Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2019

Sana Krasikov, Les patriotes

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« Elle avait beau prétendre avoir tout oublié, je n’ai jamais cru qu’on puisse effacer une jeunesse new-yorkaise de sa mémoire comme on gratterait une peinture écaillée. Elle avait forcément, j’insiste encore aujourd’hui, respiré un jour l’odeur de la liberté. »
J’avais beaucoup aimé L’an prochain à Tbilissi, le recueil de nouvelles de Sana Krasikov, aussi n’ai-je pas hésité à postuler pour lire ce premier roman, sur lequel l’auteure a travaillé une dizaine d’années, et qui n’est pas autobiographique, mais inspiré par la vie de certaines de ses connaissances.
Dans les années 30, Florence Fein, jeune juive idéaliste parlant russe, travaille pour le gouvernement américain en tant qu’interprète. Une histoire d’amour, ainsi que l’image idéalisée qu’elle se fait de l’URSS, la poussent à quitter sa famille, et partir d’abord à Moscou puis à Magnitogorsk, une ville minière éloignée de tout. Elle va rester en Union Soviétique. Malgré les difficultés, la répression, elle semble ne jamais avoir perdu de vue cette image idéale, même lorsque son entourage la pousse à retourner aux États-Unis, bien des années plus tard. En 2008, son fils Julian, qui conçoit des navires brise-glaces, doit se rendre à Moscou pour des négociations qui s’annoncent compliquées.
Il m’a été utile au début d’écrire une petite chronologie des faits, parce qu’entre 1934 et 2008, il se passe beaucoup de choses dans cette famille, un certain nombre de départs et de retours, et le roman fait aussi des allers et retours, mais finalement, avec les dates en début de chapitres (sous forme de visas, c’est original et amusant), il n’est pas compliqué de s’y retrouver.
J’ajoute qu’un roman qui laisse des questions en suspens dès les premières pages, j’aime vraiment ça, à condition que le rythme suive, et c’est ici le cas.

« Elle se découvrit un talent pour collectionner clichés, expressions locales, platitudes et banalités en tout genre, puis pour les enchaîner avec tant d’adresse qu’une oreille inexpérimentée l’aurait presque prise pour une Moscovite. »
Roman imposant sans être compliqué, il se singularise par ses narrateurs différents. Julian exprime lui-même ses tribulations dans la Russie de Poutine, et Florence est racontée à la troisième personne, sans que cela la rende plus lointaine, mais au contraire lui donne un vrai statut d’héroïne romanesque, embourbée dans l’Union soviétique stalinienne. La Florence que son fils a connue (retrouvée, en réalité, mais c’est une partie de l’histoire qu’il vaut mieux ne pas dévoiler) n’a jamais renoncé à défendre ses idéaux de jeunesse, et n’a jamais non plus répondu à nombre de questions que Julian se posait. Aussi montre-t-il un grand intérêt pour le dossier du KGB de sa mère qu’il va pouvoir enfin consulter. Florence serait à elle seule un superbe personnage de roman, du genre qu’on n’oublie pas, mais avoir ajouté les histoires de son fils et son petit-fils prolonge largement l’intérêt, et fait réfléchir aux répercussions de certains choix radicaux, sur les générations suivantes.

« Voilà peut-être comment tout a commencé pour moi : garder un secret, leçon un. »
J’ai beaucoup aimé également les portraits des personnages secondaires, souvent acides, et tracés en quelques mots bien choisis, j’y ai retrouvé l’art des descriptions déployé par l’auteure dans ses nouvelles.
Le roman permet aussi d’aborder des aspects historiques passionnants, et que je ne connaissais pas, je l’avoue : l’abandon par leur propre gouvernement de milliers de juifs américains installés en URSS, et, plus tard, la répression stalinienne contre le Comité antifasciste juif, et la « Nuit des poètes assassinés ».
Cette lecture qui m’a enchantée devrait plaire, me semble-t-il, à ceux qui ont aimé Nathan Hill et ses Fantômes du vieux pays et, comme pour ce roman, vous allez peut-être le laisser passer maintenant, trop de sollicitations, trop de tentations, et tout, et tout, mais vous y reviendrez plus tard, je n’en doute pas !

Les patriotes de Sana Krasikov (The patriots, 2017) éditions Albin Michel, 21 août 2019, traduction de Sarah Gurcel, 592 pages.

Merci à l’éditeur et au Picabo River Book Club
#picaboriverbookclub

Publié dans deuxième chance, littérature Amérique du Nord

Margaret Atwood, La servante écarlate

Je suis quelque peu en panne de lecture depuis que j’ai fini Les disparus début juillet, ce qui a pour avantage une liste de livres à chroniquer réduite comme peau de chagrin, mais ce qui m’a aussi fait commencer, puis reposer en soupirant, plusieurs livres empruntés à la bibliothèque… pas envie de roman noir américain, ni d’autofiction à la française, ni de nature writing, ni de roman russe un peu allumé… Dans ce cas, un polar peut faire l’affaire, mais ma pile de polars a fondu. Et voici La servante écarlate, que j’avais commencé il y a quelques années et qui revient sur le devant de la scène grâce à la série. Donnons-lui donc une deuxième chance !

servanteecarlate« Nous étions les gens dont on ne parlait pas dans les journaux. Nous vivions dans les espaces blancs et vides en marge du texte imprimé. Cela nous donnait davantage de liberté.
Nous vivions dans les brèches entre les histoires. »
Defred, c’est le nom qu’elle a maintenant, cette servante toute de rouge vêtue, aux fonctions bien particulières. Dans la république de Gilead, les femmes dépendent, sans en avoir eu le choix, de différentes catégories : épouses, cuisinières ou servantes destinées à procréer, lorsque la fécondité baisse de manière alarmante. Dans cet univers extrêmement codifié, rien n’est laissé au hasard, et tout est fait pour que personne, et les femmes en particulier, ne soit amené à penser par lui-même : plus de livres, des émissions de radio lénifiantes, des exécutions sommaires destinées à frapper les esprits…

« Je suis donc couchée à l’intérieur de la chambre sous l’œil en plâtre du plafond, derrière les rideaux blancs, entre les draps, aussi lisse qu’eux, et je fais un pas de côté pour sortir de ce temps qui m’appartient. Sortir du temps. Pourtant c’est bien ceci le temps et je ne suis pas à l’extérieur.
Mais la nuit est mon moment de sortie. Où irai-je ? »
Ce roman évoque 1984 de George Orwell ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, et présente un avenir monstrueux, sans être complètement inimaginable. Le monologue de Defred laisse entrevoir sa personnalité, forte, qui n’a pas rompu malgré les événements traumatisants qu’elle a vécu. Elle s’autorise parfois en pensée à regarder en arrière, vers le moment où tout a commencé à se dégrader, et ce sont des moments perturbants là encore, tant l’identification se fait facilement. Ça provoque des frissons d’angoisse et de colère !
Et l’écriture, superbe, donne encore plus de force à ce que la jeune femme raconte… Ce n’est pas un roman
précipité, haletant, mais un texte qui prend le temps de suivre son personnage principal, d’imaginer son évolution, ses possibilités d’action…
Alors, ai-je bien fait de reprendre ce roman ? Bien sûr, et je suis impatiente maintenant de découvrir davantage les romans de Margaret Atwood. En aurez-vous à me recommander ? En attendant la sortie de The testaments (parution en anglais en septembre) qui sera une suite, quinze ans après, de La servante écarlate, et qui éclairera peut-être la fin du roman… ah, quelle fin !

La servante écarlate (The handmaid’s tale, 1985), Robert Laffont, 1987, 2015 pour cette édition de poche, traduction de Sylviane Rué, 522 pages, dont une postface de l’auteure.

Repéré chez Ariane Je lui ai donné une deuxième chance.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, sorti en poche

Daniel Mendelsohn, Les disparus

disparus« Il se trouve que c’est précisément la façon dont les Grecs racontent leurs histoires. Homère, par exemple, interrompt souvent la marche de l’Iliade, son grand poème épique, pour remonter dans le temps et parfois dans l’espace. »
Deux éléments au moins se sont conjugués pour donner à Daniel Mendelsohn l’envie, ou plutôt le besoin pressant d’écrire ce livre. Tout d’abord le silence familial autour de la mort de son grand-oncle Shmiel, sa femme et ses quatre filles. Non que personne ne voulait en parler, mais cela se résumait à dire qu’ils avaient été tués par les nazis pendant la guerre. Pourtant le grand-père de Daniel Mendelsohn n’était pas avare d’histoires, et la manière sinueuse dont il les mettait en valeur, enchâssant toujours un récit dans un temps historique plus lointain, tournant autour jusqu’à la chute finale, avait toujours séduit son petit-fils.
La mort de son grand-père, et surtout la lecture de lettres pleines de désespoir et d’urgence provenant de Shmiel resté en Pologne à son frère installé en Amérique, vont être les éléments déclencheurs…

« Pendant longtemps, c’est tout ce que nous avons jamais cru savoir ; et compte tenu de l’étendue de l’annihilation, compte tenu du nombre d’années qui avaient passé, compte tenu du fait qu’il n’y avait plus personne à qui demander, cela paraissait beaucoup. »
Comme dans Une Odyssée, Daniel Mendelsohn part de l’histoire familiale pour faire une œuvre formidable de recherche. Malgré les nombreuses difficultés, il va retrouver des rescapés, installés en Scandinavie, en Israël ou en Australie, et les interroger sur la famille de Shmiel. Sa femme, ses quatre filles, décrites comme superbes, ont laissé des souvenirs variés. Shmiel possédait une boucherie et des camions, il était une figure marquante de la petite ville de Bolechow, à l’est de la Pologne, son épouse est décrite comme accueillante et aimable. Petit à petit, les portraits se précisent, les circonstances de leurs morts aussi, l’implication diverse des voisins, de la communauté polonaise n’est pas occultée.

« À cet instant-là, les soixante ans et les millions de morts ne paraissaient pas plus grands que le mètre qui me séparait du bras gras de la vieille femme. »
Ce n’est pas tant le sujet, enfin, si, c’est bien entendu d’abord le sujet de ce livre qui est passionnant, l’idée même de faire renaître, revivre quelques temps six disparus, sur six millions, en faire des personnes réelles, dont quelques détails de caractères, d’habitudes ou de personnalité peuvent être retrouvés : il était sourd, elle avait de jolies jambes… Mais c’est surtout la manière dont cette enquête est construite, patiemment, pas à pas, mais aussi avec beaucoup d’émotion, lorsque les témoins survivants font remonter des souvenirs vieux de soixante ans, ou refusent de répondre à certaines questions, lorsque des photos ou des murs de maisons se mettent eux aussi à parler.
Écrit avant Une Odyssée, qui rendait hommage à son père et à sa famille, Les disparus redonne vie à la famille de la mère de l’auteur. Un arbre généalogique et de nombreux documents et photos viennent asseoir la réalité de cette recherche. Bien que j’ai trouvé ce livre passionnant, je n’ai pas hésité à faire durer la lecture plus de deux semaines, les 920 pages du livre de poche étant denses et puissantes à la fois. Heureusement, Daniel Mendelsohn ne manque pas d’humour, notamment envers lui-même, ce qui enlève toute lourdeur au texte.
Ce très beau travail de mémoire, de réparation en quelque sorte, qui s’est parfois joué « contre la montre » tant les rares témoins avançaient en âge, est, et restera à l’avenir, une lecture aussi forte que nécessaire, que je suis contente d’avoir entreprise.

Les disparus (The Lost, 2006) de Daniel Mendelsohn, éditions J’ai lu (2009), traduction de Pierre Guglielmina, 924 pages.

Ce pavé attendait dans ma pile depuis plus de dix-huit mois !
Retrouvez les pavés de l’été chez Brize et l’Objectif PAL chez Antigone.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, projet 50 états, sorti en poche

Andria Williams, Idaho

idaho« Paul avait l’habitude d’essuyer des rebuffades. Il venait d’une famille pauvre et avait vite compris que pour cette raison, il était facile de le mépriser. »
En 1959, une petite famille s’installe à Idaho Falls, non loin du site d’essais nucléaires où Paul va travailler. Il suit une formation sur le nouveau prototype de réacteur sur lequel il sera en équipe, souvent de nuit. Pendant ce temps, Nat, sa jeune femme, s’occupe de leurs deux petites filles, presque des bébés encore, et tente de s’habituer à ce nouvel environnement. Idaho Falls n’est qu’une bourgade, et elle va souvent avoir affaire aux mêmes personnes, notamment la famille du supérieur hiérarchique de Paul, Mitch Richards, personnage peu sympathique qui aime bien faire montre de sa supériorité.

«  – Oh, comme j’aimerais avoir ton boulot, ajouta Jeannie en ricanant. Je serais tellement meilleure que toi. Je ne resterais pas les bras croisés pendant que les autres me passent devant pour avoir une promotion, et je ne resterais pas sur la touche comme une vieille machine au rebut. Ou, si c’était le cas, j’essayerai au moins de faire des efforts au lieu d’aggraver les choses ! »
Partant d’un fait réel survenu dans l’industrie nucléaire en Idaho en 1961, Andria Williams a créé des personnages qui vont se retrouver en plein cœur de cet événement dramatique, et elle leur a donné une épaisseur certaine, et des caractères complexes et intéressants. Elle excelle aussi dans les dialogues « vachards » et les scènes d’affrontements chargées d’émotion.
Chaque protagoniste se trouve tour à tour mis en avant et, que ce soit avec Paul et ses complexes dus à une enfance pauvre, Nat et ses rêves inaboutis de jeune femme, Jeannie et ses aspirations féministes, plus les pages tournent, plus on a l’impression de les avoir déjà rencontrés et d’avoir réellement fait leur connaissance. Ils deviennent des relations proches, presque des amis.
La quatrième de couverture compare avec les romans de Richard Yates, et je trouve cela bien vu, l’époque est la même, et la finesse des portraits s’avère tout aussi touchante. Sans oublier le contexte de guerre froide, et de tension autour des essais militaires, dans ce coin perdu des États-Unis.
Une réussite que ce roman dont les pages défilent à toute vitesse, ce qui n’empêche pas d’admirer le style sensible et clair de l’auteure.

Idaho, d’Andria Williams (The longest night, 2016) éditions Livre de Poche (2017) traduction de Christel Paris, 575 pages.

Idée piochée chez Brize.
Je continue ainsi mon projet 50 états, 50 romans.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, sorti en poche

Dave Eggers, Le Cercle

cercleJ’ai découvert l’auteur américain Dave Eggers il y a quelques années avec Zeitoun, sur le cas particulier (et bien réel) d’un habitant de La Nouvelle-Orléans lors de l’ouragan Katrina et des moments dramatiques qui l’ont suivi. Je le retrouve cette fois dans un genre totalement différent, une projection dans un futur très proche, sur le thème des réseaux sociaux.

« À vingt-deux heures, elle avait traversé tous les messages et les annonces internes, et elle ouvrit son CercleExterne. Elle n’y était pas allée depuis six jours, et trouva cent dix-huit nouveaux messages pour la journée qui venait de s’écouler seulement. Elle décida de les parcourir tous du plus récent au plus ancien. Une de ses amies de fac avait posté un message dans lequel elle annonçait avoir une grippe intestinale, et un long fil de discussion s’ensuivait, chacun y allant de sa suggestion en matière de remèdes, offrant son soutien ou partageant des photos censées lui remonter le moral. »
Mae Holland n’en revient pas, elle vient d’être embauchée par le géant d’Internet, une entreprise qui regroupe différents supports de communication, située sur un fabuleux campus où tous les besoins des employés sont tellement pris en charge que c’est à peine s’ils ont envie d’en sortir le soir ou le week-end. Elle y est prise tout d’abord au service clientèle, pour répondre aux demandes, réclamations et autres problèmes, en ne perdant pas de vue l’objectif principal qui est d’être bien notée. Car chaque employé est évalué pour chacune de ses interventions, et la note maximale est requise, bien entendu. Le Cercle pratique la compétition entre employés à un degré extrême, et la transparence est de mise également. Rien n’est caché, tout le monde peut tout savoir de son voisin, ami, collègue…

« Mais ce que je veux dire, c’est que se passerait-il si nous agissions tous comme si nous étions observés ? Ça nous permettrait de vivre de façon plus morale. Quels sont les individus qui oseraient faire quelque chose de contraire à l’éthique, à la morale ou à la loi s’ils se savaient observés ? »
C’est donc bien d’un roman qu’il s’agit, mais comment ne pas y reconnaître l’addiction contemporaine aux réseaux sociaux, poussée à l’extrême, et vue de l’intérieur ? Ce n’est même pas de la fiction de voir un réseau comme Facebook devenir, ou essayer de devenir, une banque… Outre les questions soulevées qui sont passionnantes à bien des égards, l’auteur a également réussi à ajouter des ressorts dramatiques : une nouvelle expérimentation à laquelle Mae va participer, un individu étrange qu’elle croise plusieurs fois dans des divers lieux du campus, une sortie en kayak qui va valoir à la jeune femme bien des déboires, l’opposition de son ex-petit ami aux réseaux sociaux, la maladie de son père…
Même si cette énumération pourrait laisser croire que l’auteur en fait trop, il n’en est rien, il explore juste avec habileté et intensité les diverses dérives possibles d’un réseau trop intrusif, et qui tend à devenir la norme, sans autre alternative. D’ailleurs, qu’est-ce que la Complétude du Cercle, qui semble le but de l’entreprise, tout autant que la crainte de quelques rares personnes ? De brefs retours à la nature sont particulièrement bien décrits, ainsi que les états d’âmes et les questionnements de la jeune femme, qui hésite par moments entre rester un bon petit soldat, ou s’insurger. Savoir si elle va aller jusqu’au bout de ses idées (et lesquelles) est le grand enjeu du roman, qui donne par ailleurs grande envie de se désinscrire des fameux sites mis en cause…

Le Cercle (The Circle, 2013) de Dave Eggers, éditions Gallimard et Folio (2016, 2017) traduction de Emmanuelle et Philippe Aronson, 569 pages.

Repéré chez Delphine et Papillon. Un film (que je n’ai pas vu) a été tiré de ce roman.

Publié dans deuxième chance, littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2018

Andrée A. Michaud, Rivière tremblante

CVT_Riviere-Tremblante_7743« J’ai échoué à Rivière-aux-Trembles comme une pierre ballottée par le courant. J’aurais pu finir à Chicago, Sept-Îles, Tombouctou ou Maniwaki, mais c’est ici que ma dégringolade m’a mené. »
Bill, père éploré d’une petite Billie qui a disparu sans laisser aucune trace, trouve refuge dans la petite ville de Rivière-aux-Trembles, où il continue d’écrire ses histoires, celles qu’il écrivait pour sa fille, celles qu’il continue d’écrire pour elle, même lorsque sa disparition n’a rien laissé dans sa vie, rien qu’un immense vide.
C’est dans cette même bourgade que revient Marnie, au prénom hitchcockien, qui elle aussi a vu sa vie chamboulée par la disparition de son ami Michael, lorsqu’ils avaient douze ans.

« Nous étions des femmes, pareilles à Mélinda, et un seul regard suffisait à exprimer la compassion que nous éprouvions par contagion, en quelque sorte, du seul fait d’être des femmes, en vertu de cette parenté chromosomique qui nous avait appris à nous méfier de la nuit, des stationnements déserts, des impasses et des escaliers plongés dans le noir. »
Je ne sais pas si vous vous souvenez que je n’avais pas tellement aimé Bondrée, le roman d’Andrée Michaud qui avait pourtant bien marché il y a deux ou trois ans, j’avais eu du mal avec le style essentiellement. J’ai pourtant décidé de donner une deuxième chance à l’auteure avec ce roman traduit aussi chez Rivages.
Il recoupe deux affaires de disparitions d’enfants, à trente ans d’intervalle, sans corps, sans traces, sans résolution de l’affaire, presque sans suspects. Les victimes sont ici ceux qui restent, et sur lesquels les projecteurs sont braqués, ceux que les insinuations et les rumeurs visent. Marnie, amie très proche de Michael, qui était avec lui au moment où il a disparu, et Bill, père de la petite Billie, enlevée sur le chemin de l’école, viennent habiter tous deux à Rivière-aux-Trembles, sans se connaître. L’un comme l’autre sont poursuivis par des cauchemars, et des questions sans fin, sans oublier les regards suspicieux et les propos blessants.
Ceci peut sembler bien sombre, mais les deux voix des narrateurs fonctionnent bien, se différencient suffisamment, Bill à l’humour triste, Marnie plus fragile, les deux hypersensibles… Le roman donne aussi une grande place à la nature, menaçante, mais peut-être aussi rédemptrice. Mon avis est donc plus positif que pour le roman précédent, j’ai aimé ce côté sombre, sans que ce soit un roman policier. Absolument pas un polar, il ne faut surtout pas s’y attendre à une résolution des disparitions ! Malgré quelques longueurs, je me suis bien immergée au cœur de l’histoire, et attachée aux personnages, au point d’avoir du mal à refermer le livre à la fin. Un roman fin, sensible, très réussi.

Rivière tremblante d’Andrée A. Michaud, éditions Payot et Rivages (août 2018), 366 pages.

Repéré chez Maeve et Violette.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, policier, rentrée hiver 2019

Lou Berney, November road

novemberroad« À la télévision, le présentateur expliquait que Dealy Plaza, à Dallas, se situait entre les rues Houston, Elm et Commerce. Guidry savait parfaitement où se situait cette satanée place. Il y était allé une semaine plus tôt, pour y déposer une Cadillac Eldorado 1959 bleu ciel, dans un parking à deux pâtés d’immeubles de là, sur Commerce Street. »
Je continue dans la série « polars et romans noirs » avec ce roman dont les premières critiques m’avaient attirée, et qui se trouvait à la médiathèque… L’auteur n’en est pas à son coup d’essai aux États-Unis, il a publié nouvelles et romans, mais c’est son premier traduit en français.
Novembre 1963, comme partout aux États-Unis et dans le monde, c’est le choc après l’attentat et la mort de John Kennedy. Pour Guidry, petit malfrat de la Nouvelle-Orléans, l’annonce de cet événement a une autre signification, puisqu’il devient l’homme à abattre de celui qui lui avait demandé de convoyer une voiture jusqu’à Dallas. Guidry en sait beaucoup trop maintenant sur cette affaire où le plus haut sommet de l’état côtoie la mafia… Sous une fausse identité, Guidry prend la direction de La Vegas, où il espère trouver de l’aide.
Ailleurs, en Oklahoma, une jeune femme, Charlotte, ne supporte plus l’alcoolisme de son mari, et décide de partir avec ses deux filles, en direction de la Californie, où vit l’une de ses tantes.

« Qui sait combien de personnes entre ici et Las Vegas avaient reçu l’ordre de le guetter ? De chercher un homme voyageant seul, la trentaine finissante, de taille et de corpulence moyennes, aux cheveux noirs, aux yeux verts, et dont la fossette au menton faisait se pâmer les petites pépées ? »
Ceci posé, il n’est pas indispensable d’en raconter plus, on se trouve dans ce qui s’apparente à un « road-movie », au scenario bien travaillé, aux personnages bien campés.
Le gros point fort de ce roman est de relier subtilement l’intrigue avec l’attentat contre Kennedy, pour lequel il n’est pas besoin de répéter ce que tout le monde connaît déjà. La fuite de Guidry en est une conséquence, et se déroule en parallèle avec les événements, qui ne sont suivis que par la télévision ou la radio, de loin en loin. Il ne s’agit pas du tout d’en faire un roman à thèse concernant l’assassinat du président.
Le deuxième point fort est d’avoir créé deux personnages que tout oppose, ce qui fonctionne toujours bien à défaut d’être très original, et qui pourtant vont avoir besoin l’un de l’autre, dans leur fuite vers l’Ouest. L’auteur donne à voir leurs caractères au travers de leurs actions, avec finesse, mais sans ralentir le tempo par des considérations psychologiques interminables.

« Le pire, dans une enfance malheureuse, ce sont les bons moments, qui laissent entrevoir un aperçu de la vie qu’on aurait pu avoir à la place. »
Ce roman donne des années soixante une vision qui ne sent pas le carton-pâte, mais a des accents de vérité. Il faut admettre que c’est un plaisir pour le lecteur d’y trouver les éléments incontournables, voitures aux teintes pastels, motels miteux aux néons clignotants ou cafés louches. Les personnages sont attachants, notamment Charlotte qui a quelque peu de talent et s’imagine en photographe, et à qui l’auteur a donné un style qui fait penser à celui de Vivian Maier, comme en témoigne cette citation : « Tu prends des photos d’ombres, déclara Guidry. Tu photographies des gens qui regardent une chose, mais pas la chose qu’ils regardent. »
La lecture de ce roman, très plaisante, en fait une parfaite lecture de vacances, avec un suspense réel, sans oublier certaines scènes pleines d’humour, et une bande musicale idéale, qui va des vieux standards au tout jeune Bob Dylan.


November Road de Lou Berney (2018) éditions Harper et Collins (février 2019) traduction de Maxime Shelledy, 384 pages.

Les avis de Frédéric (La culture dans tous ses états) ou de Sharon, convaincus aussi.

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, premier roman, projet 50 états, sorti en poche

Mary Relindes Ellis, Wisconsin

wisconsin« Il avait posé une botte sur le marchepied quand il se retourna pour leur faire au revoir de la main. Bill leva le bras à son tour mais suspendit son geste en distinguant une sorte d’ombre au-dessus de la tête de son grand frère. »
Une famille vit dans les années soixante dans une modeste ferme du Wisconsin. Les deux garçons, Jimmy et Bill, à la fois proches et très différents l’un de l’autre, se trouvent séparés lorsque l’aîné s’engage pour le Vietnam. C’est sa manière de se rebeller contre un père violent et tyrannique, mais il est encore très jeune et ne mesure pas toute la portée de son geste. Billy, resté seul avec ses parents, vit dans son monde, un peu rêveur, passionné par la sauvegarde des animaux malades ou blessés. Sa mère se réfugie à l’église, comme bien d’autres femmes de la communauté, car c’est le seul endroit où elles ne peuvent être dérangées, être seules avec leurs pensées. Les plus proches voisins, Ernie et Rosemary, ne fréquentent guère les parents des deux garçons, mais prennent parfois les petits sous leur aile, leur offrant un dîner, une leçon de pêche, ou tout autre marque d’attention qu’ils ne reçoivent pas chez eux. Les origines amérindiennes d’Ernie, le voisin bienveillant, en font quelqu’un de fondamentalement différent du père des garçons, même si pour lui, tout n’est pas rose non plus. Tout s’éclaire petit à petit.

« Rosemary était ainsi. Une beauté douée d’un instinct de survie plus fort que tout. Il y avait en elle mille choses qu’il reconnaissait. Et dix mille qui le déroutaient. C’était exactement ce qu’il désirait. Il aspirait à percer ce mystère. »
Le récit se concentre sur une toute petite communauté, sur quelques personnes, et surtout sur des épisodes très forts qu’on reçoit comme autant de déflagrations. Les souvenirs de chacun remontent à tour de rôle à la surface, de la Deuxième Guerre Mondiale à l’an 2000, mais il ne s’agit pas d’une chronique, mais vraiment d’une œuvre romanesque à part entière.
L’écriture m’a transportée, c’est une langue qui évoque les saisons ou la nature, la vie rurale ou la guerre, aussi bien qu’elle plonge dans le cœur des hommes et des femmes. Les narrateurs et les points de vue se succèdent, avec une clarté et une évidence qui sont parfaitement rendues par la traduction.
Si le lecteur compatit aux tristes conditions de vie, aux drames de la guerre, son cœur se serre surtout à la révélation des tourments cachés de Billy. L’amour de son entourage et la force de la résilience lui permettront-ils de voir le bout du tunnel ? Le texte bien dosé ne donne pas l’impression d’une surenchère de noirceur, l’espoir n’en est pas absent.
Ce premier roman possède une puissance peu commune. Par bien des côtés, il m’a rappelé les romans de Louise Erdrich, et je peux parier que si vous avez aimé Dans le silence du vent ou LaRose, vous serez séduits aussi par ce texte.


Wisconsin de Mary Relindes Ellis (The turtle warrior, 2004), éditions Buchet-Chastel, 2007, traduction de Isabelle Maillet, 436 pages, existe en poche.

Coup de cœur pour Alex et Electra, très joli roman pour Ariane, excellent roman pour Luocine.
Je participe à l’Objectif PAL (ce livre est sorti de ma pile à lire à cause d’un dégât des eaux : il avait vilaine allure mais valait le coup d’être pressuré pour extraire l’eau, et séché pendant 48 heures !)
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Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états

Laird Hunt, La route de nuit

routedenuitJ’ai été tellement éblouie à la lecture de Neverhome, il y a quelques années, que je pouvais difficilement laisser passer ce nouveau roman. Dernier arrivé dans ma pile à lire, et premier lu !

« Vous partez ou vous revenez ? fit-il.
– Je reviens pas, donc ça doit vouloir dire que je pars.
– Mais pour où, bon Dieu ?
– Marvel, comme tout le monde.
– Alors, je ne peux pas vous laisser passer. »
En quelques mots, il s’agit de deux femmes, une Blanche et une Noire, lors d’une journée particulière en 1930 en Indiana. L’une d’elles se rend au lynchage, annoncé comme un événement, de trois jeunes Noirs. L’autre essaye de retrouver son amoureux. De nombreux personnages gravitent autour d’elles, et autour du drame annoncé, qui restera en arrière-plan, tout en étant l’impulsion qui fait avancer chaque protagoniste.
Après Un long moment de silence et Trouble, mes lectures présentent en ce moment des personnages insupportables ou pour le moins ambivalents, et je tombe cette fois pour commencer dans les pensées d’une imbuvable raciste. L’auteur n’a en effet pas choisi d’alterner les deux points de vue, mais de leur consacrer à chacune une partie. Les premières pages sont assez déstabilisantes, et obligent à relire des phrases pour comprendre, puis petit à petit, on s’y retrouve mieux.
Je pense que ceux qui n’ont pas aimé Underground Railroad n’aimeront pas ce roman, à cause du décalage voulu entre la narration et les faits évoqués. La manière trouvée par l’auteur pour nommer Noirs et Blancs (les fleurs de maïs et les soies de maïs) en est l’illustration parfaite, les moments plus oniriques aussi… J’aimerais vous faire sentir à quel point ce roman est déconcertant, ambigu, distillant des doses d’un humour impossible à qualifier, multipliant les rencontres improbables et les actions incertaines, travaillant le langage des deux narratrices pour mieux coller à leurs personnalités, s’évadant dans leurs pensées labyrinthiques…
Des deux personnalités principales, il serait facile de préférer Calla, qui se trouve du côté des victimes, à Ottie Lee, blanche et manifestement raciste, mais ce n’est pas si simple car l’auteur s’applique à dresser de Calla le portrait d’une jeune fille assez inconséquente, à tous points de vue. De plus, l’une comme l’autre ont eu des enfances difficiles et dépourvues d’affection, et n’ont pas reçu les clefs pour comprendre le monde qui les entoure.

« Je sortis lentement de la rivière, comme si c’était moi, et pas cette bonne vieille eau bien verte, qui avais décidé d’en suivre le cours paresseux. »
Ce roman surprend, car l’unité de temps et de lieu y est des plus précises, une journée de 1930 dans l’Indiana, entre deux ou trois petites villes. Les mouvements des personnages pourraient sembler simples, allant vers Marvel pour les Blancs, fuyant la même ville pour les Noirs… Pourtant, le temps s’étire de manière étrange, quant aux lieux, ils semblent fuir lorsque les personnages les cherchent, ou au contraire se rapprocher dangereusement quand ils les contournent.
Que que soit grâce au thème, puissant, aux personnages, inhabituels, ou au style, pas commun non plus, ce roman est de ceux qui continuent de tourbillonner dans la tête, et ne veulent jamais se déclarer terminés… Après, savoir si on a aimé ou pas, ce n’est finalement pas si important. Je le recommande chaudement à celles et ceux qui aiment être bousculés dans leurs habitudes, et retenus contre leur gré entre les pages !

La route de nuit de Laird Hunt, (The evening road, 2017) éditions Actes Sud (avril 2019) traduction de Anne-Laure Tissut, 285 pages.

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2018

Leni Zumas, Les heures rouges

heuresrouges« La biographe se moquait des discours sur l’horloge biologique, convaincue que l’obsession de tomber enceinte était une connerie dont les magazines d’art de vivre raffolaient. Les femmes préoccupées par le compte à rebours étaient aussi celles qui échangeaient des recettes de saumon et demandaient à leurs maris de nettoyer les gouttières. Elle ne leur ressemblait pas et ne serait jamais l’une d’elle.
Soudain, elle était l’une d’elles. Pas à cause des gouttières, mais de l’horloge. »
Les quatre femmes qui interviennent dans ce roman vivent dans l’Oregon, non loin de Salem, dans un futur proche. Futur où malheureusement, les droits des femmes ont reculé, l’interruption de grossesse devenue interdite par la loi, ainsi que l’adoption par une femme célibataire. Pour Roberta, professeure dite « la biographe », célibataire, il va être difficile voir impossible d’avoir l’enfant qu’elle appelle de ses vœux. Pour Mattie, « la fille », quinze ans et enceinte, il va falloir prendre des risques insensés pour avorter. Pour Susan, « l’épouse », tout semble bien aller, mais jouer le rôle de la mère parfaite lui pèse au plus haut point. Quant à Gin, « la guérisseuse », marginale et traitée de sorcière, la vie n’est pas de plus faciles quand les mentalités régressent de façon alarmante…

« Leurs vaches sont nourries à l’herbe, pas le moindre antibiotique, juste un bœuf pur et joyeux.
– Joyeux avant d’être abattu, ou une fois qu’il se trouve dans votre assiette ? lance Didier.
Elle ne bronche pas.
– Donc, quand vous viendrez chez nous, je ferai des steaks, et les bettes seront bientôt prêtes, on en a des hectares entiers cette année, par chance les enfants adorent ça. »
Si le style de l’auteure m’a beaucoup plu dès les premières pages, il m’a fallu un moment pour m’habituer aux personnages, pour entrevoir les liens qui les unissent. Il faut aussi se raccrocher à d’infimes détails pour savoir de qui l’auteure parle, elle peut appeler une même personne, selon le narrateur, « la biographe », la nommer par son prénom, son nom, le nom que lui donnent ses élèves, ou ses amis… C’est un peu perturbant, mais donne aussi le ton au roman, sans oublier une certaine forme d’humour, notamment dans les dialogues, qui allège un peu le propos, plutôt sérieux, voir alarmiste.
Les intermèdes avec l’exploratrice polaire du XIXè siècle, sujet d’études de la biographe, peuvent désarçonner aussi, mais sont très certainement indispensables dans l’esprit de l’auteure (quoiqu’on pourrait sans doute se passer de la recette du macareux bouilli).
Ce roman riche de nombreux thèmes se remarque aussi par sa grande sincérité, j’ai le sentiment que le sujet principal du droit des femmes à disposer de leur corps tient particulièrement à cœur à Leni Zumas. (et elle a bien raison, il ne faut jamais être sûr que tout est acquis) Elle a de plus réussi à créer des personnages féminins forts et bien incarnés. À noter que le mari de Susan un brin macho est d’origine française… ah oui, vraiment ?
Une jolie découverte grâce au podcast des Bibliomaniacs de mars. Eva émet quelques réserves, Krol s’y est ennuyée…

Les heures rouges de Leni Zumas (Red clocks, 2018) éditions Presses de la Cité, août 2018, traduction de Anne Rabinovich, 408 pages