littérature Amérique du Nord·mes préférés·non fiction

Dan O’Brien, Wild idea

wildidea« J’ai su qu’il y aurait dans mon avenir au moins une tentative de rétablir l’équilibre des grandes plaines. Et que les bisons en feraient partie. »
Dan O’Brien est écrivain et professeur, il a travaillé comme saisonnier dans le domaine de la biologie, à la réintroduction d’oiseaux dans les Grandes Plaines du Dakota du Sud. Lorsque plus tard, il s’installe dans un ranch, il imagine réintroduire des bisons sur ses terres, une espèce massacrée par l’homme blanc dans la seconde moitié du XIXème siècle, par goût du sport ou pour décimer les Indiens, jusqu’à ne plus laisser qu’un millier d’individus. Il commence d’abord par essayer de restaurer la flore, non sans mal.

« Déjà à cette époque, je savais que les bisons allaient devoir payer pour leur propre retour. Ce qu’on n’imaginait pas, c’est quel serait le prix. »

Vivre sur un ranch en élevant de plus en plus de bisons implique de commercialiser la viande de bison, d’autant plus que la compagne de Dan O’Brien, Jill, est restauratrice, et toujours prête à imaginer de nouvelles recettes. Au fur et à mesure de l’avancée du projet, le couple se rend compte qu’il faut pour cela respecter les bisons, les « moissonner » sur leur habitat selon des méthodes dénuées de cruauté et non les emmener à l’abattoir comme de simples bœufs d’élevage. Ils imaginent alors une unité mobile destinée à équarrir et réfrigérer sur place. Ils n’oublient pas non plus les rites indiens préalables à l’abattage. Mais tout n’est pas forcément facile dans cette entreprise…

« Rocke a chanté jusqu’à ce que les bisons entourent notre petit groupe. Shane a allumé le fagot d’herbe à bison et Rocke a envoyé la fumée sur nous tous. Il a béni le fusil avec la fumée et le troupeau s’est encore approché. »

Tout m’a plu dans cette aventure écologique, économique et humaine. L’idée de départ tout d’abord, l’expansion du projet malgré les réticences de Dan O’Brien, l’implication familiale, celle des amis et employés. Certains, comme Erney, qui devient au fil des années un membre de la famille, ou comme Jilian, la fille de la compagne de Dan, sont particulièrement touchants. On partage les moments d’enthousiasme et ceux de doute, on imagine les bisons, si majestueux, tellement adaptés au paysage dont ils avaient pourtant disparu, les plaines sans fin où ils disparaissent au début de l’hiver pour réapparaître au printemps. C’est magique et j’ai dévoré ce livre sans voir le temps passer !

Wild idea, de Dan O’Brien, Au Diable Vauvert (2015) traduction de Walter Gripp 395 pages


Repéré chez Brize et Keisha, merci pour cette bonne idée !

Projet 50 états, 50 romans : le Dakota du Sud
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littérature Amérique du Nord·nouvelles

T.C. Boyle, Une mort à Kitchawank

unemortakitchawankJe n’en étais pas trop sûr, mais il me sembla que Lily me souriait – cependant, vu ce qui se passa par la suite, elle faisait sans doute la grimace. Franchement, je ne sais pas.
Le titre que je vous donne là est incomplet puisqu’il s’intitule Une mort à Kitchawank et autres bonnes nouvelles, voilà qui tombe parfaitement bien dans le cadre des bonnes nouvelles du lundi ! Une « cabane » dans la première nouvelle, une yourte dans la deuxième, une communauté dans des villas autour d’un lac, le tout aux Etats-Unis, mais aussi une maison dans la zone interdite de Tchernobyl, le lieu d’habitation semble avoir une importance certaine pour l’auteur. D’ailleurs, le thème de l’une des nouvelles est assez similaire à celui de La condition pavillonnaire de Sophie Divry, mais en commençant à lire, on s’attend à tout autre chose, et petit à petit, une vie se déroule, et comme dans le roman que je cite, l’euphorie n’est pas forcément au rendez-vous !

Il le prenait toujours avec lui quand il répondait à une annonce parce que Joey était un charmeur, le genre de gamin qui plaisait à tout le monde, avec son visage rayonnant et ses grands yeux curieux de tout, ses cheveux d’un blond presque blanc qu’il tenait peut-être de son père.
T.C. Boyle accorde une grande attention à ses personnages, à leurs dialogues, à leurs actions. La particularité de ces nouvelles est qu’elles ne sont pas « à chute » à la manière française, mais pas seulement des tranches de vie ou des atmosphères non plus. Elles font aller les personnages d’un point A à un point B, il ne s’est pas toujours passé de grand événement, mais pourtant ils ont fondamentalement changé. Et vous n’imaginez pas comme l’auteur peut rendre ça captivant et troublant…

La randonnée ne se considère pas comme un sport de compétition, mais, bien sûr, elle l’est. Parce qu’elle exige de l’endurance, de l’adresse, de la sagesse, la connaissance de la forêt, et elle réclame de la testostérone comme tous les autres sports.
Je n’aurais une petite restriction que sur la dernière nouvelle, qui est si différente des autres par le personnage et l’époque que je suis restée à côté… mais par rapport à la force des quatorze autres textes, ce n’est rien ! Je connaissais déjà l’écriture de l’auteur par des romans plutôt amples, comme Water music, ou dans un genre très différent, America ou Les vrais durs, je l’ai trouvé tout autant à l’aise avec les formes courtes, il installe l’histoire et les personnages en quelques phrases bien posées, et c’est vraiment un plaisir à lire, et presque un déchirement de quitter chaque univers !

T.C. Boyle, Une mort à Kitchawank (The collected stories of T.C. Boyle, volume II, 2013) Grasset (2015) Traduction de Simone Arous, 432 pages

La lecture d’Ariane

La bonne nouvelle du lundi c’est ici
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littérature Amérique du Nord·premier roman·projet 50 états·rentrée automne 2016

Virginia Reeves, Un travail comme un autre

untravailcommeunautre« On perd déjà tant de courant en l’acheminant : ce qu’on prendra n’est rien en comparaison. C’est une goutte d’eau dans un lac, ça ne manquera à personne. »
La force du roman de Virginia Reeves tient tout d’abord à la singularité du sujet : Roscoe T. Martin, un homme passionné par la force nouvelle de l’électricité, vient s’installer dans les années 20 dans une région rurale de l’Alabama où les fermes sont encore éclairées au pétrole, et où tout le travail se fait à la main. Pour réduire le travail de son ouvrier agricole et de son épouse, il imagine détourner quelques kilowatts des lignes d’Alabama Power, opération aussi risquée qu’illégale. Ses connaissances en électricité lui permettent de réussir, mais un ouvrier de la compagnie meurt quelques temps plus tard au pied de son transformateur.

Il avait ses propres souvenirs, sa compréhension des événements, puis il y avait le récit hostile et biaisé du procureur, et ensuite la version des journaux, limitée aux minutes les plus sensationnelles.
La suite du roman alterne entre la prison où Roscoe purge une longue peine et le retour sur les événements qui l’y ont mené, sur le procès, sur sa vie de couple compliquée, sur sa relation avec Wilson, l’ouvrier agricole de couleur. Les tensions raciales ne sont pas absentes du roman, mais sont traitées d’un point de vue pas exactement habituel.

Si les trois hommes assis derrière la grande table de chêne m’accordent une remise de peine, j’irai voir l’océan. J’en suis sûr. Je me trouverai un phare comme celui-là et j’en deviendrai le gardien, alors j’allumerai ma lanterne dans l’obscurité pour tenir les navires loin du péril.
Je ne m’attendais pas en ouvrant le roman à voir une grand partie des pages se passer entre les murs d’une prison, mais cet aspect ne m’a pas rebutée. La langue utilisée par l’auteure, et très bien rendue par la traduction, est sobre et précise, avec de belles échappées lyriques, et s’accorde bien avec l’époque qu’elle décrit. Les trois parties, la troisième venant renouer les deux premières qui alternaient, abordent avec précision et empathie à la fois, des aspects de l’affaire qui a bouleversé la vie de Roscoe.
Encore un roman découvert grâce au festival America qui était décidément très riche cette année.

 

Virginia Reeves, Un travail comme un autre (Work like any other) éditions Stock (2016) traduit par Carine Chichereau, 326 pages

Lu aussi par Ariane, Cathulu, Sandrine.
50 états, 50 romans, en Alabama
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littérature Amérique du Nord·premier roman·projet 50 états

S.E. Hinton, Outsiders

outsiders« Lorsque j’émergeais de la salle obscure dans le grand soleil, je n’avais que deux choses en tête : Paul Newman et la marche qui m’attendait pour rentrer chez moi. »
Ainsi commence le roman imaginé par une jeune fille de seize ans en 1967. Elle se met dans la peau, dans la tête, dans les mots d’un jeune de quatorze ans de Tulsa, en Oklahoma. Ponyboy Curtis vit avec ses deux frères dans un quartier déshérité, appartient au clan des « Greasers » qui s’opposent régulièrement aux « Socs », les petits bourgeois en voitures décapotables et polos bien repassés. Leur culture commune est la bagarre, les codes de la rue, le cinéma en plein air, l’alcool et les cigarettes. La mort d’un de ces jeunes va bouleverser la vie de Ponyboy, et l’obliger à prendre la fuite.

« Seize ans dans les rues : tu peux en apprendre, des trucs. Mais que des trucs moches, pas ceux que tu as envie de savoir. Seize ans dans les rues : tu peux en voir, des choses. Mais que des choses pourries, pas celles que tu as envie de découvrir. »
Cette citation résume bien le roman. Mais ce « West side story » de l’Oklahoma va bien au-delà du portrait, très réussi au demeurant, d’une génération cabossée. Car la jeune auteure, finement, ne caricature pas les garçons et les filles des deux clans rivaux. D’un côté comme de l’autre, certains diffèrent un peu des autres, essayent de s’en sortir, de voir plus loin que leurs petites guerres, de prendre conscience que tout cela finira mal. Ce roman est aussi celui du rôle de la littérature qui sauve, de la solidarité, de l’amour, de la mort, de la rédemption peut-être…

 

« J’adorais la campagne. Je rêvais d’être en dehors des villes, loin de l’agitation. Mon seul souhait était d’être allongé sur le dos, sous un arbre, et de lire un bouquin ou de faire un dessin, sans craindre d’être attaqué, ni d’être obligé de porter un couteau […] »
Je ne sais plus trop pourquoi j’ai choisi ce roman, puisque le choix d’un narrateur adolescent, je trouve toujours cela un peu risqué. Bien souvent, je ne reste pas intéressée très longtemps, ça semble un peu fabriqué. Cette fois, j’y ai trouvé un accent de véracité, et malgré le vieil exemplaire tout jaune et délabré que j’avais sous la main, j’ai dévoré le roman ! Quelques phrases sonnent de manière un peu naïve, parfois, mais cela reste assez marginal pour ne pas s’y arrêter. Je me suis dit qu’on devrait en faire un film, de cette formidable histoire, mais il existe déjà : Outsiders a été tourné par Francis Ford Coppola avec Matt Dillon, Patrick Swayze, Tom Cruise… Je pense toutefois que je resterai sur les images venues à la lecture !


Outsiders de Susan Eloïse Hinton. (The outsiders, 1967) édition : Livre de Poche (1984) traduction de Marie-Josée Lamorlette 188 pages.

Projet 50 états, 50 romans : l’Oklahoma.
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littérature Amérique du Nord·mes préférés

Meg Wolitzer, La doublure

doublureMa matière principale restait l’anglais, avec un intérêt tout à fait secondaire pour le socialisme.
Joan se trouve avec son mari dans un avion pour Helsinki où il va recevoir un fameux prix littéraire, concurrent du Nobel. Le moment lui semble adéquat pour le quitter après quarante ans de vie commune.
Elle se souvient de la jeune fille qu’elle était, tombée sous le charme de son prof de littérature. C’était en 1953 et, si ses camarades étaient plutôt à la recherche d’un mari, contrairement à elles, Joan se sentait une vocation d’écrivain. Mais c’est son mari John qui deviendra auteur à succès, pendant qu’elle travaillera chez un éditeur ou élèvera leurs enfants. Elle ne semble pas en concevoir de rancœur toutefois, tout au plus une certaine fatigue…

En effet, les femmes, en 1956, étaient toujours confrontées à des limites, à des négociations : où avaient-elles le droit de sortir marcher la nuit ? Jusqu’où pouvaient-elles laisser s’aventurer un homme, en tête-à-tête ?
Je ne sais pas pourquoi on n’a pas vu davantage ce roman sur les blogs.
Parce qu’avec une telle plume acérée, un poil de cynisme, et une excellente traduction, j’ai passé mon temps à noter des citations. Comment ne pas tomber sous le charme d’un roman où la narratrice déclare tout simplement… « Des filles en groupe, c’était aussi rassurant qu’un hachis parmentier », ou ose une telle phrase en racontant sa première relation amoureuse : « C’était mon premier pénis, et il me parut en un sens si pétri d’optimisme, bien plus que son possesseur. » Moi, j’ai craqué pour cet humour à froid, ces images qui prêtent à sourire, sans oublier les descriptions piquantes !

Moi, je ne tenais pas le monde dans ma main. Personne ne me l’avait proposé. Je ne voulais pas devenir « femme écrivain », peintre du monde dans des couleurs d’aquarelle, ou, à l’inverse, une dingue, une casse-couilles, une raseuse épuisante.
Joan dans ses jeunes années se pose déjà des questions sur les femmes qui écrivent, et souscrit à la vision d’une auteure qu’elle a rencontrée. Mais les revendications féminines sont niées dans les années 50, et Joan se retrouve dans une situation qui n’est pas celle qu’elle avait rêvée. Le thème des femmes et de la création court à travers le roman, sans que jamais on n’ait l’impression que l’auteure assène des théories. Elle constate, tout simplement, avec un brin de cynisme qui arrache plus d’un sourire.

Ces hommes, qui possèdent déjà tant, ont besoin d’autant pour se donner des forces. Ils n’ont que des appétits, ils ne sont que bouches béantes, estomacs grondants.
Joan est une femme admirable en apparence, qui comprend et accompagne son mari partout, mais qui craque au bout du compte, à force d’avoir joué les doublures depuis des années. Outre son écriture, la construction du roman est astucieuse, ne provoque jamais un brin d’ennui tant les comparaisons entre les personnages jeunes et les mêmes à la maturité est édifiante ! Une jolie réussite que ce roman (qui conviendra sans nul doute à ceux qui ont aimé De la beauté de Zadie Smith) et je suis ravie d’avoir commencé à lire Meg Wolitzer, car je pressens que ses autres romans pourraient me plaire tout autant !

Meg Wolitzer, La doublure (The wife, 2003) éditions rue Fromentin (2016) traduit par Johan-Frederik Hel Guedj 250 pages

Repéré grâce à Cathulu, Cuné et Nadège.

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littérature Amérique du Nord·nouvelles·policier

Craig Johnson, Incendiaire

incendiaireSympathique initiative !
Laquelle ? Celle de Martine qui propose La bonne nouvelle du lundi, pour mettre en lumière le genre des textes courts. Je souscris volontiers à cette idée et je me donne pour objectif de proposer un auteur à découvrir ou à redécouvrir, et une nouvelle qui permet d’entrer dans son univers… Mais ce ne sera pas chaque lundi, (non, je me connais !) mais un lundi de temps à autre, selon mes lectures.

Craig Johnson
Je commence avec Craig Johnson, qui publie des romans policiers chez Gallmeister depuis maintenant un certain nombre d’années, depuis 2009 précisément, et qui ne manque jamais de venir à différentes rencontres et fêtes du livre françaises pour les présenter. Ce qui fait que bon nombre d’entre vous connaissent son légendaire chapeau, et son sourire communicatif ! craigJ.jpg

« –J’ai pas flanqué le feu à ma foutue chambre. (Il prit une nouvelle gorgée pour étouffer l’esprit de fête ambiant.) Putain de bon Dieu. Ce foutu truc était même pas branché. »
Les personnages des nouvelles de Craig Johnson sont les mêmes que ceux de ses romans, le shérif du comté d’Absaroka, Walt Longmire, son ami indien Henry Standing Bear, ses adjoints du bureau du shérif, et différentes autres figures de la petite ville où tout le monde se connaît.
Dans la nouvelle que je viens de lire, Walt passe le réveillon avec Lucian, l’ancien shérif qui vit, à son grand désarroi, en maison de retraite. Le pauvre Lucian se retrouve de gré ou de force obligé de rester dans la salle commune car sa chambre a subi un début d’incendie. Incident qui le perturbe, bien évidemment, dans la mesure où il a du mal à admettre qu’il aurait été imprudent, et aurait déclenché lui-même cet incendie. D’anciennes photos affichées au mur de la maison de retraite vont alors donner à Walt l’occasion de faire preuve de son intuition légendaire… et peut-être ainsi de réconforter son ancien collègue.

« La quasi-totalité des discours de Bud avait un rapport avec l’alcool ou avec les femmes. »
Pas si facile d’écrire une nouvelle policière, en installant une situation critique, des personnages suffisamment nombreux, et de résoudre une enquête en une douzaine de pages… pourtant Craig Johnson y réussit fort bien, laissant parler aussi bien son humour que son sens du portrait incisif et parlant. Il ne faut pas s’attendre à une action trépidante, mais c’est sympathique et bien mené.
C’est le deuxième nouvelle que je lis, sans parler des romans. D’ailleurs toutes les nouvelles sont accessibles facilement sur le site de l’éditeur Gallmeister, et vous pouvez donc aller faire à volonté un petit tour dans le Wyoming grâce à ses nouvelles, avant ou après avoir lu un de ses romans !
Et ça, c’est vraiment une bonne nouvelle, non ?

 

Retrouvez la bonne nouvelle du lundi chez Martine ici ou .
bonnenouvelle

 

littérature Amérique du Nord·sortie en poche

Shannon Burke, 911

911Pourquoi ce livre ?
Je ne l’aurais sans doute pas repéré, et a fortiori, pas lu, si ce roman n’avait été sélectionné pour le prix SNCF du polar et proposé en lecture sur le site pendant tout le mois de janvier. J’en ai lu les premières phrases, et je n’ai pas pu arrêter. Disons-le tout de suite, ce n’est pas un roman policier, c’est une tranche de vie urbaine et violente, celle d’un jeune ambulancier à Harlem au tout début des années 90.

« Harlem sortait tout juste de la plus grosse vague de violence du siècle. Le quartier avait perdu un tiers de sa population depuis le milieu des années 80. »
Ollie Cross est un jeune homme de 23 ans qui n’a pas réussi le concours d’entrée en fac de médecine, et qui choisit, tout en s’y préparant de nouveau, d’être ambulancier. C’est à la fois pour gagner sa vie, pour se forger une expérience utile et pour venir en aide à des populations des plus fragiles. Violence, toxicomanie, manque de soins et extrême pauvreté, les quartiers nord de New York où Ollie intervient sont exsangues, abandonnés à des forces de police aussi violentes que les mafias qui y règnent. C’est d’une tristesse insondable et sans commune mesure avec le Harlem du début du XXIème siècle…

« La rumeur de la ville. Une lueur orangée. Le soleil se couchant au-dessus du fatras d’immeubles d’Amsterdam Avenue. A l’ouest, on pouvait voir l’Hudson, le pont George Washington et les falaises de la rive ouest du fleuve. »
Un des rares moments de calme où Ollie et son collègue Rutkovsky regardent la ville d’en haut. Et un moment qui permet aussi au lecteur de reprendre son souffle. Car rien ne lui est épargné dans cette lecture qui frappe très très fort. J’étais dans le même temps plongée dans la première saison de la série The Wire, et les scènes de l’un résonnaient dans la lecture de l’autre… Nourri de l’expérience de l’auteur en tant qu’ambulancier, ce roman est d’un réalisme noir qui laisse vraiment assommé par autant de détresse.

« Il y a deux sortes d’ambulanciers dans le coin, Cross. Ceux qui veulent aider les gens, et c’est la majorité d’entre nous. On a beau être un peu bizarres, un peu frappés, on fait de notre mieux. Et puis il y a une toute petite minorité de mauvais ambulanciers qui aiment être entourés de personnes qui souffrent. Qui aiment le pouvoir que ça leur donne. »
L’enjeu du roman est donc de savoir si Ollie (Ollie Cross, comme Holly Cross, la sainte Croix, porte un nom prédestiné, semble-t-il) si le jeune homme va réussir à garder son équilibre au milieu de tout ce qu’il voit, ou s’il va basculer du côté des ambulanciers qui n’ont plus aucune éthique, aucune compassion. Il faut dire que le groupe de professionnels qui l’accueille est très refermé sur lui-même, très dur avec les nouveaux-venus, les tendres, les différents… Le roman garde heureusement une part d’humanité, une légère confiance, un souffle d’espoir.
Très bien écrit et traduit, c’est vraiment une découverte forte et saisissante, assez loin de mes lectures américaines habituelles.

911 (Black flies, 2008) de Shannon Burke, éditions 10/18, paru en 2014 chez Sonatine, traduit de l’anglais (États-Unis) par Diniz Galhos, 216 pages
L’avis d’Hélène.

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littérature Amérique du Nord

Megan Abbott, Avant que tout se brise

avantquetoutsebrise« Le vacarme, le bourdonnement, le silence pesant, l’odeur des justaucorps mouillés et de la fosse de réception, la crème hydratante goudronneuse, tout cela était intrinsèquement lié à Devon. »
Je voulais lire ce roman depuis le Festival America où Sandrine avait mené un entretien avec Megan Abbot. C’est le premier roman de l’auteur que je lis, mais il ne semble pas représentatif de son genre habituel, qui est le roman noir situé dans les années 50 ou 60. Avant que tout se brise, roman sur une famille fortement soudée autour de la fille aînée, gymnaste très prometteuse, a pour titre américain You will know me. On pourrait parler longtemps des traductions des titres ! Toutefois, le titre français, tiré d’une phrase du roman, ne va pas si mal au texte qui parle de « l’avant », avant l’événement perturbateur.

Un roman psychologique
Malgré des couches de temps imbriquées, le récit se déroule de manière claire et suit un fil directeur évident autour de la psychologie approfondie, disséquée, des personnages. Cet examen minutieux des faits et gestes évoque les romans de Joyce Carol Oates. L’auteure a adopté, et c’est une très bonne idée, le point de vue de la mère, écartelée entre son amour pour sa fille, son envie de la voir réussir, sa loyauté envers son mari, son sens moral, ses envies personnelles. Jusqu’où peut aller le profond désir de voir son enfant réussir ses rêves ?

« Tout, dans la vie de Devon, finirait par prendre un aspect mythique au sein de la famille. »
On assiste aux ravages qu’un accident, survenu dans l’entourage proche, peut créer dans une famille. Ce roman est tendu, précis et affuté comme les gymnastes dont il évoque la jeune carrière. Il est aussi très prenant, car l’auteure lâche des informations comme autant de petites bombes, et excelle à les replacer dans le contexte passé. La réussite de Devon, c’est d’abord la rencontre de ses parents, la naissance d’une famille, des aléas et des accidents, la rencontre d’un entraîneur, et ainsi de suite…


Quoi d’autre ?
Le sport de haut niveau, thème porteur de tensions et de défis, est souvent traité dans les romans. Je pense à La petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon, Le cœur du pélican de Cécile Coulon, Courir de Jean Echenoz ou Némésis de Philip Roth, mais vous en connaissez sans doute d’autres ? J’ai adoré Courir et Némésis

Avant que tout se brise (You will know me, 2016) aux éditions du Masque (2016) traduit de l’anglais par Jean Esch, 334 pages
L’avis de Sandrine.

 

littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée automne 2016

Molly Prentiss, New York, esquisses nocturnes

newyorkesquissesIci, la crasse était glamour, Engales l’avait compris. La destruction et la décomposition allaient de pair avec l’essor et le succès, la façon qu’avaient les artistes de converger vers les lieux les plus pouilleux et les uns vers les autres – de telle sorte qu’ils se sentaient tous riches. Alors qu’en réalité, la plupart étaient encore inconnus et très pauvres.
New York au début des années 80 est une pépinière d’artistes, l’art urbain s’y développe, les expérimentations en tous genres aussi, des artistes se regroupent dans des squats pour pratiquer leur art. C’est le moment où le jeune artiste Raul Engales, fuyant son Argentine natale, arrive parmi eux, avec un style de peinture bien personnel qui tarde à trouver une reconnaissance. Les critiques font un peu la pluie et le beau temps de ces jeunes artistes. L’un d’entre eux, James Bennett, a la particularité d’être atteint de synesthésie, pour lui chaque personne, chaque mot, chaque odeur a une couleur, et les sensations qu’il a à la vue d’un tableau sortent du commun, et lui inspirent des critiques flamboyantes et très personnelles. Le troisième personnage est Lucy, une toute jeune fille, assez naïve, qui a quitté l’Idaho pour la grande ville qui la fait rêver, et qui peine à survivre de petits boulots. Des rencontres vont bien évidemment avoir lieu entre les trois, mais l’auteure élargit le champ autour de ce triangle amoureux, fourmille de portraits d’aspirants artistes, de collectionneurs, de galeristes…
L’auteure réussit à rendre romanesque le milieu artistique new-yorkais du début des années 80, et quel plaisir de croiser des noms connus comme Jean-Michel Basquiat ou Keith Haring, ou d’autres un peu moins (notés aussitôt dans mes tablettes !). S’il est des romans où on a du mal à entrer, dans le cas de celui de Molly Prentiss, je me suis sentie bien entre les pages dès le début. Il n’y a rien qui sente le préfabriqué ou l’artificiel dans la construction, on s’attache vite aux personnages et surtout on a des attentes par rapport à eux, leur avenir, leurs perspectives. Attentes qui ne sont pas déçues, même si l’auteure prend des chemins qui ne sont pas ceux que l’on imagine. Pour un premier roman, c’est une belle réussite, et même si ce n’était pas le premier, il m’aurait plu tout autant !

Extrait : Au cours des quatre minutes et trente-trois secondes de silence de John Cage, présentées par un professeur enthousiaste à la tignasse einsteinienne, James vit exactement la même lumière mouchetée que lorsqu’il écoutait de la musique classique et il sentit dans sa bouche, assez distinctement, le goût du poivre noir, qui lui causa même des éternuements.

Rentrée littéraire 2016
L’auteure : Molly Prentiss a grandi à Santa Cruz, en Californie et s’est installée à Brooklyn. Diplômée d’une maîtrise de
creative writing, elle a publié de nombreuses nouvelles avant d’écrire un premier roman, paru en avril 2016 aux États-Unis et encensé par la critique.
416 pages.
Éditeur : Calmann-Lévy (août 2016)
Traduction : Nathalie Bru
Titre original : Tuesday nights in 1980

C’est un coup de cœur pour Antigone, Cathulu, Eva. Sylire a passé un très bon moment. Ariane a aimé l’écriture, mais n’a pas été sensible à l’aspect artistique. Goran n’a pas aimé !

Le thème « Art et roman » m’intéresse toujours autant et vous pourrez trouver d’autres idées dans la liste du même nom ! (et même en proposer d’autres pour la compléter, si vous voulez)

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littérature Amérique du Nord·policier

Martin Michaud, Sous la surface

souslasurfaceJe viens de me rendre compte que je participe au mois québecois sans le savoir, ou presque. Cela faisait un moment que j’avais noté ce polar, je l’ai déniché à la bibliothèque, et il se trouve que l’auteur est québécois.
Plus qu’un polar, c’est un thriller, qui tout à fait prenant dès les premières pages, et pratiquement d’actualité. La partie contemporaine commence en effet en mars 2016 pendant la campagne pour les primaires démocrates aux États-Unis, plus précisément en mars, au moment du super Tuesday. On nage en pleine politique-fiction et cela n’est pas pour me déplaire. Le personnage principal, Leah, est la femme et le soutien très proche du candidat à la primaire qui a le plus de chance de l’emporter, Patrick Adams. Cependant, un retour en 1991 nous permet de savoir que le passé de Leah comporte un drame, son petit ami, premier amour de sa vie, s’étant noyé pour porter secours à une jeune femme dont la voiture était tombée dans un fleuve.
Au moment clé de l’intrigue, Leah retourne, pour les besoins de la campagne électorale, à Lowell, la ville où elle vivait jeune, et reçoit un petit mot qui la bouleverse, car seul son ami mort pouvait en savoir assez pour lui écrire cela. Serait-il vivant, finalement ? Et pourquoi n’aurait-il pas donné de nouvelles pendant vingt-cinq ans ? Les pages tournent toutes seules et les rebondissements s’enchaînent à vive allure.
Toutefois, à partir de la moitié du roman, on verse vraiment dans les codes et les scènes incontournables du thriller, ce qui plaira aux adeptes du genre, mais pour moi, c’est un peu trop. J’imagine que cela pourrait donner un film ou une excellente série télé, mais à un roman je demande un peu autre chose, notamment un peu plus de crédibilité. Sinon, l’entourage du candidat montre une galerie de portraits très bien incarnés, les petites et grandes magouilles électorales tout à fait imaginables. Ce sont les scènes d’action qui m’ont lassées quelque peu, mais je dois avouer que c’est tout de même très bien manigancé. J’imagine que c’est un roman qui s’oubliera vite, sauf peut-être le personnage de Leah coincée entre son ancien amour, toujours vif, et ses loyautés présentes, assommée par ce qui lui arrive, et toutefois pleine de force.

L’auteur : Martin Michaud, né à Québec ne 1970, est musicien et scénariste québécois, auteur de thrillers et de romans policiers. Il a été avocat d’affaires avant de se consacrer à l’écriture. Ses quatre premiers polars obtiennent beaucoup de succès et cinq prix littéraires. Sous la surface figure dans le Top 5 des meilleurs polars de l’année 2013 de La Presse et de plusieurs autres publications. En 2013, il remporte le Prix Saint-Pacôme du meilleur roman policier pour Je me souviens. Martin Michaud adapte aussi ses œuvres pour la télé.
354 pages.
Éditeur : Kennes éditions (2013)

Lu aussi par Argali.
Le mois québécois, c’est chez Karine !
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