaient morts. Après ce genre de drame, ils sont de plus en plus nombreux à s’évaporer, c’est ce que découvre Richard B., qui accompagne Yukiko, la fille de Kaze, jusqu’au Japon, pour une enquête qu’il peine à mener. Car Richard, qui n’est autre que Richard Brautigan que l’auteur a fait renaître, est à la fois détective privé, poète, rêveur et pourvoyeur d’images sur ce Japon d’après Fukushima qui le frappe en pleine face.
Je ne regrette pas d’avoir attendu la sortie en poche de ce roman qui me tentait déjà à la rentrée littéraire 2013, je pourrai ainsi le garder, relire des passages, et prolonger un joli moment de lecture.

Citations : On ne voit pas la lune, juste sa lumière qui pâlit les nuages et les toits d’ardoise, le sable du chemin qui part dans la forêt et route, luisante encore des averses du soir.

Quand on n’est pas doué pour le bonheur, quand on ne sait pas retenir les belles choses, il vaudrait mieux s’abstenir de les fréquenter, parce que ça se termine souvent mal.

Ce qu’il aimait, c’était rêver. Passer des journées à pêcher la truite en rivière, assister à des rodéos, partir dans le désert ou à la montagne, tout ce qu’on peut faire sans être vraiment là, tout ce qui se déroule, quand on le fait, un peu en dehors de nous, comme écrire un poème sans raison, juste par goût du miracle.

Les avis de Clara, Estelle Calim, Hélène, Jérôme, Marilyne, Mior et Séverine parmi beaucoup d’autres !
Les anciens (romans des rentrées littéraires passées) sont de sortie chez Stephie.
ancienssortis

Publié dans littérature Asie, rentrée hiver 2013

Hiromi Kawakami, Les dix amours de Nishino

dixamoursdenishinoL’auteur : Hiromi Kawakami est née en 1958. Cette romancière japonaise est diplômée de l’université pour femmes d’Ochanomizu. Depuis ses débuts en 1994, elle est devenue l’un des écrivains les plus populaires au Japon, et l’un de ceux qui parviennent à être publiés et reconnus en Occident. En 2000, sa nouvelle Les Années Douces est récompensée par le prix Tanizaki. Parmi les traductions en français, on trouve également La brocante Nakano, Manazuru, Le temps qui va, le temps qui vient, toutes chez Picquier.
207 pages
Editeur : Picquier (mars 2013)
Traduction : Elisabeth Suetsugu
Titre original : Nishino Yukihiko no koi to bôken

Nishino raconté par les femmes de sa vie… De la toute jeune adolescente à la femme mûre, elles esquissent en creux le portrait d’un homme séduisant ou séducteur, qu’elles quittent parfois, dont elles tombent amoureuses ou non, qui se sentent plus ou moins proches de lui. Il faut dire que Nishino, que ces dix textes racontent en creux, est du genre insaisissable et cachant bien ses sentiments.
Ce sont pour moi des retrouvailles avec Hiromi Kawakami déjà lue dans La brocante Nakano et Manazuru, deux romans que j’avais appréciés pour leur ambiance feutrée et empreinte d’une sorte d’âme japonaise, comme on dit l’âme russe parfois. J’ai aussi retrouvé cette atmosphère suave dans les mangas de Jiro Taniguchi tirés des Années douces d’Hiromi Kawakami, de loin mon histoire préférée de l’auteure japonaise.
J’étais contente de dénicher ce dernier roman à la bibliothèque, mais mon enthousiasme est retombé comme un soufflé trop vite sorti du four ! Manque de vivacité, manque de rythme, les différentes amantes de Nishino ne se différencient pas tant que cela les unes des autres, on a plutôt l’impression d’une suite de nouvelles sans vraiment de lien et, qui plus est, dotées de dialogues un peu raplaplas… Nishino met tellement de temps à se dévoiler qu’il reste assez flou et inconsistant, et les déclarations concernant sa part de mystère n’ont pas suffi à me le rendre intéressant. La construction était pourtant prometteuse mais je ne me suis attachée à aucun personnage et me suis doucement, tranquillement ennuyée. Ce qui n’est pas vraiment ce que j’attends d’une lecture !


Extrait :
Lui qui est si peu loquace, comment expliquer qu’il n’ait pas du tout l’air rébarbatif ? On a l’impression qu’il lui suffit d’hocher la tête pour que son interlocuteur croie qu’il a prononcé dix mots. C’est en tout cas de cette façon que je ressentais les choses.
Il flotte autour de lui un climat mystérieux. Aucun autre garçon de la classe ne lui ressemble. J’avais l’impression que si l’on tentait d’avoir prise sur lui, on s’enfoncerait à l’infini, toujours plus loin, sans jamais pouvoir atteindre le Nishino qui devait exister au-delà de l’air qui l’enveloppait. Pourtant, l’atmosphère qui se dégageait de lui était douce, tiède, infiniment agréable. Une atmosphère qui faisait qu’insensiblement, ce qui se dégageait de sa présence donnait l’illusion de ne faire plus qu’un avec lui. Oui, une aura de cette nature.

Deux avis : Hélène, si elle lui trouve un certain charme, n’est pas très enthousiaste, Mango a aimé cette approche en biais d’un homme insaisissable…