Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2020

Colson Whitehead, Nickel boys

Rentrée littéraire  2020 (2)
« Les reportages photo de Life l’emmenaient en première ligne, dans le boycott des bus à Baton Rouge, dans les sit-in de Greensboro, partout où des jeunes guère plus âgés que lui prenaient les commandes du mouvement. Ils essuyaient des coups de barre de fer, le jet de lances à incendies, les crachats de femmes blanches en colère, et ils étaient capturés sur pellicule dans de formidables actes de résistance. »

L’histoire de la Nickel Academy devient sous la plume de Colson Whitehead, essentiellement celle d’Elwood Curtis, jeune garçon puis jeune homme, grandi au son du discours de Matin Luther King à Zion Hill, le seul qu’il possède et passe régulièrement sur sa platine.
Dans les années soixante, Elwood, au gré de petits boulots, notamment dans un restaurant et chez un marchand de journaux, prend conscience des inégalités, s’intéresse à la lutte pour les droits civiques, se rêve même en jeune militant. Survient un enchaînement malheureux de circonstances, et Elwood, à dix-sept ans, se retrouve entre les murs de la Nickel Academy.
Inspirée d’une école qui a réellement existé, maison de « redressement » pour garçons en Floride, avec une partie réservée aux Noirs et une autre pour les Blancs, Nickel semble regrouper tous les pervers et les racistes, enchantés de ne pas être obligés de revêtir la tunique du Ku Klux Klan pour assouvir leurs penchants. Ces sévices demeureront bien camouflés, tant et si bien qu’il faudra attendre la découverte, des décennies plus tard, d’un cimetière clandestin, pour deviner où étaient passés les jeunes soit-disant évadés.
Si Elwood n’ignorait pas la discrimination, il fait connaissance à Nickel avec le racisme dans ce qu’il a de plus cruel et de plus systématique. Entre les garçons qui ont atterri là, c’est un peu le règne du « chacun pour soi », favorisé par des privations et des tyrannies en tous genres. Elwood s’y lie cependant avec Turner, moins idéaliste et plus dégourdi que lui.

« Fuir était une folie, ne pas fuir aussi. En regardant ce qui s’étendait à l’extérieur de l’école, en voyant ce monde libre et vivant, comment ne pas songer à courir vers la liberté ? À écrire soi-même son histoire, pour changer. S’interdire de penser à la fuite, ne serait-ce que pour un instant volatil, c’était assassiner sa propre humanité. »
Sur un thème déjà rencontré sous la plume de Richard Wagamese dans Jeu blanc, j’ai eu le sentiment que, comme dans Underground railroad, l’auteur n’avait pas fait le choix d’une gradation dans l’horreur, qui aurait mis le lecteur dans la position d’attendre toujours pire des penchants racistes exercés par les plus cruels des responsables de l’école. Il a, semble-t-il, fait plutôt le choix inverse, et je lui en suis très reconnaissante.
Cependant, sa très grande, son immense colère contre ceux qui ont perpétré ou cautionné ces exactions racistes est bien réelle et irrigue le roman. L’écriture, fluide et sobre, ne cherche pas à provoquer ou diriger les sentiments du lecteur, pour lequel les faits parlent d’eux-mêmes. Le personnage d’Elwood est intensément touchant, avec son idéalisme, et le contrepoint apporté par son ami Turner est le bienvenu.
Une ellipse temporelle intervient environ aux deux tiers du roman, qui amène à s’interroger sur les événements passés, et à y revenir avec le point de vue d’un homme mûr toujours hanté par sa jeunesse. C’est un coup de maître de la part de l’auteur, mais je n’en dirai pas davantage… Un roman à lire, assurément, et qui me restera longtemps en mémoire.

Nickel boys de Colson Whitehead, (The Nickel boys, 2019) éditions Albin Michel, août 2020, traduction de Charles Recoursé, 259 pages.

Lilly trouve le roman bouleversant, Mes pages versicolores est plus mitigée. C’est un roman essentiel pour Jostein, un roman marquant pour Mumu dans le bocage et pour Plaisirs à cultiver.

Le mois américain est à retrouver ici.

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, rentrée littéraire 2019

Dave Eggers, Le moine de Moka

« Le café torréfié possède plus de huit cent composants aromatiques et gustatifs différents, et il faut le savoir-faire d’un artisan pour en faire ressortir une quantité respectable. »
Voici pour changer un peu de registre, non un roman, mais une biographie écrite par Dave Eggers, auteur qui excelle dans l’écriture de récits bien documentés et surtout nantis d’une forte dose d’attachement pour les personnages dont il raconte la vie, comme dans Zeitoun que j’avais précédemment lu et adoré.
Il s’agit ici de café, au travers de la vie d’un jeune homme d’origine yéménite vivant à San Francisco. Après une jeunesse un peu agitée, il découvre que le grain de café torréfié trouve son point de départ au Yémen, accompagné par une très jolie légende, d’ailleurs. Il s’intéresse de plus en plus à cette boisson et projette de remettre en route la culture du café au Yémen, où elle a été supplantée par celle du qat, pour vendre ses grains aux États-Unis, dans des filières d’exception. Mais la guerre civile éclate alors qu’il commence à peine son négoce, et cela va le mener à prendre bien plus de risques que prévu.

« Son père faisait le tour de son adolescence comme il faisait le tour de la ville – une conscience itinérante de dix-huit mètres de long. »
La vie de Mokhtar Alkhansali, de sa jeunesse tumultueuse, surveillé de près toutefois par son père chauffeur de bus, à son job de portier dans un grand immeuble de San Francisco, puis à sa recherche de partenaires pour son projet de café yéménite, est parfois tellement incroyable qu’on se dit que la réalité est largement plus imaginative que la fiction. L’écriture de Dave Eggers, avec son sens de la formule et son humour, rend particulièrement bien compte des capacités hors du commun qu’il faut à Mokhtar pour mettre en route et tenir le cap du projet qu’il s’est fixé. Il rentre dans les détails du processus long et coûteux pour obtenir une délicieuse tasse de moka (l’origine de ce mot yéménite est bien sûr expliquée dans le livre) mais ces détails n’alourdissent jamais le propos qui demeure passionnant d’un bout à l’autre. Il parvient également à faire poindre l’émotion, sans trop en faire, et en gardant un récit bien équilibré, entre documentation et sentiments.

« Mokhtar ne pouvait pas parler aux autres de ce genre de choses, de sa capacité à flairer une occasion et à s’y préparer mentalement. Les gens ne comprenaient pas. Mais lui savait que si on lui donnait la moindre ouverture, le plus mince entrebâillement, sa tchatche était capable de lui ouvrir grand la porte et de lui faire franchir le seuil. »
Tout au plus peut-on se demander si Mokhtar n’idéalise pas un peu ses souvenirs racontés à l’auteur, à moins que ce ne soit Dave Eggers lui-même qui n’enjolive légèrement. En tout cas, un petit tour sur le site de The Mokha Foundation permet de confirmer la réalité et de voir comment se porte le commerce de Mokhtar. Après ce livre, vous ne dégusterez plus votre expresso de la même manière !
J’ai autant aimé ce récit que celui sur Zeitoun et l’ouragan Katrina, et je conseillerais, s’il me lisait, à l’auteur de s’en tenir à cette veine, car, si j’ai aimé Le cercle, dystopie numérique, je n’ai pas du tout accroché au roman Les héros de la frontière, malgré l’envie que j’en avais !

Le moine de Moka, de Dave Eggers, (The monk of Mokha, 2018) éditions Gallimard, octobre 2019, traduction de Juliette Bourdin, 376 pages.

Les avis d’Eva et Sharon.

Mois américain sur le blog Plaisirs à cultiver .

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2020

Elizabeth Wetmore, Glory

 

Rentrée littéraire 2020 (1)
« Par ici, la miséricorde est difficile à éprouver. J’ai souhaité sa mort avant même de voir sa tête. »

C’est la Saint-Valentin, en 1976, à l’ouest du Texas. Au petit matin, une adolescente de quatorze ans arrive, pieds nus et affreusement amochée, sur le seuil d’une ferme. À l’intérieur, Mary Rose et sa petite fille comprennent tout de suite qu’il faut la mettre à l’abri et prévenir les secours. L’auteur des faits, un jeune homme, sera arrêté et passera devant le juge, mais la justice, celle des hommes blancs face à une jeune fille d’origine mexicaine, sera-t-elle conforme à ce que la victime attend ? D’ailleurs, toute la ville parle et juge avant même que le procès ne soit entamé.
Donnant la parole à plusieurs personnages, surtout des femmes, parmi lesquelles Glory et Mary Rose, ainsi que Corrine, une veuve retraitée de l’enseignement, le ton est toujours particulièrement direct et sonnant juste. Les personnages sont bien ancrés dans une réalité qui peut sembler triste ou déconcertante, mais où une petite étincelle d’énergie et de détermination apparaît souvent, du fait de femmes qui ne se résignent pas. La mort et la pauvreté semblent omniprésentes, mais quand la rudesse et la précarité des situations cède la place à un élan de bienveillance ou de sincérité, quand la solidarité prend le dessus, ce roman touche vraiment son but.


« Toute sa vie, Corrine a vu ce poison traverser ses étudiants et leurs parents, traverser les hommes dans les bars ou les gradins, traverser les fidèles à l’église, les voisins, les pères et mères de cette ville. […] Cette haine finit toujours par être fatale. »
J’ai tout aimé dans ce premier roman : d’abord, la richesse des thèmes imbriqués qui forment un portrait éloquent d’une petite ville du Texas : la maternité, l’ascension sociale, le système judiciaire, la peur et la haine, le boom pétrolier et ses conséquences, le tout avec une précision qui s’applique aussi bien aux sentiments qu’aux décors du roman. Le thème de l’agression sexuelle et du consentement est très contemporain, mais ici dans l’Ouest du Texas des années 70, il se teinte de toutes les nuances du racisme, malheureusement.
Le style ne manque à aucun moment de hardiesse ni de fraîcheur, il m’a tout à fait séduite, avec sa manière d’insérer des séquences au passé aussi bien qu’au futur, des chapitres à la première personne du singulier, ou du pluriel ou à la troisième personne… Quelques coquilles sont, je l’espère, uniquement présentes dans cette version numérique, et ce, avant correction, très certainement.
Je n’aurais pas cru possible de renouveler ainsi le genre du roman choral, pour en faire un roman noir vraiment saisissant, et pourtant Elizabeth Wetmore l’a fait ! Une réussite.

Glory, d’Elizabeth Wetmore (Valentine, 2020) éditions Les Escales, août 2020, traduction d’Emmanuelle Aronson, 320 pages.

#Glory #NetGalleyFrance

Lu aussi par Krol, Cathulu, Hélène, Sharon

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2018

Joyce Carol Oates, L’homme sans ombre

« Le sujet normal doit, pour envisager l’avenir, mobiliser une certaine dose de souvenirs ; on ne peut prévoir un avenir quand on ne peut se rappeler un passé, car le cyclique, le répétitif entrent pour beaucoup dans notre quotidien. Le seul passé dont E. H. se souvienne est maintenant vieux de plusieurs dizaines d’années, et apparemment il n’y trouve pas de stimulus pour penser à l’avenir. »
Etudier durant trente ans un même sujet qui lui, n’a pas de souvenirs au-delà de soixante-dix secondes, suite à un accident cérébral à trente-sept ans, voici la vie de Margot Sharpe, brillante neuro-scientifique à l’Institut universitaire de neurologie de Darven Park en Pennsylvanie. Elihu Hoopes était un homme intelligent, bien élevé et son brillant avenir a basculé en un jour. Il ne reconnaît plus personne, se fait présenter Margot Sharpe à chaque séance de travail, et se montre galant avec elle, pour l’oublier la minute suivante. Margot, en accord avec ses collègues, procède sur lui à de nombreux tests pour déterminer si quelque forme de mémoire peut se recréer petit à petit, une mémoire gestuelle par exemple. Ce qu’elle ne peut imaginer au départ, c’est qu’elle va s’attacher à son patient, en tomber amoureuse même, jusqu’à compromettre l’intérêt scientifique de ses recherches.

« Elihu Hoopes est prisonnier d’un présent perpétuel, se dit Margot.
Comme un homme tournant en rond dans des bois crépusculaires : un homme sans ombre. »
La mémoire, ou plutôt son absence, permet à J.C. Oates d’explorer avec son acuité habituelle le phénomène qui nous permet d’avancer dans la vie, en nous souvenant autant de nos joies et nos plaisirs, que de nos erreurs ou nos douleurs. Scientifique femme dans un monde d’hommes, Margot a beaucoup plus à se battre pour faire admettre ses théories, et beaucoup plus à dissimuler pour ne pas montrer son attachement à son patient.
Le début du roman était prometteur, un élément perturbateur aux environs de la centième page annonçait une suite des plus surprenantes, mais bizarrement l’auteure ne l’a pas exploité plus tard. Il s’ensuit que, entre les nombreux protocoles expérimentaux, le quotidien forcément répétitif du patient, et celui, assez morne, de la scientifique, il ne faut pas s’attendre à une suite de péripéties ou de rebondissements.
Toutefois, l’intérêt du roman n’est pas là, mais dans les nombreuses questions posées par l’absence de mémoire, et son impact sur un individu, voire sur un couple. Comment une personne amnésique se perçoit-elle elle-même et comment les autres la perçoivent, comment des sensations comme la faim, la fatigue ou encore le rire sont dépendantes de la mémoire, une grande quantité d’autres observations scientifiques sont extrêmement bien expliquées, c’est vraiment limpide. Je reste toutefois un peu dubitative face à ce roman original et parfois perturbant, mais pas dénué de quelques longueurs, et que je recommanderais surtout aux fans de l’auteure américaine, ou à celles et ceux que le thème passionne.

L’homme sans ombre de Joyce Carol Oates (The man without a shadow, 2016) éditions Philippe Rey, octobre 2018, traduction de Claude Seban, 393 pages, existe en poche (Points).
Roman sorti de ma pile à lire pour l’Objectif PAL chez Antigone et le mois américain chez Titine (Plaisirs à cultiver)

Publié dans littérature Amérique du Nord

Philip Roth, Opération Shylock

« Toute ma vie, je me suis mis dans des situations aussi difficiles, mais jusqu’à présent, en gros, c’était dans mes romans. Qu’est-ce que je dois faire maintenant pour me sortir de là ? »

Voici un roman d’un bon gros format confortable, qui m’a permis de retrouver l’écriture marquante de Philip Roth, mais qui n’est pas des plus faciles à résumer. Le narrateur en est Philip Roth lui-même, sortant d’une dépression massive causée par un médicament. Il doit se rendre à Jérusalem pour des entretiens avec l’auteur Aharon Appelfeld, lorsque ce même Aharon, ainsi que le cousin du narrateur, lui apprennent qu’un individu se fait passer pour lui (lui, Philip Roth) à Jérusalem, et propage en son nom une thèse nommée « diasporisme ». Il vous faudra lire le roman pour en savoir plus, et découvrir comment se passe le voyage à Jérusalem. Il faut y ajouter le procès, qui se déroule dans la capitale israélienne, d’un ukrainien, accusé d’être le « bourreau de Treblinka ». Ce procès aura aussi une grande importance dans le déroulement des événements.

« J’ai toujours considéré Aharon comme quelqu’un dont la maturation s’est effectuée dans des convulsions de la pire cruauté qui soit et qui a cependant réussi à retrouver son côté d’homme ordinaire justement parce que c’est un homme extraordinaire ; c’est quelqu’un qui a su dépasser la futilité et le chaos et dont la renaissance sous la forme d’un être humain équilibré, écrivain de très grand talent de surcroit, constitue une réussite qui, à mes yeux, relève du miracle ; d’autant plus que c’est le fruit d’une force intérieure absolument invisible à l’œil nu. »
J’ai choisi de lire ce roman sur la base du résumé, alléchant, et parce que j’avais la plus grande confiance en l’auteur. J’ai retrouvé ici plutôt la veine du Complot contre l’Amérique, qui montre cette fois encore qu’humour et littérature, profondeur et dérision, peuvent faire bon ménage.
Parmi les excellentes surprises que recèlent ce livre, retrouver, et en quelque sorte côtoyer, Aharon Appelfeld, dont j’ai tant aimé ce que j’ai lu, et qui est à mes yeux une personne hors du commun, était la plus importante. Mais ce roman en recèle encore bien d’autres, et sous des dehors assez loufoques, apporte par la voix de divers personnages des théories parfois caricaturales, parfois sérieuses, sur l’antisémitisme, et montre la manière dont les Juifs sont, encore et toujours, perçus par les autres, fussent-ils habitants de la Palestine, Américains ou Européens. Le texte regorge de pages passionnantes, et, malgré d’incontestables longueurs, Philip Roth sait toujours où il va, et maîtrise totalement lesdites longueurs, et le tour subtil que prend son histoire de doubles, qui ressemble parfois à une suite, très réussie, de poupées gigognes. J’avoue avoir trouvé parfois que c’était un chouïa trop long, pour décider à la page suivante qu’il y avait des choses tellement formidables dans ce livre qu’il aurait été vraiment dommage de déclarer forfait !

Opération Shylock Une confession (Operation Shylock A confession, 1993) éditions Gallimard puis Folio, 1995, traduction de Lazare Bitoun, 653 pages en poche.

Pavé de l’été chez Brize. Mois américain
chez Titine.

Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états, sorti en poche

Julia Glass, La nuit des lucioles

nuitdeslucioles« Jasper ne s’était intéressé aux balades en traîneau que deux ou trois ans après son mariage avec Daphne. La première fois qu’il l’avait emmenée, elle lui avait dit que ça lui rappelait Le Docteur Jivago : elle était Julie Christie et lui Omar Sharif. Étrangement, c’est ce qu’il regrette : une femme qui exagère l’aspect romantique de tout ce qui l’entoure, met l’accent sur la beauté. »
Kit traîne sa déprime chez lui depuis la naissance de ses jumeaux et sa recherche infructueuse d’un poste d’enseignant, jusqu’à ce que sa femme lui propose d’enfin partir se mettre en quête du père qu’il n’a jamais connu. Comme sa mère refuse de répondre à ses questions, il va interroger son beau-père Jasper, avec lequel il est resté en bons termes. Son père ou un membre de sa famille pourra-t-il enfin répondre aux questions que Kit se pose ?
Sous cette jolie couverture de chez Gallmeister (qui représente la maison de Jasper, telle que décrite dans le roman), se cache un roman qui sonne juste et qui amène à rencontrer des personnages gagnant à être connus.

« Vous connaissez cette chanson : What a wonderful world ? Nous l’entendons si souvent qu’elle nous émeut autant qu’une publicité pour de la bière. Mais c’est une belle chanson. L’avez-vous jamais écouté attentivement ? La liste des choses qui prouvent que ce monde est merveilleux ? Je suis toujours ému par cette phrase : « Le radieux jour béni et la nuit noire sacrée. »
Lire un roman de Julia Glass constitue la parfaite lecture d’été, pas mièvre, ni trop optimiste, on y déprime, on s’y dispute, on s’y sépare et on y meurt comme dans la vie, pourtant c’est pour moi ce qui s’approche le plus d’une lecture qui fait du bien, un moment passé avec des gens intéressants, capables de tirer des leçons de leurs erreurs et de se lancer dans des projets captivants.
J’ai beaucoup apprécié la véracité des personnages et les dialogues bien tournés. La proximité immédiate entre le lecteur et Kit et les nombreux membres de sa famille recomposée, ainsi que la construction faite d’ellipses et de retours sur le passé, cet ensemble est séduisant et m’a plu autant que Jours de juin il y a quelques années. Comme dans le précédent, dont il reprend quelques personnages, sans être vraiment une suite, les thèmes de la mémoire familiale, de la paternité et de la maternité, de la maladie également, sont très présents, et intelligemment approfondis.

La nuit des lucioles de Julia Glass (And the dark sacred night, 2014) éditions Gallmeister poche (2019), traduction de Anne Damour, 489 pages.

Aimé aussi par Aifelle, Cathulu, Keisha et Nadège.

Publié dans littérature Amérique du Nord

Irvin Yalom, Et Nietzsche a pleuré

etNietzscheapleure« Breuer commençait à éprouver frustration et impatience.
« Ainsi, mademoiselle, la situation se complique encore un peu plus.Vous souhaitez que je rencontre un certain professeur Nietzsche, que vous considérez comme l’un des plus grands philosophes de notre époque, afin que je le persuade que la vie, ou du moins sa vie, vaut la peine d’être vécue. Qui plus est, je devrais faire tout cela à son insu. »
Le point de départ de ce roman se situe en 1882, lorsque le Dr Breuer, spécialiste des maladies mentales, reçoit une jeune femme russe qui lui fait forte impression, et qui lui demande de soigner un certain Friedrich Nietzsche. Celle dont on apprend qu’elle se nomme Lou Salomé compte bien s’arranger pour que celui-ci vienne consulter à Vienne, reste au médecin à convaincre Nietzsche de se faire soigner dans sa clinique.
La difficulté de l’entreprise est certaine et l’auteur déploie tous les arguments possibles émis par le philosophe, dont le caractère ne souffre pas qu’on lui vienne en aide. Mais Breuer, après de longues, et passionnantes, discussions, finit par pouvoir avancer un diagnostic et commencer le traitement par la parole qu’il préconise. C’est ainsi que commence une sorte de psychanalyse. Freud n’est d’ailleurs pas absent, il est le jeune émule de Breuer, et lui fournit parfois des idées intéressantes.


« Ne pas s’emparer du cours de sa vie, c’est réduire l’existence à un simple accident. »
Le mélange entre faits historiques avérés et imagination pure fonctionne très bien dans ce roman. L’écriture doit surtout son relief aux paroles des deux protagonistes, extraites de leurs écrits, livres, lettres ou journaux intimes. L’érudition, très présente, ne noie pas la confrontation entre Breuer et Nietzsche, mais l’éclaire, surtout pour ceux qui, comme moi, ne sont pas des plus calés en philosophie nietzschéenne. Le décalage est grand entre le surhomme décrit par Nietzsche, et l’homme qu’il est, tiraillé par ses sentiments et affaibli par la maladie.
Certes, l’idée de départ s’avère passionnante, et la rencontre entre les deux personnages ne manque pas de sel, mais je n’ai pas vraiment réussi à trouver la drôlerie promise par la quatrième de couverture, ni à ressentir l’enthousiasme connu à la lecture de La justice de l’inconscient de Frank Tallis, qui m’avait vraiment immergé dans la ville et dans l’époque. La comparaison n’est pas forcément pertinente, mais c’est le titre qui me vient à l’esprit !
D’habitude, je suis plutôt partante pour des romans se déroulant à la fin du XIXe siècle, et la ville de Vienne était un argument aussi, mais j’ai un peu traîné dans ma lecture, je trouve que plus de huit jours pour terminer ce livre ne dénote pas d’un emballement total !

Et Nietzsche a pleuré, d’Irvin Yalom (When Nietzsch wept, 1992), éditions Livre de Poche, 2010, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude, 512 pages.

Plus enthousiastes sont Eve-Yeshé et Luocine.
Sorti de ma pile à lire où il attendait depuis plus de six mois !
objectifpal2016

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, non fiction

Sue Hubbell, Une année à la campagne

uneanneealacampagne« Pendant ces douze années, j’ai appris qu’un arbre a besoin d’espace pour pousser, que les coyotes chantent près du ruisseau en janvier, que je peux enfoncer un clou dans du chêne seulement quand le bois est vert, que les abeilles en savent plus long que moi sur la fabrication du miel, que l’amour peut devenir souffrance, et qu’il y a davantage de questions que de réponses. »
Il existe des livres dont la lecture se doit de tomber à un moment donné. Je n’aurais pas eu l’idée de lire Une année à la campagne il y a deux ou trois ans, mais son moment est arrivé, pendant le confinement, en ville, alors que je m’apprête à m’installer de manière permanente à la campagne dans quelques semaines. Je ne pouvais donc qu’être intéressée par le témoignage de Sue Hubbell, biologiste qui, à la cinquantaine, part s’installer avec son mari dans une région assez reculée du Missouri, les monts Ozark. Ils décident ensemble de devenir apiculteurs, et lorsque son mari la quitte, Sue continue seule l’exploitation de centaines de ruches, et la responsabilité de dix-huit millions d’abeilles ! Ce n’est pas une mince affaire, dans un endroit isolé, au bout d’un chemin à peine carrossable, que de mener à bien cette exploitation, tout en s’initiant à la menuiserie, la culture potagère et la mécanique. Sa seule limite est qu’elle ne réussit pas à tuer des animaux, et continue d’acheter la viande emballée en supermarché (c’est très américain) sans même réussir à élever des poulets pour les consommer.

« Si jamais tu apprends ce qui fait processionner les chenilles processionnaires, ajouta-t-il, je t’en prie, éclaire ma lanterne. Elles obéissent peut être au même mobile que ceux qui affrontent les embouteillages du dimanche, regardent la télé ou votent républicain. »
Ce qui est surtout passionnant dans cette année répartie sur cinq saisons, du printemps au printemps suivant, ce sont les observations de l’auteure sur la nature, et notamment sur les animaux qui vivent aux alentours ou dans sa ferme. Elle les respecte et aime à connaître tout de leurs modes de vie, que ce soient des bruants ou un lynx, ou encore une recluse, des mocassins d’eau ou des invités moins sympathiques comme des blattes. Sa connaissance parfaite du nom des plantes s’avère aussi, contre toute attente, très intéressant. Les relations humaines ne sont pas pour autant absentes de sa vie, elle reçoit de nombreux visiteurs, s’intéresse à ses voisins, se documente sur la construction d’un barrage sur la rivière qui traverse son terrain, retrouve chaque année des anciens combattants qui campent au bord de la rivière.
L’humour qui parcourt ces pages se marie bien avec l’érudition, et les anecdotes quotidiennes avec les réflexions sur la nature, sa complexité, ses ressources. Un livre qui fait du bien, à lire et à garder pour y piocher des inspirations et des encouragements !

Une année à la campagne de Sue Hubbell, (A country year : living the questions, 1999), éditions Folio, 2019, traduction de Janine Hérisson, 260 pages.

Les avis de Dominique, Hélène, Keisha, Mumu dans le bocageD’autres parmi vous l’ont-ils lu ? 

Publié dans classique, littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Jack London, La peste écarlate

pesteecarlate« – Imaginez-vous, mes enfants, des troupes d’hommes plus nombreuses que des bandes de saumons que vous avez vues souvent remonter le fleuve Sacramento, des troupes d’hommes que dégorgeaient les villes, qui, comme des bandes de fous, se déversaient sur les campagnes, dans un inutile effort pour fuir la mort qui s’attachait à leurs pas. »
Aujourd’hui, nous nous sommes donné rendez-vous à plusieurs blogueuses pour une lecture commune de La peste écarlate de Jack London. C’est un court roman, 142 pages dans mon édition numérique, suivie de deux nouvelles dont je ne parlerai pas aujourd’hui, Construire un feu et Comment disparut Marc O’Brien.
Voici le sujet de La peste écarlate : en 2073, cela fait soixante ans que l’humanité a sombré à la suite d’un fléau survenu en 2013, une maladie d’une virulence rare qui tue les humains en quelques heures. Un vieillard survit difficilement avec ses petits-enfants « vêtus de peaux de bêtes » et se remémore sa jeunesse. Il répond aux questions des jeunes garçons sur la vie d’avant, et l’épidémie dévastatrice. Cela résonne fort avec l’actualité, bien sûr, et pas de manière rassurante. Par exemple, le rôle de l’état se trouve expédié en quelques lignes dans le récit du vieillard, et les communications disparaissent tout aussi rapidement, « dix mille années de culture et de civilisation s’évaporèrent comme l’écume, en un clin d’oeil. ». Le vieil homme, alors jeune professeur d’université à San Francisco, confronté à la Peste rouge lors de sa fuite hors de la ville, ne développe pas la maladie, et comme lui, quelques dizaines d’humains. Il en rencontre certains au bout de longues années solitaires. Quelques tribus se reforment…

« La même histoire, dit-il en se parlant à lui-même, recommencera. Les hommes se multiplieront, puis ils se battront entre eux. Rien ne pourra l’empêcher. Quand ils auront retrouvé la poudre, c’est par milliers, puis par millions qu’ils s’entretueront. Et c’est ainsi, par le feu et par le sang, qu’une nouvelle civilisation se formera. »
Le roman est prétexte pour Jack London à aborder ses sujets de prédilection, le monde du travail, et la répartition des richesses, richesses bien peu utiles dans le monde tel qu’il le décrit. Le rôle de la culture reste important pour le grand-père, plus qu’un souvenir, puisqu’il a gardé des livres alors qu’aucun de ses petits-enfants n’imagine même à quoi ils servent. Ils ont du mal à comprendre le langage du vieil homme, tout occupés qu’ils sont à chasser ou à pêcher, leur vocabulaire est essentiellement pratique et ignore l’abstraction.
Je ne connaissais pas ce roman, écrit en 1912, qui mérite pourtant de figurer parmi les meilleurs romans d’anticipation. Pas aussi pessimiste qu’il peut le sembler au départ, il se termine sur une note d’espoir. Si l’histoire est un perpétuel recommencement, la civilisation finira forcément par reparaître, avec ses éternels dominants et ses habituels dominés, mais une forme de civilisation tout de même…
C’est étonnant de voir l’auteur décrire en 1912 le monde perdu de 2013, et ses ressemblances avec celui que nous connaissons. L’imagination des écrivains me remplit toujours d’admiration ! Quant à l’écriture, sa force emporte et immerge complètement dans une Californie retournée à l’état sauvage, auprès de ces personnages désemparés, dans des paysages qu’on s’imagine aussitôt. Plus je découvre Jack London, notamment par les nouvelles, (Les temps maudits) plus je suis étonnée par la multiplicité des univers qu’il a décrit !

La peste écarlate (The scarlett plague, 1912) de Jack London, traduction de Paul Gruyer et Louis Postif, Bibliothèque électronique du Québec, 142 pages.

Lecture commune avec ClaudiaLucia, Lilly, Miriam, …
Challenge Jack London
Challenge jack london 2copie

Publié dans bande dessinée, littérature Amérique du Nord, littérature France

Chabouté, Construire un feu

construireunfeu« Tu fais bien de te méfier… Même les pires coups de froid ne parviennent pas à geler certains ruisseaux provenant des collines…ils sont cachés par une mince pellicule de glace recouverte de neige… »
Ouvrons aujourd’hui une bande dessinée. En opposition complète avec les journées que nous passons en ce moment, elle nous emmène en Alaska, dans la région du Klondike prisée des chercheurs d’or au début du XXe siècle. Dépaysement garanti !
En plein hiver, avec une température qui descend au-dessous des moins quarante degrés, un homme a décidé, contre les conseils de ceux qui connaissent bien la région, de rejoindre seul, avec son chien, le camp où il retrouvera ses camarades prospecteurs. Une journée lui suffira, mais sur une piste incertaine, avec certains endroits dangereux où l’eau coule encore sous la neige amoncelée. Il a un peu de nourriture et une boîte d’allumettes, il est chaudement vêtu, mais regrette vite de ne rien avoir pour couvrir ses joues et son nez.
construireunfeu_PL1« Le chien le sait bien lui, que ce n’est pas un temps pour voyager. Son jugement de chien est bien plus juste que ton orgueilleux jugement d’homme. »
Les dessins superbes, pas tout à fait du noir et blanc, mais plutôt du bistre et blanc, rendent bien le paysage du Klondike, et la trogne du chercheur d’or, plein de certitudes et de conviction dans sa supériorité sur la nature. Le texte, qui n’est pas celui de London, mais un monologue intérieur, alors que la nouvelle est racontée à la troisième personne, n’a rien à envier à son modèle. Il fait monter la tension, le chercheur d’or passant de l’assurance un peu fanfaronne à l’inquiétude, à la peur, puis à la résignation. Le chien, avec lequel il n’a jamais vraiment entretenu de relation chaleureuse, le suit en ayant conscience du froid extrême et en attendant que l’homme élabore enfin un feu pour qu’ils se réchauffent au moins un peu avant de repartir.
Chaque péripétie du voyage prend par ce froid des proportions extrêmes, et à chaque pas, le dessin accompagne, et rend compte des conditions inhumaines.
J’avais lu une autre bande dessinée de Chabouté, Tout seul, dans un monde totalement différent, mais aussi sur le thème de la solitude, et tout aussi marquante ! À lire quand vous en aurez l’occasion.
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Construire un feu, de Christophe Chabouté, d’après Jack London, éditions Vent d’Ouest, 2007, 80 pages.

Découvert pour le challenge Jack London chez Claudialucia.
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