Eric Plamondon, Oyana

« Je n’ai jamais oublié cette phrase qu’il m’avait dite : une langue c’est un patois qui a gagné la guerre. »

En 2018, l’organisation séparatiste basque ETA annonce sa dissolution. C’est alors qu’Oyana, qui vit depuis plus de vingt ans à Montréal avec son époux, décide de partir sur un coup de tête pour retrouver sa région d’origine. Elle écrit à son mari une longue lettre où elle dévoile petit à petit les circonstances dramatiques qui l’ont forcée à partir et à se protéger sous une autre identité. Comme dans Taqawan, des écrits documentaires retracent en parallèle l’histoire du mouvement ETA.

« Une fois que l’on s’est arraché à la géographie d’un lieu, on doit s’accrocher à son pays intérieur. »

Pour terminer Québec en novembre, j’aurais préféré finir en apothéose, mais mon ressenti reste un peu mitigé. Je ne me suis pas trop attachée au personnage d’Oyana, malgré son parcours mouvementé.
La présentation sous forme d’aveux écrits par Oyana, revenant sur sa jeunesse, ne m’a portée à me sentir concernée, et j’ai trouvé que le texte manquait de rythme. Ce qui s’explique peut-être par le dénouement. En effet, celui-ci marque par son intensité et la surprise finale semble avoir été présente à l’esprit de l’auteur dès le début. N’ayant pas ce final en tête, bien évidemment, je n’ai pas vu où l’auteur voulait aller, et me suis retrouvée sans perspective, hésitante, pendant une bonne partie du roman.
Pourtant les thèmes de la lutte armée, de la culpabilité, de l’exil aussi, sont très intéressants et amènent des pages qui ne manquent pas de force, mais l’ensemble m’a paru ou trop long, ou trop court, sans m’embarquer tout à fait.

Ce n’est que mon avis : Keisha ou Mes échappées livresques ont été emportées par ce texte. Et vous, l’avez-vous lu ?

Oyana de Eric Plamondon, éditions Quidam, mars 2019, 147 pages, existe au Livre de Poche.

Québec en novembre, c’est chez Karine et Yueyin.

Andrea Maria Schenkel, Tromperie

« Mais vous savez ce qui me ronge, dans cette affaire, mon cher Huther ? C’est que tout le monde a menti, que tout le monde a été trompé.
Clara, Hubert, tout le monde. Et finalement, ce qui me fait le plus mal, la justice elle-même. »

Landshut, petite ville tranquille de Bavière en 1922. Deux femmes, une mère et sa fille, sont assassinées dans l’appartement où la plus jeune donnait des cours de piano, mais aussi où elle recevait son ami Hubert. Hubert Taüscher, fils de la bonne bourgeoisie locale, a cependant mauvaise réputation, et devient le coupable idéal, avec un mobile et une opportunité d’être sur les lieux du crime. Il risque la peine de mort pour ce meurtre crapuleux, et son avocat peine à le défendre.
Commençant par une scène de crime vue au cinéma, qui aurait inspiré le criminel, puis par les témoignages successifs des différents protagonistes, policiers, témoins ou avocat, le roman explore la psychologie des personnages, leur caractère, creuse sans relâche, mais sans analyse délayée, uniquement au travers de leurs paroles et de leurs actions.

« Dans la salle règne un silence attentif, pesant, on entendrait tomber une aiguille. Täuscher est accusé de vol et de double meurtre, Schinder de recel aggravé et recel de malfaiteur. Ce dernier semble s’ennuyer, se désintéresser de tout cela, il regarde ses mains, observe ses ongles avec attention, jette un œil autour de lui dans la salle. »

Les années 20 en Allemagne, sa police, sa justice, sont le décor parfaitement restitué de ce roman de Andrea Maria Schenkel, comme les années 50 pour La ferme du crime et une large partie du vingtième siècle pour Le bracelet. C’est donc la troisième fois que, sans l’avoir encore chroniquée, je lis l’auteure, au travers de romans solides sans être époustouflants, mais bon, ça fait du bien de temps à autre, non ?
Le fait que le roman soit tiré d’une affaire qui s’est réellement produite en 1922 peut surprendre, d’une certaine manière. En effet, je me suis trituré les neurones pour trouver une résolution bien alambiquée qui n’est jamais arrivée. Car il y a un dénouement, qui ne manque pas du tout d’intérêt, mais qui est beaucoup plus élémentaire que ce que j’avais imaginé. Ce que l’on pardonne volontiers à l’auteure, car le fait de se creuser la tête pour trouver un coupable prouve la fascination réelle exercée par ce livre.

Tromperie d’Andrea Maria Schenkel (Taüscher, 2015) éditions Actes Sud, février 2020, traduction de Stéphanie Lux, 224 pages.

Avec ce roman, je participe aux Feuilles allemandes.

Pierre Jarawan, Tant qu’il y aura des cèdres

« Si tu en sors vivant, me dis-je en éprouvant soudain une paix étrange, c’est qu’il y a une raison et que ton voyage n’est pas terminé. Tu devras faire une ultime tentative pour le retrouver. »

Lorsque Samir a dix ans, un jour, sans que rien ne le laisse prévoir, son père passe la porte de leur appartement et disparaît. Né en Allemagne de parents libanais, il est bercé depuis son plus jeune âge par les récits que font ses parents, voisins et amis, tous libanais, de ce pays. Les contes inventés par son père, qui chaque soir apportent leur dose de merveilleux, le font particulièrement rêver. Samir grandit dans l’absence de son père et dès qu’il le peut, part à sa recherche au Liban, destination la plus probable, d’autant qu’il se demande si la soudaine disparition de son père n’a pas à voir avec l’histoire politique de son pays.

« Le Liban avec lequel j’ai grandi est une idée. »

Le jeune auteur allemand a tressé un très joli roman autour du personnage charismatique du père, et du mystère qui l’entoure. La lecture n’est en rien compliquée par ce qu’il apprend au fur et à mesure de l’histoire du pays du cèdre bleu, le tout est fluide et tout à fait lisible. C’est une très belle lecture, en ce qui me concerne, pas un coup de cœur, le rapport obsessionnel du jeune Samir à son père et à son pays d’origine, assorti d’oeillères pour tout ce qui ne les concerne pas, pouvant agacer un peu à la longue. La manière dont les légendes racontées chaque soir au petit garçon s’articulent avec les découvertes qu’il fait à l’âge adulte, les très belles pages sur la découverte de Beyrouth et de Zahlé, les révélations finales, tout cela en fait un très beau roman qui pourra plaire à beaucoup de lecteurs.

Tant qu’il y aura des cèdres de Pierre Jarawan (Am Ende bleiben die Zedern) éditions Héloïse d’Ormesson, 2020, paru en Livre de Poche, 570 pages.

Noté chez Delphine-Olympe.

Traduit de l’allemand, ce roman participe donc tout naturellement aux Feuilles allemandes de ce mois de novembre.

Annette Hess, La maison allemande

« Un instant plus tard, installés autour de la table du séjour, ils contemplaient le volatile fumant. Les roses jaunes de Jürgen trônaient dans un vase en cristal, comme une offrande funéraire. »

Francfort en 1963. Eva, jeune fille d’une famille plutôt modeste, ses parents étant restaurateurs, se voit proposer un travail d’interprète pour ce qui sera le second procès d’Auschwitz. Son premier rôle d’interprète du polonais à l’allemand, sans commune mesure avec les traductions commerciales qu’elle fait d’habitude, lui fait entrevoir des faits qu’elle ignorait presque totalement. Elle en est perturbée et cela assombrit l’ambiance avec sa famille, ses parents et sa sœur aînée évitant le sujet, et avec son fiancé, petit bourgeois ambitieux mais un peu vain, qui préférerait la voir rester chez elle à préparer son mariage.

« Le procureur se rassit. Miller était trop fougueux, trop obstiné.La rumeur courait que son frère était mort dans ce camp. Si c’était vrai, ils avaient un problème. Ils devraient le remplacer, car il manquait d’impartialité. D’un autre côté, ils avaient besoin de jeunes gens engagés comme David Miller qui passaient leurs journées et leurs nuits à étudier des milliers de documents, à comparer les dates, les noms et les faits… »

Un autre personnage intéressant du roman est l’assistant d’origine canadienne David Miller, très investi dans les recherches pour démasquer des monstres qui peuvent avoir pris des allures de bons pères de famille. Je crois n’avoir jamais lu de roman sur les procès des nazis et celui-ci, mené de manière vive, alternant les angles de vue et les commentaires des divers protagonistes dans des dialogues très réalistes, m’a captivée dès le début. Le point de vue choisi est celui des jeunes de vingt à trente ans dans les années soixante, trop jeunes pour être responsables, mais accablés toutefois par une très grande culpabilité, d’une manière ou d’une autre.
J’ai apprécié l’écriture, l’auteure est scénariste ce qui se ressent aux dialogues et à la vivacité de la progression. Que ce soit Eva, sa sœur Annegret, son fiancé Jürgen ou bien David Miller, il est passionnant de les voir évoluer, ouvrir les yeux ou non, réagir enfin chacun à leur façon. A part deux coquilles qui m’ont un peu étonnée pour une version poche chez un éditeur plutôt soigneux, cette lecture est une bonne surprise.

La maison allemande d’Annette Hess, (Deutsches Haus, 2018) éditions Actes Sud, 2019, traduction de Stéphanie Lux, sorti en poche, 396 pages.

Repéré chez Dominique et Krol, je participe avec ce roman aux Feuilles allemandes pour la première fois.

Antoine Desjardins, Indice des feux

« La vie non plus, elle comprend rien à la mort. »

La première nouvelle est frappante, elle fait partager le quotidien d’un adolescent hospitalisé en oncologie, dans une ville noyée par la pluie. Son monologue dans un québecois débridé, inventif, formidable, lui va fort bien, mais les autres textes reviennent à une langue plus classique. Un couple s’interroge sur l’extinction des baleines, un grand-père s’éteint mais lègue son amour des arbres, un jeune homme très brillant quitte la voie tracée par sa famille pour une vie toute simple, un ivrogne croise un coyote après une nuit de beuverie, un jeune garçon explore le bois proche de chez lui, une femme observe la disparition des oiseaux de sa commune… Les thèmes se rejoignent, mais les personnages varient, de tous âges et de tous milieux, et leurs points de vue ne sont bien évidemment pas les mêmes.

« Nos chemins, aujourd’hui, se séparent temporairement pour que l’existence que je me souhaite puisse advenir. Un jour, Je vous reviendrai. Je te le promets. A savoir quand, toutefois, rien n’est moins sûr. Qui peut prédire la trajectoire d’un ruisseau encore à naître ? »

J’avais repéré dès l’hiver dernier ce recueil de nouvelles, aux éditions de la Peuplade que je suis de près. Le thème général de l’écologie, réchauffement climatique, extinction des espèces et destructions diverses dues à l’activité humaine insatiable, le tout en sept nouvelles, voilà qui me parlait. Et je n’ai pas été déçue !
Les textes sont assez longs pour bien installer les personnages, ressentir leurs désarrois et leur peurs ou partager leurs batailles pour l’environnement. L’écriture m’a beaucoup plu sans que je ressente de décalage ou d’incompréhension, comme cela m’arrive parfois avec les romans québecois. Quelques termes de franglais sont regroupés dans un lexique à la fin, mais nul besoin de s’y référer sans cesse, le sens général est limpide. Mais surtout, j’ai aimé l’adroit mélange entre amour de la nature et humanité : il ne s’agit pas de mettre l’humain en accusation, mais de consigner les moments de prise de conscience et l’évolution possible, quoique pas toujours probable, des comportements individuels.
Je conseille donc ce livre à tous les lecteurs amateurs de nouvelles, ou soucieux d’écologie, ou encore friands de littérature québecoise. Quant à moi, je vais le garder précieusement !

Indice des feux d’Antoine Desjardins, éditions La Peuplade, 2021, 350 pages.

Repéré chez Ariane, Delphine-Olympe et Fanny.

Québec en novembre, c’est chez Karine et Yueyin.


Maggie O’Farrell, Hamnet

« Cet enfant là, dans le ventre d’Agnes, va tout changer pour lui, le délivrer de cette vie qu’il déteste, de ce père auprès duquel il ne peut plus vivre, de cette maison qu’il ne supporte plus. »

Imaginez-vous, sans qu’elle soit nommée, la petite ville de Stratford-upon-Avon à la fin du XVIème siècle. Un garçon de onze ans parcourt les rues, affolé, à la recherche de quelqu’un qui puisse venir en aide à sa sœur jumelle brusquement malade. Il sait que son père est à Londres, mais sa mère, ses grands-parents, sa tante, devraient être dans les environs. Sa mère est partie récolter des herbes qu’elle utilise pour soigner autour d’elle, mais cette fois, elle est prise au dépourvu par la maladie. Ce petit garçon qui court est Hamnet, autre forme du prénom Hamlet, qui deviendra connu des années plus tard.
Parallèlement à cette quête, d’autres chapitres reviennent sur la rencontre de sa mère, Agnes, avec son père, jeune précepteur plus doué pour la poésie que pour le métier de gantier que son propre père, personnage acariâtre et autoritaire, aimerait lui transmettre. Le mariage entre eux ne va pas de soi, le gantier possède un vieux contentieux avec la famille de la jeune fille, et cela semble indépassable.

« Elle aimerait pouvoir séparer les brins, revenir à la toison avant qu’elle ne soit laine, remonter le chemin jusqu’à cet instant, car alors elle se lèverait, tournerait son visage vers les étoiles, vers les cieux, vers la lune, et les supplierait de changer le cours de l’histoire, de faire qu’une autre issue lui soit proposée, par pitié, par pitié. »

Je ne sais pas si je dois m’en réjouir ou en être désolée, pour vous qui ne lisez que des avis enthousiastes, mais j’enchaîne ces derniers temps de très bonnes lectures. Pourtant, en ce qui concerne Maggie O’Farrell, je ne suis pas vraiment une inconditionnelle. Ses romans, sans me déplaire, m’ont laissée assez mollement disposée à son égard et j’ai même trouvé franchement ennuyeux Assez de bleu dans le ciel,.
Cette fois, tout m’a plu : j’ai beaucoup aimé découvrir, de manière romancée, mais le plus proche possible de la réalité, la jeunesse et la vie de famille de Shakespeare, jamais nommé dans le roman, sauf ainsi : le fils, le précepteur, le mari, le père. La difficulté à s’abstraire d’une famille pesante, la maladie, l’amour fraternel, la douleur du deuil, sont des thèmes rendus passionnants par l’auteure, tout en les replaçant bien dans leur époque. J’ai apprécié le XVIème siècle tel qu’il est décrit, de manière vivante, vraisemblable, presque picturale. Les effets de style basés sur la scansion s’adaptent parfaitement à l’histoire. La véracité des personnages et mon intérêt pour les sujets traités ont fait le reste.
Et surtout, j’ai aimé le très beau portrait de femme, un personnage pas vraiment conforme aux conventions de son temps, à côté duquel le mari, le père, l’écrivain, l’acteur de théâtre, semble finalement un peu pâle.

Hamnet de Maggie O’Farrell (2020), éditions Belfond, avril 2021, traduction de Sarah Tardy, 360 pages.

Les avis de Cathulu, de Hélène et Mumu. Seule Nicole est un peu mitigée.
D’autres parmi vous l’ont-ils lu ?


Marion Brunet, L’été circulaire

« Elle en rit à gorge ouverte, là, tout de suite, comme une folle qui s’autorise. De toute façon, il n’y a personne pour l’entendre. Immergée dans la garrigue, elle arpente et cherche l’ombre trop rare des petits pins gluants de sève, jette des cailloux devant elle, s’emmerde un peu. Elle connaît bien : ici, l’ennui est un art, presque un art de vivre, et son ennui à elle pue l’attente. »

C’est l’été et ses journées mornes et étouffantes, dans le Vaucluse. Deux sœurs, à peine sorties de l’enfance, traînent, de fête foraine en sorties à la ville voisine, l’ennui ordinaire des jeunes de milieu modeste et rural. Jusqu’à ce que la famille comprenne que Céline, l’aînée, est enceinte à seize ans, et refuse de dire qui est le géniteur. Les parents de Céline et Johanna réagissent différemment, mais c’est surtout la colère froide de Manuel qui inquiète sa fille, et perturbe le délicat équilibre familial. Quant à Johanna, la jeune sœur de quinze ans, un peu excentrique, elle observe…

« Ici, tout ce qui sort un tant soit peu de l’ordinaire est commenté, décortiqué, devient sujet. Dans le viseur des langues de comptoir, prophétiques et avinées, pas d’expédient sauf l’habitude. Seule l’habitude peut rendre banal ce qui ne l’est pas. »

C’était une première lecture de Marion Brunet pour moi, alors que j’ai déjà beaucoup lu de chroniques sur ses romans, pourtant. Dans le genre roman noir rural à la française, ce n’est pas mal du tout. L’ambiance est très bien rendue, et les silences comme les rumeurs qui gangrènent les familles aussi. J’ai beaucoup aimé l’alternance des points de vue et en particulier celui de Jo, un peu moins conformiste que Céline qu’on imagine plus aisément suivre le schéma familial qui se perpétue de générations en générations.
Malgré le Grand Prix de Littérature policière obtenu par ce roman, je ne le classerais pas comme un polar, j’ai deviné assez vite ce qu’il en était et comment cela allait tourner. Mais c’est un très bon roman noir, qui se lit bien, avec un style d’écriture qui ne cède pas à la facilité ou aux clichés.
Une atmosphère entre celle de Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, et celle de D’acier de Silvia Avallone : ce qui constitue un compliment de ma part, tant j’apprécie ces deux auteurs, et je peux vous assurer que je vais continuer à lire Marion Brunet !

L’été circulaire de Marion Brunet, Livre de Poche, 2019, 250 pages.

Et un livre sorti de ma PAL ! (l’Objectif Pal, c’est chez Antigone)

David Joy, Ce lien entre nous

« L’impensable était soudain devenu une chose qu’il fallait faire pour survivre. Il avait tout à perdre, et une seule manière de le garder. »

Ce qui arrive à Darl Moody peut sembler très bête, mais ce sont des choses qui arrivent, surtout lorsque avoir une arme à feu à la main devient habituel et presque naturel : un soir, alors qu’il braconne, au mépris de la réglementation de la chasse, il croit voir un sanglier mais c’est un homme qu’il tue. Il connaît sa victime, et surtout le frère de celui-ci, Dwayne Brewer, réputé sanguin et violent. Il décide d’enterrer le corps, ni vu ni connu, avec l’aide de son ami Calvin. Si la police mène mollement une enquête sur la disparition inexpliquée de Carol Brewer, son frère, lui, ne lâche pas le morceau, et les deux amis vont avoir à craindre sa vengeance.

« Certains jurent qu’ils peuvent sentir la peur, mais qu’il s’agisse d’une véritable odeur ou de quelque chose de totalement différent n’a pas vraiment d’importance. Dwayne Brewer, pour sa part, pouvait sentir la faiblesse. C’était une sensation qui lui venait comme la chair de poule. Aussi naturelle. Aussi immédiate. »

Peut-être avez-vous une interview de David Joy, dans son chalet au milieu des bois, dans les Appalaches, et le contraste entre son apparence tranquille et les trophées de chasse qui ornent ses murs. Il me semble me souvenir aussi qu’il y est question d’armes, et de ce que chacun dans cette région en possède plusieurs, énoncé comme une évidence.
Ce roman noir dresse des portraits saisissants, mais nuancés, des habitants des Appalaches, surtout des hommes : Darl et Calvin, travailleurs et sans histoire, Dwayne dans une situation sociale plus précaire, et empli pour cela d’une rage qui remonte à son enfance. Sans rien de démonstratif, l’auteur laisse à voir la misère la plus profonde, et la rancœur qui en découle.
Tout est en place pour qu’un drame en entraîne un autre, ou des autres. La confrontation inévitable ne prend pas forcément le tour que l’on imagine, et va plus loin et plus fort, tout en laissant une grande place à l’aspect humain. Si le roman contient de la violence et du sordide, c’est parfaitement dosé, jamais gratuit. Et pas toujours conforme aux apparences.
Amateurs de romans noirs, vous ne pouvez pas passer à côté de Ce lien entre nous !

Ce lien entre nous de David Joy (The line that held us, 2018) éditions Sonatine, 2020, traduction de Fabrice Pointeau, 304 pages, sorti récemment en poche.

Beata Umubyeyi Mairesse, Tous tes enfants dispersés

« Vous étiez si naïfs, mes enfants, vous sembliez ne pas avoir encore compris que la guerre n’est pas destinée à rendre justice. »

Blanche est née au Rwanda, et depuis 1994, vit à Bordeaux où elle a fondé une famille. Immaculata, sa mère, vit toujours dans son pays, avec ce qu’il lui reste de famille. Quant à Stokely, le fils de Blanche, il ne connaît pas le Rwanda de sa mère, ni sa grand-mère. Leurs trois voix interviennent tour à tour pour tenter de renouer le lien familial, distendu par l’éloignement. Il y a aussi la présence muette de Bosco, le frère de Blanche…
Je ne sais pas si cela vient d’une lecture un peu trop fragmentée ou inattentive, mais j’ai ressenti une certaine difficulté à entrer dans le roman, et à me situer dans la chronologie au début… Blanche est-elle revenu au Rwanda une seule fois en 1997 ou une autre fois ensuite, et raconte-t-elle un ou deux retours ? À partir du milieu du roman, j’ai pris mes marques et trouvé la fin très belle, et justifiant le chemin un peu ardu pour en arriver là.

« Posséder complètement deux langues, c’est être hybride, porter en soi deux âmes, chacune drapée dans une étole de mots entrelacés, vêtement à revêtir en fonction du contexte et dont la coupe délimite l’étendue des sentiments à exprimer. Habiter deux mondes parallèles, riches chacun des trésors insoupçonnés des autres, mais aussi, constamment, habiter une frontière. »

Si j’essaye de voir ce qui m’a tenue à distance, cela vient sans doute de ce que j’ai pas mal lu sur le thème de l’exil et qu’au début, ce texte ne m’a rien apporté de plus par rapport à ces autres lectures, de même que sur le thème des relations mère-fille. Par contre, tout ce qui concerne le génocide de 1994 au Rwanda, et les traumatismes qu’il a engendrés, garde une force terrible par rapport aux autres sujets abordés.
J’ai noté aussi que ce qui concerne les noms (Blanche, Immaculata) ou la signification des prénoms dans la langue maternelle des deux femmes m’a semblé un peu lourdement appuyé, leur donnant un poids trop important dans le cours des vies. Par contre, lorsque l’auteure insiste sur le thème de la parole, ou des langues, cela se justifie, et présente un aspect très intéressant du roman.
Si je suis passée par des hauts et des bas avec ce roman, que cela ne vous empêche pas de le lire si le sujet vous intéresse et que vous en avez l’occasion !

Tous tes enfants dispersés de Beata Umubyeyi Mairesse, éditions Autrement, août 2019, 244 pages, prix des Cinq Continents de la Francophonie, sorti en poche.

Plusieurs avis sur le site des 68 premières fois

Participation au mois africain organisé par Jostein

Rosa Maria Unda Souki, Ce que Frida m’a donné

« Non, je ne pense pas qu’elle se « détendait » en peignant. Et moi non plus. Lorsque j’ai peint ces tableaux, je me trouvais dans un isolement profond. Mon seul endroit à moi était la peinture, ce n’était jamais un lieu paisible mais celui d’une lutte constante. Une lutte contre moi-même, contre tous et contre tout. »

Un petit détour aujourd’hui par l’Amérique du Sud, avec Rosa Maria Unda Souki, artiste originaire du Vénézuela, qui s’est plongée dans la vie de Frida Kahlo, a recréé dans ses propres peintures l’univers, la maison et la vie de la grande artiste mexicaine. Et la jeune peintre, lors d’une résidence d’artiste à Paris pour préparer une exposition, en attendant que les tableaux arrivent du Brésil, a aussi rédigé ce texte, une sorte de journal illustré de ses recherches sur Frida, de pistes de réflexion sur le processus de création artistique et de souvenirs remontés de sa propre enfance au Venezuela.
C’est passionnant de voir comment, par exemple, chaque pièce de la grande maison familiale a trouvé un écho, une représentation dans les pièces de la maison bleue de Frida, et aussi comment des épisodes du séjour parisien de Rosa Maria font remonter des souvenirs de son activité d’artiste.

« J’ai l’impression de sentir encore toutes les odeurs de notre maison de Guama, le bruissement du vent dans les fougères, nos rires, la musique de la pluie ; mais je n’ai pas oublié non plus l’écho de ses mystères… Si cette maison était belle, elle pouvait parfois être terrible. »

Au-delà du texte, il y a l’objet-livre, superbe, un beau format carré et souple, illustré en noir et blanc pour les croquis du quotidien de l’artiste en résidence, et en couleurs, pour les reproductions des tableaux, une cinquantaine, qui se rattachent à Frida Kahlo.
Rosa Maria n’imite absolument pas, elle recrée tout un monde, des vues d’habitations, surtout la grande maison où elle a vécu enfant, avec des pièces vues en plongée cernées d’un bandeau qui raconte lui aussi quelque chose. J’ai beaucoup d’admiration pour les tableaux de Pierre Alechinsky qui créait aussi une sorte de cadre à ses œuvres, aussi je ne pouvais qu’être séduite par ces peintures, et leur univers coloré, mais ni naïf, ni particulièrement joyeux, qu’on ne s’y trompe pas !
J’ai beaucoup aimé la manière dont Rosa Maria raconte avec beaucoup de fraîcheur et de précision à la fois, la création de chaque tableau et la manière dont les idées lui sont venues au fur et à mesure de la composition, le tout mêlé à ses réflexions sur l’exil, sur le deuil, sur la solitude…
Un très beau livre, à garder soigneusement.

Ce que Frida m’a donné de Rosa Maria Unda Souki, éditions Zulma (août 2021), traduction de Margot Nguyen Béraud et de l’auteure, 190 pages.