Lectures américaines (septembre 2022)

La fin du mois se profilant, je regroupe mes lectures américaines d’août et de septembre pas encore commentées en un billet rapide. Vous n’en aurez pas fini pour autant avec mes avis sur des romans nord-américains puisque je suis revenue du festival America de Vincennes avec plein d’idées de livres à lire absolument !

Elizabeth Strout, Tout est possible, Livre de Poche, 2017, traduction de Pierre Brévignon, 288 pages

D’Elizabeth Strout, j’avais lu Olive Kitteridge, et je retrouve ici la même forme de roman, toujours intéressante, mais que tout le monde n’aimera pas : un roman qui ressemble à une suite de nouvelles, avec des connexions entre elles et des personnages en commun. En conséquence, les personnages sont nombreux, mais décrits avec attention et profondeur, et les thèmes très variés : la honte, le remords, la jalousie, le rapport au corps et à la sexualité, les blessures de l’enfance… Et le sujet du roman, alors ? Pour résumer en quelques lignes : les habitants de la petite ville d’Amgash, dans l’Illinois, viennent d’apprendre que Lucy Barton, autrice originaire de leur ville, publie un roman sur son enfance. Cela fait remonter bien des souvenirs en chacun, jusqu’à ce que Lucy en personne revienne dans sa ville natale…
J’ai passé un bon moment avec tous ces personnages, et avec l’écriture de l’autrice américaine, qui ne manque pas de piquant.
Aussi chez Keisha.

James Ellroy, Le dahlia noir, éditions Rivages, 1987, traduction de Freddy Michalski, 504 pages.

Je le savais, en tant qu’amatrice de romans noirs et de littérature américaine, c’était une grosse lacune de ne pas avoir lu James Ellroy, que pourtant j’ai déjà écouté avec plaisir aux Quais du Polar, en 2014
Me voici donc, retenant mon souffle, face au fameux Dahlia noir qui ouvre le « Quatuor de Los Angeles »
Avant d’en arriver à l’affaire du Dahlia noir proprement dite, il faut en passer, et c’est utile pour poser les personnages, par la rencontre entre deux flics boxeurs, Lee Blanchard et Dwight Bleichert, ce dernier étant le narrateur. Il faut voir naître l’amitié qui les unit et aussi la relation qu’ils entretiennent avec Kay, une jeune femme au passé trouble, comme celui des deux policiers. On arrive enfin à l’enquête sur une affaire d’envergure, le meurtre affreux d’une jeune femme de vingt-deux ans, Elizabeth Short.
Si j’ai craint un moment les clichés parmi les personnages des autres flics, pour servir de faire-valoir aux deux héros principaux, j’ai été vite rassurée. Certains d’entre eux sont arrivistes, d’autres ne sont pas des flèches, ce qui apporte des touches d’humour, mais l’ensemble compose un commissariat des plus crédibles, et bien ancré dans les années quarante.
Tout à fait convaincue par cette lecture, par moments très noire, et par le style du maître américain, j’ai déjà prévu de lire le deuxième livre du « quatuor ».
Coup de cœur de Violette.

Richard Powers, Sidérations, éditions Actes Sud, 2021, traduction de Serge Chauvin, 352 pages.

Je ne pouvais pas manquer de retrouver Richard Powers, dont j’ai adoré Le temps où nous chantions et L’arbre-monde. Tout m’encourageait à lire Sidérations, les bons avis, les thèmes de l’enfance « différente », de la sauvegarde de l’environnement, de l’astrobiologie… cela promettait un roman très riche, et c’est tout à fait ce qu’il est.
C’est une lecture dense et profonde du début jusqu’aux dernières pages, une lecture où l’immense intelligence de l’auteur ne laisse jamais le lecteur de côté, et qui pose merveilleusement le personnage de Robin, petit garçon à l’éco-anxiété exacerbée par la mort de sa mère. Theo, son père, va chercher par tous les moyens à apaiser le mal de vivre de son fils, jusqu’à une thérapie innovante, mais perturbante aussi… Un très beau roman !
Lire aussi l’avis de Sandrion.

Glendon Swarthout, 11h14, éditions Gallmeister, 2020, traduction de France-Marie Watkins, 336 pages.

Depuis ma lecture de Homesman, je me promettais de relire Glendon Swarthout, en voici l’occasion avec 11h14. Au croisement du western et du polar, ce roman se déroule en deux époques. Dans les années 70, Jimmy, un auteur de livres pour la jeunesse, prend la route de New York à Harding, au Nouveau-Mexique, à la demande de Tyler, son ex-femme, pour enquêter sur la mort suspecte de l’amant de celle-ci.
Cela va conduire Jimmy à se demander ce qui s’est passé dans cette ville, de 1901 à 1916, entre les deux grands-pères de Tyler…
Au départ, l’histoire est plutôt emberlificotée, mais toujours traitée d’une manière pleine d’humour. Les personnages ne manquent pas de relief, à commencer par Jimmy, avec sa voiture clinquante et ses costumes tape-à-l’œil, peu adaptés à une enquête dans la « cambrousse ». Et pourquoi 11h14 ? Je ne vais tout de même pas vous révéler ce point crucial ! Une lecture plaisante, mais sans doute pas inoubliable.
Repéré chez Electra.

James Sallis, Sarah Jane, éditions Rivages, 2021, traduction de Isabelle Maillet, 220 pages.

Sarah Jane est une jeune femme poursuivie par un passé compliqué, qui réussit à être engagée comme agent au poste de police de la petite ville de Farr. Cal, son chef, fait tout son possible pour l’aider à prendre ses marques, lorsque tout à coup, il disparaît. Est-il mort ou vivant ? Pour le savoir, Sarah va devoir creuser loin, très loin, ce qui la ramène à sa propre histoire.
Le style de James Sallis, déjà rencontré dans Willnot, c’est la concision et l’ellipse élevées au rang d’art, ce qui a un léger inconvénient, de laisser une impression plus fugace que des romans plus denses et plus bavards.
Mais quelle force, cette écriture qui jamais ne vous perd, mais dit tellement en peu de mots ! Les dialogues sont aussi chargés de sens que la narration elle-même, qui prend la forme d’un journal personnel de Sarah.
Ajoutons l’empathie de l’auteur envers ces personnages cabossés, et vous saurez que j’ai aimé cette lecture, que je ne peux que vous recommander.
Un avis similaire chez Actu du noir.

Et vous, avez-vous lu certains de ces romans ?

Joyce Maynard, Où vivaient les gens heureux

« Quand on essaie par des efforts permanents de faire en sorte que tout soit toujours parfait pour ses enfants, on risque d’atteindre le point de rupture. »

Eleanor est encore toute jeune lorsqu’avec ses premiers gains en tant qu’autrice-illustratrice de livres pour enfants, elle achète une ferme à retaper dans le New Hampshire, elle sent que c’est une maison où la vie a été heureuse. Mais le début du roman commence lorsque Eleanor a une cinquantaine d’années et revient pour le mariage de l’un de ses enfants dans cette maison de famille qui est dorénavant celle de son ex-mari, Cam.
Eleanor se souvient des moments où elle a vécu seule, de sa rencontre avec un jeune homme bohème, de la naissance de leurs trois enfants et, sur une trentaine d’années, de multiples moments, radieux ou dramatiques, de leur vie de famille.

« Elle voulait raconter des histoires, mais des histoires qui parlaient des réalités et des difficultés de la vraie vie : une mère qui passait une heure à faire d’incessants allers-retours sur la même route pour retrouver le sabre d’un pirate Playmobil, ou un très jeune fils plantant sa tête dans un bol de gelée, juste pour voir ce que ça faisait. »

Ce roman a beau sortir de l’imagination de Joyce Maynard, il est inspiré de ce qu’elle a vécu en tant que mère, et c’est sans doute pour ça qu’il sonne à tout moment parfaitement juste, et qu’il semble tellement universel. Les événements extérieurs à la famille ne sont pas oubliés, les personnages secondaires non plus, mais c’est le portrait de femme qui domine, son évolution, ses capacités à apprendre de la vie, ce qui rend le texte passionnant.
Mieux vaut ne pas trop en savoir pour se lancer dans cette lecture, qui parfois serre le cœur, et souvent entre en collision avec des sensations ou des souvenirs personnels. Je ne suis pas une spécialiste, bien que j’aie lu la plupart de ses romans, mais je trouve que l’écriture de Joyce Maynard a pris de l’ampleur au fil des livres, et que ce dernier fait paraître bien pâles bon nombre de romans sur la famille que j’ai lus auparavant.

Joyce Maynard sur le blog.

Où vivaient les gens heureux de Joyce Maynard, (Count the ways, 2021) éditions 10-18, août 2022, traduction de Florence Lévy-Paolini, 600 pages. L’autrice sera au Festival America à Vincennes du 22 au 25 septembre 2022.

Dernier pavé de l’été mais sans doute pas le dernier billet pour le mois américain…

J. Courtney Sullivan, Les anges et tous les saints

« Quand la statue de la Liberté se découpa sur l’horizon, le jour de leur arrivée à New York, on aurait dit que tous les gens à bord s’étaient alignés le long du bastingage pour l’apercevoir. Nora se demanda si le bateau n’allait pas chavirer. »

Dans les années cinquante, deux sœurs sont contraintes de quitter l’Irlande pour les États-Unis. Nora et Theresa arrivent à Boston, où le fiancé de Nora vit déjà depuis un an. Elles cohabitent avec le fiancé et une cousine dans une pension de famille. Nora aurait aimé plus de temps de réflexion pour être sûre de vouloir épouser Charlie, mais ce départ rend leur mariage inéluctable. Pendant ce temps, Theresa compte profiter de la vie plus libre offerte par leur pays d’accueil. Les deux sœurs sont aussi différentes que possible, et c’est une surprise de les retrouver cinquante ans plus tard dans des rôles qu’on n’aurait pas imaginés, notamment en ce qui concerne Theresa, devenue religieuse. Plus classiquement, Nora est mère de quatre enfants adultes, et grand-mère. Un drame va pousser les deux sœurs à communiquer, elles qui ne s’étaient pas parlé depuis de longues années.

« La communication était censée être la grande révolution de notre époque. En théorie, vous pouviez joindre n’importe qui à n’importe quel moment. Quand Nora voyait ses enfants, ils avaient en permanence leur téléphone à la main. Quand elle appelait ses enfants, ils décrochaient rarement. »

Le roman revient avec beaucoup de justesse sur leurs parcours, sur les décisions, petites et grandes, qui ont déterminé leurs vies, mais aussi sur le poids de la famille, des traditions et de la religion qui ont façonné ces choix.
Malgré une légère impression de « déjà lu » au départ, si on connaît des auteurs qui ont relaté l’immigration irlandaise (Brooklyn de Colm Toibin ou Du côté de Canaan de Sebastian Barry) le style fluide et agréable fait avancer ensuite rapidement dans cette histoire de famille plutôt originale, avec des personnages immédiatement intéressants, en particulier Theresa et les enfants de Nora.
Je n’ai pas toujours été convaincue par la traduction, et globalement, j’ai préféré lire Les débutantes et surtout Maine. Dans ce roman familial, l’histoire aurait gagné à être un peu plus concise pour répondre parfaitement à mes attentes, ce qui aurait mieux mis en valeur les très beaux personnages et les observations toujours pertinentes de l’autrice.
J. Courtney Sullivan sera présente au Festival America, son dernier roman, Les affinités électives, étant paru en mai 2022, aux éditions Les Escales.

Les anges et tous les saints de J. Courtney Sullivan, (Saints for all occasions, 2017) Livre de Poche, 2020, 552 pages, traduction de Sophie Troff.

A propos de ce roman, voici l’avis de Brize qui pourra récolter aussi ma lecture pour le pavé de l’été !

Peter Heller, Céline

Mois américain, suite… Vous remarquerez que je n’ai pas encore mis un pied dans la rentrée littéraire, mais un œil, oui, et j’ai repéré pas mal de publications très intéressantes, tant en littérature étrangère qu’en littérature française, mais plutôt des noms d’auteurs nouveaux ou pas encore très connus. J’y viendrai, un jour ou l’autre, au gré de mes achats ou des arrivées en médiathèque. En attendant, je ferai peut-être un petit billet avec mes repérages, si ça vous intéresse. (dites-le moi…)

« C’est sans doute le matin, un filet de brume flotte au-dessus de la rivière, comme de la fumée, et un homme est sans doute en train de pêcher, sa canne inclinée en plein lancer.
S’il est là, c’est uniquement pour nous rappeler que les humains ne sont pas de taille face à la grandeur et à la beauté flagrantes.
Que la beauté la plus incontestable est peut-être celle qu’on ne peut jamais toucher. »

Mais revenons à Céline. Sous ce prénom que l’auteur a choisi par amitié pour sa traductrice française, se cache une détective privée atypique : soixante-huit ans et une santé précaire, plus portée à secourir les démunis qu’à ramasser de grosses sommes d’argent. Avec son mari Pete, discret mais efficace, elle accepte de partir, à bord de leur camping-car, à la recherche d’un homme disparu depuis vingt ans. C’est Gabriela, la fille de ce photographe du National Geographic, qui souhaite relancer les recherches qu’elle a déjà entreprises avec d’autres privés. Elle ne croit pas à la version de son père attaqué par un grizzli dans le parc de Yellowstone, même si pas mal d’indices allaient dans ce sens.

« Par ordre de grandeur, les êtres humains restaient l’animal le plus féroce de la planète. »

Tout l’intérêt porté à l’enquête ne serait rien sans l’écriture de Peter Heller et son art de rendre palpables les éléments naturels, la végétation et les paysages. Cela s’est avéré un grand plaisir de lecture, alors que je craignais d’être déçue car La constellation du chien avait placé la barre très haut. J’ai ressenti, là encore, beaucoup de tendresse de la part de l’auteur pour ses personnages et s’il n’y a pas un suspense fou, cela crée une atmosphère plutôt reposante. Quelques péripéties émaillent cependant le roman, tout le monde n’est pas ravi de l’enquête menée par le couple de sexagénaires… Tous deux sont vraiment des personnages attachants, que j’ai eu peine à quitter. Et comme j’ai retrouvé le style qui m’avait emballée dans le précédent roman lu, je déclare que je continuerai à lire cet auteur, sans aucun doute !

Céline de Peter Heller, (Celine, 2017) éditions Actes Sud, 2019, traduction de Céline Leroy, 448 pages en poche.
Deuxième billet pour le mois américain et beaucoup d’autres idées à piocher ici (réparties selon les 50 états).

Louise Erdrich, L’enfant de la prochaine aurore

« Je ferme ensuite les yeux et j’écoute le grondement et le fracas du monde qui passe en trombe. Nous aussi, nous passons en trombe. Le vent cinglant nous double. Nous sommes si brefs. Un pissenlit d’un jour. L’enveloppe d’une graine ricochant sur la glace. Nous sommes une plume tombant de l’aile d’un oiseau. Je ne sais pas pourquoi il nous est donné d’être tellement mortels et d’éprouver tant de sentiments. C’est une blague cruelle, et magnifique. »

Il n’est pas facile de donner un aperçu du thème de ce roman, aussi, par avance, si mon résumé ne vous paraît pas clair, n’hésitez pas à lire la quatrième de couverture pour mieux comprendre !
Une jeune femme d’origine Ojibwé, adoptée par des Blancs, se retrouve enceinte dans un contexte bien particulier. Le monde, celui que nous connaissons, a subi une grave catastrophe écologique, et les États-Unis sont dirigés par un gouvernement totalitaire qui entend tout régenter, notamment la natalité. Les femmes doivent signaler leur grossesse et se rendre dans un centre spécialisé. Cedar cherche à comprendre les raisons de cet intérêt pour les enfants à naître, et en même temps, forme le projet de retrouver ses parents biologiques, dans une réserve du Minnesota.

« Tia, sa petite dans les bras, fredonne puis se met à chanter. Pas un chant composé de paroles, mais une suite de sons que j’entendrai plus tard, en un lieu différent. Des sons qui furent créés il y a cent mille ans j’en suis sûre, et que l’on entendra dans cent mille ans, l’espère. »

Pour les nouveaux lecteurs de Louise Erdrich, l’univers décrit dans ce roman peut être déstabilisant, mais si elle vous est déjà connue, pas tant que ça. On y retrouve l’attention extrême qu’elle porte aux nations premières, aux droits des femmes et des minorités en général, au thème de la maternité également. Malgré l’écriture qui ne s’est pas faite en une seule fois, mais sur plus d’une décennie, Louise Erdrich a réussi à imprimer un rythme parfait au roman, avec des rebonds qui arrivent juste lorsque l’attention aurait pu commencer à faiblir.
Placé du point de vue de Cedar, le roman est écrit comme un journal intime qu’elle adresse à son futur enfant. Les lecteurs découvrent donc avec elle les conditions de vie qui se dégradent, les restrictions imposées par un état tyrannique, les choses que cet état tente de cacher à la population, les groupes religieux qui prennent de l’importance, les solutions éventuelles de fuite… On ne comprend pas forcément tout dans le détail, exactement comme Cedar. Elle peut compter sur son compagnon, ainsi que sur ses parents adoptifs, sinon la délation règne, et il lui faut se méfier de tout le monde si elle ne veut pas se retrouver enfermée avec son enfant à naître, vers une issue qu’elle ignore.
On pense bien sûr à La servante écarlate, mais les deux romans laissent finalement des impressions totalement différentes. L’écriture de Louise Erdrich, très belle, contribue à alléger le contexte dystopique fort sombre, les personnages, même secondaires, ne manquent pas de relief, et on se prend à espérer une issue heureuse pour la jeune femme et son enfant.
Une fois de plus, l’autrice américaine m’a emportée de belle manière, et éblouie par son talent.

L’enfant de la prochaine aurore de Louise Erdrich, (Future home of the living God, 2017), éditions Albin Michel, janvier 2021, traduction d’Isabelle Reinharez, 402 pages (sortira en Livre de Poche le 14 septembre 2022)

Louise Erdrich sur le blog.
Je me prépare au festival America de Vincennes avec mon petit mois américain à moi…

Philip Roth, L’écrivain des ombres

« Le matin où le journal était apparu aux éventaires, j’avais bien dû lire cinquante fois les paragraphes consacrés à « N. Zuckerman ». Je m’étais efforcé de m’atteler à ma machine pour les six heures de travail que je m’imposais, mais sans résultat ; je reprenais la revue et contemplais ma photo toutes les cinq minutes. Je ne sais pas trop quelles révélations j’attendais de cet article – l’orientation de mon avenir, sans doute, les titres de mes dix premiers livres – mais je me souviens que cette photographie d’un jeune écrivain pénétré et sérieux jouant si doucement avec un petit chat et vivant, était-il précisé, dans un vieil immeuble sans ascenseur de quatre étages au Village avec une jeune ballerine, risquait d’inspirer à un certain nombre de femmes grisantes l’envie de prendre la place de celle-ci. »

Je trouve cet extrait tellement parlant que je me demande pourquoi vous en dire plus. Il s’agit d’un jeune auteur, Nathan Zuckerman, commençant tout juste à être connu, qui est convié à rendre visite au maître E.I. Lonoff, auteur prestigieux vivant reclus avec son épouse dans les collines du Massachusetts. Amy Bellette, une jeune élève de l’écrivain qui, à ce moment-là, est aussi son archiviste et sa secrétaire, se trouve présente aussi. L’histoire se déroule sur une soirée et une nuit, riches en affrontements entre les protagonistes, dont certains que Nathan épie d’une manière tout à fait éhontée. Le jeune auteur y découvre bien des aspects de son hôte ainsi que de son épouse et de la jeune archiviste, ce qui donne lieu à une histoire dans l’histoire, et il réfléchit également sur ses propres tourments, sa relation avec son père en particulier.
Je connais peu le Philip Roth des premiers romans, et je rencontre même pour la première fois Nathan Zuckerman, jeune écrivain et double de l’auteur. J’ai mis un petit temps pour m’adapter aux longues phrases, et j’imagine très bien qu’à l’époque déjà, Philip Roth ne se souciait pas d’accorder au lecteur des facilités à entrer dans le texte. Une fois bien installé dedans, c’est un roman qui surprend autant qu’il se savoure : des phrases longues, oui, mais pas un mot de trop !
Les lecteurs sont très certainement plus à même d’apprécier L’écrivain des ombres en connaissant déjà l’auteur, puisque s’y trouvent des thèmes qu’il reprendra et développera ensuite comme l’imposture, la sexualité ou la judéité, et déjà une forme de dérision très réjouissante. Une forte personnalité est présente dans le ton comme dans la forme, et c’est encore et toujours un grand plaisir de lecture que je compte bien poursuivre avec Zuckerman enchaîné.

L’écrivain des ombres de Philip Roth, (The ghost writer, 1979), éditions Gallimard, 1981, traduction de Henri Robillot, 185 pages.

Un autre avis chez Yueyin.

Lectures du mois (27) juin 2022

Vu mon retard de rédaction de chroniques, je retrouve la bonne vieille méthode qui consiste à regrouper en un seul billet mes lectures, fastes ou non.

Margaret Kennedy, Le festin (The Feast, 1950) éditions La Table Ronde, 2022, traduction de Denise Van Moppès, 480 pages.
« Chacun s’était retiré, comme un animal se retire au fond de sa cage avec son os, pour ronger quelque idée fixe. Et cela lui faisait peur. Elle ne pouvait plus supporter d’être enfermée dans ce sombre repaire de bêtes étranges. Elle eut envie de sortir, de quitter l’hôtel, d’aller se réfugier sur les falaises. Elle se leva et quitta la pièce. Personne ne remarqua son départ. »

On a beaucoup vu cette réédition ces derniers mois. Margaret Kennedy a écrit en 1950 ce roman qui décrit un microcosme des plus anglais pendant quelques semaines. Plusieurs groupes de personnes se trouvent dans une pension de famille sur la côte de Cornouailles lorsqu’un pan de falaise se détache et fait un certain nombre de victimes. Cela est connu dès le début, et un retour en arrière va permettre de connaître tout ce petit monde. Tout de suite c’est l’humour anglais qui marque mais le nombre de personnages et les changements constants de narrateur déconcertent un peu. Finalement, l’humour est de moins en moins appuyé au fur et à mesure des pages, et j’ai trouvé cela dommage. J’ai été également incommodée par quelques discussions longuettes.
Une lecture agréable, finalement, mais pas inoubliable.

Luc Blanvillain, Le répondeur, éditions Quidam, 2020, 260 pages.
« Doublure vocale. Pas plus indigne que de nettoyer des bureaux ou de mener des enquêtes de satisfaction. Il avait fait les deux. Et bien d’autres choses épuisantes, matinales ou nocturnes, dominicales, répétitives. Au moins, il pouvait rester chez lui, perfectionner son répertoire et bosser au lit. Sans compter qu’endosser provisoirement la vie d’un glorieux quinquagénaire, à son âge, n’était pas donné à tout le monde. »

Baptiste tente de gagner sa vie en tant qu’imitateur. Assez doué, il réussit bien certaines voix, sans pour autant aller plus loin que les petites salles à moitié vides.
Jusqu’au jour où un auteur réputé lui propose de devenir son employeur. Si Baptiste l’imite en répondant à toutes ses sollicitations téléphoniques, Pierre Chozène aura ainsi le temps et l’esprit libre pour écrire. Il met Baptiste au courant des habitudes de chacun de ses interlocuteurs et lui confie son portable…
Habile comédie, ce roman distrait mais ne manque pas de profondeur en abordant les rapports familiaux et amoureux, et en poussant au bout la jolie idée de départ.
Je ne connaissais pas cet auteur, j’ai été emportée par cette histoire qui ne manque pas de sel.

Paco Ignacio Taibo II, Cosa facil, éditions Rivages, 1994, traduction de René Solis, 244 pages.
« — Vous n’avez jamais songé que la différence entre le Moyen Âge et la ville capitaliste consiste foncièrement dans le réseau d’égouts ?
Hector fit signe de la tête que non.
— Vous ne vous rendez pas compte que la merde pourrait nous arriver jusqu’aux oreilles s’il n’y avait pas quelqu’un pour s’en occuper ? »

Deuxième lecture de Paco Ignacio Taibo II, après Jours de combat qui m’avait enchantée. Dès les premières pages, Hector Belascoaran Shayne, pourtant le contraire d’un joyeux luron, m’a mis le sourire aux lèvres : les citations en tête de chapitres, le style inimitable, le côté improbable des enquêtes dans lesquelles Hector se lançait tête la première, tout fonctionnait encore comme dans le premier volume.
Mais petit à petit, j’ai trouvé les enquêtes de ce détective atypique tellement ténues, les personnages même manquant de chair, que je retournais à reculons vers le roman. Non, décidément, ça ne me passionnait plus…
Avis très mitigé donc, et je ne pense pas poursuivre la série.

John A. McLaughlin, Dans la gueule de l’ours, (Bearskin, 2018) éditions Rue de l’Echiquier, 2020, J’ai lu, 2021, traduction de Brice Mathieussent, 448 pages.
« La forêt était étrangement animée, une gigantesque bête verte en train de rêver, sa peau parcourue d’ondes frissonnantes.
Pas vraiment menaçante, mais puissante.
Attentive.
Il imagina un instant que la forêt était en colère, déçue, qu’il était personnellement responsable de cette intrusion des braconniers tueurs d’ours. » 

Je ne sais plus quel avis enthousiaste m’a fait noter ce roman noir, n’hésitez pas à vous signaler. Recherché par un cartel mexicain, Rice Moore espère sauver sa vie en se cachant dans les Appalaches en tant que garde forestier. Mais l’endroit n’est pas des plus calmes non plus, d’autant que des braconniers y tuent des ours.
Il faut savoir tout de suite que ce roman est plutôt rude, que les âmes sensibles en soient conscientes. J’avoue avoir un peu chipoté au cours de ma lecture, l’auteur ou son personnage en faisaient un peu trop, et puis, de manière surprenante, ce roman m’a manqué pendant plusieurs jours après l’avoir fini, j’aurais aimé continuer encore ou retrouver ce coin des Appalaches et aucune autre lecture ne trouvait grâce à mes yeux.
Un roman qui bouscule et laisse des traces…

Luisa Carnés, Tea rooms : femmes ouvrières, 1934, éditions La Contre-Allée, 2021, traduction de Michelle Ortuno, 270 pages
« Ces délectables odeurs exquises des cuisines riches (…) nous rappelant que notre faim ne date pas de quelques heures ni de plusieurs années, qu’il s’agit d’une faim de toute une vie, ressentie depuis plusieurs générations d’ancêtres misérables. »

Dans les années 30 en Espagne, les femmes de milieux défavorisés ont le choix entre le mariage et les maternités qui s’enchaînent ou des métiers difficiles et peu valorisés. Matilde doit absolument subvenir aux besoins de sa famille, et trouve un emploi dans un salon de thé madrilène. Sous-payée et exploitée, elle observe cependant et commence à prendre conscience du carcan où elle se trouve enfermée.
Ce livre est curieux autant qu’il est intéressant. Tout d’abord l’écriture dénote d’une certaine modernité. Ensuite, le roman raconte aussi bien les petits cancans et menus faits qui se déroulent dans le salon de thé, qu’il se fait féministe et politique lorsqu’il s’agit des droits des employés.
Cela déroute un peu, mais en fait un objet littéraire inhabituel, à découvrir si vous en avez l’occasion…


Voilà pour ce mois de juin !
Avez-vous lu certains de ces romans ?

Lance Weller, Les Marches de l’Amérique

« – Vous devriez vous méfier. Personne ne peut dire ce qu’un camp ou l’autre fera une fois que la rage les aura tous gagnés. Vous pourriez bien vous réveiller un bon matin et voir une armée débarquer. Même deux, peut-être.
Le vieil homme fit un geste de la main.
– La guerre va là où vont les hommes, dit-il. Et les hommes vont partout. »

Tout d’abord, lire la quatrième de couverture peut, dans le cas de ce roman, s’avérer déconcertant, puisqu’elle associe les personnages qui mettent les trois quarts du livre avant de se rencontrer.
Essayons donc de ne pas tomber dans ce travers, ce qui n’est pas évident, d’autant que la construction faite d’allers et retours propose de découvrir des événements bien avant qu’ils ne soient réellement racontés. Je commencerai donc par les personnages : Tom, petit garçon muet, devenu adolescent raisonneur, puis tueur hors-la-loi et Pigsmeat, gamin élevé sans amour par son père, viennent de fermes de la même région, mais leur rencontre ne va pas de soi, tant ils sont différents. Les routes de l’Ouest les accueillent tous les deux, de même que Flora, belle esclave abusée et exploitée par son maître, et que seule la haine fait tenir debout.

« Le soir, il marchait en suivant le soleil qui s’enfonçait dans d’étranges horizons. Ils voyait des ciels rouges, des ciels jaunes et puis des ciels si bleus dans le long crépuscule qu’ils en devenaient violets et fantastiques, rehaussés par le scintillement d’étoiles froides chaperonnées par la comète qui plongeait vers l’ouest. »

Ayant découvert Lance Weller avec le formidable Wilderness, je m’étais promis de le relire, et voilà qui est fait.
Après un petit temps d’adaptation, j’ai été emportée par ce roman comme par le précédent. Malgré quelques scènes violentes, comme l’était cette époque, et difficiles à lire, les personnages fascinants, les liens qui les unissent, et leur épopée si bien racontée m’ont fait vagabonder en plein XIXème siècle, vers des horizons démesurés.
L’errance sans but de Tom et Pigsmeat m’a fait parfois douter du contexte politique et géographique et je le précise donc : les Marches de l’Amérique, c’est une zone correspondant peu ou prou au Texas et au Nouveau-Mexique, qui, à cette époque d’avant la Guerre de Sécession, n’appartient ni aux États-Unis, ni au Mexique, qui la convoitent, tout en essayant d’en chasser les Indiens. C’est donc tout sauf un endroit calme.
Comme dans Wilderness, c’est le style qui fait la différence avec d’autres romans du Grand Ouest : l’auteur dépeint avec autant de maestria les trognes des personnages que les intérieurs sordides, autant la rudesse des paysages que les ciels sans fin. Sa manière originale d’annoncer les événements ne leur fait rien perdre de leur force, bien au contraire, et de même, les retours en arrière s’avèrent toujours judicieux.
Bref, un auteur que je recommande, avec ce titre ou un autre.

Les Marches de l’Amérique de Lance Weller, (American Marchlands, 2017) éditions Gallmeister 2017 (2019 en poche), traduction de François Happe, 355 pages.

Chris Offutt, Kentucky Straight

« C’était un vieil homme avec de longs cheveux entremêlés de feuilles et de brindilles. Son corps flottait dans une large chemise en daim, comme s’il avait été autrefois un homme plus robuste. Des feuilles de chêne s’accrochaient aux franges du tissu. »

Voici des nouvelles dans un genre totalement différent des dernières que j’ai présentées. J’ai déjà lu Chris Offutt, avec grand plaisir, au travers de deux romans : Le bon frère et Nuits Appalaches, et j’étais donc enthousiaste à l’idée de découvrir ses textes courts. Le premier ne m’a pas emballée plus que ça, dans le genre noir rural, ça me semblait un peu déjà lu, et que l’auteur forçait un peu sur les détails sordides pour coller au genre. Mais mon avis a évolué au fur et à mesure de la lecture…

« Cody racontait à qui voulait l’entendre comment il s’était livré au vice pendant trente années de sa vie. Il portait un pistolet. Il buvait une bouteille de whisky par jour. Une fois, il avait attaché un homme à un pacanier avec du vieux fil barbelé et lui avait volé ses bottes. »

Finalement, je les ai trouvées à peine un peu inégales, ces nouvelles, et les ai appréciées de plus en plus alors que j’avançais dans le livre. Elles dessinent une carte de l’exclusion telle qu’elle se vit dans le Kentucky, mais elles parlent aussi de la solidarité et de la force de caractère nécessaire à la survie.
Un garçon opposé à son père, un chef de chantier, d’autres jeunes garçons, un cultivateur de produit illégal, des joueurs de billard, une forte femme, et d’autres encore… Malgré la tonalité très noire, les dialogues très bruts et les faits racontés sans fioritures, une certaine empathie naît pour des personnages qu’on regrette finalement de laisser.

Kentucky Straight de Chris Offutt, (1992) éditions Gallmeister, 2018, traduction de Anatole Pons, 165 pages.

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Ray Bradbury, La sorcière d’avril et autres nouvelles

« Il était clair que les enfants consacraient trop de temps à l’Afrique. Ce soleil ! Il le sentait encore sur sa nuque, comme une patte brûlante. Et les lions ! Et l’odeur du sang. Il était remarquable comme la nursery captait les émanations télépathiques des enfants et créait de la vie pour satisfaire le moindre désir de leur esprit. »

Continuons « Mai en nouvelles » avec ce recueil de quatre textes destiné à la jeunesse et signé Ray Bradbury. L’auteur de Fahrenheit 451 et Chroniques martiennes a écrit ces nouvelles entre 1950 et 1952. Elles sont présents avec une jolie maquette et des illustrations de Gary Kelley.
Des Terriens, tous noirs, installés sur Mars depuis vingt ans, voient atterrir une fusée avec à son bord un vieil homme blanc… Une jeune sorcière a envie d’être amoureuse, mais ne le peut sous peine de perdre ses pouvoirs magiques… Des parents s’inquiètent de voir leurs deux enfants passer de plus en plus de temps dans le monde virtuel qu’ils ont créé… Un gardien de phare attend depuis des années un phénomène étrange venu des profondeurs…

« Le silence des silences. Un silence qu’on aurait pu tenir dans le creux de la main et qui descendit comme la pression d’un orage éloigné sur la foule. Leurs longs bras étaient comme de sombres balanciers au soleil. Leurs yeux étaient fixés sur le vieil homme qui ne parlait plus et qui attendait. »

Quatre ambiances des plus différentes, avec toujours un élément étranger qui fait irruption, qui dérange. Parfois, on est clairement dans l’anticipation comme avec La brousse et sa nursery, pièce qui s’adapte aux envies des enfants, quelles qu’elles soient, ou dans Comme on se retrouve, qui imagine un futur sur Mars. Parfois, les nouvelles sont de l’ordre du fantastique, comme avec La sorcière d’avril ou La sirène.
Les thèmes abordés peuvent donner lieu à des discussions intéressantes avec de jeunes lecteurs : le racisme, la tolérance, les relations parents-enfants, l’évolution des espèces ou les choix à faire en grandissant. J’ai vu qu’il était recommandé à partir de neuf ou dix ans.
Je ne connaissais que Fahrenheit 451 et ne me souvenais plus de l’écriture, là, j’en ai beaucoup apprécié le rythme et le style imagé. Une intéressante découverte !

La sorcière d’avril et autres nouvelles de Ray Bradbury, éditions Actes Sud junior, 2001, 96 pages.
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