Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2019

James Sallis, Willnot

willnot« J’ai progressivement pris conscience qu’aucun endroit où j’étais passé n’arrivait à la cheville de Willnot sur le plan de la tolérance envers sa population. Sans encourager en quoi que ce soit les comportements transgressifs ou aberrants, la ville refusait d’isoler leurs auteurs ou de les mépriser. Mue par une sorte de fatalisme collectif, elle préférait regarder ailleurs et vaquer à ses occupations. »
J’ai grande envie de vous parler de ce roman, mais je me trouve bien ennuyée au moment de le résumer, ce qui semble à peu près impossible à faire de manière claire. Essayons de citer au moins quelques faits : des cadavres sont découverts dans la petite ville de Willnot, et le médecin du coin est appelé à la rescousse pour donner son avis sur cette trouvaille. On suit ensuite Lamar, le médecin, dans sa vie quotidienne, parmi ses patients se trouve un vétéran passablement déboussolé qui disparaît aussi vite qu’il était apparu. Quant au lycée local, on suit aussi ce qui s’y passe grâce à Richard, le compagnon de Lamar, qui y enseigne.

« Ça m’a… rappelé des souvenirs. » Un sourire indéniable, cette fois. « Ce qui est une bonne chose. On devrait payer les gens pour qu’ils nous rappellent nos souvenirs. Un nouveau métier. »
L’auteur était aux Quais du Polar et j’ai eu le plaisir de l’écouter dans une table ronde avec Ron Rash et Chris Offutt, à parler tous trois, non sans humour, de l’Amérique dans tous ses états et d’écriture.
Voici une excellente surprise glanée sur l’étagère des nouveautés à la bibliothèque. Après un début qui évoque un polar, l’aspect chronique de petite ville prend le dessus, et de quelle façon : avec malice, tendresse, et une énorme dose d’humanité. S’il faut au début prendre un peu ses marques, s’habituer à l’humour de l’auteur qu’on rencontre pour la première fois, la suite est juste un régal. Mélangeant avec dextérité les thèmes de la vie difficile dans les petites villes, du stress post-traumatique, du vieillissement, qui peuvent sembler sombres, le roman convainc par sa sincérité. Au début, le texte reste un peu hermétique, fermé sur lui-même, et sur les questions qu’il pose, mais grâce à cela, il devient difficile à lâcher.

« – Il t’arrive de repenser à ton enfance, Lamar ? À cette part essentielle de notre vie qui nous manque ?
– Comme je te l’ai déjà dit, je n’en ai jamais vu l’intérêt. Je n’en ai jamais eu envie. Je me suis construit sans éprouver ce besoin-là. S’il nous manque quelque chose ? Sans aucun doute. Mais c’est pour ça qu’on lit, non ? Pour ça qu’on tisse des liens avec les autres. Ça nous permet de nous faire une idée de ces vies qu’on ne peut pas vivre. »
Imaginez lorsque l’humour se mêle de philosophie, de réflexions sur la vie, sur la foi en l’humanité, sur le sens de l’histoire, sur la mort, parsemées de citations pertinentes, de dialogues réjouissants, et d’anecdotes sur la vie à Willnot, moitié ville réelle, moitié ville-fantôme…
Ce mélange des genres, qui pourrait sembler un peu désordonné, marche particulièrement bien, un peu à la manière de Richard Russo quand il décrit la ville imaginaire de Mohawk. Parfait pour les adeptes de chroniques américaines de la vie rurale, ce roman séduira aussi de nombreux autres lecteurs, pourvu qu’ils ne s’attendent pas à un polar classique ou à un thriller. On en est loin !

Willnot de James Sallis (2016) éditions Rivages/noir (février 2019) traduction de Hubert Tézenas, 220 pages.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2019

Rene Denfeld, Trouver l’enfant

trouverlenfant« Comment faites-vous pour les retrouver ? » lui demanda la mère.
Elle leur adressa un sourire lumineux. « Parce que je connais le chemin de la liberté. »
Je suis passée ces derniers temps par une série de lectures qui m’ont laissée de marbre, suivie d’une suite de livres enthousiasmants. Nous voici donc dans la deuxième série avec Trouver l’enfant
Naomi Cottle, une jeune femme d’une trentaine d’années, a fait de la recherche d’enfants son métier, et ses bons résultats font qu’elle est demandée par les parents désespérés de la petite Madison, disparue depuis trois ans. Ils ont tout tenté, mais croient toujours au retour de leur fillette, volatilisée au cours d’une balade en forêt à la recherche d’un sapin de Noël. Naomi peut compter sur ses connaissances parfaites de la nature, sur son intuition et sur son expérience, même si elle ne se souvient de rien avant le moment où elle-même a fui ses ravisseurs. Naomi va devoir louvoyer entre réminiscences du passé et enquête sur le rude terrain où la fillette a disparu.

« Dehors, une neige printanière cinglait puis ronronnait. Les arbres levaient leurs bras pour la toucher. Le soleil était loin, très loin : une goutte de citron impuissante à bien réchauffer. »
Avec une écriture très sensible et évocatrice, le roman fait la part belle à la nature, mais surtout aux personnages. Naomi s’avère immédiatement très attachante, et les contacts qu’elle noue dans la région de Skookum, Oregon, permettent de faire la connaissance de nombreux individus dont les portraits ne manquent pas de sensibilité non plus. Particulièrement bien échafaudé, le roman offre un superbe mélange de nature, de poésie et d’enquête policière. Des indices parsemés de manière qui pourrait sembler trop visible laissent deviner certaines choses, mais comme ce n’est pas la recherche du coupable qui est primordiale, cela n’a pas finalement trop d’importance.

« Elle ne croyait pas à la résilience. Elle croyait en l’imagination. »
Le thème de la disparition d’enfants fait que certains passages mettent mal à l’aise, incontestablement, mais sans que j’aie eu le sentiment que l’auteure le faisait avec l’intention de gêner le lecteur, mais plutôt par une sorte d’honnêteté vis-à-vis de son sujet, ou dans le but de ne pas laisser dans l’ombre justement ce qui pourrait troubler. L’oubli et la mémoire jouent aussi un grand rôle, et c’est un thème qui m’a toujours passionnée, quand c’est bien fait.
Entre Room d’Emma Donoghue et Bondrée d’Andrée A. Michaud, ce roman a su me séduire,  je me surprends déjà à espérer la suite, et je suis tout à fait prête à retrouver cette enquêtrice, qui ne ressemble à aucune autre, dans un deuxième roman.

Trouver l’enfant de Rene Denfeld (The child finder, 2017) éditions Rivages/noir, janvier 2019, traduction de Pierre Bondil, 300 pages.

Pour Clara ça coince, Léa a adoré…

tous les livres sur Babelio.com

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, policier

Shari Lapena, L’étranger dans la maison

etrangerdanslamaison« Est-ce que c’est ça, « sentir son monde s’écrouler »? Quelques instants plus tard, il relève les yeux. Il ignore totalement ce qui va lui tomber dessus, il sait juste que le coup sera terrible. »
J’ai remarqué l’année dernière le premier roman (Le couple d’à côté) de cette auteure canadienne de thrillers, sans penser à passer à l’acte, mais le fait qu’elle soit invitée aux Quais du Polar cette année m’a donné envie d’y jeter un coup d’œil.
Classiquement dans ce genre de roman à suspense conjugal, un couple marié, bien sous tout rapport, aisé et amoureux, va se trouver confronté à un événement déstabilisant qui remet en question leur couple, et bien plus encore.
Dans ce roman, cela commence très vite, avec Karen, l’épouse, qui se retrouve à l’hôpital suite à un accident de voiture dans un quartier mal famé. Ni elle ni son mari ne savent ce qu’elle pouvait faire là. Karen a perdu tout souvenir de l’accident, elle se souvient seulement que peu de temps auparavant elle avait remarqué des intrusions bizarres à leur domicile, des objets déplacés, des choses infimes…

« Pendant que le jour se lève, une brume légère monte du jardin. Elle reste longtemps derrière la porte-fenêtre à essayer de se rappeler. Il lui semble que sa vie entière en dépend. »
Je suis un peu mitigée suite à cette lecture. La narration au présent et le style assez plat donnent l’impression d’une histoire un peu simplette, ce qu’elle n’est pas du tout, il faut s’attendre à bien des imbroglios, des non-dits et des manipulations… Ma lecture est passée par des hauts et des bas, des moments où j’ai apprécié la tension que l’auteure réussissait à créer, et d’autres où je trouvais l’intrigue pas follement originale. P
ourtant l’envie de savoir la suite est toujours demeurée, et bien m’en a pris car la fin, surprenante, donne rétrospectivement du piment à l’ensemble du roman.
Je pense que le style thriller domestique est un peu trop exploité par les auteurs et les éditeurs, au risque de lasser le lectorat. Après trois ou quatre romans de ce style, j’ai l’impression d’avoir atteint ma limite.
À cela je dois ajouter le fait que Les furies de Lauren Groff joue un peu sur ce registre, mais avec une écriture et une profondeur que ses consœurs (ce genre de thriller psychologique étant plutôt féminin) peinent à atteindre. Il devient donc difficile de lire un de ces romans en ayant à l’esprit Les furies, qui, même si je ne l’ai pas adoré, tourne toutes les comparaisons en sa faveur.
Au final, un roman convenablement prenant, mais pas inoubliable.

L’étranger dans la maison, de Shari Lapena (A stranger in the house, 2017) éditions Presses de la Cité (janvier 2019) traduction de Valérie Le Plouhinec, 304 pages.

Eve-Yeshé a passé un bon moment, Sharon a aimé.

Merci à Explorateurs du polar sur lecteurs.com et aussi à Netgalley

Publié dans littérature Amérique du Nord, policier

Thomas Mullen, Darktown

darktown« Il était près de minuit quand l’un des nouveaux réverbères d’Auburn Avenue eut la malchance d’être embouti par une voiture, une Buick blanche dont un phare explosa en mille éclats sur le trottoir, au pied du poteau désormais plus penché que la tour de Pise. »
Imaginez-vous à Atlanta en 1948, accompagnant une patrouille de policiers noirs, les premiers à porter l’uniforme et à faire régner l’ordre dans le quartier où vivent leurs concitoyens de couleur. Car si la municipalité a accepté, à contrecœur, d’embaucher ces nouveaux policiers, c’est avec moult restrictions, notamment ils ne peuvent circuler qu’à pied, ne peuvent procéder à des arrestations qu’avec le recours à des collègues blancs, ils ont des bureaux en sous-sol d’un bâtiment sordide, car l’entrée au commissariat leur est interdite. Malgré tout, ils sont huit à s’être engagés, avec des motivations parfois variées, et le lecteur suit particulièrement deux d’entre eux, Boggs et Smith, à partir du moment où ils interviennent pour un accident de la circulation impliquant un blanc ivre, accident qu’ils pourront relier, plus tard, au meurtre d’une jeune femme noire.

« Eux qui avaient survécu jusqu’à l’âge adulte grâce à leur prudence et à leur discrétion, étaient tenus de patrouiller dans Darktown d’un pas lourd, dos droit et menton relevé, alors qu’ailleurs, en civil, ils devaient se faire tout petits, voire transparents. »
Vous imaginez bien qu’ils n’ont pas toute latitude pour enquêter et que les autres policiers blancs, dont la plupart sont racistes jusqu’au plus profond de leur moelle, ne font rien pour les aider. Le roman suit une deuxième patrouille, blanche cette fois, avec deux individus très différents, mais jamais stéréotypés. La confrontation des sensibilités différentes est le ressort passionnant du roman. À l’esprit totalement borné de certains flics, violents, racistes et corrompus, s’oppose un début de prise de conscience pour d’autres, même s’ils sont obligés de le cacher. La lutte pour les droits civiques avait encore énormément de chemin à parcourir en 1948.

« Le paysan, loin de le remercier, arborait une expression résignée. Comme s’il lui était plus facile d’accepter sans broncher la dernière plaie envoyée par le Seigneur que d’exiger des explications à la mort de son enfant. »
C’est LA pépite parmi les polars que j’ai commencé à présenter et ceux à venir. Le contexte, la mise en place des personnages et des situations, tout y est formidablement bien fait, et on n’a aucun effort d’imagination à accomplir pour se représenter les lieux et l’époque, on y est transporté ! De plus, l’auteur s’y entend pour faire augmenter la tension et pour attacher le lecteur aux personnages. Toujours vraisemblable, au plus proche de l’humain, c’est un roman policier comme je les aime.
J’ai lu depuis qu’il s’agissait du début d’une série et que certains personnages se retrouvent déjà dans un deuxième volume, pas encore traduit : Lightning Men. J’ai hâte de le découvrir !

Darktown de Thomas Mullen (Darktown, 2016), éditions Rivages (octobre 2018) traduit par Anne-Marie Carrière, 425 pages.

D’autres avis : Encore du noir, Jérôme et Mimi.

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction

Zora Neale Hurston, Barracoon

barracoon« En montant les marches qui menaient à sa véranda, je l’ai appelé par son nom africain et il a levé les yeux vers moi, surpris de me voir sur son seuil. Il prenait son petit-déjeuner dans une gamelle émaillée, avec les doigts, comme on le fait dans son pays natal. »
Vous avez peut-être entendu parler de Zora Neal Hurston, écrivaine et anthropologue afro-américaine, née en 1891. Un de ses romans, écrit en 1937, titré Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, est paru récemment chez Zulma, dans une nouvelle traduction.
Dans le présent livre, elle recueille un témoignage, celui de Cudjo Lewis, qui fut capturé en 1859 au Dahomey et conduit en Amérique par ce qui s’avérera être le dernier bateau négrier. Lorsque Zora Neale Hurston l’interroge en 1927, il a 86 ans, et est le dernier à vivre encore parmi tous ceux qui ont effectué cette traversée. Ils deviennent amis, Zora lui rend de nombreuses visites, partage des pèches et des pastèques avec lui et note scrupuleusement ce qu’il raconte, les jours où il a envie de parler.

« C’est le 12 avril 1865. Les soldats yankees descendent près du bateau pour ramasser des mûres, tu comprends. Ils nous voient dedans et ils font : « Vous avez plus à rester là, vous autres ! Vous êtes libres, vous êtes plus à personne. » Bondieu-oh ! Je suis si content. On de mande aux soldats quel côté s’en aller. Eux ils savent pas. Ils disent d’aller là où ça chante, qu’on est plus des esclaves. »
Kossoula, de son nom africain, a des souvenirs encore très vifs de sa capture, de son voyage dans les cales du Clotilda, de sa liberté retrouvée. La vie qu’il mène ensuite est tout aussi passionnante, tristement passionnante toutefois, et m’a rappelé Les moissons funèbres de Jesmyn Ward. À un siècle d’intervalle, les temps sont restés tout aussi meurtriers pour les jeunes noirs du Sud, parmi lesquels les enfants de Cudjo Lewis.
J’ai été touchée par la manière de raconter de cet homme qui a vécu des expériences terribles, et n’a jamais pu retourner en Afrique. Ses paroles, retranscrites sans déformation ou interprétation ne peuvent qu’émouvoir. Le travail de la jeune anthropologue consiste à noter, sans presque parler d’elle-même. La langue très chantante de Cudjo a été magnifiquement traduite. (Il est aussi intéressant de trouver des extraits en anglais pour pouvoir apprécier l’aspect linguistique.)
Il faut toutefois savoir que, entre l’avant-propos, les différentes introductions et notes, le récit lui-même va de la page 57 à la page 145. Ce sera mon seul bémol, car même si les annexes ne manquent pas d’intérêt, cela reste assez court.
À noter pour la sincérité et l’aspect unique du témoignage !

Barracoon de Zora Neale Hurston, (Barracoon: The Story of the Last « Black Cargo », 2018) éditions JC Lattès, mars 2019, traduction de Fabienne Kanor et David Fauquemberg, préface d’Alice Walker, 239 pages.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2019

Jesmyn Ward, Le chant des revenants

chantdesrevenants« Devenir adulte, ça signifie apprendre à naviguer dans le courant : apprendre quand se cramponner, quand jeter l’ancre, quand se laisser porter. »
Les voix s’enchevêtrent dans le Chant des revenants, les plus claires étant celles de Jojo, un jeune garçon de treize ans, né métis d’un père blanc et d’une mère noire, très proche de son grand-père River et de sa petite sœur Kayla. Ensuite celle de Leonie, sa mère, souvent absente, doux euphémisme pour évoquer tout ce qu’elle ingurgite pour s’éloigner de la réalité, à savoir deux enfants qui attendent qu’elle s’occupe d’eux, un mari tant aimé en prison, des parents qui l’observent, et la jugent peut-être… Lorsqu’elle apprend que Michael va sortir de détention, elle décide d’aller le chercher à plusieurs centaines de kilomètres de là, en voiture, avec ses enfants et son amie Mitsy.
Ne vous attendez pas à un road-movie plein de bons sentiments, non, on est dans un roman réaliste, sordidement réaliste, si ce n’est que des âmes errantes viennent participer à ce périple, et ajouter leur voix au chœur. Celle de Richie, en particulier, très touchante, car elle présente un écho, bien des années auparavant, de ce qu’a pu subir un jeune noir de l’âge de Jojo, emprisonné à Parchman, le pénitencier où le grand-père était incarcéré aussi.

« Je me suis penchée. J’ai aspiré. Une bonne brûlure a parcouru mes os, en ensuite j’ai oublié. Les chaussures que je n’ai pas achetées, le gâteau fondu, le coup de fil. Le bébé qui dort dans mon lit pendant que mon fils dort par terre, au cas où je rentrerais pas claire et où je l’obligerais à se mettre par terre. Plus rien à foutre.
« L’extase. » Je l’ai articulé lentement. J’ai fait sonner les syllabes. Et c’est là que Given est revenu. »
Je viens de finir ce roman et je suis un peu mitigée… Peut-être avais-je encore à l’esprit Ruby de Cynthia Bond que j’avais lu en apnée, ou Home de Toni Morrison, ou encore Les moissons funèbres de la même Jesmyn Ward, son essai sur les jeunes noirs du Sud. Bref, par comparaison, j’ai été moins touchée par ce roman. Deux raisons à cela : la présence des fantômes, trop présents, justement, à mon goût, et dont les voix ne m’ont pas semblé si indispensables que cela.
J’ai eu aussi l’impression que l’auteure cherchait des excuses à Leonie, à son comportement envers ses enfants… Je n’ai pas l’habitude de dire qu’un roman me déplaît parce qu’un personnage m’est odieux, mais là, c’est tout de même le personnage de Leonie qui m’a maintenue à l’extérieur du roman, en simple spectatrice, là où d’autres se sont immergés et ont même coulé sous l’avalanche d’émotions provoquées. Pourtant cela avait bien commencé avec la relation entre Jojo et son grand-père, qui pour le coup, avait touché son but, et que j’étais prête à suivre sur un plus grand nombre de pages.
Tant mieux si ce roman rencontre du succès, le sujet est bien évidemment inattaquable, mais ce n’est pas une raison pour que je m’abstienne de dire que je n’ai pas été complètement séduite par les choix stylistiques et narratifs de l’auteure. Je recommande par contre sans réserves Les moissons funèbres, que j’ai trouvé sonnant plus juste, où j’ai l’impression que l’auteure a mis plus d’elle-même, et que j’ai dévoré.

Le chant des revenants de Jesmyn Ward (Sing, unburied, sing, 2017) éditions Belfond (février 2019) traduit par Charles Recoursé, 272 pages.

Les avis de Cathulu, Eva, Eve-Yeshé et Mumu dans le bocage, enthousiastes, et Alex mots à mots, déçue…

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction

David Grann, La note américaine

noteamericaine« Lorsque Anna rentrait, elle aimait retirer ses chaussures, et Mollie aurait voulu pouvoir entendre le bruit réconfortant qu’elle faisait en se déplaçant nonchalamment dans la maison. Au lieu de cela, il y régnait un silence aussi calme que dans la Prairie. »
Dans les années 20, le peuple Osage, installé ou plutôt relégué par l’état américain cinquante ans auparavant dans un coin aride et reculé de l’Oklahoma, connaît une prospérité inattendue, lorsque du pétrole est trouvé sur leurs terres. Même s’ils ne l’exploitent pas eux-mêmes, une redevance leur est due sur chaque baril tiré du sol. Ils font construire de belles maisons, emploient parfois des domestiques blancs, achètent des voitures somptueuses…
Mais quelques décès pour le moins suspects attirent l’attention des autorités. Mollie Burkhart, une mère de famille Osage, voit ses frères et sœurs mourir tour à tour, et notamment, sa sœur Anna disparaît mystérieusement. Lorsque la police locale se révèle impuissante, des agents du tout nouveau Bureau of Investigation, qui deviendra plus tard le FBI, sont envoyés, certains s’infiltrent même parmi la population en tant que gardien de troupeaux, agent d’assurance ou chaman indien. De plus, de nouvelles techniques d’investigation sont exploitées par l’agent Tom White qui dirige l’enquête.

« Dans les endroits tels que le comté d’Osage, où le coroner ignorait tout des techniques scientifiques et ne disposait d’aucun laboratoire médico-légal, le poison était la voie royale pour un meurtre. Plusieurs narcotiques étaient disponible à satiété dans les préparations disposées sur les étagères des apothicaires et des merceries, et, contrairement aux coups de feu, on pouvait les administrer sans bruit. »
On retrouve dans ce livre, parmi une foule de personnages réels, l’inamovible John Edgar Hoover, sur lequel j’avais déjà lu La malédiction d’Edgar de Marc Dugain, Hoover qui (je m’auto-cite) « a eu un rôle d’une importance énorme aux États-Unis, a côtoyé huit présidents américains de 1924 à 1972, les a épiés, manipulés ou influencés, ne s’est jamais laissé évincer. » Le livre de Dugain s’intéresse plus au Hoover des années 50 à 70, celui de David Grann évoque le créateur du FBI en 1924, qui prend très à cœur les meurtres des Osages, même s’il s’agit sans doute essentiellement de faire connaître le tout jeune Bureau et de montrer que ses agents sont capables de résoudre des affaires complexes, et d’utiliser des méthodes particulièrement innovantes.
La recherche passionnante menée par David Grann se dévore comme un roman noir, mais de nombreux documents et surtout des photos, permettent de ne pas oublier que tous les protagonistes ont vécu, ont eu une famille, des enfants, des amis, et que certains ont été assassinés de manière odieuse. Et non seulement, c’est la convoitise des autres qui les a conduits vers la mort, mais c’est une autre forme de cupidité qui a empêché les premières enquêtes d’être menées à bien.
Un formidable travail de documentation, mis en forme de manière parfaitement construite, sur un épisode méconnu de l’histoire des États-Unis : à lire, incontestablement.

La note américaine de David Grann (Killers of the flower moon. The Osage murders and the birth of the FBI, 2017) éditions Globe (juin 2018) traduit par Cyril Gay, 363 pages.

Repéré grâce à Keisha et Marilyne.

Publié dans littérature Amérique du Nord, sortie en poche

Percival Everett, Effacement

effacement« La vérité, la rude vérité est que la race est un sujet auquel je ne pense presque jamais. Et quand, à un époque, j’y ai pensé beaucoup, c’est parce que je me sentais coupable de ne pas y penser. Je ne crois pas à la race. Je crois qu’il y a des gens prêts à me descendre, me pendre, me rouler, me faire obstacle, parce que eux croient à la race, à cause de ma peau noire, de mes cheveux frisés, de mon nez épaté et de mes ancêtres esclaves. »
J’avais lu il y a quelques années Désert américain, une comédie plutôt originale et n’épargnant pas grand monde parmi les spécimens qui composent la société américaine, et j’étais partante pour lire un autre roman de l’auteur. Ne me demandez pas pourquoi j’ai attendu aussi longtemps pour le faire, je n’ai pas d’explication à cela ! En tout cas, le mois afro-américain propose une occasion parfaite.
Percival Everett est diplômé de littérature et de philosophie et enseignant. Il a publié des recueils de nouvelles, des romans où il actualise les mythes grecs anciens. Effacement a été son premier roman traduit en France, suivi par plusieurs autres, toujours chez Actes Sud.
Le personnage principal de ce roman se nomme Thelonious Monk Ellison, plus communément Monk. Écrivain en panne d’inspiration, il revient en visite dans sa ville natale, revoit sa mère atteinte d’Alzheimer, sa sœur médecin comme son frère d’ailleurs. Il est un peu perturbant au début de se trouver face à un texte aux allures classiques de roman américain avec pour personnage principal un auteur, et en fond une famille éclatée, et des ressentiments larvés entre ses membres. Mais cela ne dure pas longtemps !
Le roman se présente comme un journal intime, mais destiné à la postérité, de Monk. Cette contradiction n’est qu’une parmi d’autres d’un personnage peu commun. Ce personnage créé par Percival Everett possède une manière surprenante d’insérer dans son journal des intermèdes sur la menuiserie ou la pêche, ses passions, ainsi que le contenu carrément hermétique d’une conférence sur le nouveau roman ou des idées de roman qu’il s’empresse de noter en les intercalant dans son histoire.

« J’introduisis une page dans la vieille machine à écrire de mon père. J’écrivis ce roman, un livre que je ne pourrais jamais signer de mon nom : »
Mais le roman constitue surtout une charge féroce, et souvent drôle, contre le milieu américain de l’édition. Tout commence par le bruit, le buzz dirait-on, autour d’un roman écrit par une afro-américaine, qui fait la une des magazines et se trouve en tête des ventes. Monk est offusqué du succès de « Not’vie à nous dans le ghetto » et décide que lui aussi serait capable d’écrire un tel roman, qui de plus, lui serait bien utile pour subvenir aux besoins de sa mère vieillissante et à ses besoins propres… Et Monk passe à l’acte. En découlent des péripéties en cascade parfois dramatiques, parfois réjouissantes.
Tout cela fonctionne très bien, et même si la forme est parfois déroutante, le tout tient bien la route, et montre l’étendue de la culture et de l’humour de l’auteur. Bon, il me faut avouer que les 80 pages, insérées dans le roman, de caricature de roman à succès dans un style parlé afro-américain des cités, j’ai trouvé ça un poil trop long. J’ai pensé un moment que c’était un peu se payer la tête du lecteur, mais il est bien évident que c’est parfaitement volontaire, et assez indispensable à la perfection de cette satire.

Effacement de Percival Everett (Erasure, 2001) éditions Actes Sud (2004), traduit par Anne-Laure Tissut, 364 pages en poche.

Gagné chez Valentyne, (merci Valentyne !), ce roman entre parfaitement dans le challenge d’Enna, et aussi dans l’Objectif PAL puisqu’il m’attendait depuis plus de six mois.
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Publié dans littérature Amérique du Nord

Jodi Picoult, Mille petits riens

millepetitsriens« Je me suis souvent demandé si une mère pouvait détecter le moment où son enfant devenait adulte. Est-ce qu’il y avait des signes cliniques comme pour le déclenchement de la puberté, ou émotionnels comme le premier chagrin d’amour, ou temporels comme le jour de son mariage. »
Ayant lu ce roman de tout de même près de 600 pages, pour le mois afro-américain d’Enna, je ne vais pas passer sous silence mon avis, mais je ne sais pas trop quoi en penser, pour être tout à fait honnête…
Résumons sommairement : Ruth, sage-femme afro-américaine expérimentée s’occupe d’un nouveau-né dans un hôpital new-yorkais. Les parents, suprémacistes blancs, demandent à ce que seuls des membres blancs du personnel prennent en charge le nourrisson, mais une urgence oblige Ruth à intervenir. Le bébé ne survit pas, et les parents intentent un procès. La responsabilité devrait être celle de l’hôpital, mais seule Ruth se retrouve face à la justice. Son avocate, Kennedy (c’est son prénom), choisit de la défendre en laissant de côté l’aspect racial de l’accusation, alors que c’est bel et bien parce que Ruth est afro-américaine qu’elle se retrouve accusée…

« Il y a deux catégories de personnes chez les avocats de la défense : ceux qui croient pouvoir sauver le monde et ceux qui savent bien que c’est impossible. »
Le roman, par une construction somme toute assez habituelle dans les romans américains, alterne trois points de vue : celui de Ruth, qui élève seule son adolescent de fils, celui de Kennedy, jeune avocate jusque là cantonnée à des dossiers plus anodins, et celui de Turk, le père du bébé. Les parties les mettant en avant, lui et sa femme, rendent bien compte de la profondeur de la répulsion qu’ils peuvent inspirer, même si ce sont par ailleurs des parents aimants.
Chaque personnage est présenté avec son ambivalence, peut-être un peu trop démonstrative. C’est d’ailleurs ce qui m’a gênée dans ce roman, dont l’écriture est tout à fait agréable à lire, à la fois honnête et rigoureuse. La démonstration transparaît trop souvent, on comprend bien ce que ressent Ruth grâce à un paragraphe sur les petites vexations quotidiennes, mais un autre, et encore un autre viennent enfoncer le clou… Et il en va de même pour d’autres points importants du roman.

« Quand on commence à entrevoir les entrailles véreuses de l’Amérique, on a très envie de s’exiler au Canada. »
Cette citation se trouve dans la bouche de l’assistant de Kennedy, quand il trouve sur le net des renseignements divers en examinant le profil des jurés potentiels. J’ai vraiment eu du mal à lâcher le livre durant toute la partie qui concerne le procès de Ruth, de la préparation au choix des jurés jusqu’au dénouement final. Les moments aussi qui se déroulent au sein de la maternité de l’hôpital sont très intéressants, et l’arrestation de Ruth particulièrement saisissante. On sent une recherche très poussée dans tous ces domaines. D’excellents passages voisinent ainsi avec d’autres, sur la vie privée des personnages principaux, qui n’ont pas la force escomptée, et semblent un peu plaqués là parce que l’auteure n’a voulu négliger aucun aspect de la situation. Quant au dénouement… je ne peux rien en dire, mais vraiment, le choix de l’auteure m’a déconcertée.
Bon, ceci n’est que mon avis, et d’autres sont bien plus enthousiastes, j’en note pour vous deux ou trois ci-dessous.

Mille petits riens de Jodie Picoult, (Small great things, 2016) éditions Actes Sud (mars 2018) traduit par Marie Chabin, 592 pages.

Lisez donc les avis de Enna, Keisha ou Krol

African american history challenge au cours du mois de février chez Enna.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, sortie en poche

Jesmyn Ward, Les moissons funèbres

moissonsfunebres« Le tee-shirt à la mémoire du défunt est une chose très fréquente dans les enterrements de jeunes. »
J’ai eu l’occasion d’écouter Jesmyn Ward il y a plus de quatre ans, au Festival America de 2014,
et, je suis fort marrie de ne rien avoir lu d’elle à la suite de la conférence… Jusqu’à ce que je trouve récemment à la bibliothèque ce livre, qui n’est pas un roman, mais un essai basé sur son expérience personnelle, où elle tente d’analyser pourquoi et comment les jeunes hommes noirs sont, plus souvent que d’autres jeunes américains, amenés à trouver la mort dans des circonstances dramatiques. Drogue, violence, accident, suicide… ce sont les causes qui ont successivement causé la mort de cinq jeunes hommes de son entourage en quelques années, parmi lesquels son frère Joshua.

We saw the lightning and that was the guns ; and then we heard the thunder and that was the big guns ; and then we heard the rain falling and that was the blood falling ; and when we came to get in the crops, it was dead men that we reaped.”
harriett_tubmanC’est cette citation d’Harriet Tubman (1820-1913) qui donne son titre original au roman, Men we reaped. Harriet Tubman était une militante en faveur de l’abolition de l’esclavage, qui aida de nombreux esclaves à fuir. Après l’abolition, elle lutta contre le racisme et pour le droit de vote des femmes.
Je tente de vous traduire la citation :
« Nous avons vu des éclairs et c’étaient des pistolets ; nous avons entendu le tonnerre et c’étaient des fusils ; nous avons entendu la pluie qui tombait et c’était le sang qui coulait ; et quand est venu le moment de la moisson, ce sont des hommes morts que nous avons récoltés. »
Et à lire Jesmyn Ward, c’est comme si rien n’avait vraiment changé depuis le dix-neuvième siècle…


« Parce que c’est mon histoire en même temps que celle de ces jeunes hommes disparus, parce que c’est l’histoire de ma famille en même temps que celle de notre communauté, elle ne peut se raconter de manière linéaire. »
Au début des années 2000, Jesmyn Ward était étudiante, la seule de sa famille à réussir à poursuivre des études supérieures, mais se sentait mal loin de sa famille, et éprouvait le besoin de revenir régulièrement dans sa petite ville du Mississippi. C’est à cette époque que l’un de ses frères, Joshua, trouve la mort. Comme une cascade d’événements dramatiques, d’autres jeunes, amis de la famille ou voisins, Roger, Demond, CJ et Ronald, décèdent tragiquement dans les années qui suivent.
Jesmyn Ward, par une construction habile, raconte l’histoire de sa famille, de sa prime enfance et de sa jeunesse, et alterne avec l’histoire plus particulière de ces jeunes hommes et de ce qui les a conduit vers leur fin, et là, son récit procède d’une chronologie inversée, pour terminer avec le décès qui l’a le plus touchée, celui de son frère.

« Nous roulons jusqu’au petit matin, jusqu’à ce que le réservoir soit vide, et je me demande si nous sommes en train de flirter avec la mort nous aussi. Pourquoi nous poursuit-elle ainsi, avec tant d’insistance, infatigable, sinon pour nous attirer à elle un à un ? »
Un des critères qui m’a attirée vers ce livre est la maison d’édition. Globe fait paraître depuis quelques années des récits, notamment américains, parfois anglais, de « non fiction » qui se remarquent par leur qualité littéraire. Je nommerai, parmi ceux-ci L’écart d’Amy Liptrot, Celui qui va vers elle ne revient pas de Shulem Deen, Fairyland d’Alyssia Abbott, La note américaine de David Grann, Hillbilly élégie de J.D. Vance… Et je ne vous cite que ceux que j’ai lus ou qui sont dans ma pile à lire !
J’ai dévoré ce récit, sans doute cathartique pour l’auteure, mais où pourtant l’écriture, la recherche de la phrase et du mot justes ont leur importance. Après, on peut adhérer ou non aux explications qu’elle trouve à ces destins dramatiques, et aux difficultés qu’elle pointe, qui font que les jeunes afro-américains défavorisés, souvent issus de familles monoparentales, sont plus souvent qu’à leur tour touchés par le chômage, ou détournés du droit chemin pour finir par dealer ou consommer, et pour avoir des comportements à risque. Ce qui pourtant n’est pas le cas de tous les jeunes dont elle parle. Elle leur rend en tout cas un hommage très touchant, et restitue les moments qu’elle a partagé avec eux avec honnêteté et sensibilité.
Je lirai très volontiers un de ses romans maintenant que je connais mieux son écriture. Son plus récent va paraître la semaine prochaine chez Belfond sous le titre Le chant des revenants, et il semble précédé d’une belle réputation.

Les moissons funèbres (Men we reaped, 2013) de Jesmyn Ward (éditions Globe, 2016) traduit par Frédérique Pressmann, 272 pages.

Première participation au « African american history month challenge » chez Enna.
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