Publié dans littérature Europe du Nord, littérature Europe du Sud, littérature Proche et Moyen Orient, policier, sorti en poche

Polars en vrac (6)

Voici mon retour après un dernier mois bien occupé par le remplissage de cartons, puis l’installation, notamment une bonne quantité de livres à placer sur les étagères. Au rayon policier, j’ai fait de belles découvertes parmi mes dernières lectures, meilleures que celles de littérature « blanche ». Des livres issus d’une série, des ouvrages isolés, du roman noir, de l’enquête classique et du thriller, chacun peut y trouver une de ses lectures d’été (quatre sur cinq sont en poche).


octobreSøren Sveistrup, Octobre (Kastanjemanden, 2018), traduction de Caroline Berg,
éditions Livre de poche, 732 pages
« L
es feuilles mortes tombent doucement dans la lumière du soleil, sur la route humide qui coule au milieu de la foret comme un fleuve à la surface noire et lisse. »
Une jeune mère de famille est retrouvée morte dans la banlieue de Copenhague, amputée d’une main. Le duo d’inspecteurs en charge de l’enquête est (bien sûr) assez atypique et les meurtres inexpliqués retiennent l’attention. Mais c’est surtout la construction qui est impressionnante de précision, on y voit tout de suite la science du scénariste de série policière. Ce roman sait déjouer les pièges des pistes trop bien tracées, autant que des dénouements qu’on devine de loin. Pour moi, il joue un peu trop sur les peurs en passant par le truchement d’un esprit pervers particulièrement imaginatif, ce qui me dérange un peu, et paraît une facilité, ou un « truc » destiné à retenir le lecteur.
Un très bon thriller, toutefois, pour qui aime ce genre.

defenseettrahisonAnne Perry, Défense et trahison (Defend and betray, 1992), traduction de Roxane Azimi, éditions 10/18, 416 pages
« Bien des femmes, ayant surpris leur mari avec une servante, étaient obligées de continuer à faire bonne figure. Car c’était à elles qu’on eût reproché de s’être mises dans cette situation délicate, facilement évitable… avec un peu de discrétion. »
Pour ma troisième lecture d’Anne Perry, je retrouve les personnages de William Monk, le policier amnésique et Hester Latterly, l’infirmière, comme dans Un deuil dangereux. C’est vraiment un plaisir, je trouve cette série de plus en plus attachante, et le portrait qui se dessine du Londres victorien ne manque pas de détails et de véracité. Mais qu’en est-il de l’enquête ? Cette fois encore, une maison bourgeoise est le cadre d’un accident qui s’avère un meurtre, commis de plus forcément par un membre de la maisonnée, voire de la famille, celle du général Thaddeus Carlyon, la victime. Même si les tenants et aboutissants se devinent assez facilement, la partie qui se règle au tribunal fait monter la tension et termine le roman de manière redoutable. Efficace !

selfiesJussi Adler Olsen, Selfies (2017), traduction de Caroline Berg, éditions Livre de Poche, 768 pages
« La dernière chose qu’elle vit avant de mourir fut le visage d’une femme qu’elle connaissait bien et qui n’avait aucune raison d’être là. »
Retrouvailles avec le groupe du Département V, ce qui est toujours un plaisir. Cette fois, le focus est mis sur Rose, la jeune femme ayant de plus en plus de problèmes psychiques qui nuisent à son efficacité habituelle, l’empêchent même de venir travailler, mais des coïncidences (un peu grosses ?) vont la placer au cœur de l’enquête. Des jeunes femmes pauvres, mais soucieuses de leur apparence, meurent dans les rues de Copenhague, renversées par un mystérieux chauffard. La construction du roman fait vite comprendre ce qu’il en est, sans pour autant nuire à l’efficacité de la tension narrative, bien au contraire. Le tueur de ce roman se trouve totalement à l’opposé des images habituelles, et c’est un bon point, mais pour moi, ce n’est pas le meilleur roman de la série.

unedeuxtroisDror Mishani, Une deux et trois, (Shosh, 2019), traduction de Laurence Sendrowicz, Gallimard, 2020, 336 pages
« Ils firent connaissance sur un site de rencontre pour divorcés. Il y affichait un profil plutôt banal – quarante-deux ans, divorcé, deux enfants, habite à Guivataïm –, et c’est ce qui la poussa à lui envoyer un message. »
Encore un auteur que je suis depuis ses deux premiers romans. Ici, pas de policier récurrent comme dans le 1 et le 2, mais trois femmes, très différentes, plus ou moins à la recherche d’une rencontre masculine, qui se trouvent successivement face au même homme. Guil a tout du type banal et sans histoire, si ce n’est une légère propension au mensonge, et pourtant, elles s’engagent chacune sur une pente bien dangereuse.
L’auteur fait merveille pour examiner la psychologie des personnages et pour surprendre le lecteur. Les rues de Tel-Aviv constituent un décor inhabituel. Ce roman m’a tenu en haleine pendant les deux petites journées où je l’ai dévoré !

hiverducommissaireMaurizio de Giovanni, L’hiver du commissaire Ricciardi, (Il senso del dolore. L’inverno del commissario Ricciardi, 2007), traduction d’Odile Rousseau, éditions Rivages poche, 267 pages
« En aval, la ville riche de la noblesse et de la bourgeoisie, de la culture et du droit. En amont, les quartiers populaires dans lesquels un autre système de lois et de normes était en vigueur, également ou peut-être encore plus rigide. La ville rassasiée et la ville affamée, la ville des fêtes et celle du désespoir. »
Après une série avec un autre enquêteur, je découvre enfin le commissaire Ricciardi. Naples dans les années 30, voilà qui a tout pour me plaire. L’Italie en cette année 1931 est plongée depuis neuf années (déjà) dans la période fasciste, mais ce n’est pas ce dont il s’agit ici, tout en faisant peser une ambiance sombre sur l’hiver napolitain. Soirée de première au théâtre San Carlo, pendant laquelle le célèbre ténor Arnaldo Vezzi est retrouvé mort dans sa loge. Le commissaire Ricciardi ne connaît pas l’opéra, il devra se faire aider par un fan de grands airs pour se faire une idée de ce qui s’est passé dans les murs du théâtre.
Les deux gros atouts de ce roman sont la personnalité du policier, et l’atmosphère napolitaine, les deux sont une parfaite réussite, et leur combinaison crée une addiction immédiate à la série. Sans oublier une superbe écriture. J’ai hâte de retrouver le Commissaire Ricciardi au printemps !

Deux pavés pour un billet, ce n’est pas mal, non ?
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Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2020

Anna Hope, Nos espérances

nosesperances« Cate et Lissa murmurent à leur tour leur amour, car c’est là l’effet du mariage : il se déverse par-delà le couple, engendrant l’amour, engendrant la vie, nous faisant croire, ne serait-ce que le temps d’un après-midi, à une fin heureuse, ou du moins, à tout le moins, à l’espérance que l’histoire se poursuive comme il se doit. »
Trois amies londoniennes, des années étudiantes à l’installation dans la vie adulte, avec mariage ou pas, enfant ou non, travail stable ou rien du tout… Hannah, Cate et Lissa se sont connues à la fac ou bien avant, elles viennent de milieux différents, et embrassent des choix de vie différents. Les ont-elles fait elles-mêmes, ces choix, ou se sont-elles laissé guider par les circonstances ? Par des retours en arrière qui n’ont rien de lourd ou d’artificiel, Anne Hope remonte aux racines de ces espoirs parfois déçus, et ausculte les compromis que la vie adulte oblige à faire…

« Eh bien, vous avez tout eu. Les fruits de notre travail. Les fruits de notre activisme. Bon Dieu, on est allées changer le monde pour vous. Pour nos filles. Et qu’est-ce que vous en avez fait ? »
Le mois anglais me pousse à écrire une chronique sur Nos espérances qui sinon serait passé sans doute par le robinet d’eau tiède des romans qui ne me font ni chaud ni froid et que j’omets de chroniquer. Non que j’ai quelque chose à lui reprocher, ni que je sois déçue par rapport aux précédents romans de Anna Hope, je n’ai lu que Le chagrin des vivants que j’avais trouvé bien fait sans être trop enthousiaste pour autant. Non, ce roman brasse des thèmes intéressants sur la vie des femmes, sur leurs espoirs de jeunesse mis en regard de ce qu’elles sont devenues à trente-cinq ans, sur la maternité, ou son désir, sur le monde du travail et la vie de couple. Le style et la traduction s’accordent fort bien avec le propos et en font une lecture qui coule toute seule, très présente au moment de la lecture, très charnelle et sensorielle, avec des observations très justes.
Je reproche seulement à ce roman, et encore, des reproches, c’est beaucoup dire, une légère impression de déjà-lu, un thème qui m’a paru un peu rebattu, même s’il est bien traité, et des personnages qui restent un peu trop lisses, tout en cumulant à elles trois bien des désillusions et des renoncements.
Je ne déconseille pas cette lecture, qu’on peut qualifier de féministe, mais je pense qu’elle conviendra mieux aux trentenaires ou jeunes quadragénaires qui reconnaîtront des maux et des désenchantements de leur génération.

Nos espérances, d’Anna Hope (Expectation, 2019) éditions Gallimard (mars 2020), traduction de Élodie Leplat, 368 pages.

Les avis de Cathulu et Dasola.

Le mois anglais c’est par ici.
moisanglais2020

Publié dans littérature Océanie, policier, premier roman, rentrée hiver 2020

Emma Viskic, Resurrection Bay

« Un autre homme lui faisait face, la lumière du palier projetait des ombres sur son visage émacié et cireux. Ses lèvres remuaient. Il criait. Des questions ? Des ordres ? Un bruit confus, il faisait trop sombre pour lire sur ses lèvres. »
Détectives privés à Melbourne, Caleb et son associée Frankie se mettent à la recherche du meurtrier de Gary, le meilleur ami de Caleb, qu’il a retrouvé assassiné chez lui. Le roman commence directement par une scène forte où Caleb pleure son ami et s’interroge sur le dossier sur lequel le détective privé et le flic travaillaient ensemble. La police semble soupçonner Gary d’être un ripou, ce que Caleb n’imagine pas un instant. L’originalité du roman tient en quelques mots : Caleb est sourd depuis l’enfance, et lit sur les lèvres, mais souvent se refuse à signaler son handicap à ses interlocuteurs. D’où des incompréhensions fréquentes. Cet aspect du roman a des accents de vécu et ajoute un intérêt certain à l’intrigue.
Agressé, blessé et réfugié chez son ex-femme dans la petite station balnéaire de Resurrection Bay, Caleb continue d’aller interroger différentes personnes qui pourraient éclairer les derniers instants de Gary et les problèmes dans lesquels il semblait s’être empêtré.

« Caleb sortit du lit doucement et s’habilla avec précaution, non sans grimacer de douleur. Curieux de voir à quel point tout faisait plus mal le lendemain : les entailles, les ruptures, le chagrin. »
On a affaire à un personnage original mais à des situations qui le sont un peu moins. J’ai noté un certain manque de cohérence, notamment dans les caractères des personnages et parfois dans l’action. Particulièrement agaçante est la propension de Caleb à ne rien faire pendant des pages et des pages, puis à s’inquiéter brusquement, et à se mettre à s’agiter en tous sens ! De plus, des passages sentimentaux parsèment le texte, et, s’ils sont utiles pour apporter une respiration, ils ne réussissent pas à impliquer le lecteur, enfin avec moi, ça n’a pas vraiment fonctionné.
Heureusement l’auteure, hormis quelques courts passages, n’a pas trop recours à la violence et au sordide pour asseoir son roman, ce qui a été un soulagement au fil du texte. J’ai trouvé aussi que l’écriture manquait de relief, c’est dommage, une musique des mots plus remarquable aurait aidé à maintenir l’intérêt du lecteur entre les dialogues qui sont nombreux et sonnent plutôt juste.

Un polar honorable, donc, pour un premier roman, mais je ne suis pas certaine de continuer la série…

Resurrection Bay, d’Emma Viskic, éditions du Seuil, février 2020, (édition originale 2015), traduction de Charles Bonnot, 315 pages.

Publié dans littérature Afrique, premier roman, rentrée hiver 2019

Yewande Omotoso, La voisine

« Le ressentiment est différent de la colère. La colère est un dragon brûlant tout le reste. Le ressentiment dévore vos entrailles, perfore votre estomac. »
Nous sommes avec ce roman (qui m’a permis de retrouver les excellentes éditions Zoé) en Afrique du Sud, mais n’imaginez pas la misère des townships, car les deux femmes âgées qui sont au centre du roman habitent un quartier assez aisé. L’une était architecte, mais elle est ruinée par l’inconséquence de son mari, l’autre était une designer renommée. L’une a des enfants, mais les voit très peu, l’autre non. Hortensia possède un sacré caractère et ne se rend aux réunions de quartier que pour relever vigoureusement tout ce qui peut ressembler à une atteinte raciste, notamment venant de Marion, sa voisine. Il n’est pas faux que Marion a quelques préjugés, qu’elle tente vaillamment de combattre… Mais lorsque votre voisine, la seule noire du quartier, acariâtre et sèche, n’inspire pas la sympathie, ce n’est pas des plus faciles. Même lorsque les événements les rapprochent plus encore qu’elles ne le souhaiteraient.

« Nous ne sommes pas du même côté. Vous devriez le savoir à présent. Quoique vous disiez, je ne suis pas d’accord avec vous. Quoique vous ressentiez, je ressens le contraire. »
Ce roman qui pourrait sembler narrer une histoire des plus simples, ne cède pas à la facilité, et suggère le dépaysement tout en imaginant une histoire universelle. La jeune auteure réussit déjà à se mettre à la place de femmes qui ont vécu une vie bien remplie, et qui n’espèrent que la tranquillité. Ensuite, elle y ajoute l’ingrédient des parti pris racistes, et elle décrit très bien cet environnement des banlieues chics de Cape Town. L’écriture vive et pleine d’humour et de tendresse pour les personnages m’a paru parfaitement adaptée. J’ai passé un bon moment entre les pages de ce livre, la meilleure fiction que j’ai lue dans les dernières semaines.

La voisine de Yewande Omotoso, (The woman next door, 2016) éditions Zoé, février 2019, traduction de Christine Raguet, 288 pages.

Elles ont aimé aussi : Aifelle, Alex,
Athalie, Ingannmic.

L’Objectif PAL de juin, c’est chez Antigone.

Publié dans littérature Amérique du Nord

Irvin Yalom, Et Nietzsche a pleuré

etNietzscheapleure« Breuer commençait à éprouver frustration et impatience.
« Ainsi, mademoiselle, la situation se complique encore un peu plus.Vous souhaitez que je rencontre un certain professeur Nietzsche, que vous considérez comme l’un des plus grands philosophes de notre époque, afin que je le persuade que la vie, ou du moins sa vie, vaut la peine d’être vécue. Qui plus est, je devrais faire tout cela à son insu. »
Le point de départ de ce roman se situe en 1882, lorsque le Dr Breuer, spécialiste des maladies mentales, reçoit une jeune femme russe qui lui fait forte impression, et qui lui demande de soigner un certain Friedrich Nietzsche. Celle dont on apprend qu’elle se nomme Lou Salomé compte bien s’arranger pour que celui-ci vienne consulter à Vienne, reste au médecin à convaincre Nietzsche de se faire soigner dans sa clinique.
La difficulté de l’entreprise est certaine et l’auteur déploie tous les arguments possibles émis par le philosophe, dont le caractère ne souffre pas qu’on lui vienne en aide. Mais Breuer, après de longues, et passionnantes, discussions, finit par pouvoir avancer un diagnostic et commencer le traitement par la parole qu’il préconise. C’est ainsi que commence une sorte de psychanalyse. Freud n’est d’ailleurs pas absent, il est le jeune émule de Breuer, et lui fournit parfois des idées intéressantes.


« Ne pas s’emparer du cours de sa vie, c’est réduire l’existence à un simple accident. »
Le mélange entre faits historiques avérés et imagination pure fonctionne très bien dans ce roman. L’écriture doit surtout son relief aux paroles des deux protagonistes, extraites de leurs écrits, livres, lettres ou journaux intimes. L’érudition, très présente, ne noie pas la confrontation entre Breuer et Nietzsche, mais l’éclaire, surtout pour ceux qui, comme moi, ne sont pas des plus calés en philosophie nietzschéenne. Le décalage est grand entre le surhomme décrit par Nietzsche, et l’homme qu’il est, tiraillé par ses sentiments et affaibli par la maladie.
Certes, l’idée de départ s’avère passionnante, et la rencontre entre les deux personnages ne manque pas de sel, mais je n’ai pas vraiment réussi à trouver la drôlerie promise par la quatrième de couverture, ni à ressentir l’enthousiasme connu à la lecture de La justice de l’inconscient de Frank Tallis, qui m’avait vraiment immergé dans la ville et dans l’époque. La comparaison n’est pas forcément pertinente, mais c’est le titre qui me vient à l’esprit !
D’habitude, je suis plutôt partante pour des romans se déroulant à la fin du XIXe siècle, et la ville de Vienne était un argument aussi, mais j’ai un peu traîné dans ma lecture, je trouve que plus de huit jours pour terminer ce livre ne dénote pas d’un emballement total !

Et Nietzsche a pleuré, d’Irvin Yalom (When Nietzsch wept, 1992), éditions Livre de Poche, 2010, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude, 512 pages.

Plus enthousiastes sont Eve-Yeshé et Luocine.
Sorti de ma pile à lire où il attendait depuis plus de six mois !
objectifpal2016

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction

Sue Hubbell, Une année à la campagne

uneanneealacampagne« Pendant ces douze années, j’ai appris qu’un arbre a besoin d’espace pour pousser, que les coyotes chantent près du ruisseau en janvier, que je peux enfoncer un clou dans du chêne seulement quand le bois est vert, que les abeilles en savent plus long que moi sur la fabrication du miel, que l’amour peut devenir souffrance, et qu’il y a davantage de questions que de réponses. »
Il existe des livres dont la lecture se doit de tomber à un moment donné. Je n’aurais pas eu l’idée de lire Une année à la campagne il y a deux ou trois ans, mais son moment est arrivé, pendant le confinement, en ville, alors que je m’apprête à m’installer de manière permanente à la campagne dans quelques semaines. Je ne pouvais donc qu’être intéressée par le témoignage de Sue Hubbell, biologiste qui, à la cinquantaine, part s’installer avec son mari dans une région assez reculée du Missouri, les monts Ozark. Ils décident ensemble de devenir apiculteurs, et lorsque son mari la quitte, Sue continue seule l’exploitation de centaines de ruches, et la responsabilité de dix-huit millions d’abeilles ! Ce n’est pas une mince affaire, dans un endroit isolé, au bout d’un chemin à peine carrossable, que de mener à bien cette exploitation, tout en s’initiant à la menuiserie, la culture potagère et la mécanique. Sa seule limite est qu’elle ne réussit pas à tuer des animaux, et continue d’acheter la viande emballée en supermarché (c’est très américain) sans même réussir à élever des poulets pour les consommer.

« Si jamais tu apprends ce qui fait processionner les chenilles processionnaires, ajouta-t-il, je t’en prie, éclaire ma lanterne. Elles obéissent peut être au même mobile que ceux qui affrontent les embouteillages du dimanche, regardent la télé ou votent républicain. »
Ce qui est surtout passionnant dans cette année répartie sur cinq saisons, du printemps au printemps suivant, ce sont les observations de l’auteure sur la nature, et notamment sur les animaux qui vivent aux alentours ou dans sa ferme. Elle les respecte et aime à connaître tout de leurs modes de vie, que ce soient des bruants ou un lynx, ou encore une recluse, des mocassins d’eau ou des invités moins sympathiques comme des blattes. Sa connaissance parfaite du nom des plantes s’avère aussi, contre toute attente, très intéressant. Les relations humaines ne sont pas pour autant absentes de sa vie, elle reçoit de nombreux visiteurs, s’intéresse à ses voisins, se documente sur la construction d’un barrage sur la rivière qui traverse son terrain, retrouve chaque année des anciens combattants qui campent au bord de la rivière.
L’humour qui parcourt ces pages se marie bien avec l’érudition, et les anecdotes quotidiennes avec les réflexions sur la nature, sa complexité, ses ressources. Un livre qui fait du bien, à lire et à garder pour y piocher des inspirations et des encouragements !

Une année à la campagne de Sue Hubbell, (A country year : living the questions, 1999), éditions Folio, 2019, traduction de Janine Hérisson, 260 pages.

Les avis de Dominique, Hélène, Keisha, Mumu dans le bocageD’autres parmi vous l’ont-ils lu ? 

Publié dans littérature Asie, rentrée hiver 2017

Chang Kang-Myoung, Parce que je déteste la Corée

parcequejedeteste« Mon pays natal, la Corée du Sud, s’aime d’abord lui-même. Il chérit uniquement les membres de la société qui lui font honneur. Et il colle une image infamante sur ceux qui ternissent son image. Si je me retrouve dans la misère et que je ne suis plus en mesure d’accomplir mon devoir de citoyenne, il ne m’aidera pas, ce sera à moi de faire en sorte de ne pas entacher la gloire de ma patrie. Voilà la mentalité de mon pays. »
Kyena a vingt-sept ans, peu de possibilités d’évoluer dans son métier, la perspective de se marier et de fonder une famille ne l’enchante guère, elle décide de tout quitter pour tenter sa chance en Australie. Des cours intensifs d’anglais lui permettront de se faire une place là-bas, de grimper dans l’échelle sociale, alors qu’en Corée, elle voit bien qu’elle restera comme ses parents, à vivre de petits boulots et dans des appartements miteux. Bien sûr, tout ne se déroule pas avec facilité, mais Kyena s’accroche, et ne manque jamais de ressources, même lorsque tout semble s’effondrer autour d’elle.

« Dans le bonheur aussi il y a les « capitaux » et les « liquidités ». Certains bonheurs viennent du fait qu’on accomplit quelque chose. Le souvenir de cette réussite reste en mémoire et rend les gens heureux un peu chaque jour pendant longtemps. C’est leur capital bonheur. »
Chang Kang-myoung est un journaliste, chroniqueur dans un grand quotidien de Séoul, qui a publié deux romans traduits en français, celui-ci et Génération B. Il s’intéresse à ses concitoyens avec acuité. Ici, il met la fiction au service du thème des jeunes qui s’exilent en Australie pour y trouver une vie meilleure. Leurs motivations, aussi variées qu’elles soient, m’ont intéressée et dressent un portrait de la Corée du Sud qui n’est pas aussi positif que l’image qu’on en a. Les classes sociales très compartimentées empêchent de s’en sortir en restant sur place, d’où le nombre de jeunes qui choisissent l’exil.
Si l’Australie leur semble un Eldorado, le réalité n’est pas aussi simple, notamment le petit monde des immigrés coréens qui reproduit les schémas de leur patrie. Quoi qu’il en soit, le personnage de Kyena est attachant, sa débrouillardise et son appétit de changement font plaisir à lire. Le style ne m’a pas vraiment apporté le petit plus que j’aurais souhaité, mais une lecture dépaysante, et courte, en ce moment, c’est tout à fait ce dont j’ai besoin !


Parce que je déteste la Corée de Chang Kang-myoung, (Hanguki sireoso, 2015), éditions Philippe Picquier, 2017, traduction de Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel, 164 pages

L’avis de Luocine.
Challenge coréen chez Christie.
Challenge coréen

 

Publié dans littérature îles britanniques, policier, projet 50 états

R. J. Ellory, Le chant de l’assassin

Le-Chant-de-l-aain

« Henry savait de quoi parlait Evan. L’enfermement avait un côté confortable, celui de l’habitude. Il était rassurant de ne rien avoir à penser en dehors du livre qu’on était en train de lire ou de la conversation dans laquelle on était engagé. »
Tout d’abord, appréciez l’actualité de la citation !
Le chant de l’assassin est un roman noir, un vrai, en deux époques, 1972 et le début des années 50. Henry Quinn, jeune homme sortant de trois années de prison, se dirige vers la petite ville de Calvary, Texas, à la demande de son compagnon de cellule. Celui-ci, Evan Riggs, condamné à perpétuité, aimerait qu’Henry remette une lettre à la fille qu’il a eu vingt ans auparavant et qu’il n’a jamais connue. Mais à Calvary, le shérif, le propre frère d’Evan Riggs, ne semble pas avoir envie qu’Henry retrouve la jeune femme. Aidé par une jeune serveuse pleine d’humour et d’allant, Henry va cependant persister dans sa quête.

« On a souvent dit que le mal n’a pas besoin d’autre terreau pour prospérer que le silence et l’inaction des gens de bien. »
Roger Jon Ellory a le chic pour écrire l’archétype du roman noir sans qu’on ait pour autant l’impression d’avoir déjà lu la même chose auparavant. Il souscrit à l’obligation d’avoir un personnage que l’entêtement et la loyauté poussent à ne jamais abandonner, de manière à multiplier les avancées, les coups du sort et les rebondissements divers. Une des particularités de ce roman est le monde de la musique puisque Evan comme Henry étaient des musiciens talentueux et reconnus dans le monde de la country avant leur incarcération. Ce qui les a rapprochés en prison.
L’auteur revient sur les événements qui les ont conduits en prison, sur leurs enfances et jeunesses respectives, traçant des portraits pleins de justesse.
L’écriture et le rythme permettent de s’immerger facilement et totalement dans la lecture. Les personnages féminins sont peut-être un peu des archétypes, mais positifs, des créatures idéales, fortes, indépendantes d’esprit tout en étant féminines, qu’elles soient mères, femmes ou amantes. Les hommes, à part les personnages principaux, et encore, sont moins bien servis par l’histoire, se partageant lâcheté, méchanceté et malhonnêteté… Du pur roman noir, peut-être pas le meilleur de l’auteur, mais solide et donc recommandable.

Le chant de l’assassin, de R.J. Ellory, (Mockingbird songs, 2015), paru chez Sonatine en 2019, traduit par Claude et Jean Demanuelli, 496 pages.

Publié dans littérature Europe du Sud

Fernando Aramburu, Patria

patria« Neuf heures du soir. À la cuisine, fenêtre grande ouverte pour chasser les odeurs de friture. Le journal télévisé commença par une information que Miren avait entendue la veille à la radio. Arrêt définitif de la lutte armée – pas du terrorisme, comme disent ces gens-là, car mon fils n’est pas un terroriste. »
Je ne sais pas si vous connaissez beaucoup de romans qui se déroulent au Pays Basque espagnol, mais j’ai beau chercher, je pense que c’est la première fois que j’en lis un. Même si les dates ne sont pas précisées, l’action se déroule au début des années 2010, lorsque l’ETA déclare la fin de la lutte armée. Il s’agit ici de l’histoire de deux familles, et chacun se remémore les années où l’organisation séparatiste multipliait les attentats, obligeant chacun à se tenir sur ses gardes, et à choisir son camp avec le plus de discernement possible. Deux femmes sont les figures principales, Bittori, dont le mari, Txato, a été assassiné à deux pas de chez lui, pour ne pas avoir payé la « taxe » réclamée par l’Organisation. L’autre, Miren, est la mère d’un jeune homme accusé d’attentat et emprisonné à vie. Les deux familles étaient très liées, ces événements les ont séparées.

« Des mots. Impossible de s’en débarrasser. Ils ne vous laissent pas une seule seconde. Fléau d’insectes insupportables, hein. Elle devrait ouvrir les fenêtres en grand pour chasser les mots, les lamentations, les vieilles conversations, tristes, claquemurés dans l’appartement inhabité. »
C’est avec une écriture nerveuse, intéressante et, pour tout dire, inhabituelle, que l’auteur met en lumière les conséquences du passage à l’acte meurtrier, les répercussions innombrables sur les familles, les maris, les épouses, les enfants, les frères et sœurs. L’idée de laisser un certain nombre de mots en basque, avec un glossaire à la fin, contribue à immerger davantage le lecteur dans l’atmosphère de la région.
Des thèmes intéressants sont abordés, celui du harcèlement subi par la population, celui du rôle de l’église, celui de la justice réparatrice, celui de la culpabilité, parfois bien creusés, parfois plus effleurés. J’ai à certains moments attendu que tel ou tel thème refasse surface, en vain. Pourtant le roman ne manque pas de place pour se développer, sur plus de six cent pages, mais un peu trop de détails sur la vie des membres des deux familles, trois enfants d’un côté, deux de l’autre, détails qui n’ont pas toujours de rapport avec l’attentat, ni avec ses conséquences, donnent lieu à des paragraphes dont je me serais passée. J’insiste toutefois, l’ensemble est intéressant et se lit bien, c’est juste un dosage qui ne m’a pas tout à fait convenu.
Il est à noter que l’auteur se place davantage du côté des victimes, donnant une image peu reluisante des membres actifs de l’ETA, jeunes, peu éduqués, et endoctrinés sans trop comprendre le fond des revendications. C’est son choix, mais du coup, les personnages tout en nuances, notamment féminins, éveillent beaucoup plus l’attention. Les deux personnages des mères, fortes, obstinées, mais humaines, seront ceux que je retiendrai, c’est certain.

Patria de Fernando Aramburu, (Patria, 2016) éditions Actes Sud, mars 2018, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, 615 pages.

Je fais coup double avec les challenge Pavévasion chez Brize et Objectif PAL chez Antigone.
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Publié dans littérature Europe de l'Ouest

Ziska Larouge, Hôtel Paerels

hotelpaerels« Quand Antonin est logé à l’hôtel Paerels, où il réalise que Claudie est la fille du patron (Geert). Il fait la connaissance de son principal collègue (Doritos), maître yogi à ses heures perdues. »
Même si le jeune Antonin semble cumuler tous les déboires au début du roman de Ziska Larouge, impossible de penser qu’on a mis les pieds, ou plutôt les yeux, dans un roman noir. Le ton qui se moque gentiment de lui-même avec lequel il raconte ses déconvenues, ainsi que les têtes de chapitres du genre de celle que j’ai copiée en début de billet ne trompent pas. On est dans un roman qui donne le sourire, mêlé à une sorte de roman d’initiation car le jeune homme reste un peu naïf, malgré les responsabilités qui lui incombent depuis qu’il a perdu ses parents dans un accident : un petit frère de sept ans et une grand-mère atteinte d’Alzheimer. Autant dire que ses amours et sa recherche de travail vont souvent être contrariées, en une suite de péripéties joyeusement dramatiques.

« Il n’y a pas un seul bouquin dans cet hôtel, et je me demande comment je vais y survivre. De Quatre-vingt jours en ballon à Martine à la plage, du dernier Le Clézio au premier roman d’un inconnu, je ne peux pas m’endormir si je ne suis pas entré de plain-pied dans une histoire qui n’a rien à voir avec la mienne.
Finalement, j’embarque un plateau de petit déjeuner laissé pour compte et quelques prospectus, puis je remonte en m’arrêtant devant chaque tableau, ce qui me prend un certain temps (quatre toiles par étage). Devant ma soupente, il me semble que Paerels et moi sommes devenus intimes. »
Antonin est apprenti comédien. Comment un casting raté et une rencontre éblouissante vont le mener à se retrouver à la rue et à accepter un travail au casino d’Ostende, ce n’est que le début… Les mésaventures d’Antonin, ses rencontres avec le personnel et les résidents du casino et de l’hôtel Paerels où il est logé, sont menées à un rythme rapide, avec un style très visuel, et des rebondissements successifs. L’auteure est également scénariste, cela se sent, et se savoure avec plaisir. Ce n’est pas son premier roman, et elle a écrit aussi bon nombre de recueils de nouvelles.
Enfin, pour ceux qui le découvriraient comme moi, sachez que Willem Paerels est un peintre belge du début du XXe siècle, dessinateur et peintre de marines et de scènes de rue. (par exemple ici)
En tout cas, si vous en avez l’occasion, Hôtel Paerels constitue une parenthèse rafraîchissante qui ne se refuse pas.

Hôtel Paerels de Ziska Larouge, éditions Weyrich, 2019, 205 pages.

Merci à Anne qui m’avait permis de gagner ce roman lors du précédent mois belge et qui m’avait donné envie de le lire ! (voir son billet)

Le mois belge 2020, c’est chez Anne et Mina.
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Encore un livre sorti de ma pile à lire !
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