Joyce Maynard, De si bons amis

« À l’époque où pas un jour ne se passait sans que j’entende sa voix, quasiment tout ce que je faisais m’était directement inspiré par ce qu’elle me disait, ou n’avait même pas besoin de dire, parce que je connaissais son opinion, et que cette opinion était aussi la mienne. »
Helen est la fragilité même lorsqu’elle fait connaissance d’Ava et Swift Havilland. Son ex-mari a obtenu la garde de son fils de huit ans, et depuis, elle fréquente assidûment les Alcooliques anonymes en espérant voir son fils Ollie plus que quelques heures ici et là. Côté travail, ce n’est guère mieux, des petits boulots alimentaires pour compléter son travail de photographe free-lance. Quant aux rencontres avec d’éventuels partenaires, elles lui apportent plus de déceptions que de raisons de se réjouir. Les Havilland, frère et soeur philanthropes amoureux des animaux, l’éblouissent et la comblent d’attentions, tout en s’immisçant de plus en plus dans sa vie privée. Helen, qui n’avait qu’une amie, découvre avec eux un monde bien différent. Jusqu’à un dérapage qui la place dans une situation des plus compliquées.

« Peut- être qu’on pourrait t’adopter, tout simplement, comme Lillian, Sammy et Rocco. »
Certains auraient pu se sentir offensés, mais avec Ava, il n’existait pas de meilleur compliment que de se voir comparé à l’un de ses chiens. »

J’ai retrouvé Joyce Maynard, auteure américaine intéressante à plus d’un titre, dotée d’une belle acuité psychologique, curieuse et pleine de compréhension pour les faiblesses de ses contemporains. Je conseille parmi ses romans Long week-end, très prenant, et L’homme de la montagne, qui ne manque pas d’intérêt non plus.
En ce qui concerne De si bons amis, il se lit facilement, réussit parfaitement à retenir l’attention, et, si la finesse dans la représentation des personnages faiblit un peu au milieu du roman, il ne se lâche pas une fois commencé, et ne souffre d’aucune longueur superflue. Le couple riche et excentrique est un peu trop gentil de prime abord, beaucoup trop même, pour révéler une facette bien sombre ensuite. Comme ce revirement est plus ou moins annoncé dès le début, toutes sortes d’hypothèses se présentent à l’esprit, mais les choses ne tournent finalement pas vraiment comme on se l’imaginait. C’est drôlement bien échafaudé de la part de l’auteure, tout de même, et le thème de l’amitié présente un côté peu vu en littérature, où ce sentiment est trop souvent magnifié.

De si bons amis de Joyce Maynard (Under the influence, 2016) éditions Philippe Rey, 2019, traduction de Françoise Adelstain, 336 pages, sorti en poche.

Ananda Devi, Le rire des déesses

Rentrée littéraire 2021 (2)
« Les hommes, même s’ils viennent pour un coup rapide, ont toujours besoin qu’on leur raconte une histoire. Que la femme qui les reçoit offre à leur imagination, en même temps qu’à leur corps, de quoi se nourrir. Qu’ils sortent de là en ayant envie de poursuivre le récit amorcé. Veena, cela se voit, a un corps plein de légendes. Y compris celles qu’ils y écriront à leur tour. »

Dans une grande ville du nord de l’Inde, non loin de Bénarès, une rue concentre la misère et la tristesse, on la nomme la Ruelle, c’est là, dans de minuscules taudis, que vivent et travaillent les prostituées. Veena est l’une d’entre elles, elle est arrivée à la Ruelle enceinte et bien décidée à ne pas tenir compte de cet enfant à naître. La petite fille, à qui sa mère n’a pas donné de nom, apprend très vite à se cacher dans un coin, à ne pas faire de bruit. Mais alors qu’elle atteint dix ans, l’enfant, qui s’est baptisée elle-même Chinti, va attirer l’attention d’un client de Veena, un homme qui tire sa richesse d’une religion dévoyée. Dans la Ruelle vivent aussi les hijras, une communauté traditionnelle d’hommes devenus femmes. Voilà pour ce qui est de l’histoire, vous pouvez lire la quatrième de couverture sinon, qui en raconte beaucoup plus, et beaucoup trop.

« A toute communauté, il faut une mascotte. Chinti sera la leur. Mais plus que cela. Une sorte… oserait-on prononcer, ici, ce mot ? Oserait-on franchir cette barrière ? Une sorte d’espoir inopiné. »
Dès le début, la tension dramatique est bien réelle et on se prend, dans un univers bien sombre, à espérer une fin heureuse pour la petite Chinti.
Malheureusement, j’ai trouvé les descriptions de lieux et de personnages un peu trop fragmentaires, ou elliptiques, elles ont été un frein à l’imagination et à l’immersion dans ce monde. J’aurais aimé me représenter plus finement le cadre de vie de Veena, Chinti et les autres, ressentir davantage les couleurs, les bruits, les paysages. D’autre part, le texte au présent, les phrases qui sonnent comme des généralités, les redondances, m’ont parfois gênée. Je n’ai pas réussi à comprendre quel était le parti-pris de l’auteure : il semble qu’elle veuille coller au plus près à la réalité de la vie de ces femmes en Inde, et pourtant, l’ensemble, raconté par l’un des personnages, a quelque chose d’une fable.
Toutefois, je n’ai rien à redire à l’histoire et au message qu’elle porte. Les faits dénoncés tordent le cœur par leur cruauté, et par contraste, la solidarité féminine qui naît petit à petit, difficilement, est très poignante. Nul doute que l’écriture travaillée et poétique transportera d’autres lecteurs et lectrices là où mon imagination a refusé, par moments, de m’emmener.

Le rire des déesses d’Ananda Devi, éditions Grasset, août 2021, 240 pages.

#Leriredesdéesses #NetGalleyFrance

Nathacha Appanah, Rien ne t’appartient

Rentrée littéraire 2021 (1)
« Il ne faut pas croire que le garçon se cache ou se dérobe, non, il semble simplement avoir trouvé un endroit où il attend que je le découvre. »

Depuis des semaines, depuis la mort de son mari, le chagrin accable Tara. Elle ne mange plus, dort mal, voit apparaître dans son salon un garçon dont elle ne sait s’il est un souvenir ou le fruit de son imagination. Lorsque Eli, son beau-fils, vient la voir, il s’inquiète pour elle, mais Tara, comme à son habitude, se dérobe à toutes les questions. Jusqu’à ce que les fantômes de son passé finissent par lui restituer son histoire… À commencer par une danse qui s’impose à elle, lui ramenant des souvenirs fragmentaires de la mystérieuse Vijaya.

« J’avais l’impression qu’Eli attendait que je raconte un souvenir qui ne soit qu’à moi, qui vienne de mon cœur et de l’endroit où je suis née. Pas des histoires de catastrophes naturelles ou de conflits mais des paroles qui ressemblent à un conte ou une chanson d’enfance. »
Mon premier achat de la rentrée littéraire a pour thème le deuil et la danse, et je ne crois pas que ce soit les raisons qui me l’ont fait choisir. Du moins ces thèmes émergent d’une première partie volontairement confuse, suivant les pensées de Tara en plein trouble.
Ces cinquante premières pages perturbent un peu, puis la deuxième partie transporte dans un pays qui n’est pas identifié, mais que des détails permettent de situer géographiquement, et prend la forme d’un terrible roman de formation. Une petite fille à la vie douce et facile va y voir tout s’écrouler, et être forcée de prendre un chemin des plus difficiles. À partir de ce moment du roman, j’ai aimé retrouver la Nathacha Appanah de Tropique de la violence ou de Petit éloge des fantômes, le livre que j’ai préféré parmi ceux que j’ai lus d’elle, sa sensibilité, sa compassion, son attention aux sons, aux couleurs, aux odeurs. La délicatesse de sa plume ne masque pas les faits, leur brutalité, et rend un bel hommage aux petites filles qui ont la malchance de naître dans un monde où elles sont considérées comme quantités négligeables.

Rien ne t’appartient de Nathacha Appanah, éditions Gallimard, août 2021, 160 pages.

Joe Wilkins, Ces montagnes à jamais

« Il essaya de laisser tomber, mais le monde brûlait désormais aux limites de son champ de vision. Cette bonne vieille honte, cette peur et cette rage d’être examiné, jugé, trouvé inadéquat. »
Le jeune Wendell Newman s’est accoutumé à vivre seul sur les terres familiales dans les Bull Mountains, région défavorisée du Montana, depuis la mort de sa mère, lorsque les services sociaux lui confient la garde de son petit cousin Rowdy, sept ans, traumatisé par des soins maternels insuffisants, et l’incarcération de sa mère. Wendell accepte cette charge d’âme qui lui complique singulièrement la vie.
Gillian, veuve et mère d’une adolescente et adjointe du regroupement scolaire, met quant à elle toute son énergie à mettre le plus possible d’enfants et de jeunes sur les rails d’une vie meilleure que celle de leurs parents. Il faut dire que pauvreté et vide culturel sont le lot de la plupart des familles de cette région rurale du Montana.
Les actions de ces deux personnages alternent avec des pages d’un journal intime dont on comprend qu’il est celui du père de Wendell, disparu des années auparavant, alors qu’il était en opposition avec l’administration à propos de la présence de loups sur ses terres d’élevage. Ce sujet refait surface précisément en 2008, lorsque Wendell accepte la garde son petit cousin.

« Il savait qu’il aurait dû être content, mais il était gêné. Tout ceci lui évoquait Macbeth. La façon dont les choses pouvaient dégénérer. On ne peut pas se balader en pleine nuit et faire ce qu’on veut. »
Le ton est tout de suite donné, et le lecteur reconnaît immédiatement les prémices d’un roman noir. Mais la subtilité de Joe Wilkins consiste à rester le plus possible sur la crête, entre deux précipices où les personnages peuvent tomber ou d’où ils peuvent s’extirper. S’agit-il dans ce roman de déterminisme, de la propension à reproduire des situations néfastes de père en fils ? Ou au contraire de rédemption et de victoire contre les forces qui poussent dans le mauvais sens ? Ou encore de l’apport inexprimable de la part de personnes extérieures et bienveillantes ? La suite et la fin le diront, bien sûr.
Le thème de l’héritage est prégnant, et rend le roman passionnant. Les évocations de la nature sauvage, les différents fils tissés avec humanité, la succession des points de vue menée de manière magistrale, tout cela m’a enthousiasmée et fait adorer ce roman de bout en bout. Je le vois comme un croisement entre Un livre de martyrs américains de Joyce Carol Oates et Le bon frère de Chris Offutt… des références qui ne sont pas les pires !

Ces montagnes à jamais, de Joe Wilkins (Fall back down when I die, 2019), éditions Gallmeister, 2020, traduction de Laura Derajinski, 310 pages.

Un livre qui patientait depuis trop longtemps dans ma PAL ! (retrouvez l’Objectif PAL chez Antigone)

Nicolas Mathieu, Rose Royal

« À distance, il était difficile de lui donner un âge, mais elle conservait une silhouette évidente, une élasticité d’ensemble qui ressemblait encore à de la jeunesse. Ses jambes, surtout, restaient superbes. Sur son passage, le flux automobile fut pris d’une hésitation, une ride dans l’écoulement de 18 heures, et un barbu en Ford Escort klaxonna pour la forme. Mais Rose ne l’entendit pas »
Rose comme le prénom de la femme de cinquante ans, héroïne de cette novella de quelques soixante-dix pages et Royal comme le nom du bar qu’elle fréquente soir après soir, pour y retrouver sa grande copine, et boire quelques verres en attendant on ne sait trop quoi… enfin, si, peut-être une rencontre, comme celle d’un homme éploré, un soir, bouleversé par l’accident dont son chien a été victime. Elle le revoit, il lui semble différent des autres hommes qu’elle a rencontré depuis son divorce, ils vont faire un bout de chemin ensemble. Peut-être.

« Un homme et une femme, ce qui se fait de plus banal, de plus nécessaire, une femme et un homme qui se tenaient la main et croyaient se comprendre. Il n’en faut pas plus pour faire un couple »
Alors, ai-je retrouvé le plaisir de lecture de Leurs enfants après eux et Aux animaux la guerre ? Oui, incontestablement, dans cette première nouvelle dont j’ai raconté le début en quelques lignes, et dans le deuxième texte, La retraite du juge Wagner, qui va raconter une amitié improbable et pas dépourvue de risques. Les deux nouvelles ont des points communs, la Lorraine, la solitude, l’alcool, une arme. Et les deux sont noires et bien tournées, en empathie avec les personnages, séduisantes par la lucidité mise à détailler les chemins que les vies prennent. En peu de mots, juste ce qu’il faut, et ça fonctionne vraiment à merveille.

Rose Royal de Nicolas Mathieu, éditions Actes Sud, Babel, mai 2021, 140 pages.

Colin Niel, Ce qui reste en forêt

Alors que la rentrée littéraire commence à remplir les pages des blogs et des magazines, et à saturer les tables des libraires, j’explore ma pile à lire pour y dénicher des pépites qui attendent depuis trop longtemps. En réalité, les plus anciens peinent toujours à sortir des étagères, alors que ce roman acheté à la suite de la lecture de Seules les bêtes et Entre fauves s’est faufilé à la première place.

« Devant l’ampleur de la tâche, certains agents eux-mêmes doutaient. Rendre la vie des garimpeiros plus difficile, on y parvenait, mais endiguer le fléau, on en était encore loin. Il faudrait trois fois plus d’hommes. »
Je découvre enfin la série guyanaise de Colin Niel, et c’est un embarquement immédiat pour la chaleur, les insectes et l’humidité permanente. Un scientifique, ornithologue dans une station en pleine forêt amazonienne, a disparu. Les soupçons se portent sur les orpailleurs clandestins, malheureusement très nombreux dans la région. C’est la gendarmerie qui enquête, avec notamment le capitaine Anato, figure atypique de Guyanais élevé en métropole. L’un de ses équipiers relève une coïncidence étonnante avec la découverte d’un cadavre d’albatros sur la côte, alors que cet oiseau des mers australes constituait le sujet de thèse de Serge Feuerstein, le disparu.

« Sans témoin, il restait possible que personne ne sache jamais ce qui s’était réellement passé. Que la forêt retienne ses secrets, les étouffe. »
Lorsque le corps de l’ornithologue est retrouvé, le mystère ne fait que s’épaissir. Outre les orpailleurs qui trafiquent tout en détruisant la forêt, les soupçons pourraient se porter sur un rival, soit en amour, soit en ornithologie, discipline dont on n’imagine qu’elle puisse conduire à assassiner, mais pourquoi pas, si la chaleur et l’alcool cognent dur sur le crâne ?
Ajoutons à cela que, pendant l’enquête, le capitaine Anato, perturbé par des révélations partielles sur sa famille, tente d’en savoir plus sur ses origines. À la fois dense, palpitant, porté par une belle écriture et une construction sans défaut, ce deuxième roman de la série guyanaise, qui débute avec Les hamacs de carton, m’a passionnée et a confirmé tout le bien que je pensais de l’auteur. Il excelle à rendre palpables des atmosphères, à rendre intéressants des personnages, mêmes secondaires, et à mêler les fils d’une intrigue : tout ce qui fait un très bon roman policier !

Ce qui reste en forêt, de Colin Niel, éditions du Rouergue, 2013, et Babel noir, 2015, 485 pages en édition de poche.

Carl Nixon, Une falaise au bout du monde

« A l’entrée de chaque pont, un panneau indiquait le nom, souvent maori comme la Paringa ou la Moeraki, de la rivière. »
En 1978, une famille anglaise, les Chamberlain, part s’installer en Nouvelle-Zélande. Un accident le long d’une route tortueuse de la côte ouest fait plonger leur voiture du haut d’une falaise. Il sera fatal aux parents et au plus jeune des enfants. Seuls les trois aînés s’en sortent, blessés et traumatisés, mais poussés par instinct à survivre. Katherine, douze ans, est particulièrement solide et commence à organiser leur abri pour quelques heures ou jours, en attendant de voir les secours arriver. Si ce n’est que l’endroit est vraiment isolé, et de plus, personne n’attend la famille avant une quinzaine de jours, à la date où le père devait commencer à travailler…
Un chapitre suivant permet de se placer du côté de Suzanne, la sœur de Julia, la mère disparue. Trente ans après la disparition de toute la famille, elle n’est pas encore résignée, lorsqu’elle est contactée par des services de police qui lui affirment que des ossements appartenants à son neveu Maurice ont été retrouvés. Mais d’un Maurice âgé de trois ou quatre ans de plus que lors de l’accident. Il aurait donc survécu ? Mais où et comment ? Le roman revient alors sur les recherches que Suzanne a mené lors de plusieurs séjours en Nouvelle-Zélande, en alternant avec ce qu’il advient en 1978 des enfants Chamberlain.

« Kate était toujours assise dans l’herbe quand elle vit l’esprit. Il sortit du bosquet qui poussait sur la rive opposée du lac et se dirigea lentement vers elle, le corps lumineux dans le clair de lune. Il avait pris l’apparence d’un homme sans doute pour ne pas l’effrayer. »
J’ai commencé ce roman sur une erreur d’appréciation, presque une erreur de casting : sans doute trompée par la photo de couverture, j’étais persuadée qu’il s’agissait d’un récit, d’un témoignage sur une disparition et les recherches qui l’entouraient… et voilà qu’au bout de quelques pages, l’évidence m’a sauté aux yeux, il s’agissait bel et bien d’un roman, roman policier ou noir, cela restait à définir.
Restent que les prémices du roman ressemblent tout de même à une enquête, notamment les chapitres où Suzanne voyage à plusieurs reprises en Nouvelle-Zélande, inlassablement, à la recherche de traces de la famille de sa sœur.
L’auteur néo-zélandais excelle à décrire la faune et la flore de son pays. Ce que j’ai aimé au cours de cette lecture, c’est surtout le dépaysement, la découverte d’une nature préservée et sauvage, le thème de la survie, du moins au début du roman, puisque après, cette thématique évolue vers autre chose, mais je ne veux pas trop en dévoiler ici. Je pense que ce roman s’apprécie sans trop en savoir à son sujet. Avec un style plus efficace que très remarquable, il constitue une parfaite lecture d’été, bien accaparante, comme il se doit.

Une falaise au bout du monde, de Carl Nixon, (The Tally Stick, 2020), éditions de L’Aube, février 2021, traduction de Benoîte Dauvergne, 330 pages.

Lectures du mois (26) juillet 2021

Je crois que c’est une première, mon billet « lectures du mois » pour juillet constitue ma seule et unique publication depuis plus d’un mois… Après quelques jolies lectures pour le mois anglais (West, Billy Wilder et moi, Étés anglais) la fin du mois de juin et une bonne partie de juillet sont restés en demi-teinte, sans rien qui vienne vraiment rompre la monotonie, ou marquer par son éclat…
Chose intéressante, à la recherche de citations, je remarque seulement maintenant qu’un thème est commun à toutes ces lectures, celui du courage, celui d’affronter des dangers physiques, de venir s’opposer à une personne que l’on aime ou encore d’aller jusqu’au bout de ses idées. Finalement, cela me donne un point de vue différent qui rehausse ces lectures passées.

Nickolas Butler, Le petit-fils, traduction de Mireille Vignol, Livre de Poche, 2021, 336 pages.
« Existe-t-il plus grand bonheur que d’être un enfant livré à lui-même pour explorer le vaste univers, sans un soupçon de danger ? Car ce sont les adultes qui introduisent la notion de danger dans le monde, toujours eux. »

Après avoir élevé avec quelques difficultés leur fille adoptive Shiloh, Lyle et son épouse Peg savourent le plaisir d’être grands-parents. Lyle surtout s’entend bien avec son petit-fils de cinq ans, Isaac. Ils bricolent ensemble, travaillent au verger. Mais Shiloh devient de plus en plus attachée à l’église qu’elle fréquente, avec son pasteur trop charismatique, et Lyle se rend compte que les idées de sa fille vont trop loin. Il n’ose toutefois aborder le sujet frontalement, de peur de la voir éloigner l’enfant.
Le roman peut sembler un peu lent mais la profondeur des sentiments est marquée, sans toutefois en faire trop… et le thème pas des plus répandus dans la littérature. Je le conseillerais volontiers, d’autant qu’il est sorti en poche.

Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains, traduction de Claude Seban, éditions Points, 2020, 864 pages. (pavé de l’été pour le challenge de Brize)
« Dans une vie il y a des tournants. C’est ainsi que je les appelle. Un tournant est une surprise soudaine. Comme si on vous saisissait par les épaules et qu’on vous tournait de force pour que vous voyiez quelque chose qui vous était caché jusqu’alors. Un tournant, et vous êtes changés à jamais. »

Restons aux Etats-Unis avec la grande Joyce Carol Oates qui s’intéresse cette fois aux militants « pro-vie » ou anti-avortement. Elle imagine qu’en 1999, l’un d’entre eux, Luther Dunphy, persuadé d’accomplir un acte guidé par Dieu, abat un médecin à l’entrée d’une clinique. Joyce Carol Oates s’introduit dans les pensées de chacun de ses personnages, notamment les filles devenues adultes des deux protagonistes principaux du drame. Je noterai de très belles pages, une réflexion intéressante et une finesse psychologique sans égal, une fin magnifique, mais beaucoup de longueurs pour en arriver là, et l’impression que JC Oates se regarde un peu écrire parfois…
J’aurais sans doute trouvé ce texte superbe avec deux cent pages de moins, car tous les ingrédients étaient réunis pour en faire un grand roman.

Thierry Berlanda, Déviation nord, éditions De Borée, 2020, 310 pages.
« Certains, la peur les paralyse ; d’autres, elle les galvanise. Agathe a toujours fait partie du second groupe. […] Après une minute d’abattement complet, elle se dit que c’est le moment de le prouver. Pas d’estimation des risques, pas de pesée du pour et du contre, pas de calcul. Elle est au-delà de ces finesses, plus assez lucide, ou peut-être trop. Et puis calculer, c’est envisager de renoncer. Or Agathe ne l’envisage pas. »

Parfait pour les chaudes journées d’été, ce roman plein de suspense part de la disparition en plein cœur du Morvan enneigé, à deux jours de Noël, d’une famille de trois personnes. Ce chirurgien réputé et son épouse suscitaient des jalousies, ils se sont évaporés sur une déviation mise en place à cause d’un accident. Deux policiers que tout semble opposer (comme il se doit) vont tenter une course contre la montre pour les retrouver.
Ce thriller prenant et pas avare en rebondissements ne néglige pas l’atmosphère ni la profondeur des personnages auxquels on peut reprocher seulement d’être un peu… pas stéréotypés, non, mais déjà vus. Mais cela doit être parce que je lis trop !

Alexis Jenni, J’aurais pu devenir millionnaire j’ai choisi d’être vagabond, éditions Paulsen, 2020, 220 pages.
« En vivant dans cette ferme aux confins du monde défriché, John Muir grandit et se forma avec un pied dans chacune des deux réalités qui coexistaient alors : un dans l’Ecosse ordonnée et studieuse, l’autre dans la Grande Sauvagerie qui s’étendait au-delà des champs de son père. »

J’aurais déjà eu l’occasion de lire Alexis Jenni, si j’avais voulu, et pourtant ce n’est pas avec un roman que je découvre sa plume, mais avec une biographie. Il s’agit de John Muir, amoureux du Yosemite, connu pour avoir fondé les parcs nationaux américains. Ce jeune garçon né en Écosse, immigré à dix ans avec sa famille, inventeur talentueux, aurait pu avoir une toute autre vie.
Première remarque dès les pages d’introduction : j’aime beaucoup le style d’Alexis Jenni, et j’apprécie sa manière de rendre cette vie passionnante, de parler aussi, très simplement, de lui-même, pour mieux éclairer les pensées et les enthousiasmes pour la nature de John Muir. Ça se lit facilement et fort agréablement !

Tiffany Tavernier, L’ami, éditions Zulma, 2021, 262 pages.
« Au boulot, je reste le plus distant possible. Malgré cela, pas un jour ne se passe sans que l’un d’entre eux, l’air mortifié, m’aborde dans les vestiaires, en salle des machines, sur le parking : « Franchement, j’aimerais pas être à ta place. ça doit être vraiment dur.  » Plus ça va, plus cela m’insupporte, comme si à l’intérieur, j’attendais tout autre chose, le début d’une réponse peut-être, mais qui, là, jour après jour, se dilue dans leur pitié. »

Il s’agit d’un fait divers comme il en arrive parfois, la découverte qu’un homme simple, banal, est un pervers qui a violé et assassiné des jeunes filles, avec peut-être la complicité de sa femme. Ce cataclysme est entièrement raconté par son voisin et ami Thierry. Celui-ci passe par toutes sortes de phases qui sont un peu celles du deuil de leur amitié : déni, colère, dépression… Pour Thierry qui a du mal à exprimer ses sentiments, tout part à vau-l’eau, à commencer par son mariage avec Lisa.
La première moitié du roman passionne en se mettant à la place des voisins, ceux que les médias interrogent habituellement, mais qui dans ce cas, se terrent chez eux, vides de mots… De voisins, ils étaient devenus amis avec Guy et Chantal, partageant des bons moments et des passe-temps. Et pourtant, lorsque le couple réalise qu’ils ne connaissaient absolument pas Guy et Chantal, ils tombent des nues, et réagissent chacun à leur façon.
La deuxième moitié du roman est moins convaincante, brassant trop de sujets qui peuvent sembler disparates et ne rien ajouter au thème principal. Je comprends l’idée, mais, comme dans Roissy, je n’adhère pas, cette abondance de sujets imbriqués me gêne, et un dernier personnage apparaissant à la toute fin me laisse définitivement perplexe.

Martin Dumont, Tant qu’il reste des îles, éditions Les Avrils, 2021, 235 pages.
« À côté, notre chantier paraissait dérisoire. Pourtant il y avait quelque chose. Une proximité, un début de point commun. Ces gars aussi étaient tendus vers l’objectif, poussés par la pression d’un supérieur qui devait leur promettre une prime s’ils finissaient dans les temps. Beaucoup devaient se sentir fier à l’idée de participer à une telle construction. Un gigantesque ouvrage qui resterait pour les siècles à venir. »

Une île, juste au moment de la construction d’un pont… Avant que ne soit fini l’ouvrage qui la reliera au continent, des îliens s’agitent et imaginent des actions pour arrêter la construction. Léni reste tranquille, travaille sur un chantier lui aussi, mais de réparation de bateaux, garde sa fille un week-end sur deux. Va-t-il devoir s’impliquer davantage ?
Bon, j’ai acheté ce roman entouré d’avis enthousiastes, et malheureusement, j’ai trouvé l’ensemble sympathique mais un peu convenu. Sans doute ai-je eu du mal à m’identifier aux personnages, à apprécier l’atmosphère du café du port où tout le monde se retrouve. Ce roman conviendra sans doute mieux à des plus jeunes que moi. Je suis loin du coup de cœur, et en suis toute dépitée.

Peut-être avez-vous lu certains des livres présentés ici ?

Elizabeth Jane Howard, Étés anglais

« Mais au fil des années, des années de douleur et de dégoût pour ce que sa mère avait appelé un jour « le côté horrible de la vie conjugale », des années de solitude remplies d’occupations futiles ou d’ennui absolu, de grossesses, de nounous, de domestiques et d’élaboration d’innombrables menus, elle avait fini par considérer qu’elle avait renoncé à tout pour pas grand-chose. »

Voici, pour terminer le mois anglais, le début d’une saga beaucoup vue sur les blogs et les tables des libraires, et qui ne saurait être plus anglaise. Nous sommes au sein d’une famille élargie, les parents âgés, une sœur célibataire, et trois frères, leurs épouses et leurs enfants. Tous vivent à Londres et se retrouvent pour l’été dans la demeure familiale du Sussex, avec, comme il se doit, une armée de cuisinières, femmes de chambres et jardiniers. Nous les suivrons lors des étés 1937 et 1938. Il est bien sûr question de la guerre, celle qui est passée et où deux des frères ont combattu, et celle qui menace l’Europe. Mais les petites inquiétudes de chacun prennent aussi une grande place. Hugh, le fils aîné, revenu blessé de la guerre, et Sybil, son épouse dévouée, Edward, le cadet, grand séducteur, et Viola qui ignore cet aspect de son époux, Rupert, le plus jeune et sa seconde épouse Zoë, ont chacun des enfants, et les cousins se retrouvent avec plaisir, mais certaines failles apparaissent rapidement dans le tissu familial. Les préoccupations vont bien au-delà de savoir qui vient boire le thé ou quelle robe porter pour aller au théâtre. Cela n’est pas absent, mais d’autres thèmes bien plus graves apparaissent, qui vont très certainement prendre plus de place dans les tomes suivants.

« La Duche appartenait à une génération et à un sexe dont l’opinion n’avait jamais été sollicitée pour quoi que ce soit de plus précieux que les maux des enfants ou d’autres préoccupations ménagères, mais cela ne voulait pas dire qu’elle n’en avait pas ; la guerre faisait seulement partie de la multitude de sujets jamais mentionnés, et encore moins discutés, par les femmes, non par pudeur, comme dans le cas de leurs fonctions corporelles, mais parce que, dans le cas de la politique et de l’administration générale des affaires humaines, leur intervention était inutile. »

Tout entier centré sur la psychologie des personnages, le roman s’avère passionnant une fois qu’on a bien assimilé les différents membres de la famille (repérés si besoin par un arbre généalogique au début du livre). Il faut se rappeler que l’auteure est elle-même née en 1923 comme les jeunes Polly ou Louise, que ce premier tome correspond à l’époque de son adolescence, et a sans doute beaucoup à voir avec ce qu’elle a connu.
C’est le réalisme qui frappe d’abord, avec beaucoup de petits détails aussi précis qu’indispensables, la finesse psychologique ensuite. Les portraits féminins très réussis alternent sans se ressembler, et hormis quelques petites longueurs, l’ensemble se lit avec délectation. J’ai de beaucoup préféré cette histoire à celle racontée dans Une saison à Hydra, il y a une forme d’humour dans l’observation de la famille et de ses travers que je n’avais pas décelée dans cet autre roman de l’auteure
Je me procurerai sans faute le deuxième tome qui retrouvera la famille Cazalet en septembre 1939.

Étés anglais, la saga des Cazalet I, d’Elizabeth Jane Howard (The light years. The Cazalet chronicles. Vol . I, 1990) éditions de La Table Ronde, 2020, traduction de Anouk Neuhoff, 557 pages.


Parmi beaucoup d’autres avis, ceux d’Enna, Eva ou Jérôme.

Ce mois de juin aura été totalement anglais, vous pouvez chercher d’autres idées ici ou . C’est aussi mon premier pavé de l’été à retrouver chez Brize.

Jonathan Coe, Billy Wilder et moi

« Je commençais à assimiler la réalité de la situation. En quelques jours, j’avais troqué les cours de langue particulier à temps partiel (très partiel) pour le statut de membre estimé d’une équipe de tournage, travaillant sur un film réalisé par un des plus grands cinéastes d’Hollywood. »

En 2013, Calista, compositrice de musiques de film, se trouve à un tournant de sa vie de famille et de son métier. Une de ses filles part faire ses études à l’autre bout du monde, et l’autre se débat dans des problèmes qu’elle refuse de partager. Quant à ses projets musicaux, ils se réduisent de jour en jour. Calista se souvient alors de 1977, lorsque, jeune athénienne avec des origines anglaises, elle partit pour un tour des États-Unis et rencontra de manière totalement inattendue Billy Wilder et son scénariste Iz Diamond. Wilder fit ensuite appel à elle comme interprète pour le tournage de Fedora dans une île grecque.
Voilà un joli début dans la vie pour une jeune fille qui ne connaissait rien au cinéma, citant Les dents de la mer, lorsque Wilder lui demande quel est le dernier film qu’elle a vu, et ignorant tout du réalisateur de Certains l’aiment chaud ou Boulevard du crépuscule. Il faut dire qu’en 1977, certains jeunes réalisateurs « barbus » commençaient à éclipser le cinéaste sur le déclin…


« Il y a avait un autre point qui compliquait également la vie des acteurs : monsieur Wilder était convaincu que le scénario qu’il avait écrit avec Mr Diamond devait être traité, ainsi que la Bible, comme un texte sacré. »


Jonathan Coe réussit à mettre tout de suite le lecteur dans le bain, fut-il ou non un admirateur ou un fin connaisseur de Billy Wilder. L’habileté de l’auteur est de faire raconter l’histoire par Calista trente-cinq ans après, de laisser une place aux difficultés de la femme de cinquante ans avec ses propres enfants, avant de revenir sur sa jeunesse et sa rencontre avec Billy Wilder, et d’alterner les périodes, dans une juste mesure, de manière à ne susciter aucun ennui, ni aucune frustration.
La biographie est fluide, légère et ce qui relève de la documentation tout aussi espiègle et plaisant que ce qui est dû uniquement à l’imagination de l’auteur. Les moments sombres n’ont pas manqué dans la vie de Mr Wilder, mais il savait faire passer ses récits avec une bonne dose d’humour et d’autodérision. Comme en témoigne une fameuse scène de restaurant à Munich. Cela correspond tout à fait au ton que Jonathan Coe choisit de donner au roman. J’adore lorsque l’auteur joue sur la corde nostalgique en remontant de quelques décennies, comme il l’avait fait auparavant dans Expo 58 ou Bienvenue au club.
L’ambiance restituée est parfaite, on retrouve à la fois les années 70, la vision du monde portée par la jeune Calista, et l’univers du cinéma hollywoodien, en une symbiose tout à fait réussie.

Billy Wilder et moi de Jonathan Coe (Mr Wilder and me, 2020) éditions Gallimard, avril 2021), traduction de Marguerite Capelle, 296 pages.

Les avis de Delphine, Eva ou Jostein. Encore une participation au mois anglais à retrouver ici ou .