Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2017, sortie en poche

Louis-Philippe Dalembert, Avant que les ombres s’effacent

avantquelesombres.jpg« La naissance quelque part, tel était son credo, relève du hasard ou de la volonté d’autres personnes que soi. Après, on assume, ou pas, l’endroit qui nous a vu naître. »
Ruben Schwarzberg a peu de souvenirs de Lodz et de la Pologne que sa famille ont quittées lorsqu’il avait quatre ans. Installés à Berlin dans une grande maison, toute la famille du jeune médecin envisage cependant après la nuit du 9 novembre 1938, de s’exiler une nouvelle fois. Chacun réfléchit à des solutions mais pour Ruben, une rencontre avec l’ambassadeur d’Haïti va lui apporter une réponse qui toutefois ne deviendra réalité qu’après un internement à Buchenwald, une traversée de l’Atlantique qui le ramène à son point de départ, et un séjour à Paris auprès d’une poétesse haïtienne…

« Ces deux derniers années, Haïti avait accueilli quelques dizaines de Juifs, venus de Pologne et d’Allemagne pour la plupart. Les informations récentes avaient amené le nouveau gouvernement à prendre des décisions radicales, en désaveu officiel de la politique de ce monsieur Adolf. Tous semaines plus tôt, il avait publié un décret-loi permettant à tout Juif qui le souhaitait de bénéficier de la naturalisation « in absentia ».
Même si j’ai depuis toujours du mal avec la littérature caraïbe, je m’attendais à accrocher cette fois-ci, au vu du sujet, et j’avais quelques attentes. J’imaginais un roman flamboyant, fascinant, et j’ai été quelque peu déçue. Je m’explique. L’histoire m’a intéressée, certes, et principalement, l’audace et la générosité du gouvernement haïtien à proposer l’asile sans condition à tous les juifs qui en feraient la demande, m’a réjouie. Mais hormis Ruben Schwarzberg, je n’ai pas trouvé beaucoup de relief aux autres personnages, que ce soient les membres de sa famille, ses amis ou ce qui est encore plus dommage, les haïtiens qui lui sont venus en aide. J’aurais aimé en savoir plus à leur sujet, les voir plus incarnés, les suivre sur une période de temps plus longue.
Plutôt emballée par le début, j’ai beaucoup aimé l’enfance à Lodz et la jeunesse berlinoise du futur Dr Schwarzberg, l’inquiétude grandissante qui saisit la famille dès l’année 1938, les échappatoires trouvées en toute hâte par chacun des membres de la famille, des parents et des grands-parents à Salomé, la sœur de Ruben, de la tante Ruth à l’oncle Jürgen, pour fuir l’Allemagne nazie. Tout ne se déroule bien sûr pas comme sûr des roulettes, mais le ton demeure résolument optimiste, même face au pire.


« Tout bien considéré, avait-il si envie que ça de s’installer dans ce pays de cow-boys capable de fermer ses frontières à un petit millier de personnes en danger de mort ? »
La construction et le style séduisants m’ont plu, mais j’ai trouvé que la partie haïtienne manquait de relief par rapport au reste, mis à part une séance de vaudou qui ressemblait plus à un passage obligé qu’à autre chose. Les années se sont mises à défiler sans qu’aucun élément dramatique ne vienne renouveler l’intérêt, et c’est dommage… non que j’eusse souhaité qu’il arrive des malheurs à Ruben une fois qu’il aurait trouvé un pays d’accueil, mais au moins un peu de tension, quelques points d’incertitude m’auraient permis de ne pas parcourir la fin du roman avec un désintérêt grandissant. Je ne dis pas que ce soit un roman fade ou pâlichon, pas du tout, je lui reconnais beaucoup de qualités, notamment un joli sens de la dérision et une absence de pathos qui mettent bien en valeur l’amour de l’auteur pour son pays, mais mon manque d’engouement prouve une fois de plus que l’unanimité n’existe pas.

Avant que les ombres s’effacent de Louis-Philippe Dalembert, éditions Sabine Wespieser (mars 2017), 296 pages, prix Orange du livre 2017, sorti également en collection Points poche.

Aifelle et Ariane ont beaucoup aimé, Eva a quelques bémols, Hélène s’est ennuyée.

Objectif PAL de juillet.
obj_PAL2018

L’auteur sera au Festival America à Vincennes en septembre.

Publicités
Publié dans artistes, littérature Amérique du Nord, sortie en poche

Jane Smiley, Nos premiers jours

nospremiersjours« Elle avait des cheveux bruns, mais des yeux bleus. La mère de Walter dit à ce propos : « Ma grand-mère avait les yeux bleus. Ça va et ça vient dans notre famille. » Quant aux Augsberger et aux Vogel, quand ils vous regardaient tous en même temps, on aurait cru un ciel d’été. »
Le but de Jane Smiley avec cette trilogie est de rendre compte avec minutie, mais néanmoins une grande empathie, de la vie d’une famille originaire de l’Iowa. Au départ elle se focalise sur le couple formé par Walter et Rosanna Langdon, en partant de la naissance de leur fils aîné Frank en 1920, et elle va suivre cette famille sur un siècle. Le découpage est simple, un chapitre par année, de longueurs variables, et avec des points de vues différents à chaque fois. Ceux qui apparaissent dans ce premier tome sont essentiellement les parents de Frank, ses quatre frères et sœurs, ses grands-parents, ses cousins et cousines. Un arbre généalogique bien pratique pour s’y repérer, mais volontairement sans dates de naissance ni de décès, est situé à la fin du roman.
L’auteure excelle à passer d’un personnage à l’autre et à s’immiscer dans leurs pensées, même dans celles d’un bébé d’un an, un joli tour de force !

« Je ne prétends pas comprendre Frankie, ni même l’avoir jamais compris. Il ne ressemble à personne de notre famille, non, à aucun d’entre nous. En revanche ce que je sais, c’est que si vous attendez quelque chose de lui et qu’il le sent, alors ça suffit pour qu’il ne le fasse pas. »
Cette fresque approche au plus près la vie dans une exploitation agricole, dans ce premier tome, elle va de 1920 à 1953 : les saisons, les travaux des champs, les rencontres, les mariages, les naissances et les décès rythment les années, mais sans rien d’ennuyeux : n’est-ce pas la vie, tout simplement ? Et puis il y a les répercussions de la diplomatie mondiale jusque dans les fermes les plus reculées, grâce à la radio puis la télévision, les conséquences des guerres, mais aussi les discussions sur la politique, l’émancipation des femmes, la mécanisation, l’exode rural. De reculé, cet îlot de ruralité semble devenir en quelque sorte le centre du monde, comme il l’est pour chaque membre de la famille Langdon.
L’auteure a volontairement commencé juste après la première guerre mondiale car elle ne voulait pas particulièrement s’étendre sur ce conflit, et cela correspondait à la génération de sa mère née en 1921. Le dernier roman de la trilogie, paru aux États-Unis, mais pas encore traduit en français, va jusqu’en 2019, avec donc une légère anticipation. Je suis ravie de cette lecture, et qu’il y ait encore de belles découvertes à faire parmi les auteures (avec un e) américaines !
J’aime beaucoup ce que Jane Smiley dit de son projet (interview dans Libération du samedi 23 juin 2018) : « Une chose que j’adore dans la vie et dans les livres, ce sont les commérages. En fait, cette trilogie, c’est une sorte de gigantesque commérage au sujet d’une famille. » Amies et amis commères, ce roman est fait pour vous !

Nos premiers jours de Jane Smiley (Some luck : Last hundred years, a family saga, 2014), traduction de Carine Chichereau, éditions Rivages, sorti en poche en mai 2018, 600 pages.

 

Repéré chez Cathulu et Keisha.

Ses 600 pages me permettent d’entamer le Challenge pavé de l’été organisé par Brize. Et comme le roman se déroule dans l’Iowa, un titre de plus pour 50 états, 50 romans !
pavé2018 USA Map Only

Publié dans littérature Amérique du Nord

Armistead Maupin, Michael Tolliver est vivant

michaeltolliverUne petite chronique rapide pour ceux qui comme moi auraient lu, adoré ou dévoré les six premiers tomes (et à l’origine les seuls) des Chroniques de San Francisco et n’auraient pas noté que vingt ans après Bye bye Barbary Lane, Armistead Maupin avait fait un retour avec Michael Tolliver est vivant. J’avais pourtant dévoré les six premiers, sans avoir jusqu’alors envie de savourer ce retour. Il a fallu que je voie et que j’écoute Armistead Maupin à Saint-Malo (lors de l’enregistrement du Temps des écrivains que vous pouvez d’ailleurs réécouter, c’est un délice de l’entendre discuter avec Dany Laferrière) où il était venu parler de son livre de mémoires Mon autre famille pour avoir envie d’attraper ce roman en bouquinerie et de le lire dans la foulée.

« Ici, dans notre cher gaytto, tu ne peux pas faire trois pas sans tomber sur la silhouette étonnamment familière de quelqu’un que tu pensais mort et enterré depuis belle lurette. »
Michael Tolliver a donc survécu aux années sida, perdu beaucoup de ses camarades, et a rencontré celui qui est devenu son mari. Le roman entrecroise les vingt années passées et son présent dans les années 2010 au moment où s’opposent une fois encore sa famille biologique et sa « famille logique ». Le terme employé par l’auteur pour parler de sa famille de cœur. Sa mère, qui n’avait jamais accepté son homosexualité, vit en effet ses derniers jours en Floride au moment même où sa grande amie Anna Madrigal est mourante à San Francisco.

« Puis j’ai porté les yeux sur mon mari et me suis rappelé pour la énième fois que sa jeunesse n’était pas contagieuse. Le voyage serait plus agréable, on est bien d’accord, mais au final, ça ne changerait pas ma destination. Il m’avait proposé un bail de trente ans, mais vingt feront amplement l’affaire. Rien que cette journée me suffisait.
Elle représente plus que je n’avais espéré.
»
Vif et riche en dialogues, ce roman se lit d’une traite, et même si on avait un peu oublié les personnages, la mémoire revient vite. J’avoue que j’adore l’humour plein de doubles sens, un soupçon salace, de Michael Tolliver, qui est ici le narrateur, contrairement aux Chroniques racontées à la troisième personne. Malgré sa philosophie plutôt optimiste, Michael Tolliver est à un âge où l’on se retourne quelque peu sur sa vie, à l’image sans doute de son auteur, et c’est pour nous l’occasion de savoir comment il a occupé les années suivant l’époque de Barbary Lane, tout en suivant ses moments de vie présents.
Pour moi, les retrouvailles sont plaisantes, et je lirai certainement les deux volumes qui ont par la suite prolongé encore la série, à moins que je ne me tourne vers les mémoires de l’auteur.

Michael Tolliver est vivant d’Armistead Maupin, (Michael Tolliver lives, 2007) éditions de l’Olivier (2008) traduction de Michèle Albarte-Maatsch, 296 pages, existe en poche (Points).

Chinouk a été déçue par contre…

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Louise Erdrich, LaRose

larose.jpg« Cette nuit-là, LaRose dormit entre son père et sa mère. Il se souvenait de cette nuit. Il se souvenait de la nuit suivante. Il ne se souvenait pas de ce qui s’était passé entre les deux. »
Un événement tragique secoue un petit village du Dakota du Nord, pendant le dernier hiver du vingtième siècle. Landreaux, au cours d’une chasse, tue le petit Dusty au lieu du cerf qu’il visait, et prive la famille de ses amis Peter et Nola de leur garçonnet de cinq ans. Landreaux et sa femme Emmeline, voyant comme la famille de Peter est dévastée, prennent la terrible décision d’agir selon une ancienne coutume et de « donner » leur fils LaRose au couple éploré, en réparation.
Je n’en raconte pas trop en disant cela, il s’agit du premier chapitre du roman, qui ensuite s’attachera à décrire les conséquences de ce geste sur la petite communauté villageoise, et les familles d’origine ojibwé qui la composent. L’auteure n’hésite pas non plus à revenir en arrière sur la généalogie des LaRose, plusieurs femmes, et enfin un petit garçon, à qui ce prénom est attribué successivement.

« Dans toutes les familles, il s’était passé un truc affreux. Tout le monde était triste pour tout le monde, en général, on disait putain c’est dur, ou alors, si vous étiez une fille, vous offriez une carte illustrée. Mais il n’existait pas de carte pour ce qui était arrivé. »
Ce roman est l’illustration parfaite de l’importance de l’écriture : sans le style à la fois lyrique, et bien ancré dans la terre, de Louise Erdrich, sans le souffle littéraire qu’elle crée (et qui m’avait manqué dans Le pique-nique des orphelins) je n’aurais pas forcément été aussi passionnée par l’histoire. J’ai retrouvé dans ces pages la sensibilité qui m’avait tellement plu dans La malédiction des colombes et Dans le silence du vent. C’est là aussi un très beau roman, qui ne doit pas faire peur, ni par son thème, ni par le style.

« La fillette fit usage de ses mains pour tâter l’air, puis montra à Wolfred où construire un abri, comment lui donner la parfaite orientation, comment trouver du bois sec dans la neige en cassant les branches mortes des arbres, et où l’empiler pour pouvoir facilement alimenter le feu toute la nuit et bénéficier de sa chaleur. »
Il est question dans ce livre de justice, mais il me semble que le thème des enfants perdus, abandonnés, ou séparés de leurs parents revient souvent aussi chez l’auteure. Il est bien évidemment porteur d’émotion, mais la ligne n’est jamais franchie vers une surenchère qui viserait à tirer des larmes au lecteur. Non, la vivacité des dialogues, notamment ceux des adolescents et des enfants des deux familles, les petits détails quotidiens, et la force des liens familiaux et amicaux en font un texte lumineux et sans pathos. Les traditions et croyances indiennes, bien présentes, renforcent la singularité du ton de l’auteure, qui, je le répète, est ce qui m’a particulièrement enchantée dans ce roman.

LaRose de Louise Erdrich (LaRose, 2016) éditions Albin Michel (janvier 2018) traduit par Isabelle Reinharez, 528 pages.

Les avis (concordants) de Edyta, Eva, Jérôme et Léa.

Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états

Celeste Ng, La saison des feux

saisondesfeux« Mais au fil des semaines, l’influence que les Richardson semblait avoir sur Pearl, la façon dont ils semblaient l’avoir absorbée dans leur vie – ou vice versa -, avait commencé à l’inquiéter un peu. Pendant le dîner, Pearl parlait d’eux comme s’ils étaient les personnages d’une série télé dont elle aurait été fan. »
Dans une banlieue « léchée » et sécurisée de Cleveland vit la très convenable famille Richardson, et ses quatre enfants adolescents. La mère est le prototype de la femme au foyer américaine, parfaite en tous points, jusque dans ses bonnes actions. Les Richardson possèdent ainsi un appartement qu’ils louent à des personnes qui leur semblent méritantes. Une mère célibataire artiste, Mia, et sa fille Pearl, sont les dernières locataires en date. Pearl noue rapidement des relations avec l’un des enfants Richardson, puis passe beaucoup de temps chez eux, fascinée par leur mode de vie.
L’incipit qui montre un incendie volontaire dans la très cossue villa, et qui met en cause Izzy, la plus jeune des Richardson, annonce sans ambiguïté que les relations vont se tendre entre les deux familles, si opposées, jusqu’au drame. Reste à savoir le pourquoi et le comment !


« Pour un parent, un enfant n’est pas une simple personne : c’est un endroit, une sorte de Narnia, un lieu vaste et éternel où coexistent le présent qu’on vit, le passé dont on se souvient et l’avenir qu’on espère. On le voit en le regardant, superposé à son visage : le bébé qu’il a été, l’enfant puis l’adulte qu’il deviendra, tout ça simultanément, comme une image en trois dimensions. C’est étourdissant. Et chaque fois qu’on le laisse, chaque fois que l’enfant échappe à notre vue, on craint de ne jamais pouvoir retrouver ce lieu. »
Mélange de roman psychologique, de roman d’apprentissage et de roman à suspense, La saison des feux ne réussit pas cependant à faire aussi fort que Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, le premier roman de l’auteure. La citation ci-dessus est par exemple révélatrice, l’idée en est très intéressante, mais un peu étirée en longueur, comme si l’auteure craignait de ne pas être comprise. J’aurais aimé moins d’explications psychologiques et plus d’ellipses, sans doute. Le début du roman, l’exposition des personnages, m’a plu davantage que la fin, avec un dénouement qui met beaucoup de temps à survenir… Quant au style, au milieu d’une surabondance très américaine de détails vestimentaires ou alimentaires, quelques phrases font mouche et réussissent formidablement bien à mettre le doigt sur les deux modes de fonctionnement des familles, sur leurs façons de penser très éloignées aussi.
Le thème de l’antagonisme de classes, celui de la maternité aussi, le secret de famille qui tarde à se dévoiler, tout cela en fait un roman qui se lit facilement et sans déplaisir, mais qui donne toutefois l’impression de ne rien apporter de bien nouveau.

 

La saison des feux de Celeste Ng (Little fires everywhere, 2017) éditions Sonatine (avril 2018) traduction de Fabrice Pointeau, 378 pages

Deux avis bien tranchés, Nicole a aimé, mais Une ribambelle s’est ennuyée.

Projet 50 états, 50 romans pour l’Ohio. Lu grâce au Picabo River Book Club : merci !
USA Map Only

Publié dans littérature Amérique du Nord, policier

Craig Johnson, Tout autre nom


toutautrenom.jpg« Elle me regarda fixement, prit le cigarillo, et d’un geste théâtral, le bras tendu, le lâcha sur le gravier ; puis elle l’éteignit avec un mouvement de rotation du pied, regrettant visiblement que le petit cigare ne soit pas ma tête. »
Dans ce onzième volume, Walter Longmire, à la demande de l’ancien shérif Lucian Connally, enquête sans mandat hors de sa juridiction, sur une mort classée un peu hâtivement en suicide. Un suicidé qui a tiré deux balles, voilà qui est étrange… Le mort est l’inspecteur Holman, qui s’intéressait à des disparitions de jeunes femmes dans les environs, et Walt en est bien sûr intrigué. Ses recherches vont le mener une fois encore à affronter des situations périlleuses, et des personnages pittoresques ou dangereux, ou les deux à la fois. Et ce, dans le cadre légèrement différent du comté voisin, ses mines de charbon, ses trains démesurés, mais aussi comme dans le comté d’Absaroka, des bars mal famés, des motels lugubres et des tempêtes de neige tout à fait épiques.

 

« Tu veux des friandises ou tu préfères que j’aille au rayon boucherie te prendre un jambon ?
Ses oreilles se dressèrent lorsqu’il entendit ce dernier mot. On dit que les chiens ont un vocabulaire d’environ vingt unités lexicales, et j’étais certain que sur les vingt que possédait le mien, dix-sept étaient jambon. »
C’est toujours plaisant de retrouver Walt, le shérif du Wyoming dont Craig Johnson raconte avec sa verve habituelle les enquêtes assez mouvementées. C’est difficile de mettre le doigt sur ce qui fonctionne aussi bien : les personnages récurrents sympathiques, les dialogues pétillants, les péripéties inattendues, la bonne dose de paysages grandioses et de conditions météorologiques extrêmes… tout cela à la fois. L’intrigue n’est pas ce qui a le plus d’importance, le fait de savoir si Walt va arriver à temps pour l’accouchement de sa fille en a tout autant. Le thème du trafic d’êtres humains qui se dessine au fil du livre ne manque pourtant pas de capter l’attention. On se laisse faire agréablement, l’écriture et l’humour sont des plus séduisants, c’est une excellente lecture de détente ! Pas plus, pas moins.

 

Tout autre nom de Craig Johnson (Any other name, 2014) éditions Gallmeister (2018) traduit par Sophie Aslanides, 349 pages.


Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états, rentrée automne 2017

Richard Russo, A malin, malin et demi

amalinmalinetdemi« Je ne sais pas, dit Carl, songeur. À quoi servent les hommes, de nos jours ? »
Comme c’était précisément la question que Sully avait soigneusement évité de se poser toute sa vie, il jugea le moment bien choisi pour changer de sujet. »
Je me suis souvenue au bout de quelques chapitres de ce roman que j’avais noté tout d’abord de lire Un homme presque parfait, puisqu’il constitue un premier volet avec les mêmes personnages une ou deux décennies plus tôt. Malgré cette omission, j’ai énormément apprécié, cette fois encore, les personnages créés par Richard Russo, et ai lu le roman avec autant d’enthousiasme que lorsque javais découvert l’auteur dans Quatre saisons à Mohawk ou Le déclin de l’empire Whiting. Comme ses autres romans, si on excepte Le pont des soupirs qui se déroule à Venise, Richard Russo met en scène une petite ville de la côte Est des États-Unis, et ses habitants. Ici, il s’agit de Bath, une cité du New Jersey, toujours dans l’ombre de sa voisine et concurrente mieux lotie, Schuyler Springs. En effet, les mauvais coups du sort s’acharnent sur Bath, le cimetière y est victime d’écoulements inopportuns, une puanteur d’origine inconnue se répand sur la ville, un immeuble s’effondre…

« Raymer avait toujours été torturé par le doute ; à force de laisser les opinions que les autres avaient de lui prendre le dessus sur la sienne, il n’était jamais sûr d’en avoir une. Enfant, il avait été particulièrement sensible aux insultes, qui non seulement le blessaient profondément, mais le rendaient idiot. Vous le traitiez d’imbécile, il le devenait aussitôt. Vous le traitiez de peureux, il devenait froussard. Plus déprimant encore : l’âge adulte ne l’avait guère changé. »
Les habitants ne sont guère mieux lotis, et que ce soit le chef de la police Douglas Raymer, Sully et Rub, deux piliers de comptoir aux vies compliquées, Carl et ses projets aussi ambitieux que précaires, Charice l’adjointe de Douglas, ou son frère Jerome, tous vont de malheurs en déconvenues, de contrariétés en catastrophes. Et il faut bien avouer que certaines de ces mésaventures sont plus hilarantes que désolantes !
L’humour de Richard Russo se conjugue toujours d’une grande tendresse pour ses personnages, qu’il rend particulièrement vivants et sympathiques, malgré ou à cause de leurs déboires. Il traite avec empathie des relations familiales et amicales, explore les comportements violents ou délictueux, ausculte les effets de la pauvreté, n’oublie pas nos amis les animaux…
Les six cents et quelques pages de ce roman m’ont accompagnée lors d’une semaine de vacances, et ce fut un très grand plaisir de lecture !

À malin, malin et demi de Richard Russo (Everybody’s fool, 2016) éditions de la Table Ronde (août 2017) traduit par Jean Esch, 613 pages.

Voici l’avis de Jérôme, d’autres parmi vous l’ont-ils lu ?

Ce sera l’étape du New Jersey pour mon projet 50 états, 50 romans.
USA Map Only

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, rentrée hiver 2018

Joyce Carol Oates, Amours mortelles

amoursmortelles« Malgré tout, Mariana s’étonnait qu’Austin reste en apparence sourd à ses excuses. Elle n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi résolument déterminé à ne pas entendre. »
Cela faisait quelques années que je n’avais pas lu de livre de la grande auteure américaine, non par lassitude ou par insatisfaction, mais simplement parce qu’elle écrit tant qu’il est difficile de suivre toutes ses publications. Le dernier lu était Sacrifice, qui ne m’avait pas enchantée plus que ça, sans doute parce qu’il n’était pas tombé au bon moment, car d’autres lectrices et lecteurs de « bon goût » l’ont au contraire énormément apprécié. Ces nouvelles que j’ai trouvées à la bibliothèque m’ont donc paru idéales pour retrouver l’ambiance assez féroce que JC Oates sait créer. Je recommande au passage Nous étions les Mulvaney, La fille du fossoyeur, Daddy Love ou Fille noire, fille blanche pour illustrer cette déclaration !

« Étant donné que Desmond passait sans appeler au préalable, je n’avais aucun moyen de prévoir le moment où il allait se montrer. Aucun moyen de m’arranger pour qu’il y ait une autre personne chez nous, si j’avais voulu qu’il y ait quelqu’un. »
Voici de courts résumés de chaque nouvelle, qui je l’espère, vous donneront envie d’aller y voir de plus près : dans la première, « Mauvais œil », une jeune femme, quatrième épouse d’un homme charismatique et autoritaire, rencontre celle qui fut sa première femme…
Dans « Si près n’importe quand toujours » une toute jeune fille immature et quelque peu ordinaire est remarquée par un jeune homme qui a tout pour plaire…
« L’exécution » est une nouvelle où un jeune homme très perturbé programme l’assassinat de ses propres parents…
Dans « La semi-remorque » une jeune femme porte le poids insupportable d’une agression, doublée d’une manipulation, survenue dans son enfance, et qu’elle a tenté de refouler…

« Les policiers l’étudiaient en silence. Dans leur regard, il ne lisait aucune sympathie, constat qu’il trouvait choquant, déroutant.
Il n’était pas prêt pour la révélation ahurissante qui allait suivre. »
Je trouve Joyce Carol Oates inégalable lorsqu’il s’agit de se mettre dans la peau de jeunes gens, garçons ou filles, de la prime adolescence au début de l’âge adulte, qui se trouvent entraînés dans des situations des plus délicates. Ces quatre textes, de cinquante à soixante-dix pages chacun, auraient pu, sous une autre plume moins acérée, former de très bons romans. Leur brièveté ne les rend que plus envoûtants ! Chaque texte se lit d’une traite, les nerfs à vif tant la tension va crescendo jusqu’au final, pas forcément celui que l’on attend, bien sûr… Si certains traits communs rapprochent ces nouvelles, elles diffèrent cependant assez pour qu’on ne sache pas trop sur quel pied danser avant l’arrivée du dernier mot. Du grand art !
Je recommande ce livre, bien sûr, autant pour une découverte de l’auteure que pour retrouver le plaisir de cette écriture percutante.

 

Amours mortelles de Joyce Carol Oates, (Evil eye, 2013) éditions Philippe Rey (2018) traduit par Christine Auché, 251 pages.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Elizabeth Brundage, Dans les angles morts

danslesnaglesmorts« Une chose à savoir à propos des maisons : c’étaient elles qui choisissaient leurs propriétaires, et non l’inverse. Et cette maison les avait choisis, eux. »
C’est l’histoire d’une ferme maudite et probablement hantée dans l’état de New York… non, c’est le récit d’un mariage mal assorti, qui tient par des mensonges… non, c’est un roman avec de beaux portraits de femme… c’est un roman noir, un thriller psychologique, un roman choral, une saga familiale, peut-être ?
Ce roman est tout à la fois, et le réduire à un seul angle pour en parler serait vraiment dommage.
Au commencement, un mari rentrant de l’université retrouve sa femme morte, dans la maison qu’ils ont achetée quelques mois plus tôt dans la campagne. Ils ont imaginé pouvoir restaurer leur vie de couple chancelante dans ce nouvel environnement bucolique, mais les choses n’ont fait qu’empirer. Mariés sans amour, parents d’une petite fille de trois ans, George et Catherine tentent pourtant de s’intégrer à la petite ville de Chosen. Ils reçoivent des voisins, des collègues de George. Catherine semble un peu fragile, et personne ne lui révèle que la maison où ils vivent a été le théâtre d’un drame de la pauvreté, quelques temps avant qu’ils ne l’achètent. Les enfants de la famille Hale, les anciens propriétaires, vivent encore en ville, et reviennent même faire des petits travaux dans la maison qui n’est plus la leur.

« C’étaient des hommes aux cœurs brisés, qui ne pouvaient pas faire grand-chose, même pas aimer. C’était la chose la plus simple, aimer quelqu’un, sauf que c’était aussi la plus dure, parce que ça faisait mal. »
Ce roman est aussi riche et ambitieux que prenant. Le genre « thriller psychologique » fait florès, mais n’atteint que rarement cette maîtrise, et d’ailleurs, ce n’est pas vraiment, pas tout à fait, ce genre qui est proposé dans ce roman. Il s’agit plutôt de tracer le portrait d’un couple et autour d’eux, le visage d’une maison, et autour encore, la peinture d’une communauté rurale et néo-rurale. Et ça fonctionne ! Il n’y a pas à proprement parler d’enquête policière, ni même trop de suspense concernant le coupable, et pourtant de nombreuses questions se posent, et la tension monte progressivement, implacablement, et de manière vraiment très addictive. L’écriture, à la hauteur de la construction, participe bien à faire monter la tension. La fin est cohérente et bien menée, elle aussi.
Bref, pas de fausse note pour cette lecture qui me laisse impatiente des futures publications de l’auteure. Renseignements pris, il ne s’agit pas de son premier roman, mais du premier traduit en français, et de celui qui a, semble-t-il, le mieux marché aux Etats-Unis.

Dans les angles morts d’Elizabeth Brundage (All things cease to appear, 2016) éditions de la Table Ronde (janvier 2018) traduction de Cécile Arnaud, 528 pages.


Elles ont aimé : Krol, Valérie et Cathulu.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Christian Guay-Poliquin, Le poids de la neige

Guay-Poliquin_poids-neige.indd« Il neige depuis deux jours. On ne voit plus les montagnes qui ondulent au-dessus du village ni la ligne tracée par la forêt. Les flocons se pressent vers le sol et l’immensité du décor se restreint aux murs de la pièce. »
Ce roman fait partie de ce qui devient depuis peu un genre à part entière, le roman de survie, dont on peut trouver de nombreux exemples dans la littérature contemporaine, notamment venant du continent nord-américain, et qui pose de nombreuses questions. À partir de quel moment la vie devient-elle survie, à partir de quel manque, nourriture, électricité, eau courante ? À partir de quelle hauteur de neige ? Et quelle part d’humanité va rester en l’homme, au fur et à mesure que les besoins naturels vont avoir du mal à être satisfaits ?
Dans ce presque huis-clos, deux hommes se trouvent par la force des choses obligés à cohabiter. Rien ne les relie au départ, Matthias, l’homme le plus âgé, est tombé en panne près d’un village juste avant une coupure d’électricité généralisée qui l’a obligé à se réfugier dans une maison en bordure de la forêt. Le plus jeune, le narrateur, a réchappé de justesse d’un accident de voiture, et les villageois l’ont confié à Matthias, pour qu’il le soigne et le nourrisse, en espérant sa guérison. Au début, le plus jeune reste allongé à observer le temps, la neige qui s’accumule, il ne parle pas. Matthias lui fait la conversation, prépare les repas, lui raconte des passages des livres qu’il lit. Ils reçoivent des visites, celle de la jeune vétérinaire qui reste la seule médecin du village, celles de villageois qui leur apportent des vivres.


« Matthias lit beaucoup, et comme je ne manifeste aucun intérêt pour les bouquins qu’il laisse près de mon lit, il me raconte quelques histoires. Comme ces deux vagabonds qui discutaient au pied d’un arbre en attendant quelqu’un qui n’arrive jamais. »
Plus qu’un roman post-apocalyptique, c’est surtout le face à face qui est au cœur du texte, et la question de l’isolement qui devient de plus en plus préoccupante au fur et à mesure que les centimètres de neige s’accumulent, qui fait évoluer les rapports entre les deux hommes. L’envie de dialoguer ou non, la dépendance, la méfiance ou la confiance, la peur, la colère, vont les animer tour à tour et modifier leur relation. Comme dans le roman de Jean Hegland, Dans la forêt, se pose, mais peut-être moins fortement, la question de ce qui est préférable, la vie dans les grandes villes ou une certaine forme de retour à la nature, choisie ou consentie. J’ai beaucoup apprécié le côté très nuancé du roman, aucune réponse n’est assenée, aucune situation n’est exagérée, ni dans un sens dramatique, ni dans un sens optimiste.

« A ses pieds, la neige fond, l’eau dégoutte et s’étend devant lui. On dirait qu’il est assis sur un rocher et qu’il regarde au loin, vers notre île déserte. »
J’ai été complètement conquise par le style. Raconté du point de vue du jeune homme qui au début, après son accident, a du mal à reprendre pied dans la réalité, le texte s’accroche à de petits détails quotidiens sans jamais être lassant, et au contraire, devient de plus en plus prenant. Les pages tournent rapidement, en surveillant d’un œil la hauteur toujours plus impressionnante de la neige, jusqu’au dénouement. Une découverte enthousiasmante, et un grand bravo aux éditions de l’Observatoire pour cette très jolie couverture qui a encouragé mon choix !

Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin, éditions de l’Observatoire (janvier 2018), 256 pages.

A propos de livres et Marilyne sont séduites, Jostein un peu moins…