littérature France·livre audio·sortie en poche

Pierre Lemaître, Trois jours et une vie

troisjoursetunevie« Dans le triangle père absent, mère rigide, copains éloignés, le chien Ulysse occupait évidemment une place centrale. Sa mort et la manière dont elle survint furent pour Antoine un événement particulièrement violent. »
Trois jours et une vie signe le retour de Pierre Lemaître au roman noir après le succès du roman historique Au revoir, là-haut, succès très mérité, à mon avis. Auparavant, je n’avais lu que Robe de marié, qui, quoique très bien fait, ne m’avait pas laissé un souvenir durable.
Ce dernier roman met en scène un garçon de douze ans, dans les derniers jours de 1999, et la date a son importance. Antoine Courtin, garçon un peu solitaire, est attiré par sa copine Emilie, mais joue le plus souvent seul dans les bois, ou avec le petit garçon de leurs voisins, les Desmedt. Un jour, s’énervant contre le petit Rémi, il le frappe avec une grosse branche et doit se rendre à l’évidence : le petit garçon est mort. Je ne dévoile rien, puisque ces faits ont lieu au tout début du roman, lequel consacre ses pages à imaginer comment Antoine va dissimuler son forfait, et passer les jours suivants à craindre la découverte qui va l’accuser.

« Mme Courtin était née ici, c’est ici qu’elle avait grandi et vécu, dans la ville étriquée où chacun est observé par celui qu’il observe, dans laquelle l’opinion d’autrui est un poids écrasant. Mme Courtin faisait, en toutes choses, ce qui devait se faire, simplement parce que c’était ce que, autour d’elle, tout le monde faisait. »
Cette partie consacrée aux trois jours qui suivent l’accident est la plus longue, elle est suivie de deux autres où Antoine est adulte. C’est là qu’il ne faut pas en dire trop… L’histoire, qui fait aussi intervenir une météo déchaînée, se concentre sur un microcosme rural qui s’enflamme à la suite de la disparition du petit garçon, et qui est prompt à accuser n’importe qui, pour peu que sa tête ne leur revienne pas. C’est incontestablement réussi, et très prenant, et les pages tournent vite, enfin, dans le cas présent, les plages audio s’enchaînent rapidement. Cette version est lue par l’acteur Philippe Torreton, dont la voix se prête bien aux passages dramatiques, sans qu’il ait besoin d’en faire trop. J’ai juste été un peu lassée par les répétitions de noms propres, sans doute moins gênantes à l’écrit qu’à l’oral. Imaginez le passage au-dessus dit à voix haute, et suivi d’autres phrases mentionnant encore « madame Courtin », et vous conviendrez que ça devient un peu lourd.
Ce détail mis à part, j’ai passé un très bon moment à l’écoute de ce roman, et été convaincue par la fin, inattendue sans être tirée par les cheveux !

Trois jours et une vie de Pierre Lemaître, éditions Audiolib (2016), lu par Philippe Torreton, durée 6 h 21, paru aux éditions Albin Michel et Livre de Poche.

Sur la version audio, l’avis d’Estelle, qui me l’a aussi fait gagner. Merci, Estelle !
Écoutons un livre, c’est chez Sylire.
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littérature îles britanniques·rentrée hiver 2016·sortie en poche

Sarah Hall, La frontière du loup


frontiereduloup« La clôture fait trois mètres soixante de haut, dépassant ainsi leur capacité à sauter, et dessine à son sommet un retour à quarante-cinq degrés vers l’intérieur. Elle ne comporte pas de barbelures et n’est pas électrifiée. »
C’est en tant que biologiste spécialiste des loups que Rachel Caine est appelée au nord de l’Angleterre, dans la région proche de l’Écosse dont elle est originaire, pour mettre en place un projet de réintroduction du loup. Elle ne compte pas donner suite à cette demande d’un riche propriétaire terrien, mais différents éléments vont faire pencher la balance en faveur d’un retour au pays. Rachel pourrait y trouver l’occasion de renouer avec sa famille, et aussi de mettre un peu de distance avec le collègue dont elle est enceinte.

« Il vient tout près de grillage et se campe sur place pour la regarder, les yeux dans les yeux, regard d’un jaune sans mélange. Museau allongé, truffe frémissante, courte crinière. Un chien d’avant l’invention des chiens. Le dieu de tous les chiens. La créature est si belle que Rachel peine à comprendre ce qui s’offre à sa vue. Lui, en revanche, la reconnaît. Cela fait deux millions d’années qu’il voit et flaire des animaux comme elle. »

Ce roman propose un mélange de thèmes plutôt périlleux, qui fait sa richesse autant qu’il peut rebuter. Certains lecteurs ne trouveront pas d’intérêt aux tensions familiales qui agitent les personnages principaux, d’autres, mais c’est moins probable, se passionneront peu pour l’approche biologique, d’autres encore passeront en soupirant les aspects politiques du retour du loup. Et puis, le cocktail peut fonctionner à merveille sur les lecteurs restants, en espérant qu’ils soient nombreux !
Le thème de la maternité y est aussi amplement inséré, et ce n’est pas du tout inintéressant, les liens fraternels sont passés à la loupe également. Et pour moi, non, je n’ai pas eu d’impression de surabondance, vous comprendrez que j’ai été séduite par ce roman passionnant, riche et plein de tensions, jusqu’à une fin qui ne déçoit pas !

 

La frontière du loup de Sarah Hall (The wolf border, 2015) traduit de l’anglais par Eric Chédaille, éditions Christian Bourgois (2016), 474 pages, sorti en Livre de Poche (2017)

Une bonne pioche due à Marilyne, lu aussi par Daphné.

littérature France·rentrée automne 2017

Alexis Ragougneau, Niels

Rentrée littéraire 2017 (13)
« Il retrouvait le quartier de son enfance, celui des abattoirs et des bouchers, ceinturé par un entrelacs de voies ferrées. Celui des courses-poursuites au fond des terrains vagues, des parties de cache-cache dans les ruelles populaires.[…] Le quartier idéal pour, une fois entré dans l’âge adulte, imprimer des journaux clandestins, cacher des armes ou des explosifs, aménager des planques où se terrer après avoir fait dérailler un train. »
Le choix d’un roman repose parfois sur peu de choses, dans ce cas, sur la foi de la couverture et du nom du personnage principal, d’un lieu, Copenhague, et d’une époque, la Deuxième Guerre Mondiale. Le début se révèle parfaitement comme attendu. Peu de temps avant la capitulation de l’Allemagne, sur le port de Copenhague, Niels Rasmussen s’apprête à commettre un attentat contre un cuirassé ennemi.
Mais après ce prélude, Niels quitte rapidement la capitale danoise et sa compagne enceinte pour venir en aide à Jean-François Canonnier, l’ami avec lequel il montait des pièces de théâtre avant-guerre, à Paris. Un retour en arrière qui permet de s’immerger dans le milieu du théâtre à Paris, et me rappelle Bérénice 34-44 d’Isabelle Stibbe, qui m’avait enchantée…
Le roman alterne alors les scènes avant et après la guerre, au fur et à mesure que Niels se renseigne sur ce qu’est devenu Jean-François, sur les raisons pour lesquelles il est accusé de connivence avec l’ennemi.

« C’était l’histoire d’un rêve brisé. D’une ambition folle fracassée sur les récifs de la réalité. C’était aussi l’occasion rêvée pour Rasmussen de mettre en pratique sa conception de la mise en scène. »
L’auteur connaît bien le milieu du théâtre, le roman est bien documenté sur la scène parisienne pendant la guerre, sur l’épuration, sur les personnalités du monde littéraire avant et après la libération. Tout cela est raconté avec fluidité, au cours des nombreux dialogues, et il existe même deux séquences du roman sous forme de scènes de théâtre, avec répliques et didascalies, dont l’une est peu intéressante, et l’autre bien davantage.
Malheureusement, le roman se perd un peu dans des scènes trop longues vers le milieu. Quant au personnage de Rasmussen, il a du mal à prendre chair, pourtant l’auteur le décrit physiquement, le fait avoir mal au cœur ou la gueule de bois, souffrir de claustrophobie, transpirer abondamment, rien n’y fait. Il décrit également ses pensées intimes, le fait dialoguer avec nombre de témoins des années de guerre de Jean-François Canonnier. Pourtant, malgré tous ces éléments qui devraient lui donner de la présence, je n’arrive pas à le cerner… c’est peut-être volontaire, mais comment dire ? Ça ne marche pas avec moi !
Si la fin captivante rattrape les circonvolutions du milieu du roman, si les questions posées sont intéressantes, si le thème d’une amitié soumise aux aléas de l’histoire ne peut laisser indifférent, je m’attendais toutefois à autre chose, et je ressors un peu déçue par ce roman. Je relirai l’auteur avec un de ses polars, qui me plaira sans doute davantage.

Niels, d’Alexis Ragougneau, éditions Viviane Hamy (2017), 360 pages.

Anne (Mon petit chapitre) a abandonné ce roman, pour Valérie, c’est la déception qui domine, mais c’est une belle découverte pour Eimelle, et c’est le Goncourt 2017 de Leiloona !

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littérature îles britanniques

Ian McEwan, L’innocent

innocent« Un immeuble sur deux ou trois était éventré et sans toit. Des bâtiments entiers s’étaient effondrés, et les gravats gisaient encore sur place, hérissés de poutres et de gouttières rouillées. »
C’est plutôt rare que j’aie des engouements pour des auteurs de façon durable. Je finis généralement par les délaisser s’ils empruntent un peu trop souvent les mêmes chemins. Cela ne m’est encore pas arrivé avec Ian McEwan, et depuis que j’ai découvert L’enfant volé en 1993, j’ai lu avec presque toujours autant d’intérêt et d’enthousiasme les romans d’un auteur qui aime à varier ses thèmes et à surprendre. Je continue donc à le découvrir, tranquillement, sans chronologie, puisque je viens de ressortir des limbes, ou quasiment, un roman sorti en Angleterre en 1990… une éternité, au regard des parutions toujours plus récentes dont nous sommes submergés !

« Son univers s’était réduit à une pièce sans fenêtre et au lit qu’il partageait avec Maria. »

L’innocent m’a attiré tout d’abord par sa couverture anglaise représentant la porte de Brandebourg à Berlin, et l’évocation de la guerre froide avant le Mur. En 1955, Leonard Marnham, jeune anglais de vingt-cinq ans, est engagé grâce à ses compétences techniques dans un réseau anglo-américain d’espionnage qui vise à mettre les russes sur écoute. Il est sous couverture, et sensé travailler au réseau anglais de télécommunications. Il fait la connaissance de Bob Glass un américain qui sera son référent dans son travail, et de Maria, une jeune allemande divorcé dont il tombe rapidement amoureux.

theinnocent

« Les tunnels étaient des endroits dérobés et sûrs ; les enfants et les trains s’y glissaient pour échapper aux regards et à la surveillance avant d’en ressortir sains et saufs. »

L’auteur mêle habilement espionnage et histoire d’amour sur fond de Berlin en pleine reconstruction (et encore passablement en ruine dans certains quartiers) et n’hésite pas à faire prendre un virage inattendu au roman à deux reprises au moins. Ce qui me contraint à ne pas raconter trop pour laisser les futurs lecteurs aussi innocents que le héros de l’histoire. Quoique le titre soit pour le moins ambigu…
J’avais commencé ce roman il y a un an ou deux en anglais, mais le niveau de langue assez soutenu m’empêchait d’aller à mon rythme et m’avait fait craindre une relative lenteur du roman. En français, je ne l’ai pas du tout ressentie, et j’ai adoré me faire promener par l’auteur, tant dans la psychologie complexe des personnages que dans le Berlin de l’après-guerre. Sans doute pas le meilleur roman de l’auteur (pour moi l’incomparable Expiation !), ce livre par ses subtilités et son écriture, est de ceux qui restent en mémoire.

L’innocent de Ian McEwan (The innocent, 1990), traduit par Josée Strawson, éditions Folio (2002), 390 pages.


Sorti de mes étagères pour l’Objectif PAL !
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littérature Amérique du Nord·non fiction·rentrée automne 2017

Daniel Mendelsohn, Une Odyssée : un père, un fils, une épopée


uneodysseeRentrée littéraire 2017 (12)
« Dans la mesure où l’Odyssée elle-même foisonne de soudaines péripéties et de détours surprenants, exerce son héros à la déception, apprend à son public à attendre l’inattendu, le fait que nous ne sommes jamais arrivés à Ithaque fut peut-être l’aspect le plus odysséen de notre croisière culturelle. »

Je suis un peu à court de mots en me lançant dans la rédaction de ce douzième billet de la rentrée littéraire. Alors que c’est incontestablement une très belle découverte et une lecture enchanteresse, j’ai bien peur de ne pas être à la hauteur pour en parler !
En quelques mots, pour ceux qui n’en auraient pas entendu parler, Daniel Mendelsohn, professeur d’université à Bard College, y décrit l’année où son père, quatre-vingt-un ans, a décidé de rejoindre le cours que son fils consacrait à l’Odyssée, destiné à des élèves de première année. À la suite de cette année, ils ont aussi décidé de partir ensemble en croisière sur les traces d’Ulysse, en Méditerranée. Pourquoi lire ce roman, moi qui ne connais l’Odyssée que par des extraits de manuels scolaires ou des films qui l’adaptent de manière sans doute très libre ? Pourquoi être tentée par cette forme autobiographique, alors que c’est en général ce que je fuis dans la littérature ?

« Les transformations magiques opérées par les dieux ne sont que le pendant surnaturel de la force bien réelle qui transforme nos visages et nos corps, qui nous abîme, nous fait perdre nos cheveux et nous creuse des rides : le Temps. Quand l’apparence extérieure, le visage et le corps ont changé au point d’être méconnaissables, que reste-t-il ? Existe-t-il un moi intime qui résiste au temps ? »
Les voies qui nous amènent à un livre sont impénétrables, celles qui font que ses pages nous repoussent ou nous aimantent aussi. C’est le deuxième cas pour ce livre qui m’a vraiment passionnée, tant par l’érudition de l’auteur, jamais pesante, que par des relations père-fils soigneusement décrites, avec humour et tendresse.
L’auteur a l’art de procéder par retours en arrière, par inclusions d’événements passés dans la narration, en une composition circulaire à la manière d’Homère, mais sans que cela semble une posture, un truc pour appâter le lecteur, et ça marche impeccablement. Le personnage du père ne manque pas de piquant, il a tout de suite une présence incroyable, il me semble impossible de ne pas avoir envie de le suivre dans son cursus universitaire tardif. Et bien sûr, le périple d’Ulysse pour retourner auprès de Pénélope, le long poème décortiqué avec sagacité par Daniel Mendelsohn, mais aussi ses élèves et son père, qui a pour lui l’expérience des années, est absolument passionnant ainsi analysé. Les nombreuses évocations des relations père/fils dans l’Odyssée trouvent des résonances dans les rapports entre l’auteur et son père, et c’est un aspect, parmi bien d’autres, tant ce livre est riche, qui m’a passionnée.
Que dire de plus, si ce n’est que je le recommande vivement ?

Une Odyssée : un père, un fils, une épopée de Daniel Mendelsohn, (Flammarion, 2017) traduit de l’anglais par Isabelle Taudière et Clotilde Meyer, 432 pages.

Repéré grâce à Dominique et Galéa, ainsi que dans un dossier du Magazine littéraire d’octobre 2017. Keisha, Papillon, Sandrion, Cléanthe en parlent aussi.

littérature Europe du Nord·policier

Arnaldur Indridason, La muraille de lave

murailledelave« C’était un à-pic vertigineux, l’océan se déchaînait sur la paroi de basalte et le vent soufflait avec une telle violence qu’on peinait à se tenir debout. […] Entaillés de profondes crevasses, les bords dangereusement découpés du plateau de lave s’effondraient constamment sous les assauts de l’océan. »
Quatre hommes d’une même banque se promènent dans ce paysage aussi dangereux que magnifique, mais l’un d’eux fait une chute mortelle alors qu’il s’était éloigné du groupe. Cela pourrait être un simple accident si ce n’était lié à l’agression d’une femme dans sa maison, qui la laisse grièvement blessé. Il semblerait qu’elle ait essayé de faire chanter quelqu’un avec des photos compromettantes, et Sigurdur Oli, qui enquête, est mêlé par un de ses amis à cette histoire. Il faut ajouter un homme surveillé par un autre, qui paraît lui en vouloir pour des faits très anciens…

« De manière générale, il pensait que les gens portaient la responsabilité de leur malheur. Une fois qu’il avait achevé sa journée de travail et fait ce qu’il avait à faire, c’était terminé jusqu’au lendemain. »
C’est l’adjoint d’Erlendur qui se retrouve au centre du roman, puisque le héros récurrent d’Arnaldur Indridason ne donne aucune nouvelle à son équipe depuis les fjords de l’est où il est parti. C’est étonnant comme l’atmosphère du roman est différente lorsque c’est Sigurdur Oli qui en est le personnage principal. Il faut admettre qu’il n’est pas aussi attachant que son chef, même s’il semble s’humaniser parfois au fil des événements. On apprend aussi à mieux le connaître.
Sur fond de magouilles bancaires un peu complexes, la muraille de lave bien réelle est aussi la métaphore de la Banque Centrale. Comme d’habitude, la construction du roman est particulièrement soignée, elle permet de se creuser la tête, avec les renseignements collectés par les enquêteurs, voire un peu plus, pour tenter de comprendre où emmène l’auteur. C’est toujours un plaisir à lire, une traduction soignée rendant bien la poésie des journées sombres et des paysages somptueux, sans oublier les méandres psychologiques des personnages.
Un excellent auteur, qui ne me déçoit jamais, j’ai d’ailleurs déjà un de ses romans suivants en attente.


La muraille de lave d’Arnaldur Indridason (Svörtuloft, 2009) éditions Points (2013) traduit de l’islandais par Eric Boury, 402 pages.

Le challenge littérature nordique est chez Margotte.
LitNord

littérature France·rentrée automne 2017

Sorj Chalandon, Le jour d’avant

jourdavantRentrée littéraire 2017 (11)
« Même le dimanche, même nettoyés dix fois, les cous, les fronts, les oreilles racontaient la poussière de la fosse. »
Je pourrais expliquer le thème de la mine, pas si souvent évoqué dans la littérature contemporaine, oublié depuis que les puits ont été fermé, mieux connu par Germinal que par nos écrivains du XXIème siècle. Je pourrais raconter comment quarante ans après, à la suite du décès de sa femme Cécile, Michel ne peut oublier la mort de son frère lors de la dernière grande catastrophe minière française, à Liévin en décembre 1974, dans la fosse 3bis. 42 morts, parmi lesquels Joseph, le grand frère, celui qui emmenait Michel au bar ou sur sa mobylette, celui que Lucien Dravelle avait convaincu de quitter son travail de mécanicien pour les galeries et les chevalets de la mine.

« Ils l’avaient envoyé à la mine. Deux salauds en embuscade au bar de « Chez Madeleine », qui faisaient passer les jeunes de leur première à leur dernière bière. »
Je pourrais rappeler tous les romans formidables de Sorj Chalandon, son style, l’émotion qu’il réussit à faire passer dans Mon traître ou Le quatrième mur, et qui une fois encore, entre les lignes, réussit à faire revivre les corons, les réveils avant le jour, la cohorte des mineurs qui se dirigent vers l’entrée de la mine, les galeries, le contremaître, le danger toujours présent, le rendement à respecter, contrairement aux règle de sécurité… Et Michel qui rumine une vengeance, qui la couve depuis quarante ans, depuis que son père lui a laissé un mot sibyllin dans ce sens : « Venge-nous de la mine. »


« Je me suis levé, ma tartine en main. À droite, à gauche, partout dans les ruelles, des femmes parlaient à voix basse. Des hommes sombres remontaient vers la mine par la grand rue. La ville ne respirait plus. Les corons étaient prostrés. »
Je pourrais enfin, même si d’autres l’ont fait avant moi, suggérer que l’auteur ne dévoile habilement un des thèmes principaux du roman qu’aux trois-quarts de la lecture, lui faisant prendre un virage inattendu et tout aussi passionnant que ce qui a précédé. Tout se joue autour du personnage de Michel qui n’est pas de ceux qu’on oublie, que ce soit le jeune garçon à peine adolescent ou l’homme mûr obnubilé par la perte de son frère qui se retourne sur son passé.
Sorj Chalandon voulait rendre hommage aux gueules noires, mettre en avant les impératifs de rentabilité qui ont coûté la vie à bon nombre d’entre eux, il y a réussi, mais en allant plus loin, en faisant plus fort, avec l’histoire incroyable de cette vengeance.

Le jour d’avant de Sorj Chalandon, Grasset (août 2017), 327 pages.

Lu aussi par Aifelle, Brize, Delphine-Olympe ou Luocine.

littérature Amérique du Nord·mes préférés·rentrée automne 2017

Colson Whitehead, Underground Railroad


undergroundrailroadRentrée littéraire 2017 (10)
« Pour son dernier jour aux champs, elle fora furieusement la terre comme si elle creusait un tunnel. Au travers, au-delà, c’est là qu’est le salut. »
Dès les premières lignes, le lecteur sait que Cora va s’enfuir avec Caesar, de la plantation de coton où elle est esclave. C’est le milieu du XIXème siècle, les planteurs ont depuis longtemps perfectionné les moyens de garder les esclaves, et de leur ôter toute velléité de s’enfuir, par la fatigue extrême, le manque de communication entre eux, les rumeurs terribles, la peur… Pourtant, la mère de Cora a disparu un jour, alors qu’elle-même n’avait que onze ans, sans lui dire adieu, et elle n’a jamais été rejointe. Caesar pense donc à Cora pour fuir avec lui, elle lui portera chance, sans doute. C’est tout en sobriété, en retenue, que Colson Whitehead dresse le tableau de la vie d’esclave en Géorgie. La fuite va avoir lieu, au long du « chemin de fer souterrain » réseau réel d’abolitionnistes qui viennent en aide aux esclaves au risque de leur vie, réseau de caches et de transports des plus discrets.

« Dès qu’ils sortaient de la plantation, les nègres apprenaient à lire, c’était un vrai fléau. »
Le récit de la fuite de Cora, de Géorgie en Caroline du Sud, puis en Caroline du Nord, du Tennessee à l’Indiana alterne avec les portraits, plus brefs, d’autres personnages, du chasseur d’esclaves à l’abolitionniste, à la mère de Cora. Ces portraits affinent le propos, nuancent et cernent mieux comment l’esclavage et la propriété illégale des terres sont conjoints à l’esprit même de l’américain blanc, qui n’est autre que l’ancêtre des suprématistes blancs actuels. Ridgeway, à la poursuite de Cora, va revenir sur le devant de la scène plusieurs fois, et d’autres personnages tout aussi ignobles vont croiser la route de la toute jeune fille, qui a heureusement des ressources et s’est créé une carapace qu’on pourrait croire de froideur, mais que faire d’autre sinon devenir folle ?

 

« Elle chassa une nouvelle fois la plantation de son esprit. Elle y arrivait mieux, désormais. Mais son esprit était rusé et retors. Des pensées qu’elle n’aimait pas du tout s’insinuaient par les bords, par-dessous, par les failles, par es lieux qu’elle pensait avoir aplanis. »
Chaque état traversé a ses propres lois, sa manière de traiter les Noirs, et les états qui ont aboli l’esclavage ne sont malheureusement pas des havres de paix, tant s’en faut. J’avais lu beaucoup sur la conquête des droits civiques au XXème siècle mais pas tant que cela à propos de l’esclavage, de la violence raciste des états du sud, ni du courant abolitionniste venu du nord au XIXème siècle. Les différences entre la Caroline du Nord et la Caroline du Sud sont particulièrement éclairantes, le grand danger à être abolitionniste et à aider les esclaves en fuite, ou même les affranchis, est tout à fait bien mis en avant par l’auteur.

« Après une accalmie dans les arrestations de Blancs, certaines villes augmentèrent la récompense pour qui livrerait des collaborateurs. Les gens se mirent à dénoncer des concurrents en affaires, de vieux ennemis intimes ou de simples voisins. »
Le tableau dressé fait froid dans le dos, et pour ce faire, le style est fluide, ne cherche pas à faire d’effets, et s’il a quelques singularités, rien ne fait pas obstacle à la lecture. Toutefois, il dérive parfois vers un style mi poétique mi elliptique, qui m’a fait passer à côté de quelques phrases. Je les ai lues et relues, et pourtant j’ai eu l’impression que leur signification m’échappait. Rien qui n’ait freiné mon enthousiasme, j’aime bien qu’un texte résiste un peu, pas trop, et je le répète, le style et la traduction m’ont semblé en parfaite osmose avec le sujet. Quant à avoir mêlé un chemin de fer imaginaire à des faits réalistes, cela ne m’a pas gênée du tout. C’est une bonne manière de mettre un peu de distance avec l’inhumanité des situations.
En évitant volontairement le romanesque, les situations trop attendues, l’auteur a parfaitement réussi à faire de l’histoire de Cora celle de tous les noirs d’Amérique, et à écrire un texte fort et inoubliable, qui va rester en bonne place dans ma bibliothèque !

Underground Railroad de Colson Whitehead (The Underground Railroad, 2016) éditions Albin Michel (août 2017) traduit par Serge Chauvin, 416 pages, prix Pulitzer de littérature 2017.

Si Ariane n’est pas convaincue et Hélène un peu mitigée, c’est un grand roman pour Cathulu, Dominique, Jérôme ou Laure. J’oublie certainement des lecteurs, mais le fait que ce roman ait été beaucoup lu et vu ne devrait pas vous en détourner.
Pour mon défi « 50 état
s, 50 romans », je le note pour le Tennessee… (la carte est plus lisible en suivant le lien)
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littérature Amérique du Nord·littérature Europe du Nord·mini-thème·non fiction·sortie en poche

Mini-thème (4) journalisme

Les chroniques n’ayant pas, (comme c’est étrange !) de volonté à s’écrire toutes seules en ce moment, je décide de regrouper deux lectures du début du mois qui se trouvent avoir un semblant de thème commun… avec de fortes différences de registre, toutefois. Dans les deux romans, un journaliste part travailler dans un pays étranger, à la fois lointain géographiquement et socialement.

tokyoviceJake Adelstein, Tokyo vice

« Aucun article ne vaut la peine de mourir, aucun article ne mérite non plus que ta famille meure. »
Jake Adelstein, dans Tokyo vice, raconte comment il s’est installé à Tokyo, embauché au sein d’un grand quotidien de la capitale, et comment il a enquêté sur les organisations de grand banditisme tenues par des yakuzas. Le roman démarre sur l’histoire d’un important mafieux japonais qui serait allé subir une greffe du foie en Californie, sans être le moins du monde inquiété, et montre comment les recherches menées par Jake Adelstein lui valent des menaces de mort…
Malgré quelques difficultés à se repérer parmi les noms propres et les noms des groupes de yakuzas, quelques moments passionnants méritent qu’on s’intéresse à ce livre très dense. Il met en lumière l’impuissance de la police japonaise face aux yakuzas, tout en détaillant les multiples ramifications de ces organisations et leurs méthodes d’intimidation. Jake Adelstein connaît particulièrement bien son sujet, ses liens d’amitié avec des policiers, et aussi avec des hôtesses de bar liées à la mafia, lui ont permis de recouper une grande quantité d’informations. Je trouve un peu dommage qu’il n’en ait pas fait un roman. Tel quel, j’ai ressenti quelques longueurs et le style très factuel manque un peu de flamboyance. Je le recommande aux passionnés du Japon ou des yakuzas, ainsi qu’aux amateurs de polars ancrés dans la réalité.
(Tokyo vice An american reporter on the police beat in Japan, 2009) Éditions Points (2017) traduit de l’anglais par Cyril Gay, 497 pages

plusbellesmainsMikael Bergstrand, Les plus belles mains de Delhi

« – Mais en Inde, quand il y a des frais de dossiers, ça s’appelle des pots de vin, donc ? »
Le deuxième roman a un ton beaucoup plus léger. Göran Borg est licencié de l’entreprise où il travaillait à Malmö, et se laisse aller à la déprime et aux pots de glace de grands formats. Lorsque son ami Erik, organisateur de voyages, lui propose de l’accompagner en Inde, il refuse d’abord, il a horreur des voyages, puis finit par se laisser convaincre. La rencontre avec l’Inde n’est pas facile de prime abord, mais un éblouissement amoureux va le faire rester plus longtemps que prévu, s’inventer un nouveau but dans la vie et le conduire à retrouver peut-être son goût pour le journalisme. Le ton est résolument humoristique, mais les personnages s’éloignent de la caricature et la vision donnée de l’Inde dépasse les clichés. On partage la fascination de Göran pour ce pays complexe, et on suit avec plaisir son acclimatation et sa transformation, dont on se demande où elle va le mener.
Distrayant, (mais pas seulement) si on n’en attend pas trop.
(Dehlis vackraste händer, 2011) Éditions Actes Sud (Babel, 2016), traduit du suédois par Emmanuel Curtil,
439 pages

Repéré chez Keisha et Ariane. Une suite est parue en poche aussi, Dans la brume de Darjeeling.

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littérature Europe du Nord·rentrée automne 2017

Audur Ava Olafsdottir, Ör

orRentrée littéraire 2017 (9)
« – Depuis que tu es sorti du ventre de ta mère, 568 guerres ont été menées dans le monde, dit la voix depuis le fauteuil. »

Cela commence dans un salon de tatouage. Jonas, qui vit seul depuis huit ans et cinq mois, depuis que sa femme l’a quitté, choisit un nymphéa blanc sur le cœur. Après avoir rendu visite à sa mère, en maison de retraite, et l’avoir écouté disserter sur son sujet favori, les guerres, Jonas s’interroge sur la manière d’emprunter un fusil à son voisin Svanur, sans éveiller sa méfiance. Car Jonas ne voit plus rien qui le retient dans la vie…


« Une fois dehors, j’appelle les secours pour signaler qu’il y a une oie à l’aile brisée près de la maison de retraite.
– Un mâle, dis-je. Tout seul. Sans femelle. »
Mais Jonas a des scrupules à imposer à sa famille la vision de son corps, aussi décide-t-il de partir pour un pays étranger pour s’y donner la mort. Muni d’une perceuse et d’une caisse à outils, il débarque dans un pays qui sort à peine de la guerre, et s’installe dans un hôtel tout juste rouvert.
Audur Ava Olafsdottir fait partie des auteurs, pas si nombreux, dont j’achète les livres sans trop chercher à savoir de quoi ils parlent, ni si les avis sont bons. J’ai confiance, je sais qu’elle va créer de beaux personnages et une douce atmosphère, que je me vais me sentir bien entre ses mots. Et cela s’est vérifié une fois de plus. Le talent de l’auteure pour imaginer des caractères et cerner des personnalités, un peu hors du commun mais attachantes, est toujours présent et m’a enchantée d’un bout à l’autre du roman.
C’est une lecture douce sans être mièvre, teintée d’humour sans être loufoque, qui aborde des sujets difficiles sans jamais larmoyer. Aussi réussi que Rosa Candida, ce roman convient tout aussi bien pour une première découverte que pour entrer une fois de plus en connivence avec l’humanité irrésistible qui se dégage de toute l’œuvre de l’auteure islandaise.

 

Ör de Audur Ava Olafsdottir, éditions Zulma (octobre 2017) traduit par Catherine Eyjolfssson, 239 pages.


Les avis de Cathulu et Cuné.

Challenge littérature nordique chez Margotte.
LitNord