Leah Hager Cohen, Des gens comme nous

« Car qui dit mariage dit toujours présence d’un intrus. Par définition. Un mariage, ça signifie qu’une personne étrangère entre dans la maison. »
Alors qu’elle se prépare au mariage de sa fille Clem avec sa petite amie, Bennie Blumenthal réfléchit avec son mari Walter à la décision éventuelle de quitter leur maison, mais, dans le doute, ils ne veulent pas encore en parler à leurs enfants. D’autant que ce projet est lié à l’arrivée d’une communauté de juifs hassidiques qui rachètent des maisons dans leur petite ville de Rundle Junction, dans l’état de New York, provoquant des réactions diverses et variées chez les habitants, pas toujours des plus tolérants. Bennie doit aussi prendre soin de sa grand-tante très âgée, en visite pour le mariage, qui a toujours connu la petite ville, son premier souvenir remontant à 1928 où un terrible incendie a endeuillé la cité.


« L’important, ce n’est pas de lutter contre le changement, c’est d’en être curieux, d’y être attentif, de dialoguer avec la réalité du changement, cette réalité qui ne cesse d’évoluer. Chanter à l’unisson avec elle. Aider à inventer de nouveaux couplets. »
Beaucoup de thèmes viennent fusionner dans cette histoire de famille, sans pourtant jamais ressentir une impression de trop-plein : la tolérance, la parentalité, la transmission.
Bon, j’avoue que trois semaines après l’avoir fini, les détails comme les noms des personnages, leurs degrés de parenté, m’échappent un peu, et que me reste uniquement le souvenir d’une lecture plaisante, originale par certains côtés, assez conventionnelle par d’autres. L’observation amusée des personnages constitue le point fort du roman. Malheureusement, le personnage de la future mariée m’a agacée plus d’une fois, tant elle est immature, et autocentrée. Par contre, ses parents, son petit frère Tom, ou la grand-tante Glad, provoquent beaucoup plus de sympathie. La maison a beaucoup d’importance, ce qui est un aspect que j’aime bien aussi.
Je ne vous conseillerai pas de vous jeter sur ce roman séance tenante, mais si, comme moi, vous l’empruntez à la bibliothèque, sachez que si vous aimez les histoires de famille, un peu à la manière d’Ann Patchett, vous pourrez passer un bon moment.
Certains d’entre vous l’ont-ils lu ?

Des gens comme nous de Leah Hager Cohen (Strangers and cousins, 2019) éditions Actes Sud, janvier 2020, traduction de Laurence Kiefe, 320 pages.

Repéré chez l’amie Brize.

Alison Lurie, Des amis imaginaires

« McMann décida de m’envoyer à Sophis un week-end, pour explorer les lieux et prendre un premier contact. Si les choses paraissaient prometteuses, il viendrait lui-même sur place plus tard avec un ou deux étudiants de maîtrise qui avaient l’intention de participer à ce travail. Si ça tournait mal, ou si je me ridiculisais, ils pourraient modifier leur approche en conséquence. Autrement dit, j’étais plus ou moins remplaçable. »
Voici une lecture plus distrayante et légère que les précédentes, sans toutefois manquer de profondeur. Deux professeurs d’université, l’un, Tom McMann, assez établi quoique controversé, l’autre, Roger Zimmern, plus jeune, décident de se lancer ensemble dans une étude d’un groupe limité de personnes. L’idée est de voir comment ils réagissent à une situation de différend au sein du groupe. Vont-ils se scinder, ou rester soudés ? Le groupe choisi, les Chercheurs de Vérité, se réunit autour d’une jeune fille aux talents de médium, qui prétend communiquer avec des entités extra-terrestres. Ils se font admettre dans le groupe, sans tout révéler de leurs intentions, et commencent leurs observations, rapportée par le très sérieux Roger. Celui-ci met du temps à voir, lorsqu’il prend un peu de recul, sa recherche comme « une étude sociologique à court terme offrant des aspects comiques distrayants. » Cela, le lecteur l’a déjà vu depuis longtemps, et c’est tout le sel du roman.
Mais ça n’est qu’un court moment qu’il voit les choses comme finalement le lecteur les voit, le reste du temps il prend cette recherche avec sérieux, voire gravité. Jusqu’au moment où il commence à douter du comportement du professeur McMann…

« Par certains côtés, c’était sans doute plus drôle d’être chercheur de Vérité que professeur de fac. »
Mon choix pour ces retrouvailles avec Alison Lurie, auteure que j’ai beaucoup aimée et lue il y a une vingtaine d’années, s’est porté sur Des amis imaginaires que je n’avais pas lu. Je n’avais pas remarqué qu’il traitait de sociologie, et d’un phénomène de type sectaire, et j’espérais qu’il était aussi vif et subtil que les autres romans lus, et que j’aimerais toujours ce genre de lecture.
Je peux affirmer n’avoir pas été du tout déçue de me replonger dans l’univers d’Alison Lurie. L’étude très fine d’un groupe et de ses croyances se mêle avec habileté au thème de la vérité, ici particulièrement fluctuante, avec beaucoup de finesse et d’humour. Les personnages des exaltés que les sociologues observent sont assez ordinaires pour que le comique fonctionne bien, et les deux professeurs ayant du mal à garder leur neutralité, s’ensuivent des situations tout à fait cocasses. Faire sourire sur des sujets de réflexion portant sur la nature humaine, et ses travers, c’est ce que réussit très bien Alison Lurie, dans ce troisième roman.

Des amis imaginaires, d’Alison Lurie (Imaginary friends, 1967), éditions Rivages, 2006, traduction de Marie-Claude Peugeot, 384 pages

Lu par Keisha il y a quelque temps.
C’est lecture commune autour d’Alison Lurie aujourd’hui, allons voir chez Aifelle ce qu’en disent les autres lecteurs ou lectrices !

Jeanine Cummins, American dirt

« Elle se couvre le visage de ses mains, demande à Luca de faire la même chose, mais il ne s’agit pas de dévotion. Juste de la dissimulation pour le cas où des Jardineros seraient pentecôtistes, trafiquants de drogue le lundi, assassins le jeudi, et quêteurs de pardon le dimanche. Cela ne semble pas plus extravagant que tout ce qui est arrivé. » 
À Acapulco, une fête de famille interrompue par des tueurs qui assassinent seize personnes, voici les premières pages tout à fait saisissantes du roman. Lydia et son fils de huit ans en réchappent et se retrouvent seuls, obligés de fuir au plus vite. La police ne peut leur être d’aucune aide, une partie des policiers étant à la solde du cartel des Jardineros. Lydia, qui est libraire, mariée à un journaliste, sait pour quelle raison ils s’en sont pris à sa famille, et n’a aucun doute sur le fait que leur chef voudra finir le travail si elle ne part pas au plus vite. Atteindre les États-Unis devient son seul objectif, et elle se mêle au flux des migrants venus d’Europe centrale, tentant ainsi de passer inaperçue. Elle va même envisager de prendre la Bestia, le train sur le toit duquel les migrants s’accrochent, au péril de leur vie.

« La rue est une impasse qui aboutit à une cuvette de béton : une rangée de boutiques à droite, d’énormes bâtiments gouvernementaux lourdingues sur la gauche et, directement en face, un mur, surmonté d’un deuxième mur, lui-même surmonté d’un troisième mur coiffé de fil de fer barbelé et de caméras. »
J’ai rarement ressenti des montées d’adrénaline comme à la lecture de certains passages de ce livre. J’ai vécu avec Lydia toutes sortes de tristesses, d’angoisses et de peurs, la principale étant devoir fuir un cartel de narcotrafiquants sans pitié et tout-puissant. Pour ce que j’en sais, le roman m’a paru tout à fait bien documenté et réaliste dans la description des passages obligés des candidats au voyage vers la frontière américaine. Le texte opère quelques retours en arrière qui permettent de comprendre comment un cartel de narcotrafiquants en est venu à prendre la famille de Lydia pour cible. Mais l’essentiel du texte raconte de manière intime le point de vue de Lydia, tout entière tournée vers la survie de son fils, et vers le prochain point de son trajet. Dans son esprit, il n’y a guère de place pour le passé, et cela correspond tout à fait à ce qui est raconté. Les rencontres que font la mère et le fils ne font pencher le roman ni dans une direction trop sombre, ni vers un aspect trop angélique. Comme partout, il y a des corrompus, des cyniques, mais aussi des âmes charitables ou bienveillantes. Malgré la très grande tension qui émane de chaque page du texte, un espoir reste toujours permis, si infime soit-il.
Même si j’avais déjà lu des romans sur ce thème, (je pense à Avant la chute de Fabrice Humbert), j’ai beaucoup appris à la lecture du roman de Jeanine Cummins, notamment sur la manière dont le trafic de drogue gangrène le Mexique. Ce voyage cauchemardesque du sud vers le nord du Mexique m’a tenue en haleine d’une manière qui m’a vraiment suffoquée, à la fois d’indignation contre ces gangs monstrueux, et d’admiration pour le courage des migrants. Plus que l’écriture, c’est la structure sans faille du roman qui m’a marquée, et les personnages attachants ou ignobles. J’ai aussi apprécié de lire un point de vue féminin, renforcé par les témoignages d’autres jeunes filles ou femmes rencontrées en route, sur cet exode dramatique.

American dirt de Jeanine Cummins, éditions Philippe Rey, 2020, traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché, 544 pages.

Pour compléter, un article sur les cartels sévissant à Acapulco et un entretien sur France Inter avec Jeanine Cummins.

Ce roman se passant au Mexique, il peut participer au mois latino-américain, même si l’auteure vit aux États-Unis.

Ocean Vuong, Un bref instant de splendeur

« Je suis entraîné dans un trou, plus noir que la nuit autour, par deux femmes.C’est seulement quand l’une d’elles se met à hurler que je sais qui je suis. Je vois leurs têtes, leurs cheveux noirs emmêlés d’avoir dormi par terre. L’air rendu âcre par une bouffée de délire chimique alors qu’elles se démènent dans l’habitacle confus de la voiture. »
Un jeune homme adresse une longue lettre à sa mère qui ne la lira sans doute jamais. Exilée traumatisée par la guerre du Vietnam, illettrée, elle a élevé son enfant de manière chaotique, passant de la tendresse à la folie et à la violence. Du père, il n’est guère question, par contre la grand-mère partage leur quotidien, mais elle aussi porte en elle un lourd passé.
Les lecteurs font connaissance du contexte familial par bribes dans la première partie. La langue très poétique promet et apporte effectivement des passages superbes qui forcent à écarquiller les yeux et à relire pour mieux s’en imprégner. Par contre, le manque de fil conducteur m’a un peu gênée, entre l’enfance, le racisme, la guerre au Vietnam, le comportement de Rose, la mère et de Lan, la grand-mère. J’attendais de la deuxième partie un récit plus linéaire et chronologique.

« Je ne savais pas ce que je sais à présent : être un garçon américain, puis un garçon américain avec une arme, c’est se déplacer d’un coin à l’autre d’une cage. »
Les deuxième et troisième parties sont plus centrées sur la rencontre à quatorze ans avec Trevor, un autre adolescent qu’on peut qualifier aussi de perturbé, et la découverte de la sexualité. Entre flux de conscience et poésie, métaphores insolites et scènes pleines de crudité, il faut bien dire que j’ai continué à trouver le temps un peu long, mais pas l’éblouissement attendu. Je suis pourtant preneuse de récits sur l’exil, et la quête de l’identité, de même que de romans d’apprentissage, mais là, les mots trop bien agencés, les images si parfaitement choisies m’ont donné souvent une sensation totalement contraire au but recherché, j’ai trouvé qu’elles éloignaient le narrateur de sa vérité, pour tourner un peu à vide.
Je n’avais pas réalisé en achetant le livre qu’il s’agissait d’autobiographie, d’autofiction ou on appelle ça comme on veut. En tout cas,on y trouve des instantanés qui composent une enfance et une jeunesse, une jeunesse qui n’est pas celle forcément du jeune américain moyen, avec les séquelles de la guerre, l’immigration, la pauvreté, la violence, l’homosexualité, la drogue… Ces instantanés ont beaucoup plu, le roman a été élu meilleur livre de l’année par le
New Yorker, le Washington Post, le Times et le Guardian, je peux donc affirmer qu’il plaira à beaucoup de lecteurs, mais manifestement, au vu de mon expérience de lecture, pas à tous.

Et vous, l’avez-vous lu, ou en avez-vous l’intention ? Je vous quitte avec quelques phrases du livre, de celles qui m’ont parlé sans que le trop-plein de poésie ne me laisse une fois de plus sur le côté. À noter le très beau travail de traduction de Marguerite Capelle.
« Mais le travail est parvenu à suturer une fracture en moi. Un travail fait de liens indéfectibles et de collaboration, chaque plant coupé, ramassé, soulevé et emporté d’un container à un autre dans une harmonie si bien rodée qu’une fois ramassé, pas un pied de tabac ne retouche le sol. »

Un bref instant de splendeur, d’Ocean Vuong, (On earth, we’re breafly gorgeous, 2019) éditions Gallimard, janvier 2021, traduction de Marguerite Capelle, 282 pages.

 

Don Winslow, Le prix de la vengeance

« Ce n’est pas à Eva qu’on va apprendre que le monde est déglingué.
Elle connaît la vie, elle connaît ce monde.
Elle sait que, quelle que soit la manière dont on y entre, on en sort toujours brisé. »
Changeons de registre aujourd’hui avec des nouvelles, et qui plus est des nouvelles policières. Enfin, il faut nuancer, ce sont, sur 537 pages, six longues nouvelles, et plutôt du domaine du « noir » que du policier à proprement parler. Don Winslow n’est pas un inconnu pour moi, j’ai déjà lu L’hiver de Frankie Machine et La patrouille de l’aube, apprécié l’univers du sud californien, entre surf et trafic de drogue, immigration clandestine et violence urbaine, le tout avec toujours une dose d’humour bienvenu. J’ai eu aussi l’occasion de voir l’auteur (et son sourire charmant), aux Quais du Polar, et de le suivre un peu sur les réseaux sociaux, où il est un anti-trumpiste virulent.

« Oui, j’ai voté pour ce type. J’allais quand même pas voter pour une nana convaincue que le pays lui devait la Maison Blanche parce que son mari s’était fait tailler une pipe.
Une démocrate en plus. »
Le vocabulaire de ces « novellas » n’est pas édulcoré, c’est un des éléments qui permet de se mettre dans le bain immédiatement, avec le goût certain de Don Winslow pour les descriptions précises et les dialogues incisifs. Parmi ces textes, bien composés et pleins de rebondissements, le premier donne son titre au livre, il est assez violent, tout en gardant sa part d’humanité, et en mettant en scène de beaux personnages : Eva, au standard pour répondre aux appels d’urgence de la police, apprend ainsi la mort de son plus jeune fils et fait jurer à l’aîné de le venger. C’est noir, très noir !
La deuxième nouvelle « Crime 101 », qui séduit par son humour, met en scène un braqueur assez original, la troisième « Le zoo de San Diego » allie encore l’humour à la tendresse pour les personnages, avec des scènes hilarantes, dont un singe nanti arme à feu, et les truands les plus bêtes qui soient !
La quatrième, « Sunset », ne manque pas d’humour non plus. Je suis entrée avec un peu plus de difficultés dans la cinquième, « Paradise »,
qui a pour cadre Hanaley Bay, à Hawaï, et le monde du trafic de drogue, mais je l’ai fini convaincue. Enfin, je n’ai pas lâché « La dernière chevauchée », avec des personnages très émouvants, un garde-frontière et une petite Salvadorienne de six ans séparée de ses parents par une loi inique.
J’ai aimé le fait que de nombreux lieux se retrouvent d’une nouvelle à l’autre, ainsi que quelques protagonistes. C’est un recueil qui séduira en particulier les lecteurs habitués à l’univers de Don Winslow, on y voit revenir certains de ses anciens personnages qu’on croyait restés dans un roman précédent ! Ces retrouvailles avec l’auteur me font augurer le meilleur de la lecture de La griffe du chien qui se trouve dans ma pile à lire.

Le prix de la vengeance de Don Winslow (Broken, 2020), éditions Harper et Collins, traduction d’Isabelle Maillet, 537 pages.

Barbara Kingsolver, Des vies à découvert

Rentrée littéraire 2020 (13)
« Si sa maison s’écroulait sur sa tête, elle serait capable de détaler sur l’herbe et de finir une nouvelle construction tout entière avant de mettre ses enfants au lit. Terrible était la chute dans la vie d’un homme, songea Thatcher, pour se trouver ainsi frappé de jalousie envers une araignée. »
De quoi s’agit-il dans ce roman ? De deux familles à un siècle et demi d’intervalle dans une même petite ville rurale du New Jersey. Dans les deux cas, leur maison menace ruine et cause bien des soucis à ses propriétaires : en 1870, il s’agit de Thatcher, adepte des idées de Darwin, qui enseigne les sciences et se heurte aux idées passéistes de son supérieur hiérarchique. Malheureux en ménage, il trouve cependant quelqu’un avec qui partager ses idées en la personne de sa voisine Mary Treat, femme libre à l’esprit scientifique remarquable. Une passionnante plongée dans le dix-neuvième siècle, et les débuts à la fois du féminisme et du darwinisme, que des esprits rétrogrades combattent de toutes leurs forces.

« Le mot normal n’entrait pas dans le chant d’expérience de Willa. Son premier enfant s’était résigné aux soucis adultes à peu près quand il était entré en maternelle, et la deuxième semblait vouloir faire durer l’âge terrible de deux ans jusque dans la vieillesse. »
L’autre versant du roman se situe au moment de la campagne électorale de Trump en 2016. Willa vient d’hériter d’une maison déglinguée où elle tente de concilier tout à la fois : s’occuper du nouveau-né de son fils, de son beau-père malade, travailler en journaliste free-lance, essayer d’obtenir des subventions pour réparer sa maison. Son mari professeur est accaparé par son travail, elle trouve finalement du soutien auprès de sa fille de vingt-six ans, qu’elle considérait plutôt comme immature, et qui s’avérera un peu comme Mary Treat en son temps, un élément précurseur, bien ancrée dans le siècle qui commence.

« Avec ces marteaux qui cognaient à un rythme infernal, impossible de s’abstraire : BANG bang BANG bang, pause. BANG bang BANG bang, pause. Un clou avait-il besoin de quatre coups de marteaux exactement ? Ou bien y avait-il deux hommes, GRAND COGNEUR et petit cogneur, travaillant côte à côte ? Chaque pause correspondait-elle à un clou qui se mettait en place ? »
N’ayant que peu d’accès aux nouveautés dans la petite bibliothèque de mon village, j’ai trouvé des livres numériques en prêt dans celle du département, à ma grand joie. Voilà qui permettra de compléter mes achats en librairie.
Je retrouve ainsi Barbara Kingsolver dont j’avais déjà lu quelques romans, mais c’est la première fois que je suis aussi séduite par son habileté à mêler des thèmes passionnants. Mon résumé très réducteur vous laissera encore beaucoup à découvrir de ce roman épatant que j’ai eu du mal à lâcher. Je n’ai pas évoqué l’humour de l’auteure, l’extrait ci-dessus vous permettra de vous en faire un idée, et ceux qui ont à faire des travaux chez eux s’y reconnaîtront. Le thème de l’habitat revient dans le roman, et celui de la place des femmes dans la société, celui de la maternité également.
Ce roman riche et passionnant plaira à celles et ceux qui ont aimé Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier, mais grâce à son versant contemporain, vous constaterez qu’il est plus militant, souvent émouvant, souvent drôle aussi, bref, il m’a conquise !

Des vies à découvert de Barbara Kingsolver (Unsheltered, 2018) éditions Rivages, août 2020, traduction de Martine Aubert, 570 pages.

Repéré chez Cathulu, Keisha et Papillon.

Joe Meno, Prodiges et miracles

« Ce dernier dit une prière puis recouvrit l’oisillon de deux pelletées de terre. Vraiment pathétique, songea Jim, détournant le regard du visage de son petit-fils. Il percuta soudain que c’était cela, c’était cela qui n’allait pas avec le pays, le monde, aujourd’hui : voilà ce qui arrivait quand on cessait de voir les choses naître, vivre et mourir. »
C’est un plaisir de commencer l’année avec un roman qui opère la synthèse admirable de tout ce que j’aime en littérature : une histoire forte et prenante, des personnages auxquels je m’attache tout de suite, une écriture qui sort du commun sans pour autant me plonger dans la perplexité. Au bout de dix pages, déjà charmée par le style, je me demandais ce qu’il pourrait bien advenir de prodigieux ou de miraculeux à la famille composée de Jim, Deirdre et Quentin, respectivement grand-père, fille et petit-fils. Manifestement, cette famille vivant dans l’Indiana dans les années 90 tenait ensemble par habitude plus que par attachement réciproque : un grand-père, ancien du Vietnam, bougon et dépassé par l’attitude d’une fille à fleur de peau et constamment sous l’emprise de substances diverses, un petit-fils de seize ans renfermé et presque asocial. Ajoutons à cela des difficultés économiques croissantes que seul Jim semblait percevoir, et vous aurez le portrait complet de cette famille.
Heureusement les mots de Joe Meno ont réussi assez souvent à m’arracher un sourire alors même que la situation semblait éminemment triste, et à me faire réfléchir, grâce à l’ouverture des pensées des personnages sur un monde plus vaste que leur univers étriqué.

« Revenant à lui, le grand-père regarda la jument qui clignait des yeux, pensive. À la vue de ces paupières grises qui se soulevaient en frémissant, de ces longs cils de poupée, difficile de ne pas songer à ces choses que vous auriez pu accomplir, ces choses que la peur vous avait empêché de réaliser, ou celles perpétrées à votre grand regret. C’était une sorte de seconde chance, cet animal. Flattant l’encolure du cheval, il tâcha de rêver une vie meilleure pour lui-même, pour le garçon, pour les deux. »
Deux événements viennent bouleverser la relation du grand-père, Jim, et de Quentin son petit-fils : le brusque départ de Deirdre et l’arrivée encore plus inattendue d’un cheval, une magnifique jument blanche.
D’autres personnages malveillants vont apparaître et semer le désordre à un moment où il ne fallait pas grand chose pour perturber le duo formé par le grand-père et le petit-fils. S’en suivra un parcours mouvementé… Je vous conseille au passage de ne pas lire la quatrième de couverture du poche qui en raconte beaucoup trop à mon goût. Ce livre est présenté souvent comme un roman policier, ce que je nuancerais : le roman d’initiation s’y mêle au suspense, l’introspection au roman noir, avec de petites touches d’humour et beaucoup d’humanité. J’avais commencé il y a quelques années Le blues de la harpie sans accrocher, je pense tout lire de l’auteur maintenant ! Et tant pis si je me répète, la langue, qui entrelace le terre-à-terre et la poésie, y est pour beaucoup, elle magnifie le récit, et, chose peu habituelle, je suis même allée lire les premières pages en anglais pour comparer à la traduction : verdict, j’ai adoré les deux !
J’ai été complètement sous le charme de cette histoire très forte, des personnalités de Jim Falls et de son petit-fils, ainsi que de la présence du magnifique cheval blanc qui va modifier le cours, pas très drôle, de leur vie, et donner un sens nouveau à leur relation.

Prodiges et miracles de Joe Meno (Marvel and a wonder, 2015) éditions Agullo, 2018, Livre de Poche, 2019, traduction de Morgane Saysana, 432 pages.

Merci à Krol pour m’avoir donné grande envie de (re)découvrir Joe Meno. Alex (Mots à mots) et Ingannmic sont séduites aussi.

Richard Russo, Retour à Martha’s Vineyard

Rentrée littéraire 2020 (9)
« L’idée qu’il puisse écrire un livre digne d’être lu l’avait séduit, et il imaginait que s’il suivait le conseil et l’exemple de Tom, le bon sujet lui apparaîtrait tôt ou tard. Mais cela ne s’était jamais produit. Le problème étant qu’aucun sujet ne lui semblait plus urgent que le suivant, et les deux se défendaient. Peut-être que pour lui le bon sujet n’existait pas, ou, à l’inverse, ils étaient tous bons, ce qui, ironiquement, revenait au même. »

Trois amis qui ne se sont pas vus depuis plusieurs décennies se retrouvent dans la maison de l’un d’eux, à Martha’s Vineyard. Lincoln, agent immobilier et père de famille bien établi, qui a hérité de cette maison, hésite à la vendre. Teddy, universitaire resté célibataire, se demande s’il a bien fait d’accepter cette invitation. Mickey, le plus secret, musicien de rock un peu marginal, arrive sur sa Harley Davidson. Entre les trois plane le souvenir de Jacy, amie des trois lorsqu’ils étaient étudiants, et disparue précisément à la suite d’un week-end à Martha’s Vineyard. C’était l’époque du tirage au sort pour la guerre du Vietnam, et la chance ne souriait pas à chacun de la même façon…
D’ailleurs, n’allez pas croire qu’il s’agissait de trois jeunes gens nés avec une cuiller en argent dans la bouche, non, leurs parcours d’étudiants boursiers et obligés de travailler en plus de leurs études les rapprochent bien des portraits habituels dressés par l’auteur américain.
Richard Russo a accoutumé ses lecteurs fidèles à des chroniques de petites villes américaines, avec de nombreux personnages, il a davantage concentré ici sa narration autour de trois hommes d’âge mûr, de leur jeunesse étudiante, de leur rapport à la vie, du bilan qu’ils en tirent, et du destin. Et ça marche !

« Était-ce cela qu’il attendait de ses vieux amis ? La confirmation que le monde dont on se souvenait avec tendresse existait encore ? Qu’il n’avait pas été remplacé par une réalité dans laquelle on était moins impliqué ? »
Qui ne s’est jamais demandé ce qui serait arrivé, quelle aurait été sa vie, si ne s’était pas produite la rencontre avec telle ou telle personne, ou si tel événement était survenu un peu plus tôt ou plus tard, et ainsi de suite ? Ces réalités alternatives possèdent des variations infinies, et si, dans la vie, il est préférable de ne pas trop s’attarder dessus, justement à cause de leur multitude, dans un roman, il est très intéressant que chacun spécule plus ou moins sur ces éventualités, selon son caractère.
L’auteur tricote un roman particulièrement réjouissant et passionnant sur le thème de la vie et du destin, de la chance ou de la malchance. Le point de vue du narrateur passe de l’un à l’autre de ses trois personnages masculins alternativement, donnant de quoi s’attacher à leurs personnalités, et parmi eux, leur amie Jacy peut sembler une figure un peu plus inconsistante que les personnages masculins. C’est le cas pendant une bonne partie du roman, mais des éclaircissements dans l’ultime partie de l’histoire redonnent à la jeune femme un caractère beaucoup plus fort qu’il n’y paraît. Comme toujours chez Richard Russo, c’est fort bien fait, de manière à ce que le lecteur y trouve son compte, et ne ressorte pas frustré de sa lecture !
Je me suis régalée (comme d’habitude, dirais-je, si je n’avais pas calé lamentablement sur Le pont des soupirs, mais c’est une autre histoire) !

Retour à Martha’s Vineyard de Richard Russo (Chances are…, 2019) éditions de la Table Ronde (août 2020), traduction de Jean Esch, 377 pages.

C’était une lecture commune autour de Richard Russo, allons voir ce qu’ont pensé de ce roman ou d’un autre : Aifelle, Ingannmic, Keisha, Krol
Tous les liens sont chez Ingannmic.

Mes billets sur A malin, malin et demi, Ailleurs, Trajectoire

Lectures du mois (23) novembre 2020

Comme bien souvent quand je peine à écrire des billets d’une certaine longueur, je regroupe quelques courts avis sur des livres lus fin octobre et en novembre, ou disons, commencés avec plus ou moins de succès…

Valérie Manteau, Le sillon, éditions Le Tripode, 2018, 272 pages, existe en poche.
« Alors, quelles sont les nouvelles du pays des droits de l’homme ? Je me demande si c’est ironique, mais non. J’essaie de continuer à lire un peu la presse française, qui paraît outrageusement futile et autocentrée quand on ne vit pas dans Paris intra-muros, quand on est par exemple sur un balcon surplombant Istanbul. »
Il y a quelque chose d’immédiatement attachant dans ce roman, peut-être le genre hybride, mi-souvenirs, mi-roman, et un certain humour, et aussi la manière très chaleureuse de présenter les rues et les habitants d’Istanbul, loin des clichés. Pourtant, après une soixantaine de pages passionnantes sur le pays, sur la langue, et à propos de Hrant Dink, journaliste arménien turc assassiné en 2007, un chapitre sur la Turquie face à l’Europe s’avère plus indigeste. Ensuite, je n’aime pas quand il y a trop de citations et d’insertions provenant d’articles ou de livres divers. L’histoire personnelle de la narratrice avec son ami turc ne me parle pas trop non plus. J’ai donc laissé le roman de côté pour peut-être le reprendre plus tard.

Je suis d’accord avec Saphoo sur Babelio

Delphine de Vigan, Les loyautés, éditions JC Lattès, 2018, 208 pages, sorti en poche.
« Un jour, il aimerait perdre conscience, totalement.
S’enfoncer dans le tissu épais de l’ivresse, se laisser recouvrir, ensevelir, pour quelques heures ou pour toujours, il sait que cela arrive. »
J’ai retrouvé Delphine de Vigan dont je n’ai lu que Les heures souterraines et D’après une histoire vraie, avec ce roman qui est plutôt dans la veine du premier. Hélène, qui enseigne les sciences en collège, remarque le comportement étrange de Théo, l’un de ses élèves. Persuadée qu’il est maltraité, elle va remuer sa hiérarchie, rencontrer la famille, dans une sorte de loyauté avec elle-même qui apparaît au cours du récit. C’est un roman très abordable, qui expose sans fard le mal-être et l’alcoolisme adolescents, qui explore aussi d’autres facettes du monde contemporain, avec des personnages pas si secondaires que ça, la vie de couple et les proches qu’on ne connait pas vraiment, Internet, l’amitié… Les personnages manquent parfois de nuances et trop de thèmes sont abordés, pour un roman court, ce qui donne une légère frustration en tournant la dernière page.

L’avis d’Anne

Rana Ahmad, Ici les femmes ne rêvent pas, éditions Globe, 2018, traduit de l’allemand par Olivier Manonni, 304 pages.
« En Arabie saoudite, se détourner de l’islam est puni de mort. Je sais bien qu’il existe d’autres religions, celles des chrétiens, des juifs, des bouddhistes. Mais l’idée qu’il puisse exister des gens qui ne croient pas du tout m’est incompréhensible. »
Il s’agit ici de vécu, et non d’un roman. Rana Ahmad revient sur son enfance en Arabie Saoudite, avec les étés en Syrie, sur sa jeunesse et son mariage raté, elle raconte aussi le quotidien des femmes saoudiennes, privées de tout et cachées des convoitises masculines par des épaisseurs de tissu noir, dénuées de tous droits et même de toute identité (elles sont fille de… ou femme de…). Dans ce carcan, échapper à des agressions sexuelles de proches, fuir un mariage arrangé ou devenir athée, tout cela peut sembler inimaginable, et pourtant Rana l’a fait, soutenue uniquement par l’amour inconditionnel mais discret de son père. C’est d’Allemagne où elle est réfugiée qu’elle a écrit ce témoignage fascinant et bouleversant. Dommage que le récit, si dramatique soit-il, soit desservi par un style sans relief, que l’on remarque davantage lorsque la tension se relâche.

Le billet de Keisha


Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit, Gallimard, 2019, 128 pages.
« Bon sang, comment faut-il la mener cette putain de vie pour qu’elle ne vous morde pas au quotidien ? Phénix avait pourtant fait tout le contraire de ses parents, […] elle leur avait donné des prénoms de fauve et d’oiseau, elle leur avait donné des griffes et des ailes, mais ça n’avait servi à rien. »
Superbe roman sur l’amour maternel et la transmission des failles héritées de l’enfance, le roman débute au moment où Phénix apprend que son fils Loup, dix-sept ans, est placé en détention pour avoir pris et conduit la voiture de sa mère, provoquant un accident. J’avais cru que le roman allait se dérouler dans l’Océan Indien comme Tropique de la violence, il n’en est rien, mais l’écriture sensible est encore plus marquante que dans ce roman précédent.
Le texte est court, poétique et ciselé, et il propose une très belle réflexion. Que demander de plus ?

Luocine convaincue aussi.

Dan Chaon, Une douce lueur de malveillance, éditions Points, 2020, traduit par Hélène Fournier, 528 pages.
« Les souvenirs n’étaient pas plus fiables que les rêves. »
Dustin est un psychologue qui a un lourd passé, ses parents ont été assassinés alors qu’il avait treize ans. Son frère adoptif accusé des meurtres vient tout juste de quitter la prison après une trentaine d’années d’incarcération. Dustin reçoit un patient qui l’intrigue avec ses recherches sur des disparitions d’étudiants.
Ce roman est très particulier dans sa forme, avec par moments une présentation par colonnes, ou par tableau. C’est un aspect intéressant, de même que l’exploration sur le thème de la mémoire et de la vérité. J’ai trouvé malgré tout l’histoire assez prévisible, tout en étant compliquée à lire, et dérangeante dans sa manière de mêler quotidien fade et événements morbides. De Dan Chaon, j’avais beaucoup aimé Cette vie ou une autre, cette fois, j’ai abandonné à la moitié, sans grand regret…

Eva, elle, est enthousiaste.

 

Mireille Gagné, Le lièvre d’Amérique

Rentrée littéraire 2020 (7)
« Par tous les moyens, Diane tente de demeurer étendue. Elle en est tout simplement incapable. D’un bond, elle saute du lit. Deux enjambées plus tard, elle verrouille la porte d’un coup de pouce. Elle se surprend de la puissance soudaine de ses jambes. »
Dans un futur tout proche, et pas bien différent de notre monde, Diane se réveille d’une opération d’un genre nouveau, à son domicile, où elle doit rester au repos le plus complet pendant une semaine. Mais les changements survenus dans son corps et son comportement sont-ils ceux qu’elle avait anticipés ?
Voici un petit roman, par la taille, mais dont la puissance vaut bien des grands : un peu compliqué à expliquer, son déroulé reste pourtant tout le temps parfaitement clair à la lecture. Arrivent tour à tour des pages sur la biologie du lièvre d’Amérique, d’autres sur le présent de Diane qui récupère dans son appartement, d’autres sur l’ambiance de stress au travail qui a poussé la jeune femme au bord du burn-out, et enfin des chapitres sur l’adolescence de Diane dans l’Île-aux-Grues, pages où elle repense avec nostalgie à Eugène, le garçon si original qui était devenu son voisin et ami.

« – Je me demande ce que ça fait en dedans, savoir qu’on est en voie de disparition.
Ces mots-là ont résonné à l’intérieur de moi au-delà de cette première rencontre. »
Au début, j’ai vu le roman comme une sorte de croisement entre deux de mes dernières lectures, Métamorphoses et Cora dans la spirale, ce qui est moins bizarre qu’il n’y paraît, et qui m’a aidée à y plonger aussitôt. Il faut y ajouter de lumineux passages sur la nature, et une belle histoire d’amitié. Je suis souvent prête à critiquer les auteurs qui veulent mettre trop de thèmes dans leurs romans, mais là, j’ai été sous le charme de ce mélange original.
Et puis l’écriture… le roman se lit comme une légende, mais une légende moderne, dont la petite musique contemporaine devient très rapidement séduisante. Je dirais que ce n’est pas un roman qui se dévore, ses sauts dans le temps, et d’un thème et d’un style à un autre poussent davantage à le savourer. Je trouve que vous avez de la chance, celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu !

Le lièvre d’Amérique de Mireille Gagné, éditions La Peuplade (août 2020), 138 pages.

Repéré chez Cathulu.

Lu pour Québec en novembre à retrouver chez Karine. (catégorie On jase de toi : un livre sorti en 2020)