Publié dans classique, littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Jack London, La peste écarlate

pesteecarlate« – Imaginez-vous, mes enfants, des troupes d’hommes plus nombreuses que des bandes de saumons que vous avez vues souvent remonter le fleuve Sacramento, des troupes d’hommes que dégorgeaient les villes, qui, comme des bandes de fous, se déversaient sur les campagnes, dans un inutile effort pour fuir la mort qui s’attachait à leurs pas. »
Aujourd’hui, nous nous sommes donné rendez-vous à plusieurs blogueuses pour une lecture commune de La peste écarlate de Jack London. C’est un court roman, 142 pages dans mon édition numérique, suivie de deux nouvelles dont je ne parlerai pas aujourd’hui, Construire un feu et Comment disparut Marc O’Brien.
Voici le sujet de La peste écarlate : en 2073, cela fait soixante ans que l’humanité a sombré à la suite d’un fléau survenu en 2013, une maladie d’une virulence rare qui tue les humains en quelques heures. Un vieillard survit difficilement avec ses petits-enfants « vêtus de peaux de bêtes » et se remémore sa jeunesse. Il répond aux questions des jeunes garçons sur la vie d’avant, et l’épidémie dévastatrice. Cela résonne fort avec l’actualité, bien sûr, et pas de manière rassurante. Par exemple, le rôle de l’état se trouve expédié en quelques lignes dans le récit du vieillard, et les communications disparaissent tout aussi rapidement, « dix mille années de culture et de civilisation s’évaporèrent comme l’écume, en un clin d’oeil. ». Le vieil homme, alors jeune professeur d’université à San Francisco, confronté à la Peste rouge lors de sa fuite hors de la ville, ne développe pas la maladie, et comme lui, quelques dizaines d’humains. Il en rencontre certains au bout de longues années solitaires. Quelques tribus se reforment…

« La même histoire, dit-il en se parlant à lui-même, recommencera. Les hommes se multiplieront, puis ils se battront entre eux. Rien ne pourra l’empêcher. Quand ils auront retrouvé la poudre, c’est par milliers, puis par millions qu’ils s’entretueront. Et c’est ainsi, par le feu et par le sang, qu’une nouvelle civilisation se formera. »
Le roman est prétexte pour Jack London à aborder ses sujets de prédilection, le monde du travail, et la répartition des richesses, richesses bien peu utiles dans le monde tel qu’il le décrit. Le rôle de la culture reste important pour le grand-père, plus qu’un souvenir, puisqu’il a gardé des livres alors qu’aucun de ses petits-enfants n’imagine même à quoi ils servent. Ils ont du mal à comprendre le langage du vieil homme, tout occupés qu’ils sont à chasser ou à pêcher, leur vocabulaire est essentiellement pratique et ignore l’abstraction.
Je ne connaissais pas ce roman, écrit en 1912, qui mérite pourtant de figurer parmi les meilleurs romans d’anticipation. Pas aussi pessimiste qu’il peut le sembler au départ, il se termine sur une note d’espoir. Si l’histoire est un perpétuel recommencement, la civilisation finira forcément par reparaître, avec ses éternels dominants et ses habituels dominés, mais une forme de civilisation tout de même…
C’est étonnant de voir l’auteur décrire en 1912 le monde perdu de 2013, et ses ressemblances avec celui que nous connaissons. L’imagination des écrivains me remplit toujours d’admiration ! Quant à l’écriture, sa force emporte et immerge complètement dans une Californie retournée à l’état sauvage, auprès de ces personnages désemparés, dans des paysages qu’on s’imagine aussitôt. Plus je découvre Jack London, notamment par les nouvelles, (Les temps maudits) plus je suis étonnée par la multiplicité des univers qu’il a décrit !

La peste écarlate (The scarlett plague, 1912) de Jack London, traduction de Paul Gruyer et Louis Postif, Bibliothèque électronique du Québec, 142 pages.

Lecture commune avec ClaudiaLucia, Lilly, Miriam, …
Challenge Jack London
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Publié dans bande dessinée, littérature Amérique du Nord, littérature France

Chabouté, Construire un feu

construireunfeu« Tu fais bien de te méfier… Même les pires coups de froid ne parviennent pas à geler certains ruisseaux provenant des collines…ils sont cachés par une mince pellicule de glace recouverte de neige… »
Ouvrons aujourd’hui une bande dessinée. En opposition complète avec les journées que nous passons en ce moment, elle nous emmène en Alaska, dans la région du Klondike prisée des chercheurs d’or au début du XXe siècle. Dépaysement garanti !
En plein hiver, avec une température qui descend au-dessous des moins quarante degrés, un homme a décidé, contre les conseils de ceux qui connaissent bien la région, de rejoindre seul, avec son chien, le camp où il retrouvera ses camarades prospecteurs. Une journée lui suffira, mais sur une piste incertaine, avec certains endroits dangereux où l’eau coule encore sous la neige amoncelée. Il a un peu de nourriture et une boîte d’allumettes, il est chaudement vêtu, mais regrette vite de ne rien avoir pour couvrir ses joues et son nez.
construireunfeu_PL1« Le chien le sait bien lui, que ce n’est pas un temps pour voyager. Son jugement de chien est bien plus juste que ton orgueilleux jugement d’homme. »
Les dessins superbes, pas tout à fait du noir et blanc, mais plutôt du bistre et blanc, rendent bien le paysage du Klondike, et la trogne du chercheur d’or, plein de certitudes et de conviction dans sa supériorité sur la nature. Le texte, qui n’est pas celui de London, mais un monologue intérieur, alors que la nouvelle est racontée à la troisième personne, n’a rien à envier à son modèle. Il fait monter la tension, le chercheur d’or passant de l’assurance un peu fanfaronne à l’inquiétude, à la peur, puis à la résignation. Le chien, avec lequel il n’a jamais vraiment entretenu de relation chaleureuse, le suit en ayant conscience du froid extrême et en attendant que l’homme élabore enfin un feu pour qu’ils se réchauffent au moins un peu avant de repartir.
Chaque péripétie du voyage prend par ce froid des proportions extrêmes, et à chaque pas, le dessin accompagne, et rend compte des conditions inhumaines.
J’avais lu une autre bande dessinée de Chabouté, Tout seul, dans un monde totalement différent, mais aussi sur le thème de la solitude, et tout aussi marquante ! À lire quand vous en aurez l’occasion.
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Construire un feu, de Christophe Chabouté, d’après Jack London, éditions Vent d’Ouest, 2007, 80 pages.

Découvert pour le challenge Jack London chez Claudialucia.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, policier

Thomas Mullen, Temps noirs

tempsnoirs« Boggs sait que sa démarche ne le mènera nulle part. Il n’y aura pas de poursuite immédiate, pas de barrages routiers et, par conséquent, aucune arrestation. Les trafiquants d’alcool seront sous peu de retour dans leurs montagnes. »
Deuxième tome d’une série commencée avec Darktown, maintenant sorti en poche, Temps noirs permet de retrouver les agents policiers noirs engagés par la ville d’Atlanta en 1948 pour faire régner la loi dans les quartiers où habitent leurs concitoyens de couleur. Ils doivent composer avec des moyens restreints, l’impossibilité d’appréhender eux-même des suspects, et l’hostilité de leurs collègues blancs comme de la population. Un véritable sacerdoce !
Sur fond de trafic de drogue, se pose la question cruciale des Noirs qui commencent à emménager dans des quartiers autrefois réservés aux Blancs, réveillant ainsi le Ku Klux Klan et une autre organisation tout aussi raciste, parée de symboles nazis au lieu des macabres draps blancs.

« Toutes les variantes de la haine raciale seraient-elles en train de converger sur ce quartier ? »
Dans ce roman, on retrouve, en passant, l’avocat Thurgood Marshall dont le nom m’est connu depuis que j’ai lu Little Rock, 1957. Comme l’intrigue se déroule en 1950, si l’avocat militant des Droits Civiques n’est pas encore aussi connu, il agit déjà contre la ségrégation, et dans le roman, fréquente le révérend Boggs, père de Julius, l’un des policiers. Il est le genre de personne qui peut servir de médiateur, quand Noirs et Blancs se mettent autour d’une table pour discuter, ce qui à Atlanta, dans ces années-là, demeure exceptionnel.
La vie privée des policiers les plus représentatifs de la série est habilement mise en scène par l’auteur : l’un se fait du souci pour sa fiancée et d’anciennes histoires qui ressurgissent dans la vie de celle-ci, l’autre pour son beau-frère agressé de nuit tout près de chez lui. Le point de vue de Rake, policier blanc à l’esprit ouvert et non corrompu, une exception, apporte un contre-point intéressant. Les situations difficiles auxquelles les policiers se trouvent confrontés les mettent parfois à l’extrême limite de la légalité.
Bien documentés, rondement menés, sans que manquent quelques scènes d’action, ces romans réussissent à garder un juste équilibre entre aspect historique et suspense. Pour l’instant, seuls deux sont parus, même aux États-Unis, vous pouvez donc vous y atteler sans craindre de vous trouver embarqués dans une série trop longue…

Temps noirs, de Thomas Mullen (Lightning men, 2017) éditions Rivages Noir (mars 2020) traduction de Anne-Marie Carrière, 461 pages.
Merci aux éditions Rivages pour cette lecture !

Publié dans lectures du mois, littérature Amérique du Nord, littérature Europe du Nord, littérature Europe du Sud, policier

Lectures du mois (21) février 2020

Si je continue à n’écrire qu’un billet par semaine, étant donné que dans le même temps, je lis deux livres, j’en suis réduite à regrouper les lectures non chroniquées en fin de mois. Voici donc les délaissés de février, ce qui ne signifie pas abandonnés.

promesseJussi Adler Olsen, Promesse, Livre de Poche, traduction de Caroline Berg, 768 pages.
« Carl hocha la tête, il la regarda comme il aurait regardé son bourreau à Nuremberg, le clou de son cercueil et le caillou dans son soulier incarnés en une seule et même personne. »
Sixième tome des enquêtes du Département V spécialisé dans les « cold cases », où Carl
Mørck et ses deux adjoints enquêtent sur un accident avec délit de fuite vieux de plus vingt ans. Un policier qui n’a jamais abandonné la recherche du coupable leur a transmis le flambeau ! Ce tome se lit très bien, mais quelques longueurs le ralentissent un peu, vers le milieu du texte. Les personnages récurrents se retrouvent avec plaisir, et le casse-tête policier du dossier ancien non résolu fonctionne bien, mêlé à un suspense qui rejoint le présent des enquêteurs. Et c’est toujours divertissant de retrouver Assad et ses maximes à base de chameaux ! (non, ceci n’est pas un billet sur le thème des camélidés.)

inlandTéa Obreht, Inland, éditions Calmann-Lévy, traduction de Blandine Longre, 408 pages.
« Plus je vieillis, Burke, plus j’en viens à comprendre que les gens extraordinaires sont rongés par leurs soucis et que les minables sont à jamais portés de l’avant par leurs illusions. »
Par un début un peu lent, le roman commence dans les années 1850, auprès d’un jeune homme d’origine turque ou des Balkans, qui rejoint une bande de voleurs. Se présentent ensuite d’autres personnages, une famille qui survit avec difficulté des produits d’une petite ferme en Arizona en 1893. La sécheresse est terrible, et l’eau manque. Puis Lurie, le jeune homme rencontré au début, est plus ou moins engagé pour conduire des bêtes du « Camel Corps » à travers les États-Unis. Voilà qui ne manque pas d’intérêt.
J’ai noté toutefois rapidement que le style, que j’avais beaucoup aimé dans La femme du tigre, regorge ici d’adjectifs, parfois un peu décalés, dont on peut légitimement se demander s’il s’agit d’une originalité d’écriture, ou d’une traduction un peu rapide… je ne trancherai pas.
Quant à la construction pleine de méandres, elle m’a empêchée de m’attacher vraiment aux personnages principaux, Nora, mère de famille qui ne veut pas admettre que l’absence de son mari devient inquiétante, et Lurie, le jeune meneur de chameaux, sans oublier le sympathique Burke. Une légère déception, en ce qui me concerne, alors que Cuné était enthousiaste…

crue

Amy Hassinger, La crue, éditions Rue de l’Échiquier, traduction Brice Matthieussent, 480 pages.
« Avant la construction du barrage, les esturgeons d’eau douce abondaient dans la rivière Name (prononcer nahmay, le mot ojibwé pour esturgeon), des centaines d’arpents de la réserve indienne avaient ensuite été inondés, y compris les rizières traditionnelles de la tribu et des milliers de tombes anciennes. »

Rachel, jeune mère en plein baby blues retourne pour quelques temps auprès de sa grand-mère, dans la ferme de son enfance. L’occasion de revoir peut-être Joe, l’amour de jeunesse qu’elle a abandonné de manière pas très charitable bien des années auparavant. Le problème du devenir de la maison se pose, il y a de la contestation d’héritage dans l’air…
Pas totalement convaincue par ce roman, je suis sans doute restée un peu hermétique à l’histoire d’amour qui le sous-tend. D’autre part, même si je peux comprendre qu’elle ne se retrouve pas dans la vie qu’elle mène, j’ai trouvé les réactions de Rachel inconséquentes et exagérées… L’aspect historique et scientifique des résultats de la création de barrages sur la faune sauvage, et aussi sur la vie des peuples autochtones, ne manque pas d’intérêt. Les personnages de Joe et de sa mère, ainsi que la grand-mère de Rachel, m’ont passionnée davantage, et j’aurais préféré voir la jeune femme rester en arrière-plan.
C’est un roman bien écrit, qui se lit sans déplaisir, mais pas un coup de cœur en ce qui me concerne, sauf pour l’édition, très soignée !
L’enthousiasme de Krol.

jeudemiroirsAndrea Camilleri, Jeux de miroirs, éditions Pocket, traduction de Serge Quadruppani, 256 pages.
« Il était mi-amusé, mi-fâché. Amusé parce qu’il voulait voir jusqu’où Liliana serait capable de pousser ce jeu dangereux et fâché parce qu’elle, manifestement, le considérait comme un couillon total prêt à se perdre à la vue de ses cuisses. »
Encore une série policière et encore un bon cru, avec un commissaire Montalbano qui se laisse prendre à un jeu de faux-semblants en même temps qu’aux charmes d’une jolie voisine… mais son flair reprend vite le dessus, lorsque les événements dramatiques se succèdent. Le contexte sicilien et les nombreux personnages sont toujours aussi bien croqués, sans oublier la langue savoureuse qui fait le charme de cette série. J’aime bien en lire un de temps à autres, et bien que l’auteur sicilien ait disparu en 2019, il m’en reste un bon nombre à découvrir.

Voilà, c’était pour cette fois une sélection de romans pas forcément indispensables (d’ailleurs, en existe-t-il de vraiment indispensables ?) mais capables de charmer le lecteur les ayant judicieusement choisis.

 

Publié dans lectures du mois, littérature Amérique du Nord, littérature Asie, littérature France, nouvelles, policier

Lectures du mois (20) janvier 2020

Sept ou huit livres lus dans le cours du mois de janvier, et un seul commenté, je crois que je commence à être adepte du « slow blogging » ou manière lente de bloguer, loin des contraintes et de la pression ! Je vais tout de même essayer de réunir chaque mois les lectures les plus marquantes, avec quelques lignes sur mon ressenti.

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Tara Westover, Une éducation, éditions Lattès, traduction de Johan Frederik Hel Guedj, 400 pages
« Le récit de ma vie était généré par d’autres. Leurs voix étaient fermes, catégoriques, absolues. Il ne m’était jamais venu à l’esprit que ma voix pourrait être aussi forte que les leurs. »

Les américains nomment « memoirs » ces livres où une personne raconte son enfance, ou un épisode marquant de sa vie. Je ne sais si c’est le dépaysement procuré ou un style de narration différent, mais je préfère ce genre à l’autofiction à la française.
Ici, Tara Westover revient sur son enfance dans une famille de mormons de l’Idaho. Ce n’est pas tant cette religion qui la tient éloignée de l’école, qu’un père, ferrailleur de son métier, aussi sectaire qu’instable psychologiquement. Ni école, ni médecin pour Tara, la petite dernière, mais un climat que l’on ne peut que qualifier de violent, auquel elle s’acclimate pourtant. Sortir de cette famille plus qu’étouffante sera la plus difficile des actions qu’elle aura à accomplir pour enfin accéder à l’éducation.
Sans jugement aucun de la part de Tara, ce livre est captivant, surtout dans la deuxième partie, plus forte, qui montre la difficulté à couper avec sa famille. À la dureté des faits rapportés s’ajoute une écriture intense et sincère qui m’a fait frémir plus d’une fois.

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Ito Ogawa, La papeterie Tsubaki, éditions Picquier, traduction de Myriam Dartois-Ako, 384 pages
« Dans la vie courante, les occasions d’écrire à la main sont de moins en moins fréquentes. L’Aînée voyait cela d’un mauvais œil. »
Hatoko vient d’hériter d’une papeterie de la grand-mère qui l’a élevée, mais, plus que de vendre des carnets et des stylos, son métier est celui d’écrivain public. Métier qui fait se mêler des traditions anciennes et des situations plus contemporaines, où le courrier électronique ne suffit pas à exprimer des sentiments les plus divers.
Ce roman constitue une chronique douce et tendre du Japon, celui des petites villes rurales, et fait l’éloge d’un métier sans doute en voie de disparition, celui d’écrivain public. C’est en même temps un roman de formation empreint de simplicité et très agréable à lire.

griffeduchatSophie Chabanel, La griffe du chat, éditions Points, 288 pages
« Sur la porte du café des chats, une feuille A4 avait été scotchée: » Fermé pour convenance personnelle, réouverture jeudi 12 mars. » Une expression inattendue pour évoquer un mari décédé, la veuve était décidément une personnalité créative. »
J’ai enfin trouvé le style d’humour qui me convient dans le genre policier ! Un propriétaire de « bar à chats » lillois est retrouvé mort, et le plus beau chat de l’établissement a disparu. La commissaire Romano et son adjoint mènent une enquête sur ce prétendu suicide où les personnages les plus bizarres ne sont pas toujours les suspects. Le scénario solide et les rebondissements maintiennent le suspense, mais le roman vaut surtout pour la galerie de personnages et pour la commissaire, très attachante, et que je retrouverai volontiers dans la suite.

tempsmaudits

Jack London, Les temps maudits, éditions 10/18, 316 pages
« Il conserva son visage apathique en s’entendant citer en exemple. Il était le parfait travailleur, et il le savait : on le lui avait répété maintes fois. C’était une banalité qui ne signifiait plus grand chose pour lui. »
Sorties de ma pile à lire, ces nouvelles de Jack London. On connaît l’auteur de romans ayant pour cadre les grands espaces et les forêts, mais il a aussi décrit les bas-quartiers de Londres dans Le peuple d’en bas, et s’est insurgé contre la pauvreté des travailleurs et les ravages du capitalisme, notamment dans ces nouvelles. Ces textes qui, de par leur thématique commune, ne sont pas sans rappeler Les temps modernes de Chaplin, le burlesque en moins, explorent le travail en usine, le monde de la boxe, les aléas de la justice. Ces nouvelles sont pleines d’empathies pour les personnages, et si elles ne sont pas optimistes, elles montrent que depuis qu’elles ont été écrites, les faits qu’elles dénoncent restent toujours d’actualité dans certaines parties du monde, et même près de chez nous.

 

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée hiver 2020

Delia Owens, Là où chantent les écrevisses

laouchantent« Plus tard, Kya s’installa de nouveau sur le perron et attendit longtemps, mais, alors qu’elle gardait les yeux rivés sur le bout de chemin, aucune larme ne lui échappa. Son visage restait imperturbable, les lèvres serrées et le regard attentif. Ce jour-là non plus cependant, Ma ne revint pas. »
Ce roman aurait pu s’appeler La fille des marais, mais je crois que ce titre était déjà pris, et l’expression qui sert de titre est bien plus poétique, et j’en ai beaucoup aimé l’explication. Dans les années 50, Kya est encore toute petite fille lorsque sa mère part avec sa valise, et ses chaussures de ville, quittant le marais où la famille, père, mère et cinq enfants, vit dans une cabane misérable. Ces cabanes construites dans les marais de Barkley Cove, en Caroline du Nord, des siècles auparavant, par les plus marginaux des colons, les « marins mutinés, renégats, débiteurs et autres fuyards » ont fini par être acceptées comme propriétés par le cadastre, et leurs habitants restent à part, tout en ayant toujours matière à se nourrir, le marais regorgeant de gibier d’eau, poissons, oiseaux et batraciens… Très vite, Kya qui est la plus jeune de la famille, se retrouve seule avec son père. Celui-ci, dans une bonne période, tente de lui apprendre la pêche, avant de sombrer de nouveau dans l’alcoolisme, puis de disparaître définitivement un jour. Pas de situation glauque à la manière de My absolute darling dans ce roman, si Kya est seule, de manière précaire, les services sociaux ayant renoncé à déjouer son habileté à se cacher dans les marais, elle n’est pas à la merci d’un adulte malade ou pervers. Vous me direz, elle est isolée, parfois affamée, parfois malade, c’est déjà bien assez charger la barque…

« Elle prit dans sa poche une plume de queue d’un jeune aigle d’Amérique qu’elle avait trouvée le matin même. Seule une personne qui connaissait bien les oiseaux se rendrait compte que cette plume tachetée et défraîchie provenait d’un aigle. »
C’est un roman, je le rappelle, et si on admet le fait qu’une enfant de dix ans puisse continuer à vivre seule dans une cabane isolée, c’est même un roman plutôt passionnant. L’enfant devient une jeune fille, quelques belles âmes lui viennent ponctuellement en aide. Le couple formé par Jumping et Mabel, en butte à des préjugés racistes, est sympathique et touchant, et le parallèle peut être fait avec Kya, rejetée et crainte par la communauté villageoise pour sa marginalité.
L’histoire alterne deux époques, pour finalement dérouler toute la vie de Kya, notamment sa manière bien à elle de réussir à vivre de sa passion pour la biologie, sans avoir fait d’études, et en restant éloignée de toute vie sociale. L’auteure a ajouté à l’histoire de Kya une intrigue semi-policière, avec la mort, qui n’a rien d’accidentelle, d’un jeune homme qui a fréquenté la jeune fille pendant une période. Vous pouvez imaginer quelle personne est suspectée…
Même si le rythme du roman est assez lent, il ne s’agit pas d’entrer dans les méandres de la psychologie des personnages, les méandres du marais suffisent à en donner une image, ainsi que les comportements imaginatifs des animaux en matière de parade amoureuse comparés aux comportements humains. C’est intéressant, la manière dont l’auteure introduit des connaissances scientifiques sur les animaux et leurs habitudes, et jamais lourd ni didactique.
S’il est un peu dommage que les personnages masculins aient moins de consistance que Kya, j’ai pris plaisir à lire ce roman. Sans être typiquement un « roman qui fait du bien », il fait la part belle aux sentiments positifs. L’omniprésence de la nature et de beaux passages émouvants, un personnage hors du commun, voilà des ingrédients qui m’ont séduite, et qui me laissent une impression très favorable. À noter que l’auteure est une biologiste, qui a écrit de nombreux ouvrages scientifiques, et dont c’est, à près de soixante-dix ans, le premier roman.

Là où chantent les écrevisses de Delia Owens (Where the crawdads sing, 2018) éditions du Seuil, janvier 2020, traduction de Marc Amfreville, 476 pages.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2019

Ann Patchett, Orange amère

orangeamere« L’ambiance de la fête de baptême a changé quand Albert Cousins a fait son apparition avec du gin. »
Encore un roman américain contemporain, encore une histoire de famille… je reconnais me laisser souvent tenter par ce genre de roman qu’il n’est plus trop à la mode d’appeler des sagas, et qui d’ailleurs essayent d’en renouveler les grands traits.
Ici, la particularité du roman saute aux yeux dès la page 39, lorsqu’un grand écart dans le temps est effectué. On passe de la fête de baptême de Franny à un épisode où cette même Franny prend soin de son vieux père malade. Entre temps, la mère du bébé (Franny, donc) a rencontré Albert, qui fuyait la perspective d’un dimanche après-midi avec ses jeunes enfants, et a quitté son mari pour vivre avec lui. On apprend plus loin que les six enfants des deux familles passaient tous leurs étés ensemble et qu’un drame s’est produit au cours d’un de ces étés.

« Chaque été qu’ils passèrent ensemble tous les six se déroula exactement de la même manière. Ce n’était pas tous les jours la fête, la plupart du temps, ils s’ennuyaient, mais ils firent des trucs, des vrais trucs, sans jamais se faire prendre. »
La façon dont l’auteure installe l’histoire ne manque pas d’originalité, et permet au lecteur de rassembler les fils qui semblent épars pour comprendre l’histoire de la famille. La construction s’éloigne du classique aller et retour passé/présent qu’on croise trop souvent, et c’est ce que j’ai préféré dans le roman.
Les personnages aussi sont singuliers, avec des personnalités très marquées pour la plupart, (à condition de ne pas confondre les uns et les autres, j’y reviens ensuite) et l’idée de montrer dès le deuxième chapitre le point de vue des enfants, devenus adultes, de la famille recomposée, rend le roman très prenant. Ensuite, et c’est assez malin, il est question d’un roman appelé Orange amère, qui va avoir une grande importance dans la vie des protagonistes.
J’ai beaucoup apprécié cette lecture, avec parfois, au début d’un nouveau chapitre, un peu de mal à raccrocher tous les détails déjà connus sur tel ou tel personnage, et à situer l’époque. C’est le revers de cette construction inhabituelle.
Quant au style, j’ai beaucoup aimé la façon d’insuffler de la légèreté avec des figures de style facétieuses. La société américaine, et son modèle familial, ne sortent pas forcément grandis de l’image qu’Ann Patchett en donne, mais on passe un excellent moment avec cette famille.

Orange amère de Ann Patchett (Commonwealth, 2016) éditions Actes Sud, janvier 2019, traduction de Hélène Frappat, 302 pages.

Cuné et Keisha ont aimé aussi !

Publié dans bande dessinée, littérature Amérique du Nord, littérature France

Alain Kokor, L’ours est un écrivain comme les autres

oursestunecrivain« La machine est lancée, « Désir et destinée » va faire un énorme carton. Tous les journalistes que j’ai eus veulent absolument faire un papier.
– Ils ont lu le livre ?
– Le livre ? Ils ont lu mon communiqué de presse ! »
Une petite BD pour commencer l’année. Comme le texte guide souvent mes choix de bandes dessinées, c’est l’adaptation d’un roman qui a eu ma faveur. Celui de l’américain William Kotzwinkle, L’ours est un écrivain comme les autres. J’avais quelques velléités de le lire, voilà une occasion toute trouvée de plonger dans cette histoire.
L’originalité est de mise, pour ne pas dire la loufoquerie. Arthur Bramhall est un écrivain qui n’a pas de chance. Le manuscrit à peine achevé de son roman, qu’il sent plein de promesses, un futur best-seller, disparaît en fumée dans l’incendie de son chalet. Il le réécrit, et l’enterre à l’abri au pied d’un arbre. C’est sans compter sur la voracité d’un ours qui s’imagine avoir trouvé une cachette de miel ou autre délice.
Comme cet ours ne manque pas d’opportunisme, il décide de l’échanger contre de la nourriture, et sous le nom de Dan Flakes, va commencer une belle carrière d’auteur à succès. Pendant ce temps, Arthur Bramhall est au désespoir…

« Pourriez-vous dire à ce monsieur qu’on en se roule pas par terre à l’heure du déjeuner ? »
Il faut accepter le postulat de départ de cet ours lecteur, mais s’exprimant le plus souvent à la manière d’un ours, pour qui se rouler par terre est un signe de satisfaction. Et aussi le fait que personne ne semble « voir » un ours ! Ensuite, si j’ai plongé facilement dans cette histoire délirante à souhait, je n’ai pas complètement adhéré au dessin, notamment le graphisme des humains, alors que les paysages, forestiers et urbains, m’ont beaucoup plu. Mais je reconnais volontiers que mes goûts en matière de bande dessinée sont cantonnés à des traits assez classiques.
L’histoire de cet ours qui découvre le monde de l’édition est réjouissante, elle permet à l’auteur de critiquer ouvertement et avec beaucoup d’humour ce microcosme, et plus généralement, une certaine élite de la culture. Même si de temps à autres j’avais l’impression qu’une subtilité, nichée quelque part entre le texte et le dessin, m’échappait, j’ai passé un bon moment.
ours_est_un_ecrivain_pl1.jpgVoilà donc un billet qui marque un retour progressif, à moins qu’il ne soit provisoire, des chroniques de lecture (deux autres sont à suivre). J’en profite pour souhaiter aux curieux qui passent par ici une très bonne année 2020, et de belles découvertes littéraires ou culturelles.

L’ours est un écrivain comme les autres, de Alain Kokor (Futuropolis, octobre2019), librement adapté de The bear went over the mountain de William Kotzwinkle (1996, Cambourakis, 2014), sur une traduction de Nathalie Bru, 128 pages. Repéré chez Brize.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2019

Regina Porter, Ce que l’on sème

cequelonsemeRentrée littéraire 2019 (6)
« Partout où James allait dans Manhattan, il croisait des moitié-moitié. Il avait commis l’erreur un jour d’employer le terme mulâtre. Rufus l’avait pris à part et lui avait expliqué que ce mot était interdit. Qu’il s’avise de le répéter encore une fois et il ne reverrait jamais ses petits-enfants. Et pourtant, quand James se promenait dans la rue avec Elijah et Winona, ses sentiments étaient aussi mêlés que leur sang. « Ils sont magnifiques. » disaient les gens. Mais ils ne me ressemblent absolument pas, avouait-il à Adele. »
De 1946 à 2010, parmi un grand nombre de personnages, Ce que l’on sème place sous son viseur deux familles. Celle de James Vincent, un avocat new-yorkais, qui s’est heureusement sorti de son milieu d’origine pour fonder une famille. Et celle de Agnes Miller, jeune étudiante noire, très séduisante, qu’un événement dramatique va amener à reconsidérer tous ses projets de vie. Autour d’eux, des amis, des cousins, des amants et amantes, des enfants et petits-enfants… Et la lutte pour les droits civiques, l’émancipation des femmes, la guerre au Vietnam…

« L’amour était un muscle. On l’utilisait. On l’entraînait, et l’amour vous offrait force et souplesse en retour. »
Au travers de personnages à la fois authentiques et singuliers, c’est une vision de l’Amérique de la deuxième moitié du vingtième siècle, avec ses changements, ses évolutions de pensée ou ses conservatismes que décrit l’auteur, avec un talent et un humour ne manquant pas de malice. Ajoutons que les dialogues sonnent tout à fait juste, que des photos viennent parsemer le texte comme des gages de véracité, que les deux premières pages consistent à présenter les personnages et la pièce Rosencrantz et Guildenstern sont morts qui sert de fil rouge.
Ce que l’on sème m’a fait penser dès les premières pages aux romans de Lauren Groff, et même s’il en est finalement assez différent, je dirais, comme pour les livres de sa compatriote, que ce premier roman ne pourra pas plaire à tout le monde. Original, un peu déroutant, incroyablement dense et finement traduit, il renouvelle complètement le genre de la saga familiale, et pour moi, il est formidable ! Seul problème, les autres lectures risquent de vous sembler fades, après l’avoir lu.

Ce que l’on sème, de Regina Porter (The travelers, 2019) éditions Gallimard, août 2019, traduction de Laura Derajinski, 362 pages.

Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Chris Offutt, Le bon frère

bonfrere.png« Lentement, avec un effort considérable, il pénétra dans les bois et gravit la colline. Sa voiture était là où il l’avait garée. Les arbres étaient toujours les mêmes. Rien n’avait changé. »
La vie de Virgil, dans ses collines du Kentucky, pourrait sembler étriquée, il n’a jamais quitté sa vallée, mais cela lui va très bien. Son travail lui offre des possibilités de promotion, il a une amie qui n’attend qu’un signe de lui pour commencer une vie à deux. Quatre mois après la mort de son frère Boyd, il ne peut toutefois plus ignorer les remarques, qui sont presque des injonctions à venger la mort de celui-ci. Virgil, tout à l’opposé de son frère, n’est pas quelqu’un d’impulsif, il prend le temps de peser toutes les options, sachant que même s’il choisit de laisser le meurtrier en vie, il ne pourra de toute façon plus rester au milieu des siens.

« Ils buvaient, ils aimaient, ils se battaient, et Joe aurait aimé être l’un des leurs, mais il savait qu’il ne le serait jamais. Il était fatigué d’essayer d’être comme tous les autres. »
Chris Offutt est un auteur que j’ai remarqué il y a quelques temps, et d’autant plus au printemps, lors de la sortie de son roman Nuits appalaches. J’ai donc enfin sorti ce roman de ma pile à lire. Les premières pages, mettant en place le personnage ont éveillé mon intérêt sans m’emballer plus que ça, si ce n’est le style assez remarquable. Mais au bout de quatre-vingt pages environ, un tournant dans l’histoire la rend tout à fait passionnante et difficile à lâcher. On se trouve dans la tradition du roman noir américain, mais avec un petit quelque chose en plus, un supplément d’âme. La nature, plus qu’une toile de fond, fait partie du personnage, mais ce sont surtout les choix qu’il doit faire, et l’évolution de son caractère qui sont intéressants. L’aspect presque documentaire sur certaines communautés américaines bien particulières, dont je parle sans trop en dire, puisque même la quatrième de couverture ne les mentionne pas, ajoute une dimension sociale à cette histoire. L’Amérique profonde ne manque jamais de nous étonner, et pas toujours dans le bon sens. Le thème initial, qui ferait déjà un bon roman, est largement dépassé, élargi, amplifié… Qu’est-ce que la liberté, jusqu’où peut-on aller en restant libre ? Un roman riche et remarquable. Je ne manquerai pas de me pencher sur les autres romans de Chris Offutt.

Le bon frère, de Chris Offutt (The good brother, 1997), éditions Gallmeister (2018), traduction de Freddy Michalski, 375 pages.

Objectif PAL d’octobre (les livres lus sont à retrouver ici)