Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, projet 50 états, sorti en poche

Edward Abbey, Désert solitaire

desertsolitaire.png« Ensuite, la plupart des choses dont je parle ici ont déjà disparu ou sont en train de disparaître rapidement. Ce livre n’est pas un guide de voyage ; c’est une élégie. Un tombeau. Ce que vous tenez entre vos mains est une stèle. Une foutue dalle de roc. Ne vous la faites pas tomber sur les pieds ; lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre et d’acier. Qu’avez-vous à perdre ? »
Edward Abbey a publié ce livre en 1968, mais il y relate son expérience de ranger dans le Parc National des Arches, dans l’Utah, à la fin des années 50. Il a repris son journal de bord pour écrire le livre, d’où de somptueuses pages sur la faune et la flore du désert, dont il remarque que, comme l’une et l’autre sont rares et clairsemées, chaque spécimen n’en est que plus original, plus fort et plus intéressant, donc. Il n’hésite donc pas à détailler sur de longs paragraphes le mode de vie du lézard tigré ou du serpent indigo, la floraison du yucca ou de la sauge des sables, le parfum du genévrier. Il évoque aussi son installation dans sa cabane éloignée de tout, ses marches dans le désert à la rencontre des fameuses arches, ses activités de ranger, les innombrables dangers du désert Mais surtout il prêche pour que les parcs soient interdits aux touristes motorisés : « Un homme à pied, à cheval ou à vélo voit plus, sent plus et savoure plus de choses en un seul mile qu’un touriste à moteur en cent. »

« De l’eau, de l’eau, de l’eau…. Il n’y a pas de pénurie d’eau dans le désert, l’eau y est présente exactement dans la quantité qu’il faut, […]. Ici l’eau ne manque pas, sauf si vous essayez de bâtir une ville là où nulle ville ne devrait se trouver. »
Et là, ce réquisitoire contre les touristes américains très dépendants de leurs voitures, ne daignant pas mettre un pied à terre sauf pour aller manger un burger, m’a un peu lassée. Au bout d’un moment, j’avais envie de dire que oui, j’avais compris le message. Je ne sais pas ce qu’il en est actuellement dans ces parcs, je suis bien sûr totalement d’avis que ne laisser que des marcheurs, cavaliers ou cyclistes y pénétrer est le meilleur moyen de les protéger.
J’ai trouvé que Edward Abbey, lui, en tant que ranger, utilisait tout de même pas mal son pick-up, et ai été surtout choquée par un passage et cette citation passionnante où Edward Abbey évoque un souvenir de ses années d’étudiant : « En chemin, nous nous arrêtâmes brièvement pour faire rouler un vieux pneu par-dessus la falaise du Grand Canyon. » Vraiment ? À noter qu’il cite ce haut fait non pour montrer comme il était jeune et bête, mais pour évoquer quelque chose qu’il a entendu dire par un ranger à cette occasion : ah bon, le ranger regardait ces jeunes jeter des pneus dans le Grand Canyon ? Ce devait être la fin des années 40, mais tout de même… De plus, j’ai été souvent agacée par le côté « vieux donneur de leçons » d’Edward Abbey, avant de me rendre compte que lors de son activité de garde saisonnier, il avait à peine une trentaine d’années et quarante ans lorsqu’il a écrit ce livre.
Bref, je crois que je préfère les romans d’Edward Abbey, j’avais trouvé Le feu sur la montagne « émouvant et contestataire à la fois, une très belle découverte » et pour finir, je vous laisse encore une belle image sur la nature et les grands espaces, dont le livre ne manque pas. Et je dois reconnaître que j’ai beaucoup aimé ces descriptions.

« L’odeur du genévrier qui brûle est la plus belle odeur au monde, à mon humble avis (…). Comme la fragrance de la sauge après la pluie, une simple bouffée de fumée de genévrier suffit à évoquer, par une sorte de catalyse magique comme en produit parfois la musique, l’espace, la lumière, la clarté et l’étrangeté poignante de l’Ouest américain. »

Désert solitaire d’Edward Abbey, (Desert solitaire, 1968), éditions Gallmeister (Totem, 2018), traduction de Jacques Mailhos, 347 pages.

Mois américain 2019, Objectif PAL et projet « 50 états, 50 romans ».

moisamericain2019 obj_PAL_2019.jpg USA Map Only

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2018, sorti en poche

Richard Powers, L’arbre-monde

arbremonde« À l’intérieur du cadre, sur des centaines de saisons cycliques, il n’y a que cet arbre en solo, son écorce fissurée qui s’élève en spirale vers l’orée de l’âge mûr, grandissant à la vitesse du bois. »
Lire un roman de Richard Powers, c’est toujours un peu une aventure. Aventure géniale avec Le temps où nous chantions, intéressante avec Générosité ou Orfeo, moins réussie avec L’ombre en fuite. On sait qu’il va falloir s’accrocher, faire appel à des connaissances scientifiques refoulées, pour finalement ne pas en avoir besoin, le roman se suffit à lui-même, n’hésite pas à informer, expliquer, théoriser…
Les 170 premières pages de L’arbre-monde présentent tous les personnages un à un, comme huit nouvelles, où chacun développe plus ou moins un intérêt pour un arbre, une espèce ou un spécimen particulier de feuillu ou de résineux : peut-être les personnages sont-ils le châtaignier, le mûrier, l’érable, le chêne, le sapin de Douglas, le figuier ou le tremble ?
Cette première partie fait écho à l’actualité et c’est celle que j’ai préférée, je vous l’avoue d’emblée. Que ce soit le grand-père de Nicholas Hoel qui lance le projet de photographier l’arbre qui trône dans la cour de sa ferme à chaque saison, que ce soit les recherches passionnées de la scientifique Patricia Westerford ou l’héritage que le père de Mimi Ma lui confie, chacun a son intérêt, et pourrait presque être la matière d’un court roman.

« Ça, c’est de la science, et c’est un million de fois plus précieux que tous les serments humains. »
Les premières pages sont donc les racines du livre, voici maintenant le tronc, à savoir le cœur du roman, et l’endroit où tous les destins se nouent. Connaissant l’auteur, vous devinerez aussi que vous n’allez pas pour autant cesser d’apprendre mille et un détails passionnants sur les arbres, la vie de la forêt, les interactions entre les êtres qui y vivent, et surtout l’empreinte trop souvent néfaste de l’homme sur la forêt et les arbres.
Mais il va être question aussi d’activisme, de militantisme écologique. Certains moments émouvants de ces actions me restent forcément en mémoire, mais d’autres m’ont un peu moins intéressée, et finalement, des neuf personnages du début, j’ai trouvé que certains n’étaient pas vraiment indispensables au bon déroulement du récit, et que tout ce foisonnement provoquait un effet un peu pervers, celui de détourner du sujet principal. Pourtant, je dois reconnaître que les portraits tracés par Richard Powers rendent tous ces protagonistes singulièrement vivants.
J’ai admiré une fois de plus le style de l’auteur, surprenant, parfois obscur, souvent percutant, jamais plat ou insignifiant.
La troisième partie, la plus courte, m’a enfin réconciliée avec la vue d’ensemble, et donné envie de prolonger cette lecture par celle d’un essai documentaire sur les arbres. En auriez-vous à me recommander ?

L’arbre-monde de Richard Powers (The overstory, 2018), éditions du Cherche-Midi, 2018, traduction de Serge Chauvin, 533 pages, prix Pulitzer 2019. (à noter que ce roman vient de sortir en poche chez 10/18)

Pour Keisha, « chacun y trouvera matière à intérêt… » Krol s’attendait un peu à autre chose, pour Nicole, le résultat est foisonnant…

Le mois américain 2019 c’est maintenant et ici !
moisamericain2019

Publié dans littérature Europe du Nord, mes préférés

Johanna Sinisalo, Le sang des fleurs

sangdesfleurs« Cela fait neuf jours que j’ai trouvé la ruche désertée.
Neuf jours que j’ai vu des lumières bleues clignoter à Toivonoja.
Les choses arrivent par paquet. La chance appelle la chance et un malheur ne vient jamais seul. »
Finlande, 2025. Dans ce futur très proche, Orvo, apiculteur à ses heures, remarque une de ses ruches totalement vide de ses occupants. S’il est préoccupé par ce phénomène, il l’est aussi par les activités de son fils Eero, qui tient un blog sur le thème de la cause animale, et qui ne s’y fait pas que des amis. Le propre père d’Orvo dirige un abattoir industriel, voici donc trois générations aux intérêts fort contrastés !
Et là, je suis bien ennuyée car je ne voudrais pas en dire trop…
Sachez que l’auteure réussit à mêler fable écologique et documents sur la condition animale, avec une touche de fantastique, un drame personnel et une quête existentielle, le tout avec un grand brio !

« Pour obliger les abeilles à polliniser le plus activement possible, on les trompe en permanence, systématiquement et sans scrupule. »
Johanna Sinisalo met en avant le thème de la condition animale, du bien-être animal, comme, pour la fiction, Vincent Message dans Défaite des maîtres et des possesseurs ou de Camille Brunel dans La guérilla des animaux.
Thème important s’il en est, car c’est bien le moins que l’on puisse faire, si on ne souhaite pas devenir végétarien, que de s’assurer que les animaux que l’on consomme sont élevés dans des conditions décentes. Le débat revient dans le livre, sous la plume d’Eero et de ses contradicteurs. Et les abeilles dans tout ça ? On pense qu’elles agissent librement, sans contrainte ? Pas du tout ! Le fait de déplacer les ruches en hiver vers d’autres régions plus chaudes pour qu’elles continuent de travailler au lieu d’hiberner comme le voudrait leur cycle, en est un exemple simple mais révélateur. Le futur proche décrit par Johanna Sinisalo fait frissonner tant il est réaliste, vraisemblable, et pratiquement inéluctable.

« Pour les anciens Germains, l’air était saturé d’esprits des morts. Et ils lui donnaient le nom de Biennenweg – le chemin des abeilles. »
J’ai enfin découvert Johanna Sinisalo, recommandée chaudement par Keisha, et j’ai beaucoup apprécié ce roman, où l’on sent que l’auteure écrit les romans qu’elle aimerait lire. Ce qui pour moi est un très bon critère de plaisir de lecture, et encore plus dans ce cas où j’ai l’impression qu’elle aime exactement les mêmes livres que moi. (Pour achever cette osmose, la seule fois où j’ai eu de très vagues, vraiment très très vagues velléités d’écrire de la fiction, ça aurait été une histoire policière où un apiculteur et ses abeilles, en voie de disparition, auraient joué le premier rôle.)
J’ai plongé dans ce roman avec passion dès les premières pages, et mon enthousiasme n’a pas faibli par la suite. Ce livre a réussi à me faire réfléchir à l’avenir de notre planète, à me faire rêver, à me faire verser une ou deux petites larmes…
Je lirai les autres livres de cette auteure, c’est certain, quand à vous, je sais que la couverture n’est pas très engageante, mais si vous croisez ce roman, n’hésitez pas ! 

Le sang des fleurs (Enkelten verta, 2011) de Johanna Sinisalo, éditions Actes Sud (2013) traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, 288 pages.

Lire le monde : Finlande
Lire-le-monde

Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, non fiction, premier roman, rentrée littéraire 2018

Amy Liptrot, L’écart

ecart.jpgRentrée littéraire 2018 (7)
« Issue d’un archipel reculé, j’avais toujours envisagé Londres sous un jour fantasmatique. […] Je me suis jetée à corps perdue dans une vie enchantée, faite de rencontres, de longs après-midi d’été au parc et de soirées trop alcoolisées dans des fêtes déjantées. Cette vie ne pouvait pas durer. »
A dix-huit ans, Amy quitte son île natale dans les Orcades, à l’extrême nord de l’Écosse, pour Londres, pour une kyrielle de petits boulots, une série de rencontres et une suite ininterrompue de soirées de fête. Mais la vie d’adulte en devenir qui la séduisait tant lorsqu’elle l’imaginait, devient un cauchemar lorsqu’elle ne peut plus se passer de quantités de plus en plus grandes d’alcool. Un jour, faisant le compte de tout ce qu’elle a perdu, elle commence une cure de désintoxication à Londres puis choisit revenir ensuite dans les Orcades. Elle a dorénavant trente ans et tout à reprendre à zéro. Amy n’a pas de passé douloureux ou de problème familiaux insurmontables à affronter en revenant sur ses terres natales, juste à refaire surface du mieux qu’elle peut.

«  J’ai échoué ici, moi aussi, sobre depuis neuf mois, récurée par les vagues de la vie, polie comme un galet. »
Ceci pour la première partie, pas trop longue, de ce récit autobiographique, et j’aimerais surtout que cela ne vous arrête pas, ne vous empêche pas de découvrir ce très beau texte, formidablement bien écrit, qui donne autant envie d’aller vivre sur une île quasiment inhabitée, que de passer du temps à observer les oiseaux, les vagues ou les nuages ! Qui aurait cru qu’un récit autobiographique réussirait à rendre passionnants à la fois l’ornithologie, l’astronomie et la météorologie, à rendre indispensable la connaissance du râle des genêts, des nuages noctiluques ou de la Fata Morgana ? Avec honnêteté, Amy ne prétend pas que la nature est la panacée et soigne sans difficultés ses maux, mais force est de reconnaître que l’éloignement de Londres lui est des plus utiles.

« J’ai atteint mes confins. Je hurle de toutes mes forces vers la ligne de brisants qui se forment au large. Les vagues attrapent mon cri et le renvoient vers le rivage, jusque dans les grottes secrètes de la falaise, où il grondait résonne loin, très loin, sous mes pieds. »
Au-delà du simple témoignage, Amy Liptrot et sa traductrice ont réalisé une véritable œuvre de littérature, où on sent la force de la nature combattre la puissance du manque à chaque page, où la jeune femme échouée comme un navire en perdition sur une côte battue par les vents reprend des forces et peut accomplir chaque jour de petits exploits comme aller nager dans des eaux glaciales ou marcher dans la tempête.
Complètement subjuguée par l’objet livre et sa superbe couverture, rien n’est venu gâcher ma lecture, et les mots continuent de résonner depuis que je l’ai terminé. Là où d’autres livres s’effacent très vite, celui-ci grandit et s’affirme, et la majeure partie, celle qui se déroule dans les Orcades, est absolument inoubliable !

L’écart d’Amy Liptrot (The outrun, 2015) éditions du Globe (août 2018) traduit par Karine Raignier-Guerre, 332 pages.

Cathulu, Chinouk, Keisha, Sylire et Yvon ont déjà fait le voyage vers les Orcades

A lire pour les anglophones, un article du Guardian, sous la plume de Will Self.

Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (49) Nadav Kander


Pour changer des photos mises en scène de la semaine dernière, je vous propose un thème qui me passionne, et sur lequel de nombreux photographes travaillent avec passion également : la nature et l’homme.
L’empreinte de l’être humain sur le paysage qui l’entoure, la force de la nature à passer outre les constructions humaines ou au contraire la disparition de toute trace naturelle du paysage, voici des sujets qui ne manquent pas d’interroger, du climat à la déforestation, en passant par l’architecture… Chaque photographe apporte sa vision sur ce vaste sujet. Nadav Kander a ainsi suivi le cours du Yangtse Kiang, où les brumes le disputent à la pollution, créant une atmosphère blafarde et pourtant photogénique. Traditions et modernité s’y côtoient, et c’est surprenant.
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nadav_kander13.jpgNadav Kander est un photographe israélien né en 1961. Il grandit en Afrique du Sud et s’installe à Londres où il travaille. Il expose au Victoria and Albert Museum, à la Tate Gallery, à la Royal Photographic Society… Son travail paraît également dans des magazines comme le Time ou le New York Times Magazine. Il réalise de nombreux portraits, et c’est sans doute ce qui est le plus connu parmi son œuvre. La série intitulée « Yangtze, the long River », qui m’a attrapée au détour d’une visite, est visible, en partie, dans la rétrospective pour le prix Pictet, aux Rencontres photographiques d’Arles jusqu’au 23 septembre.

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Sur le même thème, les photographies de Solmaz Daryani, de Jonas Bendiksen, de Daesung Lee et de Ciril Jazbek

 

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2016, sorti en poche

Sarah Hall, La frontière du loup


frontiereduloup« La clôture fait trois mètres soixante de haut, dépassant ainsi leur capacité à sauter, et dessine à son sommet un retour à quarante-cinq degrés vers l’intérieur. Elle ne comporte pas de barbelures et n’est pas électrifiée. »
C’est en tant que biologiste spécialiste des loups que Rachel Caine est appelée au nord de l’Angleterre, dans la région proche de l’Écosse dont elle est originaire, pour mettre en place un projet de réintroduction du loup. Elle ne compte pas donner suite à cette demande d’un riche propriétaire terrien, mais différents éléments vont faire pencher la balance en faveur d’un retour au pays. Rachel pourrait y trouver l’occasion de renouer avec sa famille, et aussi de mettre un peu de distance avec le collègue dont elle est enceinte.

« Il vient tout près de grillage et se campe sur place pour la regarder, les yeux dans les yeux, regard d’un jaune sans mélange. Museau allongé, truffe frémissante, courte crinière. Un chien d’avant l’invention des chiens. Le dieu de tous les chiens. La créature est si belle que Rachel peine à comprendre ce qui s’offre à sa vue. Lui, en revanche, la reconnaît. Cela fait deux millions d’années qu’il voit et flaire des animaux comme elle. »

Ce roman propose un mélange de thèmes plutôt périlleux, qui fait sa richesse autant qu’il peut rebuter. Certains lecteurs ne trouveront pas d’intérêt aux tensions familiales qui agitent les personnages principaux, d’autres, mais c’est moins probable, se passionneront peu pour l’approche biologique, d’autres encore passeront en soupirant les aspects politiques du retour du loup. Et puis, le cocktail peut fonctionner à merveille sur les lecteurs restants, en espérant qu’ils soient nombreux !
Le thème de la maternité y est aussi amplement inséré, et ce n’est pas du tout inintéressant, les liens fraternels sont passés à la loupe également. Et pour moi, non, je n’ai pas eu d’impression de surabondance, vous comprendrez que j’ai été séduite par ce roman passionnant, riche et plein de tensions, jusqu’à une fin qui ne déçoit pas !

 

La frontière du loup de Sarah Hall (The wolf border, 2015) traduit de l’anglais par Eric Chédaille, éditions Christian Bourgois (2016), 474 pages, sorti en Livre de Poche (2017)

Une bonne pioche due à Marilyne, lu aussi par Daphné.

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, non fiction, projet 50 états

Dan O’Brien, Wild idea

wildidea« J’ai su qu’il y aurait dans mon avenir au moins une tentative de rétablir l’équilibre des grandes plaines. Et que les bisons en feraient partie. »
Dan O’Brien est écrivain et professeur, il a travaillé comme saisonnier dans le domaine de la biologie, à la réintroduction d’oiseaux dans les Grandes Plaines du Dakota du Sud. Lorsque plus tard, il s’installe dans un ranch, il imagine réintroduire des bisons sur ses terres, une espèce massacrée par l’homme blanc dans la seconde moitié du XIXème siècle, par goût du sport ou pour décimer les Indiens, jusqu’à ne plus laisser qu’un millier d’individus. Il commence d’abord par essayer de restaurer la flore, non sans mal.

« Déjà à cette époque, je savais que les bisons allaient devoir payer pour leur propre retour. Ce qu’on n’imaginait pas, c’est quel serait le prix. »

Vivre sur un ranch en élevant de plus en plus de bisons implique de commercialiser la viande de bison, d’autant plus que la compagne de Dan O’Brien, Jill, est restauratrice, et toujours prête à imaginer de nouvelles recettes. Au fur et à mesure de l’avancée du projet, le couple se rend compte qu’il faut pour cela respecter les bisons, les « moissonner » sur leur habitat selon des méthodes dénuées de cruauté et non les emmener à l’abattoir comme de simples bœufs d’élevage. Ils imaginent alors une unité mobile destinée à équarrir et réfrigérer sur place. Ils n’oublient pas non plus les rites indiens préalables à l’abattage. Mais tout n’est pas forcément facile dans cette entreprise…

« Rocke a chanté jusqu’à ce que les bisons entourent notre petit groupe. Shane a allumé le fagot d’herbe à bison et Rocke a envoyé la fumée sur nous tous. Il a béni le fusil avec la fumée et le troupeau s’est encore approché. »

Tout m’a plu dans cette aventure écologique, économique et humaine. L’idée de départ tout d’abord, l’expansion du projet malgré les réticences de Dan O’Brien, l’implication familiale, celle des amis et employés. Certains, comme Erney, qui devient au fil des années un membre de la famille, ou comme Jilian, la fille de la compagne de Dan, sont particulièrement touchants. On partage les moments d’enthousiasme et ceux de doute, on imagine les bisons, si majestueux, tellement adaptés au paysage dont ils avaient pourtant disparu, les plaines sans fin où ils disparaissent au début de l’hiver pour réapparaître au printemps. C’est magique et j’ai dévoré ce livre sans voir le temps passer !

Wild idea, de Dan O’Brien, Au Diable Vauvert (2015) traduction de Walter Gripp 395 pages


Repéré chez Brize et Keisha, merci pour cette bonne idée !

Projet 50 états, 50 romans : le Dakota du Sud
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Publié dans littérature Amérique du Nord

T.C. Boyle, Les vrais durs

vraisdursDu jour au lendemain, il était devenu une célébrité et son histoire puisait dans quelque profond recoin régressif de la psyché américaine.
Le roman commence par une soixantaine de pages en Amérique Centrale qui pourraient constituer à elles seules une nouvelle plutôt frappante. Un couple de retraités participe à une sortie non prévue lors d’une croisière. Il s’agit d’une excursion avec un autocar local, pour aller voir des animaux sauvage en forêt. Mais cela tourne mal, et Sten devient le héros du jour en mettant un terme radical à l’existence d’un petit malfrat détrousseur de touristes.
Revenu en Californie, Sten et son épouse Carolee n’ont plus à se soucier que de leur célébrité récemment acquise et surtout de leur fils unique Adam, très perturbé depuis l’adolescence, qui se croit la réincarnation d’un trappeur, voit des « hostiles » partout, et vit dans les bois qu’il considère comme son domaine intouchable.
Adam fait la connaissance de Sara, une femme plus âgée que lui, et tout aussi paumée. Je ne suis d’ailleurs pas d’accord avec la quatrième de couverture, qui exagère l’influence de Sara, je pense qu’elle est, tout autant qu’Adam, une victime du système, du mode de vie à l’américaine dont il est impossible de s’extraire, et qui se retourne contre ceux qui n’y adhérent pas complètement. Deux individus fragiles, en marge, qui se mettent plus ou moins ensemble, cela peut conduire à des situations ingérables, que ce soit pour les parents d’Adam, ou la police locale…
Elle mit le clignotant avant d’obliquer dans l’allée de gravier au moment où il vit les pins sylvestres illuminés de soleil et les trois poubelles en plastique marron qui débordaient car personne ne semblait jamais venir les vider, et la chose, la masse vrai de vrai, l’objet qui le percuta comme un missile tiré de nulle part : la voiture de son paternel, garée à l’ombre d’un mur comme si elle était dans son élément naturel.
La voiture dont il est question dans l’extrait est une Toyota hybride, bien sûr, car c’est l’une des grandes qualités de TC Boyle, de ne pas caricaturer ses personnages, de ne pas les dessiner tout d’un bloc. Sten est un principal de collège à la retraite, ex-marine, capable de tuer pour se défendre, mais qui se préoccupe de protection des espaces naturels et roule en voiture hybride… ce que son fils commente en pensant que « si on voulait vraiment être sérieux, il fallait tout bonnement renvoyer la voiture au Japon et se déplacer à pied. »
Une petite réflexion en passant : si l’évolution de la société aux États-Unis a toujours une longueur d’avance sur l’Europe (je ne dis pas que ce soit un progrès, loin de là) et donne à imaginer ce que seront notre pays et ses voisins dans quelques années, l’avance est encore plus sensible en Californie, à tel point que ce roman pourtant actuel donne parfois l’impression d’être un roman s’inscrivant dans un futur proche. Et ça provoque une impression assez bizarre…
La violence, la facilité à posséder une arme à feu aux États-Unis, même pour quelqu’un de déséquilibré, la vie en marge de la société, l’incompréhension entre parents et enfants, l’écologie et la protection des espaces sauvages, sont les thèmes, assortis d’une dose certaine d’humour, de ce roman. Dans le genre « drame familial et écologie », je préfère T.C. Boyle à David Vann, sans doute à cause de l’humour de Boyle, justement, mais je sais que d’autres auront la tendance inverse. On peut aussi le rapprocher de Ron Rash, et là, je sais où vont mes préférences !
Je ne recommanderais peut-être pas ce roman pour découvrir l’auteur, qui est pour moi un très bon romancier américain actuel. Mieux vaut sans doute commencer par son premier roman, Water music, si on aime les pavés historiques, ou l’excellent America sur l’immigration mexicaine en Californie. Ou des nouvelles, pourquoi pas ?

Extrait : Le chien était couché sur le tapis devant le canapé, à quelques centimètres de ses bottes. Des dreadlocks ! Un chien à dreadlocks. Ça, c’était cool. Il pensa à Bob Marley et à Jimmy Cliff, il pensa à son campement dans les bois dont personne ne connaissait l’existence, il pensa à la ganja, à l’opium, à ses semis de pavot dans deux cent vingt-sept pots en plastique noir pour les mettre à l’abri des rongeurs.

L’auteur : Thomas John Boyle est né en 1948 dans une petite ville de la vallée de l’Hudson, dans l’état de New York. A dix-sept ans, il change son second prénom pour Coraghessan, qu’il utilise tout au long de sa carrière littéraire. Diplômé de l’université de New York en 1968, il enseigne à l’Université de Californie du Sud à partir de 1978. Son premier roman, Water Music, pavé polyphonique et historique, remporte en 1982 un grand succès. Il écrit entre 1982 et 2006 huit romans et quatre recueils de nouvelles. Certains de ses romans ont pour thème l’écologie, d’autres la société américaine de la fin du XIXe ou début du XXe siècles. Il obtient le Prix Médicis étranger pour America. Il vit en Californie dans une vaste maison conçue par Frank Lloyd Wright.
442 pages.
Éditeur :
Grasset (mars 2016)
Traduction : Bernard Turle
Titre original (2015) The harder they come

Les avis de Clara, d’Antigone, de Winnie
Projet 50 états, 50 romans pour la Californie.

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Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, projet 50 états

Jon Krakauer, Into the wild

intothewildL’auteur : Jon Krakauer est né en 1954 dans le Massachusetts, il est journaliste mais aussi alpiniste. Il a publié en 1997 Voyage au bout de la solitude qui deviendra Into the wild, et sera porté à l’écran par Sean Penn, et aussi en 1998 un récit intitulé Tragédie à l’Everest.
285 pages
Éditeur : 10/18 (2008)
Paru en France en 1997.
Traduction : Christian Molinier

Il y a des vies si fortes et si tragiques qu’un roman ne saura jamais être tout à fait au même niveau, ainsi la vie de Christopher McCandless qui abandonna tout, études, famille, amis pour une vie idéale, un retour solitaire à la nature. En avril 1992, il fit du stop pour rejoindre une région peu fréquentée au nord du mont McKinley, où on le retrouva mort trois mois plus tard, dans un vieux bus abandonné qui lui avait servi d’abri. Jon Krakauer dessine la vie de ce jeune homme brillant et idéaliste, et pas seulement les cent et quelques jours qu’il passa en autarcie complète dans cet endroit isolé d’Alaska, avec un sac de riz, une arme et des cartouches, avant de mourir d’épuisement, d’intoxication ou de faim, on ne sait trop.
Jon Krakauer fait partie de ces journalistes qui savent rendre passionnantes leurs recherches, et les mettre en forme pour ne produire aucune sensation d’ennui. Je pense en particulier dans le même genre, à Justin St Germain, un autre américain, qui a écrit Son of a gun, dont la maîtrise m’avait fait forte impression.
Pour revenir à Into the wild, Jon Krakauer s’est lancé dans l’enquête sur Chris McCandless dans le mois qui a suivi la découverte du corps et l’annonce de la mort du jeune homme, il a donc pu rassembler des témoignages tout frais, des souvenirs vivaces. Il n’hésite pas aussi à revenir sur l’enfance et la jeunesse de Christopher, pour expliquer son cheminement psychologique, et argumenter sur le fait qu’il n’était pas suicidaire. Il en vient aussi à évoquer sa propre jeunesse, où il faillit perdre la vie en voulant escalader un mont inaccessible en Alaska. C’est aussi leurs points communs qui lui ont donné envie d’écrire sur le jeune disparu de la piste Stampede.
Jon Krakauer a également mené l’enquête sur d’autres affaires similaires à celle de Chris, où des jeunes gens ont voulu retourner seuls à la nature, et vivre de ce qu’elle pouvait leur offrir, au risque de leur vie. Sa recherche n’oublie pas non plus la littérature et notamment tous les livres que Chris avait emporté avec lui, et qu’il cite abondamment, où il cherche des explications… Mais peut-on tout expliquer ?

Citations (parmi un bon nombre de pages marquées !)
Chris était de ces gens qui pensent qu’il ne faut rien posséder hormis ce que l’on peut porter sur soi.

Il était tellement captivé par ces récits qu’il semblait oublier que c’étaient des œuvres de fiction, des produits de l’imagination qui relevaient plus de la sensibilité romantique de London que d’une expérience réelle dans le monde sauvage subarctique. Il négligeait le fait que London lui-même n’avait passé qu’un seul hiver dans le Grand Nord et qu’il s’était donné la mort dans son domaine de Californie à l’âge de quarante ans, abruti d’alcool, obèse, pathétique, menant une existence sédentaire qui avait peu de rapport avec les idéaux qu’il prônait dans ses écrits.

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50 romans, 50 états : pour l’Alaska, le choix est large, mes favoris restent sans doute La fille de l’hiver d’Eowyn Ivey, et Aucun homme, ni dieu de William Giraldi !

Publié dans conseils de lecture

Conseils de lecture (13) Ma petite cabane au fond des bois

C’est bientôt le printemps, les p’tites fleurs, le grand air, la forêt, les petits oiseaux, tout ça, tout ça… Connaissez-vous des livres, des romans de préférence à des témoignages, où les protagonistes s’exilent, volontairement ou non, au fond des bois ?
Je pense tout d’abord à Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier et L’abandon de Peter Rock.
ilpleuvait  abandon_poche 
Avez-vous d’autres suggestions ?
Une proposition de Valentyne pour commencer, et plusieurs d’Aifelle :
Le mur invisible de Marlen Haushofer,
La langue des oiseaux et Bambois, la vie verte de Claudie Hunzinger,
La route de Beit Zera de Hunbert Mingarelli et La petite lumière d’Antonio Moresco.
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Papillon propose Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson,
et Une comète ajoute Into the wild de Jon Krakauer.
Hélène préfère Solitudes australes de David Lefèvre.
Mior suggère un classique, Walden d’Henry Thoreau.
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Ariane aime Promenons-nous dans les bois de Bill Bryson et Le journal intime d’un arbre de Didier Van Cauwelaert.
Delphine-Olympe pense à La délégation norvégienne d’Hugo Boris.
Dominique recommande Ma vie dans les Appalaches de Thomas Rain Crowe et Etrangers sur l’Aubrac de Nicole Lombard.
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Jérôme propose Indian Creek de Pete Fromm. J’ajoute La fille de l’hiver d’Eowyn Ivey, un joli coup de cœur !
Marilyne aime La vie en cabane de David Lefèvre.
Aifelle ajoute Tsili, d’Aharaon Appelfeld.
Céline recommande Il était une rivière de Bonnie Jo Campbell.
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