Gouzel Iakhina, Zouleikha ouvre les yeux

« Parfois, elle avait l’impression qu’elle était déjà morte. Mais lorsque Zouleikha s’approchait des latrines improvisées dans un coin de la cellule, qui consistaient en un grand seau de fer-blanc sonore, et qu’elle sentait ses joues brûler de honte, elle comprenait soudain qu’elle était encore en vie. Les morts ne connaissent pas la honte. »

Dans les années 30, dans le pays Tatar, région russe dont la capitale est Kazan, une jeune femme subit sa vie auprès d’un mari tyrannique et d’une belle-mère qui la prend pour une esclave. Mariée depuis quinze ans à cet homme bien plus âgé, elle a perdu quatre bébés filles toutes petites encore et s’en remet à de vieilles superstitions dans l’espoir d’avoir un enfant. Lorsque les autorités villageoises, sur ordre de Staline, décrètent la « dékoulakisation », à l’encontre des propriétaires terriens, si humbles soient-ils, le mari de Zouleikha est tué en tentant de résister et la jeune femme est déportée avec de nombreux autres habitants.
Le thème est le même que dans L’étrangère aux yeux bleus, mais d’un point de vue totalement différent puisque Zouleikha n’échappe pas au sort qui l’attend, alors que les personnages de l’autre roman tentaient de fuir avec leurs troupeaux. S’ensuit pour la jeune femme une longue errance dans un wagon bondé, puis l’arrivée dans un endroit éloigné de tout, en Sibérie, au bord du fleuve Angara, où les déportés devront s’organiser.

« Du haut de la colline, la plaine s’étendant en bas ressemble à une immense nappe blanche sur laquelle la main du Très-Haut a égrené des perles d’arbres et des rubans de routes. La caravane des koulaks forme un fil de soie fin qui s’étire jusqu’à l’horizon, où le soleil pourpre se lève solennellement.  »

Un premier roman qui embrasse tout un pan de l’histoire de la Russie, du côté des petites gens qui ne comprennent pas forcément dans quoi ils sont embarqués, voici qui m’a tout de suite attirée, et j’ai été ravie de trouver ce roman à Saint-Malo, lors du festival Étonnants Voyageurs. Même si je n’ai pas pu y écouter Gouzel Iakhina, je n’ai pas douté un instant que ce roman allait me plaire. Et il m’a plu au-delà de ce que j’imaginais !
Outre le contexte passionnant, les personnages font la force de ce roman. Comment ne pas s’attacher à Zouleikha, toute menue et discrète, et au bouleversement de sa vie qui la fera passer quasiment du Moyen-Âge à l’époque moderne en seize années de déportation. Quel beau personnage qui malgré les épreuves, trouve toujours une force ultime pour avancer ! Il y a aussi le chef de camp, Ignatov, d’autres « déplacés » dont certains sont des intellectuels venus de Saint-Pétersbourg, comme Isabella ou le peintre Ikonnikov. Et ensuite, arrive Youssouf… des personnages intensément humains qui vont, chacun à leur heure, émouvoir et faire se sentir proche d’eux.
J’ai tout aimé dans ce roman, même l’ambivalence des personnages, qui ne sont ni entièrement mauvais, ni foncièrement bons. Si l’autrice s’est incontestablement bien documentée sur le Tatarstan des années 30, cela reste discret et jamais péremptoire.
L’écriture et la traduction rendent parfaitement les paysages et les saisons, comme les dialogues et les sentiments : que de qualités pour un premier roman ! J’en suis encore sous le charme…

Zouleikha ouvre les yeux de Gouzel Iakhina, (Zouleikha otkryvaet glaza, 2015), éditions Libretto, 2021, traduction de Maud Mabillard, 560 pages.

Pour les curieux, voici une interview intéressante qui n’en dit pas trop sur les livres de l’autrice pour laisser le plaisir de la découverte, et aussi la page consacrée à Gouzel du festival Étonnants voyageurs.

Roman repéré chez Aifelle, Claudialucia et Ingannmic, il participe au défi Pavé de l’été chez Brize.

Carla Guelfenbein, Le reste est silence

« J’approche de la capitale. Les premiers éclairages des rues dessinent des droites et des courbes sur la surface obscure de la terre. Santiago, qui a l’air plutôt chaotique dans la journée, a la délicatesse d’un dessin quand la nuit tombe. »

Tommy a douze ans, et depuis sa naissance, une enfance excessivement protégée, car une maladie de cœur lui interdit tout effort. Un jour, au détour d’une conversation « mondaine » qu’il s’amuse à enregistrer en cachette, il apprend que sa mère s’est suicidée. Tommy est un observateur infatigable de ce qui l’entoure, et en premier lieu, de sa famille. Son père Juan, chirurgien réputé et sa belle-mère Alma le protègent beaucoup, notamment de secrets de famille qui vont bientôt émerger. Mais l’essentiel ne réside pas seulement dans ces secrets, mais plutôt dans les points de vue de chacun, que ces silences rendent bientôt incompatibles.

« Quand papa ne dit rien, c’est comme si soudain quelqu’un éteignait la lumière et laissait tout le monde dans le noir, perdu dans son coin. Voilà pourquoi les silences de papa sont noirs. »

Trois points de vue sont alternés, un peu comme dans la série « The affair ». Les personnages racontent chacun à leur tour, parfois en reprenant les événements qui mènent au délitement de la famille, de manière subtilement différente. Originalité, des petits signes indiquent en début de chapitre de quel personnage il s’agit, au lieu de leur nom : des vagues, une flèche, un sablier… on comprend vite ce que chacun représente. C’est une famille où beaucoup de choses sont tues, le procédé de reprendre les événements vus par l’un ou l’autre est donc intéressant.
J’ai trouvée très jolie l’idée de Tommy de découvrir et noter dix choses sur sa mère. Le personnage du garçon est sans doute le plus immédiatement attachant, mais les autres ne manquent pas d’intérêt pour autant. Je ne dirai rien de la fin du roman, si ce n’est qu’elle est d’une certaine manière parfaite. Seul léger bémol, si j’aime bien en général que le propos d’un roman soit universel, cette fois j’aurais préféré que le Chili, et ce qui le distingue d’autres pays, soit plus perceptible.

Le reste est silence de Carla Guelfenbein, (El resto es silencio, 2008) éditions Actes Sud, 2010, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, 312 pages en poche.

Mimi et Zazy ont aimé aussi.

Le mois latino-américain, c’est chez Ingannmic. Livre sorti de ma PAL pour Objectif Pal.

Lectures du mois (27) spécial littérature française

Vous devez savoir, pour ceux qui fréquentent régulièrement ce blog, que j’ai une préférence pour la littérature étrangère. Toutefois, il m’arrive de me laisser tenter par des romans français récents dont les critiques sont bonnes. Il faut bien se tenir un peu au courant !
Voici donc en bref mes ressentis sur des livres dont vous avez sans doute entendu parler, ou peut-être déjà lus.

Caroline Dorka Fenech, Rosa dolorosa, éditions La Martinière, août 2020, sorti en poche.
« Aux fenêtres, les linges pendus paraissaient en lambeaux. Et, à cette heure-ci, il n’y avait personne. Seuls les Messina passaient sous les fils électriques fragiles et noirs qui couraient d’une façade d’immeuble à l’autre, composant une toile d’araignée funèbre au-dessus d’eux. »

Toute la vie de Rosa tourne autour de son fils Lino. Le jeune homme d’une vingtaine d’années monte avec elle un projet d’hôtel à Nice, où Rosa possède déjà un petit restaurant. Jusqu’au jour où Lino est mis en examen pour un meurtre, chose impensable pour sa mère. Sous le choc, elle met tout en œuvre pour prouver l’innocence de son fils.
La force de ce roman assez court réside dans la tension qui parcourt le roman et dans la magnifique scène finale… Sinon, le style un peu inégal, avec de belles descriptions mais des dialogues pas toujours intéressants, font que j’ai été un soupçon déçue, j’attendais mieux de ce premier roman.

Karine Tuil, Les choses humaines, éditions Gallimard, août 2019, sorti en poche.
« Ils découvraient la différence entre l’épreuve et le drame : la première partie était supportable ; le second se produisait dans un fracas intérieur sans résolution possible – un chagrin durable et définitif. »

Tout le monde connaît les parents d’Alexandre Farel, jeune étudiant brillant à Stanford. Son père présente une émission politique très regardée, sa mère écrit des essais féministes. Mais Alexandre est accusé du viol d’une jeune fille. C’est là que deux ressentis s’affrontent, jusqu’au procès. Pour Alexandre, il y avait consentement, pour Mila, la jeune fille, traumatisée, il y a eu viol.
L’écriture des deux premières parties ne présente aucun intérêt notable… Le style qui consiste à aligner des faits à propos de chaque personnage avec une grande platitude m’a laissée assez effarée et inquiète de la suite. Ajoutons à cela que les protagonistes n’éveillent aucune identification ni compassion et ne montrent que des aspects assez odieux d’eux-même. Heureusement la troisième partie consacrée au procès s’avère plus intéressante à lire tout en ouvrant quelques perspectives et sujets de réflexion, mais je me suis tout de même demandée pourquoi ce roman avait soulevé autant d’enthousiasme…

Alice Zeniter, Comme un empire dans un empire, éditions Flammarion, août 2020, sorti en poche.
« On ne mettait pas les livres dans le salon, c’était trop intime pour être exhibé, la bibliothèque était dans le bureau.
Antoine avait compris que le député n’avait pas besoin de montrer qu’il lisait, c’était acquis qu’un homme comme lui ne pouvait pas ne pas lire. »

Deux personnages principaux se partagent le texte : L, son prénom réduit à une lettre, est une hackeuse bien connue du milieu où elle agit, notamment en venant en aide aux femmes harcelées par un conjoint violent. Antoine, lui, est assistant parlementaire d’un député socialiste. Il s’est lancé dans les études, puis en politique, pour échapper à un milieu d’origine assez modeste, dont il ne parle pas. On se doute que leurs chemins vont finir par se croiser.
Sur le thème des classe sociales et du militantisme, ce roman ne se montre jamais inintéressant, même si ni l’univers des hackers ni celui des assistants parlementaires ne me passionne de prime abord. L’écriture d’Alice Zeniter permet de laisser le lecteur toujours en attente, jamais en rade. Elle a le sens de l’observation, du détail exact, qui donne à chaque scène un air de vécu, et jamais elle ne donne l’impression de déployer une thèse. Encore une fois, cette autrice m’a surprise et épatée !

Pierric Bailly, Le roman de Jim, éditions P.O.L., mars 2021.
« Jim avait beau ne pas être mon fils de sang, je lui avais forcément transmis des attitudes, des traits de caractère, le genre de choses qu’on donne sans s’en rendre compte et sans le vouloir, et puis qu’on finit par avoir du mal à tolérer chez eux, c’est çà le pire. Il y a toujours un moment où on leur en veut d’être ces miroirs miniatures sur pattes. Mais on leur en veut aussi de ne pas nous ressembler totalement, de ne pas être des clones parfaits, d’avoir en plus de çà leur putain de personnalité à eux. »

Aymeric a vingt-cinq ans lorsqu’il croise Florence, quarante ans et enceinte. Le courant passe vite entre eux deux, et le jeune homme se retrouve à élever comme son fils le petit Jim. Entre le Jura et Lyon, sur plus de vingt ans, le roman déroule cette histoire d’amour passionné entre un père et le fils qui n’est pas de lui.
Je suis passée par différents sentiments en cours de lecture, certains passages me plaisant beaucoup et d’autres moins, et si, finalement, mon avis est assez mitigé, la raison en est très certainement le style. Le langage jeune et relâché du narrateur s’accorde parfaitement à son personnage, mais c’est peut-être ce qui m’a lassée, à la longue… Je ne saurais trop dire, pourtant le sujet de la paternité ne manque pas d’originalité, ni de sensibilité.

Si je devais n’en recommander qu’un, ce serait celui d’Alice Zeniter, qui a pourtant les critiques les plus mitigées (sur Babelio, par exemple). Encore une fois, je suis à contre-courant…
Et vous, connaissez-vous ces romans ? Et qu’en pensez-vous ?

NIviaq Korneliussen, Homo sapienne

« Si Dieu est une femme, elle est plus belle que Dieu. Sara. Je pique une gorgée de la vodka d’Arnaq. Pourquoi ne la vois-je que maintenant ? Qui est-elle ? J’ai envie de parler avec elle, de lui demander toutes sortes de choses. J’ai envie de lui demander d’où elle surgit soudain. Mais je ne le lui demanderai pas, puisque je viens seulement de la rencontrer ! »

Fai rencontre Sara lors d’une soirée, et en est toute éblouie. Pour elle qui avait un copain et ne se sentait pas attirée par les filles, c’est le début de quelque chose de nouveau. Va-t-elle la revoir ?
Certains sont en couple, d’autres cherchent et se questionnent, d’autres encore rompent, parfois une nouvelle identité émerge… Les journées sont mornes et les nuits groenlandaises sont longues, l’alcool coule et la musique rythme les va et vient de chacun.

« Du Groenland à l’infini et retour … What a day to be alive. Elle lit ma petite lettre. La nuit de printemps me donne vie et Sara m’embrasse. What a day to realize I’m not dead. L’amour m’a sauvée. And I realize. This is my coming-out story. »

Un roman choral d’un nouveau genre est né, il conte le quotidien de jeunes urbains, pas spécialement paumés, ni fauchés, mais qui cherchent leur identité, dans la capitale groenlandaise, Nuuk. Leur vie, essentiellement nocturne, est racontée par monologues, émaillés d’expressions, voire de phrases ou de paragraphes en anglais, de successions de textos, d’échanges épistolaires… La première partie tient du roman d’initiation où Fia découvre qui elle est, les autres parties reprennent certains événements du point de vue d’autres personnages : Inuk, Arnaq, Ivik ou Sara, cinq jeunes qui s’interrogent sur leur vie, amitiés, amour, sexualité. Une belle part est faite aux gays et transgenres.
Tous parlent aussi de leur pays, qu’ils aiment et détestent à la fois. L’ensemble, moderne, original et réaliste, peut plaire comme déconcerter. Pour moi, c’est plutôt la deuxième option qui domine. Je trouve l’ensemble prometteur mais un peu inabouti.

Homo sapienne de Niviaq Korneliussen, (2014) éditions La Peuplade (2017) et 10/18 (2020), traduit du danois par Inès Jorgensen, validation linguistique à partir du groenlandais par Jean-Michel Huctin, 190 pages.

Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203

« “Maytén”, répétait-il dans sa tête. Le son de ce prénom évoquait la terre et le paysage, les lacs bleutés de la cordillère, la brise tiède du printemps qui caressait les corps ; il produisait un écho fragile et cristallin, un accent, un final sans voyelle, ce qui ajoutait une grâce subtile, vaporeuse. Plus Parker se répétait ce prénom dans la pénombre du camion immobile sous les étoiles, plus il prenait de significations, jusqu’à devenir magique et parfumer l’aube. »
On l’aura compris avec cet extrait, il s’agit d’une histoire d’amour, compliquée par le fait que le coup de foudre se produit entre deux itinérants parcourant l’un comme l’autre la Patagonie de long en large.
Parker conduit son camion au gré des injonctions de son patron, et ne se soucie pas trop de ce qu’il transporte. Pour lui, l’essentiel est d’être loin de la capitale et de son ancienne vie, et de pouvoir déployer chaque soir son petit campement sous les étoiles. Il voit Maytén un jour, à la caisse d’un train fantôme. Elle est mariée à un homme grossier dont la dernière idée pour rebondir dans la vie est de traîner aux quatre coins de la Patagonie des remorques contenant des attractions susceptibles d’attirer la population. Il est aidé par Maytén et deux frères jumeaux boliviens pas très futés. A ces personnages s’ajoute un journaliste amateur de sujets de reportages particulièrement originaux.Et le décor, la Patagonie, ses caprices météorologiques, et ses routes rectilignes et infinies, à tel point qu’on y compte en jours de route plutôt qu’en kilomètres…

« Bon, alors prenez la 210 jusqu’à trouver un arbre abattu. Si vous dépassez les trois jours, revenez en arrière, parce que vous serez allé trop loin. Au croisement, prenez à gauche, c’est l’affaire d’un jour et demi, deux s’il pleut. »
C’est d’une manière originale qu’on indique les directions dans ces contrées, et les indications sont tout aussi vagues lorsqu’il s’agit de retrouver la trace de quelqu’un… Cela donne lieu en tout cas à des dialogues savoureux, où l’on se demande toujours qui se moque de qui ! C’est l’un des points forts du roman. J’ai beaucoup aimé également la façon de décrire les paysages, j’ai souvent eu l’impression de les avoir sous les yeux, et lorsque les dialogues arrivaient, ils sonnaient tout à fait juste. Cela ne m’a donc pas étonnée lorsque j’ai lu que l’auteur était scénariste. Ce roman m’a rappelé un de mes films argentins préférés intitulé Historias minimas, titre qui pourrait convenir également à ce roman, l’histoire n’est pas de celles où il se passe un nombre considérable d’événements, non, c’est plutôt une suite de rencontres et de tableaux de la vie quotidienne sur les routes et dans les villages disséminés au milieu d’un paysage sans limites, et si l’histoire est simple, elle n’en dégage pas moins une atmosphère dépaysante et un charme certain, qui en font une lecture agréable.

« La vie monotone et ennuyeuse dans ces régions obligeait les gens à inventer des légendes pour avoir un sujet de conversation le soir. »
Pour finir, j’aurais deux
petites remarques, qui n’entachent en rien la qualité du texte. Tout d’abord à propos du titre : je suis peut-être un peu rigide, mais j’aurais aimé que le titre français, qui n’est pas une traduction du titre argentin, ait un rapport direct avec le texte : or, s’il y a des numéros de route, la route 203 n’apparaît pas plus qu’une autre, voire même moins, et j’attendais à chaque instant que quelque retournement ou péripétie de l’histoire lui donne une certaine importance qui justifie le titre.
Ensuite, au début du roman se trouve une carte d’Argentine, mais aucun des noms mentionnés au cours du roman n’y figure, (et ils sont des plus originaux, comme Colonie Désespoir ou Mule Morte) je n’en vois donc pas trop l’intérêt, à moins qu’elle serve uniquement à montrer l’étendue de la Patagonie, mais merci, ça, je le savais déjà !

Patagonie, route 203 d’Eduardo Fernando Varela (La marca del viento, 2019) éditions Métailié, août 2020, traduction de François Gaudry, 358 pages.

Le challenge En Amérique Latine a lieu chez Goran et Ingannmic.

Valentyne  et Eeguab ont lu ce roman très récemment.

Elizabeth Jane Howard, Une saison à Hydra

« L’angoisse du voyage de retour n’arrête pas de rebondir vers moi puis de s’éloigner de nouveau ; elle vient juste de me revenir, telle une balle agaçante, à la fois idiote et impossible à éviter. Il y a une énorme différence entre savoir ce qu’il faut faire et le faire, et je suppose que l’on passe la plus grande partie de sa vie dans cet entre-deux. »
Finissons l’année avec cette chronique d’un roman d’Elizabeth Jane Howard, qui m’a laissée un peu perplexe.
Quatre personnages y entrent en scène tout à tour à Londres dans les années cinquante : Emmanuel Joyce, un dramaturge en panne d’inspiration, son épouse Lilian jamais remise du décès de sa toute jeune enfant, et Jimmy le manager qui les accompagne partout, et résout pour eux tous les problèmes qui se présentent. Le
début entre dans le vif du sujet avec un événement qui fait qu’Emmanuel se montre sous un jour peu agréable, et se retrouve sans secrétaire. Cette entrée en matière qui agit sans présenter les personnages ne m’a pas séduite outre mesure. Ensuite passant du manager à l’épouse puis au dramaturge, cela prend une tournure plus intéressante, mais, baladée de Londres à New York, j’attendais déjà impatiemment de quitter ces endroits pour les îles grecques.
J’ai eu à ce moment-là l’impression d’être abonnée aux dramaturges et metteurs en scène de théâtre avec Le bal des ombres et Soleil de cendres, et ce n’était pas pour me déplaire. C’était avant que je me rende compte qu’il me faudrait arriver aux deux-tiers du roman pour atteindre enfin l’île grecque où je pensais paresser les pieds dans l’eau !

« Il la vit en entier – les promesses, les dangers, l’intensité de sa vie, ce qui bougeait ou restait assoupi en elle, sa forme, sa couleur, sa musique ; il vit tout ce qu’elle était, et plus qu’elle-même, ce fut la vérité de cette image qui lui fit voir en elle et en lui ce qui était éternel et ce qui pouvait changer. »
Et le quatrième personnage, me direz-vous ? Il s’agit d’une toute jeune fille, Alberta, aussi charmante que les pieds bien posés sur terre, qui va venir compléter le quatuor, en tant qu’apprentie secrétaire. Et là, on se demande qui va tomber dans les filets de qui, et on traque les moindres recoins de la conscience de chacun. Ce n’est pas du tout inintéressant, il y a même de très beaux passages, mais il faut bien le dire, pour moi, ça a été un peu long. Il m’a fallu presque les trois quarts du roman pour entrer dedans. En réalité, y entrer est facile, mais il ne se passe pas grand chose, et je m’ennuyais gentiment. C’était peut-être novateur en 1959, et le côté classique ne manque pas de charme, mais je pense être la preuve que ce roman ne séduira pas tout le monde.
Maintenant, je ne sais plus trop si je vais lire Les Cazalet, dont on a tant parlé cet été. Je pensais que c’était une bonne idée de commencer par un autre roman, et en poche qui plus est, mais je serai prudente, dorénavant, d’autant que la saga compte cinq tomes.
La fin d’Une saison à Hydra rattrape tout, je l’ai trouvée heureusement beaucoup plus riche que le reste du roman, surtout en ce qui concerne l’évolution psychologique des personnages. La manière dont ils se révèlent capables d’évoluer, différents des personnes figées dans leurs comportements, et à vrai dire peu sympathiques, du début du roman, ne manque pas d’intérêt, et l’opposition entre ce qui relève, dans la vie, du destin ou du choix de chacun, parlera à beaucoup de lecteurs.
Voilà, à vous de voir s’il pourrait vous plaire.

Comme beaucoup, LadyDoubleH et Nicole se sont régalées.

Une saison à Hydra d’Elizabeth Jane Howard (The sea change, 1959) éditions La Table Ronde (poche), traduction de Sybille Bedford, 535 pages.

Ludmila Oulitskaïa, L’échelle de Jacob

echelledejacob« Ils devinrent tellement proches qu’il leur semblait qu’il ne pouvait pas exister une immersion plus grande dans les profondeurs d’une autre âme et c’était un tel prologue à un avenir follement heureux qu’ils redoutaient même de s’embrasser de peur d’effaroucher le bonheur encore plus immense qui les attendait.  »
Nora, jeune femme vivant à Moscou au début des années 80, tente de composer sa vie entre ses parents avec lesquels elle a des relations compliquées, sa maternité et un petit Yourik qu’elle élève seule, ses amours tumultueuses avec Tenguiz, un metteur en scène plus âgé qu’elle et enfin la mort de sa grand-mère tant aimée Maroussia. Elle retrouve une correspondance entre Maroussia et son mari Jacob, et reconstitue leurs jeunes années, tout en démêlant ses propres relations avec ses proches, et en travaillant pour le théâtre.
Roman très riche, qui plonge autant dans le monde de la littérature, de la musique et du théâtre que dans celui de la philosophie ou de la recherche scientifique, L’échelle de Jacob repose sur les lettres des grands-parents de Ludmila Oulitskaïa et est donc en très grande partie autobiographique. Il couvre une très large période du vingtième siècle russe et de l’histoire tourmentée de ce pays, avec quatre générations de personnages (qu’un arbre généalogique aide à repérer) qui se débattent pour essayer de vivre selon leurs convictions.

« Elle éprouvait un sentiment étrange et très fort : elle, Nora, la seule et unique Nora, voguait sur un fleuve avec derrière elle, se déployant en éventail, ses ancêtres, trois générations de personnes immortalisées sur des photos, avec des noms qu’elle connaissait, et derrière eux, dans les profondeurs de ces eaux, une suite sans fin d’ancêtres anonymes, des hommes et des femmes qui s’étaient choisis par amour, par passion, par calcul, sur l’injonction de leurs parents, qui avaient produit et protégé une descendance, et ils étaient une multitude immense, ils peuplaient toute la terre, les berges de toutes les rivières, ils croissaient et se multipliaient afin de la produire elle, Nora, et elle, elle produisait encore un petit Jacob et cela donnait une histoire sans fin à laquelle il était si difficile de trouver un sens, bien qu’il palpitât clairement en un fil ténu. »
Cela faisait longtemps que je projetais de relire Ludmila Oulitskaïa, ayant juste le souvenir assez imprécis d’un roman et de nouvelles lus et aimés (Le cas du Docteur Koukotski et Mensonges de femmes) J’ai donc choisi son dernier roman, un pavé sorti depuis un an en poche.
Je savais qu’il s’agissait d’un roman s’appuyant sur l’histoire de sa propre famille, et qu’il brassait les générations. Il est effectivement beaucoup question de génétique et de transmission dans ce roman, ce qui n’est pas étonnant sachant que l’auteure, avant de venir à la fiction, était généticienne. Elle a aussi écrit pour le théâtre comme la Nora du livre, et ses grands-parents ont servi de modèles aux grands-parents Maroussia et Jacob.
Malgré un cadre qui augurait un passionnant roman russe, couvrant tout le vingtième siècle, je suis restée un peu sur la réserve. De longs développements sur le féminisme, le marxisme ou la maternité ne manquent pas d’intérêt mais rompent le rythme à force d’être érudits et complets. Le parallèle entre la vie de Maroussia et celle de Nora donne de la force au texte, mais de tous les personnages, c’est Maroussia que j’ai trouvé la moins incarnée, ce qui est dommage, car elle était féministe de la première heure, communiste dans l’âme, danseuse et pédagogue, ce qui présageait d’un personnage hors du commun. Son mari Jacob a plus de chair, de profondeur, et les nombreux personnages des années 80 et suivantes aussi, et heureusement, car sinon, j’aurai trouvé le temps un peu long. Mais ne vous arrêtez pas à mon avis si ce roman vous tente, quant à moi, je relirai l’auteure dans un format plus court.

L’échelle de Jacob de Ludmila Oulitskaïa, (2015) éditions Gallimard, 2018, traduction de Sophie Benech, sorti en Folio, 808 pages.

Des avis plus positifs chez Brize et sur Babelio

Pavévasion, c’est le Pavé de l’été 2020 (chez Brize).
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Shilpi Somaya Gowda, Un fils en or

unfilsenor« Anil savait qu’il devait travailler dur pendant cette année de stage, et il l’acceptait, mais il aurait aimé recevoir de temps en temps une parole d’encouragement de la part d’un chef, ou éprouver la satisfaction d’avoir bien fait quelque chose. Tout comme il aurait aimé que ses patients l’apprécient, ou simplement le respectent. »
Le roman commence dans l’ouest de l’Inde, dans la région du Gujarat. Anil est le premier de sa famille à faire des études supérieures, il va devenir médecin, et poursuit son cursus aux États-Unis, malgré les réticences de sa mère. Toutefois, une raison qui fait céder sa mère c’est qu’elle ne voit pas d’un très bon œil son attirance pour son amie d’enfance Leena, qui vient d’une famille moins aisée. La famille d’Anil est, elle, très bien considérée, et son père, reconnu pour sa sagesse, fait office de conciliateur. Ce qui donne lieu à des paragraphes très intéressants sur cette coutume. À Dallas, Anil a bien du mal à trouver sa place, que ce soit avec ses colocataires et amis, ou dans ses différents stages à l’hôpital.

« Il sembla à Leena que tout se passa très vite après cette journée à la Grande Maison. En l’espace d’une semaine, les préparatifs du mariage avaient commencé.
Il y a eu des rendez-vous avec l’astrologue et le pandit, Leena et sa mère sélectionnèrent des saris de mariage, des bijoux et des motifs de Mehdi pour les pieds et les mains. »

Lorsque Anil est parti, Leena doit accepter un mariage arrangé, elle pense pouvoir faire cela pour plaire à ses parents qui se sont endettés pour elle. Mais certaines familles ne voient dans les mariages qu’un moyen de trouver de l’argent facile, ainsi qu’une servante qu’on n’a pas besoin de payer.
J’ai beau avoir déjà lu des romans indiens, j’ai trouvé celui-ci fort bien fait, riche de nombreux thèmes, et je me suis attachée aux parcours d’Anil et de Leena. J’ai compati aux questionnements du jeune homme, et été submergée de colère à la lecture de ce que vit Leena. Ce sont de beaux portraits que dresse là l’auteure, notamment ceux des femmes sont particulièrement touchants et inoubliables. J’ai beaucoup apprécié que les personnages secondaires aient de la présence et des caractères tout sauf caricaturaux. Je trouve que pour un roman un peu long, les personnages moins importants ne doivent pas faire que de la figuration, sous peine d’ennuyer sérieusement les lecteurs. Pas un brin d’ennui ici, mais la rencontre de belles personnes, qui luttent pour construire leur vie, entre tradition et modernité.

Un fils en or de Shilpi Somaya Gowda, (The golden son, 2016) éditions Mercure de France, 2016, traduction de Josette Chicheportiche, 480 pages, existe en Folio.

Les avis de Daphné, Hélène

Lire-le-monde
Lire le monde: l’Inde

Alexandra Koszelyk, À crier dans les ruines

acrierdanslesruinesRentrée littéraire 2019 (2)
« Souvent la dernière attention, un dernier geste ou regard n’est pas pris au sérieux. On ne sait jamais quand celui-ci arrive, personne n’y prend garde, l’instant glisse sur nous et s’échappe. Mais quand le dernier instant se fige, quand on sait qu’il portera le nom de dernier, alors l’instant revient et perfore l’inconscient. Si j’avais su… »

Léna et Ivan, ou une enfance et un début d’adolescence insouciants dans les années 80 en Ukraine. Le père de Léna travaille à la centrale de Tchernobyl, et dès le 26 avril 1986, il comprend tout de suite que le pire est arrivé, et il précipite le départ prévu vers l’étranger, la France, sans aucun bagage. Dès leur installation, ses parents enjoignent Léna d’oublier son pays, lui affirment qu’elle n’y retournera jamais. Pour Léna, sa seule consolation est sa grand-mère, dans ce déracinement douloureux, celle qui lui rappelle sa culture, ses légendes ukrainiennes. Sans nouvelles de son ami Ivan, elle finit par accepter ce qu’affirment ses parents, qu’il compte au nombre des victimes.
Pourtant, vingt ans plus tard, lorsqu’elle a l’occasion de revenir enfin en Ukraine, elle ne peut s’empêcher de retourner dans son village…

« Les embruns, le cri des mouettes et l’air iodé auraient pu surprendre Léna, son esprit s’ancra au contraire sur ces murets de granit qui portaient les stigmates d’un monde disparu. Leur rondeur et leur rugosité formaient des histoires que la Slave se plut à imaginer. Au loin, des hortensias roses achevaient la palette des couleurs. »
Je me suis laissé tenter par la couverture, le résumé et les premiers avis sur le roman d’Alexandra, que de plus je connais par blogs interposés depuis longtemps. Mais je dois prévenir tout de suite que je ne suis pas précisément la lectrice idéale pour un jeune roman français à l’écriture poétique, qui fait appel à la sensibilité des lecteurs, sur le thème des amours de jeunesse.
Par contre, j’ai lu un certain nombre de romans évoquant l’exil, thème que j’aime à retrouver assez souvent, et les répercussions de l’accident de Tchernobyl sur la population est un sujet fort qui me parle également.
J’ai beaucoup apprécié le début du roman, la description de l’amitié naissante entre les deux jeunes gens, l’accident nucléaire, le départ : sublimés par l’écriture de l’auteure, qui trouve toujours des images qui parlent à la sensibilité, sans platitudes aucune, tout en retenue et en humanité.
Ensuite, mais ce n’est que mon ressenti, à son arrivée en France, j’ai trouvé Léna plus diaphane, une fille de papier, qui ne se ranime, me semble-t-il, que dans les ruines d’Herculanum. J’ai aimé cette évocation du voyage en Campanie, et le choc des ruines, qui sera suivi d’autres voyages, plus près de ses racines. À partir de là, le roman va crescendo jusqu’à la fin, très belle…
Ce qui m’a beaucoup plu dans le texte, c’est qu’on sent la grande lectrice derrière les mots, et qu’Alexandra a écrit un livre correspondant totalement à ce qu’elle-même aimerait lire. Ce roman a suscité de nombreux coups de cœur de libraires et de lecteurs. Si je ne les partage pas totalement, je souhaite à ce roman tendre et juste, un très joli parcours !
Je le conseille à ceux qui ont aimé Le bleu des abeilles de Laura Alcoba, pour la vision de l’exil et l’appropriation d’un pays par sa culture, ou Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon pour l’accident de Tchernobyl et ses conséquences humaines.

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk, éditions Les forges de Vulcain, 2019, 254 pages, finaliste du prix Stanislas, et sélection Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura.

Les avis d’Antigone et Nicole.

Michèle Forbes, Edith & Oliver

edith&oliver« Se produire sur scène offrait systématiquement la possibilité d’une métamorphose publique : le jeune garçon nerveux et effrayé devenait alors l’homme qui n’a peur de rien. »
En 1906, à Belfast, Edith fait la connaissance d’Oliver à l’issue d’une soirée trop arrosée. Le jeune homme, illusionniste, pourtant doué d’un réel talent, peine à joindre les deux bouts, car les directeurs de théâtre payent les artistes, encore peu syndiqués, le moins possible. D’autant qu’arrive la concurrence des projections de cinéma. Oliver doit enchaîner les tournées dans des salles de plus en plus petites et qui se vident, tout en ayant une famille à nourrir. Edith assure le quotidien, mais Oliver se laisse souvent entraîner à boire, et ses douloureux souvenirs d’enfance n’arrangent rien…

« Il a horreur de ça. Il a horreur de la nuit. Il a horreur de s’endormir. Il a horreur de ne pas s’endormir. Plus encore, il a horreur de penser à ce que sera son réveil. Il redoute d’ouvrir les yeux sur un monde qui aurait changé du tout au tout. »
Je me réjouissais à l’idée de découvrir une jeune et nouvelle (pour moi) auteure irlandaise, avec ce deuxième roman sur lequel j’avais lu des avis plutôt enthousiastes. Cependant à l’issue de ma lecture, je demeure sceptique. S’il y avait quelque chose d’indéfinissable, une atmosphère, un charme, qui me retenait dans le livre et me poussait à tourner ses pages, j’ai été aussi empêchée tout du long de vraiment aimer ce que je lisais.
J’ai pensé que, peut-être, la traduction ne me plaisait pas. Ou alors le style, assez lyrique, hormis les dialogues plus terre-à-terre, la narration au présent, là où le passé aurait mieux convenu.
J’aurais peut-être aimé aussi que le point de vue d’Edith soit plus développé, elle m’a semblé un peu effacée par rapport à Oliver, dès le début où l’on ne comprend pas trop ce qu’elle lui trouve.
Oliver incarne parfaitement le héros antipathique, plus fort en paroles qu’en actes, vivant dans son imagination et incapable de se confronter à la réalité qu’il abandonne sans remords à Edith. J’ai eu de la peine pour elle et les enfants, entraînés par Oliver dans sa chute.

Le monde du music-hall et de l’illusion, son déclin, sont bien dépeints par l’auteure, et cet aspect original, peu exploré dans les romans, est le gros point fort du livre, plus que l’histoire familiale, dure, très sombre, trop typiquement irlandaise, et à laquelle je n’ai pas vraiment cru.

Edith & Oliver de Michèle Forbes (2017) éditions Quai Voltaire (janvier 2019) traduction de Anouk Neuhoff, 438 pages.

Repéré chez LadyDoubleH et Titine dont les avis sont plus positifs.

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