Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Eric Plamondon, Taqawan

taqawan.jpg« Depuis des millénaires, la sagesse de l’évidence suffit à ce peuple : si on pêche trop de poissons cette année, il y en aura moins l’année prochaine. Si on pêche trop de poissons pendant des années, un jour il n’y en aura plus. »
Taqawan tire son titre du nom donné par les populations autochtones au jeune saumon qui remonte vers la source de la rivière. Tout débute avec une intervention musclée et disproportionnée de la sureté du Québec, qui vise à prendre les filets à saumon des pères de famille de la tribu des Mig’maqs. Une toute jeune fille assiste depuis le bus de ramassage scolaire à cette scène traumatisante, qui malheureusement sera le début pour elle d’une suite d’événements terribles. Passée à toute vitesse à l’âge adulte, elle trouvera toutefois de l’aide pour tenter de se reconstruire.

« Sachant que le saumon a un odorat très développé, mille fois plus puissant que celui d’un chien, certains pensent qu’il retrouve sa route grâce à l’odeur des rivières. »
J’avoue que je ne savais rien de trop au sujet du roman avant de le commencer, je l’avais noté dans l’intention de le lire assez vite, et dans ce cas, je ne rentre pas trop dans les détails des résumés que je peux trouver ici et là, je m’intéresse seulement à la tonalité générale…
Roman choral mais aussi roman engagé au côté des populations autochtones, c’est par son style qu’il surprend d’abord, par le rythme de phrases courtes, voire très courtes, donné au texte. Les chapitres aussi sont brefs, et alternent les points de vue des différents personnages avec des passages plus explicatifs, historiques ou scientifiques. Les personnages assez nombreux, demeurent bien incarnés, attachants et pleins d’humanité, et c’est le point fort du roman. Il apporte aussi des connaissances passionnantes sur la vie des Indiens Mig’maqs, et sur leur relation à la nature.


« Il faut se méfier des mots. Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir.  Celui qu’on traite de bâtard toute sa vie pour lui signifier sa différence ne voit pas le monde du même œil que celui qui a connu son père. Quel monde pour un peuple qu’on traite de sauvages pendant quatre siècles ? »
Toutefois, les quelques passages plus mouvementés, faisant appel au genre thriller ou au western, et notamment la fin, ne sont pas ce que je préfère dans ce roman… Cela lui donne, à mon avis, un côté un peu bancal, entre les explications historiques ou écologiques, les scènes plus intimistes et les scènes d’action. J’espérais beaucoup de ce roman, et ce que j’en attendais, je l’ai trouvé dans un autre roman québecois, De bois debout, commenté précédemment. Quant à cette lecture, si elle a été rapide, prenante et somme toute, pas désagréable, elle ne fut pas exactement à la hauteur de mes attentes. Je serais curieuse de lire les avis des autres lecteurs et lectrices du jour !

Taqawan, d’Eric Plamondon, éditions Quidam (janvier 2018), 208 pages.

Lecture commune de Québec en novembre avec A propos de livres, Argali et Yueyin.
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Publié dans littérature Europe du Nord, policier

Arnaldur Indriðason, Les fils de la poussière

filsdelapoussiere« Le jour se levait à peine et les ruines fumaient encore dans le froid glacial de janvier. Un ruban jaune délimitait le périmètre et quelques policiers fouillaient les cendres. »
Le roman débute par deux événements dramatiques qui se produisent simultanément un soir d’hiver : Daniel, patient d’un hôpital psychiatrique, soigné depuis longtemps pour schizophrénie, se jette par une fenêtre de l’établissement. Il a auparavant évoqué devant son frère Palmi les autres élèves de son ancienne école. Loin de là, un vieux professeur de cette même école périt dans un incendie criminel. Palmi, désemparé par la mort de son frère, fait le lien entre les deux drames, et en fait part à l’inspecteur Erlendur. Secondé par Sigurdur Oli, il va tenter de comprendre ce que signifient ces deux disparitions conjointes, ce qui a bien pu avoir lieu trente ans auparavant, et quelles ramifications actuelles il peut trouver.
Deux enquêtes ont lieu simultanément, car Palmi ne peut rester les bras croisés, et mène des investigations de son côté.

« Palmi ramassa les pauvres effets personnels de son frère, quitta la chambre et marcha jusqu’au fond du long couloir vert. Il s’arrêta à côté des patients qui fumaient, sortit les deux paquets de cigarettes qu’il avait achetés pour l’occasion et les leur offrit. Puis il ouvrit la porte et alla retrouver le froid de ce matin de janvier. S’il avait espéré se sentir soulagé, cela se faisait attendre. »
C’est plaisant de retrouver Erlendur et son collègue Sigurdur Oli dans une première enquête qui vient seulement d’être traduite et publiée par les éditions Métailié. Les caractères ne sont peut-être pas tout à fait aussi affinés, et l’auteur n’évoque pas du tout l’enfance et la jeunesse de son personnage principal, cela viendra sans doute dans l’un des romans suivants. Le thème fait penser à l’un des livres plus récents de l’auteur, la quatrième de couverture assez bavarde permet de savoir vers quel thème le roman s’oriente, si vous tenez à le savoir. Je ne tiens pas à en dire trop. J’ai remarqué en tout cas que l’auteur était déjà très sensible aux sujet de l’alcoolisme, de l’enfance dans les milieux défavorisés, de la protection des sans-logis, ce que l’on retrouve dans d’autres de ses romans.
De nombreux personnages bien décrits et caractérisés, des péripéties assez nombreuses, une trame vraisemblable, voici les ingrédients qui rendent ce polar captivant. La fin perd légèrement en véracité, mais sans que cela trouble la bonne impression d’ensemble. Traduire ce premier roman était donc une bonne idée qui devrait ravir les amateurs de l’auteur islandais, qui sont nombreux !


Les fils de la poussière d’Arnaldur Indriðason, (Synir duftsins, 1997) éditions Métailié, octobre 2018, traduit par Eric Boury, 292 pages.

Les avis d’Electra, Eva, Lectrice en campagne et Lewerentz.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord

Dany Laferrière, Le cri des oiseaux fous

cridesoiseaux« On avait dans ce taxi minable, il y a à peine quelques minutes, un groupe de gens misérables, et voilà maintenant une nation souffrante. Un peuple en peine. Une collectivité pensante. »
Dans ce taxi se tient Vieux Os, surnom original pour un jeune homme de vingt-trois ans, assommé par l’annonce du fait que son meilleur ami, journaliste libre-penseur comme lui, figure très connue à Port-au-Prince, vient d’être assassiné. La dizaine de passagers de ce taxi collectif partage son abattement à cette nouvelle. En réaction, la mère du jeune homme fait tout ce qu’elle peut pour lui obtenir un passeport, afin que, comme son père dix-huit ans auparavant, il prenne la route de l’exil. Il a vingt-quatre heures pour choisir de rester ou se préparer au départ, mais il est vital qu’il n’en parle à personne. Vieux os entame une tournée de ses lieux préférés pour voir ses amis.

« Le futur et le passé entremêlés. C’est exactement ça, ma conception du présent. »
Les premières pages donnent le ton du roman, avançant avec quelques digressions vers une annonce très forte, une nouvelle qui terrasse le narrateur, qui vient de perdre son ami très cher, tué sur une plage par une bande de tontons macoutes. Le texte semble accuser alors une petite baisse de rythme, en revenant vers des événements plus anciens, mais ce sera en fait le même mode de narration tout au long, des sortes d’intermèdes entre des moments plus dramatiques.
Si à faire alterner les moments forts et les passages plus légers, à mélanger temps présent et souvenirs, l’auteur soulage le lecteur, évite le pathos, il court aussi le risque de le perdre un peu.
Toutefois, le tout se tient bien et réalise même le tour de force de faire durer le roman moins de vingt-quatre heures, pendant lesquelles il déroule les pensées de Vieux Os. Ce laps de temps correspond au temps passé entre le moment où il apprend la mort de Gasner, et le moment de son possible départ en exil. Il n’y a évidemment pas à proprement parler de suspense pour qui connaît Dany Laferrière, et devine les éléments autobiographiques nombreux qui se nichent dans ce roman, mais une tension certaine parcourt le texte.

« Les faits les plus banals m’étourdissent, impressionné que je suis par leur richesse, leur profondeur, leur éclat caché. Étant déjà absorbé par la simple réalité, si subtile et si abondante, je n’ai plus besoin de l’aide du surnaturel pour rêver. Je ne rêve pas d’un autre monde. Je rêve de ce monde. Le seul que j’ai. »
Je ne dirais pas que ce monologue intérieur ponctué de rencontres et de dialogues ne possède pas quelques petites longueurs, j’avoue avoir faibli parfois, car il faut admettre que c’est une lecture assez exigeante. Ce texte est également un peu redondant par rapport à L’énigme du retour que j’ai lu il y a quelques mois, et dont j’ai préféré le style et la construction.
Toutefois les réflexions du narrateur sonnent juste, et ne manquent pas de profondeur, tout en traduisant parfaitement son jeune âge. J’ai beaucoup aimé son analyse de la culture, de la religion en Haïti, et même de l’importance de la grammaire sur fond de dictature, j’ai été très touchée par ses relations avec sa mère et sa grand-mère, par les liens d’amitié profonds qu’il a avec plusieurs camarades, un peu moins par ses amours juvéniles.
Je conseillerais ce roman à qui est intéressé par le thème, et qui voudrait découvrir Dany Laferrière, mais cet auteur est prolixe, et donc le choix très large.

Le cri des oiseaux fous, de Dany Laferrière, éditions Zulma (2015), première parution en 2000, 316 pages.

Cette deuxième participation à Québec en novembre est une lecture commune avec Claudialucia et A propos de livres (Tout bouge autour de moi) Anne,Valentyne et Enna, (Je suis un écrivain japonais) Isallysun (Chronique de la dérive douce) allons voir ce qu’elles ont pensé de leur lecture de l’auteur haïtien qui vit au Québec.
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Publié dans littérature Amérique du Nord

Jean-François Caron, De bois debout

deboisdeboutLA VOIX D’ALEXANDRE
Pour pas pleurer, j’imagine une centaine d’oiseaux blancs s’envoler.
Je suis ravie de commencer Québec en novembre, mois thématique consacré à la littérature québecoise, avec ce livre gagné chez Karine, pour l’anniversaire de son blog. J’ai choisi parmi ses romans québecois préférés, aux éditions La Peuplade déjà rencontrées avec Nirliit, et bien m’en a pris.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le roman commence très fort, lorsque Alexandre, un adolescent, prend la fuite après avoir assisté à la mort de son père, abattu par un policier en pleine forêt. Comment cela a-t-il pu arriver, qui était vraiment son père, cette homme parlant peu, sauf pour dire au jeune homme que la vraie vie n’était pas dans les livres. Et qui est ce personnage surprenant, défiguré, surnommé Tison, chez qui Alexandre s’est réfugié ? Comment aussi le jeune homme va, à seize ans, prendre sa vie en mains, lui qui n’a plus ni père, ni mère. C’est ce que la suite du roman va dévoiler progressivement.


 
LE PÈRE
D
ans
un livre, t’apprends rien d’autre qu’un
livre. Les mots disent pas la moitié de ce que
tu peux vivre. 
Impossible de ne pas être intriguée tout d’abord par la narration très originale, une façon très particulière, proche des didascalies théâtrales, de présenter les pensées aussi bien que les paroles des personnages, particularité d’écriture à laquelle on s’habitue rapidement, et même à laquelle on s’attache. Le langage aussi est très travaillé, riche en mots et expressions pour nous assez originales, et, avec un peu d’entraînement, j’arrivais presque à entendre les dialogues avec l’accent québecois.


« Alexandre en fait du chemin, à pied ou à vélo, pour lire des histoires aux Pariboisiens. Toutes sortes d’histoires, à toute sorte de monde. »
Le début du roman, situé à Paris-du-Bois (d’où le nom des habitants) fait imaginer un roman noir, à l’américaine, avec des abîmes de noirceur dans lesquels pataugera le personnage principal jusqu’au dénouement. Mais ce n’est pas du tout cela. Ce roman est essentiellement une ode à l’amour filial, avec ce qu’on apprend au détour d’une phrase, ce qu’on découvre petit à petit du père, ce qu’il aurait aimé être, et ce qu’il était réellement. Il m’a rappelé en cela Les étoiles s’éteignent à l’aube
ou encore Les huit montagnes, romans que j’ai beaucoup aimés.
À cet aspect, s’ajoute un beau parcours de vie et de résilience, où le pouvoir de la littérature prend toute sa place, et c’est l’un des aspects très plaisants du roman. Peut-être beaucoup de drames s’accumulent-ils au fil des pages, mais sans que l’espoir ne soit jamais perdu, il faut vraiment insister là-dessus. J’ai été complètement sous le charme de l’écriture et je me suis demandé pourquoi les auteurs français, à de rares exceptions près, n’osent jamais de telles audaces sur la forme, parce que je peux vous assurer que cela ne fait rien perdre de sa force à l’histoire, bien au contraire.

De bois debout, de Jean-François Caron, éditions La Peuplade (2017), 414 pages.

Karine a « aimé ces détours qui nous ramènent à nous-même malgré les épreuves et notre façon d’y réagir ». Un énorme merci à toi, Karine, pour la découverte !
Québec en novembre, à retrouver chez Karine ou Yueyin.
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L’auteur était à Étonnants voyageurs, je l’ai raté, ne le connaissant pas encore, mais on peut lire son portrait ici, et l’entendre là dans un débat sur le thème de la résilience (mais, attention, il y raconte tout de même beaucoup du roman).

 

Publié dans lectures du mois, littérature Asie, littérature France, nouvelles, rentrée littéraire 2018

Lectures du mois (17) octobre 2018

Voici quelques lectures regroupées, que je n’aurai pas le temps, le courage (rayer la mention inutile) d’évoquer plus en détails…

arabedufuturRiad Sattouf, L’arabe du futur, tome 1, éditions Allary, 2014
« Je ne comprenais pas ce mot. Mais depuis ce jour, quand j’entends « Dieu », je vois la tête de Georges Brassens. »
Cet arabe du futur, c’est Riad, un garçonnet tout blond et tout mignon, né d’un père syrien et d’une mère bretonne, trimballé de France en Libye, puis en Syrie, découvrant deux grands-mères si différentes, deux cultures, plusieurs langues. Dans ce premier tome, il a entre deux et six ans, et Riad Sattouf s’est placé à hauteur de ses souvenirs d’enfants, avec sans doute quelques reconstructions de la mémoire, ce qui n’empêche pas le tout de sonner très juste. Je connaissais l’auteur-dessinateur par Les cahiers d’Esther, je découvre avec plaisir cette série dont j’aime le graphisme et l’humour, et que je poursuivrai certainement.

Jérôme a aimé cet hommage au père.

deshommessansfemmes.jpgHaruki Murakami, Des hommes sans femmes, 10/18, 2017, traduction d’Hélène Morita

« Le barman était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt taciturne, et un chat gris, maigre, dormait roulé en boule au coin d’une étagère ornementale. […] Des disques de vieux jazz tournaient sur la platine. »
Voilà bien qui plante une atmosphère à la Murakami ! Ce recueil composé de sept nouvelles explore l’âme masculine, et surtout leur rapport aux femmes, quand elles viennent à leur manquer. Le style de l’auteur, sa manière de construire chaque histoire sur des choses tues, tout fonctionne bien dans ces textes. Parfois, la nouvelle semble prendre un moment un chemin différent, mais revient finalement boucler son errance… Qu’ils soient hantés par une épouse disparue, rappelés au souvenir d’une ancienne amie, ou amoureux sans espoir, les personnages sont tous intéressants, et les légères touches de fantastique m’ont enchantée !

L’avis d’Eimelle qui découvrait l’auteur.

unmondeaporteeMaylis de Kerangal, Un monde à portée de main, Verticales, août 2018

« Peindre les marbres, c’est se donner une géographie. »
Alors, pour moi avec Maylis de Kerangal, c’est « deux partout » : j’ai adoré Réparer les vivants et Corniche Kennedy et me suis ennuyée avec Naissance d’un pont et Un monde à portée de main… C’est sûr, son style est remarquable, et ce n’est d’ailleurs pas ce qui m’a gênée. Les belles phrases m’ont plu pendant une centaine de pages, mais je n’ai pas réussi à m’intéresser à Paula, et pas trop non plus au trompe-l’œil. Le sujet ne manque pas d’intérêt, mais des trois jeunes gens qui découvrent cet art si particulier, l’auteure se focalise surtout sur Paula, dont on ne comprend pas trop le cheminement personnel. J’ai parcouru la fin, mais je connaissais déjà pas mal de choses sur Lascaux, cela ne m’a pas accrochée davantage.

Un très bon roman pour Sylire.

apreslaguerreHervé le Corre, Après la guerre, Rivages, 2014

« Il y a des gens qui aiment leur malheur et le cultivent, quand d’autres sont jetés en enfer qui ne demandaient qu’à vivre heureux et tranquilles, dans la paix ordinaire des gens de peu. »
Bordeaux dans les années 50, sur fond de guerre d’Algérie… Heureusement que j’avais lu de bons avis sur ce roman noir, très noir, car j’aurais pu l’abandonner dès la première scène, très dure. Le style aussi m’a maintenue à flot, un joli contraste entre les dialogues truffés, sans que cela fasse cliché, d’expressions des années 50, et les évocations descriptives, celles de la ville grise et enfumée, ou les intérieurs, cafés, garages, très visuelles, parfois poétiques.
On comprend vite qu’il s’agit d’une histoire de vengeance et que le commissaire Darlac, une belle ordure, que même ses sbires regardent avec autant de méfiance que de dégoût, est menacé de représailles, reste à savoir par qui, et à se débrouiller pour trouver des suspects potentiels parmi l’écheveau de personnages, tous bien caractérisés et rendus vivants par la magie de l’écriture.

Un roman riche pour Alex, mais Eve-Yeshé ne l’a pas aimé.


reposetoiSerge Joncour, Repose-toi sur moi, Flammarion, 2016

« Il y a comme ça des projets qu’on garde en soi et qui aident à vivre. »
Quand des corbeaux importuns dans une cour d’immeuble amènent deux voisins à se rencontrer… ils n’ont rien en commun, elle est parisienne jusqu’au bout des ongles, mère de famille et travaille dans la mode, il vit quasiment en ermite, et travaille dans le recouvrement tout en regrettant sa ferme familiale et son épouse disparue. De Serge Joncour, j’ai lu L’écrivain national et Repose-toi sur moi, et je suis encore mitigée cette fois : j’ai aimé le style, vraiment enlevé et agréable à lire, mais trouvé la psychologie des personnages, et les histoires en elle-mêmes, un peu sommaires. Une comédie romantique, pour moi, rien de plus.

Delphine-Olympe beaucoup plus emballée que moi.

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, rentrée littéraire 2018

Richard Russo, Trajectoire

trajectoireRentrée littéraire 2018 (11)
« Les mauvaises notes, elle les mettait toujours à la dernière page, accompagnées des commentaires qui les justifiaient, à l’abri des regards indiscrets. »

Il ne me viendrait pas à l’esprit de rater un nouveau livre de Richard Russo, fut-ce un recueil de nouvelles. Et si de plus sa parution coïncide avec la venue de l’auteur au festival America, voilà qui renforce mon envie de le lire ! Je l’ai entendu avec grand plaisir lors d’une rencontre sur « L’art du roman » que je ne vous relaterai pas, toutefois… je me suis laissé porter sans prendre de notes !
Et le livre ? Il est composé de quatre longues nouvelles, qui prennent le temps de poser les situations, de bien faire connaissance avec les personnages. Dans Cavalier, une professeure d’université est confrontée à un étudiant plagiaire, et cela lui rappelle le temps où elle était élève elle-même.
Dans Voix, deux frères se retrouvent pour un voyage de groupe à la Biennale de Venise, mais ne semblent pas prêts à reprendre le dialogue.
Intervention se déroule dans le Maine, où un agent immobilier tente de vendre une maison pleine de charme, mais aussi d’un invraisemblable fatras de souvenirs.
Dans Milton et Marcus, un scénariste accepte de rencontrer un acteur pour remettre ensemble la main à un vieux scenario commencé dix ans auparavant.

« Sa décision de se terrer lui avait fait du bien, pendant quelque temps. En coupant les bruits du monde extérieur, il avait également baissé le volume des voix dans sa tête : un soulagement bienvenu. Commet-il une erreur en laissant le bruit revenir dans sa vie ? »
Chacune de ces nouvelles opère un flash-back sur un événement marquant, plus ou moins douloureux, qui aura construit ou détruit le personnage. Chacune de ces nouvelles a trait, parallèlement, à la maladie, mais ce n’est pas un sujet que l’auteur traite de front, il a la pudeur d’en faire un aléa de la vie, qui révèle les personnalités et les caractères, il ne fait pas disparaître les personnages derrière leur maladie. Entre le moment présent, et le passé dont il se souvient, chaque individu examine sans indulgence son parcours passé, sa trajectoire de vie, et il faut bien souvent l’intervention d’un autre personnage pour l’aider à accepter ce parcours accompli.
On pourrait donc dire que ces nouvelles ont une tonalité mélancolique, mais ce serait sans compter sur l’art de Richard Russo de ramener le sourire entre deux moments délicats, de montrer les revers cocasses des situations plus graves. Même si le milieu du cinéma dans la quatrième nouvelle m’a un peu moins marquée, chacun de ces textes m’a plu, et même laissé un goût de trop peu, j’en aurais bien lu encore quelques-unes !

Trajectoire de Richard Russo (Trajectory, 2017) éditions Quai Voltaire (septembre 2018) traduction de Jean Esch, 296 pages.

Cuné et Maeve sont conquises aussi !

Publié dans littérature Asie, premier roman, rentrée littéraire 2018

Shih-Li Kow, La somme de nos folies

sommedenosfoliesRentrée littéraire 2018 (10)

« Gare au choléra. Gare aux tourbillons et aux courants. Ils publiaient des consignes de survie dans des journaux qui n’étaient pas distribués ici et qu’on lisait dans la capitale en sirotant un café latte frappé, bien installé au sec chez Starbuck. Gare à la vie. »
Une inondation est le point de départ du roman, et permet de faire connaissance avec la petite communauté villageoise de Lubok Sayong, et en particulier avec Beevi, qui sans être un membre influent de la communauté, en constitue l’épicentre, le tourbillon fantasque. Beevi, et aussi le poisson qu’elle décide de relâcher à l’occasion de la crue, et qui interviendra plus tard dans un événement dramatique. La famille d’où est issue Beevi est compliquée, bien loin de la famille nucléaire occidentale. Bienvenue en Malaisie !

« Je m’interroge souvent à propos de cet endroit, l’ai-je vraiment rêvé, ou seulement imaginé à partir d’une photo dans un magazine, ou, pire encore, peut-être en ai-je effacé le souvenir après l’avoir vu réellement. »
Dès les premières lignes, le mélange entre souvenirs, légendes plaisamment racontées, faits réels contemporains, et histoire de famille, ce mélange donc est dosé avec une assurance qui surprend, venant d’une primo-romancière. Les deux narrateurs sont un vieil homme et une jeune fille… Auyong dirige une conserverie de lichees, son amitié avec Beevi lui permet de l’observer avec empathie et une bonne dose d’humour, et son expérience de relater de nombreuses anecdotes concernant la ville de Lubok Sayong. Quant à Mary Anne, adolescente moderne élevée dans un pensionnat où toutes les fillettes sont nommées Mary Quelque Chose, elle va découvrir la ville, et ses habitants hauts en couleurs, après des péripéties que je ne dévoilerai pas ici.

« En même temps, j’avais peur de grandir parce qu’il me faudrait prendre part à ces mystères qui m’échappaient encore. Je collectionnais les coquillages, mais sans comprendre ce qui donne sa forme à un coquillage. »
La famille, les liens de parenté, la transmission, mais aussi l’invasion de la modernité jusque dans les petits villages, la permanence des contes et légendes, la mémoire et les souvenirs, la question du genre avec le personnage de Miss Boonsidik, les rapports entre les différentes communautés religieuses, un kaléidoscope de thèmes harmonieusement tissés entre eux, sans que l’un surpasse ou éclipse l’autre, voilà ce qui compose ce roman parfois émouvant, souvent très drôle. Et si le réalisme magique n’est pas l’apanage de la littérature hispano-américaine, il fait aussi merveille en Malaisie où chaque histoire composant ce roman en est fortement teintée. Mais quand je parle d’histoires, il ne s’agit pas de nouvelles, je pense que le terme le plus adéquat est « chroniques », des chroniques liées par une trame romanesque légère formant un ensemble des plus attachants… et pour laisser parler le roman une dernière fois : « Je voudrais dire à ceux qui passent, à qui voudra bien m’écouter, que les leçons viennent de la vie et non des histoires. »


La somme de nos folies de Shih-Li Kow, (The sum of our follies, 2014) éditions Zulma (août 2018), traduit de l’anglais par Frédéric Grellier, 367 pages.

#lasommedenosfolies #shilikow #MRL18 #Rakuten

Lu pour les Matchs de la Rentrée Littéraire 2018. Les lectures d’Hélène, Leiloona (marraine des MRL), Nicole et Yv.
Lire le monde : la Malaisie.
Lire-le-monde

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Juliana Léveillé-Trudel, Nirliit

Nirliit« Je sors de l’avion comme un jouet d’une boîte de céréales et cinq secondes plus tard les enfants s’enfoncent dans mon estomac en m’étreignant comme de petits boas constricteurs. C’est bon d’être à la maison. »
Nirliit, ce sont les oies sauvages qui reviennent du sud, ou bien ce sont les travailleurs saisonniers qui débarquent dans le Nord avec régularité chaque été, sur les chantiers de construction ou, comme la narratrice, en tant que travailleuse sociale, pour s’occuper des enfants laissés désœuvrés par les grandes vacances. Elle s’apprête à retrouver son amie Eva, jeune grand-mère de quarante ans, mais Eva a disparu, jetée dans les eaux du fjord par un meurtrier qui n’a pas été appréhendé.

« Ton corps dans l’eau et ton esprit partout, sur la mer, dans la toundra, au ciel jamais noir de l’été arctique, danse, Eva, danse, je dis avec le même français cassé que le tien : « Je manque toi. ».
La narratrice raconte le Groenland, Nunavik, c’est-à-dire « le grand territoire », et ses habitants, avec passion, rage et finalement peu d’espoir. Ses mots sont très beaux pour dire l’amour qu’elle porte notamment aux enfants, dont elle ne sait jamais si elle va les retrouver d’une année sur l’autre, si la fillette si mignonne ne va pas être devenue une adolescente bouffie et droguée, si le jeune garçon dynamique ne va pas s’être tué dans un accident de motoneige. Car quel que soient les messages de préventions dont les « blancs » les abreuvent, concernant l’alimentation, la sécurité, la prévention sexuelle, l’alcool et les drogues, rien n’y fait, le désœuvrement et la solitude, la colère et la vie de famille déréglée poussent malheureusement jeunes et moins jeunes vers les comportements à risque, peu aidés en cela par l’économie locale qui fait que, par exemple, les produits les moins onéreux sont : chips, coca, cigarettes !

« Aida violée elle aussi au début de l’été, je ne savais pas, je m’excuse, Aida abusée des années auparavant par son propre père et moi la dinde je te chicane pour une job lâchée, vous savez des fois j’en ai plein mon cul de ne jamais pouvoir me fâcher après qui que ce soi parce que vous avez toujours un drame démesuré pour excuser vos manquements. »
L’écriture est fougueuse et séduisante à la fois, les thèmes abordés très forts, et j’aurais pu choisir une page au hasard pour y trouver une citation, tant la tentation est grande de noter une phrase sur deux ! Cette alliance d’une langue percutante et poétique à la fois, et d’un constat très rude des conditions de vie des Inuits fonctionne très bien, mais a aussi ses limites.
J’ai été séduite par l’écriture, par ce que j’ai appris sur le Nunavik, mais je n’ai pas toujours apprécié la narration fragmentaire, et je pense aussi que l’emploi de la deuxième personne du singulier, qui me demandait toujours un temps d’adaptation en reprenant ma lecture, m’a fait rester à côté du texte bien souvent, et pas vraiment dedans…
La deuxième partie relate les amours difficiles d’Elijah, le fils d’Eva, elle est plus fluide, mais m’a un peu moins touchée, c’est juste un sentiment personnel. Au final, j’ai admiré l’écriture, mais c’est aussi elle qui m’a maintenue un peu à l’écart du texte. Sinon, une mention spéciale pour le très beau travail d’édition, beau papier, couverture à rabat, format agréable… j’aurai l’occasion, grâce à Karine, de retrouver La Peuplade avec le roman de Jean-François Caron, Bois debout.

Nirliit de Juliana Léveillé-Trudel, éditions La Peuplade (2015), 174 pages.

Je comprends l’enthousiasme d‘Aifelle et d’Anne (Les couleurs de la vie) mais je partage plutôt l’avis d’Anne (des mots et des notes) que je viens d’aller relire.
Merci à Babelio pour ce « Masse critique ».

tous les livres sur Babelio.com

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, rentrée littéraire 2018

Jeffrey Eugenides, Des raisons de se plaindre

desraisonsdeseplaindre.jpgRentrée littéraire 2018 (9)
« Tomasina pouvait juger de la fécondité d’un homme à son odeur et à son teint. Une fois, pour amuser Diane, elle avait ordonné à tous les individus de sexe masculin de tirer la langue. Ceux-ci s’étaient exécutés sans poser de question. Comme toujours. Les hommes aiment être objectifiés. »
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve cette rentrée littéraire particulièrement riche en belles retrouvailles avec des auteurs déjà lus, sans compter les découvertes de nouveaux auteurs, et ce, surtout dans le domaine de la littérature étrangère… Je suis comme une enfant devant un catalogue de jouets, et j’accumule les tentations, sans oublier d’y céder parfois. Comme avec ce recueil de Jeffrey Eugenides, auteur que je n’avais pas relu depuis Middlesex, roman adoré en son temps, il y a presque quinze ans, tout de même.
Bref, qu’allait-il résulter de ces retrouvailles ? Le livre commence tout d’abord par « Les râleuses », une nouvelle très belle et sensible, qui donne une belle image de l’amitié féminine et de la vieillesse, et où la littérature joue un joli rôle… Dans les autres nouvelles, « Par avion », « Musique ancienne », « Des jardins capricieux » ou « Multipropriété », pour n’en citer que quelques-unes, les personnages principaux sont plutôt des hommes, et pas toujours au meilleur de leur forme. Malades, ruinés ou récemment séparés, ils jettent un regard désenchanté sur leur vie, tentent d’en recoller les morceaux, ou essayent de redresser la tête sans voir qu’ils vont tomber de mal en pis. Souvent originaux, les thèmes évoqués conviennent bien à un format court, et le regard doux-amer de l’auteur fait merveille. Quel talent d’observation, quel art des dialogues où l’incompréhension domine !

« En quoi l’activité de Rodney était-elle un travail, contrairement à celle de Rebecca? Primo, Rodney touchait un revenu. Secundo, il devait plier sa personnalité aux désirs de son employeur. Tertio, il n’aimait pas ce qu’il faisait. Ça, c’était le signe incontestable que c’était un travail. »
L’auteur manipule avec dextérité les thèmes des relations familiales, du travail, du sexe, de l’argent, de l’attachement à un lieu, une maison, une ville. Après, comme bien souvent avec les nouvelles, le lecteur se retrouve plus dans l’une que dans l’autre, d’autant qu’ont été regroupées dans ce recueil dix nouvelles parues sur une vingtaine d’années, et qu’on sent qu’elles sont, dans une certaine mesure, inspirées par l’actualité de l’époque. Il est donc difficile de les apprécier toutes de la même manière, mais elles sont de bonne facture, pas trop brèves, l’auteur prend le temps d’installer personnages et situations, et elles sont tout à fait représentatives d’une vision ironique mais compatissante de l’individu dans la société américaine.
Je conseille ce livre aux amoureux de la littérature américaine, aux amateurs de nouvelles, aux curieux !


Des raisons de se plaindre de Jeffrey Eugenides (Fresh complaint, 2017) éditions de l’Olivier (septembre 2018) traduit par Olivier Deparis, 302 pages.

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018

Agnès Desarthe, La chance de leur vie

chancedeleurvieRentrée littéraire 2018 (8)
« L’Amérique est aveugle, placide, telle une créature sous-marine que sa taille bien supérieure à celle de tous ses congénères porte à une indifférence proche de la léthargie. On se tient sur son dos comme sur une île, inconscient des soubresauts qui l’agitent. »
Ce roman aperç
u sur l’étagère des nouveautés à la bibliothèque m’a donné l’occasion de retrouver les écrits d’Agnès Desarthe, dont j’avais aimé Dans la nuit brune, une lecture plutôt enthousiasmante par son style, et sa manière d’appréhender les personnages et leurs interactions.
Un peu à la manière de David Lodge, la famille au centre de l’histoire se retrouve, par le biais d’un échange entre universités, sur un campus américain, en Caroline du Nord, logée dans la maison d’un professeur parti lui-même à l’étranger. Hector se sent vite très à l’aise dans cet univers, trop à l’aise même, tandis que son épouse Sylvie peine à trouver sa place, et observe avec un certain détachement l’attrait qu’Hector exerce sur ses collègues femmes. Quant à Lester, leur fils adolescent, né tardivement, il a décidé de se faire appeler Absalom Absalom, et il réunit rapidement autour de lui une drôle de clique dont il devient une sorte de gourou…

« A peine la question l’avait-elle effleurée qu’elle repartit là où elles se trouvaient toutes, serrées les uns contre les autres, à l’abri des réponses. »
C’est avec un sens de l’humour très particulier qu’Agnès Desarthe observe ses personnages jetés dans le microcosme unique d’une petite université américaine, et un sens de la formule qui fait mouche bien souvent. Bien qu’éloignés de France, la famille et leurs amis n’en sont pas moins touchés à distance par les attentats de novembre 2015, et réagissent chacun à leur façon.
Je suis un peu partagée à la suite de cette lecture, j’ai aimé le choix des caractères, la manière qu’a Agnès Desarthe de les mettre sous le microscope pour disséquer leurs moindres réactions. J’ai aimé notamment les passages qui concernent Sylvie, et la distance avec laquelle elle appréhende le monde qui l’entoure, tout en affrontant des bouleversements intimes.

« Mais elle n’avait pas d’amies, elle n’était pas douée pour l’amitié, se disait-elle. Elle s’était toujours imaginé que c’était à cause d’un genre de lenteur. Une lenteur à discerner qui était pour elle et qui était contre elle dans un groupe. »
J’ai complètement adhéré au style, jamais plat, et évitant toujours les banalités, beaucoup de phrases m’ont touchée et semblé particulièrement justes. Les conclusions des américains aux attentats, dans leur diversité, forment un ensemble de réactions cohérent qui préfigurent l’arrivée de Trump, alors qu’ils semblent certains que leur prochain président sera une femme. Les remarques très pertinentes de Lester/Absalom tombent bien souvent à point nommé, et les introspections de Sylvie semblent à la fois originales et universelles. Hector reste un peu plus plat et conventionnel, se conformant à merveille au rôle qui lui est dévolu !
La fin du roman m’a semblé légèrement frustrante, et l’ensemble ne me laissera pas un souvenir impérissable, mais j’ai passé un bon moment de lecture, et c’est déjà ça.

La chance de leur vie d’Agnès Desarthe, éditions de l’Olivier (août 2018), 304 pages.

Cuné l’a trouvé très intéressant,
Nicole est enthousiaste, Philisine a beaucoup aimé.