Colin Niel, Entre fauves

« Le gouvernement espérait que sa décision d’autoriser la chasse du lion problématique ne s’ébruite pas trop, disait-on. Pour ne pas ternir l’image de la Namibie, parce que nous avions besoin des touristes et de l’argent des autres pays pour développer le nôtre. »
Martin, garde pour le parc national des Pyrénées, est un farouche opposant à la chasse, qui traque sur internet ceux qu’il considère comme des tueurs. Lorsqu’il y trouve la photo d’une jeune chasseuse blonde devant la dépouille d’un lion, il entreprend, avec d’autres activistes, de découvrir qui elle est. Le profil sur les réseaux sociaux n’apporte que peu de renseignements, mais Martin est acharné. Par ailleurs, il s’inquiète pour le dernier ours restant dans les Pyrénées, dont aucune trace n’a été vue depuis des mois.
Le roman passe des paysages des Pyrénées à ceux de la Namibie, avec de très belles descriptions, et aussi d’un personnage à un autre : Martin, Apolline, Kondjima et Charles. Je laisse aux futurs lecteurs et lectrices découvrir qui est ce dernier.

« Franchement, moi, j’ai honte de faire partie de l’espèce humaine. Ce que j’aurais voulu, c’est être un oiseau de proie, les ailes démesurées, voler au-dessus de ce monde avec l’indifférence des puissants. Un poisson des abysses, quelque chose de monstrueux, inconnu des plus profonds chaluts. Un insecte, à peine visible. Tout sauf homo sapiens. Tout sauf ce primate au cerveau hypertrophié dont l’évolution aurait mieux fait de se passer. »
Tout comme j’ai été enthousiaste il y a quelques années à la lecture de Seules les bêtes, j’ai admiré cette fois aussi la construction millimétrée et les personnages particulièrement bien incarnés. De quoi être complètement accrochée dès les premières pages, et jusqu’à la toute fin ! De plus, c’est fait très subtilement, puisque ceux des protagonistes qui seraient d’emblée les plus sympathiques peuvent s’avérer assez imbuvables, comme le très dogmatique garde du parc. Quant aux chasseurs de trophée, grands bourgeois à la recherche de sensations, qui de prime abord donnent plutôt envie de vomir, ils peuvent avoir, mais oui, des moments de sincérité et d’empathie. Kondjima, un jeune Himba, représente le point de vue des pasteurs qui peinent à maintenir leur troupeau hors de portée des lions privés de nourriture par la sécheresse, et qui voient dans les troupeaux de chèvres des proies à leur portée.
Le tout est donc très nuancé, et surtout, l’agencement des différents points de vue fait avancer l’action, et apporte une grande tension. Les narrations parallèles entre la traque du lion et la poursuite de la donzelle chasseresse culminent avec des apogées saisissants.
Derrière cette couverture très réussie se cache un roman noir de la meilleure espèce !

Entre fauves de Colin Niel, éditions du Rouergue, septembre 2020, 343 pages.

Bandes dessinées variées (3)

Fabien Toulmé, L’odyssée d’Hakim tomes 1, 2 et 3, éditions Delcourt, parutions 2018 à 2020, environ 272, 264 et 280 pages.
Repéré grâce à Keisha.
Une odyssée, voilà un terme qui convient parfaitement à ces plus de huit cent pages qui relatent le voyage d’un jeune Syrien jusqu’en France. Fabien Toulmé cherchait à faire comprendre les parcours individuels des réfugiés par le prisme d’un cas individuel. C’est parfaitement réussi, on s’attache à Hakim, jeune homme vivant en Syrie, jeune entrepreneur qui a créé une pépinière qui fonctionne bien. Jusqu’à des manifestations anti-régime, au cours desquelles il est arrêté pour être venu en aide à un blessé. Emprisonné, torturé, il est finalement relâché, mais la confiance qu’il avait dans son pays à disparu, son lieu de travail réquisitionné, il n’a plus rien. Ses parents sont trop âgés et ne veulent pas partir, d’autant qu’ils sont sans nouvelles d’un jeune frère emprisonné également.
Hakim part chercher du travail d’abord au Liban, puis en Turquie, mais les nombreux réfugiés commencent à être accueillis de plus en plus froidement. Hakim tombe amoureux d’une jeune Syrienne, partie à l’étranger avec sa famille. Ils se marient, tentent de construire une vie ensemble, puis décident de partir pour la France. Que d’embûches et de problèmes ! Najmeh réussit à demander l’asile en France, mais c’est plus compliqué pour Hakim et leur petit garçon qui attendent en Turquie. Si bien qu’Hakim se résout à utiliser des moyens clandestins pour rejoindre sa femme.
Voici, résumés très brièvement, le contenu des trois tomes, contenu bien plus riche que cela, un regard formidable sur un parcours particulier, qui devient pourtant universel, et vaut toutes les statistiques. De plus, le graphisme est tout à fait comme je les aime, et convient bien à un récit en images, rond et lisible, sans effets inutiles.
Pour moi, une série incontournable !

 

Nicolas de Crécy, Visa transit tome 1, Gallimard, 2019, 136 pages
Sur le thème du voyage, cette bande dessinée est bien différente de la précédente ! Deux cousins embarquent quelques vêtements, des cartons de livres et deux sacs de couchage dans une Citroën Visa hors d’âge, qui les mènera le plus loin qu’elle pourra, direction la Turquie. Cela se passe en 1986, l’été qui suit l’accident de Tchernobyl. Les deux zigotos parcourent l’Italie, la Yougoslavie, la Bulgarie, sans vraiment faire de tourisme, sans non plus chercher à faire connaissance avec l’habitant. Ils sont un peu dans leur bulle. D’ailleurs, pourquoi ont-ils emportés autant de livres, ils ne passent pas particulièrement leur temps à lire ? Quelques épisodes sont savoureux, notamment celui de la station service yougoslave. D’autres un peu plus obscurs, comme les incursions du poète Henri Michaux qui intervient à plusieurs reprises, échappé sans doute d’un des fameux livres.
Le dessin est plaisant, les paysages donnent envie de partir sur les routes, sans but. Je me pencherai probablement sur le deuxième tome, par curiosité.

Olivia Burton, Un anglais dans mon arbre, Denoël, 2019, 222 pages.
Finalement, toutes les bandes dessinées du jour ont pour thème le voyage, faut-il y voir un manque, une absence ?
Olivia Burton découvre à la mort de son père qu’un de ses ancêtres était un explorateur connu, Sir Richard Francis Burton. Un homme aux mille vies, parlant de nombreuses langues, espion, aventurier, traducteur du Kamasutra, explorateur des sources du Nil.
Olivia cherche ses traces à Londres, puis en Afrique. Le point de vue alterne entre celui des recherches de la jeune femme et la mise en images du récit des aventures de Sir Burton par lui-même. Le dessin change aussi selon les deux époques, et fait merveille dans les voyages de l’ancêtre : grand-père, ou grand-oncle ou encore ? Les généalogies cachent bien des mystères ! Et ce roman graphique est très sympathique.

Jake Hinkson, Au nom du bien

« Comme c’est étrange que nous soyons des corps et des personnes en même temps. Je me regarde à nouveau dans le miroir. On dirait que l’essentiel de la vie consiste à trouver comment être à la fois un corps et une personne. »
Pas facile d’être un pasteur estimé par sa communauté, père de cinq enfants et marié à un modèle de vertu, et d’avoir cédé à la tentation avec un jeune homme, surtout dans une petite ville de l’Arkansas, où l’activité préférée est d’observer et de commenter ce que font les voisins et concitoyens. Richard Weatherford se retrouve ainsi face à un jeune maître-chanteur qui n’aura aucun mal à ternir sa réputation, s’il ne lui donne pas immédiatement 30 000 dollars… Le pasteur désargenté doit alors imaginer un moyen de s’en sortir.

« Si tu ne viens pas aujourd’hui, nous entrerons dans la phase conséquences. »
Il faut dire que Richard Weatherford est très en vue, s’occupant de politique, il fait notamment campagne pour une ville sans alcool, ce qui déplaît à certains, tout en lui assurant la dévotion d’autres paroissiens. J’ai retrouvé des points communs avec mes précédentes lectures. Comme dans Des vies à découvert, le récit se déroule juste avant l’élection de Trump en 2016, et comme dans Des amis imaginaires, on a affaire à des personnages (certains d’entre eux) à fond dans le dogme religieux, pas loin de la dérive sectaire. La campagne présidentielle en arrière-plan enfonce bien le clou du cynisme et de l’absence de morale, quant à la religion, elle ne vient au secours du pasteur que lorsque ça l’arrange.

« Jusqu’à ce moment, j’ai vécu ma vie dans l’avenir, dans des rêves, des peurs, des espoirs et des angoisses. J’ai vécu dans la perspective de demain, de l’année prochaine, de l’éternité elle-même. »
Je retrouve un regain d’intérêt pour les romans noirs américains, à la condition que leur cruauté ne verse pas dans la provocation et l’overdose… Et dans ce roman, je me suis délectée : Jake Hinkson a imaginé un imbroglio où l’ironie le dispute à la noirceur, où la frontière entre le bien et le mal n’est pas là où on l’imagine, et il réussit à surprendre et à passionner avec des personnages bien ignobles, pour lesquels pourtant j’ai éprouvé de l’intérêt, dans l’attente de ce que l’avenir leur réservait, en terme de honte ou de malchance. La construction passant d’un protagoniste à un autre fonctionne très bien ici, révélant les turpitudes de chacun.
Je découvre cet auteur, mais je pense que je n’en ai pas fini avec lui. Religion et crime sont les deux leitmotivs de Jake Hinkson et, si je peux dire, ça fonctionne du feu de Dieu !

Au nom du bien de Jake Hinkson, (Dry county, 2019), éditions Gallmeister, 2020, traduction de Sophie Aslanides, 328 pages.

Repéré chez Luocine, Lewerentz vient de le commenter aussi tout récemment.

Leah Hager Cohen, Des gens comme nous

« Car qui dit mariage dit toujours présence d’un intrus. Par définition. Un mariage, ça signifie qu’une personne étrangère entre dans la maison. »
Alors qu’elle se prépare au mariage de sa fille Clem avec sa petite amie, Bennie Blumenthal réfléchit avec son mari Walter à la décision éventuelle de quitter leur maison, mais, dans le doute, ils ne veulent pas encore en parler à leurs enfants. D’autant que ce projet est lié à l’arrivée d’une communauté de juifs hassidiques qui rachètent des maisons dans leur petite ville de Rundle Junction, dans l’état de New York, provoquant des réactions diverses et variées chez les habitants, pas toujours des plus tolérants. Bennie doit aussi prendre soin de sa grand-tante très âgée, en visite pour le mariage, qui a toujours connu la petite ville, son premier souvenir remontant à 1928 où un terrible incendie a endeuillé la cité.


« L’important, ce n’est pas de lutter contre le changement, c’est d’en être curieux, d’y être attentif, de dialoguer avec la réalité du changement, cette réalité qui ne cesse d’évoluer. Chanter à l’unisson avec elle. Aider à inventer de nouveaux couplets. »
Beaucoup de thèmes viennent fusionner dans cette histoire de famille, sans pourtant jamais ressentir une impression de trop-plein : la tolérance, la parentalité, la transmission.
Bon, j’avoue que trois semaines après l’avoir fini, les détails comme les noms des personnages, leurs degrés de parenté, m’échappent un peu, et que me reste uniquement le souvenir d’une lecture plaisante, originale par certains côtés, assez conventionnelle par d’autres. L’observation amusée des personnages constitue le point fort du roman. Malheureusement, le personnage de la future mariée m’a agacée plus d’une fois, tant elle est immature, et autocentrée. Par contre, ses parents, son petit frère Tom, ou la grand-tante Glad, provoquent beaucoup plus de sympathie. La maison a beaucoup d’importance, ce qui est un aspect que j’aime bien aussi.
Je ne vous conseillerai pas de vous jeter sur ce roman séance tenante, mais si, comme moi, vous l’empruntez à la bibliothèque, sachez que si vous aimez les histoires de famille, un peu à la manière d’Ann Patchett, vous pourrez passer un bon moment.
Certains d’entre vous l’ont-ils lu ?

Des gens comme nous de Leah Hager Cohen (Strangers and cousins, 2019) éditions Actes Sud, janvier 2020, traduction de Laurence Kiefe, 320 pages.

Repéré chez l’amie Brize.

Alison Lurie, Des amis imaginaires

« McMann décida de m’envoyer à Sophis un week-end, pour explorer les lieux et prendre un premier contact. Si les choses paraissaient prometteuses, il viendrait lui-même sur place plus tard avec un ou deux étudiants de maîtrise qui avaient l’intention de participer à ce travail. Si ça tournait mal, ou si je me ridiculisais, ils pourraient modifier leur approche en conséquence. Autrement dit, j’étais plus ou moins remplaçable. »
Voici une lecture plus distrayante et légère que les précédentes, sans toutefois manquer de profondeur. Deux professeurs d’université, l’un, Tom McMann, assez établi quoique controversé, l’autre, Roger Zimmern, plus jeune, décident de se lancer ensemble dans une étude d’un groupe limité de personnes. L’idée est de voir comment ils réagissent à une situation de différend au sein du groupe. Vont-ils se scinder, ou rester soudés ? Le groupe choisi, les Chercheurs de Vérité, se réunit autour d’une jeune fille aux talents de médium, qui prétend communiquer avec des entités extra-terrestres. Ils se font admettre dans le groupe, sans tout révéler de leurs intentions, et commencent leurs observations, rapportée par le très sérieux Roger. Celui-ci met du temps à voir, lorsqu’il prend un peu de recul, sa recherche comme « une étude sociologique à court terme offrant des aspects comiques distrayants. » Cela, le lecteur l’a déjà vu depuis longtemps, et c’est tout le sel du roman.
Mais ça n’est qu’un court moment qu’il voit les choses comme finalement le lecteur les voit, le reste du temps il prend cette recherche avec sérieux, voire gravité. Jusqu’au moment où il commence à douter du comportement du professeur McMann…

« Par certains côtés, c’était sans doute plus drôle d’être chercheur de Vérité que professeur de fac. »
Mon choix pour ces retrouvailles avec Alison Lurie, auteure que j’ai beaucoup aimée et lue il y a une vingtaine d’années, s’est porté sur Des amis imaginaires que je n’avais pas lu. Je n’avais pas remarqué qu’il traitait de sociologie, et d’un phénomène de type sectaire, et j’espérais qu’il était aussi vif et subtil que les autres romans lus, et que j’aimerais toujours ce genre de lecture.
Je peux affirmer n’avoir pas été du tout déçue de me replonger dans l’univers d’Alison Lurie. L’étude très fine d’un groupe et de ses croyances se mêle avec habileté au thème de la vérité, ici particulièrement fluctuante, avec beaucoup de finesse et d’humour. Les personnages des exaltés que les sociologues observent sont assez ordinaires pour que le comique fonctionne bien, et les deux professeurs ayant du mal à garder leur neutralité, s’ensuivent des situations tout à fait cocasses. Faire sourire sur des sujets de réflexion portant sur la nature humaine, et ses travers, c’est ce que réussit très bien Alison Lurie, dans ce troisième roman.

Des amis imaginaires, d’Alison Lurie (Imaginary friends, 1967), éditions Rivages, 2006, traduction de Marie-Claude Peugeot, 384 pages

Lu par Keisha il y a quelque temps.
C’est lecture commune autour d’Alison Lurie aujourd’hui, allons voir chez Aifelle ce qu’en disent les autres lecteurs ou lectrices !

Jeanine Cummins, American dirt

« Elle se couvre le visage de ses mains, demande à Luca de faire la même chose, mais il ne s’agit pas de dévotion. Juste de la dissimulation pour le cas où des Jardineros seraient pentecôtistes, trafiquants de drogue le lundi, assassins le jeudi, et quêteurs de pardon le dimanche. Cela ne semble pas plus extravagant que tout ce qui est arrivé. » 
À Acapulco, une fête de famille interrompue par des tueurs qui assassinent seize personnes, voici les premières pages tout à fait saisissantes du roman. Lydia et son fils de huit ans en réchappent et se retrouvent seuls, obligés de fuir au plus vite. La police ne peut leur être d’aucune aide, une partie des policiers étant à la solde du cartel des Jardineros. Lydia, qui est libraire, mariée à un journaliste, sait pour quelle raison ils s’en sont pris à sa famille, et n’a aucun doute sur le fait que leur chef voudra finir le travail si elle ne part pas au plus vite. Atteindre les États-Unis devient son seul objectif, et elle se mêle au flux des migrants venus d’Europe centrale, tentant ainsi de passer inaperçue. Elle va même envisager de prendre la Bestia, le train sur le toit duquel les migrants s’accrochent, au péril de leur vie.

« La rue est une impasse qui aboutit à une cuvette de béton : une rangée de boutiques à droite, d’énormes bâtiments gouvernementaux lourdingues sur la gauche et, directement en face, un mur, surmonté d’un deuxième mur, lui-même surmonté d’un troisième mur coiffé de fil de fer barbelé et de caméras. »
J’ai rarement ressenti des montées d’adrénaline comme à la lecture de certains passages de ce livre. J’ai vécu avec Lydia toutes sortes de tristesses, d’angoisses et de peurs, la principale étant devoir fuir un cartel de narcotrafiquants sans pitié et tout-puissant. Pour ce que j’en sais, le roman m’a paru tout à fait bien documenté et réaliste dans la description des passages obligés des candidats au voyage vers la frontière américaine. Le texte opère quelques retours en arrière qui permettent de comprendre comment un cartel de narcotrafiquants en est venu à prendre la famille de Lydia pour cible. Mais l’essentiel du texte raconte de manière intime le point de vue de Lydia, tout entière tournée vers la survie de son fils, et vers le prochain point de son trajet. Dans son esprit, il n’y a guère de place pour le passé, et cela correspond tout à fait à ce qui est raconté. Les rencontres que font la mère et le fils ne font pencher le roman ni dans une direction trop sombre, ni vers un aspect trop angélique. Comme partout, il y a des corrompus, des cyniques, mais aussi des âmes charitables ou bienveillantes. Malgré la très grande tension qui émane de chaque page du texte, un espoir reste toujours permis, si infime soit-il.
Même si j’avais déjà lu des romans sur ce thème, (je pense à Avant la chute de Fabrice Humbert), j’ai beaucoup appris à la lecture du roman de Jeanine Cummins, notamment sur la manière dont le trafic de drogue gangrène le Mexique. Ce voyage cauchemardesque du sud vers le nord du Mexique m’a tenue en haleine d’une manière qui m’a vraiment suffoquée, à la fois d’indignation contre ces gangs monstrueux, et d’admiration pour le courage des migrants. Plus que l’écriture, c’est la structure sans faille du roman qui m’a marquée, et les personnages attachants ou ignobles. J’ai aussi apprécié de lire un point de vue féminin, renforcé par les témoignages d’autres jeunes filles ou femmes rencontrées en route, sur cet exode dramatique.

American dirt de Jeanine Cummins, éditions Philippe Rey, 2020, traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché, 544 pages.

Pour compléter, un article sur les cartels sévissant à Acapulco et un entretien sur France Inter avec Jeanine Cummins.

Ce roman se passant au Mexique, il peut participer au mois latino-américain, même si l’auteure vit aux États-Unis.

Morgan Audic, De bonnes raisons de mourir

« Il s’était rendu compte à cet instant que c’était au-dessus de ses forces de leur parler. Alors il était parti dans la nuit. Et s’était réveillé quelques jours plus tard dans le dessoûloir d’un hôpital. »
Dans la ville de Pripiat, en Ukraine, en principe interdite, un certain nombre de personnes se croisent pourtant, et un jour, un groupe de pseudo-touristes remarque un corps suspendu à une façade. Deux policiers vont mener l’enquête, l’un officiellement, l’autre un peu moins, et pas avec les mêmes motivations. Un oiseau empaillé est posé à côté de la victime. Et il semble y avoir des liens avec un meurtre survenu en 1986, forcément éclipsé par l’accident de la centrale toute proche.


« Une vie normale… Certains jours, Melnyk se demandait quant à lui, si l’Ukraine était vraiment faite pour la normalité. »
Beaucoup de points forts à ce polar plutôt du genre thriller, qui fait effectivement frissonner de temps à autres. D’abord le lieu, bien évidemment, avec ses airs de ville-fantôme et des habitants ou occupants, on ne sait comment les appeler, qui ressemblent à des fantômes aussi. Ensuite, les deux époques, avril 1986, et trente ans plus tard, en plein conflit du Donbass entre Russie et Ukraine. L’auteur excelle à présenter sous toutes ses facettes les conséquences désastreuses de Tchernobyl sur la population et la nature, ainsi que les problèmes actuels de la région. Ensuite, les personnages de policiers sont vraiment intéressants, l’un est ukrainien, et l’autre, qui est russe, enquête de manière privée pour le compte du père de la victime. Les caractères secondaires ne sont pas oubliés, et sont bien dessinés également, dans une ambiance globalement très sombre.

« Une fois sorti de la zone, le bois de Tchernobyl était revendu sans indication de provenance. On l’utilisait ensuite pour fabriquer des tables ou des chaises qui pouvaient se retrouver en vente aussi bien à Kiev que dans un magasin de meubles suédois en France. Tomik affirmait qu’on ne risquait rien tant que le bois ne prenait pas feu. »
Je ne connaissais pas encore cet auteur, et j’ai dévoré ce solide roman bien mené, très bien documenté et intéressant pour l’aspect sociétal et la variété des personnages présentés. Tout à fait recommandable !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, Albin Michel, 2019, 496 pages (paru au Livre de poche, 2020).

Repéré grâce aux Bibliomaniacs, enthousiastes !
C’est le mois du polar chez Sharon.

Raluca Antonescu, Inflorescence

« C’est Berthe qui trouva Aloïse le soir, au moment de rentrer chez elle. Elle hésita un instant à faire comme si elle ne l’avait pas vue, mais pour finir, en pestant, elle fit demi-tour et alla prévenir Mademoiselle. »
Trois époques, et quatre ou cinq personnages féminins entrelacent leurs histoires dès le début du roman. Dans le Jura, en 1923, Aloïse, petite fille rejetée par son père trouve refuge dans la forêt auprès des animaux, et quelque réconfort près de sa grande sœur. En Patagonie, en 2007, une femme reboise les collines dévastées par les incendies. En Île-de-France, en 1967, une femme s’installe dans un lotissement aseptisé, où elle peut donner libre cours à sa phobie des insectes et des plantes. À Genève, en 2007, une autre jeune femme tente de se remettre de la mort de sa mère.
Sans vouloir en dévoiler trop, disons que chacune d’entre elle est à une période charnière de son existence, où elle va pouvoir ou devoir faire des choix, tourner une page, ou se reconstruire. Tout tourne aussi autour des plantes, arbres ou simples herbes, et de leur rôle dans la vie de chacune d’entre elle. Il y a aussi un gouffre jurassien et son histoire, la Patagonie, la création de jardins…

« Il y a plein de merveilleux endroits ici, tu sais. Des paysages qui entrent dans tes poumons, nourrissent tes muscles et se posent dans ta gorge comme un baume. La lumière, ici, n’est pas la même qu’en France. Et le vent, il y a toujours le vent, c’est impensable. Tu aurais, peut-être, aimé ce pays. Tu n’aurais peut-être plus voulu le quitter, toi non plus. »
On se doute vite que des liens vont unir ces personnages, tout en mettant du temps à les identifier. Le roman prend un tour plus passionnant à partir du moment où des concordances se créent entre les différentes époques et les différentes personnes. L’écriture charnelle, privilégiant les sensations et les sentiments, s’accorde bien à la construction un peu labyrinthique. Souvent dans les romans qui alternent plusieurs points de vue, on s’attache davantage à l’un ou à l’autre, cela n’a pas été mon cas ici, chacune de ces femmes étant suffisamment bien dessinée pour intriguer et avoir envie de continuer à la suivre.
Un roman à choisir si vous aimez la nature et les plantes, de préférence le charme délicat de la violette plutôt que l’exubérance des glaïeuls, et si le regard presque exclusivement féminin porté sur les végétaux vous intéresse. Raluca Antonescu est en tout cas une jeune auteure (suisse) à suivre.

Inflorescence de Raluca Antonescu, éditions La Baconnière (janvier 2021), 258 pages.
Repéré chez Cathulu.

 

Nadia Nakhlé, Les oiseaux ne se retournent pas

« Les oiseaux
ne se retournent pas.

Ils partent.

Exilés au cœur léger,
Âmes vagabondes,
Qui filent à travers les ombres.

Ils partent. »
Les grands-parents d’Amel ont pris une décision douloureuse : leur petite-fille de douze ans doit partir, quitter leur pays en guerre. Elle devient Nina, troisième enfant d’une famille d’amis qui part pour l’Europe. Mais elle se trouve séparée d’eux à la frontière.
Bacem fuit aussi la guerre, ce rêveur solitaire préfère la musique au combat. Ils feront une partie du chemin ensemble.

« La vérité est comme les étoiles. Elle n’apparaît que dans la nuit obscure. » Khalil Gibran
Repérée chez Aifelle et trouvée aussitôt dans les nouveautés à la médiathèque, quelle chance ! J’ai été happée dès les premières pages par le dessin, le noir et blanc rehaussé de touches de rouge, d’or, de bleu ou d’émeraude.
La grande réussite est d’avoir raconté une histoire réaliste d’exil, vue à hauteur d’enfant, enfant qui garde une part d’innocence malgré les nombreuses recommandations de ses grands-parents, d’avancer, de ne pas montrer ses peurs, de ne donner sa confiance à personne. Ensuite d’avoir mêlé ce récit d’exil à des éléments plus proches du rêve, les oiseaux, la musique, la poésie, qui reviennent entre les pages.
Les illustrations sont magnifiques, des pleines pages ou des cases plus conventionnelles, des arabesques blanches sur noir, des paysages et des visages, tout concourt à en faire un roman graphique exceptionnel. Et pour moi, un coup de cœur incontestable !



Les oiseaux ne se retournent pas de Nadia Nakhlé, éditions Delcourt, mars 2020, 224 pages.

Karina Sainz Borgo, La fille de l’Espagnole

« Ce jour là, je suis devenu ma seule et unique famille. Les dernières bribes d’une vie qu’on allait pas tarder à m’arracher à coup de machette. A feu et à sang, comme dans toute cette ville. »
Peu après les funérailles de sa mère, restant seule, sans aucune autre famille, Adelaida Falcon assiste à de violentes manifestations au cœur de Caracas, tout près de son immeuble. Les soutiens au gouvernement ne s’embarrassent de scrupules d’aucune sorte, et lorsqu’un groupe de femmes décide de prendre son appartement comme plaque tournante de leur trafic, Adelaida est complètement impuissante. Elle trouve refuge chez une voisine, la fille de l’Espagnole. Un refuge bien précaire, d’autant que tous ses souvenirs, toutes ses possessions, ont été détruites par les occupants de son appartement tout proche, qu’elle doit se cacher, et que les ressources de la jeune femme s’amenuisent. Adelaida va devoir prendre une suite de décisions qui la conduiront à changer complètement de vie.

« Vivre, un miracle que je ne parviens pas encore à comprendre et qui nous mord avidement avec les crocs de la culpabilité. Survivre fait partie de l’horreur qui voyage avec celui qui fuit. Une bête perfide qui cherche à nous mettre à terre quand elle nous trouve sains et saufs, pour nous faire savoir que quelqu’un méritait plus que nous de continuer à vivre. »
Le tableau de la ville soumise à une crise économique sans pareille, à des violences incessantes, contraste avec les souvenirs plus doux de l’enfance de la narratrice. L’atmosphère est tendue, dure, parfois difficilement supportable. Seul le projet qu’Adelaida finit par former pour échapper à tout cet effondrement m’a permis de continuer la lecture, en espérant une accalmie. L’état d’âme de la jeune femme, entre culpabilité et déchirement, est très bien décrit.
Mais ce roman n’est pas pour les âmes sensibles et j’ai failli deux ou trois fois en arrêter la lecture. Même s’agissant vraisemblablement d’une dystopie, d’une projection dans un futur pire que le présent. Sachant qu’au Venezuela, la vie quotidienne n’est déjà pas des plus simples, cet avenir bien sombre prend des allures de réalité, et la part qui relève de l’imagination de l’auteure, qui a elle-même dû quitter son pays, semble bien mince. À lire pour qui veut connaître un pan de la littérature vénézuélienne. L’écriture tendue et nerveuse de l’auteure fait plonger dans un univers des plus noirs, il vaut mieux le savoir avant de choisir ce livre.

La fille de l’Espagnole, de Karina Sainz Borgo (La hija de la Espagnola, 2019) éditions Gallimard, janvier 2020, traduction de Stéphanie Decante, 240 pages.

Le mois latino-américain continue chez Goran et Ingannmic.