Carys Davies, West

« Il sentait de nouveau le poids étourdissant du vaste mystère de la terre, de tout ce qu’il y avait sur elle et au-delà. » 

Rien ne réussit à réintroduire une étincelle dans la vie de John Cyrus Bellman depuis la mort de son épouse, hormis Bess, sa fille de dix ans. Et pourtant, un jour, après avoir lu un article de journal, il quitte sa fille et sa petite ferme en Pennsylvanie, et part sur les routes, avec un paquetage improbable, vers l’ouest encore largement inconnu.
Au-delà du fleuve Mississippi, des ossements d’animaux géants ont été découverts et Bellmann s’imagine être le premier à trouver ces animaux paissant tranquillement dans les grandes plaines. Il n’est pas scientifique, il a simplement trouvé là un moyen de continuer à vivre. Il laisse Bess aux bons soins de sa tante.
Pendant que son père affronte des routes incertaines et des hivers rigoureux, accompagné seulement d’un jeune indien nommé Vieille Femme de Loin, Bess est la seule à comprendre et soutenir le projet irréaliste de son père, à imaginer son retour.

« Bess hocha la tête. Ses yeux la piquaient. C’était beaucoup plus de temps qu’elle ne l’avait imaginé, beaucoup plus de temps qu’elle ne l’avait espéré.
– Dans deux ans, j’aurais douze ans.
– Douze ans, oui. Il la souleva de terre, l’embrassa sur le front et lui fit ses adieux, et la seconde d’après il était assis sur son cheval, avec son manteau de laine marron et son haut chapeau noir, déjà il s’éloignait sur le sentier pierreux qui partait de la maison en direction de l’ouest. »

C’est le récit d’une sorte de crise de la quarantaine, telle qu’elle aurait pu se concrétiser au beau milieu du dix-neuvième siècle, dans un continent encore en grande partie inexploré. Et celui d’un amour filial intact et innocent.
Avec une écriture comme je les aime, cette histoire simple mais efficace a réussi à m’attacher à ses lignes et m’enthousiasmer complètement à la fin. Alternant les points de vue de John Cyrus et de sa fille, le texte se fait de plus en plus prenant, de plus en plus pressant, car la jeune Bess est bien mal protégée en l’absence d’un homme à la maison, avec seulement sa tante qui est quelque peu aveugle aux dangers qui peuvent guetter.
Cette histoire aussi brève que forte, qui m’a enchantée, a été écrite par une jeune auteure anglaise, dont j’attendrai avec intérêt les romans suivants.

West de Carys Davies, (West, 2018) éditions Seuil, janvier 2019, traduction de David Fauquemberg, 192 pages, sorti en poche.

Aimé aussi par Marilyne et Krol ce roman participe au mois anglais et ses nombreuses autres lectures à retrouver ici.

Richard Adams, Watership down

« Les créatures qui n’ont ni heure ni minute sont aussi sensibles aux secrets du temps qui passe qu’à ceux du temps qu’il fait ; elles savent également parfaitement s’orienter, comme en témoignent leurs extraordinaires migrations. »
Plongée au cœur d’un terrier pourrait être le sous-titre de ce roman, ou plutôt au milieu d’une garenne, car c’est l’aspect communautaire qui retient l’attention plus que les destins individuels. Deux lapins sont cependant les protagonistes principaux du roman, deux frères unis mais dissemblables : Hazel, robuste, intelligent et déterminé, et Fyveer, plus chétif, mais doué de prémonitions qu’il importe de suivre. C’est ce que va faire Hazel en décidant de quitter leur garenne vouée à la destruction. Quelques lapins aventureux les suivent. Après bien des péripéties, ils trouvent un territoire à leur convenance, Watership Down, mais tout ne sera pas terminé pour autant…

« Shraavilshâ – le « Prince-aux-mille-ennemis » – est pour les lapins un héros mythique, malin, l’indécrottable défenseur des opprimés. L’ingénieux Ulysse en personne lui a peut-être même emprunté quelques-uns de ses tours, car Shraavilshâ est très vieux et jamais à court d’imagination pour tromper ses adversaires. »
Voici un roman qui donne l’impression de ne pouvoir avoir été écrit que par un anglais. Richard Adams a combattu lors de la Seconde guerre mondiale puis été bras droit du Ministre de l’Agriculture. Il publie Watership Down, sur lequel il avait travaillé deux ans, en 1972. C’est son premier roman et un succès immédiat.
Et alors, qu’ai pensé de ce classique ? Le mélange de légendes et de rigueur scientifique concernant la vie des lapins dans les garennes fonctionne bien. La malice des ces lapins, leur propension à inventer des subterfuges pour parvenir à leurs fins les rend éminemment sympathiques. Je me suis attachée à plusieurs d’entre eux et ai pris grand plaisir à leurs aventures.
Le sens du suspense de l’auteur est remarquable et permet de ne pas s’ennuyer un seul moment au cours de ces plus de cinq cent pages. Enfin, pour être honnête, quelques passages m’ont un peu moins plu, ce sont les légendes racontées par les lapins le soir dans le terrier, mais il n’y a que quatre ou cinq chapitres de ce genre et si je comprends bien leur utilité, j’ai trouvé qu’ils ralentissaient un peu l’action, toujours prédominante dans ce roman. C’est parfois d’une grande violence, même !

« Les lapins, dit-on, ressemblent aux humains par bien des aspects. Ils savent surmonter les catastrophes et se laisser porter par le temps, renoncer à ce qu’ils ont perdu et oublier les peurs d’hier. Il y a dans leur caractère quelque chose qui ne s’apparente pas exactement à de l’insensibilité ou de l’indifférence, mais plutôt à un heureux manque d’imagination mêlé à l’intuition qu’il faut vivre dans l’instant. »
J’ai admiré les caractères des personnages, vraiment bien choisis, chacun caractérisé sans tomber dans aucun manichéisme, j’ai aimé les notions très réalistes sur la vie de ces communautés de mammifères, la manière dont les lapins appréhendent les activités et les constructions humaines, les relations avec les autres espèces d’animaux. L’auteur ne tombe pas dans l’animisme, les lapins ont leurs réactions, leurs lois, leurs sensibilité, qui a parfois des points communs avec celles des humains, mais qui leur est essentiellement propre. L’ode à la nature apporte aussi de beaux passages descriptifs pleins de sensibilité.
Le tout est particulièrement fin, bien mené, pas dépourvu d’humour, et très prenant. Je recommande ce roman, mélange entre l’Odyssée et le western Lonesome Dove, à tous les amis des animaux et aux curieux !

Watership Down, (Watership Down, 1972), éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2016, traduction de Pierre Clinquart, 544 pages.

Le mois anglais est aujourd’hui sur le thème des animaux, vous pouvez le retrouver sur Instagram, Facebook ou encore ici sur Plaisirs à cultiver.
Ce roman était dans ma pile à lire depuis un moment, direction donc l’Objectif PAL !

Lectures du mois (24) février 2021

Comme bien souvent, je lis plus vite que je n’écris mes chroniques, ce qui m’oblige à regrouper quelques lectures de février, plutôt intéressantes, et très variées, pour lesquelles je ne me sens pas d’écrire de longs développements.

Raymond Carver, Qu’est-ce que vous voulez voir ?
« Nous n’avions que trop souvent quitté des maisons à la hâte en les laissant en piteux état, pour ne pas dire en ruine, ou déménagé en pleine nuit pour ne pas avoir à acquitter nos loyer en retard. Mais cette fois, nous nous étions fait un point d’honneur de laisser la maison dans un état de propreté immaculée, plus propre encore que nous ne l’avions trouvée en arrivant, […] »
Depuis qu’elles ont été retraduites, j’ai l’envie de lire ou relire les nouvelles de Raymond Carver, dont le souvenir s’est effacé. Tranquillement et pas dans l’ordre, puisque je commence par le sixième et dernier tome des œuvres complètes. Sa compagne Tess Gallagher a publié ces nouvelles après sa mort, elles lui ont semblé terminées puisque que, comme ils disaient entre eux : « Quand on se met à rayer des mots qu’on vient d’ajouter, la nouvelle est finie. » À chaque nouvelle que j’ai achevée, il m’a fallu marquer un temps pour les digérer, pour me repaître de leur harmonie… Et pourtant, leurs sujets ne sont pas de grandes aventures, mais des tranches de vies quotidiennes. Les hommes et les femmes y sont souvent en cours de séparation, se cherchant un espace différent où vivre leur nouvelle solitude ou faisant malgré tout une tentative pour rester ensemble. Les relations de voisinage ou d’amitié y sont bien présentes aussi.
Des textes intimes mais puissants !
éditions de l’Olivier, 2011, traduction de François Lasquin, 122 pages.

Keigo Higashino, Les miracles du bazar Namiya
« Celui qui est en train de se noyer voit son salut dans un brin de paille. »
Quand un auteur de romans policiers japonais se met au fantastique « léger », mêlé d’un soupçon de « feel good », cela donne Les miracles du bazar Namiya, et c’est très réussi.
Trois jeunes gens se réfugient après un cambriolage dans une échoppe abandonnée, mais où bizarrement du courrier arrive, contenant des demandes de conseils. Intrigués, ils y répondent, et se rendent compte que les lettres émanent d’une époque passée, trente-deux ans auparavant. Pourtant, des échanges ont lieu. Entrer dans ce roman, c’est accepter les coïncidences extraordinaires, les glissements temporels, mais aussi pénétrer dans l’intimité de Japonais pris au piège de cas de conscience, et appelant à leur secours le vieux propriétaire du bazar Namiya.
J’ai dévoré en quelques jours ce roman aussi délicatement bienveillant que soigneusement agencé !
éditions Actes Sud, 2020, traduction de Sophie Refle, 371 pages.

David Grann, The white darkness
« Shackleton, qui avait été témoin au cours de l’expédition Scott de tensions dévastatrices entre les membres de l’équipage, chercha des recrues possédant ces qualités essentielles à ses yeux dans le cadre d’une exploration polaire : « Un, l’optimisme ; deux, la patience ; trois, l’endurance physique ; quatre, l’idéalisme ; et enfin, cinq, le courage. »
Le journalisme littéraire est dans l’air du temps, et La note américaine de David Grann représente ce que j’ai lu de meilleur dans le genre ces dernières années. Je me suis donc laissé tenter par son dernier ouvrage. Il y raconte une épopée passionnante, celle de Henry Worsley. Fasciné par la traversée du Pôle Sud presque réussie par Shackleton, et surtout fasciné par le personnage hors du commun, il décide, un siècle plus tard, de rééditer cette traversée à pied, sans assistance. Il part d’abord avec deux comparses, descendants comme lui de membres de l’expédition d’origine, et ensuite seul. Cet exploit confine à l’inutile, si ce n’est le désir de se dépasser et de rendre hommage à Shackleton, c’est la limite de l’intérêt que je lui ai porté. L’auteur s’est parfaitement documenté, et a bien su rendre vivants ses personnages.
Le livre ne manque ni de photos, ni de cartes, et passionnera les amateurs d’expéditions polaires.
éditions du Sous-sol, 2021, traduction de Johan-Frederick Hel Guedj, 160 pages.

Keith McCafferty, Meurtres sur la Madison
« Le crépuscule ressemblait à une traînée couleur ambre à l’horizon ; la rivière scintillait dans la lumière déclinante. Dans quelques minutes, le brillant de la surface s’estomperait, la mélodie changeante du courant glisserait vers des notes graves et la nuit sauvage protesterait contre de nouvelles intrusions humaines. »
Meurtres sur la Madison se situe au croisement du « nature writing » à l’américaine avec ses évocations de paysages qui donnent envie de partir séance tenante pour le Montana et un homicide mystérieux. Deux enquêtes parallèles se nouent, l’une sur le crime proprement dit, menée par la shérif Martha Ettinger, l’autre sur une disparition, conduite par Sean Stranahan, à la fois guide de pêche, artiste peintre et détective privé. De nombreux personnages gravitent autour des lieux de pêche, et les enquêteurs se demandent jusqu’où le business de la pêche peut conduire.
Un polar divertissant, où ne manquent ni la femme fatale, ni les détails instructifs sur l’environnement.

éditions Gallmeister, 2018, (poche, 2019) traduction de Janique Jouin-de Laurens, 395 pages.

Connaissez-vous certains de ces livres ?

Jean-Baptiste Andrea, Cent millions d’années et un jour

centmillionsdanneesRentrée littéraire 2019 (3)
« En bon scientifique, j’aurais du savoir qu’il n’y avait pas de hasard. Derrière chaque événement, deux mains qui se frôlent, un astre qui dévie, un chien qui part et qui ne revient pas, des milliards de rouages tournent depuis des éons. »
C’est un hasard, pourtant, qui permet à Stan, un paléontologue plus tout jeune et un peu casanier, de partir sur les traces d’ossements du secondaire. La description qu’il en a, même si elle n’est pas de première main, lui laisse imaginer un animal jamais découvert encore. Il ne lui faut pas longtemps pour envisager une expédition estivale au pied d’un glacier des Alpes, près de la frontière italienne. Il a assez d’éléments pour localiser le squelette. Il entraîne avec lui Umberto, son ami paléontologue italien, ainsi que Peter, un allemand, et ils auront l’assistance de Gio, un guide de haute montagne. On est en 1954, ils seront isolés sans moyen de communiquer et devront redescendre dès les premiers signes, même très précoces, de l’hiver.

« – Une montagne, tu ne sais jamais si tu la retrouveras où tu l’as laissée.
Les deux hommes continuent d’avancer du même air grave. Je viens de bénéficier de la sibylline sagesse des Dolomites. Ou alors, ces rudes créatures ont un sens de l’humour que je ne soupçonnais pas. »
Jean-Baptiste Andrea raconte là une superbe histoire d’amitié entre ces hommes, qui se trouvent réunis dans des conditions extrêmes et dans un isolement complet. Mais c’est aussi, au fil des souvenirs du narrateur, une ode à un amour filial, entre mère et fils, forgé sur une solidarité sans faille dans l’adversité. Cependant, c’est toujours par petites doses, sans lourdeur, que le passé fait irruption, il s’agit juste de cerner la personnalité de Stan, qui s’avère très attachant.
Les mots sonnent juste, le style emporte et convie le lecteur à arpenter les glaciers, à bivouaquer dans le froid, à rêver avec les personnages, à partir à l’assaut de sa propre montagne.

« Deux jours que j’agresse la glace, le visage fouetté d’étincelles froides à chaque impact de la pioche ou du piolet. »
À coups de phrases courtes, ce style personnel, très imagé, fait merveille. J’ai été sous le charme tout du long. Et il n’y a pas que le style, il y a une histoire dans laquelle il faut pénétrer pas à pas, coup de piolet après coup de piolet, nuit étoilée après nuit étoilée.
J’ai découvert Jean-Baptiste Andrea avec ce deuxième roman, et je vais sans nul doute chercher son premier, Ma reine, dont le thème m’avait moins attirée, mais si l’écriture est aussi belle, je risque d’être également éblouie. Quant à Cent millions d’années et un jour, si vous avez aimé Les huit montagnes de Paolo Cognetti, je pense que vous pouvez vous y risquer sans crainte.

Cent millions d’années et un jour, de Jean-Baptiste Andrea, éditions de l’Iconoclaste, août 2019, 309 pages.

 

David Zukerman, San Perdido

sanperdidoUne fois n’est pas coutume, voici la quatrième de couverture, bien faite, et qui donne envie sans en révéler trop : « Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour les rêves secrets de tout un peuple ?
Un matin de printemps, dans la décharge à ciel ouvert de San Perdido, petite ville côtière du Panama aussi impitoyable que colorée, apparaît un enfant noir aux yeux bleus. Un orphelin muet qui n’a pour seul talent apparent qu’une force singulière dans les mains.
Il va pourtant survivre et devenir une légende. Venu de nulle part, cet enfant mystérieux au regard magnétique endossera le rôle de justicier silencieux au service des femmes et des opprimés et deviendra le héros d’une population jusque-là oubliée de Dieu. »
J’aurais envie de vous conseiller ce livre sans rien raconter de l’histoire, de vous laisser rêver à regarder la couverture, puis tourner la page et plonger dans une histoire aussi colorée que passionnante.
Tout à la fois roman d’aventures et roman choral, le livre tourne autour du personnage du jeune garçon, devenu jeune homme, tout en présentant et en donnant à connaître une foule d’autres habitants de cette petite ville du Panama. Aucun personnage n’est négligé et la manière de les décrire leur donne énormément de présence, mettant en avant tour à tour toutes sortes de personnalités, des plus humbles aux plus riches, des plus viles aux plus lumineuses. Coupée en deux par le pouvoir de l’argent, San Perdido recèle deux mondes, et c’est lorsque ces deux mondes se frôlent, se croisent, s’opposent, que la violence peut surgir.

« Felicia regarde la petite silhouette grandir peu à peu. Lorsqu’il est à une quinzaine de mètres, elle constate qu’il est très jeune, à peine une dizaine d’années. L’enfant contourne la carcasse calcinée d’un lit de fer sur laquelle on a jeté une gazinière et une pile de vieux cartons. Il enjambe un gros tuyau éventré, et Felicia s’aperçoit qu’il est pieds nus. »
Le début du roman, sous des allures tranquilles, campe bien la force du personnage, puis l’histoire monte vite en puissance et en tension, avec des rebondissements et des surprises, en faisant un vrai roman d’aventures, teinté d’une once de réalisme magique, juste ce qu’il faut pour se régaler sans restriction.
L’ensemble possède un bel équilibre, une réelle force à décrire les lieux et les protagonistes, à créer des beaux personnages, notamment féminins, et à entremêler différentes actions. L’écriture fluide et descriptive se coule bien dans le genre, sans trop en faire.
J’espère donc surtout que vous aurez envie de découvrir le Panama des années cinquante, les habitants de la décharge à ciel ouvert comme ceux des villas de luxe, les habitués des maisons closes comme ceux des bars mal famés… et de savoir quel but poursuit ce jeune homme muet aux yeux si bleus.

San Perdido de David Zukerman, éditions Calmann-Lévy (janvier 2019), 411 pages.

D’autres lectrices sous le charme : Albertine, Clara, Mimi, Nicole, et un entretien très intéressant chez Gruznamur.

tous les livres sur Babelio.com

 

Tonino Benacquista, Romanesque

romanesqueUn jour, un homme qui se rendait en ville pour négocier le fruit de son braconnage croisa une femme qui s’aventurait en forêt pour y remplir son panier de baies.
Cela commence comme un conte… Un homme et une femme se croisent au Moyen-Âge, quelque part en France, dans la pièce d’un dramaturge anglais, elle-même inspirée d’une légende qui a eu des fondements réels, ceux d’une histoire d’amour hors-norme. Un homme et une femme assistent à cette pièce de théâtre. Ils sont en fuite, essayent, venant de Californie, de gagner le Canada. Quel est le rapport entre l’histoire contemporaine et la légende ?


La débâcle des médecins, des poètes et des sorciers donna aux amants une notoriété qui cheminait plus vite que tous les coursiers du pays.
Je voudrais vous inciter à découvrir ce roman sans trop en révéler, car ce qui fait de cette lecture un délice est justement de ne pas trop savoir à quoi s’attendre. Cette histoire d’amour et d’aventure, qui fait voyager dans l’espace autant que dans le temps, a le grand mérite, malgré une construction solide, de rester toujours surprenante, et de donner à réfléchir tout en distrayant.

Rares sont les occasions pour les spectateurs venus assister à une pièce d’en réécrire la fin.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de roman de Tonino Benacquista, découvert avec des romans policiers de bonne tenue tels que La maldonne des sleepings ou Les morsures de l’aube. Plus récemment, je m’étais amusée à la lecture de Saga ou de Malavita, mais c’est ce dernier roman qui remporte complètement mon adhésion. Une jolie parenthèse d’optimisme, malgré les vicissitudes auxquelles les deux tourtereaux font face, entre deux lectures plus sombres.

Romanesque de Tonino Benacquista, éditions Gallimard (2016) 232 pages.

Elles ont aimé : Delphine-Olympe, Estelle, Florence et Papillon

Alexis Michalik, Christophe Gaultier, Le porteur d’histoire

porteurdhistoireL’auteur
Cela fait un moment que j’entends évoquer les pièces d’Alexis Michalik, notamment à Avignon, où Le porteur d’histoire et Le cercle des illusionnistes affichent souvent complet. Cette année, on parle aussi beaucoup d’Edmond, son dernier texte et spectacle. J’ai donc sauté sur l’occasion de lire sa première pièce sous forme de bande dessinée, intriguée aussi par le fait que, si j’ai déjà lu des romans ou nouvelles adaptées en images, cela ne m’est jamais arrivé pour une pièce de théâtre.

« Je vais vous raconter une histoire… Mais auparavant, nous allons nous interroger sur le fait même de raconter une histoire, sur l’importance qu’on accorde à un récit, et sur les frontières qui séparent la réalité de la fiction. »
Le porteur d’histoire est des plus difficiles à résumer, c’est une succession d’histoires gigognes, encastrées les unes dans les autres, et remontant dans le temps… Il y a un homme qui hérite d’une bibliothèque et de carnets manuscrits énigmatiques. Il y a aussi, plus tard, en Algérie, une femme et sa fille qui disparaissent mystérieusement. Il y a un village d’Algérie et sa fontaine, un village du fin fond des Ardennes et son cimetière. Il y a un trésor aussi colossal que fantomatique, qui traverse les âges. On croise des personnages historiques, Eugène Delacroix, Alexandre Dumas… Cet enchevêtrement est étourdissant et fait travailler les neurones du lecteur. Et peu importe si un fait, sa cause ou sa conséquence échappe un peu auxdits neurones, l’ensemble est étrange et brillant à la fois !

Les dessins
Ils promènent le lecteur dans des époques et des atmosphères radicalement différentes les unes des autres. Ils sont peut-être un soupçon trop sages, les cases un peu régulières, mais le dessin est au service de l’histoire, et c’est surtout elle qui nous emporte. La mise en couleur est plutôt séduisante et la couverture absolument superbe.
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Le théâtre en bulles
Je n’ai pas trouvé énormément de pièces de théâtre adaptées en bande dessinée, ce sont souvent des classiques comme Tartuffe, Hamlet, Ubu roi ou L’avare, mais peu de pièces contemporaines, me semble-t-il…

Le porteur d’histoire de Christophe Gaultier d’après la pièce d’Alexis Michalik, éditions Les Arènes (2016) 119 pages.
L’avis de Lewerentz sur cette même BD,
celui d’Eimelle sur la pièce ou celui de Zarline sur Edmond…

Juan José Saer, L’ancêtre

ancetreLe thème de L’ancêtre rappelle celui du roman de François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc. Il s’est inspiré d’un fait réel survenu au XVIème siècle. Le capitaine d’un navire espagnol et une dizaine d’hommes d’équipage sont massacrés alors qu’ils exploraient une île du Rio de la Plata, à l’estuaire des fleuves Parana et Uruguay. Tous à l’exception d’un jeune mousse que les Indiens font prisonnier et traitent d’une façon étrange. Pendant les dix années qu’il passe avec eux, il a tout le temps de s’accoutumer à leurs mœurs, qu’il raconte avec un certain détachement. C’est en effet un homme âgé qui raconte, l’ancêtre du titre, qui a appris à lire et à écrire, qui a étudié après avoir été rendu au monde occidental, et ballotté de droite et de gauche.
Le roman se partage entre le récit du rapt, des dix ans passés au sein de la tribu, et le récit du retour à la « normalité ».
Ce sont les deux premières parties, mais il en existe une troisième où le narrateur revient sur ces années et essaye de trouver des explications rationnelles, une trame logique au comportement des membres de la tribu, faisant œuvre d’ethnologue à partir de ses souvenirs. L’auteur m’a un peu perdue à ce moment-là, alors que j’avais beaucoup aimé le récit du mousse, la très belle écriture de l’auteur argentin, très bien rendue par une traduction qui me semble parfaite. Cette partie finale est certes intéressante, mais un peu longue et redondante par rapport au récit initial. Mais cela n’est que mon avis, et d’autres trouveront qu’elle apporte un éclairage différent, plus philosophique, et s’en réjouiront.
Sous l’aspect d’une fable, le roman peut se lire de différentes manières, on peut voir dans l’aventure du mousse une seconde naissance, dans le texte une parabole sur la condition humaine, on peut discerner dans la vie des indiens un plaidoyer pour l’écologie. Ces aspects lui ont valu d’être qualifié de chef-d’œuvre, à juste titre, même si pour moi, la dernière partie était un peu trop dense.
Bref, à votre tour de lire ce roman et de donner votre avis !

Citations : L’odeur de ces fleuves est sans égale en ce monde ; C’est une odeur des origines, de formation humide et laborieuse, de croissance. Sortir de la mer monotone et pénétrer dans ces eaux fut comme descendre des limbes sur la terre.

On ne sait jamais quand on naît. L’accouchement est une simple convention. Beaucoup de gens meurent sans être jamais nés ; d’autres naissent à peine, d’autres mal, comme avortés. Certains, par naissances successives, passent de vie en vie, et si la mort ne venait pas les interrompre, ils seraient capables d’épuiser le bouquet des mondes possibles à force de naître sans relâche, comme s’ils possédaient une réserve inépuisable d’innocence et d’abandon.

L’auteur : Juan José Saer (1937, Santa Fe, 2005, Paris) est l’un des écrivains argentins les plus importants du XXe siècle. Auteur de romans, de nouvelles d’essais et de poèmes, traduit en plusieurs langues, il est largement publié en France, où il s’était installé en 1968.
189 pages
éditeur : Le Tripode (2014)
Traduction : Laure Bataillon
Postface d’Alberto Manguel
Première édition en Argentine : 1983

D’autres avis : Philisine un peu déçue, Dominique et Sandrine plus enthousiastes.
Ce livre était dans ma PAL depuis plus d’un an ! L’Objectif PAL 2016 est chez Anne et Antigone.
objectifpal2016

Aurelia Jane Lee, Un endroit d’où partir t. 1

unendroitdoupartirC’est Anne et le mois belge qui m’ont donné envie de découvrir ce roman que je n’ai pas gagné lors du jeu final, mais qui m’a aussitôt attiré l’œil lors d’une opération Masse critique. Les premières lignes lues pour me faire une idée ont achevé de me convaincre, et d’avoir ainsi l’occasion de découvrir la maison d’édition Luce Wilquin.
Un personnage principal qui se nomme Juan Esperanza Mercedes de Santa Maria de los Siete Dolores pour un roman belge, avouez que ça titille vos appétits de lecture, non ? Juan, pour faire court, est un bébé recueilli par les sœurs d’un couvent, en particulier la jeune Mercedes qui s’occupe de lui comme une mère, jusqu’à ses neuf ans. Déjà prompt à s’approcher des limites, Juan se perd complètement en roulant à toute allure sur son vélo, et est recueilli dans un domaine éloigné, où il devient garçon à tout faire.
Dans cette Amérique latine imaginaire, l’histoire de Juan commence et se poursuit avec des rencontres, des déceptions et des amours, de la prime enfance à l’âge adulte. Il ne s’agit que de la première partie d’une trilogie dont je lirai avec plaisir la suite, car l’histoire est prenante et a trouvé un juste équilibre entre parcours personnel et situations insolites. Peut-être, malgré le côté addictif de l’histoire, Juan reste-t-il un peu insaisissable et  distant, pour le lecteur comme pour les personnes qui l’approchent, mais c’est sa nature…
Roman d’apprentissage et d’aventures, mêlant les thèmes de l’art et de la création, des liens et de la liberté, c’est tout à fait le genre de roman que j’aime, et si l’auteure cite Gabriel Garcia Marquez ou Véronique Ovaldé, j’ai pensé aussi à un pendant masculin et plus méridional de Karitas, lu récemment. A ajouter donc à la liste : Art et roman ! Sa particularité est aussi de n’être pas ancré précisément dans le temps, ni dans l’espace, ce qui en fait une sorte de conte pour adultes d’une harmonie intemporelle.
Voilà, j’espère vous avoir donné envie de faire connaissance avec Aurelia Jane Lee, qui a mis une écriture pleine de vivacité et d’intelligence au service d’une belle histoire, que demander de plus ?

Extraits : Il ne lisait pas trop vite, ne mangeait pas la fin des phrases et semblait, à chaque virgule, regarder à gauche puis à droite comme on le fait à un carrefour avant de traverser. À chaque point, il baissait les paupières un court instant, comme s’il était conscient qu’entre deux phrases, tout un éventail de variantes existait, alors qu’une seule se réaliserait ; et c’était comme s’il rendait par là un hommage silencieux à toutes les éventualités laissées de côté.

Peindre était une seconde nature pour Juan. La transposition de la réalité sur une toile tenait pour lui de l’évidence. Il pouvait manier le pinceau comme il parlait, avec la même facilité, comme s’il n’y avait pas de code entre les deux.

L’auteure : Née à Bruxelles en 1984, Aurelia Jane Lee a étudié la communication ainsi que la philosophie. Elle s’est fait connaître en 2006 avec un premier roman intitulé Dans ses petits papiers. Deux recueils de nouvelles et quatre romans suivent, avant la trilogie Un endroit d’où partir.
247 pages.
Éditions Luce Wilquin (avril 2016)

Jean-Marie Blas de Roblès, L’île du Point Némo (avis de Valérie)

Aujourd’hui, c’est avec plaisir que je reçois Valérie, qui a inventé depuis quelques mois le concept de blogueuse itinérante. Elle a choisi de venir ici parler de :

pointnemoL’île du point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès

Lady Mac Rae s’est fait voler son diamant, L’Ananké. Elle fait appel à Martial Canterel et à son ami Holmes pour retrouver le fameux diamant. Les voilà partis à bord du Transsibérien, flanqués de Lady MacRae et de sa fille mutique, Verity. Parallèlement à cette histoire de vol de diamant, nous suivons les déboires de Carmen qui tente par tous les moyens de donner de la vigueur au membre de son mari, Dieumercie Bonacieux, découvrons une usine de cigares située dans le Périgord noir dans laquelle les employés écoutent des livres audio et croisons M.Wang, fondateur de B@bil Books qui se rince l’œil en regardant ses employés se déshabiller.

Quel tornade, ce roman ! Je dois avouer qu’à la fin de mon écoute, je n’ai pas réussi à établir tous les liens entre les différentes actions mais j’ai pris un vrai plaisir à suivre ce que donne l’imagination foisonnante et délirante de Jean-Marie de Roblès. Je suis certaine que j’aurais abandonné ce roman un brin loufoque et totalement décalé en version papier mais l’écouter fut agréable. Le lecteur, Thibault de Montalembert, fait partie de ceux pour qui j’ai une vraie tendresse et que je prends un immense plaisir à retrouver de livre audio en livre audio. Il est à nouveau parfait.

Si votre genre préféré est l’autofiction, passez votre chemin, ici c’est l’imagination qui prime. Si vous êtes prude, ce roman n’est pas non plus fait pour vous. Mais si vous avez envie d’entrer dans un tourbillon d’intrigues, d’intertextualité, si vous avez adoré Jules Verne, il est fait pour vous. C’est le genre de romans qu’on pourrait publier en épisodes dans les journaux.

On se perd parfois dans ce roman mais on a envie d’applaudir la prouesse. C’est drôle (le couple formé par Carmen et Dieumercie est irrésistible et m’a fait pouffer plus d’une fois) mais c’est aussi un roman intelligemment moraliste (je vous rappelle que je déteste qu’on me fasse la morale).

 

Date de parution : 18 Mars 2015 Durée : 12h36

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