Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (51) Ouka Leele

Comme bien souvent au retour des Rencontres de la Photographie d’Arles, mille images se bousculent dans ma tête pour prendre la première place et donner lieu à un petit billet de photographe. Mais quels sujets ou photographes choisir pour commencer ?
Aujourd’hui, ce sera une femme, elles sont bien représentées dans ces Rencontres qui fêtent leurs cinquantième anniversaire, et ce sera une photographe espagnole vue dans l’exposition sur la Movida. Impossible de ne pas remarquer les couleurs éclatantes de ses photos et son goût pour la provocation, sans rien d’excessif toutefois.

ouka_leele4

Bárbara Allende Gil de Biedma est née à Madrid en 1957. Intéressée par tous les arts, la peinture, la poésie, elle suit une formation en technique photographique et certains de ses clichés sont publiés dans des magazines dès ses dix-huit ans. Elle prend le pseudonyme de Ouka Leele et travaille d’abord le noir et blanc, mais très vite elle imagine de peindre ses photos avec des aquarelles de couleurs vives, puis de les photographier de nouveau.
ouka_leele_ariadna_gil
ouka_leele_beso

J’ai aimé le travail de cette photographe représentative de la Movida madrilène, et ses thèmes féministes, ou sur l’identité, le genre. Sa série « salon de coiffure » est aussi amusante que remarquable, et l’une des photos constitue l’affiche des Rencontres 2019. J’ai aussi trouvé des paysages, de Madrid ou des Asturies, qui s’éloignent du classique, et restent bien caractéristiques de son style.
L’un de ses travaux (Le baiser, ci-dessus) était en couverture d’un livre paru en 2018 ou 2019, mais je n’ai pas réussi à retrouver lequel. Qui pourra me le dire ?

ouka_leele_rappelle_toi_barbara

ouka_leele_madrid.jpg

ouka_leele14.jpg
ouka_leele13.jpg
ouka_leele_miradas_de_asturias2.jpg
ouka_leele_miradas_de_asturias.jpg

A voir aux Rencontres photographiques d’Arles jusqu’au 22 septembre 2019 (Palais de l’Archevêché pour cette exposition)

Publié dans lectures du mois, littérature Afrique, littérature Europe de l'Ouest, littérature France, rentrée hiver 2019

Lectures du mois (19) juin 2019

Entre les jours de canicule et ceux de vadrouille à droite et à gauche, je n’arrive pas à rédiger des billets complets. Voici donc, en bref, quelques lectures de juin… En avez-vous lu certains ?

derangequejesuisAli Zamir, Dérangé que je suis, éditions Le Tripode (2019), 192 pages
« La liberté, c’est comme une femme avec les jambes d’une gazelle. On l’aime à mourir mais on commet cette erreur de chercher aussi à s’en emparer. Il suffit de sentir son ombre faire jour. On court vers elle. On commence par lui conter fleurette avec toute sorte de singeries. On ne cesse point de tourner autour d’elle. »
Dérangé, c’est son surnom, est docker dans un port des Comores, il survit chichement, mais sa singularité et son absence de malice en font la victime d’un trio de dockers concurrents. Dérangé va-t-il accepter le défi qu’ils lui proposent ? Et comment va-t-il réagir face aux avances d’une superbe femme ?
Commençant par la fin, on sait déjà ce qu’il adviendra du docker, mais on est suspendu à son monologue. Quelle langue originale, mêlant les mots rares et les crudités naïves, parfois drôle, parfois pathétique ! C’est elle qui fait tout le charme du roman, plus que l’histoire elle-même.

couleursdelincendiePierre Lemaître, Couleurs de l’incendie, Livre de Poche, 2019, 541 pages
« Hortense avait tenu à être présente aux côtés de son époux. Cette femme brève de seins, de fesses et d’esprit considérait Charles comme un être prodigieux. »
Voici sortie en poche la suite de Au revoir là-haut... On retrouve en 1927 Madeleine Péricourt et son fils Paul. La crise, et surtout des aigrefins de haut vol vont mener l’héritière à la ruine. Commençant par une scène très forte et dramatique, particulièrement réussie, le roman peine à mon avis ensuite à égaler le précédent. Certes, l’agencement des intrigues est rigoureux, les personnages et l’époque bien décrits, le thème de la vengeance bien exploité. L’ensemble est agréable à lire, mais moins frappant que le premier roman.

unematerniterougeChristian Lax, Une maternité rouge, éditions Futuropolis, 2019, 144 pages
« Si tu parviens à la confier au Louvre, cette princesse sera bien traitée. Mais pour ce qui te concerne, par les temps qui courent, je suis loin d’avoir la même certitude. »
Alou n’est pas un migrant comme les autres. Le jeune chasseur de miel malien a trouvé une statuette au cœur d’un baobab. Pour la soustraire aux islamistes qui s’empresseraient de la détruire, il imagine la confier au Musée du Louvre, où se trouve déjà une statuette presque semblable.
Cette histoire, plus réaliste que mon résumé ne le suggère, alterne entre Paris et le Mali, puis la Libye, la traversée de la Méditerranée… Les planches sont toutes plus belles les unes que les autres, et rien n’est simplifié, ni caricaturé. Le lecteur se retrouve aux côtés des migrants, ou dans les entrailles du Louvre, là où sont radiographiées les œuvres.
Une bande dessinée vraiment superbe, dans une série, avec différents dessinateurs, qui a pour cadre le grand musée parisien.

septansPeter Stamm, Sept ans, éditions Christian Bourgois, 2010, traduit de l’allemand par Nicole Roethel, 273 pages
« Sa façon de se faire mousser était encore plus pitoyable que chez les autres, elle parlait avec une exubérance affectée et jouait l’intéressante comme une gamine. Tous les gens qu’elle rencontrait était des génies, tous les livres qu’elle lisait, des chefs-d’œuvre, toutes les musiques qu’elle écoutait ou jouait, grandioses. »
Voici un moment que ce roman, acheté surtout à cause de la peinture de Peter Doig en couverture, traînait dans ma pile à lire.
Le personnage principal, Alex, étudiant en architecture, se trouve balancer entre deux femmes que tout oppose : Sonia, architecte elle aussi, belle et de bonne famille, et Iwona, une Polonaise en situation irrégulière, peu attrayante et avec laquelle il a peu de points communs. Pourtant, elle le fascine sans qu’il comprenne pourquoi.
Mêlant de manière originale et intéressante les sentiments amoureux et l’attirance physique, et la construction d’une vie, au thème de l’architecture, ce roman m’a intriguée et ne m’a pas déçue.

masoeurserialOyinkan Braithwaite, Ma sœur serial killeuse, éditions Delcourt, 2019, traduit de l’anglais par Christine Barnaste, 244 pages
« 
Cela prend beaucoup plus de temps de se débarrasser d’un corps que de se débarrasser d’une âme, surtout quand on souhaite ne laisser aucune preuve du meurtre. » 
Premier roman d’une jeune auteure nigériane, Ma sœur serial killeuse joue sur le thème du tueur en série de manière originale : Korede, jeune infirmière sage, doit nettoyer et cacher les crimes commis par sa sœur, Ayoola, celle que tout le monde trouve tellement belle, mais qui ne peut s’empêcher de tuer ses amants. Mais voilà que Ayoola s’entiche de Tane, le beau médecin que sa sœur aime en secret.
L’idée de départ était séduisante, mais l’écriture et les dialogues un peu plats, les clichés comme le beau médecin, m’ont un peu laissée de marbre. C’est un premier roman, attendons le deuxième !

Publié dans littérature France, rentrée hiver 2018

Hubert Haddad, Casting sauvage

castingsauvage« Un décor humain doit s’adapter au scénario, jamais l’inverse. Et le réalisateur règne à discrétion sur le plateau, comme un peintre dans son atelier ou le romancier sur ses personnages. Pourtant, lui semblait-il, bien des figurants auraient pu remplacer les acteurs sans dommage, et vice-versa. La rue pullule d’étoiles anonymes. »
Je trouve difficile de parler d’un roman tel que celui-ci, tout en subtilité et en suggestion. Il est évidemment possible de le résumer en deux ou trois lignes qui enlèveraient une grande partie de la magie de la lecture… disons donc qu’il raconte quelques mois de la vie de Damya, une jeune femme qui s’apprêtait à jouer le premier rôle d’un spectacle de danse, mais qui dorénavant travaille à chercher des figurants pour le film adaptant La douleur de Marguerite Duras. Le casting sauvage consiste à aborder des gens dans la rue selon qu’ils correspondent au profil recherché, ici pour jouer des rescapés des camps. Damya engage alors la conversation avec les plus émaciés, les sans-abris, les malades, les drogués… d’autres personnages apparaissent, un sculpteur, un chorégraphe, d’autres restent invisibles comme le jeune homme que Damya recherche depuis un rendez-vous manqué…

 

« Tout amour en effet débute sur un coup de dé, comme tout roman, mais c’est en vain qu’il les lançait et relançait sur un tapis brûlé, accumulant les fiascos. De quel auteur est cet habile récité bricolé à partir d’une foule d’incipits ? Il faudrait être bien ingénieux ou sacrément ingénu pour se combiner une authentique histoire d’amour avec cent bouts de passions avortées. »
Il faut s’imaginer que le personnage principal est une ville (enfin, c’est mon sentiment), Paris qui, à des moments féeriques, ne semble plus habitée que par des espèces animales, oiseaux, chats, rats et souris, insectes, et même un cerf crépusculaire… et à d’autres heures, ses trottoirs sont engorgés de nuées de réfugiés, maigres et harassés. L’auteur se laisse porter par les mots, ose le parallèle entre les victimes des attentats de novembre et les déportés de retour des camps, s’intéresse à la collusion des arts, danse, sculpture, cinéma, écriture, s’interroge sur la place du corps… La fin très touchante clôt cette longue rêverie poétique.
Je n’aurais peut-être pas lu ce roman si je ne l’avais gagné, j’ai pourtant lu et aimé
Le peintre d’éventail et Corps désirables, quoique avec quelques petites réserves, mais pas du tout aimé Théorie de la vilaine petite fille qui m’a ennuyée. Finalement, mon préféré est peut-être, le temps qui passe le dira, ce dernier roman, qui a su me toucher avec un sujet moins facile que Le peintre d’éventails, mais surtout une belle ambiance portée par une écriture des plus délicates.
Je le conseille à ceux qui aiment la plume de l’auteur comme à ceux qui voudraient la découvrir.

Apprécié aussi par Jostein et Yv.

Casting sauvage de Hubert Haddad (Zulma, mars 2018) 160 pages.
Ce roman a été sélectionné par les jurés du Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs, mais je n’ai pas eu l’occasion d’écouter Hubert Haddad à Saint-Malo.

Publié dans classique, littérature Europe de l'Ouest



Georges Simenon, Le petit Saint

petitsaint« Il savait qu’avec sa charrette à bras, qu’elle louait à un certain Mathias, qui en avait une pleine cour, rue Censier, elle se dirigeait vers les Halles pour s’approvisionner en légumes ou en fruits. A six heures, elle prenait sa place au bord du trottoir, en face du marchand de chaussures, alors que la grand-mère s’installait, une centaine de mètres plus bas, près de l’église Saint-Médard. »
Le mois belge est l’occasion idéale de sortir de ma « pile à lire » un volume trouvé dans une boîte à livres de mon quartier et comportant trois romans de l’auteur d’origine belge. Je ne vous parlerai cependant que du premier, j’ai gardé les autres pour plus tard. Celui-ci me tentait vraiment lorsque j’ai vu qu’il s’agissait du roman préféré de Georges Simenon, où il avait mis beaucoup de lui-même. Il y a imaginé la biographie d’un peintre fictif dont l’œuvre, à défaut de la vie, ressemble à celle de Chagall, et le caractère, à celui de Simenon lui-même… Ce petit garçon, Louis, montré dès l’éveil de sa conscience, aux alentours de quatre ou cinq ans, est singulièrement touchant, par son sens de l’observation rêveuse, son manque de combattivité, sa gentillesse, qui lui valent le surnom de « petit Saint ». Sa famille est des plus pauvres, sa mère élève seule six enfants dans une pièce unique dont le poêle constitue le centre. Elle est marchande des quatre saisons, travaille dur, mais boit et reçoit souvent des hommes le soir.

« – Celui-là, il ne s’intéresse à rien.
C’était peut-être vrai. Certaines phrases, cependant, certaines intonations, se casaient dans sa mémoire, sans qu’il se préoccupe de les mettre en ordre, de les rapprocher les unes des autres, d’essayer de comprendre. »
Malgré une promiscuité assez sordide, malgré les maladies, le manque de goût pour l’école, Louis grandit, se fait une place dans la famille. Il ne ressemble pas vraiment à ses frères et sœurs, ne s’intéresse pas aux mêmes choses… Petit, Louis peut passer des heures à regarder par la fenêtre, se délecter de ce qu’il découvre lors d’un trajet en tramway, et plus grand, la première fois qu’il accompagne sa mère aux Halles, son sens particulier des couleurs, des sons, des odeurs, fait qu’il est ébloui et fasciné par ce monde nouveau. Il y retournera souvent et finira par y travailler. Mais le moment où il découvre la peinture est encore plus prodigieux…

« Au lieu d’étendre les couleurs avec soin, comme sur un mur ou sur une porte, il choisissait un pinceau fin et déposait sur le carton de petites touches de tons purs. Car il restait hanté par les couleurs pures. Elles n’étaient jamais assez claires, assez vibrantes à son gré. Il aurait voulu les voir frétiller. »
Le style de Georges Simenon fait merveille pour retracer minutieusement cette enfance et cette jeunesse hors du commun. Là où je déplore bien souvent l’emploi du présent dans les romans biographiques contemporains, son imparfait ne saurait mieux sonner, ses dialogues touchent juste, ses personnages s’incarnent. Et surtout, ses descriptions sont vives, animées, et permettent d’imaginer ce que le petit Louis en retient, et qu’il juxtaposera dans des tableaux colorés et joyeux, où le coq voisinera avec la Tour Eiffel, le cheval tirant une charrette avec la mariée en robe blanche…
Une très jolie découverte, que cette naissance d’un artiste, bien loin du commissaire Maigret et de ses enquêtes…

Le Petit Saint de Georges Simenon, 1965, dans Le Monde de Simenon volume 12, existe en Livre de Poche, 219 pages.


Le mois belge, c’est chez Anne.

Ce livre participe aussi à l’Objectif PAL chez Antigone, et, pour faire bonne mesure, Lire le monde chez Sandrine !
mois_belge2 obj_PAL2018

Publié dans littérature France, sorti en poche

Anne Percin, Les singuliers

singuliers« Dès les premiers jours, j’ai voulu aller peindre comme les autres au port. À marée haute, l’Aven joue les fleuves et les bateaux abondent, les peintres aussi. »
On pourrait se plaindre en lisant le résumé du roman d’Anne Percin, que ce soit encore un roman à tendance biographique, mais outre qu’il est sorti tout de même bien avant la grosse vague d’exo-fictions de cette rentrée littéraire, il faut lui concéder une réelle originalité. Roman épistolaire sur le thème de l’art, Les singuliers mêle personnages réels, comme Paul Gauguin, les frères Van Gogh ou Meyer de Haan, à des vies fictives, celles de Hugo Boch et de son ami Tobias Hendrike. Français, belges ou néerlandais, tous sont artistes, et plusieurs d’entre eux décident de poser palettes et pinceaux du côté de Pont-Aven, où les paysages sont inspirants, et les pensions peu onéreuses.

« Je me sens incapable de prendre un crayon pour dessiner tout cela, je ne suis plus très sûr d’être venu pour apprendre à peindre. Peut-être apprendre à sentir, à voir, à vivre. »
Hugo et Hazel Boch sont cousins, artistes tous les deux et sont ceux dont les lettres se croisent et s’enchaînent, ainsi que celles destinées à Tobias Hendrike, ami d’Hugo. L’art, les salons, les écoles d’Art, les artistes qu’ils fréquentent, sont leurs thèmes de prédilection, mais ils évoquent aussi, et c’est bien normal, leurs histoires de famille, ou la maladie de Tobias, ainsi que l’actualité. Hugo est un personnage particulièrement intéressant et touchant, plein de questionnements, qui va assez rapidement abandonner les pinceaux pour ce nouvel art, considéré jusqu’alors plutôt comme un passe-temps pour oisifs, qu’est la photographie. Il va se faire connaître en Bretagne dans une branche bien spécifique et originale de cet art naissant.

« Je crois qu’au fond, il ne s’agit pas vraiment d’une nouvelle manière de peindre, mais plutôt d’une nouvelle manière d’être peintre. Une manière absolue qui n’engage pas la main, le geste, mais la vie toute entière. »
C’est un plaisir total que de lire ces lettres, d’y traquer les épisodes de la vie des peintres les plus connus, d’y découvrir d’autres qui le sont moins, ou d’imaginer les affres des artistes imaginés, dont les lettres se répondent et s’écrivent sous nos yeux. C’est tout un monde qui apparaît, toute un art nouveau qui se crée, qui se cherche, les débuts de l’art moderne, les balbutiements de la photographie. Les personnages, sans doute grâce à la forme épistolaire, sont extrêmement vivants, et l’auteure réussit à la fois à nous les rendre proches, tout en les ancrant parfaitement bien dans leur époque. Le travail de documentation a du être très important, et pourtant, le résultat est fluide et jamais didactique.
Un grand plaisir de lecture !

Les singuliers, d’Anne Percin, paru en poche chez Actes Sud (Babel, 2016) 405 pages.

Les avis enthousiastes d’Albertine, Brize et Electra.

Roman sorti de ma PAL pour l’Objectif PAL.
logo_objpal

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Carol Rifka Brunt Dites aux loups que je suis chez moi

ditesauxloups« Ce dimanche-là, j’ai emporté la lettre de Toby dans les bois. De la vieille neige se cramponnait à chaque branche d’arbre, donnant aux bois dans leur ensemble une allure instable, comme si tout pouvait basculer d’une seconde à l’autre. J’ai suivi le mince ruisseau gelé en essayant d’entendre les loups. »
J’ai réussi, malgré les nombreuses tentations de rentrée littéraire à sortir un livre de ma pile à lire en cette fin de mois de septembre. J’avais acheté ce roman à sa sortie en poche, suite à quelques avis enthousiastes, notamment sur Babelio où la note générale du livre est vraiment excellente. Puisque je ne suis pas en phase avec cette extase quasi générale, je vais essayer de comprendre pourquoi !
June, ado de quatorze ans et narratrice, vit avec ses parents et sa sœur dans une petite ville de l’état de New York. En conflit permanent avec sa sœur aînée, June peine à se faire des camarades, et préfère cultiver son originalité, et s’inventer des histoires, se balader en forêt en s’imaginant au Moyen Âge ou rendre visite à son oncle Finn, artiste renommé. Mais Finn est très malade, ce sont les premières années du sida, et June doit se rendre à l’évidence que son oncle va la quitter.

 

« Ce sont les gens les plus malheureux qui veulent vivre éternellement parce qu’ils considèrent qu’ils n’ont pas fait tout ce qu’ils voulaient. Ils pensent qu’ils n’ont pas eu assez de temps. Ils ont l’impression d’avoir été arnaqués. »

Peu après la mort de son oncle, un certain Toby prend contact avec elle. C’est « l’ami particulier » de son oncle, et elle commence, quoiqu’un peu méfiante, à le fréquenter sans l’accord de ses parents. C’est à partir de là que j’ai commencé à trouver un manque de réalisme à cette situation et à d’autres épisodes du récit de June, et que j’ai commencé à m’ennuyer, rouvrant sans enthousiasme un livre que j’avais pourtant bien aimé jusqu’au 200 premières pages environ. Je me suis rendu compte que je n’étais sans doute absolument pas le public visé par ce roman, destiné à un lectorat jeune, voir adolescent. Si j’ai été touchée et agréablement surprise par la représentation de l’arrivée du sida dans les années 80, et des images erronées qu’elle véhiculaient, qui sont très justes, d’autres épisodes entre June et sa sœur, ou entre June et Toby, m’ont semblé répétitifs, et sans grand intérêt. Quant à la fin, elle ne m’a rien apporté de plus. C’est dommage, parce que, bien que transcrivant les pensées de l’adolescente, l’écriture n’est pas mièvre, et touche souvent son but. L’éditeur américain aurait pu suggérer sans dénaturer le texte quelques suppressions qui lui auraient donné plus de force.

 

Dites aux loups que je suis chez moi de Carol Rifka Brunt éditions 10/18 (2016) traduit par Marie-Axelle de la Rochefoucauld, 499 pages.


Des exemples d’avis enthousiastes chez Eva ou Folavril, plus mitigé chez Electra.

Objectif PAL de septembre et mois américain.
logo_objpal america

Publié dans littérature Europe du Sud, mes préférés, nouvelles, rentrée hiver 2017

Jaume Cabré, Voyage d’hiver

voyagedhiver« Mais le destin est ainsi : il ne raconte pas toute l’histoire, seulement le fragment qui lui convient et, afin de vous induire en erreur, il cache le reste avec un petit rire équivoque. »
J’ai enfin lu un livre de Jaume Cabré ! Mais pas le tant vanté et tant admiré Confiteor, que je crains tellement qu’il m’attend depuis presque deux ans ! Non, j’ai trouvé un recueil de nouvelles du grand auteur catalan sous une couverture qui ne pouvait que me faire de l’œil, et j’ai bien fait de me laisser tenter.
Voyage d’hiver est composé de quatorze nouvelles dont l’auteur a écrit plusieurs versions sur presque vingt ans, versions dont il dit dans la postface qu’il n’était pas vraiment satisfait jusqu’à ce qu’il leur trouve des correspondances, des connivences, des thèmes communs. La version définitive met donc légèrement l’accent sur ces coïncidences, et c’est un vrai plaisir de lecture !

« Promets-moi que… dans vingt-cinq ans -il regarda sa montre-, le 13 décembre à midi… nous nous retrouverons devant le tombeau de Schubert. »

Quatorze nouvelles qui m’ont toutes séduites à leur manière, « L’espoir entre les mains » a presque réussi à me faire pleurer avec son histoire de prisonnier qui attend des lettres de sa fille, le formidable « Deux minutes » rappelle un album pour enfant où tout s’enchaîne et pourtant fait appel à l’intelligence du lecteur avec sa fausse simplicité. Le Voyage d’hiver de Schubert revient à plusieurs reprises dans les nouvelles, ainsi qu’un tableau de Rembrandt, comme autant de clins d’oeil, mais nul besoin d’être un fin connaisseur en art ou en musique pour apprécier.

« Après cette expérience sensationnelle, j’ai parcouru tous les musées d’Oslo à la recherche d’autres non-tableaux. J’en ai trouvé trois ou quatre qui m’ont rendu très heureux. »
Ce sont des nouvelles à chute, ce qui est un peu à l’écart des modes, mais fonctionne bien quand l’écriture est à la hauteur. Drôles, émouvantes ou machiavéliques, ces nouvelles laissent une grande place à la musique, à la littérature et à l’art, et sondent les profondeurs de l’âme humaine en quête du mal ou de la bonté qui s’y cachent. Elles s’enchaînent en changeant de lieux et d’époques, mais sans égarer le lecteur. Bref, j’ai adoré ce recueil, et maintenant, je pense pouvoir profiter des longues soirées d’hiver pour m’attaquer enfin à Confiteor !

Voyage d’hiver de Jaume Cabré, (Viaje de invierno, 2014) éditions Actes sud (février 2017) traduit du catalan par Edmond Raillard, 304 pages.

Les billets d’Alex mot à mots et Noukette


Les bonnes nouvelles du lundi c’est ici
bonnenouvelle

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2017

Pierre Derbré, Luwak

luwakRentrée littéraire 2017 (3)
« Igor Kahn aimait les entre-deux. »
J’ai craqué pour cette nouveauté sous la sobre et délicate couverture des éditions Alma, sans trop savoir à quoi m’attendre, ce qui a, comme vous allez le voir, des avantages et de (très) légers inconvénients.
Il s’agit donc d’Igor Kahn, contremaître dans une usine de baignoires à débordement dans la région de Bordeaux, qui mène une petite vie tranquille et bien réglée. Suite à un événement malheureux et un autre heureux (j’ai décidé de ne pas trop vous en raconter, pour vous laisser l’envie de la découverte) Igor change de vie, et achète une petite maison dans un endroit qui le fait rêver, au bord de l’estuaire de la Gironde, se lance dans différentes activités et relations sociales des plus plaisantes.

« Il poursuivit cette idée en songeant qu’il pouvait bel et bien être question d’un gouffre intérieur né de l’absence de véritable passion. »
Toutefois, et c’est le thème central de ce conte un brin philosophique, quoique fantaisiste, la vie du quadragénaire lui semble un peu vaine et creuse, et il se met en quête d’un projet qui donnerait un sens à son existence. D’où les mystérieux luwaks qui vont le conduire à aller jusque dans la jungle de Sumatra…
Le roman aborde de manière très personnelle et originale la crise de la quarantaine, avec un personnage attachant et singulier, et qui pourtant se pose des questions universelles. J’ai dévoré ce petit livre bien servi par une écriture sensible, non dénuée d’humour, et très visuelle, comme je les aime. J’apporterai un léger bémol personnel concernant la construction : on sent à la lecture que le roman se dirige quelque part, mais (sauf à avoir lu des résumés ou des argumentaires détaillés) le lecteur aimerait avoir une toute petite idée de l’endroit où il va, sentir un fil qui le tire dans une certaine direction…
Ce détail, car ce n’est qu’un détail, correspond peut-être d’ailleurs à une volonté de l’auteur de montrer comment le personnage flotte dans sa vie, sans fil conducteur, sans perspective précise, et dans ce cas, c’est particulièrement réussi. A noter aussi le très sensible autoportrait final de l’auteur qui raconte comment il est venu à l’écriture. Une jolie découverte.

Luwak de Pierre Derbré, éditions Alma (août 2017) 208 pages

 

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2016

Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho

 hiverasokcho« La porte n’était pas complètement fermée. En collant ma joue contre l’embrasure, j’ai vu sa main courir sur une feuille. Il l’avait posée sur un carton, sur ses genoux. Entre ses doigts, le crayon cherchait son chemin, avançait, reculait, hésitait, reprenait son investigation. »
L’automne dernier, j’avais repéré, sur différents blogs ou publications, ce petit roman d’une jeune auteure suisse, pour son intrigue qui se déroule en Corée, et par ce qu’on disait de la délicatesse du texte.
L’histoire, toute légère, tient en peu de mots : une jeune femme franco-coréenne, employée dans un hôtel de la ville portuaire de Sokcho fait la connaissance d’un client français, et découvre qu’il est auteur de bandes dessinées. Aucun des deux n’est très bavard, ni très entreprenant, l’hiver dans cette région frontière avec la Corée du Nord ne prête peut-être guère aux rapprochements, seulement aux rencontres qui n’en sont pas vraiment.
La jeune femme, qui est aussi la narratrice, accompagne Yan Kerrand, c’est le nom du dessinateur, jusqu’à un observatoire qui surplombe le no man’s land entre les deux Corée, dans un parc naturel, va manger quelquefois avec lui. La narration est très délicate, imagée, par moments pleine de sensibilité, à d’autres un peu plus froide, comme le temps à Sokcho. Le lieu est de ceux qui font rêver tout en étant somme toute assez peu prédestinés à plaire, assez peu touristiques.

« Du beige et du gris à perte de vue. Roseaux. Marécages. Il fallait rouler deux kilomètres pour atteindre l’observatoire. Un convoi armé nous a escortés avant de bifurquer. Nous étions seul sur la route. Elle s’est mise à serpenter entre des fosses remplies de neige. »
A la fin du roman, j’ai presque l’impression d’avoir lu une bande dessinée, tant les petites touches qui montrent le paysage de Sokcho, les personnages ou les situations, parlent à l’imagination. J’entrevois fort bien cette histoire transposée dans des cases, à l’encre de Chine noire. Je devine le trait léger pour les détails sur la neige dans les montagnes, lourd pour les vagues qui manquent de geler en s’écrasant sur la côte lors des longues nuits glaciales, suggestif pour les scènes à l’intérieur des chambres de l’hôtel. Le sujet de la langue est lui aussi amené de manière intéressante, les deux jeunes gens s’expriment en anglais, alors que la jeune femme a étudié le français, et il en résulte entre eux une certaine distance.
Le rapport à la mère et à l’alimentation de la jeune coréenne, son rapport au corps en général, sont assez particuliers, mettent un peu mal à l’aise, quant aux plats concoctés dans les cuisines, on peut pas dire que la description des préparations mettent toujours l’eau à la bouche.
Ces quelques points de détail mis à part, ce roman m’a beaucoup plu, il est à lire en prenant son temps, aucune phrase n’y est inutile, aucun mot mal employé, aucune image superflue. Cette jeune auteure sera sans nul doute à suivre dans les années à venir !


Hiver à Sokcho, d’Elisa Shua Dusapin, éditions Zoé (août 2016) 140 pages, prix Robert Walser 2016.

Les avis de Aifelle, Cécile, Jérôme, Lewerentz, Moka, Noukette et Sabine.

Lire le monde passe par la Suisse !

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Publié dans littérature Europe du Sud

Erri De Luca, La nature exposée


natureexposee« Il existe des livres qui font ressentir un amour plus intense que celui qu’on a connu, un courage plus grand que celui dont on a fait preuve. »
Le narrateur et personnage principal de ce court roman est un montagnard, qui sculpte des morceaux de bois ou de pierre trouvés lors de ses promenades, les vend ou les donne selon son bon vouloir. Son autre activité, plus secrète, est de faire passer les montagnes à des réfugiés en quête d’ailleurs. Il se fait payer, mais leur rend ensuite leur argent, ils en auront plus besoin que lui. Malheureusement, cette bonté lui fait perdre la confiance des deux autres passeurs du village, et il préfère aller passer quelque temps dans une ville en bord de mer. Là, il trouve un travail de sculpteur, on lui demande de réparer la statue d’un crucifié.

« Elle semble parfaite, un bloc d’albâtre sculpté avec une intense précision. »
La statue a d’abord représenté le Christ nu, puis a été recouverte d’un pudique voile de pierre. Il s’agirait de lui faire retrouver son aspect originel.
De ses montagnes à la petite ville, puis à Naples et ses musées, et retour, l’auteur nous fait suivre le projet du sculpteur, ses rencontres, ses hésitations et ses décisions guidées par des lois qui lui échappent le plus souvent. J’ai particulièrement apprécié cette fois, plus encore que les précédentes, la langue imagée et poétique d’Erri de Luca, je l’ai savourée à petites doses. Je ne peux apprécier que la version française, mais elle est à mon avis très réussie.

« Les musées ont le défaut pour moi d’être sur du plat. Je les préférerais avec des montées et des descentes, des passages étroits, des balcons où rester accoudé pour regarder au loin. »
Les deux facettes du personnage, du montagnard qui s’interroge sur l’action de faire passer des migrants, au sculpteur qui doit retrouver la nature d’un homme, et la sienne par la même occasion, se mêlent harmonieusement, et rappellent bien souvent l’actualité de l’auteur, mis en accusation pour ses prises de position. Voici encore un roman qui évoque l’art, et même si, cette fois, il n’est pas question d’une œuvre existante, c’est toujours fascinant de voir comment l’art peut inspirer les écrivains. Les paysages et les gens ne sont pas non plus négligés par l’écriture à la fois forte et subtile, érudite et claire. Les lieux communs en sont absents, et la surprise de voir tels et tels mots accolés les uns aux autres en fait un régal de lecture.

La nature exposée (La natura esposta, 2016) éditions Gallimard (2017) traduit par Danièle Valin, 166 pages

Les avis de Laure et Miriam.

Dernière lecture pour le mois italien, vous pourrez trouver les autres participations ici.
mois_italien_2017