littérature France·mes préférés·rentrée hiver 2016·sortie en poche

Vincent Message, Défaite des maîtres et des possesseurs

defaitedesmaîtres« La ville est grande, ça ne s’oublie pas. Elle envahit le ciel à coup de passerelles piétonnes entre les tours, le barrent de voies ferrées tendues au-dessus des rues et des canaux, elle oppose au désir de lignes droite ses collines couvertes de parcs, de cités-souricières, d’usines en ruine, elle creuse partout, en réparation maladroite et insuffisante de ses erreurs, des tunnels pour relier des quartiers que sépare la largeur brutale des autoroutes. »
Il est des livres qu’on ne remarque pas trop lorsqu’ils sortent en grand format, dont ni le titre ni la couverture ne donnent envie d’aller voir de quoi il retourne. Et puis quelques avis font leur chemin, et la sortie en poche permet de réparer l’inattention et de découvrir enfin de quoi il s’agit.
Dans un monde quelque peu postérieur au nôtre, si peu, Malo se rend compte en rentrant un soir de son ministère à son appartement qu’Iris a disparu. Il s’inquiète jusqu’à ce qu’il apprenne que la jeune femme a été conduite à l’hôpital après un accident avec délit de fuite. Iris aurait besoin d’une greffe, et Malo n’a que quelques jours pour essayer de la sauver. Jusque là, on ne connaît rien des rapports exacts entre les deux personnages principaux, et la suite va mener d’étonnements en découvertes.

 

« Les chiffres non plus ne leur disent rien. Quoique beaucoup passent l’essentiel de leurs journées à les établir avec précision et à construire des scénarios probables, on continue de tenir pour des excités ou des doux rêveurs ceux qui jugent certains chiffres alarmants et qui voudraient en tenir compte en demandant à tous de réformer leur conduite. »

Une dystopie qui nous projette dans un futur plus ou moins proche, et peut-être possible, et qui est, en même temps, une réflexion sur les rapports de force entre différents groupes humains, une fable sur le rapport de l’homme et de l’animal, le danger de la surconsommation, les ravages de l’élevage industriel et de l’abattage à la chaîne, et en même temps une histoire d’amour… J’applaudis sans réserve à l’agencement parfait du roman qui permet de faire passer des réflexions plus qu’intéressantes, tout en happant le lecteur avec l’histoire et le suspense qui en découle. C’est une de mes lectures les plus enthousiasmantes depuis un bon bout de temps !

« Il y a, pour résumer, trois catégories d’hommes : ceux qui travaillent pour nous ; ceux qui s’efforcent de nous tenir compagnie ; ceux que nous mangeons. »
J’ajoute que le style est la preuve qu’il n’est pas besoin d’en faire trop, d’en rajouter dans l’originalité ou les effets pour être efficace. Je ne vois vraiment pas quelle restriction je pourrais émettre, j’ai été tout simplement saisie par le contexte, la justesse des constats sur notre société autant que l’imagination qui permet de créer une évolution aussi plausible qu’effrayante au monde qui est le nôtre. Tout cela sans qu’à aucun moment je n’aie l’impression que l’auteur énumère des faits ou énonce une thèse. Certaines scènes vraiment saisissantes me resteront longtemps, et ce roman va rejoindre mes romans d’anticipation favoris qui ne sont pas si nombreux que ça.

Défaite des maîtres et des possesseurs de Vincent Message (Seuil, 2016) paru en poche en Points (2017) 238 pages.

Les avis d’Aifelle, Keisha, Krol, Noukette, Papillon et Sandrine.

Objectif PAL 2017, pour le mois d’août.
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littérature France·policier·rentrée hiver 2017

Colin Niel, Seules les bêtes

seuleslesbêtesIl y a un engouement certain pour le roman noir rural en ce moment, avec notamment les romans de Franck Bouysse, dont j’ai déjà parlé, sans être totalement convaincue. Colin Niel avait, lui, situé ses premiers romans en Guyane où il travaillait, il vient ici établir son roman dans une campagne isolée, sur un causse qui se désertifie…

« J’avais l’impression de faire un truc un peu fou. Je sais, il y a pire comme folie mais pour moi c’était déjà beaucoup. Il avait fallu quarante-deux ans pour ça, pour que je me comporte comme l’adolescente que je n’avais pas été quand j’en avais l’âge. »

Une femme, Evelyne Ducat, disparaît au cours d’une randonnée solitaire, seule sa voiture est retrouvée, mais pas de traces ou d’indices. Alice, l’assistante sociale dont le rôle est de venir en aide aux agriculteurs que leur isolement fragilise, prend d’abord la parole au sujet de l’enquête menée par la gendarmerie locale, et de Joseph, l’agriculteur dont elle est devenue proche, et qui pourrait bien avoir des raisons d’en vouloir au mari d’Evelyne Ducat. Quatre autres personnages vont intervenir à la suite d’Alice, chacun apportant son passé, son point de vue sur le mystère qui entoure cette disparition, suivie d’une autre, et levant le voile petit à petit…

« Je ne sais pas comment c’est pour les autres, mais moi la solitude, je dirais pas que je l’ai voulue. Et elle m’est pas tombée dessus du jour au lendemain. Non, c’est venu lentement, j’ai eu le temps de la voir arriver avec les années, de la sentir m’entourer comme une mauvaise maladie. »

L’organisation du texte, qui laisse la parole à plusieurs personnages dans cinq grandes parties, convient parfaitement au déroulement de l’histoire. J’ai trouvé aussi que chaque voix était bien différenciée, bien représentative de l’individu qu’elle incarnait. Le thème de la solitude est central, des amours se nouent pour tenter d’y remédier, mais au final, le constat est loin d’être tout rose… ni tout noir, d’ailleurs. Ce roman m’a tenu en haleine, au-delà de la simple distraction, en posant des questions intéressantes sur le monde rural. Un roman sombre mais touchant !
Et si vous vous demandez ce que la couverture a à voir avec l’histoire que je résume ici, il vous faudra lire le livre, il ne sera pas dit que je vais divulguer des points cruciaux.

 


Seul les bêtes de Colin Niel, édité par le Rouergue (collection Rouergue Noir, janvier 2017) 213 pages, Prix polar en séries Quais du Polar 2017, prix Landerneau polar 2017.

Les avis de Baz-art, Itzamna et Jean-Marc.

littérature Europe du Sud·sortie en poche

Luca di Fulvio, Le gang des rêves

gangdesreves« Dans ce nouveau monde, deux choses particulières frappaient Cetta : les gens et la mer. »
J’ai l’impression de voir ce roman partout depuis sa sortie en poche, pas tant sur les blogs que sur les réseaux sociaux, d’ailleurs. J’avais noté ce titre depuis un moment, et n’ai pas résisté longtemps aux avis dithyrambiques et à la couverture qui laisse libre cours à l’imagination.
Au cas où imaginer ne vous suffirait pas, voici un bref résumé du début. Toute jeune, dans un village misérable de l’Aspromonte, en Italie, Cetta donne naissance à un enfant qu’elle nomme Natale, à cause de sa mèche de cheveux blonds. Avec cet enfant issu d’un viol, elle s’embarque pour les Etats-Unis. Rebaptisé Christmas à Ellis Island, le garçon grandit dans le quartier italien de Manhattan, comprend dès qu’il est assez grand le métier de sa mère, et quitte rapidement l’école pour la rue…

« Le Lower East Side était comme une prison de haute sécurité : on ne pouvait s’en évader, et ceux qui étaient dedans étaient condamnés à perpétuité. »
C’est romanesque à souhait, avec un joli mélange des thèmes entre la vie des immigrés dans les « tenements » du quartier du Lower east Side, celle des bandes de jeunes et des gangsters new-yorkais, le milieu du cinéma à Los Angeles, celui de la radio… La construction ressemble à celle d’une série télévisée, elle est dynamique et alterne les époques et les points de vue avec virtuosité. Parmi les personnages, nombreux sont ceux auxquels on s’attache de manière indéfectible, Christmas et sa mère, mais aussi Sal, l’ami de sa mère, ou Ruth, la jeune fille de bonne famille dont Christmas tombe amoureux. Car une histoire d’amour parcourt tout ce roman, et le lecteur compatit aux malheurs de nos Roméo et Juliette, s’angoisse de l’emprise funeste d’un odieux personnage sur leur histoire.

« Il retrouva ses propres rêves, comme s’ils n’étaient jamais morts mais avaient simplement été mis de côté. »
Bref, j’allais abonder dans le sens des commentaires passionnés que j’avais lus, mais je crois avoir retrouvé un certain sens critique au cours de la lecture. J’ai tout d’abord ressenti quelques longueurs, surtout en ce qui concerne la romance entre Christmas et Ruth, puis des lourdeurs dans le style ou la traduction (la « voix de velours » du héros, ça passe une fois, mais cinq ou six fois, un peu moins bien…) quelques facilités aussi, des scènes incontournables du roman sentimental dont je me serais bien passée.
Au final, si le roman se lit très facilement malgré ses plus de 900 pages, il ne faut rien en attendre d’inoubliable du côté du style, et se préparer seulement, et c’est déjà très bien, à passer un bon moment avec des personnages expressifs et des lieux chargés d’histoire, et propices à faire rêver.

Le gang des rêves (La gang dei sogni, 2015) de Luca Di Fulvio, traduit de l’italien par Elsa Damien, éditions Pocket (2017), 944 pages

Alex émet quelques bémols, Sandrine glisse sur ces mêmes bémols, Nicole est enthousiaste !

Ceci est mon premier (et peut-être mon seul) pavé de l’été !
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littérature Moyen-Orient·rentrée hiver 2017

Zeruya Shalev, Douleur

douleur« Le passé désagrège l’avenir, le passé réduit l’avenir en poussière. »
Cela faisait un moment que je voulais découvrir l’écriture de Zeruya Shalev, depuis qu’elle était venue aux Assises Internationales du Roman en 2015 pour parler de Ce qui reste de nos vies. Je n’ai pas eu l’occasion de trouver ce roman à la bibliothèque, mais le dernier en date, Douleur, était parmi les nouveautés, et je me suis jetée à l’eau, imaginant une lecture des plus ardues. Pas du tout ! Douleur, malgré son titre et sa couverture assez rébarbatifs à mon goût, est un texte fluide, dense, mais sans longueurs.

 

« …il avait rapidement remis main et compassion dans sa poche et ça, elle ne lui avait jamais pardonné, aujourd’hui encore, elle lui en voulait, à Ethan Rozenfeld, son premier amour et d’une certaine manière son dernier, car elle n’avait plus jamais retrouvé cette évidence totale et absolue, impossible à remettre en cause. »
Iris, mère de famille d’une quarantaine d’années, a du mal à revenir sur ce qui s’est produit dix ans auparavant, lorsque, venant de déposer ses enfants à l’école, un bus a explosé juste à son passage. Grièvement blessée, elle a subi plusieurs interventions et des mois de rééducation. Les douleurs ressurgissent pile dix ans après, qui la poussent à consulter un centre anti-douleur. Elle y retrouve son premier amour de jeunesse, qui l’avait quittée quand elle avait dix-sept ans. Elle s’interroge sur ses sentiments pour lui. En même temps, sa fille qui vit et travaille à Tel-Aviv lui cause beaucoup d’inquiétude, sans compter son fils qui va bientôt être appelé à accomplir son service militaire…

 

« Nous ne cessons de nous mettre en situation d’échec pour tester jusqu’où nous arriverons à faire face et à prendre sur nous, un enfant de plus, du travail et un crédit en plus, ridicules Sisyphe que nous sommes ! »
De nombreux thèmes s’entrecroisent dans le roman de Zeruya Shalev, comme dans l’esprit d’Iris, habituellement efficace dans son rôle de directrice d’école comme dans celui de mère de famille, et qui se trouve, et pas seulement à cause de la douleur, complètement déboussolée… Les relations amoureuses, le féminisme, l’éducation des enfants, le rôle de l’école, la dépendance ou la solitude, autant de thèmes abordés par l’auteure qui s’est trouvée dans une situation analogue à celle d’Iris, gravement blessée il y a une dizaine d’années dans les rues de Jérusalem, et qui a réussi enfin à écrire sur cette douloureuse expérience, tout en parcourant des thèmes universels, qui parleront à chacun.

Douleur de Zeruya Shalev, éditions Gallimard (janvier 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 400 pages

Les avis d’Itzamna partagée, et de Ludovic enthousiaste.
Lire le monde, c’est ici.
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littérature îles britanniques·sortie en poche

Angela Huth, Souviens-toi de Hallows Farm

souvienstoidehallowsfarmCe livre m’attendait depuis un moment puisque je l’ai acheté dans une braderie pour le mois anglais l’an dernier, mais m’étant rendu compte qu’il valait mieux lire d’abord Les filles de Hallows Farm, il est resté en attente. J’ai beaucoup aimé le premier, ce que j’explique dans le billet de juin 2016, et étais donc contente de retrouver les trois volontaires agricoles, Prue, Ag et Stella quelques années plus tard.

« Je ne peux pas continuer à vivre en ville, il n’y a pas de ciel (….). J’ai soif de ciel. Chez nous, il est encombré de maisons et d’arbres, on dirait un puzzle. Cela ne me convient pas. J’ai besoin de grands ciels vides, des ciels qui descendent jusqu’aux haies… »
Dans cette suite, on retrouve surtout Prue, la plus superficielle des trois jeunes femmes qui avaient travaillé à Hallows Farm pendant la guerre. En rêvant toujours de se marier avec un bon parti, Prue, qui travaille comme coiffeuse dans le salon de sa mère à Manchester, est aussi nostalgique de sa période passée à la ferme et des travaux campagnards. Elle rencontre un homme plus âgé qu’elle, guère à son goût mais aisé, qui la demande rapidement en mariage, tout en semblant ne pas trop succomber à ses charmes pourtant nombreux !

 

« Prue entendit les voix assourdies des filles. Qu’y a-t-il dans les choses familières qui nous touche à ce point quand on les retrouve après un moment d’absence ? Elle poussa une porte et les aperçut. Stella et Agg étaient assises sur des lits bas, pieds nus, genoux serrés et jambes tournées vers l’extérieur, leur ancienne posture à la fin d’une journée de travail. »
Ce qui est sûr, c’est que s’il n’avait pas été question du mois anglais, j’aurais passé sous silence cette lecture en demi-teinte. Je ne sais pas si cette suite est une commande de l’éditeur, ou si l’auteure avait vraiment envie de l’écrire, elle n’est pas en tout cas aussi attachante que le premier ouvrage.
Des thèmes intéressants sont soulevés, notamment ce qui a trait à la vie conjugale, lorsqu’elle ne repose pas sur grand chose, le thème de la maternité est bien traité également, ou celui de l’amitié lorsque Prue retrouve ses anciennes compagnes. Sinon, j’ai trouvé le personnage de Barry, le mari de Prue, un peu caricatural, à l’instar des autres personnages masculins, et la jeune femme très naïve de ne pas voir certaines choses, et de croire qu’elle va finir par s’attacher à quelqu’un d’aussi différent d’elle. Plusieurs scènes étaient, de mon point de vue, proches du grotesque, alors que d’autres, bien plus finement racontées, rappelaient enfin, avec bonheur, les moments passés à Hallows Farm. Pour faire bref, c’est une suite dont j’aurais pu me passer assez facilement… J’ai remarqué que les traducteurs étaient différents pour les deux livres, je crois être sensible aux traductions et peux affirmer que celle des Filles de Hallows Farm m’a touchée bien davantage.

Souviens-toi de Hallows Farm, d’Angela Huth (Once a Land girl, 2010) éditions Quai Voltaire (2011) traduit par Lisa Rosenbaum, 344 pages, existe en poche


C’est aujourd’hui une lecture commune du mois anglais autour d’Angela Huth. Je participe aussi à l’Objectif PAL d’Antigone !

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classique·littérature îles britanniques

Elizabeth Gaskell, Mary Barton

marybartonLittérature victorienne ? Je précise tout d’abord, pour moi-même, pas très au fait des classiques anglais, que la littérature victorienne couvre un période qui va en gros de 1835 à 1900. Elle succède à la littérature romantique, et est représentée par Charles Dickens, Charlotte Brontë, William Wilkie Collins, Elizabeth Gaskell, Thomas Hardy et bien d’autres. Certains romans sont caractérisés par leur souci du réalisme social, et ce roman de Mary Barton en fait partie. Sa couverture ne permet pas d’imaginer qu’il se déroule dans le milieu des ouvriers tisserands ou métallurgistes de Manchester, qu’il décrit les familles mourant de faim, les maladies et la misère, les mouvements ouvriers.

« A l’intérieur, il faisait très sombre. De nombreux carreaux, cassés, étaient bouchés à l’aide de chiffon, ce qui expliquait dans une large mesure la pénombre régnant dans la pièce, même en plein jour. […] L’âtre était vide et noir ; la femme, assise à la place de son mari, pleurait dans la solitude sombre. »
Roman social critique écrit avant le milieu du XIXème siècle, et par une femme, il a rapidement fait parler de lui, et été très mal pris par la bourgeoisie de Manchester, avant d’être un peu oublié. Il évoque les mouvements ouvriers survenus à Manchester, pratiquement avant qu’ils n’aient lieu. Elizabeth Gaskell ne se contente pas d’écrire un roman passionnant, elle le fait avec une modernité assez incroyable, en se plaçant elle-même par moment en observateur et en rapporteur au cœur du récit, ce qui est plutôt surprenant et enthousiasmant ! Par exemple, elle précise, « j’utilise tel mot plutôt que tel autre » ou « j’ai observé cela » dans le cours du récit, chose qui m’aurait semblé inimaginable dans un roman de cette époque.

 

« L’amour qu’elle éprouvait pour lui était une bulle gonflée par la vanité, mais elle semblai très réelle et très brillante. »
Certes, le roman comporte plus de 570 pages en poche, mais il est d’une richesse extraordinaire, et aborde quantités de thèmes : l’histoire de Mary, jeune fille qui a perdu sa mère toute jeune et choisi de travailler comme couturière, de son père qui s’engage dans la lutte pour les droits des ouvriers, des deux amoureux de Mary, bien différents l’un de l’autre, et dont l’un sera accusé de meurtre, lançant Mary dans la quête de la vérité et une véritable course contre la montre pour mettre hors de cause son ami. Le livre devient à ce moment roman à suspense, et il est difficile de le refermer sans savoir où cela va mener !

 

« Il avait des espoirs considérables, mais vagues, concernant les résultats de son expédition. Cette pétition était porteuse de tous les précieux espoirs de créatures aux abois par ailleurs, dont il incombait aux délégués de représenter les souffrances. »
Le récit fourmille d’autres personnages, tous plus intéressants les uns que les autres, et parmi lesquels on se retrouve très bien. Fait marquant, nombreux sont ceux qui, malgré leur pauvreté, trouvent le moyen de partager, de venir en aide aux plus malchanceux, avec une belle humanité. Quelques épisodes sont vraiment remarquables comme celui de l’incendie, du père de famille malade dans un taudis, des deux grands-pères s’occupant d’un bébé dont la mère est morte, des délégués qui portent les doléances des ouvriers à la chambre des Députés, du procès à Liverpool, de la tante de Mary devenue prostituée… Un passage est terrible aussi, c’est lorsque les membres du syndicat ouvrier réunis envisagent une solution extrême à leurs problèmes.
Vous l’aurez compris, je recommande la lecture de ce roman victorien même à ceux qui, comme moi, ne se sentent pas portés sur ce genre de lecture. J’ajoute que la traduction est à mon avis des plus réussies. Les autres romans d’Elizabeth Gaskell sont-ils de la même veine ? Qui les a lus ?

Mary Barton d’Elizabeth Gaskell (1848) traduit par Françoise du Sorbier en 2014 pour les éditions Fayard. Paru en poche, éditions Points, 574 pages.

Le mois anglais est chez Cryssilda et Lou.

Ce livre participe aussi à l’Objectif PAL puisque je l’ai gagné lors du mois anglais 2016 !
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littérature France·premier roman

Joëlle Sancéau, Plage Sainte-Anne

plagesainteanne« Le raffinement était la marque, pour ne pas dire le credo d’Héloïse. Pour offrir aux regards ce couple harmonieux, elle avait investi : cours de Pilates et de yoga pour le corps, retraite à l’abbaye de Saint-Sauveur et stage de développement personnel au Lavandou pour l’esprit. »
J’ai eu souvent l’occasion de lire des écrits de Joëlle les lundis lors du rendez-vous de Leiloona et de me réjouir de son imagination, de ses trouvailles, et de son humour, aussi n’ai-je pas résisté à l’idée de lire son premier roman. Le thème et la jolie couverture m’ont aussi confortée dans cette idée.

« Avant de continuer sa tournée des parasols… il allait tenter sa chance. »
Sur la plage de Sainte-Anne, Moumoune, le vendeur de chichis, observe le microcosme étendu sous des parasols de couleurs variés : les grands-parents débordés par une progéniture remuante, le couple d’intellectuels bien organisé, le groupe d’ados bruyants, la jeune fille qui bouquine dans son coin. C’est vers elle que Simon, étudiant issu de la bonne bourgeoisie locale, qui aime à retrouver son rôle de vendeur de plage chaque été, se sent attiré. Louise fréquente le centre de rééducation le matin, suite à un grave accident, et la plage l’après-midi. Elle se remet petit à petit, elle a surtout du mal à accepter son corps réparé, et les regards des autres. Au fil des pages, on apprend à mieux connaître les deux familles, plutôt différentes, dont sont issus les deux jeunes gens.

 

« Ils repartirent main dans la main vers la plage, histoire d’étrenner leur achat. Il lui glissa à l’oreille de l’appeler Pépé et plus Francis. C’est ainsi qu’il avait appelé son grand-père et soyons honnêtes, il avait hâte de voir Héloïse avaler sa salive de travers quand elle allait entendre pour la première fois ce « Pépé », si affreusement populaire. »
Je me suis tout de suite trouvé à l’aise dans ce bourg breton où tout le monde se connaît tant et plus, dans les familles décrites avec justesse, loin de toute caricature. Que ce soit du côté des jeunes ou de leurs parents, les dialogues sonnent bien, et la romance débutante entre Simon et Louise éveille l’intérêt. Le décor bien planté et les personnages croqués avec humour donnent envie de savoir comment ils vont évoluer. J’aime jusqu’aux prénoms dont on sent qu’ils ont été soigneusement choisis, Quitterie, Gautier, Cyprienne, Emilie, Francis ou Héloïse… et Simon, le même prénom que dans Réparer les vivants, est-ce un choix volontaire ou inconscient ? Le thème de la résilience donne une couleur particulière et une profondeur certaine à ce qui pourrait n’être que le récit d’un amour de vacances, dont chacun des protagonistes se demande à un moment ou un autre s’il restera une amourette de plage ou pourra durer. Bref, j’ai retrouvé tout ce qui me plaît dans les écrits courts de Joëlle, et même un peu plus !
J’aurais un seul bémol, que le livre soit un peu court, je serais bien restée un peu plus longtemps en compagnie des personnages que j’avais grand plaisir à retrouver. J’avais un petit faible pour Héloïse, si pétrie de convictions ! Une lecture de plage, pourquoi pas, mais pas pour bronzer bébête, ou alors un roman qui permet de retrouver un petit air de vacances à la maison !
Vous pouvez aller lire le texte où l’auteure a créé ses personnages, il donne déjà le ton et l’envie de découvrir son roman, je n’en doute pas ! Je l’ai lu sur ma liseuse, mais je crois qu’une version papier est sortie aussi.

Plage Sainte-Anne de Joëlle Sancéau, éditions du 38 (juin 2017) 157 pages

 

littérature Europe du Sud·sortie en poche

Silvia Avallone, Marina Bellezza

marinabellezza« Cela jaillit d’un buisson à une vitesse folle et se matérialisa au milieu de la route.
Et c’était vivant. Énorme. Ça ne bougeait pas. Ça restait là, comme pétrifié par une force obscure. »
Trois garçons dans une voiture, trois jeunes des confins de l’Italie, au bord des Alpes, se dirigent vers une fête éloignée et comme irréelle, lorsqu’ils heurtent un animal. Cet épisode qui débute le roman est d’une force peu commune. L’auteure passe ensuite à Marina, qui se produit sur des scènes rurales, en se voyant passer à la télévision, Marina qui rêve sa vie à l’opposé de celle de sa mère noyée dans l’alcool.
Le roman est d’abord celui d’une histoire d’amour impossible, entre Andrea et Marina, lui issu d’une famille bourgeoise, mais qui rêve d’un retour à la terre, elle pour qui le but suprême est de quitter la vallée et la misère.

« Les femmes ne bougeaient pas, elles étaient comme les racines enterrées des châtaigniers, comme les tubercules et les rochers. Elles attendaient. Que les maris reviennent les mettre enceintes, que les enfants grandissent, que les maris rentrent pour mourir. »
Ce roman est ensuite celui d’une petite communauté, de quelques villages, des problèmes cumulés dans ces régions géographiquement et commercialement éloignées de tout. C’est sans doute ce qu’il y a de plus réussi dans ce roman, l’auteure est vraiment parvenue à poser le décor, à rendre vivants les habitants de ce territoire rural enclavé dans les montagnes, à retracer les histoires des familles et des aspirations individuelles sur quelques générations. Certains magnifiques passages réussissent à toucher le lecteur, et laissent une trace.

 

« Mais le héros nait toujours désavantagé, sinon quelle sorte de héros serait-il ? »
Comme dans D’acier, que j’avais vraiment adoré, l’écriture de Silvia Avallone frappe par sa profondeur et sa justesse. Je suis un peu plus mitigée en ce qui concerne les personnages. Marina est aussi insupportable qu’une gamine de quatorze ans alors qu’elle en a vingt-deux, elle enchaîne les caprices et les volte-faces, selon des schémas qui finissent par sembler répétitifs. Les parties sur les concours de chant ou les passages à la télévision ne m’ont que moyennement intéressée.
Le personnage d’Andrea a plus de présence réelle, il est plus terrien, plus solide, malgré ses égarements passagers. Quant aux personnages secondaires, ils m’ont semblé moins travaillés. Ces petits bémols ne m’ont pas empêchée de dévorer le roman, grâce à de nombreux effets d’annonce qui laissent présager des révélations successives.
On peut retrouver l’Italie des montagnes dans d’autres romans comme Aquanera de Valentina d’Urbano, Eva dort de Francesca Melandri dans la région du Trentin Haut-Adige, tout deux très beaux et que je vous recommande… Je n’ai pas encore lu par contre Ouvre les yeux de Matteo Righetto dans les Dolomites, ni Le poids du papillon d’Erri de Luca, aussi tout à fait dans le thème. Peut-être en connaissez-vous d’autres ?

Marina Bellezza, de Silvia Avallone, traduit par Françoise Brun, éditions Liana Lévi (2014) 539 pages, sorti en poche.

D’autres avis : une lecture forte pour Clara, un plaisir de lecture pour Hélène, mais Papillon n’est pas emballée…
C’est le mois italien chez Martine !
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littérature France·rentrée automne 2016

Tonino Benacquista, Romanesque

romanesqueUn jour, un homme qui se rendait en ville pour négocier le fruit de son braconnage croisa une femme qui s’aventurait en forêt pour y remplir son panier de baies.
Cela commence comme un conte… Un homme et une femme se croisent au Moyen-Âge, quelque part en France, dans la pièce d’un dramaturge anglais, elle-même inspirée d’une légende qui a eu des fondements réels, ceux d’une histoire d’amour hors-norme. Un homme et une femme assistent à cette pièce de théâtre. Ils sont en fuite, essayent, venant de Californie, de gagner le Canada. Quel est le rapport entre l’histoire contemporaine et la légende ?


La débâcle des médecins, des poètes et des sorciers donna aux amants une notoriété qui cheminait plus vite que tous les coursiers du pays.
Je voudrais vous inciter à découvrir ce roman sans trop en révéler, car ce qui fait de cette lecture un délice est justement de ne pas trop savoir à quoi s’attendre. Cette histoire d’amour et d’aventure, qui fait voyager dans l’espace autant que dans le temps, a le grand mérite, malgré une construction solide, de rester toujours surprenante, et de donner à réfléchir tout en distrayant.

Rares sont les occasions pour les spectateurs venus assister à une pièce d’en réécrire la fin.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de roman de Tonino Benacquista, découvert avec des romans policiers de bonne tenue tels que La maldonne des sleepings ou Les morsures de l’aube. Plus récemment, je m’étais amusée à la lecture de Saga ou de Malavita, mais c’est ce dernier roman qui remporte complètement mon adhésion. Une jolie parenthèse d’optimisme, malgré les vicissitudes auxquelles les deux tourtereaux font face, entre deux lectures plus sombres.

Romanesque de Tonino Benacquista, éditions Gallimard (2016) 232 pages.

Elles ont aimé : Delphine-Olympe, Estelle, Florence et Papillon

littérature Asie

Galsan Tschinag, La fin du chant


finduchantLa grue solitaire s’en fut droit devant elle, battant vigoureusement des ailes. Cette image frappa l’homme. Il secoua instinctivement la tête. Puis il pressa derechef son cheval.
On ne m’arrête plus, le mois de mars m’a vu sortir encore un livre de l’éditeur Philippe Picquier, qui dormait depuis trop longtemps dans ma liseuse.
La fin du chant est l’un des romans écrit par un auteur mongol, né à Oulan-Bator, mais qui écrit en allemand. C’est plutôt surprenant lorsqu’on lit la mention « traduit de l’allemand » au début du livre ! L’auteur est né dans une famille de chamans et le thème du chamanisme est présent dans ce roman qui évoque une famille de la tribus des Touvas.


Qu’ils eussent deux jambes ou quatre pattes, tous s’engagèrent vers le nord. En dépit de leurs efforts pour faire silence, le sol grondait.
La fin du chant n’est pas un roman bien long et pourtant, il est riche de nombreux thèmes et s’inscrit dans différents genres : roman d’initiation, roman d’amour, il évoque aussi la vie quotidienne traditionnelle en Mongolie, les croyances, des épisodes de conflits lorsque les terres et les troupeaux des nomades sont convoités par d’autres peuplades, provoquant une fuite émaillée de combats où de nombreux Touvas trouvent la mort.


La journée écoulée avait été longue et lourde, presque autant qu’une vie entière.
Ce roman émeut aussi par la beauté des paysages, par la vitesse avec laquelle les enfants prennent des résolutions qui les mènent dans l’âge adulte, par la puissance de l’histoire d’amour de Schuumur qui hésite entre deux femmes, dont l’une a disparu… Les portraits des personnages sont superbes. Il est étonnant de voir comment l’auteur les a rendus si présents, à la fois lointains et proches de nous, a su rendre leurs caractères et leurs aspirations. Les personnages féminins sont en particulier très réussis.

 

Galsan Tschinag, La fin du chant éditions Philippe Picquier (poche, 2007) traduit de l’allemand par Françoise Toraille et Dominique Petit 218 pages

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