littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée automne 2017

Nathan Hill, Les fantômes du vieux pays

fantomesduvieuxpaysIl y aura au moins un billet sur un roman de la rentrée littéraire sur ce blog, grâce à une proposition de Babelio qui avait tout pour m’intriguer et me plaire : un premier roman de 700 pages qui a beaucoup plu aux lecteurs américains.

 

« Le fantôme avait suivi son père depuis le vieux pays, et maintenant il la hantait à son tour. »

Tout commence par un fait divers où un candidat, réactionnaire et populiste, à la présidentielle américaine, est agressé pendant un meeting par une femme de l’assistance. Le professeur et écrivain Samuel Anderson apprend qu’il s’agit de sa mère, Faye Andresen-Anderson, qu’il n’avait pas revue depuis l’âge de onze ans. L’avocat de sa mère lui propose d’écrire une lettre pour appuyer sa défense, mais l’éditeur de Samuel va avoir une idée quelque peu différente. Ils sont appelés, de toute façon, ce que le fils ne souhaite absolument pas, à se revoir. Les retrouvailles sont forcément lourdes de non-dits entre Samuel et Faye, les sentiments ambivalents de l’enfant abandonné se heurtant au silence de sa mère sur sa vie ponctuée de fuites.
Où le comportement de Faye trouve-t-il son origine ? Dans sa jeunesse auprès d’un père renfermé, dans ses origines scandinaves, dans la façon dont elle a vécu les événements de 68 à Chicago ? Samuel, de gré ou de force, se trouve obligé d’enquêter sur celle qui l’a abandonné.

« Je suis en train de lire un éditorial qui compare ma mère à Al-Quaida.
– Certes, monsieur. Tout à fait répugnant. Toutes ces choses affreuses qui ont été dites. Aux informations. Des horreurs. »

Le style, assez original, est ponctué de dialogues vivants et crédibles, et d’énumérations chamarrées qui en disent plus que d’habiles descriptions. La traduction doit être à la hauteur du texte, car elle ne se fait pas remarquer. Quant à la forme du roman, elle peut sembler brouillonne, mais on sent que l’auteur sait où il va, qu’il se délecte à retarder au maximum certaines révélations pour pousser à tourner les pages. Les retours sur l’enfance et la jeunesse de Faye apportent progressivement des réponses, de même que des épisodes de l’enfance de Samuel, ces derniers étant plus « dispensables » à mon avis. Le point fort de ce roman réside dans les rapports mère-fils, vus par les deux protagonistes, mais d’autres thèmes s’y mêlent.

« Parfois, quand ses pensées s’emballent, il a l’impression de tomber dans un trou, de vivre à côté de sa vie, comme si, à un pas près, il s’était trompé de chemin et se retrouvait à suivre une route saugrenue et triste qui avait fini par être la sienne. »

Il y aurait beaucoup à dire, j’en ai suffisamment dévoilé, mais il y a en quelque sorte plusieurs romans en un seul, et chacun en trouvera au moins un qui lui parle. Pour un premier roman, il est remarquable, et regorge de thématiques et de situations qui s’éloignent du déjà-vu, même pour qui a dévoré pas mal de romans américains. Le personnage de la mère est incontestablement intéressant, celui de Samuel plus habituel dans son rôle de professeur et d’écrivain qui se cherche. D’autres personnages ajoutent des touches d’humour, ou de romantisme, et permettent d’ausculter la société américaine contemporaine. Je ne crierai pas au chef-d’œuvre, il ne faut rien exagérer, mais un bon livre difficile à lâcher ne se croise finalement pas tous les jours, non ?
Ce roman foisonnant plaira aux amateurs de Jonathan Tropper, pour l’ironie douce-amère, Jonathan Franzen, pour la profusion, ou Steve Tesich pour le roman de formation, (j’ouvre une parenthèse pour m’étonner moi-même de le comparer à des romans que je n’ai pas adorés, bien au contraire… et je ne sais pas ce qu’il faut en déduire) mais je ne jetterai pas la pierre (le pavé) à ceux qui préféreront le lire en poche ou sur liseuse !

Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill (The Nix, 2016) éditions Gallimard (17 août 2017) traduit par Mathilde Bach, 707 pages

Lu pour une opération Masse critique, cela ajoute un pavé à mes lectures d’été !
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rentrée automne 2015·rentrée automne 2016·vie de lectrice

Que reste-t-il de la rentrée littéraire 2016 ?

Le bilan d’Eva sur la rentrée littéraire 2016 m’a donné l’envie de faire mon propre bilan, avant que ne s’ouvre le bal des multiples avis sur les sorties d’août et septembre 2017.
Je n’ai eu entre les mains « que » 28 livres de la rentrée 2016, qui me semble rétrospectivement pas l’une des plus heureuses à mon goût. En effet, je n’ai pas du tout accroché à un certain nombre d’entre eux, et les ai laissé repartir à la bibliothèque sans regrets !

Ceux que j’ai adorés ou simplement aimés :
14 Juillet d’Eric Vuillard, New York, esquisses nocturnes de Molly Prentiss, Voici venir les rêveurs de Imbolo Mbue, Romanesque de Tonino Benacquista, Nora Webster de Colm Toibin, Station eleven d’Emily St John Mandel, Éclipses japonaises d’Eric Faye, Les bottes suédoises d’Henning Mankell, Le garçon de Marcus Malte, Le rouge vif de la rhubarbe de Audur Ava Olafsdottir, Anatomie d’un soldat de Harry Parker.
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Ceux que j’ai aimés, sans plus :
Police de Hugo Boris,
Légende de Sylvain Prudhomme, L’enfant qui mesurait le monde de Metin Arditi, Les règles d’usage de Joyce Maynard, Un travail comme un autre de Virginia Reeves, Tropique de la violence de Natacha Appanah, Soudain, j’ai entendu la voix de l’eau d’Hiromi Kawakami, A tout moment la vie, de Tom Malmquist.

Ceux qui ne m’ont pas emballée, ou me sont tombés des mains : Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby, Sur cette terre comme au ciel de Davide Enia, Alice ou le choix des armes de Stéphanie Chaillou, De profundis d’Emmanuelle Pirotte, Une bouche sans personne de Gilles Marchand, Beckomberga de Sara Stridsberg, Six mois dans la vie de Ciril de Drago Jancar, Les petites chaises rouges d’Edna O’Brien, Sacrifice de J.C. Oates.

En reculant encore dans le temps, je trouve que la rentrée 2015 avait été bien plus riche en belles découvertes, avec des vrais coups de cœur et des lectures mémorables comme L’imposteur de Javier Cercas, Neverhome de Laird Hunt, La vie, quand elle était à nous de Marian Izaguirre, Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh McKeon, Six jours de Ryan Gattis, Il était une ville de Thomas B. Reverdy, Une forêt d’arbres creux d’Antoine Choplin, La terre qui penche de Carole Martinez, Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya, L’intérêt de l’enfant de Ian McEwan, D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan, Quand le diable sortit de la salle de bains de Sophie Divry, Nous serons des héros de Brigitte Giraud, La petite femelle de Philippe Jaenada, Une vie entière de Robert Seethaler, Les nuits de laitue de Vanessa Barbara… mais il est vrai que je n’ai lu certains de ces livres que très récemment, lors de leur sortie en poche.

 

J’ai aussi constaté que j’écris de moins en moins de billets sur les sorties récentes, d’autres blogueurs et blogueuses le font très bien, et la motivation me manque pour ajouter des billets à propos de titres qu’on voit déjà partout. Je préfère parler des livres plus tard, tranquillement, un bon moment après leur sortie…
Et vous, vous reste-t-il de bons, de très bons souvenirs de la rentrée d’août 2016 ?

 

 

 

littérature France·rentrée automne 2015

Philippe Jaenada, La petite femelle

petitefemelle« De la rue (la vraie vie, les témoins) à la rue (l’opinion publique façonnée par la presse) en passant par le filtre de l’enquête de de la procédure, une fille comme une autre se transforme en créature de l’Enfer. »
Je n’ai pas écrit de billet de lecture depuis le 20 juillet, mais ce n’est pas pour autant que j’ai arrêté de lire, bien au contraire. Si je ne parlerai pas forcément de toutes ces lectures, il en est une que je ne veux pas rater, pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce qu’on va bientôt parler de La serpe, le prochain roman de Philippe Jaenada, qui contient un personnage commun avec La petite femelle, à savoir Georges Arnaud, l’auteur du salaire de la peur, et qui lui aussi part d’un fait-divers ignoble.
Mais évoquons d’abord Pauline Dubuisson, accusée d’avoir tué son amant, lors de l’un des plus retentissants procès d’après-guerre. Le roman retrace avec la plus grande rigueur, qui contraste souvent avec des remarques plus plaisantes, l’enfance et la jeunesse mouvementée de la jeune femme née dans la région de Dunkerque. D’une famille aisée, Pauline est la benjamine après trois frères, et pourtant c’est d’elle dont son père se sent le plus proche, tentant de lui inculquer sa philosophie (nietzschéenne) de la vie. Elle est à peine adolescente lorsque les Allemands occupent sa ville natale, et commerce rapidement avec eux, ce qui lui vaudra l’opprobre par la suite. Très intelligente, elle entame des études de médecine, mais Pauline semble toujours en avance, par sa liberté, sur son époque, et souffre d’un caractère cyclothymique exacerbé, qui la fait passer de moments joyeux à des périodes des plus sombres.

« Je ne la regarde pas d’un œil grave, noir, comme tant d’autres, elle a eu sa dose ; mais légèrement, le plus légèrement possible. Avec un mélange de bienveillance et de détachement (ça devrait aller – il me semble que c’est ce qu’on doit s’efforcer de faire avec tout le monde, avec les vivants qu’on croise). »
Le livre cherche à la réhabiliter d’une certaine manière, non en la déchargeant de toute culpabilité, mais en constatant combien le procès, à la fois celui de la cour d’assises et celui mené en parallèle par les médias, a été dressé uniquement à charge, noircissant le portrait d’une jeune femme qui n’avait rien du monstre qu’ils présentaient. Très bien documenté, ce roman, pourtant long, est tout à fait passionnant, même et surtout quand on le débute en ne connaissant rien de l’affaire. Des portraits des différents membres de la famille Dubuisson, aux années de guerre, avec des passages particulièrement marquants sur la guerre à Dunkerque, des faits eux-mêmes qui lui valurent d’être condamnée, jusqu’à sa mort, tout est très précisément documenté, argumenté, solide…

« Le passé est comme un chat qui retrouve son maître à des centaines de kilomètre – en général, le maître en question est heureux de le découvrir un matin sur son paillasson, tout amaigri et pouilleux, mais dans le cas de Pauline, c’est plutôt sa hyène de compagnie qui revient gratter à sa porte. »
Et puis bien sûr, il y a le ton Jaenada, son humour, ses comparaisons inédites, et les fameuses digressions que l’auteur élève au rang de discipline artistique, pour le plus grand plaisir du lecteur, du moins celui que peut amuser une recherche sur l’histoire de la culotte Petit Bateau ou sur l’occurrence du mot « saucisse » dans ses précédents romans (d’ailleurs, Mr Jaenada, aucun article de mon blog ne contenant le mot saucisse, une recherche de ce mot permettra dorénavant de tomber directement sur le billet parlant de La petite femelle, contrairement aux recherches sur le mot « saucisson » qui donneront deux résultats supplémentaires).

 

La dernière raison n’est pas la moindre, puisqu’il s’agit de lire un des fameux pavés de l’été, pour le challenge organisé par Brize. Six cent douze pages en grand format, voilà qui remplit bien le contrat, et sans aucune impression de longueur ou de lourdeur ! 

La petite femelle, de Philippe Jaenada, éditions Juillard (2015), 612 pages, paru en poche en Points.

Lu aussi par Athalie, Brize, Caroline, Charlotte ou Sandrine.
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vie de lectrice

Avignon, festival off 2017 : mes choix

Ce billet a pour but de vous présenter (sans classement particulier) les pièces que j’ai vues dans le Festival off d’Avignon, toutes différentes, et pourtant toutes avaient quelque chose qui m’a plu.
Bon à savoir : nous les avons à chaque fois réservées au maximum 24 heures avant, ce qui signifie qu’il ne s’agit absolument pas des spectacles qui affichent « tout complet » jusqu’au 30 juillet ! (et que vous pouvez donc sans doute encore les voir)

quonrouvrelesfenetresQu’on rouvre les fenêtres ! à l’Alizé

Une jeune compagnie présente des paroles de descendants d’immigrés espagnols. Dans un spectacle qui alterne théâtre et danse, avec de jolies ruptures de ton, des moments d’émotion et des instants plus souriants, ils évoquent aussi bien le franquisme que la vie de famille, la langue ou les petits souvenirs de la vie quotidienne.
Des comédiens sincères qui donnent vie aux voix qu’ils présentent, et c’est un grand plaisir !

quatrieme_murLe quatrième mur au Théâtre des 3 soleils
Le roman de Sorj Chalandon est ici mis en scène avec un seul acteur. Parfois dur, souvent touchant, toujours très juste, et le théâtre dans le théâtre fonctionne bien avec l’histoire de ce metteur en scène qui veut monter Antigone à Beyrouth en pleine guerre civile, sur la ligne de démarcation, avec des comédiens amateurs issus de chaque camp. Comment ne pas être touché ?



JUSTE-LA-FIN-DU-MONDE-Juste la fin du monde
au Petit Louvre (salle Templiers)
La pièce de Jean-Luc Lagarce (celle qui a donné le film de Xavier Dolan en 2016) est ici mise en scène avec des comédiens épatants ! Les deux frères qui se retrouvent, la petite sœur, l’épouse du frère cadet, la mère… et entre eux, le ressentiment, la rancoeur refont surface, exprimés par le texte au rythme très particulier de l’auteur. J’ai maintenant hâte de voir le film !

 

elle_émoiElle… émoi au théâtre Le petit chien
Un « seul en scène » sur le thème de l’amour entre un musicien et son instrument. Le comédien est trompettiste, et aussi doué pour manier ses instruments que pour façonner des jeux de mots drôles et inventifs. Il a tiré cette idée de conversations avec divers musiciens et on rit beaucoup, à la fois de la justesse du propos et des jeux avec la langue (française) !

 

rapport_sur_la_banaliteUn rapport sur la banalité de l’amour au théâtre de la Luna
Le spectacle retrace cinq rencontres entre Martin Heidegger et Hannah Arendt. Le professeur et son élève, devenue rapidement sa maîtresse, s’éloignent au fur et à mesure de la montée du nazisme, mais pourtant l’amour reste fort entre eux. Peut-il être plus fort que toutes les idées qui les opposent ? Une mise en scène un peu sage, mais ces personnages fascinants bénéficient d’une superbe interprétation !

recrutement.jpgRecrutement au théâtre de l’Ange
Un homme et une femme attendent dans les locaux d’une entreprise le résultat de leurs entretiens de recrutement. L’attente leur permet de lier connaissance et de se dévoiler, un peu trop, peut-être ? Une comédie réaliste sur le monde de l’entreprise, fine et (peut-être) féministe…

projet_poutineLe projet Poutine à l’Espace Roseau
Encore un tête-à-tête, cette fois entre Poutine et une de ses anciennes conquêtes, une femme procureur qui n’a pas froid aux yeux et veut le traduire devant le tribunal pénal international… Elle revient sur la manière dont il est arrivé au pouvoir. La confrontation est pleine de force, mais les arguments d’un dictateur sont ce qu’ils sont… Une très belle interprétation pour cette pièce terriblement réaliste, qui ne peut que faire frissonner.

 

Et si vous cherchez d’autres idées de pièces à voir, Eimelle et Claudialucia en ont vu plus que moi !

photographes du samedi

Photographe du samedi (44) Newsha Tavakolian

J’ai réussi à voir en replay un reportage repéré sur Arte sur la photographie en Iran, notamment les femmes photographes, reportage passionnant, et qui m’a permis de retrouver les photographies de Shadi Ghadirian, qui m’avait fait forte impression, et de découvrir de nouvelles photographes. Voici tout d’abord Newsha Tavakolian, 36 ans, photographe autodidacte, qui a commencé à faire des photos à l’âge de 16 ans pour un quotidien féminin iranien.
 

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Photo-reporter pour la presse internationale (Newsweek, Le New York times, Stern,…) depuis de longues années, elle a couvert le soulèvement étudiant en Iran, le conflit avec l’Irak et réalisé de nombreux documentaires sur la société iranienne. Cette carrière ne s’est pas déroulée sans heurts, sa carte de presse lui a été retirée, elle a eut des périodes où elle ne travaillait plus, mais c’est une jeune femme forte et qui n’arrêtera jamais d’avoir quelque chose à dire sur la société iranienne, et notamment sur la vie des femmes. En témoignent des séries qui ne sont pas des reportages.

Dans la première série de photos, c’est la sœur de Newsha qui est mise en scène, dans les vêtements de tous les jours des femmes actives iraniennes. Dans la seconde série, la photographe a fait poser des amis, connaissances, sur son propre balcon, avec un arrière-plan identique, qui pour elle représente Téhéran. Visiblement, elle leur a demandé de penser à des choses pas très gaies… Malgré ou grâce à la mise en scène, quelque chose de très fort émerge de ces photos
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On peut voir ses photographies tout l’été aux Rencontres photographiques d’Arles, dans une exposition où plus de soixante artistes iraniens sont représentés.

Pour lire tous les billets sur les photographes, c’est sur le blog de Choco qui en a eu l’idée ou alors c’est ici.

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littérature Europe du Sud·sortie en poche

Luca di Fulvio, Le gang des rêves

gangdesreves« Dans ce nouveau monde, deux choses particulières frappaient Cetta : les gens et la mer. »
J’ai l’impression de voir ce roman partout depuis sa sortie en poche, pas tant sur les blogs que sur les réseaux sociaux, d’ailleurs. J’avais noté ce titre depuis un moment, et n’ai pas résisté longtemps aux avis dithyrambiques et à la couverture qui laisse libre cours à l’imagination.
Au cas où imaginer ne vous suffirait pas, voici un bref résumé du début. Toute jeune, dans un village misérable de l’Aspromonte, en Italie, Cetta donne naissance à un enfant qu’elle nomme Natale, à cause de sa mèche de cheveux blonds. Avec cet enfant issu d’un viol, elle s’embarque pour les Etats-Unis. Rebaptisé Christmas à Ellis Island, le garçon grandit dans le quartier italien de Manhattan, comprend dès qu’il est assez grand le métier de sa mère, et quitte rapidement l’école pour la rue…

« Le Lower East Side était comme une prison de haute sécurité : on ne pouvait s’en évader, et ceux qui étaient dedans étaient condamnés à perpétuité. »
C’est romanesque à souhait, avec un joli mélange des thèmes entre la vie des immigrés dans les « tenements » du quartier du Lower east Side, celle des bandes de jeunes et des gangsters new-yorkais, le milieu du cinéma à Los Angeles, celui de la radio… La construction ressemble à celle d’une série télévisée, elle est dynamique et alterne les époques et les points de vue avec virtuosité. Parmi les personnages, nombreux sont ceux auxquels on s’attache de manière indéfectible, Christmas et sa mère, mais aussi Sal, l’ami de sa mère, ou Ruth, la jeune fille de bonne famille dont Christmas tombe amoureux. Car une histoire d’amour parcourt tout ce roman, et le lecteur compatit aux malheurs de nos Roméo et Juliette, s’angoisse de l’emprise funeste d’un odieux personnage sur leur histoire.

« Il retrouva ses propres rêves, comme s’ils n’étaient jamais morts mais avaient simplement été mis de côté. »
Bref, j’allais abonder dans le sens des commentaires passionnés que j’avais lus, mais je crois avoir retrouvé un certain sens critique au cours de la lecture. J’ai tout d’abord ressenti quelques longueurs, surtout en ce qui concerne la romance entre Christmas et Ruth, puis des lourdeurs dans le style ou la traduction (la « voix de velours » du héros, ça passe une fois, mais cinq ou six fois, un peu moins bien…) quelques facilités aussi, des scènes incontournables du roman sentimental dont je me serais bien passée.
Au final, si le roman se lit très facilement malgré ses plus de 900 pages, il ne faut rien en attendre d’inoubliable du côté du style, et se préparer seulement, et c’est déjà très bien, à passer un bon moment avec des personnages expressifs et des lieux chargés d’histoire, et propices à faire rêver.

Le gang des rêves (La gang dei sogni, 2015) de Luca Di Fulvio, traduit de l’italien par Elsa Damien, éditions Pocket (2017), 944 pages

Alex émet quelques bémols, Sandrine glisse sur ces mêmes bémols, Nicole est enthousiaste !

Ceci est mon premier (et peut-être mon seul) pavé de l’été !
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littérature Europe du Sud·rentrée automne 2015

Marian Izaguirre, La vie quand elle était à nous

LA_VIE_QUAND_ELLE_ETAIT_A_NOUS_1-1.pdf« Notre vie, quand elle était à nous, elle me manque ! »
Une femme entre deux âges découvre, au cours d’une promenade dans les rues de Madrid, au fond d’une petite ruelle, une librairie de livres d’occasion. L’histoire se passe en 1951. La femme revient à la librairie, y fait quelques achats, fait la connaissance de la jeune femme du libraire. Une amitié naît autour d’un livre qu’elles découvrent ensemble.

« Aujourd’hui, nous étions deux femmes, une jeune et une vieille, unies par un livre. »
Il ne faut pas trop en savoir sur l’histoire avant de commencer le livre, les choses se dévoilent à leur rythme au fil des pages, avec plusieurs lieux, plusieurs époques, pas mal de choses qui demeurent longtemps non dites entre elles. Il faut savoir que la dame n’est pas espagnole, qu’elle ne subit donc pas de la même façon le régime franquiste que le couple de libraires qui étaient dans l’opposition, en ont souffert, et en souffrent encore, en la personne d’un sale type qui tourne autour de la jeune libraire. Cependant, malgré leurs parcours différents, une certaine manière de se reconnaître, de se comprendre, même en l’absence, du moins au début, de discussion de fond, naît entre les personnages.

« La réalité est fragile, très fragile, quand on lui tourne le dos. »
C’est une belle lecture que celle de ce roman, qu’on a assez peu vu sur les blogs et c’est bien dommage, il a beaucoup d’atouts pour séduire les amoureux des livres, qui ont leur importance, ne servent pas seulement de cadre à l’intrigue. Il y a même un livre dans le livre, un récit de souvenirs qui déroule au fur et à mesure des rencontres entre les deux femmes, dans la campagne française, puis un pensionnat anglais, et le Paris des années folles, une histoire de famille compliquée… Romanesque, mais avec un ancrage historique intéressant, ce roman possède beaucoup de charme et mérite qu’on le découvre !

La vie quand elle était à nous de Marian Izaguirre (La vida cuando era nuestra, 2013) traduit par Séverine Rosset, éditions Albin Michel (2015), 398 pages, sorti en poche (Pocket)

Sandrine a apprécié aussi.

Lecture du mois de juillet pour l’Objectif PAL !
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littérature Europe du Nord

Solja Krapu, Hors-service

horsservice« Je suis plus libre que jamais auparavant.
Je peux passer mon temps comme bon me semble. D’accord l’espace est restreint. Mais ma liberté spirituelle, ma liberté de penser, ma liberté d’utiliser mon temps pour moi est sans limite. »
Qu’est-ce qui fait découvrir à Eva-Lena, suédoise, mère de famille et professeur d’anglais, le sens de la liberté ? Un voyage, une aventure, des vacances ? Pas du tout, c’est de se trouver, par un malheureux concours de circonstances, enfermée dans le local de la photocopieuse de son collège un vendredi soir, sans téléphone, et avec la perspective d’y passer le week-end entier… Plus qu’organisée, rigide autant avec elle-même qu’avec ses enfants, son mari et ses élèves, elle est obligée, après avoir nettoyé le local et lu le manuel de la photocopieuse, de penser un eu à elle-même et de réfléchir à sa vie…

« D’abord, il me faut chaque année plus de temps pour me séparer de l’école. En fait, je suis devenue incapable de le faire. Ensuite, tous mes intérêts personnels sont reliés à ma profession. Ne serait-ce, par exemple, que de lire un bon livre. La plupart des gens considèrent cela comme un plaisir,et c’était également mon cas au départ, mais c’est devenu une question d’utilité : vais-je réellement passer du temps à lire ce livre-ci, alors qu’il est clair que je tirerais plus de la lecture de tel autre ? »
Eva-Lena revient, en couchant ses pensées sur des feuilles volantes, sur la dernière rentrée scolaire où elle a retrouvé Aurora, une amie d’enfance, qui est tout son contraire : expansive, à l’aise partout, ne craignant pas de faire des erreurs et d’en rire, Aurora a un passé assez douloureux, et pourtant semble bien plus heureuse qu’Eva-Lena qui a tout réussi.
Ce roman est intéressant à plus d’un titre, si on ne s’arrête pas à la couverture qui laisse imaginer un côté loufoque qui n’existe pas vraiment. Outre la psychologie des personnages, notre professeur de suédois et d’anglais, sa famille, ses collègues, quelques élèves particuliers, le roman excelle dans ses observations sur le système scolaire suédois, différent du nôtre, mais qui produit certes les mêmes types d’élèves et les mêmes genres de professeurs ! L’héroïne abandonnée dans le local de la photocopieuse rappellera à toutes et tous une wonder-woman, championne de l’organisation, qui ne laisse aucune place à l’imprévu… L’évolution du personnage, accélérée par la situation où elle n’a rien d’autre à faire que penser, pousse à la réflexion, la mise en situation ne manque pas d’humour, et je n’ai pas senti de longueurs dans ce roman, plutôt réussi !

Hors-service de Solja Krapu, éditions Gaïa (2010) traduit du suédois par Max Stadler et Lucile Clauss, 271 pages

Les avis de Luocine et Zazy, un peu plus mitigées.

littérature Europe de l'Ouest·rentrée automne 2016

Metin Arditi, L’enfant qui mesurait le monde

enfantquimesurait« À cette période de l’année, l’amphithéâtre était submergé de coquelicots rouge sang. »
J’ai lu avec des bonheurs variés quelques romans de l’auteur suisse d’origine turque Metin Arditi. Si je garde un excellent souvenir du Turquetto et de Loin des bras, j’ai été beaucoup moins emballée par Prince d’orchestre. Comment allai-je réagir à ce dernier roman qui vient de paraître en poche ?
Eliot Peters est un architecte new-yorkais. Sur l’île de Kalamaki, il parcourt l’amphithéâtre, discute avec le père Kostas, et berce de douloureux souvenirs. Il fait la connaissance et devient proche du fils de sa voisine, un jeune garçon autiste qui rêve d’un monde où tout obéirait aux chiffres, où aucun désordre ne règnerait. Un projet hôtelier disproportionné (ça, c’est mon avis, pas celui des habitants de l’île) va pousser tout un chacun à faire des choix, à l’heure où la crise grecque va heurter de plein fouet la petite communauté.

« Je crois que c’est çà, l’ordre du monde, tu sais Yannis. C’est quand tu ne peux pas savoir à l’avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s’écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d’écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L’ordre du monde, c’est quand tu es heureux. Même si les choses changent. »
Si la lecture de ce roman s’est faite rapidement et sans résistance, il me manque toutefois quelque chose pour me faire dire que j’ai aimé ce que j’ai lu. Les personnages, comme l’île, sont plutôt hospitaliers, les sentiments décrits ne manquent pas de profondeur, est-ce justement la présence d’un peu trop de bons sentiments qui m’aurait gênée ? Il manque sans doute dans ce roman du liant aussi, trop de thèmes sont abordés entre l’autisme, la transmission, l’architecture, la philosophie, le deuil, la crise grecque… trop de thèmes pour un si court roman ? Car l’écriture, évocatrice quand il s’agit de paysages et de rencontres humaines, reste un peu en deçà lors de certaines situations, qu’une description dépouillée ne permet pas de ressentir vraiment. Et là, je suis restée un peu à l’extérieur, pas vraiment concernée… et c’est dommage !

L’enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi, paru en poche chez Points (juin 2017), 250 pages

Plus enthousiastes que moi, Hélène d’Irlande et d’ailleurs, Hélène Lecturissime et Leiloona. Florence émet quelques restrictions…

Lire le monde : la Suisse
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littérature Moyen-Orient·rentrée hiver 2017

Zeruya Shalev, Douleur

douleur« Le passé désagrège l’avenir, le passé réduit l’avenir en poussière. »
Cela faisait un moment que je voulais découvrir l’écriture de Zeruya Shalev, depuis qu’elle était venue aux Assises Internationales du Roman en 2015 pour parler de Ce qui reste de nos vies. Je n’ai pas eu l’occasion de trouver ce roman à la bibliothèque, mais le dernier en date, Douleur, était parmi les nouveautés, et je me suis jetée à l’eau, imaginant une lecture des plus ardues. Pas du tout ! Douleur, malgré son titre et sa couverture assez rébarbatifs à mon goût, est un texte fluide, dense, mais sans longueurs.

 

« …il avait rapidement remis main et compassion dans sa poche et ça, elle ne lui avait jamais pardonné, aujourd’hui encore, elle lui en voulait, à Ethan Rozenfeld, son premier amour et d’une certaine manière son dernier, car elle n’avait plus jamais retrouvé cette évidence totale et absolue, impossible à remettre en cause. »
Iris, mère de famille d’une quarantaine d’années, a du mal à revenir sur ce qui s’est produit dix ans auparavant, lorsque, venant de déposer ses enfants à l’école, un bus a explosé juste à son passage. Grièvement blessée, elle a subi plusieurs interventions et des mois de rééducation. Les douleurs ressurgissent pile dix ans après, qui la poussent à consulter un centre anti-douleur. Elle y retrouve son premier amour de jeunesse, qui l’avait quittée quand elle avait dix-sept ans. Elle s’interroge sur ses sentiments pour lui. En même temps, sa fille qui vit et travaille à Tel-Aviv lui cause beaucoup d’inquiétude, sans compter son fils qui va bientôt être appelé à accomplir son service militaire…

 

« Nous ne cessons de nous mettre en situation d’échec pour tester jusqu’où nous arriverons à faire face et à prendre sur nous, un enfant de plus, du travail et un crédit en plus, ridicules Sisyphe que nous sommes ! »
De nombreux thèmes s’entrecroisent dans le roman de Zeruya Shalev, comme dans l’esprit d’Iris, habituellement efficace dans son rôle de directrice d’école comme dans celui de mère de famille, et qui se trouve, et pas seulement à cause de la douleur, complètement déboussolée… Les relations amoureuses, le féminisme, l’éducation des enfants, le rôle de l’école, la dépendance ou la solitude, autant de thèmes abordés par l’auteure qui s’est trouvée dans une situation analogue à celle d’Iris, gravement blessée il y a une dizaine d’années dans les rues de Jérusalem, et qui a réussi enfin à écrire sur cette douloureuse expérience, tout en parcourant des thèmes universels, qui parleront à chacun.

Douleur de Zeruya Shalev, éditions Gallimard (janvier 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 400 pages

Les avis d’Itzamna partagée, et de Ludovic enthousiaste.
Lire le monde, c’est ici.
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