Jonathan Coe, Billy Wilder et moi

« Je commençais à assimiler la réalité de la situation. En quelques jours, j’avais troqué les cours de langue particulier à temps partiel (très partiel) pour le statut de membre estimé d’une équipe de tournage, travaillant sur un film réalisé par un des plus grands cinéastes d’Hollywood. »

En 2013, Calista, compositrice de musiques de film, se trouve à un tournant de sa vie de famille et de son métier. Une de ses filles part faire ses études à l’autre bout du monde, et l’autre se débat dans des problèmes qu’elle refuse de partager. Quant à ses projets musicaux, ils se réduisent de jour en jour. Calista se souvient alors de 1977, lorsque, jeune athénienne avec des origines anglaises, elle partit pour un tour des États-Unis et rencontra de manière totalement inattendue Billy Wilder et son scénariste Iz Diamond. Wilder fit ensuite appel à elle comme interprète pour le tournage de Fedora dans une île grecque.
Voilà un joli début dans la vie pour une jeune fille qui ne connaissait rien au cinéma, citant Les dents de la mer, lorsque Wilder lui demande quel est le dernier film qu’elle a vu, et ignorant tout du réalisateur de Certains l’aiment chaud ou Boulevard du crépuscule. Il faut dire qu’en 1977, certains jeunes réalisateurs « barbus » commençaient à éclipser le cinéaste sur le déclin…


« Il y a avait un autre point qui compliquait également la vie des acteurs : monsieur Wilder était convaincu que le scénario qu’il avait écrit avec Mr Diamond devait être traité, ainsi que la Bible, comme un texte sacré. »


Jonathan Coe réussit à mettre tout de suite le lecteur dans le bain, fut-il ou non un admirateur ou un fin connaisseur de Billy Wilder. L’habileté de l’auteur est de faire raconter l’histoire par Calista trente-cinq ans après, de laisser une place aux difficultés de la femme de cinquante ans avec ses propres enfants, avant de revenir sur sa jeunesse et sa rencontre avec Billy Wilder, et d’alterner les périodes, dans une juste mesure, de manière à ne susciter aucun ennui, ni aucune frustration.
La biographie est fluide, légère et ce qui relève de la documentation tout aussi espiègle et plaisant que ce qui est dû uniquement à l’imagination de l’auteur. Les moments sombres n’ont pas manqué dans la vie de Mr Wilder, mais il savait faire passer ses récits avec une bonne dose d’humour et d’autodérision. Comme en témoigne une fameuse scène de restaurant à Munich. Cela correspond tout à fait au ton que Jonathan Coe choisit de donner au roman. J’adore lorsque l’auteur joue sur la corde nostalgique en remontant de quelques décennies, comme il l’avait fait auparavant dans Expo 58 ou Bienvenue au club.
L’ambiance restituée est parfaite, on retrouve à la fois les années 70, la vision du monde portée par la jeune Calista, et l’univers du cinéma hollywoodien, en une symbiose tout à fait réussie.

Billy Wilder et moi de Jonathan Coe (Mr Wilder and me, 2020) éditions Gallimard, avril 2021), traduction de Marguerite Capelle, 296 pages.

Les avis de Delphine, Eva ou Jostein. Encore une participation au mois anglais à retrouver ici ou .

Patrice Gain, Denali

« C’était le premier matin du mois d’août. Une chaude journée d’été s’annonçait. Une de ces journées où la chaleur évapore votre énergie et vous laisse apathique. J’étais assis contre les planches disjointes du poulailler, près du potager. Les poules grattaient la terre et picoraient en caquetant. Une coccinelle jaune, avec sept points noirs, s’était posée sur les pages du livre Into the Wild que je n’arrivais pas à lâcher, puis elle était remontée le long de mon avant-bras. »
Le jeune Matt, quatorze ans, passe l’été chez sa grand-mère dans le Montana, après le décès de son père et l’internement de sa mère. Il se pose des questions sur ce qui a poussé son père à tenter une ascension risquée, celle du mont Denali, en Alaska, alors qu’il n’avait jamais manifesté d’intérêt pour l’escalade. Tout va aller de mal en pis pour Matt lorsque sa grand-mère décède brusquement. La seule famille qui lui reste, son frère aîné Jack, devient totalement incontrôlable, sous l’emprise de mauvaises fréquentations et de drogues diverses.
Malgré tout, le jeune garçon continue de chercher à en savoir plus sur son père, sur le couple qu’il formait avec sa mère, et sur sa disparition. Sa relation avec Jack est aussi centrale dans le roman, deux frères aussi différents l’un de l’autre, quoiqu’encore fort jeunes, des frères ennemis, l’un aussi mauvais que l’autre a un bon fond… On croirait, dans une certaine mesure, Caïn et Abel, mais l’explication qui en est donnée rend la chose tout à fait vraisemblable. Les épreuves que Matt traverse, compensées heureusement par la rencontre de quelques personnes bienveillantes, et surtout par le pouvoir de la nature à guérir les plaies, vont le faire mûrir, inévitablement, bien plus vite qu’il n’aurait fallu.

« Cette nuit-là, j’avais entendu une chouette. Il n’y avait plus d’électricité. Je ne m’étais pas encore habitué à ma solitude. Je l’apprivoisais la journée, elle me mordait à la nuit tombée. »
Sous la plume de Patrice Gain, auteur français que je découvre, tous les bons ingrédients d’un roman noir à l’américaine sont réunis, parfois un peu poussés à l’extrême dans le sombre et le sinistre, c’est-à-dire, à mon goût, du moins. D’autres adoreront cette avalanche de malheurs !
Si le comportement et le discours de Matt ne correspondent sans doute pas toujours à celui d’un jeune de quatorze ans, ce n’est pas gênant, et on ressent aisément à la lecture qu’un narrateur et personnage principal plus âgé aurait fait au bout du compte un tout autre roman.
Le texte, bien écrit, est superbe dans les évocations de la nature, des méandres de la rivière Bitterroot vers lesquels Matt revient souvent jusqu’au camp indien et aux falaises vertigineuses. L’histoire est particulièrement prenante et les interrogations assez nombreuses pour donner envie de tourner rapidement les pages. Impossible de ne pas compatir et se poser des questions en même temps que le jeune homme.
J’ai beau avoir déjà lu bien des romans d’apprentissages, celui-ci fera date par sa noirceur qui peut s’éclairer tout à coup, et par la tension qui y règne.

Denali, de Patrice Gain, éditions Le mot et le reste, 2017 et Livre de Poche, 2021, 284 pages.

Lu aussi récemment par Antigone.

Elizabeth Jane Howard, Une saison à Hydra

« L’angoisse du voyage de retour n’arrête pas de rebondir vers moi puis de s’éloigner de nouveau ; elle vient juste de me revenir, telle une balle agaçante, à la fois idiote et impossible à éviter. Il y a une énorme différence entre savoir ce qu’il faut faire et le faire, et je suppose que l’on passe la plus grande partie de sa vie dans cet entre-deux. »
Finissons l’année avec cette chronique d’un roman d’Elizabeth Jane Howard, qui m’a laissée un peu perplexe.
Quatre personnages y entrent en scène tout à tour à Londres dans les années cinquante : Emmanuel Joyce, un dramaturge en panne d’inspiration, son épouse Lilian jamais remise du décès de sa toute jeune enfant, et Jimmy le manager qui les accompagne partout, et résout pour eux tous les problèmes qui se présentent. Le
début entre dans le vif du sujet avec un événement qui fait qu’Emmanuel se montre sous un jour peu agréable, et se retrouve sans secrétaire. Cette entrée en matière qui agit sans présenter les personnages ne m’a pas séduite outre mesure. Ensuite passant du manager à l’épouse puis au dramaturge, cela prend une tournure plus intéressante, mais, baladée de Londres à New York, j’attendais déjà impatiemment de quitter ces endroits pour les îles grecques.
J’ai eu à ce moment-là l’impression d’être abonnée aux dramaturges et metteurs en scène de théâtre avec Le bal des ombres et Soleil de cendres, et ce n’était pas pour me déplaire. C’était avant que je me rende compte qu’il me faudrait arriver aux deux-tiers du roman pour atteindre enfin l’île grecque où je pensais paresser les pieds dans l’eau !

« Il la vit en entier – les promesses, les dangers, l’intensité de sa vie, ce qui bougeait ou restait assoupi en elle, sa forme, sa couleur, sa musique ; il vit tout ce qu’elle était, et plus qu’elle-même, ce fut la vérité de cette image qui lui fit voir en elle et en lui ce qui était éternel et ce qui pouvait changer. »
Et le quatrième personnage, me direz-vous ? Il s’agit d’une toute jeune fille, Alberta, aussi charmante que les pieds bien posés sur terre, qui va venir compléter le quatuor, en tant qu’apprentie secrétaire. Et là, on se demande qui va tomber dans les filets de qui, et on traque les moindres recoins de la conscience de chacun. Ce n’est pas du tout inintéressant, il y a même de très beaux passages, mais il faut bien le dire, pour moi, ça a été un peu long. Il m’a fallu presque les trois quarts du roman pour entrer dedans. En réalité, y entrer est facile, mais il ne se passe pas grand chose, et je m’ennuyais gentiment. C’était peut-être novateur en 1959, et le côté classique ne manque pas de charme, mais je pense être la preuve que ce roman ne sésduira pas tout le monde.
Maintenant, je ne sais plus trop si je vais lire Les Cazalet, dont on a tant parlé cet été. Je pensais que c’était une bonne idée de commencer par un autre roman, et en poche qui plus est, mais je serai prudente, dorénavant, d’autant que la saga compte cinq tomes.
La fin d’Une saison à Hydra rattrape tout, je l’ai trouvée heureusement beaucoup plus riche que le reste du roman, surtout en ce qui concerne l’évolution psychologique des personnages. La manière dont ils se révèlent capables d’évoluer, différents des personnes figées dans leurs comportements, et à vrai dire peu sympathiques, du début du roman, ne manque pas d’intérêt, et l’opposition entre ce qui relève, dans la vie, du destin ou du choix de chacun, parlera à beaucoup de lecteurs.
Voilà, à vous de voir s’il pourrait vous plaire.

Comme beaucoup, LadyDoubleH et Nicole se sont régalées.

Une saison à Hydra d’Elizabeth Jane Howard (The sea change, 1959) éditions La Table Ronde (poche), traduction de Sybille Bedford, 535 pages.

Esi Edugyan, Washington Black

« Je connaissais la nature du mal : le mal était blanc comme un spectre, il descendait d’une voiture un matin dans la chaleur d’une plantation terrifiée, avec des yeux vides. »
1830. Le petit Washington Black, onze ans, né esclave dans une plantation à La Barbade, pressent que le pire est à venir pour lui et les autres esclaves lorsque son maître meurt et que l’exploitation est reprise par son neveu, un homme cruel et terrifiant. Mais Washington est remarqué par le frère du nouveau maître, Christopher Wild, un scientifique plutôt original, qui rêve de construire et faire voler un dirigeable. Il voit les talents de Wash pour le dessin et l’embauche pour devenir une sorte d’assistant. Mais le frère voit d’un mauvais œil le fait d’avoir des bras en moins pour cueillir le coton, et de laisser un peu de lest à son frère détesté. La mort d’un homme va précipiter l’envol et la fuite de Washington et de son protecteur.

« J’étais un enfant noir et rien d’autre – je n’avais aucun avenir devant moi et dans mon passé, il y avait peu de clémence. Je n’étais rien, et je mourrais n’étant rien, hâtivement traqué et massacré. »
Washington suit tout d’abord celui qui l’a arraché à La Barbade, mais lorsqu’ils se trouvent séparés, apprend difficilement à devenir un homme libre. D’autant qu’il est traqué par un chasseur de primes. Il n’aura de cesse ensuite, à travers le monde, de retrouver Christopher. Ce roman d’apprentissage est composé de quatre parties, sur six ou sept ans, qui voient Washington devenir adulte. Passé la première partie, terrible, où le lecteur est plongé dans le quotidien d’une plantation gérée par un homme sans humanité, la suite permet de suivre l’homme et le petit garçon d’abord dans une odyssée en ballon, puis sur les mers. Ils partent ensuite vers le grand nord canadien, pour des aventures qui, si elles ne sont pas de tout repos, se poursuivent dans un univers moins cruel. J’ai trouvé que la suite, surtout à partir du moment où Wash se retrouve seul, enchaînait un peu les rencontres diverses jusqu’à l’épilogue. Certes, le roman se concentre sur le jeune garçon et devient roman d’apprentissage plus que d’aventures, mais j’aurais souhaité sans doute que l’auteur aille plus loin dans le romanesque. L’impression donnée était celle d’une sorte d’éparpillement sans thème directeur : l’esclavage bien sûr, l’absence de famille et la recherche de figures de substitution sont toujours présents, mais ne m’ont pas tout à fait suffi. Quant aux découvertes scientifiques, elles restent essentiellement en toile de fond, alors que je pensais que les débuts de la navigation au moyen d’aérostats seraient plus approfondis.
Au final, ce roman assez copieux se dévore aisément et rapidement, même s’il ne m’a pas complètement conquise.

Washington Black d’Esi Edugyan, Liana Lévi, 2019, Folio, 2020, traduction de Michelle Herpe-Voslinsky, 471 pages.

L’auteure est canadienne anglophone, mais je participe tout de même avec ce roman à Québec en novembre (dans la catégorie Balade à Toronto : livre d’un auteur canadien, mais pas québecois). Livre sorti de ma pile à lire, qui participe donc à l’Objectif PAL (chez Antigone).

 

Ziska Larouge, Hôtel Paerels

hotelpaerels« Quand Antonin est logé à l’hôtel Paerels, où il réalise que Claudie est la fille du patron (Geert). Il fait la connaissance de son principal collègue (Doritos), maître yogi à ses heures perdues. »
Même si le jeune Antonin semble cumuler tous les déboires au début du roman de Ziska Larouge, impossible de penser qu’on a mis les pieds, ou plutôt les yeux, dans un roman noir. Le ton qui se moque gentiment de lui-même avec lequel il raconte ses déconvenues, ainsi que les têtes de chapitres du genre de celle que j’ai copiée en début de billet ne trompent pas. On est dans un roman qui donne le sourire, mêlé à une sorte de roman d’initiation car le jeune homme reste un peu naïf, malgré les responsabilités qui lui incombent depuis qu’il a perdu ses parents dans un accident : un petit frère de sept ans et une grand-mère atteinte d’Alzheimer. Autant dire que ses amours et sa recherche de travail vont souvent être contrariées, en une suite de péripéties joyeusement dramatiques.

« Il n’y a pas un seul bouquin dans cet hôtel, et je me demande comment je vais y survivre. De Quatre-vingt jours en ballon à Martine à la plage, du dernier Le Clézio au premier roman d’un inconnu, je ne peux pas m’endormir si je ne suis pas entré de plain-pied dans une histoire qui n’a rien à voir avec la mienne.
Finalement, j’embarque un plateau de petit déjeuner laissé pour compte et quelques prospectus, puis je remonte en m’arrêtant devant chaque tableau, ce qui me prend un certain temps (quatre toiles par étage). Devant ma soupente, il me semble que Paerels et moi sommes devenus intimes. »
Antonin est apprenti comédien. Comment un casting raté et une rencontre éblouissante vont le mener à se retrouver à la rue et à accepter un travail au casino d’Ostende, ce n’est que le début… Les mésaventures d’Antonin, ses rencontres avec le personnel et les résidents du casino et de l’hôtel Paerels où il est logé, sont menées à un rythme rapide, avec un style très visuel, et des rebondissements successifs. L’auteure est également scénariste, cela se sent, et se savoure avec plaisir. Ce n’est pas son premier roman, et elle a écrit aussi bon nombre de recueils de nouvelles.
Enfin, pour ceux qui le découvriraient comme moi, sachez que Willem Paerels est un peintre belge du début du XXe siècle, dessinateur et peintre de marines et de scènes de rue. (par exemple ici)
En tout cas, si vous en avez l’occasion, Hôtel Paerels constitue une parenthèse rafraîchissante qui ne se refuse pas.

Hôtel Paerels de Ziska Larouge, éditions Weyrich, 2019, 205 pages.

Merci à Anne qui m’avait permis de gagner ce roman lors du précédent mois belge et qui m’avait donné envie de le lire ! (voir son billet)

Le mois belge 2020, c’est chez Anne et Mina.
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Encore un livre sorti de ma pile à lire !
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Victor Remizov, Devouchki

devouchki« Dans la pénombre de la rue, son visage était énigmatique, différent et fascinait par sa beauté presque adulte, une beauté de femme et quelque chose encore qu’Alexeï ne pouvait définir. Quelque chose de simple, d’essentiel. »
Ce qui m’a poussée à choisir ce roman, outre sa couverture plutôt affriolante, c’est le nom de l’auteur, repéré, mais pas encore lu avec son premier roman Volia Volnaïa. Le premier se déroulait en Sibérie, dans un univers plutôt mâle, du moins j’en ai eu l’impression, alors que celui-ci a pour cadre Moscou et pour personnages principaux deux jeunes filles, deux cousines, débarquées à la capitale pour tenter d’échapper à la misère de leur village, où elles subsistaient de petits boulots ou en vendant quelques légumes du potager familial au marché.
Les deux jeunes filles (devouchki) sont aussi différentes que possible, Katia, la plus jeune, a une beauté sage et troublante, et un caractère qui s’accorde avec, calme, avec un goût pour les arts et la littérature qu’elle tient de son père. Sa cousine Nastia possède un charme beaucoup plus dévergondé, et ne craint pas les situations extrêmes. La narration des premiers jours à Moscou est pleine de tensions, on craint pour elles à chaque instant. Elles finissent pourtant par trouver une colocation, une ou deux propositions de travail, elles font des rencontres, mais la vie n’est pas forcément pavée de roses pour deux jeunes filles naïves et sans soutien familial.

« – J’aime cette idée de vivre là où on est né… C’est beau, il n’y a rien à dire. Je comprendrais si c’était dans une province française ou italienne. À Venise, par exemple, où on trouve toute la culture mondiale. Mais chez nous ? »
Je me trouve avoir du mal à formuler un avis sur ce roman. Je ne suis pas habituée à la littérature russe, et j’ai été surprise par la prédominance des dialogues sur les descriptions ou l’introspection, ils sont longs et abondants, et à chaque fois qu’un cas de conscience se pose à un personnage, c’est par une conversation avec un autre qu’il va tenter de le débrouiller. C’est peut-être une caractéristique du roman russe ? Si quelqu’un a une idée à ce sujet, ça m’intéresse !
Une fois accoutumée à cela, le style m’a paru plutôt prenant, bien adapté à l’histoire. L’idée générale qui mène le roman est l’attrait exercé sur les jeunes générations issues des campagnes, par la ville, ou les pays étrangers, et en même temps, par la nostalgie profonde qui peut s’emparer des exilés lorsqu’ils s’éloignent de leur environnement natal. L’idée des deux cousines aux caractères si contrastés est attrayante, même si l’auteur a légèrement forcé le trait, à mon avis, dans cette opposition. Un événement dramatique qui survient environ au milieu du roman relance l’intérêt pour les personnages, et le roman gagne en intensité. Confrontée tant à la générosité qu’à la brutalité et à la malfaisance, Katia et Nastia manquent de se perdre, et le lecteur ne sait s’il doit se préparer à lire leur déchéance ou leur rédemption.
Au final, une lecture sans difficulté particulière, avec une tonalité originale et des thématiques attirantes. Si je ne suis pas folle d’enthousiasme, je peux toutefois recommander sans hésiter ce roman aux amateurs de littérature russe ou, plus généralement, de dépaysement, et à ceux qui s’intéressent à la Russie contemporaine. Ce roman en propose un tableau édifiant !

Devouchki de Victor Remizov, (Iskushenie, 2016) éditions Belfond, janvier 2019, traduit du russe par Jean-Baptiste Godon, 399 pages.

Un autre avis (très positif) chez Eve-Yeshé.
C’est le mois de l’Europe de l’Est chez Eva, Patrice et Goran.
Lire le monde (Russie)
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Abnousse Shalmani, Les exilés meurent aussi d’amour

exilesmeurentaussiRentrée littéraire 2018 (17)
« C’est quelque chose, l’exil : une claque qui vous déstabilise à jamais. C’est l’impossibilité de tenir sur ses deux pieds, il y en a toujours un qui se dérobe comme s’il continuait à vivre au rythme du pays perdu. »
S’il est clair qu’il est question d’exil dans ce livre d’Abnousse Shalmani, ici, contrairement à son précédent livre (Khomeiny, Sade et moi) relatant son arrivée à Paris à l’âge de neuf ou dix ans, il s’agit d’un roman, et d’une famille imaginaire.
La famille de Shirin, des bourgeois intellectuels de gauche, quitte Téhéran dans les années 80, son père tout d’abord, puis elle-même et sa mère. À Paris, ils retrouvent les trois sœurs de sa mère, et son grand-père, personnages autour desquels tout le roman est construit. Il faut dire qu’entre Mitra la tyrannique, Zizi, l’artiste, et la jeune révolutionnaire Tala, les trois sœurs sont des femmes envahissantes, écrasantes, surtout pour la mère de Shirin, qu’elles traitent quasiment comme une domestique. La précarité économique les contraint de plus à cohabiter dans un petit appartement.

« Je pris l’habitude de la regarder dans son laboratoire, admirant sa patience, sa concentration, ses choix, ses mains qui n’hésitaient jamais, sa volonté qui ne connaissait pas l’impossible. D’une table basse boiteuse, elle faisait deux tables qui se superposaient, l’une rouge, l’autre noire agrémentée de roses. »
L’extrait montre le regard d’enfant que Shirin pose sur sa mère et ses doigts de fée, regard qui en fait une magicienne, une alchimiste, comme l’enfant s’exclame, ravie de trouver ce nouveau mot français dans le dictionnaire. J’ai commencé à vraiment apprécier ce roman au bout d’une cinquantaine de pages, avec le portrait de la mère, l’apprentissage acharné par la petite fille de la langue française et l’apparition d’Omid. Shirin tombe sous le charme de cet ami juif de sa tante Tala, et lui aussi se prend d’affection pour la petite fille, lui ouvrant les portes des musées pour parfaire sa culture.

« Le cinéma fut prohibé pour cause d’attentat, les restaurants pour cause d’hygiène, le théâtre et l’opéra pour une cause oubliée, ou plutôt : parce que ma famille n’osait pas y aller. Elle sentait le déclassement à plein nez et se révélait incapable de l’assumer. »
L’immense atout de ce roman d’apprentissage et d’exil, un sujet somme toute assez présent dans la littérature, c’est la langue très chatoyante, très personnelle, de l’auteure, parfois un peu péremptoire dans les affirmations qui viennent clore certains paragraphes, mais cela fait partie de son charme aussi « Les Iraniennes n’ont jamais rien compris à l’amour. » « Téhéran achetait l’idéal et dédaignait l’amour. » « Ils étaient des survivants. La seule chose qui me rassure, c’est qu’ainsi programmés pour la survie, ce sont ces tempéraments-là qui repeuplent la terre après les catastrophes. »
Le thème de la politique en exil, la vision qu’en a Shirin du haut de ses neuf ou dix ans, puis de ses vingt ans, est particulièrement intéressant, mais ce n’est pas le seul. Les thèmes sont nombreux, s’entrelacent, se répondent, se trouvent mis en parallèle avec des légendes persanes ou des histoires constitutives de la légende familiale. Le tout de manière subtile et avec toujours ce style qui sublime tout. C’est souvent assez drôle, par les mots choisis, et par le surgissement de scènes tragi-comiques. L’apparition du personnage du « tout petit frère », né après treize mois de grossesse, apporte une once de réalisme magique à l’iranienne qui s’intègre fort bien à l’ensemble.
Après un démarrage un peu hésitant, je me suis laissé emporter par le foisonnement de ce roman, son écriture pleine d’esprit, et sa galerie de personnages fascinants.

Les exilés meurent aussi d’amour d’Abnousse Shalmani, éditions Grasset (août 2018), 400 pages.

 Repéré grâce à Clara, Delphine qui s’est aussi entretenue avec l’auteure, Lili et Sylire.

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux

leursenfantsapreseuxRentrée littéraire 2018 (13)
« Anthony vivait l’été de ses quatorze ans. Il faut bien que tout commence. »

Des jeunes nés dans la petite ville, anciennement industrielle d’Heillange, vivent quatre étés de 1992 à 1998… Anthony, Stéphanie, Hacine, Clem, entourés de leurs familles, leurs amis, ont d’abord quatorze ans, puis seize, dix-huit, vingt. Ils se rencontrent, s’approchent, s’accrochent, vivent leurs premières amours, tentent de se trouver une place, de s’inventer un avenir, se cherchent à l’opposé de leurs parents, dont ils dépendent encore. Ils rêvent de quitter leur petite ville, mais les moyens pour y parvenir ne leur sont pas donnés, à eux de les imaginer.

« À force de marcher, Anthony avait naturellement dérivé vers les marges de la ville. Jusque loin, on voyait maintenant un panorama navrant de buttes épaisses, d’herbes jaunes. Là-bas, une carcasse de caddy abandonné. Pour ceux qui avaient de l’imagination, ça pouvait sembler romantique. »
Tout d’abord, ce billet n’est pas un « effet-Goncourt ». Il m’arrive de lire des livres primés, bien entendu, et d’en aimer, mais ce n’est pas en général ce qui guide mon choix. Non, je l’avais réservé à la bibliothèque parce qu’il m’intriguait et l’ai lu une dizaine de jours avant que le fameux prix ne lui tombe dessus ! Mes impressions de lecture ne sont donc pas influencées, ni en bien, ni en mal.
Ce qui m’a beaucoup plu dans ce roman, c’est tout d’abord la mise en place en quatre étés non consécutifs, avec donc des ellipses qu’il convient au lecteur de combler. À aucun moment, je ne me suis ennuyée, ou lassée, comme cela aurait pu être le cas si l’auteur avait concentré tout sur un seul été, ou au contraire, étalé l’action de manière lisse sur plusieurs années.
J’ai beaucoup aimé aussi que les situations dramatiques ou conflictuelles ne soient pas toujours résolues de la manière la plus attendue, ou en cherchant au maximum à susciter l’émotion. L
e style parfaitement fluide et lisible, n’est jamais fade, même pour décrire un quotidien terne, ou des situations triviales. Les questionnements propres à l’adolescence donnent de toute façon du relief à tous les moments vécus.

« Ici la vie était une affaire de trajets. On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un joint derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. »
Le sujet,
comme le dit l’auteur, ce sont « des vies qui commencent dans un monde qui s’achève ». Ce thème de la disparition des classes ouvrières, et de la fracture sociale qui en a découlé, m’a rappelé le roman italien de Silvia Avallone, D’acier, ou les films de Ken Loach. Il a été à l’origine d’essais, je pense notamment à ceux de Christophe Guilluy sur la France périphérique, mais le présent roman, s’il est porteur de cette idée, est surtout formidable pour les portraits d’adolescents et de jeunes gens qu’il propose, pour l’immersion particulièrement réussie dans les années 90, pour l’évocation sensible et véridique du Nord-Est de la France, et pour son style percutant.
Je n’irai pas jusqu’à parler de chef-d’œuvre, mais c’est une lecture intense, prenante, d’un réalisme parfois cru et toujours plein de justesse. Je l’ai terminé il y a presque un mois, et aucun autre roman ne m’a autant accrochée depuis.


Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, éditions Actes Sud (août 2018), 432 pages.

Excellent pour Cuné et Leiloona, alors que Delphine-Olympe est restée un peu à l’extérieur, c’est un coup de cœur pour Val.

Jonathan Coe, Bienvenue au club

bievenueauclub« Au risque de me répéter : les années soixante-dix étaient vraiment une drôle d’époque. La musique aussi en témoigne. C’est incroyable, le genre de trucs que les gens – des gens qui pour la plupart étaient loin d’être idiots – étaient capables d’écouter le plus sérieusement du monde sur la chaîne hi-fi de leur père ou dans leur chambre d’étudiant. »
Pour commencer (et même très bien commencer) le mois anglais, le Blogoclub a retenu un livre de Jonathan Coe, Testament à l’anglaise. L’ayant déjà lu, je me suis tournée vers une autre valeur sûre de l’auteur, à savoir Bienvenue au club… me rendant compte par la même occasion que j’avais déjà lu Le cercle fermé qui retrouve les personnages de Bienvenue au club, vingt ans plus tard.
Ici, ils sont encore lycéens, ce qui permet à l’auteur de tracer un portrait, plutôt caustique, de l’Angleterre des années soixante-dix, tout en jouant la carte du roman d’initiation à personnages multiples.
De l’apprenti écrivain qui exerce sa plume dans le journal du lycée, au pitre de la classe dont les canulars dépassent parfois toute mesure, du compositeur d’une symphonie rock ambitieuse aux parents touchés par le vent de rébellion des années soixante-dix, l’auteur entrelace les histoires, mélange les styles de manière virtuose, fait sourire la plupart du temps, et s’émouvoir lorsque le drame fait irruption jusque dans les rues assez tranquilles de Birmingham.

 

« Est-ce qu’un récit sert à quelque chose ? Je me le demande. Je me demande si tout le vécu peut vraiment être réduit et distillé en quelques moments d’exception, six ou sept peut-être qui nous seraient accordés dans toute notre existence, et si toute tentative de tracer un lien entre eux est vouée à l’échec. Et je me demande s’il y a dans la vie des moments non seulement « qui valent des mondes », mais tellement saturés d’émotion qu’ils en sont dilatés, intemporels… »
J’ai passé un très bon moment de lecture avec ce roman, très représentatif de l’auteur, et ses personnages attachants. Il me manque un petit quelque chose pour en faire un coup de cœur, peut-être est-ce un brin de retenue toute britannique dans le texte qui m’en empêche ? Ou quelques petites longueurs…
Puisque l’auteur est mis à l’honneur aujourd’hui, je ne saurais que vous conseiller de découvrir sa plume, parfaite pour décortiquer la médiocrité comme les moments de noblesse de ses compatriotes. À lire donc, selon vos envies ou vos goûts : Testament à l’anglaise, La maison du sommeil, Numéro 11 ou La vie très privée de Mr Sim… Pour moi, Jonathan Coe compte parmi les meilleurs auteurs anglais contemporains avec Ian McEwan, William Boyd ou Julian Barnes… entre autres !

Bienvenue au club de Jonathan Coe (The Rotter’s club, 2001) éditions Folio (ou Gallimard, 2003) traduit par Jamila et Serge Chauvin, 541 pages.

Vous trouverez chez Florence (Le livre d’après) d’autres lectures de Jonathan Coe pour le Blogoclub, notamment de Testament à l’anglaise.
Le mois anglais est chez Lou et Cryssilda.
blogoclub  mois_anglais2017

Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert

unevilleacoeur.jpg« Aussi, plus les gens manifestaient dans les rues de Lvov, plus fort ils parlaient de choses autrefois entourées de silence, plus elle mettait d’acharnement à vérifier, le soir venu, que nos portes d’entrée étaient parfaitement closes. »
Une ville à cœur ouvert est un peu à la fois l’histoire d’une famille, l’histoire d’un immeuble, l’histoire d’une ville… La famille est composée uniquement de femmes, la narratrice, sa mère Marianna, soprano à l’opéra, sa grand-mère Aba qui est médecin, et son arrière-grand-mère. Les hommes sont venus, repartis, on n’en parle guère. L’appartement où elles cohabitent fait partie d’un immeuble, remarquable pour le haut vitrail art-nouveau qui court tout au long de la cage d’escalier. Il aura un rôle symbolique très fort tout au long du roman. La ville enfin, Lwow, Lvov ou Lviv selon les périodes, selon que la ville était polonaise, russe ou ukrainienne.

 

« Néanmoins, dès qu’elle a adopté l’ukrainien, je me suis mise à éviter de lui parler, comme si je m’étais métamorphosée en un dictionnaire dont quelqu’un supprimait des mots au fur et à mesure. »
Le roman commence avec la mort de Marianna, tuée d’une balle lors d’une manifestation de partisans ukrainiens en 1988. Ces manifestations anti-communistes ont réellement eu lieu, et l’auteure a imaginé le retentissement qu’elles auraient pu avoir s’il y avait eu une victime, les conséquences sur le cercle familial, professionnel, amical et amoureux de la charismatique chanteuse de l’Opéra.
Si je connais ainsi le projet de l’auteure, c’est que je l’ai entendu s’exprimer, en français (et parfaitement), au sujet de son roman, à la Fête du Livre de Bron. Je sais ainsi qu’elle s’est beaucoup documentée pour écrire son roman, et a interrogé des personnes âgées de Lviv, de différentes origines. L’histoire de cette ville, située à 70 kilomètres de la frontière polonaise, est très compliquée, et rien qu’au vingtième siècle, elle est passée par des phases soviétiques, polonaises et ukrainiennes. Différentes communautés y vivent, pas toujours en harmonie, et le roman le fait bien sentir.
Le thème de l’amour de l’art est très présent aussi dans le texte, on voit comment, de mère en petite-fille, se transmet l’amour de la musique, ou celui de la peinture, un peu à la manière des poupées russes, et comment chaque génération dévoile ses dons artistiques.



« Le vitrail était glacial et Mikolaj avait vite retiré sa main : il avait eu l’impression qu’elle allait geler là sur place, contre le verre, et qu’il devrait rester éternellement sous cette porte cochère. »
Alors, ai-je aimé ce roman ? J’ai trouvé au début le style lyrique un peu déroutant et j’ai eu à m’accrocher un peu pour suivre la narration fragmentée. Ce n’est pas tant les différentes époques dans lesquelles finalement on se repère bien, mais plutôt les faits qui sont décrits, parfois un peu anecdotiques et décousus, font qu’il est assez difficile de s’attacher aux personnages. Le plus passionnant est finalement l’histoire de la ville qui se dévoile par bribes mais finit par former un ensemble cohérent. Le style de la jeune auteure est intéressant, orné de figures lyriques, il est accentué parfois par la propension à chercher le côté douteux, voire morbide, des situations et des gens. Le choix de l’événement central du roman placé dès le premier chapitre, alors qu’il aurait été possible de faire culminer le texte autour de ce drame, peut aussi être perturbant.
Tout cela ne vous donne peut-être pas envie de vous précipiter sur le roman, mais l’avis de Delphine-Olympe ou celui de Sarah Gastel dans Page des Libraires vous convaincront sans doute davantage. Je le conseillerais surtout à ceux que l’histoire de cette région intrigue.

 

Une ville à cœur ouvert de Żanna Słoniowska, (Dom z witrazem, 2015) éditions Delcourt littérature 2018, traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez, 239 pages

Troisième lecture pour le mois de l’Europe de l’Est d’Eva Patrice et Goran, et Lire le monde.
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