Yamen Manai, La sérénade d’Ibrahim Santos

« – C’est après la terre qu’ils en ont, après la terre et ce qui sort de la terre, dit le vieux Ruiz depuis sa chaise en teck. Ces hommes ont trop de pouvoir pour se contenter d’apprécier une bonne bouteille et décamper. »

Dans un pays jamais nommé, sur une île où l’on cultive la canne à sucre et le tabac, un petit village est resté à l’écart des bouleversements politiques et arbore encore l’ancien drapeau et le portrait du président déchu depuis vingt ans. Jusqu’à ce que le Président-Général et son frère Premier Ministre découvrent un rhum d’une qualité telle qu’ils s’intéressent immédiatement à sa provenance : le village de Santa Clara. Un émissaire est envoyé, qui découvre avec stupeur l’ignorance de tous les habitants. En vue d’une visite ministérielle, il va devoir mettre rapidement cette population au courant, leur apprendre à crier Vive la Révolution, et à jouer l’hymne national. C’est là qu’Ibrahim Santos, chef d’orchestre mais aussi météorologue, intervient…

« Le soir tomba. La lune était belle et ronde et pas une constellation ne cachait ses étoiles. L’air léger portait dans tout Santa Clara l’odeur de la viande de porc grillé, et faisait geindre le maire qui gisait par terre, lampes éteintes, dans l’obscurité de sa maison. »

C’est avec beaucoup d’humour que Yamen Manai dévoile dès la préface le contexte où il a décidé de « rendre le bras d’honneur que lui adressait Big Brother et son sourire de joueur de flûte partout affiché » en écrivant ce roman. Mais c’est le début des années 2010, et les Tunisiens initient le Printemps arabe. Alors, « l’homme qui ne prenait pas une ride s’envole avec sa dulcinée ». Le livre est publié à ce moment-là.
Voilà pour l’histoire avec un grand H.
Quant aux histoires contenues dans ce roman aux allures de conte, ce sont celles, mêlées les unes aux autres, d’Ibrahim Santos, le musicien qui prévoit le temps et aide aux récoltes, d’Eddie, le trompettiste un peu simplet, du maire José Ricardo Silva et de ses cochons bien gras, de Lia Carmen et ses présages, de l’agronome Joaquin Calderon envoyé en mission à Santa Clara… Un conte, avec un zeste de réalisme magique et beaucoup d’humour, de l’imagination à revendre et des dialogues percutants. La critique politique n’est jamais loin, et les dictatures sont bien moquées.
J’ai lu ce roman juste avant d’aller croiser l’auteur à Saint-Malo, et je me suis régalée. J’ai bien sûr demandé à l’auteur, très sympathique, une petite dédicace pour son dernier roman Bel abîme.
Une autre lecture est à suivre, donc !

La sérénade d’Ibrahim Santos, de Yamen Manai, éditions Elyzad, 2011, paru en poche en 2018, 240 pages.

Repéré grâce à Krol.
Le portrait de l’auteur sur le site d’Étonnants voyageurs et les débats à (ré)écouter…

Azza Filali, Ouatann

ouatannLes trente premières pages de ce roman nous mettent en présence de Michkat, une jeune avocate d’un cabinet de Tunis, aussi désabusée par ce que son patron lui demande de faire, que déçue par sa vie privée. Alors qu’on commence à s’attacher à cette jeune femme, le roman opère un tournant pour présenter Rached, un jeune fonctionnaire manquant de scrupules. Puis un second tournant nous mène à Nabeul, dans une villa en bord de mer, où les personnages se retrouveront au travers de remises en question, autant que d’épisodes mouvementés.
Ce roman peut paraître un peu déroutant dans la mesure où il est d’un genre indéterminé, mi critique de société, mi roman choral, mi roman noir, mi roman de formation… Mais l’ensemble de toutes ces moitiés (!) fonctionne bien et évoque avec précision et virtuosité la Tunisie contemporaine. J’ai aimé la manière qu’a l’auteur de nous faire rentrer dans l’intimité de ses personnages, sans lasser ni égarer par la multiplicité des portraits. Son style est tout à fait agréable à lire, son français coloré et évocateur.
Sous la légèreté de surface, paraît le désespoir profond des jeunes sans travail ni avenir. L’histoire se passe en 2008, et je souhaite qu’un peu d’espoir soit revenu dans le quotidien des jeunes tunisiens de maintenant. L’auteure ne cache rien de l’attrait irrésistible de l’Europe, de la dépression qui envahit tous et tout, des multiples combines et magouilles pour survivre. Celles-ci, associées à l’humour de certaines situations et à la vivacité des dialogues, évoquent un peu les romans de Iain Levison.
Bref, une très intéressante lecture, à l’opposé de certains romans français nombrilistes et/ou larmoyants que je ne citerai pas.

Citation : « Un jour, un constat s’imposa à moi : en trente ans, quelque chose d’essentiel avait disparu, comment te dire, une sorte de crédit d’admiration, légué d’une génération à l’autre. J’appartiens à une génération qui n’a rien reçu ; à vingt ans, j’aimais une foule de choses, mais je n’admirais rien et je n’étais pas le seul. »

L’auteure : Azza Filali est née en 1952. Elle est médecin et professeur de médecine à Tunis. Elle a par ailleurs obtenu un master en philosophie à Paris en 2009. Elle a d’abord écrit des essais, des nouvelles, puis des romans : L’heure du cru, en 2009, suivis de Ouatann en 2012 et Les intranquilles en 2014, sont tous parus aux éditions Elyzad.
391 pages
Éditions Elyzad (2012)

Lu aussi par Philisine, Zazy et Dasola.