Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2019

Regina Porter, Ce que l’on sème

cequelonsemeRentrée littéraire 2019 (6)
« Partout où James allait dans Manhattan, il croisait des moitié-moitié. Il avait commis l’erreur un jour d’employer le terme mulâtre. Rufus l’avait pris à part et lui avait expliqué que ce mot était interdit. Qu’il s’avise de le répéter encore une fois et il ne reverrait jamais ses petits-enfants. Et pourtant, quand James se promenait dans la rue avec Elijah et Winona, ses sentiments étaient aussi mêlés que leur sang. « Ils sont magnifiques. » disaient les gens. Mais ils ne me ressemblent absolument pas, avouait-il à Adele. »
De 1946 à 2010, parmi un grand nombre de personnages, Ce que l’on sème place sous son viseur deux familles. Celle de James Vincent, un avocat new-yorkais, qui s’est heureusement sorti de son milieu d’origine pour fonder une famille. Et celle de Agnes Miller, jeune étudiante noire, très séduisante, qu’un événement dramatique va amener à reconsidérer tous ses projets de vie. Autour d’eux, des amis, des cousins, des amants et amantes, des enfants et petits-enfants… Et la lutte pour les droits civiques, l’émancipation des femmes, la guerre au Vietnam…

« L’amour était un muscle. On l’utilisait. On l’entraînait, et l’amour vous offrait force et souplesse en retour. »
Au travers de personnages à la fois authentiques et singuliers, c’est une vision de l’Amérique de la deuxième moitié du vingtième siècle, avec ses changements, ses évolutions de pensée ou ses conservatismes que décrit l’auteur, avec un talent et un humour ne manquant pas de malice. Ajoutons que les dialogues sonnent tout à fait juste, que des photos viennent parsemer le texte comme des gages de véracité, que les deux premières pages consistent à présenter les personnages et la pièce Rosencrantz et Guildenstern sont morts qui sert de fil rouge.
Ce que l’on sème m’a fait penser dès les premières pages aux romans de Lauren Groff, et même s’il en est finalement assez différent, je dirais, comme pour les livres de sa compatriote, que ce premier roman ne pourra pas plaire à tout le monde. Original, un peu déroutant, incroyablement dense et finement traduit, il renouvelle complètement le genre de la saga familiale, et pour moi, il est formidable ! Seul problème, les autres lectures risquent de vous sembler fades, après l’avoir lu.

Ce que l’on sème, de Regina Porter (The travelers, 2019) éditions Gallimard, août 2019, traduction de Laura Derajinski, 362 pages.

Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Chris Offutt, Le bon frère

bonfrere.png« Lentement, avec un effort considérable, il pénétra dans les bois et gravit la colline. Sa voiture était là où il l’avait garée. Les arbres étaient toujours les mêmes. Rien n’avait changé. »
La vie de Virgil, dans ses collines du Kentucky, pourrait sembler étriquée, il n’a jamais quitté sa vallée, mais cela lui va très bien. Son travail lui offre des possibilités de promotion, il a une amie qui n’attend qu’un signe de lui pour commencer une vie à deux. Quatre mois après la mort de son frère Boyd, il ne peut toutefois plus ignorer les remarques, qui sont presque des injonctions à venger la mort de celui-ci. Virgil, tout à l’opposé de son frère, n’est pas quelqu’un d’impulsif, il prend le temps de peser toutes les options, sachant que même s’il choisit de laisser le meurtrier en vie, il ne pourra de toute façon plus rester au milieu des siens.

« Ils buvaient, ils aimaient, ils se battaient, et Joe aurait aimé être l’un des leurs, mais il savait qu’il ne le serait jamais. Il était fatigué d’essayer d’être comme tous les autres. »
Chris Offutt est un auteur que j’ai remarqué il y a quelques temps, et d’autant plus au printemps, lors de la sortie de son roman Nuits appalaches. J’ai donc enfin sorti ce roman de ma pile à lire. Les premières pages, mettant en place le personnage ont éveillé mon intérêt sans m’emballer plus que ça, si ce n’est le style assez remarquable. Mais au bout de quatre-vingt pages environ, un tournant dans l’histoire la rend tout à fait passionnante et difficile à lâcher. On se trouve dans la tradition du roman noir américain, mais avec un petit quelque chose en plus, un supplément d’âme. La nature, plus qu’une toile de fond, fait partie du personnage, mais ce sont surtout les choix qu’il doit faire, et l’évolution de son caractère qui sont intéressants. L’aspect presque documentaire sur certaines communautés américaines bien particulières, dont je parle sans trop en dire, puisque même la quatrième de couverture ne les mentionne pas, ajoute une dimension sociale à cette histoire. L’Amérique profonde ne manque jamais de nous étonner, et pas toujours dans le bon sens. Le thème initial, qui ferait déjà un bon roman, est largement dépassé, élargi, amplifié… Qu’est-ce que la liberté, jusqu’où peut-on aller en restant libre ? Un roman riche et remarquable. Je ne manquerai pas de me pencher sur les autres romans de Chris Offutt.

Le bon frère, de Chris Offutt (The good brother, 1997), éditions Gallmeister (2018), traduction de Freddy Michalski, 375 pages.

Objectif PAL d’octobre (les livres lus sont à retrouver ici)

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2019

William Melvin Kelley, Un autre tambour

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« Ils entamèrent l’après-midi aux mêmes places et en faisant les mêmes choses que le matin : attendant que d’autres noirs munis de valises apparaissent sous la véranda et que le bus descende de la colline, avec le bruit particulier des roues qui semblaient coller au macadam. Mais ce fut la voiture qui arriva en premier. »

Ce roman écrit par un jeune auteur de vingt-trois ans, et publié une première fois en 1962, était plus ou moins tombé dans l’oubli, jusqu’à sa réédition l’année dernière, suivie de cette parution française. Ce roman au ton singulier est situé dans un état imaginaire du sud des États-Unis, entre le Mississippi et l’Alabama, en 1957. Un jour, un groupe d’hommes blancs oisifs observe un camion qui va livrer du sel en grande quantité à Tucker Caliban. C’est un fermier noir, descendant du mythique Africain, esclave de Dewitt Willsson, le général sudiste emblématique de ce état. Ce qu’observent ces hommes, et un jeune garçon surnommé « Monsieur Leland », est particulièrement étrange. Tucker Caliban, laissant derrière lui les ruines fumantes de sa ferme, quitte l’état. D’autres noirs, puis tous les habitants de Sutton prennent leur valise, montent qui à bord de l’autobus, qui dans une voiture, et partent pour une destination inconnue.

« Il se tourna vers moi : « Les hommes, je le répète, font des choses étranges quand ils grandissent en des temps étranges. »
Plusieurs points de vue se succèdent au fil du roman, qui, s’il n’est pas très long, n’en est pas moins dense, avec ses voix multiples. Ce sont les blancs qui commentent ce départ, la famille Willson en particulier, qui a toujours entretenu des relations embarrassées avec ses domestiques, relations qu’il est passionnant de voir développées, sans explication psychologique, simplement des faits qui parlent d’eux-mêmes.
C’est un enchantement de lire entre les lignes, de relier les personnages, de comprendre leurs motivations, leurs limites et leurs renoncements. Il y a beaucoup à deviner, à déduire, de phrases ou de paragraphes parfois sibyllins, et la lecture n’en est que plus réjouissante.
J’ai eu du mal à croire à l’âge de l’auteur, tant la construction est maîtrisée et les personnages incarnés, vivants, complexes. J’attendrai avec intérêt un autre de ses romans (il n’en a écrit que quatre) que Delcourt publiera en 2020. Celui-ci m’a rappelé le roman beaucoup plus récent La route de nuit de Laird Hunt, l’un comme l’autre continuent leur chemin après lecture, au lieu de s’évaporer comme bien d’autres. Un achat de rentrée qui correspond parfaitement à mes attentes !

Un autre tambour de William Melvin Kelley, (A different drummer, 1962), éditions Delcourt, août 2019, traduction de Lisa Rosenbaum, 259 pages.

Les avis de Marilyne et Sylire.
Le mois américain c’est ici
moisamericain2019

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, projet 50 états, sorti en poche

Edward Abbey, Désert solitaire

desertsolitaire.png« Ensuite, la plupart des choses dont je parle ici ont déjà disparu ou sont en train de disparaître rapidement. Ce livre n’est pas un guide de voyage ; c’est une élégie. Un tombeau. Ce que vous tenez entre vos mains est une stèle. Une foutue dalle de roc. Ne vous la faites pas tomber sur les pieds ; lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre et d’acier. Qu’avez-vous à perdre ? »
Edward Abbey a publié ce livre en 1968, mais il y relate son expérience de ranger dans le Parc National des Arches, dans l’Utah, à la fin des années 50. Il a repris son journal de bord pour écrire le livre, d’où de somptueuses pages sur la faune et la flore du désert, dont il remarque que, comme l’une et l’autre sont rares et clairsemées, chaque spécimen n’en est que plus original, plus fort et plus intéressant, donc. Il n’hésite donc pas à détailler sur de longs paragraphes le mode de vie du lézard tigré ou du serpent indigo, la floraison du yucca ou de la sauge des sables, le parfum du genévrier. Il évoque aussi son installation dans sa cabane éloignée de tout, ses marches dans le désert à la rencontre des fameuses arches, ses activités de ranger, les innombrables dangers du désert Mais surtout il prêche pour que les parcs soient interdits aux touristes motorisés : « Un homme à pied, à cheval ou à vélo voit plus, sent plus et savoure plus de choses en un seul mile qu’un touriste à moteur en cent. »

« De l’eau, de l’eau, de l’eau…. Il n’y a pas de pénurie d’eau dans le désert, l’eau y est présente exactement dans la quantité qu’il faut, […]. Ici l’eau ne manque pas, sauf si vous essayez de bâtir une ville là où nulle ville ne devrait se trouver. »
Et là, ce réquisitoire contre les touristes américains très dépendants de leurs voitures, ne daignant pas mettre un pied à terre sauf pour aller manger un burger, m’a un peu lassée. Au bout d’un moment, j’avais envie de dire que oui, j’avais compris le message. Je ne sais pas ce qu’il en est actuellement dans ces parcs, je suis bien sûr totalement d’avis que ne laisser que des marcheurs, cavaliers ou cyclistes y pénétrer est le meilleur moyen de les protéger.
J’ai trouvé que Edward Abbey, lui, en tant que ranger, utilisait tout de même pas mal son pick-up, et ai été surtout choquée par un passage et cette citation passionnante où Edward Abbey évoque un souvenir de ses années d’étudiant : « En chemin, nous nous arrêtâmes brièvement pour faire rouler un vieux pneu par-dessus la falaise du Grand Canyon. » Vraiment ? À noter qu’il cite ce haut fait non pour montrer comme il était jeune et bête, mais pour évoquer quelque chose qu’il a entendu dire par un ranger à cette occasion : ah bon, le ranger regardait ces jeunes jeter des pneus dans le Grand Canyon ? Ce devait être la fin des années 40, mais tout de même… De plus, j’ai été souvent agacée par le côté « vieux donneur de leçons » d’Edward Abbey, avant de me rendre compte que lors de son activité de garde saisonnier, il avait à peine une trentaine d’années et quarante ans lorsqu’il a écrit ce livre.
Bref, je crois que je préfère les romans d’Edward Abbey, j’avais trouvé Le feu sur la montagne « émouvant et contestataire à la fois, une très belle découverte » et pour finir, je vous laisse encore une belle image sur la nature et les grands espaces, dont le livre ne manque pas. Et je dois reconnaître que j’ai beaucoup aimé ces descriptions.

« L’odeur du genévrier qui brûle est la plus belle odeur au monde, à mon humble avis (…). Comme la fragrance de la sauge après la pluie, une simple bouffée de fumée de genévrier suffit à évoquer, par une sorte de catalyse magique comme en produit parfois la musique, l’espace, la lumière, la clarté et l’étrangeté poignante de l’Ouest américain. »

Désert solitaire d’Edward Abbey, (Desert solitaire, 1968), éditions Gallmeister (Totem, 2018), traduction de Jacques Mailhos, 347 pages.

Mois américain 2019, Objectif PAL et projet « 50 états, 50 romans ».

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Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2018, sorti en poche

Richard Powers, L’arbre-monde

arbremonde« À l’intérieur du cadre, sur des centaines de saisons cycliques, il n’y a que cet arbre en solo, son écorce fissurée qui s’élève en spirale vers l’orée de l’âge mûr, grandissant à la vitesse du bois. »
Lire un roman de Richard Powers, c’est toujours un peu une aventure. Aventure géniale avec Le temps où nous chantions, intéressante avec Générosité ou Orfeo, moins réussie avec L’ombre en fuite. On sait qu’il va falloir s’accrocher, faire appel à des connaissances scientifiques refoulées, pour finalement ne pas en avoir besoin, le roman se suffit à lui-même, n’hésite pas à informer, expliquer, théoriser…
Les 170 premières pages de L’arbre-monde présentent tous les personnages un à un, comme huit nouvelles, où chacun développe plus ou moins un intérêt pour un arbre, une espèce ou un spécimen particulier de feuillu ou de résineux : peut-être les personnages sont-ils le châtaignier, le mûrier, l’érable, le chêne, le sapin de Douglas, le figuier ou le tremble ?
Cette première partie fait écho à l’actualité et c’est celle que j’ai préférée, je vous l’avoue d’emblée. Que ce soit le grand-père de Nicholas Hoel qui lance le projet de photographier l’arbre qui trône dans la cour de sa ferme à chaque saison, que ce soit les recherches passionnées de la scientifique Patricia Westerford ou l’héritage que le père de Mimi Ma lui confie, chacun a son intérêt, et pourrait presque être la matière d’un court roman.

« Ça, c’est de la science, et c’est un million de fois plus précieux que tous les serments humains. »
Les premières pages sont donc les racines du livre, voici maintenant le tronc, à savoir le cœur du roman, et l’endroit où tous les destins se nouent. Connaissant l’auteur, vous devinerez aussi que vous n’allez pas pour autant cesser d’apprendre mille et un détails passionnants sur les arbres, la vie de la forêt, les interactions entre les êtres qui y vivent, et surtout l’empreinte trop souvent néfaste de l’homme sur la forêt et les arbres.
Mais il va être question aussi d’activisme, de militantisme écologique. Certains moments émouvants de ces actions me restent forcément en mémoire, mais d’autres m’ont un peu moins intéressée, et finalement, des neuf personnages du début, j’ai trouvé que certains n’étaient pas vraiment indispensables au bon déroulement du récit, et que tout ce foisonnement provoquait un effet un peu pervers, celui de détourner du sujet principal. Pourtant, je dois reconnaître que les portraits tracés par Richard Powers rendent tous ces protagonistes singulièrement vivants.
J’ai admiré une fois de plus le style de l’auteur, surprenant, parfois obscur, souvent percutant, jamais plat ou insignifiant.
La troisième partie, la plus courte, m’a enfin réconciliée avec la vue d’ensemble, et donné envie de prolonger cette lecture par celle d’un essai documentaire sur les arbres. En auriez-vous à me recommander ?

L’arbre-monde de Richard Powers (The overstory, 2018), éditions du Cherche-Midi, 2018, traduction de Serge Chauvin, 533 pages, prix Pulitzer 2019. (à noter que ce roman vient de sortir en poche chez 10/18)

Pour Keisha, « chacun y trouvera matière à intérêt… » Krol s’attendait un peu à autre chose, pour Nicole, le résultat est foisonnant…

Le mois américain 2019 c’est maintenant et ici !
moisamericain2019

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, projet 50 états

Lauren Groff, Floride

floride« Jude vivait seul dans la maison. Il laissa crever les souris, puis il jeta les serpents dans les marais, hautes paraboles frétillantes. »
Ayant réussi à m’habituer à l’écriture de Lauren Groff avec Les furies il y a quelques mois, je ne crains plus rien, et j’ose même récidiver avec ce recueil de nouvelles paru au printemps. J’ajoute qu’une telle couverture sur le présentoir des nouveautés de la bibliothèque est impossible à ignorer !
Dès les premières lignes, ce qui me frappe tout de suite, c’est le style. La première citation et ses « hautes paraboles frétillantes » illustre parfaitement ce goût de l’auteur pour les images inédites et les hyperboles. Dans le même mouvement, elle peut être très concise et décrire l’événement marquant de toute une vie en trois phrases sèches, créer et faire vivre un personnage en deux lignes, faire se télescoper des mots que rien n’a jamais rapprochés. Bref, un style auquel on devient facilement dépendant, et très bien rendu par la traduction.

« Elle a peur d’être devenue si nébuleuse pour son mari qu’il voie à présent à travers elle ; elle a peur de ce qu’il aperçoit de l’autre côté.
Elle a peur qu’il n’existe pas beaucoup de gens sur cette terre qu’elle parvienne à supporter. 
La vérité, a dit Meg à l’époque où elle était encore sa meilleure amie, c’est que tu aimes trop l’humanité, mais que les gens te déçoivent toujours. »
Ces nouvelles, bien entendu, ont presque toutes pour cadre la Floride, et cet état, sous la plume de Lauren Groff, y est humide, poisseux, habité par une faune hostile, étrange et peu accueillant. Qu’il s’agisse d’une jeune femme qui devient sans abri, de deux petites filles laissées sur une île, d’un jeune homme qui se retrouve seul dans sa grande maison entourée d’étangs, d’une femme qui voyage en solitaire à Salvador de Bahia, ou d’une autre qui emmène ses deux jeunes enfants en Normandie où elle veut écrire sur Maupassant, il est souvent question de peur et aussi de solitude, dans ces histoires. L’auteure montre d’où surgissent ces peurs, dans quel terreau germe cette solitude.

« Quand on reste longtemps seul, on peuple le vide de fantômes. »
Fait assez rare pour un recueil de nouvelles, je les ai aimées toutes autant les unes que les autres, une seule m’a un peu laissée de côté. Globalement, j’ai apprécié dans chaque texte la manière de mettre à nu les personnages, et la tonalité assez sombre, mêlée d’une pointe de malice et de beaucoup d’imagination. Si vous avez aimé Les furies, je vous recommande Floride !

 

Floride de Lauren Groff (2018) éditions de l’Olivier, mai 2019, traduction de Carine Chichereau, 299 pages.

Mois américain 2019 chez Titine. Projet 50 états, 50 romans (bien sûr).
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Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Philip Roth, Le complot contre l’Amérique

A33790_Le_complot_contre_l_Amerique.indd« On savait que ça allait très mal, résuma mon père aux amis qu’il appela dès notre retour, mais pas à ce point. Il faut être sur place pour se rendre compte. Ces gens vivent un beau rêve, nous on vit un cauchemar. »
Un cauchemar, c’est ce que vit la famille juive du petit Philip, et leurs voisins du New Jersey, au tout début des années 40, lorsque Charles Lindbergh, le héros américain de la traversée de l’Atlantique en avion, est élu président des États-Unis. Rassemblant autour de lui les Américains hostiles à la guerre, il signe un pacte de non-agression avec Hitler, et ne rate pas une occasion de désigner les Juifs américains comme ceux qui voudraient infliger à leur pays une guerre inutile, et forcément lourde de nombreuses pertes humaines. Concentré de juin 40 à octobre 42, ce roman qui réinvente l’histoire des États-Unis pousse très loin dans l’analyse de ce ressent une famille lambda du New Jersey, et quel impact cet événement politique a sur chacun de ses membres.

« Un jour d’avril, un représentant du Bureau d’assimilation du New Jersey était venu parler de la mission du programme aux garçons de plus de douze ans, et le soir-même, Sandy était passé à table avec le formulaire à faire signer par les parents. »
La bonne idée, que dis-je, l’excellente idée de ce roman, est de raconter l’histoire à hauteur des souvenirs d’un petit Philip de sept à neuf ans, amateur de timbres, observateur curieux et inquiet à la fois de ce qui se passe dans le monde des adultes. La situation telle qu’elle est imaginée par l’auteur n’a rien d’extrême, elle aurait aisément pu se produire, une post-face reprend d’ailleurs la biographie réelle de tous les personnages historiques évoqués dans le roman. Le côté passionnant réside aussi dans les réactions variées de chaque membre de la famille, des parents de Philip, de son frère Sandy, de sa tante et son rabbin de mari, de son cousin parti combattre aux côtés des Canadiens.
Philip Roth excelle dans l’art de faire monter la tension, degré par degré, au sein de la famille comme à l’extérieur, et aussi à raconter des épisodes qui semblent vécus. Je pense notamment à un épique séjour à Washington, que les parents du petit Philip décident de ne pas annuler pour prouver à leurs enfants qu’ils n’ont pas peur, voyage qui va pourtant leur ouvrir les yeux sur le tournant que prend leur pays.
Le style et la traduction coulent avec facilité, et les phrases, même fortes d’un nombre respectable de lignes, ne perdent jamais le lecteur en route. Sans oublier l’humour toujours prêt à pointer son nez…
Ce roman se dévore avec un brin d’angoisse, une peur pas tout à fait rétrospective, car bien qu’écrit avant l’arrivée de Trump, il décrit des faits qui pourraient bien encore se produire, ne dit-on pas que l’histoire se répète toujours ? Ah, mais c’est une histoire totalement inventée, c’est vrai, il faut se pincer pour s’en souvenir !


Le complot contre l’Amérique de Philip Roth (The plot against America, 2004) éditions Folio, 2007, traduction de Josée Kamoun, 557 pages y compris un post-scriptum de l’auteur.
Nicole
et Papillon ont été conquises aussi ! 

Première lecture du mois américain à retrouver ici.
moisamericain2019

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2019

Sana Krasikov, Les patriotes

patriotes.jpgRentrée littéraire 2019 (1)
« Elle avait beau prétendre avoir tout oublié, je n’ai jamais cru qu’on puisse effacer une jeunesse new-yorkaise de sa mémoire comme on gratterait une peinture écaillée. Elle avait forcément, j’insiste encore aujourd’hui, respiré un jour l’odeur de la liberté. »
J’avais beaucoup aimé L’an prochain à Tbilissi, le recueil de nouvelles de Sana Krasikov, aussi n’ai-je pas hésité à postuler pour lire ce premier roman, sur lequel l’auteure a travaillé une dizaine d’années, et qui n’est pas autobiographique, mais inspiré par la vie de certaines de ses connaissances.
Dans les années 30, Florence Fein, jeune juive idéaliste parlant russe, travaille pour le gouvernement américain en tant qu’interprète. Une histoire d’amour, ainsi que l’image idéalisée qu’elle se fait de l’URSS, la poussent à quitter sa famille, et partir d’abord à Moscou puis à Magnitogorsk, une ville minière éloignée de tout. Elle va rester en Union Soviétique. Malgré les difficultés, la répression, elle semble ne jamais avoir perdu de vue cette image idéale, même lorsque son entourage la pousse à retourner aux États-Unis, bien des années plus tard. En 2008, son fils Julian, qui conçoit des navires brise-glaces, doit se rendre à Moscou pour des négociations qui s’annoncent compliquées.
Il m’a été utile au début d’écrire une petite chronologie des faits, parce qu’entre 1934 et 2008, il se passe beaucoup de choses dans cette famille, un certain nombre de départs et de retours, et le roman fait aussi des allers et retours, mais finalement, avec les dates en début de chapitres (sous forme de visas, c’est original et amusant), il n’est pas compliqué de s’y retrouver.
J’ajoute qu’un roman qui laisse des questions en suspens dès les premières pages, j’aime vraiment ça, à condition que le rythme suive, et c’est ici le cas.

« Elle se découvrit un talent pour collectionner clichés, expressions locales, platitudes et banalités en tout genre, puis pour les enchaîner avec tant d’adresse qu’une oreille inexpérimentée l’aurait presque prise pour une Moscovite. »
Roman imposant sans être compliqué, il se singularise par ses narrateurs différents. Julian exprime lui-même ses tribulations dans la Russie de Poutine, et Florence est racontée à la troisième personne, sans que cela la rende plus lointaine, mais au contraire lui donne un vrai statut d’héroïne romanesque, embourbée dans l’Union soviétique stalinienne. La Florence que son fils a connue (retrouvée, en réalité, mais c’est une partie de l’histoire qu’il vaut mieux ne pas dévoiler) n’a jamais renoncé à défendre ses idéaux de jeunesse, et n’a jamais non plus répondu à nombre de questions que Julian se posait. Aussi montre-t-il un grand intérêt pour le dossier du KGB de sa mère qu’il va pouvoir enfin consulter. Florence serait à elle seule un superbe personnage de roman, du genre qu’on n’oublie pas, mais avoir ajouté les histoires de son fils et son petit-fils prolonge largement l’intérêt, et fait réfléchir aux répercussions de certains choix radicaux, sur les générations suivantes.

« Voilà peut-être comment tout a commencé pour moi : garder un secret, leçon un. »
J’ai beaucoup aimé également les portraits des personnages secondaires, souvent acides, et tracés en quelques mots bien choisis, j’y ai retrouvé l’art déployé par l’auteure dans ses nouvelles.
Le roman permet aussi d’aborder des aspects historiques passionnants, et que je ne connaissais pas, je l’avoue : l’abandon par leur propre gouvernement de milliers de juifs américains installés en URSS, et, plus tard, la répression stalinienne contre le Comité antifasciste juif, et la « Nuit des poètes assassinés ».
Cette lecture qui m’a enchantée devrait plaire, me semble-t-il, à ceux qui ont aimé Nathan Hill et ses Fantômes du vieux pays et, comme pour ce roman, vous allez peut-être le laisser passer maintenant, trop de sollicitations, trop de tentations, et tout, et tout, mais vous y reviendrez plus tard, je n’en doute pas !

Les patriotes de Sana Krasikov (The patriots, 2017) éditions Albin Michel, 21 août 2019, traduction de Sarah Gurcel, 592 pages.

Merci à l’éditeur et au Picabo River Book Club
#picaboriverbookclub

Publié dans deuxième chance, littérature Amérique du Nord

Margaret Atwood, La servante écarlate

Je suis quelque peu en panne de lecture depuis que j’ai fini Les disparus début juillet, ce qui a pour avantage une liste de livres à chroniquer réduite comme peau de chagrin, mais ce qui m’a aussi fait commencer, puis reposer en soupirant, plusieurs livres empruntés à la bibliothèque… pas envie de roman noir américain, ni d’autofiction à la française, ni de nature writing, ni de roman russe un peu allumé… Dans ce cas, un polar peut faire l’affaire, mais ma pile de polars a fondu. Et voici La servante écarlate, que j’avais commencé il y a quelques années et qui revient sur le devant de la scène grâce à la série. Donnons-lui donc une deuxième chance !

servanteecarlate« Nous étions les gens dont on ne parlait pas dans les journaux. Nous vivions dans les espaces blancs et vides en marge du texte imprimé. Cela nous donnait davantage de liberté.
Nous vivions dans les brèches entre les histoires. »
Defred, c’est le nom qu’elle a maintenant, cette servante toute de rouge vêtue, aux fonctions bien particulières. Dans la république de Gilead, les femmes dépendent, sans en avoir eu le choix, de différentes catégories : épouses, cuisinières ou servantes destinées à procréer, lorsque la fécondité baisse de manière alarmante. Dans cet univers extrêmement codifié, rien n’est laissé au hasard, et tout est fait pour que personne, et les femmes en particulier, ne soit amené à penser par lui-même : plus de livres, des émissions de radio lénifiantes, des exécutions sommaires destinées à frapper les esprits…

« Je suis donc couchée à l’intérieur de la chambre sous l’œil en plâtre du plafond, derrière les rideaux blancs, entre les draps, aussi lisse qu’eux, et je fais un pas de côté pour sortir de ce temps qui m’appartient. Sortir du temps. Pourtant c’est bien ceci le temps et je ne suis pas à l’extérieur.
Mais la nuit est mon moment de sortie. Où irai-je ? »
Ce roman évoque 1984 de George Orwell ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, et présente un avenir monstrueux, sans être complètement inimaginable. Le monologue de Defred laisse entrevoir sa personnalité, forte, qui n’a pas rompu malgré les événements traumatisants qu’elle a vécu. Elle s’autorise parfois en pensée à regarder en arrière, vers le moment où tout a commencé à se dégrader, et ce sont des moments perturbants là encore, tant l’identification se fait facilement. Ça provoque des frissons d’angoisse et de colère !
Et l’écriture, superbe, donne encore plus de force à ce que la jeune femme raconte… Ce n’est pas un roman
précipité, haletant, mais un texte qui prend le temps de suivre son personnage principal, d’imaginer son évolution, ses possibilités d’action…
Alors, ai-je bien fait de reprendre ce roman ? Bien sûr, et je suis impatiente maintenant de découvrir davantage les romans de Margaret Atwood. En aurez-vous à me recommander ? En attendant la sortie de The testaments (parution en anglais en septembre) qui sera une suite, quinze ans après, de La servante écarlate, et qui éclairera peut-être la fin du roman… ah, quelle fin !

La servante écarlate (The handmaid’s tale, 1985), Robert Laffont, 1987, 2015 pour cette édition de poche, traduction de Sylviane Rué, 522 pages, dont une postface de l’auteure.

Repéré chez Ariane Je lui ai donné une deuxième chance.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, sorti en poche

Daniel Mendelsohn, Les disparus

disparus« Il se trouve que c’est précisément la façon dont les Grecs racontent leurs histoires. Homère, par exemple, interrompt souvent la marche de l’Iliade, son grand poème épique, pour remonter dans le temps et parfois dans l’espace. »
Deux éléments au moins se sont conjugués pour donner à Daniel Mendelsohn l’envie, ou plutôt le besoin pressant d’écrire ce livre. Tout d’abord le silence familial autour de la mort de son grand-oncle Shmiel, sa femme et ses quatre filles. Non que personne ne voulait en parler, mais cela se résumait à dire qu’ils avaient été tués par les nazis pendant la guerre. Pourtant le grand-père de Daniel Mendelsohn n’était pas avare d’histoires, et la manière sinueuse dont il les mettait en valeur, enchâssant toujours un récit dans un temps historique plus lointain, tournant autour jusqu’à la chute finale, avait toujours séduit son petit-fils.
La mort de son grand-père, et surtout la lecture de lettres pleines de désespoir et d’urgence provenant de Shmiel resté en Pologne à son frère installé en Amérique, vont être les éléments déclencheurs…

« Pendant longtemps, c’est tout ce que nous avons jamais cru savoir ; et compte tenu de l’étendue de l’annihilation, compte tenu du nombre d’années qui avaient passé, compte tenu du fait qu’il n’y avait plus personne à qui demander, cela paraissait beaucoup. »
Comme dans Une Odyssée, Daniel Mendelsohn part de l’histoire familiale pour faire une œuvre formidable de recherche. Malgré les nombreuses difficultés, il va retrouver des rescapés, installés en Scandinavie, en Israël ou en Australie, et les interroger sur la famille de Shmiel. Sa femme, ses quatre filles, décrites comme superbes, ont laissé des souvenirs variés. Shmiel possédait une boucherie et des camions, il était une figure marquante de la petite ville de Bolechow, à l’est de la Pologne, son épouse est décrite comme accueillante et aimable. Petit à petit, les portraits se précisent, les circonstances de leurs morts aussi, l’implication diverse des voisins, de la communauté polonaise n’est pas occultée.

« À cet instant-là, les soixante ans et les millions de morts ne paraissaient pas plus grands que le mètre qui me séparait du bras gras de la vieille femme. »
Ce n’est pas tant le sujet, enfin, si, c’est bien entendu d’abord le sujet de ce livre qui est passionnant, l’idée même de faire renaître, revivre quelques temps six disparus, sur six millions, en faire des personnes réelles, dont quelques détails de caractères, d’habitudes ou de personnalité peuvent être retrouvés : il était sourd, elle avait de jolies jambes… Mais c’est surtout la manière dont cette enquête est construite, patiemment, pas à pas, mais aussi avec beaucoup d’émotion, lorsque les témoins survivants font remonter des souvenirs vieux de soixante ans, ou refusent de répondre à certaines questions, lorsque des photos ou des murs de maisons se mettent eux aussi à parler.
Écrit avant Une Odyssée, qui rendait hommage à son père et à sa famille, Les disparus redonne vie à la famille de la mère de l’auteur. Un arbre généalogique et de nombreux documents et photos viennent asseoir la réalité de cette recherche. Bien que j’ai trouvé ce livre passionnant, je n’ai pas hésité à faire durer la lecture plus de deux semaines, les 920 pages du livre de poche étant denses et puissantes à la fois. Heureusement, Daniel Mendelsohn ne manque pas d’humour, notamment envers lui-même, ce qui enlève toute lourdeur au texte.
Ce très beau travail de mémoire, de réparation en quelque sorte, qui s’est parfois joué « contre la montre » tant les rares témoins avançaient en âge, est, et restera à l’avenir, une lecture aussi forte que nécessaire, que je suis contente d’avoir entreprise.

Les disparus (The Lost, 2006) de Daniel Mendelsohn, éditions J’ai lu (2009), traduction de Pierre Guglielmina, 924 pages.

Ce pavé attendait dans ma pile depuis plus de dix-huit mois !
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