Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2020

Colson Whitehead, Nickel boys

Rentrée littéraire  2020 (2)
« Les reportages photo de Life l’emmenaient en première ligne, dans le boycott des bus à Baton Rouge, dans les sit-in de Greensboro, partout où des jeunes guère plus âgés que lui prenaient les commandes du mouvement. Ils essuyaient des coups de barre de fer, le jet de lances à incendies, les crachats de femmes blanches en colère, et ils étaient capturés sur pellicule dans de formidables actes de résistance. »

L’histoire de la Nickel Academy devient sous la plume de Colson Whitehead, essentiellement celle d’Elwood Curtis, jeune garçon puis jeune homme, grandi au son du discours de Matin Luther King à Zion Hill, le seul qu’il possède et passe régulièrement sur sa platine.
Dans les années soixante, Elwood, au gré de petits boulots, notamment dans un restaurant et chez un marchand de journaux, prend conscience des inégalités, s’intéresse à la lutte pour les droits civiques, se rêve même en jeune militant. Survient un enchaînement malheureux de circonstances, et Elwood, à dix-sept ans, se retrouve entre les murs de la Nickel Academy.
Inspirée d’une école qui a réellement existé, maison de « redressement » pour garçons en Floride, avec une partie réservée aux Noirs et une autre pour les Blancs, Nickel semble regrouper tous les pervers et les racistes, enchantés de ne pas être obligés de revêtir la tunique du Ku Klux Klan pour assouvir leurs penchants. Ces sévices demeureront bien camouflés, tant et si bien qu’il faudra attendre la découverte, des décennies plus tard, d’un cimetière clandestin, pour deviner où étaient passés les jeunes soit-disant évadés.
Si Elwood n’ignorait pas la discrimination, il fait connaissance à Nickel avec le racisme dans ce qu’il a de plus cruel et de plus systématique. Entre les garçons qui ont atterri là, c’est un peu le règne du « chacun pour soi », favorisé par des privations et des tyrannies en tous genres. Elwood s’y lie cependant avec Turner, moins idéaliste et plus dégourdi que lui.

« Fuir était une folie, ne pas fuir aussi. En regardant ce qui s’étendait à l’extérieur de l’école, en voyant ce monde libre et vivant, comment ne pas songer à courir vers la liberté ? À écrire soi-même son histoire, pour changer. S’interdire de penser à la fuite, ne serait-ce que pour un instant volatil, c’était assassiner sa propre humanité. »
Sur un thème déjà rencontré sous la plume de Richard Wagamese dans Jeu blanc, j’ai eu le sentiment que, comme dans Underground railroad, l’auteur n’avait pas fait le choix d’une gradation dans l’horreur, qui aurait mis le lecteur dans la position d’attendre toujours pire des penchants racistes exercés par les plus cruels des responsables de l’école. Il a, semble-t-il, fait plutôt le choix inverse, et je lui en suis très reconnaissante.
Cependant, sa très grande, son immense colère contre ceux qui ont perpétré ou cautionné ces exactions racistes est bien réelle et irrigue le roman. L’écriture, fluide et sobre, ne cherche pas à provoquer ou diriger les sentiments du lecteur, pour lequel les faits parlent d’eux-mêmes. Le personnage d’Elwood est intensément touchant, avec son idéalisme, et le contrepoint apporté par son ami Turner est le bienvenu.
Une ellipse temporelle intervient environ aux deux tiers du roman, qui amène à s’interroger sur les événements passés, et à y revenir avec le point de vue d’un homme mûr toujours hanté par sa jeunesse. C’est un coup de maître de la part de l’auteur, mais je n’en dirai pas davantage… Un roman à lire, assurément, et qui me restera longtemps en mémoire.

Nickel boys de Colson Whitehead, (The Nickel boys, 2019) éditions Albin Michel, août 2020, traduction de Charles Recoursé, 259 pages.

Lilly trouve le roman bouleversant, Mes pages versicolores est plus mitigée. C’est un roman essentiel pour Jostein, un roman marquant pour Mumu dans le bocage et pour Plaisirs à cultiver.

Le mois américain est à retrouver ici.

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, rentrée littéraire 2019

Dave Eggers, Le moine de Moka

« Le café torréfié possède plus de huit cent composants aromatiques et gustatifs différents, et il faut le savoir-faire d’un artisan pour en faire ressortir une quantité respectable. »
Voici pour changer un peu de registre, non un roman, mais une biographie écrite par Dave Eggers, auteur qui excelle dans l’écriture de récits bien documentés et surtout nantis d’une forte dose d’attachement pour les personnages dont il raconte la vie, comme dans Zeitoun que j’avais précédemment lu et adoré.
Il s’agit ici de café, au travers de la vie d’un jeune homme d’origine yéménite vivant à San Francisco. Après une jeunesse un peu agitée, il découvre que le grain de café torréfié trouve son point de départ au Yémen, accompagné par une très jolie légende, d’ailleurs. Il s’intéresse de plus en plus à cette boisson et projette de remettre en route la culture du café au Yémen, où elle a été supplantée par celle du qat, pour vendre ses grains aux États-Unis, dans des filières d’exception. Mais la guerre civile éclate alors qu’il commence à peine son négoce, et cela va le mener à prendre bien plus de risques que prévu.

« Son père faisait le tour de son adolescence comme il faisait le tour de la ville – une conscience itinérante de dix-huit mètres de long. »
La vie de Mokhtar Alkhansali, de sa jeunesse tumultueuse, surveillé de près toutefois par son père chauffeur de bus, à son job de portier dans un grand immeuble de San Francisco, puis à sa recherche de partenaires pour son projet de café yéménite, est parfois tellement incroyable qu’on se dit que la réalité est largement plus imaginative que la fiction. L’écriture de Dave Eggers, avec son sens de la formule et son humour, rend particulièrement bien compte des capacités hors du commun qu’il faut à Mokhtar pour mettre en route et tenir le cap du projet qu’il s’est fixé. Il rentre dans les détails du processus long et coûteux pour obtenir une délicieuse tasse de moka (l’origine de ce mot yéménite est bien sûr expliquée dans le livre) mais ces détails n’alourdissent jamais le propos qui demeure passionnant d’un bout à l’autre. Il parvient également à faire poindre l’émotion, sans trop en faire, et en gardant un récit bien équilibré, entre documentation et sentiments.

« Mokhtar ne pouvait pas parler aux autres de ce genre de choses, de sa capacité à flairer une occasion et à s’y préparer mentalement. Les gens ne comprenaient pas. Mais lui savait que si on lui donnait la moindre ouverture, le plus mince entrebâillement, sa tchatche était capable de lui ouvrir grand la porte et de lui faire franchir le seuil. »
Tout au plus peut-on se demander si Mokhtar n’idéalise pas un peu ses souvenirs racontés à l’auteur, à moins que ce ne soit Dave Eggers lui-même qui n’enjolive légèrement. En tout cas, un petit tour sur le site de The Mokha Foundation permet de confirmer la réalité et de voir comment se porte le commerce de Mokhtar. Après ce livre, vous ne dégusterez plus votre expresso de la même manière !
J’ai autant aimé ce récit que celui sur Zeitoun et l’ouragan Katrina, et je conseillerais, s’il me lisait, à l’auteur de s’en tenir à cette veine, car, si j’ai aimé Le cercle, dystopie numérique, je n’ai pas du tout accroché au roman Les héros de la frontière, malgré l’envie que j’en avais !

Le moine de Moka, de Dave Eggers, (The monk of Mokha, 2018) éditions Gallimard, octobre 2019, traduction de Juliette Bourdin, 376 pages.

Les avis d’Eva et Sharon.

Mois américain sur le blog Plaisirs à cultiver .

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2020

Elizabeth Wetmore, Glory

 

Rentrée littéraire 2020 (1)
« Par ici, la miséricorde est difficile à éprouver. J’ai souhaité sa mort avant même de voir sa tête. »

C’est la Saint-Valentin, en 1976, à l’ouest du Texas. Au petit matin, une adolescente de quatorze ans arrive, pieds nus et affreusement amochée, sur le seuil d’une ferme. À l’intérieur, Mary Rose et sa petite fille comprennent tout de suite qu’il faut la mettre à l’abri et prévenir les secours. L’auteur des faits, un jeune homme, sera arrêté et passera devant le juge, mais la justice, celle des hommes blancs face à une jeune fille d’origine mexicaine, sera-t-elle conforme à ce que la victime attend ? D’ailleurs, toute la ville parle et juge avant même que le procès ne soit entamé.
Donnant la parole à plusieurs personnages, surtout des femmes, parmi lesquelles Glory et Mary Rose, ainsi que Corrine, une veuve retraitée de l’enseignement, le ton est toujours particulièrement direct et sonnant juste. Les personnages sont bien ancrés dans une réalité qui peut sembler triste ou déconcertante, mais où une petite étincelle d’énergie et de détermination apparaît souvent, du fait de femmes qui ne se résignent pas. La mort et la pauvreté semblent omniprésentes, mais quand la rudesse et la précarité des situations cède la place à un élan de bienveillance ou de sincérité, quand la solidarité prend le dessus, ce roman touche vraiment son but.


« Toute sa vie, Corrine a vu ce poison traverser ses étudiants et leurs parents, traverser les hommes dans les bars ou les gradins, traverser les fidèles à l’église, les voisins, les pères et mères de cette ville. […] Cette haine finit toujours par être fatale. »
J’ai tout aimé dans ce premier roman : d’abord, la richesse des thèmes imbriqués qui forment un portrait éloquent d’une petite ville du Texas : la maternité, l’ascension sociale, le système judiciaire, la peur et la haine, le boom pétrolier et ses conséquences, le tout avec une précision qui s’applique aussi bien aux sentiments qu’aux décors du roman. Le thème de l’agression sexuelle et du consentement est très contemporain, mais ici dans l’Ouest du Texas des années 70, il se teinte de toutes les nuances du racisme, malheureusement.
Le style ne manque à aucun moment de hardiesse ni de fraîcheur, il m’a tout à fait séduite, avec sa manière d’insérer des séquences au passé aussi bien qu’au futur, des chapitres à la première personne du singulier, ou du pluriel ou à la troisième personne… Quelques coquilles sont, je l’espère, uniquement présentes dans cette version numérique, et ce, avant correction, très certainement.
Je n’aurais pas cru possible de renouveler ainsi le genre du roman choral, pour en faire un roman noir vraiment saisissant, et pourtant Elizabeth Wetmore l’a fait ! Une réussite.

Glory, d’Elizabeth Wetmore (Valentine, 2020) éditions Les Escales, août 2020, traduction d’Emmanuelle Aronson, 320 pages.

#Glory #NetGalleyFrance

Lu aussi par Krol, Cathulu, Hélène, Sharon

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2018

Joyce Carol Oates, L’homme sans ombre

« Le sujet normal doit, pour envisager l’avenir, mobiliser une certaine dose de souvenirs ; on ne peut prévoir un avenir quand on ne peut se rappeler un passé, car le cyclique, le répétitif entrent pour beaucoup dans notre quotidien. Le seul passé dont E. H. se souvienne est maintenant vieux de plusieurs dizaines d’années, et apparemment il n’y trouve pas de stimulus pour penser à l’avenir. »
Etudier durant trente ans un même sujet qui lui, n’a pas de souvenirs au-delà de soixante-dix secondes, suite à un accident cérébral à trente-sept ans, voici la vie de Margot Sharpe, brillante neuro-scientifique à l’Institut universitaire de neurologie de Darven Park en Pennsylvanie. Elihu Hoopes était un homme intelligent, bien élevé et son brillant avenir a basculé en un jour. Il ne reconnaît plus personne, se fait présenter Margot Sharpe à chaque séance de travail, et se montre galant avec elle, pour l’oublier la minute suivante. Margot, en accord avec ses collègues, procède sur lui à de nombreux tests pour déterminer si quelque forme de mémoire peut se recréer petit à petit, une mémoire gestuelle par exemple. Ce qu’elle ne peut imaginer au départ, c’est qu’elle va s’attacher à son patient, en tomber amoureuse même, jusqu’à compromettre l’intérêt scientifique de ses recherches.

« Elihu Hoopes est prisonnier d’un présent perpétuel, se dit Margot.
Comme un homme tournant en rond dans des bois crépusculaires : un homme sans ombre. »
La mémoire, ou plutôt son absence, permet à J.C. Oates d’explorer avec son acuité habituelle le phénomène qui nous permet d’avancer dans la vie, en nous souvenant autant de nos joies et nos plaisirs, que de nos erreurs ou nos douleurs. Scientifique femme dans un monde d’hommes, Margot a beaucoup plus à se battre pour faire admettre ses théories, et beaucoup plus à dissimuler pour ne pas montrer son attachement à son patient.
Le début du roman était prometteur, un élément perturbateur aux environs de la centième page annonçait une suite des plus surprenantes, mais bizarrement l’auteure ne l’a pas exploité plus tard. Il s’ensuit que, entre les nombreux protocoles expérimentaux, le quotidien forcément répétitif du patient, et celui, assez morne, de la scientifique, il ne faut pas s’attendre à une suite de péripéties ou de rebondissements.
Toutefois, l’intérêt du roman n’est pas là, mais dans les nombreuses questions posées par l’absence de mémoire, et son impact sur un individu, voire sur un couple. Comment une personne amnésique se perçoit-elle elle-même et comment les autres la perçoivent, comment des sensations comme la faim, la fatigue ou encore le rire sont dépendantes de la mémoire, une grande quantité d’autres observations scientifiques sont extrêmement bien expliquées, c’est vraiment limpide. Je reste toutefois un peu dubitative face à ce roman original et parfois perturbant, mais pas dénué de quelques longueurs, et que je recommanderais surtout aux fans de l’auteure américaine, ou à celles et ceux que le thème passionne.

L’homme sans ombre de Joyce Carol Oates (The man without a shadow, 2016) éditions Philippe Rey, octobre 2018, traduction de Claude Seban, 393 pages, existe en poche (Points).
Roman sorti de ma pile à lire pour l’Objectif PAL chez Antigone et le mois américain chez Titine (Plaisirs à cultiver)

Publié dans littérature Amérique du Nord

Philip Roth, Opération Shylock

« Toute ma vie, je me suis mis dans des situations aussi difficiles, mais jusqu’à présent, en gros, c’était dans mes romans. Qu’est-ce que je dois faire maintenant pour me sortir de là ? »

Voici un roman d’un bon gros format confortable, qui m’a permis de retrouver l’écriture marquante de Philip Roth, mais qui n’est pas des plus faciles à résumer. Le narrateur en est Philip Roth lui-même, sortant d’une dépression massive causée par un médicament. Il doit se rendre à Jérusalem pour des entretiens avec l’auteur Aharon Appelfeld, lorsque ce même Aharon, ainsi que le cousin du narrateur, lui apprennent qu’un individu se fait passer pour lui (lui, Philip Roth) à Jérusalem, et propage en son nom une thèse nommée « diasporisme ». Il vous faudra lire le roman pour en savoir plus, et découvrir comment se passe le voyage à Jérusalem. Il faut y ajouter le procès, qui se déroule dans la capitale israélienne, d’un ukrainien, accusé d’être le « bourreau de Treblinka ». Ce procès aura aussi une grande importance dans le déroulement des événements.

« J’ai toujours considéré Aharon comme quelqu’un dont la maturation s’est effectuée dans des convulsions de la pire cruauté qui soit et qui a cependant réussi à retrouver son côté d’homme ordinaire justement parce que c’est un homme extraordinaire ; c’est quelqu’un qui a su dépasser la futilité et le chaos et dont la renaissance sous la forme d’un être humain équilibré, écrivain de très grand talent de surcroit, constitue une réussite qui, à mes yeux, relève du miracle ; d’autant plus que c’est le fruit d’une force intérieure absolument invisible à l’œil nu. »
J’ai choisi de lire ce roman sur la base du résumé, alléchant, et parce que j’avais la plus grande confiance en l’auteur. J’ai retrouvé ici plutôt la veine du Complot contre l’Amérique, qui montre cette fois encore qu’humour et littérature, profondeur et dérision, peuvent faire bon ménage.
Parmi les excellentes surprises que recèlent ce livre, retrouver, et en quelque sorte côtoyer, Aharon Appelfeld, dont j’ai tant aimé ce que j’ai lu, et qui est à mes yeux une personne hors du commun, était la plus importante. Mais ce roman en recèle encore bien d’autres, et sous des dehors assez loufoques, apporte par la voix de divers personnages des théories parfois caricaturales, parfois sérieuses, sur l’antisémitisme, et montre la manière dont les Juifs sont, encore et toujours, perçus par les autres, fussent-ils habitants de la Palestine, Américains ou Européens. Le texte regorge de pages passionnantes, et, malgré d’incontestables longueurs, Philip Roth sait toujours où il va, et maîtrise totalement lesdites longueurs, et le tour subtil que prend son histoire de doubles, qui ressemble parfois à une suite, très réussie, de poupées gigognes. J’avoue avoir trouvé parfois que c’était un chouïa trop long, pour décider à la page suivante qu’il y avait des choses tellement formidables dans ce livre qu’il aurait été vraiment dommage de déclarer forfait !

Opération Shylock Une confession (Operation Shylock A confession, 1993) éditions Gallimard puis Folio, 1995, traduction de Lazare Bitoun, 653 pages en poche.

Pavé de l’été chez Brize. Mois américain
chez Titine.

Publié dans littérature Asie, premier roman

Selina Sen, Après la mousson

apreslamousson« Mi-janvier, et certains jours, les phares des voitures restaient allumés jusqu’à midi tandis que Delhi frissonnait sous un linceul de brouillard, la fumée des feuilles sèches brûlant à tous les carrefours, rassemblées en pyramides instables et mises à feu par les balayeurs municipaux. »
Chhobi et Sonali, deux sœurs, vivent avec leur famille à Delhi dans les années 80. Leur mère veuve est soutenue par Dadu, le grand-père médecin, réfugié venu du Bengale une quarantaine d’années auparavant, et Dida, la grand-mère, excellente cuisinière lorsqu’elle ne plonge pas dans la dévotion.
Chhobi travaille pour une revue historico-touristique concernant Delhi, Sonali qui est encore étudiante, semble plus superficielle que Chhobi, elle se plaît à choisir ses toilettes et à faire tourner la tête aux garçons. Lorsqu’un riche fils de famille lui tourne autour, elle se voit déjà mariée, avec le train de vie dont elle rêve.
Si ce résumé du début peut laisser penser à une histoire toute simple de mariage à l’indienne, je vous détrompe tout de suite. Le mélange est subtil entre les événements qui surviennent en 1984, le vécu de la famille, les comportements des jeunes indiens et le monde du travail, ainsi que la vie quotidienne, bien représentée par les plats délicieux de Dida, ou les fleurs du jardin de Dadu.


« Ça ne peut pas nous arriver à nous, tout cela est irréel, se dit Chhobi. Nous voilà comme ces gens qui ont été pris dans le mouvement de l’histoire, comme ces gens qui ont vécu la Partition. »
J’ai eu enfin le plaisir de croiser, après quelques lectures sans relief, voire décevantes, un roman dépaysant, passionnant, qui ne manque pas d’humour ni de situations plus tendues, qui ne s’embarque pas dans des narrations à plusieurs époques, et qui offre une galerie de caractères bien définis et avec lesquels on a envie de passer du temps. Charmée par la musicalité de l’écriture, je n’ai pas vu le temps passer, et j’ai frémi et souri en suivant des personnages intéressants, et en m’immergeant dans l’Inde d’il y a une trentaine d’années, pas celle des très riches, ni celle des parias, un juste milieu qui m’a tout à fait convenu.
Cette heureuse découverte est un repérage sur un blog anglophone (
The book around the corner), livre aussitôt acheté, et vite lu. Le fait qu’il soit édité chez Sabine Wespieser m’a confortée dans mon intuition que ce roman allait me plaire.

Après la mousson de Selina Sen, (A mirror greens in spring, 2007), éditions Sabine Wespieser, 2009, traduction de Dominique Goy-Blanquet, 478 pages, existe au Livre de Poche.

Publié dans bande dessinée, littérature Europe de l'Est et Russie

Ludmila Oulitskaïa, L’échelle de Jacob

echelledejacob« Ils devinrent tellement proches qu’il leur semblait qu’il ne pouvait pas exister une immersion plus grande dans les profondeurs d’une autre âme et c’était un tel prologue à un avenir follement heureux qu’ils redoutaient même de s’embrasser de peur d’effaroucher le bonheur encore plus immense qui les attendait.  »
Nora, jeune femme vivant à Moscou au début des années 80, tente de composer sa vie entre ses parents avec lesquels elle a des relations compliquées, sa maternité et un petit Yourik qu’elle élève seule, ses amours tumultueuses avec Tenguiz, un metteur en scène plus âgé qu’elle et enfin la mort de sa grand-mère tant aimée Maroussia. Elle retrouve une correspondance entre Maroussia et son mari Jacob, et reconstitue leurs jeunes années, tout en démêlant ses propres relations avec ses proches, et en travaillant pour le théâtre.
Roman très riche, qui plonge autant dans le monde de la littérature, de la musique et du théâtre que dans celui de la philosophie ou de la recherche scientifique, L’échelle de Jacob repose sur les lettres des grands-parents de Ludmila Oulitskaïa et est donc en très grande partie autobiographique. Il couvre une très large période du vingtième siècle russe et de l’histoire tourmentée de ce pays, avec quatre générations de personnages (qu’un arbre généalogique aide à repérer) qui se débattent pour essayer de vivre selon leurs convictions.

« Elle éprouvait un sentiment étrange et très fort : elle, Nora, la seule et unique Nora, voguait sur un fleuve avec derrière elle, se déployant en éventail, ses ancêtres, trois générations de personnes immortalisées sur des photos, avec des noms qu’elle connaissait, et derrière eux, dans les profondeurs de ces eaux, une suite sans fin d’ancêtres anonymes, des hommes et des femmes qui s’étaient choisis par amour, par passion, par calcul, sur l’injonction de leurs parents, qui avaient produit et protégé une descendance, et ils étaient une multitude immense, ils peuplaient toute la terre, les berges de toutes les rivières, ils croissaient et se multipliaient afin de la produire elle, Nora, et elle, elle produisait encore un petit Jacob et cela donnait une histoire sans fin à laquelle il était si difficile de trouver un sens, bien qu’il palpitât clairement en un fil ténu. »
Cela faisait longtemps que je projetais de relire Ludmila Oulitskaïa, ayant juste le souvenir assez imprécis d’un roman et de nouvelles lus et aimés (Le cas du Docteur Koukotski et Mensonges de femmes) J’ai donc choisi son dernier roman, un pavé sorti depuis un an en poche.
Je savais qu’il s’agissait d’un roman s’appuyant sur l’histoire de sa propre famille, et qu’il brassait les générations. Il est effectivement beaucoup question de génétique et de transmission dans ce roman, ce qui n’est pas étonnant sachant que l’auteure, avant de venir à la fiction, était généticienne. Elle a aussi écrit pour le théâtre comme la Nora du livre, et ses grands-parents ont servi de modèles aux grands-parents Maroussia et Jacob.
Malgré un cadre qui augurait un passionnant roman russe, couvrant tout le vingtième siècle, je suis restée un peu sur la réserve. De longs développements sur le féminisme, le marxisme ou la maternité ne manquent pas d’intérêt mais rompent le rythme à force d’être érudits et complets. Le parallèle entre la vie de Maroussia et celle de Nora donne de la force au texte, mais de tous les personnages, c’est Maroussia que j’ai trouvé la moins incarnée, ce qui est dommage, car elle était féministe de la première heure, communiste dans l’âme, danseuse et pédagogue, ce qui présageait d’un personnage hors du commun. Son mari Jacob a plus de chair, de profondeur, et les nombreux personnages des années 80 et suivantes aussi, et heureusement, car sinon, j’aurai trouvé le temps un peu long. Mais ne vous arrêtez pas à mon avis si ce roman vous tente, quant à moi, je relirai l’auteure dans un format plus court.

L’échelle de Jacob de Ludmila Oulitskaïa, (2015) éditions Gallimard, 2018, traduction de Sophie Benech, sorti en Folio, 808 pages.

Des avis plus positifs chez Brize et sur Babelio

Pavévasion, c’est le Pavé de l’été 2020 (chez Brize).
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Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états, sorti en poche

Julia Glass, La nuit des lucioles

nuitdeslucioles« Jasper ne s’était intéressé aux balades en traîneau que deux ou trois ans après son mariage avec Daphne. La première fois qu’il l’avait emmenée, elle lui avait dit que ça lui rappelait Le Docteur Jivago : elle était Julie Christie et lui Omar Sharif. Étrangement, c’est ce qu’il regrette : une femme qui exagère l’aspect romantique de tout ce qui l’entoure, met l’accent sur la beauté. »
Kit traîne sa déprime chez lui depuis la naissance de ses jumeaux et sa recherche infructueuse d’un poste d’enseignant, jusqu’à ce que sa femme lui propose d’enfin partir se mettre en quête du père qu’il n’a jamais connu. Comme sa mère refuse de répondre à ses questions, il va interroger son beau-père Jasper, avec lequel il est resté en bons termes. Son père ou un membre de sa famille pourra-t-il enfin répondre aux questions que Kit se pose ?
Sous cette jolie couverture de chez Gallmeister (qui représente la maison de Jasper, telle que décrite dans le roman), se cache un roman qui sonne juste et qui amène à rencontrer des personnages gagnant à être connus.

« Vous connaissez cette chanson : What a wonderful world ? Nous l’entendons si souvent qu’elle nous émeut autant qu’une publicité pour de la bière. Mais c’est une belle chanson. L’avez-vous jamais écouté attentivement ? La liste des choses qui prouvent que ce monde est merveilleux ? Je suis toujours ému par cette phrase : « Le radieux jour béni et la nuit noire sacrée. »
Lire un roman de Julia Glass constitue la parfaite lecture d’été, pas mièvre, ni trop optimiste, on y déprime, on s’y dispute, on s’y sépare et on y meurt comme dans la vie, pourtant c’est pour moi ce qui s’approche le plus d’une lecture qui fait du bien, un moment passé avec des gens intéressants, capables de tirer des leçons de leurs erreurs et de se lancer dans des projets captivants.
J’ai beaucoup apprécié la véracité des personnages et les dialogues bien tournés. La proximité immédiate entre le lecteur et Kit et les nombreux membres de sa famille recomposée, ainsi que la construction faite d’ellipses et de retours sur le passé, cet ensemble est séduisant et m’a plu autant que Jours de juin il y a quelques années. Comme dans le précédent, dont il reprend quelques personnages, sans être vraiment une suite, les thèmes de la mémoire familiale, de la paternité et de la maternité, de la maladie également, sont très présents, et intelligemment approfondis.

La nuit des lucioles de Julia Glass (And the dark sacred night, 2014) éditions Gallmeister poche (2019), traduction de Anne Damour, 489 pages.

Aimé aussi par Aifelle, Cathulu, Keisha et Nadège.

Publié dans littérature Europe du Nord, littérature Europe du Sud, littérature Proche et Moyen Orient, policier, sorti en poche

Polars en vrac (6)

Voici mon retour après un dernier mois bien occupé par le remplissage de cartons, puis l’installation, notamment une bonne quantité de livres à placer sur les étagères. Au rayon policier, j’ai fait de belles découvertes parmi mes dernières lectures, meilleures que celles de littérature « blanche ». Des livres issus d’une série, des ouvrages isolés, du roman noir, de l’enquête classique et du thriller, chacun peut y trouver une de ses lectures d’été (quatre sur cinq sont en poche).


octobreSøren Sveistrup, Octobre (Kastanjemanden, 2018), traduction de Caroline Berg,
éditions Livre de poche, 732 pages
« L
es feuilles mortes tombent doucement dans la lumière du soleil, sur la route humide qui coule au milieu de la foret comme un fleuve à la surface noire et lisse. »
Une jeune mère de famille est retrouvée morte dans la banlieue de Copenhague, amputée d’une main. Le duo d’inspecteurs en charge de l’enquête est (bien sûr) assez atypique et les meurtres inexpliqués retiennent l’attention. Mais c’est surtout la construction qui est impressionnante de précision, on y voit tout de suite la science du scénariste de série policière. Ce roman sait déjouer les pièges des pistes trop bien tracées, autant que des dénouements qu’on devine de loin. Pour moi, il joue un peu trop sur les peurs en passant par le truchement d’un esprit pervers particulièrement imaginatif, ce qui me dérange un peu, et paraît une facilité, ou un « truc » destiné à retenir le lecteur.
Un très bon thriller, toutefois, pour qui aime ce genre.

defenseettrahisonAnne Perry, Défense et trahison (Defend and betray, 1992), traduction de Roxane Azimi, éditions 10/18, 416 pages
« Bien des femmes, ayant surpris leur mari avec une servante, étaient obligées de continuer à faire bonne figure. Car c’était à elles qu’on eût reproché de s’être mises dans cette situation délicate, facilement évitable… avec un peu de discrétion. »
Pour ma troisième lecture d’Anne Perry, je retrouve les personnages de William Monk, le policier amnésique et Hester Latterly, l’infirmière, comme dans Un deuil dangereux. C’est vraiment un plaisir, je trouve cette série de plus en plus attachante, et le portrait qui se dessine du Londres victorien ne manque pas de détails et de véracité. Mais qu’en est-il de l’enquête ? Cette fois encore, une maison bourgeoise est le cadre d’un accident qui s’avère un meurtre, commis de plus forcément par un membre de la maisonnée, voire de la famille, celle du général Thaddeus Carlyon, la victime. Même si les tenants et aboutissants se devinent assez facilement, la partie qui se règle au tribunal fait monter la tension et termine le roman de manière redoutable. Efficace !

selfiesJussi Adler Olsen, Selfies (2017), traduction de Caroline Berg, éditions Livre de Poche, 768 pages
« La dernière chose qu’elle vit avant de mourir fut le visage d’une femme qu’elle connaissait bien et qui n’avait aucune raison d’être là. »
Retrouvailles avec le groupe du Département V, ce qui est toujours un plaisir. Cette fois, le focus est mis sur Rose, la jeune femme ayant de plus en plus de problèmes psychiques qui nuisent à son efficacité habituelle, l’empêchent même de venir travailler, mais des coïncidences (un peu grosses ?) vont la placer au cœur de l’enquête. Des jeunes femmes pauvres, mais soucieuses de leur apparence, meurent dans les rues de Copenhague, renversées par un mystérieux chauffard. La construction du roman fait vite comprendre ce qu’il en est, sans pour autant nuire à l’efficacité de la tension narrative, bien au contraire. Le tueur de ce roman se trouve totalement à l’opposé des images habituelles, et c’est un bon point, mais pour moi, ce n’est pas le meilleur roman de la série.

unedeuxtroisDror Mishani, Une deux et trois, (Shosh, 2019), traduction de Laurence Sendrowicz, Gallimard, 2020, 336 pages
« Ils firent connaissance sur un site de rencontre pour divorcés. Il y affichait un profil plutôt banal – quarante-deux ans, divorcé, deux enfants, habite à Guivataïm –, et c’est ce qui la poussa à lui envoyer un message. »
Encore un auteur que je suis depuis ses deux premiers romans. Ici, pas de policier récurrent comme dans le 1 et le 2, mais trois femmes, très différentes, plus ou moins à la recherche d’une rencontre masculine, qui se trouvent successivement face au même homme. Guil a tout du type banal et sans histoire, si ce n’est une légère propension au mensonge, et pourtant, elles s’engagent chacune sur une pente bien dangereuse.
L’auteur fait merveille pour examiner la psychologie des personnages et pour surprendre le lecteur. Les rues de Tel-Aviv constituent un décor inhabituel. Ce roman m’a tenu en haleine pendant les deux petites journées où je l’ai dévoré !

hiverducommissaireMaurizio de Giovanni, L’hiver du commissaire Ricciardi, (Il senso del dolore. L’inverno del commissario Ricciardi, 2007), traduction d’Odile Rousseau, éditions Rivages poche, 267 pages
« En aval, la ville riche de la noblesse et de la bourgeoisie, de la culture et du droit. En amont, les quartiers populaires dans lesquels un autre système de lois et de normes était en vigueur, également ou peut-être encore plus rigide. La ville rassasiée et la ville affamée, la ville des fêtes et celle du désespoir. »
Après une série avec un autre enquêteur, je découvre enfin le commissaire Ricciardi. Naples dans les années 30, voilà qui a tout pour me plaire. L’Italie en cette année 1931 est plongée depuis neuf années (déjà) dans la période fasciste, mais ce n’est pas ce dont il s’agit ici, tout en faisant peser une ambiance sombre sur l’hiver napolitain. Soirée de première au théâtre San Carlo, pendant laquelle le célèbre ténor Arnaldo Vezzi est retrouvé mort dans sa loge. Le commissaire Ricciardi ne connaît pas l’opéra, il devra se faire aider par un fan de grands airs pour se faire une idée de ce qui s’est passé dans les murs du théâtre.
Les deux gros atouts de ce roman sont la personnalité du policier, et l’atmosphère napolitaine, les deux sont une parfaite réussite, et leur combinaison crée une addiction immédiate à la série. Sans oublier une superbe écriture. J’ai hâte de retrouver le Commissaire Ricciardi au printemps !

Deux pavés pour un billet, ce n’est pas mal, non ?
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Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2020

Anna Hope, Nos espérances

nosesperances« Cate et Lissa murmurent à leur tour leur amour, car c’est là l’effet du mariage : il se déverse par-delà le couple, engendrant l’amour, engendrant la vie, nous faisant croire, ne serait-ce que le temps d’un après-midi, à une fin heureuse, ou du moins, à tout le moins, à l’espérance que l’histoire se poursuive comme il se doit. »
Trois amies londoniennes, des années étudiantes à l’installation dans la vie adulte, avec mariage ou pas, enfant ou non, travail stable ou rien du tout… Hannah, Cate et Lissa se sont connues à la fac ou bien avant, elles viennent de milieux différents, et embrassent des choix de vie différents. Les ont-elles fait elles-mêmes, ces choix, ou se sont-elles laissé guider par les circonstances ? Par des retours en arrière qui n’ont rien de lourd ou d’artificiel, Anne Hope remonte aux racines de ces espoirs parfois déçus, et ausculte les compromis que la vie adulte oblige à faire…

« Eh bien, vous avez tout eu. Les fruits de notre travail. Les fruits de notre activisme. Bon Dieu, on est allées changer le monde pour vous. Pour nos filles. Et qu’est-ce que vous en avez fait ? »
Le mois anglais me pousse à écrire une chronique sur Nos espérances qui sinon serait passé sans doute par le robinet d’eau tiède des romans qui ne me font ni chaud ni froid et que j’omets de chroniquer. Non que j’ai quelque chose à lui reprocher, ni que je sois déçue par rapport aux précédents romans de Anna Hope, je n’ai lu que Le chagrin des vivants que j’avais trouvé bien fait sans être trop enthousiaste pour autant. Non, ce roman brasse des thèmes intéressants sur la vie des femmes, sur leurs espoirs de jeunesse mis en regard de ce qu’elles sont devenues à trente-cinq ans, sur la maternité, ou son désir, sur le monde du travail et la vie de couple. Le style et la traduction s’accordent fort bien avec le propos et en font une lecture qui coule toute seule, très présente au moment de la lecture, très charnelle et sensorielle, avec des observations très justes.
Je reproche seulement à ce roman, et encore, des reproches, c’est beaucoup dire, une légère impression de déjà-lu, un thème qui m’a paru un peu rebattu, même s’il est bien traité, et des personnages qui restent un peu trop lisses, tout en cumulant à elles trois bien des désillusions et des renoncements.
Je ne déconseille pas cette lecture, qu’on peut qualifier de féministe, mais je pense qu’elle conviendra mieux aux trentenaires ou jeunes quadragénaires qui reconnaîtront des maux et des désenchantements de leur génération.

Nos espérances, d’Anna Hope (Expectation, 2019) éditions Gallimard (mars 2020), traduction de Élodie Leplat, 368 pages.

Les avis de Cathulu et Dasola.

Le mois anglais c’est par ici.
moisanglais2020