Emily St. John Mandel, L’hôtel de verre

« Vous savez ce que j’ai appris au sujet de l’argent ? Quand j’ai essayé de comprendre pourquoi ma vie à Singapour me semblait plus ou moins identique à celle que j’avais à Londres, c’est là que j’ai réalisé que l’argent est un pays en soi. »
Un hôtel haut de gamme sur une île canadienne au nord de Vancouver reçoit des habitués en quête de calme. C’est là que travaillent Vincent, une jeune barmaid, ainsi que son frère Paul à l’entretien. Une inscription étrange au feutre indélébile sur une vitre « Et si vous avaliez du verre brisé ? » va marquer la rencontre de plusieurs personnages importants de l’histoire. Le roman a commencé avant, par la toute fin, puis est revenu à ce point crucial à l’hôtel Caiette, avant de repartir vers d’autres épisodes, antérieurs ou postérieurs. Rassurez-vous, on comprend tout sans s’égarer !
Emily St John Mandel a une façon particulièrement attrayante de déposer des sortes d’indices, des phrases qui interpellent et obligent à se poser des questions sur la suite du roman. La chronologie bouleversée, mais pourtant facile à suivre, participe aussi aux attentes de lecture qui sont dès lors très grandes : il faut donc que rien ne vienne créer de déception…

« Il parlait pour plusieurs d’entre nous qui avaient beaucoup réfléchi à cette dualité : savoir et ne pas savoir, être honorable et ne pas être honorable, savoir que vous n’êtes pas quelqu’un de bien mais essayer quand même d’être quelqu’un de bien dans les limites de la corruption. »
Après avoir fini ce roman, j’ai du attendre quelques jours pour trouver les mots pour en parler. Le sujet, ce que l’on découvre rapidement, est une version romancée de l’affaire Madoff, de cet escroc et génie de la finance à la fois, qui avait imaginé une pyramide de Ponzi, consistant à investir de l’argent qui n’était pas à lui de manière fictive, en trouvant toujours d’autres investisseurs pour payer les dividendes des précédents. En gros, n’est-ce pas, l’économie et moi, ça fait deux !
Il se nomme ici Jonathan Alkaitis, c’est le personnage central, et celui que l’on cerne le mieux, mais les protagonistes sont nombreux, entre ses compagnes, ses amis, ses investisseurs, ses employés, et les différents points de vue éclairent avec virtuosité cette affaire.
L’écriture et la construction très subtile constituent une belle manière de parler d’un sujet plutôt rébarbatif. Je ne dirais pas que c’est un coup de cœur, mais ce roman m’a tenue en haleine, et fait voyager entre l’hôtel de luxe, Manhattan, un porte-containers, une salle de concert, une prison, même. Il comporte de très beaux passages, et fait toujours appel à l’intelligence du lecteur, ce qui n’est pas négligeable. Emily St John Mandel est décidément une auteure à suivre !

L’hôtel de verre d’Emily St John Mandel, (The glass hotel, 2020) éditions Rivages, février 2021, traduction de Gérard de Chergé, 398 pages.

Joyce Carol Oates, La Princesse-Maïs et autres cauchemars

« Des heures, des jours. Des heures isolées, blessantes comme autant de cailloux avalés de force. Et que sont les jours sinon des durées insondables et inexplorées trop pénibles à charrier si ce n’est heure par heure ou même minute après minute. »
La Princesse-Maïs est la première et la plus longue de ces nouvelles, presque un court roman à elle seule. Les premières pages interrogent, puis le point de vue se déplace et tout commence à s’éclairer, si l’on peut dire, puisque la situation devient dramatiquement compliquée pour les personnages. Pas un seul ne peut dire qu’il s’en sort bien avec Joyce Carol Oates !

« Les jours, puis les semaines qui avaient suivi la mort de son mari, Helene s’était retrouvée debout devant des placards ouverts, à regarder fixement à l’intérieur. Dans ces moment-là, elle bougeait lentement et avec délibération, comme si ses membres n’étaient rattachés à son corps que de manière rudimentaire, par la seule force de sa volonté. Le simple fait de voir nécessitait de tels efforts ! »
La Princesse-Maïs, Bersabée, Personne ne connaît mon nom, Personnages-fossiles, Champignon mortel, Helping hands, Un trou dans la tête : chacune de ces sept nouvelles renferme une situation vraiment cauchemardesque, comme ce prof accusé de l’enlèvement d’une fillette de son collège, ce beau-père victime d’une vengeance pour des faits qu’il nie, cette fillette de neuf ans perturbée par l’arrivée d’une petite sœur, ces frères ennemis que tout sépare, cette veuve qui sort au mauvais moment de son hébétude ou ce chirurgien confronté à une demande peu ordinaire.
Les textes sont assez longs, laissent le temps de connaître les personnages, de s’installer intimement dans leur histoire, de partager les moments intenses qu’ils vivent. L’écriture fait le reste, rugueuse, tendue, hypnotique….
Inutile de présenter la prolifique auteure américaine, qui réussit à surprendre par son imagination débordante, à chacun de ses textes, que ce soit une nouvelle ou un pavé !

La Princesse-Maïs et autres cauchemars de Joyce Carol Oates (The Corn Maiden, 2011), éditions Philippe Rey, 2017, traduction de Christine Auché et Catherine Richard, 379 pages, sorti en poche (Points)

Lecture pour Mai en nouvelles à retrouver chez Electra ou Marie-Claude.
J’ai chroniqué d’autres nouvelles de Joyce Carol Oates ici : Amours mortelles, et des romans : La fille du fossoyeur, L’homme sans ombre, Nous étions les Mulvaney, Le mystérieux Mr Kidder.

Callan Wink, Courir au clair de lune avec un chien volé

« Il continua à courir. La lune au-dessus de sa tête, difforme et toute de guingois, semblait près de se décrocher du ciel pour s’écraser sur les rochers. Ce serait une bonne chose. Un univers de ténèbres dans lequel il pourrait enfin se fondre. »
Ce qui frappe tout d’abord dès les premières lignes de Callan Wink, c’est le style ! Et j’ajouterais la traduction, puisque ces phrases qui sonnent si juste, qui disent tant de choses en si peu de mots doivent forcément un peu au traducteur.
La première nouvelle, au titre mystérieux, voit un jeune homme courir nu au clair de lune avec le chien qu’il a libéré de son propriétaire. Malheureusement, il s’agit d’une sorte de malfrat local, et lui et son sbire poursuivent le libérateur. Dans une autre nouvelle, un homme revient chaque année à la reconstitution de la bataille de Little Big Horn, et y retrouve aussi une femme. Un jeune garçon est tiraillé entre son père et sa mère, un jeune ambulancier cherche quoi faire de sa vie, un professeur manquant de motivation passe ses vacances loin de chez lui, dans un ranch plutôt insolite, une veuve se demande si elle doit affronter son beau-fils vindicatif…
Des textes denses et prenants où il est question des choix que l’on fait et de leurs conséquences, dans des situations qui peuvent sembler quotidiennes mais qui cachent à coup sûr une rupture, un déménagement, un deuil… « Les cartons. Déménager, mourir, se séparer. Tous les drames de l’existence sont marqués par ces maudites boites cubiques et leur horrible couleur marron. »


« Il déballait alors son sandwich et buvait une bière en contemplant les stries anarchiques sur les parois de grès du canyon et en inventant des existences aux quatre hommes qu’il avait tués. »
Avouez qu’un auteur capable d’écrire de telles phrases mérite toute notre attention, non ? En général, lire des nouvelles demande plus de concentration que lire un roman, mais la satisfaction retirée est plus grande, si des liens se créent entre les textes, qui permettent de repérer des thèmes ou des préoccupations chers à l’auteur. Ici, ce que montrent bien les dialogues, ce sont certaines formes d’incompréhension, au sein d’un couple, d’une famille… La nature et la vie animale sont des thèmes qui reviennent également, on sent qu’ils concernent l’auteur, et je n’ai pas manqué non plus de me délecter des paysages et de l’atmosphère brute du Montana.
Après ces neuf nouvelles, noires, mais avec une forme de sensibilité qui fait qu’elles gardent une certaine lumière, les romans m’ont semblé tout à coup bien plats, et tellement étirés en longueur… Entre Raymond Carver et Jim Harrison, un jeune auteur à découvrir et à suivre de près !

Courir au clair de lune avec un chien volé de Callan Wink (Dog run moon, 2016) éditions Albin Michel, 2017, traduction de Michel Lederer, 304 pages, sorti en poche.

Dans le cadre de Mai en nouvelles (à retrouver chez Electra et Marie-Claude), nous avons fait lecture commune avec Ingannmic, Miss Sunalee, Krol, Une Comète, je noterai ici les liens de leurs billets.

Liz Moore, La rivière des disparues

« Gee, comme tous les O’Brien, se vantait de n’accomplir que des activités d’ordre pratique. Une vie de l’esprit – y compris un métier comme l’enseignement – semblait à la plupart d’entre eux une marque d’orgueil. On travaillait avec le corps, avec les mains. L’université était réservée aux rêveurs et aux snobs. »
Deux sœurs sont au cœur de ce roman. Mickey, l’aînée, depuis toujours la plus raisonnable, est devenue policière. Elle élève seule son petit garçon. Kacey, plus exubérante, mais fragile, est devenue dépendante aux drogues, et sa soeur n’a plus de nouvelles que de loin en loin. Jusqu’au jour où un corps de jeune femme est trouvé, et où Mickey réalise que cela fait quelques temps qu’elle n’a pas croisé sa jeune sœur. Dès lors, elle cherche à tout prix à la retrouver, allant jusqu’à renouer plus ou moins avec des membres de sa famille qu’elle évitait.
Plus qu’un roman policier, le livre de Liz Moore constitue une histoire de famille sur fond d’addiction aux drogues et de perpétuation des schémas de dépendance. L’auteure plonge dans les racines des tourments qui ont terni les relations dans la famille de Mickey et Kacey, élevées par une grand-mère dévastée par la mort de sa fille. Elle dresse aussi un sombre portrait de la ville de Philadelphie, qui n’est pas sans évoquer, pour ceux qui connaissent, la série The wire, située à Baltimore, les deux villes n’étant d’ailleurs éloignées que de 150 kilomètres. Certains quartiers semblent échapper à toute présence policière, ce n’est pas très reluisant.

« Autour de moi des voix s’élèvent et retombent en chœur, dans un vacarme que je n’avais pas entendu depuis mon enfance. Nous sommes liés, vaguement, par les branches d’un arbre généalogique qui s’est atrophié, désintégré ces dernières années . »
Si j’ai trouvé très bien rendus les caractéristiques des personnages et la situation de la ville, j’ai été moins emballée par le style. Une narration au présent, très plate, encadre des dialogues nombreux et plutôt bien composés. Heureusement, je ne suis pas fan de thrillers trépidants et angoissants, ce que pourraient laisser imaginer couverture et quatrième de couverture, ce qui fait que j’ai lu avec plaisir et intérêt ce roman où la psychologie des personnages a une belle part.

La rivière des disparues de Liz Moore, (Long bright river, 2020), éditions Buchet-Chastel, avril 2021, traduction de Alice Seelow, 416 pages.

L’avis de Sharon qui l’a lu très rapidement.

Abby Geni, Zoomania

« Cette nuit-là, impossible de dormir. Une fois de plus, une humeur imprudente et sauvage s’empara de moi, et je quittai la caravane. À pas de loup, je longeai la silhouette de Darlene sur le canapé. J’enfilai mes tongs et glissai la lampe torche dans ma poche. La nuit était remplie d’insectes et d’une brise hésitante qui semblait changer de direction à chaque bourrasque. »
Cora, petite fille de neuf ans, vit en Oklahoma dans une famille dévastée par un ouragan. Déjà orpheline de mère, elle se retrouve élevée par Darlene, sa sœur aînée qui a reconstitué la cellule familiale dans une caravane. Darlene a dû renoncer à ses études pour prendre en charge sa famille, elle est plus ou moins secondée par Tucker, son benjamin, puis viennent Jane et Cora. Mais trop de divergences d’opinions et de différents entre les aînés poussent Tucker à partir de son côté. Il manque à sa petite sœur, il était le seul qui comprenait son attachement aux animaux et à la vie sauvage. Jusqu’au jour où Cora disparaît à son tour…

« – Il y a une raison à tout ce qui arrive, déclara Cora. Les animaux perdent leur maison et leur famille tout le temps. Les êtres humains apparaissent et leur prennent tout. C’est ça, l’extinction de masse. Et c’est ce qui s’est passé pour nous aussi. La tornade nous a tout pris. Tu vois ? On l’a vécu, Darlene. Maintenant, on sait. »
Sur le thème de l’extinction des espèces, porté par les théories de Tucker, parfois outrancières, mais contenant souvent un fond de vérité, se déroule cette histoire de famille. Elle alterne les points de vue des différents enfants de la famille, et comporte de très beaux passages, pleins d’une émotion contenue, notamment lorsque l’histoire se place aux côtés de Darlene. C’est un très beau personnage, très intéressant, une jeune femme forte et tendre à la fois, pas du tout la jeune américaine typique. Par comparaison, Tucker, jeune homme idéaliste, semble beaucoup plus immature. Comment une petite puce de neuf ans peut-elle faire la part des choses, et choisir lequel des deux écouter et suivre ?
Les pistes de réflexion que le roman propose sont intéressantes, et il est impossible de ne pas avoir envie de suivre les personnages. Pourtant, bizarrement, si j’ai beaucoup aimé lire ce roman, entre plaidoyer pour la sauvegarde des animaux, roman d’apprentissage et thriller psychologique, j’ai du mal à en parler, et pour tout dire, l’impression de ne rien avoir de sensé à dire à son sujet.
Il vous faudra donc, si l’envie vous en prend, et je pense que si vous avez lu l’étonnant Farallon Island, vous aurez envie de le lire, vous faire votre propre idée sur ce roman à l’écriture fluide excellemment traduit par Céline Leroy. À vous de décider !

Zoomania, d’Abby Geni, éditions Actes Sud, janvier 2021, traduction de Céline Leroy, 360 pages.

 

Lectures du mois (24) février 2021

Comme bien souvent, je lis plus vite que je n’écris mes chroniques, ce qui m’oblige à regrouper quelques lectures de février, plutôt intéressantes, et très variées, pour lesquelles je ne me sens pas d’écrire de longs développements.

Raymond Carver, Qu’est-ce que vous voulez voir ?
« Nous n’avions que trop souvent quitté des maisons à la hâte en les laissant en piteux état, pour ne pas dire en ruine, ou déménagé en pleine nuit pour ne pas avoir à acquitter nos loyer en retard. Mais cette fois, nous nous étions fait un point d’honneur de laisser la maison dans un état de propreté immaculée, plus propre encore que nous ne l’avions trouvée en arrivant, […] »
Depuis qu’elles ont été retraduites, j’ai l’envie de lire ou relire les nouvelles de Raymond Carver, dont le souvenir s’est effacé. Tranquillement et pas dans l’ordre, puisque je commence par le sixième et dernier tome des œuvres complètes. Sa compagne Tess Gallagher a publié ces nouvelles après sa mort, elles lui ont semblé terminées puisque que, comme ils disaient entre eux : « Quand on se met à rayer des mots qu’on vient d’ajouter, la nouvelle est finie. » À chaque nouvelle que j’ai achevée, il m’a fallu marquer un temps pour les digérer, pour me repaître de leur harmonie… Et pourtant, leurs sujets ne sont pas de grandes aventures, mais des tranches de vies quotidiennes. Les hommes et les femmes y sont souvent en cours de séparation, se cherchant un espace différent où vivre leur nouvelle solitude ou faisant malgré tout une tentative pour rester ensemble. Les relations de voisinage ou d’amitié y sont bien présentes aussi.
Des textes intimes mais puissants !
éditions de l’Olivier, 2011, traduction de François Lasquin, 122 pages.

Keigo Higashino, Les miracles du bazar Namiya
« Celui qui est en train de se noyer voit son salut dans un brin de paille. »
Quand un auteur de romans policiers japonais se met au fantastique « léger », mêlé d’un soupçon de « feel good », cela donne Les miracles du bazar Namiya, et c’est très réussi.
Trois jeunes gens se réfugient après un cambriolage dans une échoppe abandonnée, mais où bizarrement du courrier arrive, contenant des demandes de conseils. Intrigués, ils y répondent, et se rendent compte que les lettres émanent d’une époque passée, trente-deux ans auparavant. Pourtant, des échanges ont lieu. Entrer dans ce roman, c’est accepter les coïncidences extraordinaires, les glissements temporels, mais aussi pénétrer dans l’intimité de Japonais pris au piège de cas de conscience, et appelant à leur secours le vieux propriétaire du bazar Namiya.
J’ai dévoré en quelques jours ce roman aussi délicatement bienveillant que soigneusement agencé !
éditions Actes Sud, 2020, traduction de Sophie Refle, 371 pages.

David Grann, The white darkness
« Shackleton, qui avait été témoin au cours de l’expédition Scott de tensions dévastatrices entre les membres de l’équipage, chercha des recrues possédant ces qualités essentielles à ses yeux dans le cadre d’une exploration polaire : « Un, l’optimisme ; deux, la patience ; trois, l’endurance physique ; quatre, l’idéalisme ; et enfin, cinq, le courage. »
Le journalisme littéraire est dans l’air du temps, et La note américaine de David Grann représente ce que j’ai lu de meilleur dans le genre ces dernières années. Je me suis donc laissé tenter par son dernier ouvrage. Il y raconte une épopée passionnante, celle de Henry Worsley. Fasciné par la traversée du Pôle Sud presque réussie par Shackleton, et surtout fasciné par le personnage hors du commun, il décide, un siècle plus tard, de rééditer cette traversée à pied, sans assistance. Il part d’abord avec deux comparses, descendants comme lui de membres de l’expédition d’origine, et ensuite seul. Cet exploit confine à l’inutile, si ce n’est le désir de se dépasser et de rendre hommage à Shackleton, c’est la limite de l’intérêt que je lui ai porté. L’auteur s’est parfaitement documenté, et a bien su rendre vivants ses personnages.
Le livre ne manque ni de photos, ni de cartes, et passionnera les amateurs d’expéditions polaires.
éditions du Sous-sol, 2021, traduction de Johan-Frederick Hel Guedj, 160 pages.

Keith McCafferty, Meurtres sur la Madison
« Le crépuscule ressemblait à une traînée couleur ambre à l’horizon ; la rivière scintillait dans la lumière déclinante. Dans quelques minutes, le brillant de la surface s’estomperait, la mélodie changeante du courant glisserait vers des notes graves et la nuit sauvage protesterait contre de nouvelles intrusions humaines. »
Meurtres sur la Madison se situe au croisement du « nature writing » à l’américaine avec ses évocations de paysages qui donnent envie de partir séance tenante pour le Montana et un homicide mystérieux. Deux enquêtes parallèles se nouent, l’une sur le crime proprement dit, menée par la shérif Martha Ettinger, l’autre sur une disparition, conduite par Sean Stranahan, à la fois guide de pêche, artiste peintre et détective privé. De nombreux personnages gravitent autour des lieux de pêche, et les enquêteurs se demandent jusqu’où le business de la pêche peut conduire.
Un polar divertissant, où ne manquent ni la femme fatale, ni les détails instructifs sur l’environnement.

éditions Gallmeister, 2018, (poche, 2019) traduction de Janique Jouin-de Laurens, 395 pages.

Connaissez-vous certains de ces livres ?

Jake Hinkson, Au nom du bien

« Comme c’est étrange que nous soyons des corps et des personnes en même temps. Je me regarde à nouveau dans le miroir. On dirait que l’essentiel de la vie consiste à trouver comment être à la fois un corps et une personne. »
Pas facile d’être un pasteur estimé par sa communauté, père de cinq enfants et marié à un modèle de vertu, et d’avoir cédé à la tentation avec un jeune homme, surtout dans une petite ville de l’Arkansas, où l’activité préférée est d’observer et de commenter ce que font les voisins et concitoyens. Richard Weatherford se retrouve ainsi face à un jeune maître-chanteur qui n’aura aucun mal à ternir sa réputation, s’il ne lui donne pas immédiatement 30 000 dollars… Le pasteur désargenté doit alors imaginer un moyen de s’en sortir.

« Si tu ne viens pas aujourd’hui, nous entrerons dans la phase conséquences. »
Il faut dire que Richard Weatherford est très en vue, s’occupant de politique, il fait notamment campagne pour une ville sans alcool, ce qui déplaît à certains, tout en lui assurant la dévotion d’autres paroissiens. J’ai retrouvé des points communs avec mes précédentes lectures. Comme dans Des vies à découvert, le récit se déroule juste avant l’élection de Trump en 2016, et comme dans Des amis imaginaires, on a affaire à des personnages (certains d’entre eux) à fond dans le dogme religieux, pas loin de la dérive sectaire. La campagne présidentielle en arrière-plan enfonce bien le clou du cynisme et de l’absence de morale, quant à la religion, elle ne vient au secours du pasteur que lorsque ça l’arrange.

« Jusqu’à ce moment, j’ai vécu ma vie dans l’avenir, dans des rêves, des peurs, des espoirs et des angoisses. J’ai vécu dans la perspective de demain, de l’année prochaine, de l’éternité elle-même. »
Je retrouve un regain d’intérêt pour les romans noirs américains, à la condition que leur cruauté ne verse pas dans la provocation et l’overdose… Et dans ce roman, je me suis délectée : Jake Hinkson a imaginé un imbroglio où l’ironie le dispute à la noirceur, où la frontière entre le bien et le mal n’est pas là où on l’imagine, et il réussit à surprendre et à passionner avec des personnages bien ignobles, pour lesquels pourtant j’ai éprouvé de l’intérêt, dans l’attente de ce que l’avenir leur réservait, en terme de honte ou de malchance. La construction passant d’un protagoniste à un autre fonctionne très bien ici, révélant les turpitudes de chacun.
Je découvre cet auteur, mais je pense que je n’en ai pas fini avec lui. Religion et crime sont les deux leitmotivs de Jake Hinkson et, si je peux dire, ça fonctionne du feu de Dieu !

Au nom du bien de Jake Hinkson, (Dry county, 2019), éditions Gallmeister, 2020, traduction de Sophie Aslanides, 328 pages.

Repéré chez Luocine, Lewerentz vient de le commenter aussi tout récemment.

Leah Hager Cohen, Des gens comme nous

« Car qui dit mariage dit toujours présence d’un intrus. Par définition. Un mariage, ça signifie qu’une personne étrangère entre dans la maison. »
Alors qu’elle se prépare au mariage de sa fille Clem avec sa petite amie, Bennie Blumenthal réfléchit avec son mari Walter à la décision éventuelle de quitter leur maison, mais, dans le doute, ils ne veulent pas encore en parler à leurs enfants. D’autant que ce projet est lié à l’arrivée d’une communauté de juifs hassidiques qui rachètent des maisons dans leur petite ville de Rundle Junction, dans l’état de New York, provoquant des réactions diverses et variées chez les habitants, pas toujours des plus tolérants. Bennie doit aussi prendre soin de sa grand-tante très âgée, en visite pour le mariage, qui a toujours connu la petite ville, son premier souvenir remontant à 1928 où un terrible incendie a endeuillé la cité.


« L’important, ce n’est pas de lutter contre le changement, c’est d’en être curieux, d’y être attentif, de dialoguer avec la réalité du changement, cette réalité qui ne cesse d’évoluer. Chanter à l’unisson avec elle. Aider à inventer de nouveaux couplets. »
Beaucoup de thèmes viennent fusionner dans cette histoire de famille, sans pourtant jamais ressentir une impression de trop-plein : la tolérance, la parentalité, la transmission.
Bon, j’avoue que trois semaines après l’avoir fini, les détails comme les noms des personnages, leurs degrés de parenté, m’échappent un peu, et que me reste uniquement le souvenir d’une lecture plaisante, originale par certains côtés, assez conventionnelle par d’autres. L’observation amusée des personnages constitue le point fort du roman. Malheureusement, le personnage de la future mariée m’a agacée plus d’une fois, tant elle est immature, et autocentrée. Par contre, ses parents, son petit frère Tom, ou la grand-tante Glad, provoquent beaucoup plus de sympathie. La maison a beaucoup d’importance, ce qui est un aspect que j’aime bien aussi.
Je ne vous conseillerai pas de vous jeter sur ce roman séance tenante, mais si, comme moi, vous l’empruntez à la bibliothèque, sachez que si vous aimez les histoires de famille, un peu à la manière d’Ann Patchett, vous pourrez passer un bon moment.
Certains d’entre vous l’ont-ils lu ?

Des gens comme nous de Leah Hager Cohen (Strangers and cousins, 2019) éditions Actes Sud, janvier 2020, traduction de Laurence Kiefe, 320 pages.

Repéré chez l’amie Brize.

Alison Lurie, Des amis imaginaires

« McMann décida de m’envoyer à Sophis un week-end, pour explorer les lieux et prendre un premier contact. Si les choses paraissaient prometteuses, il viendrait lui-même sur place plus tard avec un ou deux étudiants de maîtrise qui avaient l’intention de participer à ce travail. Si ça tournait mal, ou si je me ridiculisais, ils pourraient modifier leur approche en conséquence. Autrement dit, j’étais plus ou moins remplaçable. »
Voici une lecture plus distrayante et légère que les précédentes, sans toutefois manquer de profondeur. Deux professeurs d’université, l’un, Tom McMann, assez établi quoique controversé, l’autre, Roger Zimmern, plus jeune, décident de se lancer ensemble dans une étude d’un groupe limité de personnes. L’idée est de voir comment ils réagissent à une situation de différend au sein du groupe. Vont-ils se scinder, ou rester soudés ? Le groupe choisi, les Chercheurs de Vérité, se réunit autour d’une jeune fille aux talents de médium, qui prétend communiquer avec des entités extra-terrestres. Ils se font admettre dans le groupe, sans tout révéler de leurs intentions, et commencent leurs observations, rapportée par le très sérieux Roger. Celui-ci met du temps à voir, lorsqu’il prend un peu de recul, sa recherche comme « une étude sociologique à court terme offrant des aspects comiques distrayants. » Cela, le lecteur l’a déjà vu depuis longtemps, et c’est tout le sel du roman.
Mais ça n’est qu’un court moment qu’il voit les choses comme finalement le lecteur les voit, le reste du temps il prend cette recherche avec sérieux, voire gravité. Jusqu’au moment où il commence à douter du comportement du professeur McMann…

« Par certains côtés, c’était sans doute plus drôle d’être chercheur de Vérité que professeur de fac. »
Mon choix pour ces retrouvailles avec Alison Lurie, auteure que j’ai beaucoup aimée et lue il y a une vingtaine d’années, s’est porté sur Des amis imaginaires que je n’avais pas lu. Je n’avais pas remarqué qu’il traitait de sociologie, et d’un phénomène de type sectaire, et j’espérais qu’il était aussi vif et subtil que les autres romans lus, et que j’aimerais toujours ce genre de lecture.
Je peux affirmer n’avoir pas été du tout déçue de me replonger dans l’univers d’Alison Lurie. L’étude très fine d’un groupe et de ses croyances se mêle avec habileté au thème de la vérité, ici particulièrement fluctuante, avec beaucoup de finesse et d’humour. Les personnages des exaltés que les sociologues observent sont assez ordinaires pour que le comique fonctionne bien, et les deux professeurs ayant du mal à garder leur neutralité, s’ensuivent des situations tout à fait cocasses. Faire sourire sur des sujets de réflexion portant sur la nature humaine, et ses travers, c’est ce que réussit très bien Alison Lurie, dans ce troisième roman.

Des amis imaginaires, d’Alison Lurie (Imaginary friends, 1967), éditions Rivages, 2006, traduction de Marie-Claude Peugeot, 384 pages

Lu par Keisha il y a quelque temps.
C’est lecture commune autour d’Alison Lurie aujourd’hui, allons voir chez Aifelle ce qu’en disent les autres lecteurs ou lectrices !

Jeanine Cummins, American dirt

« Elle se couvre le visage de ses mains, demande à Luca de faire la même chose, mais il ne s’agit pas de dévotion. Juste de la dissimulation pour le cas où des Jardineros seraient pentecôtistes, trafiquants de drogue le lundi, assassins le jeudi, et quêteurs de pardon le dimanche. Cela ne semble pas plus extravagant que tout ce qui est arrivé. » 
À Acapulco, une fête de famille interrompue par des tueurs qui assassinent seize personnes, voici les premières pages tout à fait saisissantes du roman. Lydia et son fils de huit ans en réchappent et se retrouvent seuls, obligés de fuir au plus vite. La police ne peut leur être d’aucune aide, une partie des policiers étant à la solde du cartel des Jardineros. Lydia, qui est libraire, mariée à un journaliste, sait pour quelle raison ils s’en sont pris à sa famille, et n’a aucun doute sur le fait que leur chef voudra finir le travail si elle ne part pas au plus vite. Atteindre les États-Unis devient son seul objectif, et elle se mêle au flux des migrants venus d’Europe centrale, tentant ainsi de passer inaperçue. Elle va même envisager de prendre la Bestia, le train sur le toit duquel les migrants s’accrochent, au péril de leur vie.

« La rue est une impasse qui aboutit à une cuvette de béton : une rangée de boutiques à droite, d’énormes bâtiments gouvernementaux lourdingues sur la gauche et, directement en face, un mur, surmonté d’un deuxième mur, lui-même surmonté d’un troisième mur coiffé de fil de fer barbelé et de caméras. »
J’ai rarement ressenti des montées d’adrénaline comme à la lecture de certains passages de ce livre. J’ai vécu avec Lydia toutes sortes de tristesses, d’angoisses et de peurs, la principale étant devoir fuir un cartel de narcotrafiquants sans pitié et tout-puissant. Pour ce que j’en sais, le roman m’a paru tout à fait bien documenté et réaliste dans la description des passages obligés des candidats au voyage vers la frontière américaine. Le texte opère quelques retours en arrière qui permettent de comprendre comment un cartel de narcotrafiquants en est venu à prendre la famille de Lydia pour cible. Mais l’essentiel du texte raconte de manière intime le point de vue de Lydia, tout entière tournée vers la survie de son fils, et vers le prochain point de son trajet. Dans son esprit, il n’y a guère de place pour le passé, et cela correspond tout à fait à ce qui est raconté. Les rencontres que font la mère et le fils ne font pencher le roman ni dans une direction trop sombre, ni vers un aspect trop angélique. Comme partout, il y a des corrompus, des cyniques, mais aussi des âmes charitables ou bienveillantes. Malgré la très grande tension qui émane de chaque page du texte, un espoir reste toujours permis, si infime soit-il.
Même si j’avais déjà lu des romans sur ce thème, (je pense à Avant la chute de Fabrice Humbert), j’ai beaucoup appris à la lecture du roman de Jeanine Cummins, notamment sur la manière dont le trafic de drogue gangrène le Mexique. Ce voyage cauchemardesque du sud vers le nord du Mexique m’a tenue en haleine d’une manière qui m’a vraiment suffoquée, à la fois d’indignation contre ces gangs monstrueux, et d’admiration pour le courage des migrants. Plus que l’écriture, c’est la structure sans faille du roman qui m’a marquée, et les personnages attachants ou ignobles. J’ai aussi apprécié de lire un point de vue féminin, renforcé par les témoignages d’autres jeunes filles ou femmes rencontrées en route, sur cet exode dramatique.

American dirt de Jeanine Cummins, éditions Philippe Rey, 2020, traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché, 544 pages.

Pour compléter, un article sur les cartels sévissant à Acapulco et un entretien sur France Inter avec Jeanine Cummins.

Ce roman se passant au Mexique, il peut participer au mois latino-américain, même si l’auteure vit aux États-Unis.