Juhani Karila, La pêche au petit brochet

« Un malheureux concours de circonstances avait eu pour conséquence qu’Elina devait sortir le brochet de l’étang chaque année avant le 18 juin. 
Sa vie en dépendait. »

Elina, jeune chercheuse en biologie, revient chaque année dans sa Laponie natale, au-delà du cercle polaire, pour accomplir un rituel. Une pêche au brochet dans un petit étang marécageux, infesté de moustiques, taons et autres insectes suceurs, et défendu par un ondin ergoteur. La raison de cette inlassable pêche au brochet, il va falloir bien des pages et des péripéties pour la connaître. Parallèlement, Janatuinen, une jeune policière, arrivée du sud elle aussi, est à la poursuite d’Elina, et va se trouver confrontée à des phénomènes pour elle totalement inexplicables et irrationnels. D’autres personnages haut en couleurs vont venir se mêler à leurs deux quêtes, avec plus ou moins de bonheur.

« L’être tenait un grand faitout à deux mains et buvait. Janatuinen recula jusqu’au mur du fond, sans jamais cesser de viser le monstre. Celui-ci avait une fourrure rêche comme si la nuit même s’était matérialisée sous forme de crins flexibles et frisés. »

Attention, lecture atypique ! Je connaissais un peu la littérature finlandaise, avec Arto Paasilinna ou Johanna Sinisalo, et j’avais déjà rencontré dans leurs romans, dans un contexte par ailleurs tout ce qu’il y a de plus contemporain, des créatures issues de la mythologie nordique. Je n’ai donc pas été étonnée de voir apparaître un ondin dans les eaux d’un paisible étang, mais un peu plus ensuite lorsque un grabuge a été évoqué, puis lors de l’apparition d’un teignon.
Et ce n’est pas tout ! C’est tout un bestiaire fantastique, suscité peut-être par les longues nuits d’hiver ou par des imaginations très fertiles, qui se plaît à mettre des bâtons dans les roues des deux héroïnes. Je laisse aux futurs lecteurs la surprise de les découvrir…
C’est pour le moins décoiffant, et un peu déstabilisant. Attirée vers ce livre dès sa sortie, puis de nouveau intriguée par l’argumentaire du responsable du stand de La Peuplade du festival Étonnants voyageurs, je me suis laissé tenter, mais ai mis un peu de temps à être convaincue. Légèrement débordée par le nombre de créatures étranges, j’ai trouvé que l’histoire aurait gagné à être un soupçon moins loufoque.
Toutefois j’ai fini par me laisser faire, et en retire au final une impression de lecture plaisante, souvent très drôle, avec des personnages entraînants, et qui s’avère recommandable tant comme lecture d’été que pour découvrir la jeune littérature finnoise.

La pêche au petit brochet de Juhani Karila, (Pienen hauen pyydystys, 2019), éditions La Peuplade, 2021, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, 434 pages.

Antoine Desjardins, Indice des feux

« La vie non plus, elle comprend rien à la mort. »

La première nouvelle est frappante, elle fait partager le quotidien d’un adolescent hospitalisé en oncologie, dans une ville noyée par la pluie. Son monologue dans un québecois débridé, inventif, formidable, lui va fort bien, mais les autres textes reviennent à une langue plus classique. Un couple s’interroge sur l’extinction des baleines, un grand-père s’éteint mais lègue son amour des arbres, un jeune homme très brillant quitte la voie tracée par sa famille pour une vie toute simple, un ivrogne croise un coyote après une nuit de beuverie, un jeune garçon explore le bois proche de chez lui, une femme observe la disparition des oiseaux de sa commune… Les thèmes se rejoignent, mais les personnages varient, de tous âges et de tous milieux, et leurs points de vue ne sont bien évidemment pas les mêmes.

« Nos chemins, aujourd’hui, se séparent temporairement pour que l’existence que je me souhaite puisse advenir. Un jour, Je vous reviendrai. Je te le promets. A savoir quand, toutefois, rien n’est moins sûr. Qui peut prédire la trajectoire d’un ruisseau encore à naître ? »

J’avais repéré dès l’hiver dernier ce recueil de nouvelles, aux éditions de la Peuplade que je suis de près. Le thème général de l’écologie, réchauffement climatique, extinction des espèces et destructions diverses dues à l’activité humaine insatiable, le tout en sept nouvelles, voilà qui me parlait. Et je n’ai pas été déçue !
Les textes sont assez longs pour bien installer les personnages, ressentir leurs désarrois et leur peurs ou partager leurs batailles pour l’environnement. L’écriture m’a beaucoup plu sans que je ressente de décalage ou d’incompréhension, comme cela m’arrive parfois avec les romans québecois. Quelques termes de franglais sont regroupés dans un lexique à la fin, mais nul besoin de s’y référer sans cesse, le sens général est limpide. Mais surtout, j’ai aimé l’adroit mélange entre amour de la nature et humanité : il ne s’agit pas de mettre l’humain en accusation, mais de consigner les moments de prise de conscience et l’évolution possible, quoique pas toujours probable, des comportements individuels.
Je conseille donc ce livre à tous les lecteurs amateurs de nouvelles, ou soucieux d’écologie, ou encore friands de littérature québecoise. Quant à moi, je vais le garder précieusement !

Indice des feux d’Antoine Desjardins, éditions La Peuplade, 2021, 350 pages.

Repéré chez Ariane, Delphine-Olympe et Fanny.

Québec en novembre, c’est chez Karine et Yueyin.


Morgan Audic, De bonnes raisons de mourir

« Il s’était rendu compte à cet instant que c’était au-dessus de ses forces de leur parler. Alors il était parti dans la nuit. Et s’était réveillé quelques jours plus tard dans le dessoûloir d’un hôpital. »
Dans la ville de Pripiat, en Ukraine, en principe interdite, un certain nombre de personnes se croisent pourtant, et un jour, un groupe de pseudo-touristes remarque un corps suspendu à une façade. Deux policiers vont mener l’enquête, l’un officiellement, l’autre un peu moins, et pas avec les mêmes motivations. Un oiseau empaillé est posé à côté de la victime. Et il semble y avoir des liens avec un meurtre survenu en 1986, forcément éclipsé par l’accident de la centrale toute proche.


« Une vie normale… Certains jours, Melnyk se demandait quant à lui, si l’Ukraine était vraiment faite pour la normalité. »
Beaucoup de points forts à ce polar plutôt du genre thriller, qui fait effectivement frissonner de temps à autres. D’abord le lieu, bien évidemment, avec ses airs de ville-fantôme et des habitants ou occupants, on ne sait comment les appeler, qui ressemblent à des fantômes aussi. Ensuite, les deux époques, avril 1986, et trente ans plus tard, en plein conflit du Donbass entre Russie et Ukraine. L’auteur excelle à présenter sous toutes ses facettes les conséquences désastreuses de Tchernobyl sur la population et la nature, ainsi que les problèmes actuels de la région. Ensuite, les personnages de policiers sont vraiment intéressants, l’un est ukrainien, et l’autre, qui est russe, enquête de manière privée pour le compte du père de la victime. Les caractères secondaires ne sont pas oubliés, et sont bien dessinés également, dans une ambiance globalement très sombre.

« Une fois sorti de la zone, le bois de Tchernobyl était revendu sans indication de provenance. On l’utilisait ensuite pour fabriquer des tables ou des chaises qui pouvaient se retrouver en vente aussi bien à Kiev que dans un magasin de meubles suédois en France. Tomik affirmait qu’on ne risquait rien tant que le bois ne prenait pas feu. »
Je ne connaissais pas encore cet auteur, et j’ai dévoré ce solide roman bien mené, très bien documenté et intéressant pour l’aspect sociétal et la variété des personnages présentés. Tout à fait recommandable !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, Albin Michel, 2019, 496 pages (paru au Livre de poche, 2020).

Repéré grâce aux Bibliomaniacs, enthousiastes !
C’est le mois du polar chez Sharon.

Edward Abbey, Désert solitaire

desertsolitaire.png« Ensuite, la plupart des choses dont je parle ici ont déjà disparu ou sont en train de disparaître rapidement. Ce livre n’est pas un guide de voyage ; c’est une élégie. Un tombeau. Ce que vous tenez entre vos mains est une stèle. Une foutue dalle de roc. Ne vous la faites pas tomber sur les pieds ; lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre et d’acier. Qu’avez-vous à perdre ? »
Edward Abbey a publié ce livre en 1968, mais il y relate son expérience de ranger dans le Parc National des Arches, dans l’Utah, à la fin des années 50. Il a repris son journal de bord pour écrire le livre, d’où de somptueuses pages sur la faune et la flore du désert, dont il remarque que, comme l’une et l’autre sont rares et clairsemées, chaque spécimen n’en est que plus original, plus fort et plus intéressant, donc. Il n’hésite donc pas à détailler sur de longs paragraphes le mode de vie du lézard tigré ou du serpent indigo, la floraison du yucca ou de la sauge des sables, le parfum du genévrier. Il évoque aussi son installation dans sa cabane éloignée de tout, ses marches dans le désert à la rencontre des fameuses arches, ses activités de ranger, les innombrables dangers du désert Mais surtout il prêche pour que les parcs soient interdits aux touristes motorisés : « Un homme à pied, à cheval ou à vélo voit plus, sent plus et savoure plus de choses en un seul mile qu’un touriste à moteur en cent. »

« De l’eau, de l’eau, de l’eau…. Il n’y a pas de pénurie d’eau dans le désert, l’eau y est présente exactement dans la quantité qu’il faut, […]. Ici l’eau ne manque pas, sauf si vous essayez de bâtir une ville là où nulle ville ne devrait se trouver. »
Et là, ce réquisitoire contre les touristes américains très dépendants de leurs voitures, ne daignant pas mettre un pied à terre sauf pour aller manger un burger, m’a un peu lassée. Au bout d’un moment, j’avais envie de dire que oui, j’avais compris le message. Je ne sais pas ce qu’il en est actuellement dans ces parcs, je suis bien sûr totalement d’avis que ne laisser que des marcheurs, cavaliers ou cyclistes y pénétrer est le meilleur moyen de les protéger.
J’ai trouvé que Edward Abbey, lui, en tant que ranger, utilisait tout de même pas mal son pick-up, et ai été surtout choquée par un passage et cette citation passionnante où Edward Abbey évoque un souvenir de ses années d’étudiant : « En chemin, nous nous arrêtâmes brièvement pour faire rouler un vieux pneu par-dessus la falaise du Grand Canyon. » Vraiment ? À noter qu’il cite ce haut fait non pour montrer comme il était jeune et bête, mais pour évoquer quelque chose qu’il a entendu dire par un ranger à cette occasion : ah bon, le ranger regardait ces jeunes jeter des pneus dans le Grand Canyon ? Ce devait être la fin des années 40, mais tout de même… De plus, j’ai été souvent agacée par le côté « vieux donneur de leçons » d’Edward Abbey, avant de me rendre compte que lors de son activité de garde saisonnier, il avait à peine une trentaine d’années et quarante ans lorsqu’il a écrit ce livre.
Bref, je crois que je préfère les romans d’Edward Abbey, j’avais trouvé Le feu sur la montagne « émouvant et contestataire à la fois, une très belle découverte » et pour finir, je vous laisse encore une belle image sur la nature et les grands espaces, dont le livre ne manque pas. Et je dois reconnaître que j’ai beaucoup aimé ces descriptions.

« L’odeur du genévrier qui brûle est la plus belle odeur au monde, à mon humble avis (…). Comme la fragrance de la sauge après la pluie, une simple bouffée de fumée de genévrier suffit à évoquer, par une sorte de catalyse magique comme en produit parfois la musique, l’espace, la lumière, la clarté et l’étrangeté poignante de l’Ouest américain. »

Désert solitaire d’Edward Abbey, (Desert solitaire, 1968), éditions Gallmeister (Totem, 2018), traduction de Jacques Mailhos, 347 pages.

Mois américain 2019, Objectif PAL et projet « 50 états, 50 romans ».

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Richard Powers, L’arbre-monde

arbremonde« À l’intérieur du cadre, sur des centaines de saisons cycliques, il n’y a que cet arbre en solo, son écorce fissurée qui s’élève en spirale vers l’orée de l’âge mûr, grandissant à la vitesse du bois. »
Lire un roman de Richard Powers, c’est toujours un peu une aventure. Aventure géniale avec Le temps où nous chantions, intéressante avec Générosité ou Orfeo, moins réussie avec L’ombre en fuite. On sait qu’il va falloir s’accrocher, faire appel à des connaissances scientifiques refoulées, pour finalement ne pas en avoir besoin, le roman se suffit à lui-même, n’hésite pas à informer, expliquer, théoriser…
Les 170 premières pages de L’arbre-monde présentent tous les personnages un à un, comme huit nouvelles, où chacun développe plus ou moins un intérêt pour un arbre, une espèce ou un spécimen particulier de feuillu ou de résineux : peut-être les personnages sont-ils le châtaignier, le mûrier, l’érable, le chêne, le sapin de Douglas, le figuier ou le tremble ?
Cette première partie fait écho à l’actualité et c’est celle que j’ai préférée, je vous l’avoue d’emblée. Que ce soit le grand-père de Nicholas Hoel qui lance le projet de photographier l’arbre qui trône dans la cour de sa ferme à chaque saison, que ce soit les recherches passionnées de la scientifique Patricia Westerford ou l’héritage que le père de Mimi Ma lui confie, chacun a son intérêt, et pourrait presque être la matière d’un court roman.

« Ça, c’est de la science, et c’est un million de fois plus précieux que tous les serments humains. »
Les premières pages sont donc les racines du livre, voici maintenant le tronc, à savoir le cœur du roman, et l’endroit où tous les destins se nouent. Connaissant l’auteur, vous devinerez aussi que vous n’allez pas pour autant cesser d’apprendre mille et un détails passionnants sur les arbres, la vie de la forêt, les interactions entre les êtres qui y vivent, et surtout l’empreinte trop souvent néfaste de l’homme sur la forêt et les arbres.
Mais il va être question aussi d’activisme, de militantisme écologique. Certains moments émouvants de ces actions me restent forcément en mémoire, mais d’autres m’ont un peu moins intéressée, et finalement, des neuf personnages du début, j’ai trouvé que certains n’étaient pas vraiment indispensables au bon déroulement du récit, et que tout ce foisonnement provoquait un effet un peu pervers, celui de détourner du sujet principal. Pourtant, je dois reconnaître que les portraits tracés par Richard Powers rendent tous ces protagonistes singulièrement vivants.
J’ai admiré une fois de plus le style de l’auteur, surprenant, parfois obscur, souvent percutant, jamais plat ou insignifiant.
La troisième partie, la plus courte, m’a enfin réconciliée avec la vue d’ensemble, et donné envie de prolonger cette lecture par celle d’un essai documentaire sur les arbres. En auriez-vous à me recommander ?

L’arbre-monde de Richard Powers (The overstory, 2018), éditions du Cherche-Midi, 2018, traduction de Serge Chauvin, 533 pages, prix Pulitzer 2019. (à noter que ce roman vient de sortir en poche chez 10/18)

Pour Keisha, « chacun y trouvera matière à intérêt… » Krol s’attendait un peu à autre chose, pour Nicole, le résultat est foisonnant…

Le mois américain 2019 c’est maintenant et ici !
moisamericain2019

Johanna Sinisalo, Le sang des fleurs

sangdesfleurs« Cela fait neuf jours que j’ai trouvé la ruche désertée.
Neuf jours que j’ai vu des lumières bleues clignoter à Toivonoja.
Les choses arrivent par paquet. La chance appelle la chance et un malheur ne vient jamais seul. »
Finlande, 2025. Dans ce futur très proche, Orvo, apiculteur à ses heures, remarque une de ses ruches totalement vide de ses occupants. S’il est préoccupé par ce phénomène, il l’est aussi par les activités de son fils Eero, qui tient un blog sur le thème de la cause animale, et qui ne s’y fait pas que des amis. Le propre père d’Orvo dirige un abattoir industriel, voici donc trois générations aux intérêts fort contrastés !
Et là, je suis bien ennuyée car je ne voudrais pas en dire trop…
Sachez que l’auteure réussit à mêler fable écologique et documents sur la condition animale, avec une touche de fantastique, un drame personnel et une quête existentielle, le tout avec un grand brio !

« Pour obliger les abeilles à polliniser le plus activement possible, on les trompe en permanence, systématiquement et sans scrupule. »
Johanna Sinisalo met en avant le thème de la condition animale, du bien-être animal, comme, pour la fiction, Vincent Message dans Défaite des maîtres et des possesseurs ou de Camille Brunel dans La guérilla des animaux.
Thème important s’il en est, car c’est bien le moins que l’on puisse faire, si on ne souhaite pas devenir végétarien, que de s’assurer que les animaux que l’on consomme sont élevés dans des conditions décentes. Le débat revient dans le livre, sous la plume d’Eero et de ses contradicteurs. Et les abeilles dans tout ça ? On pense qu’elles agissent librement, sans contrainte ? Pas du tout ! Le fait de déplacer les ruches en hiver vers d’autres régions plus chaudes pour qu’elles continuent de travailler au lieu d’hiberner comme le voudrait leur cycle, en est un exemple simple mais révélateur. Le futur proche décrit par Johanna Sinisalo fait frissonner tant il est réaliste, vraisemblable, et pratiquement inéluctable.

« Pour les anciens Germains, l’air était saturé d’esprits des morts. Et ils lui donnaient le nom de Biennenweg – le chemin des abeilles. »
J’ai enfin découvert Johanna Sinisalo, recommandée chaudement par Keisha, et j’ai beaucoup apprécié ce roman, où l’on sent que l’auteure écrit les romans qu’elle aimerait lire. Ce qui pour moi est un très bon critère de plaisir de lecture, et encore plus dans ce cas où j’ai l’impression qu’elle aime exactement les mêmes livres que moi. (Pour achever cette osmose, la seule fois où j’ai eu de très vagues, vraiment très très vagues velléités d’écrire de la fiction, ça aurait été une histoire policière où un apiculteur et ses abeilles, en voie de disparition, auraient joué le premier rôle.)
J’ai plongé dans ce roman avec passion dès les premières pages, et mon enthousiasme n’a pas faibli par la suite. Ce livre a réussi à me faire réfléchir à l’avenir de notre planète, à me faire rêver, à me faire verser une ou deux petites larmes…
Je lirai les autres livres de cette auteure, c’est certain, quand à vous, je sais que la couverture n’est pas très engageante, mais si vous croisez ce roman, n’hésitez pas ! 

Le sang des fleurs (Enkelten verta, 2011) de Johanna Sinisalo, éditions Actes Sud (2013) traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, 288 pages.

Lire le monde : Finlande
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Amy Liptrot, L’écart

ecart.jpgRentrée littéraire 2018 (7)
« Issue d’un archipel reculé, j’avais toujours envisagé Londres sous un jour fantasmatique. […] Je me suis jetée à corps perdue dans une vie enchantée, faite de rencontres, de longs après-midi d’été au parc et de soirées trop alcoolisées dans des fêtes déjantées. Cette vie ne pouvait pas durer. »
A dix-huit ans, Amy quitte son île natale dans les Orcades, à l’extrême nord de l’Écosse, pour Londres, pour une kyrielle de petits boulots, une série de rencontres et une suite ininterrompue de soirées de fête. Mais la vie d’adulte en devenir qui la séduisait tant lorsqu’elle l’imaginait, devient un cauchemar lorsqu’elle ne peut plus se passer de quantités de plus en plus grandes d’alcool. Un jour, faisant le compte de tout ce qu’elle a perdu, elle commence une cure de désintoxication à Londres puis choisit revenir ensuite dans les Orcades. Elle a dorénavant trente ans et tout à reprendre à zéro. Amy n’a pas de passé douloureux ou de problème familiaux insurmontables à affronter en revenant sur ses terres natales, juste à refaire surface du mieux qu’elle peut.

«  J’ai échoué ici, moi aussi, sobre depuis neuf mois, récurée par les vagues de la vie, polie comme un galet. »
Ceci pour la première partie, pas trop longue, de ce récit autobiographique, et j’aimerais surtout que cela ne vous arrête pas, ne vous empêche pas de découvrir ce très beau texte, formidablement bien écrit, qui donne autant envie d’aller vivre sur une île quasiment inhabitée, que de passer du temps à observer les oiseaux, les vagues ou les nuages ! Qui aurait cru qu’un récit autobiographique réussirait à rendre passionnants à la fois l’ornithologie, l’astronomie et la météorologie, à rendre indispensable la connaissance du râle des genêts, des nuages noctiluques ou de la Fata Morgana ? Avec honnêteté, Amy ne prétend pas que la nature est la panacée et soigne sans difficultés ses maux, mais force est de reconnaître que l’éloignement de Londres lui est des plus utiles.

« J’ai atteint mes confins. Je hurle de toutes mes forces vers la ligne de brisants qui se forment au large. Les vagues attrapent mon cri et le renvoient vers le rivage, jusque dans les grottes secrètes de la falaise, où il grondait résonne loin, très loin, sous mes pieds. »
Au-delà du simple témoignage, Amy Liptrot et sa traductrice ont réalisé une véritable œuvre de littérature, où on sent la force de la nature combattre la puissance du manque à chaque page, où la jeune femme échouée comme un navire en perdition sur une côte battue par les vents reprend des forces et peut accomplir chaque jour de petits exploits comme aller nager dans des eaux glaciales ou marcher dans la tempête.
Complètement subjuguée par l’objet livre et sa superbe couverture, rien n’est venu gâcher ma lecture, et les mots continuent de résonner depuis que je l’ai terminé. Là où d’autres livres s’effacent très vite, celui-ci grandit et s’affirme, et la majeure partie, celle qui se déroule dans les Orcades, est absolument inoubliable !

L’écart d’Amy Liptrot (The outrun, 2015) éditions du Globe (août 2018) traduit par Karine Raignier-Guerre, 332 pages.

Cathulu, Chinouk, Keisha, Sylire et Yvon ont déjà fait le voyage vers les Orcades

A lire pour les anglophones, un article du Guardian, sous la plume de Will Self.

Photographe du samedi (49) Nadav Kander


Pour changer des photos mises en scène de la semaine dernière, je vous propose un thème qui me passionne, et sur lequel de nombreux photographes travaillent avec passion également : la nature et l’homme.
L’empreinte de l’être humain sur le paysage qui l’entoure, la force de la nature à passer outre les constructions humaines ou au contraire la disparition de toute trace naturelle du paysage, voici des sujets qui ne manquent pas d’interroger, du climat à la déforestation, en passant par l’architecture… Chaque photographe apporte sa vision sur ce vaste sujet. Nadav Kander a ainsi suivi le cours du Yangtse Kiang, où les brumes le disputent à la pollution, créant une atmosphère blafarde et pourtant photogénique. Traditions et modernité s’y côtoient, et c’est surprenant.
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nadav_kander13.jpgNadav Kander est un photographe israélien né en 1961. Il grandit en Afrique du Sud et s’installe à Londres où il travaille. Il expose au Victoria and Albert Museum, à la Tate Gallery, à la Royal Photographic Society… Son travail paraît également dans des magazines comme le Time ou le New York Times Magazine. Il réalise de nombreux portraits, et c’est sans doute ce qui est le plus connu parmi son œuvre. La série intitulée « Yangtze, the long River », qui m’a attrapée au détour d’une visite, est visible, en partie, dans la rétrospective pour le prix Pictet, aux Rencontres photographiques d’Arles jusqu’au 23 septembre.

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Sur le même thème, les photographies de Solmaz Daryani, de Jonas Bendiksen, de Daesung Lee et de Ciril Jazbek

 

Sarah Hall, La frontière du loup


frontiereduloup« La clôture fait trois mètres soixante de haut, dépassant ainsi leur capacité à sauter, et dessine à son sommet un retour à quarante-cinq degrés vers l’intérieur. Elle ne comporte pas de barbelures et n’est pas électrifiée. »
C’est en tant que biologiste spécialiste des loups que Rachel Caine est appelée au nord de l’Angleterre, dans la région proche de l’Écosse dont elle est originaire, pour mettre en place un projet de réintroduction du loup. Elle ne compte pas donner suite à cette demande d’un riche propriétaire terrien, mais différents éléments vont faire pencher la balance en faveur d’un retour au pays. Rachel pourrait y trouver l’occasion de renouer avec sa famille, et aussi de mettre un peu de distance avec le collègue dont elle est enceinte.

« Il vient tout près de grillage et se campe sur place pour la regarder, les yeux dans les yeux, regard d’un jaune sans mélange. Museau allongé, truffe frémissante, courte crinière. Un chien d’avant l’invention des chiens. Le dieu de tous les chiens. La créature est si belle que Rachel peine à comprendre ce qui s’offre à sa vue. Lui, en revanche, la reconnaît. Cela fait deux millions d’années qu’il voit et flaire des animaux comme elle. »

Ce roman propose un mélange de thèmes plutôt périlleux, qui fait sa richesse autant qu’il peut rebuter. Certains lecteurs ne trouveront pas d’intérêt aux tensions familiales qui agitent les personnages principaux, d’autres, mais c’est moins probable, se passionneront peu pour l’approche biologique, d’autres encore passeront en soupirant les aspects politiques du retour du loup. Et puis, le cocktail peut fonctionner à merveille sur les lecteurs restants, en espérant qu’ils soient nombreux !
Le thème de la maternité y est aussi amplement inséré, et ce n’est pas du tout inintéressant, les liens fraternels sont passés à la loupe également. Et pour moi, non, je n’ai pas eu d’impression de surabondance, vous comprendrez que j’ai été séduite par ce roman passionnant, riche et plein de tensions, jusqu’à une fin qui ne déçoit pas !

 

La frontière du loup de Sarah Hall (The wolf border, 2015) traduit de l’anglais par Eric Chédaille, éditions Christian Bourgois (2016), 474 pages, sorti en Livre de Poche (2017)

Une bonne pioche due à Marilyne, lu aussi par Daphné.

Dan O’Brien, Wild idea

wildidea« J’ai su qu’il y aurait dans mon avenir au moins une tentative de rétablir l’équilibre des grandes plaines. Et que les bisons en feraient partie. »
Dan O’Brien est écrivain et professeur, il a travaillé comme saisonnier dans le domaine de la biologie, à la réintroduction d’oiseaux dans les Grandes Plaines du Dakota du Sud. Lorsque plus tard, il s’installe dans un ranch, il imagine réintroduire des bisons sur ses terres, une espèce massacrée par l’homme blanc dans la seconde moitié du XIXème siècle, par goût du sport ou pour décimer les Indiens, jusqu’à ne plus laisser qu’un millier d’individus. Il commence d’abord par essayer de restaurer la flore, non sans mal.

« Déjà à cette époque, je savais que les bisons allaient devoir payer pour leur propre retour. Ce qu’on n’imaginait pas, c’est quel serait le prix. »

Vivre sur un ranch en élevant de plus en plus de bisons implique de commercialiser la viande de bison, d’autant plus que la compagne de Dan O’Brien, Jill, est restauratrice, et toujours prête à imaginer de nouvelles recettes. Au fur et à mesure de l’avancée du projet, le couple se rend compte qu’il faut pour cela respecter les bisons, les « moissonner » sur leur habitat selon des méthodes dénuées de cruauté et non les emmener à l’abattoir comme de simples bœufs d’élevage. Ils imaginent alors une unité mobile destinée à équarrir et réfrigérer sur place. Ils n’oublient pas non plus les rites indiens préalables à l’abattage. Mais tout n’est pas forcément facile dans cette entreprise…

« Rocke a chanté jusqu’à ce que les bisons entourent notre petit groupe. Shane a allumé le fagot d’herbe à bison et Rocke a envoyé la fumée sur nous tous. Il a béni le fusil avec la fumée et le troupeau s’est encore approché. »

Tout m’a plu dans cette aventure écologique, économique et humaine. L’idée de départ tout d’abord, l’expansion du projet malgré les réticences de Dan O’Brien, l’implication familiale, celle des amis et employés. Certains, comme Erney, qui devient au fil des années un membre de la famille, ou comme Jilian, la fille de la compagne de Dan, sont particulièrement touchants. On partage les moments d’enthousiasme et ceux de doute, on imagine les bisons, si majestueux, tellement adaptés au paysage dont ils avaient pourtant disparu, les plaines sans fin où ils disparaissent au début de l’hiver pour réapparaître au printemps. C’est magique et j’ai dévoré ce livre sans voir le temps passer !

Wild idea, de Dan O’Brien, Au Diable Vauvert (2015) traduction de Walter Gripp 395 pages


Repéré chez Brize et Keisha, merci pour cette bonne idée !

Projet 50 états, 50 romans : le Dakota du Sud
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