classique·littérature Asie·policier

Edogawa Ranpo, Le démon de l’île solitaire


demondelilesolitaire« 
À mesure que les jours passaient, je commençais à ressentir clairement ce qu’était la vraie tristesse. Ma relation avec Hatsuyo n’avait duré que neuf mois, mais la profondeur et l’intensité de l’amour ne se mesurent pas avec la durée. En trente ans de vie, j’avais éprouvé toutes sortes de tristesses, mais jamais une affliction aussi profonde que lorsque j’ai perdu Hatsuyo. »
Pourquoi Minoura a-t-il, malgré son âge encore peu avancé, les cheveux tout blancs ? Et pourquoi son épouse porte-t-elle une étrange cicatrice sur la cuisse ? Il doit revenir plusieurs années en arrière et commencer par le moment où il est tombé amoureux d’une de ses collègues de bureau. L’histoire va être longue et compliquée, parsemée de nombreuses morts mystérieuses, et se passer en bonne partie dans une île qui restera sans doute dans ma mémoire comme l’une des pires îles de romans, avec Shutter Island !
L’auteur de ce roman noir japonais est le précurseur de la littérature policière et fantastique japonaise dans les années 1920 à 1960. Son pseudonyme a été choisi par rapport à un maître du genre, un américain qu’il vénérait. Lisez à haute voix ce nom, et vous trouverez sans doute de qui il s’agit, sinon, la réponse est dans la suite du billet !

« Kôkichi Miyamagi était un habile interlocuteur. Je n’avais pas besoin de mettre mon histoire en bon ordre pour la lui raconter. Il me suffisait de répondre à ses questions l’une après l’autre. Finalement, je lui racontai tout, depuis la première fois où j’avais adressé la parole à Hatsuyo Kizaki jusqu’à sa mort suspecte. Miyamagi voulut examiner le croquis de la plage apparue à Hatsuyo en rêve, ainsi que le registre généalogique qu’elle m’avait confié. »
Voici un
roman assez surprenant et terrible, surtout lorsqu’on pense qu’il a été écrit en 1930 ! Il mélange un mystère de « chambre close » à la manière d’Edgar Allan Poe ou Gaston Leroux, avec des révélations beaucoup plus sordides et inimaginables. L’auteur manie de plus l’art de l’analepse et dose soigneusement ses effets d’annonce, il sème des indices en signalant au lecteur de bien s’en souvenir, et même si sur le moment on n’y comprend goutte, on finit par obtenir des éclaircissements, un peu avant le narrateur qui n’est pas toujours le plus rapide à ce petit jeu…
Dans ce roman nous trouvons donc un jeune homme naïf, une fiancée mystérieuse, une mort inexplicable, suivie d’une autre qui l’est tout autant, un détective chevronné, une piste généalogique, un savant déséquilibré, une île démoniaque. Et si parfois, le narrateur met un peu de temps à en venir au fait, si certaines scènes semblent un peu exagérées, le roman ne perd pas de sa force pour autant. C’est plus qu’une curiosité, c’est un classique du genre, méconnu chez nous, et c’est dommage !

 

Le démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo, (Kotô no Oni, 1930) éditions 10/18, traduit par Miyako Slocombe, 356 pages.

Objectif PAL, troisième lecture du mois ! (et toujours Lire le monde, bien sûr)
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littérature Europe du Sud·policier

Valerio Varesi, Les ombres de Montelupo

ombresdemontelupo« Ce n’est que lorsqu’il s’engagea sur le sentier de la hêtraie que tout se referma. Les arbres et les fins branchages tout autour, le brouillard épais qui pesait depuis les hauteurs, et la terre noire sous ses pieds le firent frissonner. »
Le commissaire Soneri, déjà rencontré dans Le fleuve des brumes, a besoin de repos. Il choisit de retourner dans le village de son enfance, dans les Apennins, et comme le mois de novembre est bien entamé, son occupation principale sera la cueillette des champignons ! C’est compter sans l’atmosphère du village qui est pour le moins alarmante : des coups de feu résonnent par intervalles dans les montagnes alentours, des affiches fleurissent concernant le patron de l’entreprise de salaisons locale. Ce village entre la mer et la région de Parme vit depuis des décennies pour et par la grosse usine de charcuterie devenue une multinationale prospère… Enfin, en théorie. Le fils, Paride Rodolfi, a disparu depuis quelques jours, soit-disant pour aller chercher une cagnotte gardée à l’étranger. Les créanciers, les banques, attendent son retour avec impatience. Le suicide du patriarche de la famille les rend encore plus inquiets et pressés de revoir leur argent.

« Le commissaire écoutait, de plus en plus mal à l’aise, ces dialogues pleins d’allusions qui lui échappaient. »
J’ai lu récemment que ce roman était inspiré par l’affaire Parmalat, énorme scandale financier en Italie au début des années 2000. Toutefois, pas d’inquiétude, le but de l’auteur n’est pas de démonter les mécanismes financiers ou de les expliquer en détail, mais plutôt d’étudier l’emprise d’une grosse société sur un village qui n’a pratiquement pas d’autre source d’emploi. On travaille pour la société Rodolfi ou on quitte le village pour la ville, et ce, depuis des années. Le commissaire Soneri, qui n’a pas l’intention de mener une enquête, s’y trouve toutefois plus ou moins impliqué puisque son propre père a travaillé pour l’entreprise de salaisons. Et puis, lorsqu’on trouve un corps dans les bois en cherchant des champignons, comment ne pas se sentir concerné ?
Pour aimer ce roman, il faut aimer les romans policiers qui prennent leur temps, qui n’hésitent pas à décrire des sentiers de montagne noyés dans le brouillard ou des massifs montagneux au petit matin, autant qu’à retranscrire des conversations autour d’un bon plat de sanglier accompagné de polenta ! Puisque l’enquête, à partir du moment où il y en a une, est officiellement confiée aux gendarmes, c’est d’ailleurs en se promenant dans les bois et en conversant ici ou là, que le commissaire réfléchit à la situation. Toutefois cette relative lenteur va déboucher sur une conclusion beaucoup plus mouvementée…

 

« Il scruta les visages qu’il reconnaissait, mais sur lesquels le temps avait déposé une couche d’hostilité craintive. »
Comme dans Le fleuve des brumes, j’ai été embarquée par l’atmosphère, et ai lu avec grand plaisir ce polar qui permet de découvrir une région d’Italie sous un angle particulièrement riche et intéressant. Il me restera à lire La pension de la via Saffi, paru entre temps. Pour ceux qui se demanderaient comment les éditions Agullo ont pu faire paraître trois romans de l’auteur en si peu de temps, sachez que deux traductrices ont travaillé sur les romans, l’une a traduit le premier et le troisième, l’autre le deuxième.
L’auteur était présent aux Quais du Polar, je n’ai pas eu l’occasion de l’écouter, mais j’y ai pris de nombreuses idées de polars de toutes les régions de la Botte, de quoi voyager à peu de frais !

Les ombres de Montelupo de Valerio Varesi (Le ombre di Montelupo, 2005) éditions Agullo (mars 2018) traduit de l’italien par Sarah Amrani, 310 pages

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littérature Europe du Sud·policier·sortie en poche

Petros Markaris, Épilogue meurtrier

epiloguemeutrier« La crise a balayé les embouteillages au centre d’Athènes. Un Athénien sur deux ne prend plus sa voiture qu’en cas d’urgence. »
C’est le troisième roman de Petros Markaris que je lis après Le Che s’est suicidé, qui se déroule à l’époque où Athènes préparait les Jeux Olympiques, et Liquidations à la grecque (non chroniqué), évoquant le début de la crise grecque. Cette fois, le pays s’est enfoncé au plus profond dans les problèmes économiques, et l’auteur ne manque pas de le noter, à chaque fois qu’il fait parcourir les rues d’Athènes à son personnage principal, ou même lorsqu’il décrit les repas familiaux. C’est un plaisir pour le lecteur de retrouver une ancienne connaissance, le commissaire Charitos. C’est beaucoup moins agréable pour lui qui subit dès les premières lignes une situation très angoissante. Sa fille Katerina, avocate défendant les sans-papiers, se fait agresser devant le palais de Justice par des militants fascistes de l’Aube Dorée, et doit être conduite à l’hôpital.

« On a beau dire, quand votre fille soutient des immigrés, même légaux, vous ne vous faites pas que des amis dans la Maison. Non que tous les policiers soient membres de l’Aube Dorée, mais en raison de la crise, ils courent de manifs en rassemblements, débordés, et la chasse aux sans-papiers ajoute un poids supplémentaire. »
Parallèlement, Charitos est confronté à un assassinat puis un autre, revendiqués par un mystérieux groupe, « les Grecs des années 50 »… S’agit-il de papys tueurs ou de nostalgiques des années passées de la Grèce ? Est-ce que Charitos doit chercher l’origine de ses meurtres à l’époque des Colonels, et donc dans l’histoire des pères des victimes ? Il lui faudra bien du flair et une certaine intuition pour savoir dans quelle direction faire porter ses recherches.
Comme les précédents, ce roman se lit avec facilité, et passionne plus pour le portrait de la Grèce contemporaine que pour l’enquête. Elle ne manque pas du tout d’intérêt, mais c’est dans la description d’une ville à bout de souffle, rongée par la crise, la pauvreté galopante, et pourtant animée toujours par un esprit de débrouillardise et de d’entraide, que l’auteur excelle. Le commissaire Charitos doit maintenant circuler en bus pour économiser l’essence, les fameux repas concoctés par Adriani, son épouse, se composent plus souvent de légumes que de viande, mais il règne toujours une atmosphère conviviale et chaleureuse.
Une lecture parfaite pour qui aime les romans policiers qui dépaysent, et restent bien ancrés dans la réalité sociale d’un pays.

 

Épilogue meurtrier de Petros Markaris, (Titli telous – O Epilogos, 2014) éditions du Seuil (2015) traduit du grec par Michel Volkovitch, 285 pages, existe en poche (collection Points).

Les avis de Delphine-Olympe et Sharon…

Lire le monde c’est ici !

littérature Europe du Sud·policier·sortie en poche

Donato Carrisi, La fille dans le brouillard

filledanslebrouillard« Les éclairs venaient de la rue. Des silhouettes sombres comme des ombres tournaient autour de la maison. De temps à autres, un éclair apparaissait. On aurait dit des Martiens, curieux et menaçants.
C’étaient des photographes. »
Rien ne vaut un bon roman policier entre deux lectures plus exigeantes, et s’il s’agit d’un policier italien, c’est encore mieux ! Pourquoi ? Parce que je voue toujours une certaine tendresse à nos voisins transalpins, et qu’il me plaît toujours d’explorer la variété des régions italiennes. Ici nous sommes dans un bourg des Alpes italiennes en plein hiver, lorsqu’une toute jeune fille disparaît entre son domicile et l’église où elle se rendait, en fin d’après-midi. Anna Lou a tout de la lycéenne tranquille, bonne élève, même pas en rébellion avec ses parents, sa disparition deux jours avant Noël ressemble à s’y méprendre à un enlèvement. Mais la fugue reste une hypothèse à considérer pour les policiers chargés de l’enquête.
Pas du tout conventionnel, ce roman, qualifié par l’éditeur de thriller, vaut surtout par son personnage principal, un policier qui s’intéresse plus à faire la une des médias que, semble-t-il, à trouver le vrai coupable. Il fait tout pour attirer à lui les feux des projecteurs, trouve un suspect qui semble idéal, et qui pourtant n’a aucun mobile valable, aucune ombre dans son passé, aucune preuve qui l’accable, uniquement quelques présomptions et la certitude d’un policier entêté.

« Un crime se produisait toutes les sept secondes.
Toutefois, seule une infime partie faisait l’objet d’articles de journaux, de reportages télévisés ou d’épisodes entiers de talk-show à succès. Pour cette minorité, on faisait appel à des experts criminologues et psychiatres, on dérangeait des philosophes et même des philosophes. »
Le deuxième côté passionnant du roman réside aussi dans le démontage de la machine médiatique, et la critique du rôle des médias, notamment les chaînes d’information en continu, dans les affaires, peu nombreuses, qui font la une de la presse. Le petit jeu entre le commissaire Vogel et les médias sera-t-il au service de la vérité ou au contraire va-t-il envelopper d’un brouillard encore plus tenace toute cette affaire ?
Sauf erreur de ma part, Vogel n’est pas un personnage récurrent de Donato Carrisi, et ce roman est un peu à part dans sa bibliographie. Je ne pense pas lire les autres romans qui me semblent plutôt s’intéresser à des tueurs en série, et à des histoires plus destinées à effrayer qu’autre chose. Ce qui n’est pas du tout ma tasse de thé. En tout cas, ce roman a pour moi fort bien rempli son rôle. La construction impeccable permet de faire des hypothèses avec quelques pas d’avance sur le policier, le portrait fouillé des personnages aide à se les imaginer parfaitement, et la résolution de l’énigme, tout à fait surprenante, est à la hauteur du reste du roman, et vraiment mémorable.

La fille dans le brouillard de Donato Carrisi (La ragazza della nebbia, 2015) Livre de Poche (2017) traduit par Anaïs Bouteille-Bokobza, 349 pages.

Les avis d’Alex mot-à-mots et Pages de lecture de Sandrine.

A noter que le festival Quais du Polar met cette année l’Italie à l’honneur, et que Donato Carrisi figure parmi les invités. Sa fiche-auteur ici

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littérature Europe du Nord·policier

Arnaldur Indridason, La muraille de lave

murailledelave« C’était un à-pic vertigineux, l’océan se déchaînait sur la paroi de basalte et le vent soufflait avec une telle violence qu’on peinait à se tenir debout. […] Entaillés de profondes crevasses, les bords dangereusement découpés du plateau de lave s’effondraient constamment sous les assauts de l’océan. »
Quatre hommes d’une même banque se promènent dans ce paysage aussi dangereux que magnifique, mais l’un d’eux fait une chute mortelle alors qu’il s’était éloigné du groupe. Cela pourrait être un simple accident si ce n’était lié à l’agression d’une femme dans sa maison, qui la laisse grièvement blessé. Il semblerait qu’elle ait essayé de faire chanter quelqu’un avec des photos compromettantes, et Sigurdur Oli, qui enquête, est mêlé par un de ses amis à cette histoire. Il faut ajouter un homme surveillé par un autre, qui paraît lui en vouloir pour des faits très anciens…

« De manière générale, il pensait que les gens portaient la responsabilité de leur malheur. Une fois qu’il avait achevé sa journée de travail et fait ce qu’il avait à faire, c’était terminé jusqu’au lendemain. »
C’est l’adjoint d’Erlendur qui se retrouve au centre du roman, puisque le héros récurrent d’Arnaldur Indridason ne donne aucune nouvelle à son équipe depuis les fjords de l’est où il est parti. C’est étonnant comme l’atmosphère du roman est différente lorsque c’est Sigurdur Oli qui en est le personnage principal. Il faut admettre qu’il n’est pas aussi attachant que son chef, même s’il semble s’humaniser parfois au fil des événements. On apprend aussi à mieux le connaître.
Sur fond de magouilles bancaires un peu complexes, la muraille de lave bien réelle est aussi la métaphore de la Banque Centrale. Comme d’habitude, la construction du roman est particulièrement soignée, elle permet de se creuser la tête, avec les renseignements collectés par les enquêteurs, voire un peu plus, pour tenter de comprendre où emmène l’auteur. C’est toujours un plaisir à lire, une traduction soignée rendant bien la poésie des journées sombres et des paysages somptueux, sans oublier les méandres psychologiques des personnages.
Un excellent auteur, qui ne me déçoit jamais, j’ai d’ailleurs déjà un de ses romans suivants en attente.


La muraille de lave d’Arnaldur Indridason (Svörtuloft, 2009) éditions Points (2013) traduit de l’islandais par Eric Boury, 402 pages.

Le challenge littérature nordique est chez Margotte.
LitNord

littérature Europe du Nord·policier

Jo Nesbø, Soleil de nuit

soleildenuit« Mon plan jusqu’à présent avait été de ne pas en avoir, puisqu’il anticiperait toute stratégie logique que je pourrais élaborer. Ma seule chance était l’arbitraire. »
Avec Soleil de nuit, je retrouve Jo Nesbø, auteur déjà lu et aimé avec son héros récurrent Harry Hole. Ici, le roman est plus court et différent des autres, mais c’est toujours un plaisir de retrouver la Norvège, et l’écriture de l’auteur.
Jon Hansen est en fuite, on le comprend dès le début, lorsque, un peu au hasard, il descend d’un autocar dans une petite localité du Finnmark, à près de deux mille kilomètres d’Oslo, au nord du pays. Il y rencontre un jeune garçon et sa mère, leur dit se nommer Ulf et se réfugie dans une cabane de chasse, à l’écart du bourg. La communauté essentiellement composée de laestadiens, protestants particulièrement rigoristes, ne l’accueille pas forcément à bras ouverts, mais là n’est pas le problème.

 

« Vous disposez d’un temps donné, vous brûlez jusqu’au filtre, et puis, inexorablement, c’est la fin. Mais l’idée, c’est brûler jusqu’au filtre, ce n’est pas de s’éteindre avant. »
Jon fuit en effet des tueurs commandités par un gros mafieux de la capitale auquel il doit de l’argent, et il est persuadé qu’ils finiront par le trouver, quel que soit le soin qu’il mette à dissimuler ses traces. Au pays des Sames et du soleil de minuit, Jo Nesbø écrit une jolie variation sur un thème classique, celui de la fuite, sur un ton mêlant l’humour, les sentiments, et les situations noires. Le personnage se découvre lui-même petit à petit autant que le lecteur apprend à le connaître, il ne sait plus s’il doit fuir plus loin, se préparer à attendre avec philosophie ses tueurs ou garder une lueur d’espoir. J’en dis volontairement moins que la quatrième de couverture, car une partie de l’intérêt du livre vient de la divulgation progressive du passé de Jon. On en vient ainsi à se faire du souci pour un personnage qui au départ n’inspire pas forcément la bienveillance.
L’auteur fait monter l’angoisse habilement, mais ne néglige pas la découverte d’une région et d’une communauté, rencontrées lors d’un séjour dans les années 70 et 80. Une lecture prenante, rapide et des retrouvailles réussies avec l’auteur !

Soleil de nuit de Jo Nesbø (Mere blod, 2015) Gallimard (2016) traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, 224 pages


Lu pour le Challenge littérature nordique
LitNord

littérature Europe de l'Est et Russie·policier·premier roman·rentrée automne 2017

Magdalena Parys, 188 mètres sous Berlin

188metressousBerlinRentrée littéraire 2017 (4)
« Nous ne pouvions faire confiance qu’à nous-mêmes. Il s’agissait de la vie de plusieurs personnes. Creuser si près du but, ouvrir une brèche dans une cave, cela exigeait des nerfs d’acier. »
Le titre original de ce roman polonais est « Tunel », il se déroule sur plusieurs époques, avec différents narrateurs qui répondent aux questions de Peter. Cet enquêteur essaye de déterminer pourquoi un certain Klaus, passeur ayant participé au creusement d’un tunnel sous le mur de Berlin en 1980, a été tué des années plus tard, et par qui. D’emblée le roman frappe par sa richesse et sa complexité. De nombreux protagonistes prennent la parole tout à tour, Jürgen, Magda, Victoria, Roman, Klaus, Thorsten, et les rapports entre eux ne s’éclairent que au fur et à mesure de la lecture.
Si j’ai trouvé de nombreuses qualités à ce roman, je n’ai pas réussi à ressentir de réel enthousiasme. J’ai été obligée de me faire un pense-bête avec les noms des personnages et leurs liens, ce qui ne m’arrive jamais, et de m’y référer bien souvent, sous peine d’être perdue. Alors, au vu des autres avis que j’ai lus, vraiment plus enthousiastes, je pense que c’est moi qui n’étais pas très réceptive à un genre un peu différent, à une construction originale et complexe.

« On nous a vite sorti de la tête nos sympathies pour l’Est, mais cela s’est fait avec un certain savoir-vivre. Ils nous ont donc laissé le petit bonhomme vert, orange et rouge aux passages cloutés. Il a finalement été adopté par toute la ville de Berlin -par Berlin-Ouest aussi. Le bon petit bonhomme des feux de signalisation routière. »

Je ne regrette toutefois pas mon achat, j’ai aimé la restitution de l’atmosphère de Berlin coupée en deux par le mur, la manière dont les habitants ont vécu cette séparation, intimement, au plus profond. Mais je n’ai pas été passionnée par la recherche de la vérité concernant le personnage mort au début du roman, par le pourquoi et le comment…
Je conseillerais ce livre à ceux qui cherchent un roman d’atmosphère sur la période où Berlin était divisée en deux, qui aimeront prendre conscience de l’impact immense sur les familles séparées brutalement, à ceux aussi qui aiment se mettre dans la peau de l’enquêteur, réfléchir, déduire, bâtir ou éliminer des hypothèses, à ceux enfin qui aiment le roman choral. Pas à ceux qui chercheraient des techniques pour creuser un tunnel, cet aspect étant passé assez rapidement par les narrateurs !
Je plaisante à ce sujet, mais je suis restée un moment sidérée, au mémorial du Mur à Berlin, devant les marques au sol qui représentent les lieux de passage souterrains et aussi face aux photos et récits d’évasion… N’hésitez pas écouter, si vous avez un moment, le récit de la dernière évasion en 1989. C’est sur France Info et c’est saisissant.

188 mètres sous Berlin, par Magdalena Parys, (Tunel, 2011), éditions Agullo (septembre 2017) traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez, 375 pages.

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Les avis de Cuné, Claude Le Nocher ou Quatre sans quatre.

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littérature Europe du Sud·policier

Valerio Varesi, Le fleuve des brumes

fleuvedesbrumes« Il se sentait empêtré dans une double affaire dont il ne parvenait pas à extraire l’ombre d’un indice, une ébauche d’hypothèse sur laquelle travailler. »
C’est sur les bords du Pô que le commissaire Soneri décide d’enquêter sur une disparition, celle d’un marinier âgé dont la péniche a été retrouvée vide après avoir dérivé un moment sur le fleuve en crue. Etait-elle vide à ce moment-là déjà, Tonna le batelier l’a-t-il abandonnée, quelqu’un d’autre a-t-il piloté la péniche ? De nombreuses questions se posent, et davantage encore lorsque le frère du marinier est retrouvé mort, défenestré au pied d’un hôpital où il se rendait souvent. Si les affaires semblent forcément liées, les pistes sont plus que minces, et le commissaire devra jouer plus souvent de son intuition que de recherches purement scientifiques. Et son intuition le mène très loin… dans le passé.

« Ses recherches le conduisaient toutes vers le Pô, sur cette terre plate où l’on ne voyait jamais le ciel. Et lui ne croyait pas aux coïncidences. »
Le fleuve des brumes est vraiment l’essence même du polar d’ambiance, avec son fleuve omniprésent, ses brouillards, ses péniches qui glissent silencieusement, ses inondations, ses petits cafés où l’on se tait plus qu’on ne discute… Cette ambiance est particulièrement bien rendue par une écriture qui fait la part belle aux images poétiques, et, si on excepte deux ou trois maladresses de traduction, aux dialogues piquants et aux pensées chaotiques du commissaire.
En même temps qu’un auteur, j’ai découvert une jeune maison d’édition, fondée en 2015, et des livres d’une présentation soignée et très séduisante avec ses rabats à surprise : une citation en VO d’un côté, un lexique des vins de la vallée du Pô de l’autre, de quoi mettre encore un peu plus dans l’ambiance !
Un sans faute pour l’objet, une découverte agréable pour l’auteur italien et deux raisons de poursuivre l’aventure. Après ce livre emprunté en bibliothèque, j’ai fait l’acquisition d’un autre roman de cet éditeur et je vous en parlerai bientôt.

Le fleuve des brumes de Valerio Varesi, (Il fiume delle nebbie, 2003) éditions Agullo (2016) traduit de l’italien par Sarah Amrani, 316 pages.

D’autres avis : Black novel, Encore du noir, Jean-Marc Laherrère

 

littérature Amérique du Nord·policier·rentrée automne 2016

Andrée A. Michaud, Bondrée

bondree« Il lui faudrait classer cette affaire parmi celles qui vous hantent longtemps après que la poussière est retombée, les cas boomerangs, ainsi qu’il les nommait, qui vous reviennent en plein visage un soir d’été, alors que vous buvez tranquillement une bière dans le jardin, et vous pourchassent jusqu’aux premières neiges, sinon jusqu’à Noël. »
Cela faisait un moment que j’avais repéré ce roman et bien envie de le lire, tous les avis étant assez unanimes à son sujet. Le roman démarre assez lentement, en annonçant de manière voilée ce qui va ce passer, à savoir qu’une jeune fille va disparaître. J’ai bien aimé ce début subtil et installant l’ambiance petit à petit. A l’été 1967, les alentours d’un paisible lac de vacances dans une région frontalière, entre Québec et état américain du Maine, sont un lieu où plane une légende, celle Landry, le trappeur amoureux malheureux d’une femme à la robe rouge flamboyante. Les jeunes filles qui fréquentent le lac sont tout aussi brillantes, surtout Zaza Mulligan et Sissy Morgan, « les princesses de Boundary, les lolitas rousse et blonde qui faisaient baver les hommes depuis qu’elles avaient appris à se servir de leurs jambes bronzées pour appâter les regards. »

« Il était revenu à son idée de départ, la mort n’avait de sens que si le cœur s’arrêtait de fatigue, que si elle était le résultat d’un geste conscient, d’une trop grande inadaptation à la vie. »
Le thème de la mort omniprésente et l’atmosphère délétère qui envahit petit à petit ce lac, pourtant évocateur de loisirs en famille, sont bien rendus par l’auteure, mais au bout d’un moment, mon intérêt a faibli parce que je n’ai pas réussi à m’accoutumer au style à la fois lyrique et basé sur un certain nombre de répétitions, et ponctué de phrases dites en anglais, ou répétées en anglais puis en français. Le lieu induit ce mélange de langues puisque les vacanciers autour du lac de Bondrée sont tant québécois qu’américains du Maine, comme le policier en charge de l’enquête, mais cela m’a semblé assez fabriqué. Le mélange de roman noir et de poésie n’a pas fonctionné pour moi. Dans un roman, je suis sensible à la musique des phrases et cette composition n’a pas résonné agréablement à mes oreilles. Je précise que ce n’est nullement une question de lenteur du roman, je ne suis pas fan des thrillers où l’action est privilégiée à la psychologie, non, j’aurais pu m’accommoder de cette relative lenteur, mais j’ai eu vraiment du mal avec le style.

« Michaud aurait voulu imprimer ce tableau dans un album parlant d’immortalité, deux fillettes et un chien dans la lumière de l’été, le photographier en vue de le garder à portée de la main, pour les moments durs, pour pouvoir l’opposer aux tableaux rongés de grisaille qui encombraient son esprit, mais il savait la chose inutile. »
Certes, l’auteur réussit parfaitement à créer une ambiance inquiétante à souhait, à faire intervenir différents narrateurs avec fluidité, à installer des points de vue originaux, notamment celui de la petite Andrée qui observe tout, rêve de faire comme les jeunes filles qu’elle regarde, et qui comprend bien plus que les adultes ne l’imaginent. Je me rends bien compte que je suis relativement seule à ne pas être emballée par l’écriture de ce roman, mais cela permettra de relativiser un peu les attentes des futurs lecteurs, sans les décourager pour autant.

Bondrée d’Andrée A. Michaud, éditions Rivages (2016) prix des lecteurs Quais du Polar 2016, 363 pages

Les avis sont élogieux, d’Aifelle et Cathulu à Eva, parmi beaucoup d’autres…

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littérature France·policier·rentrée hiver 2017

Colin Niel, Seules les bêtes

seuleslesbêtesIl y a un engouement certain pour le roman noir rural en ce moment, avec notamment les romans de Franck Bouysse, dont j’ai déjà parlé, sans être totalement convaincue. Colin Niel avait, lui, situé ses premiers romans en Guyane où il travaillait, il vient ici établir son roman dans une campagne isolée, sur un causse qui se désertifie…

« J’avais l’impression de faire un truc un peu fou. Je sais, il y a pire comme folie mais pour moi c’était déjà beaucoup. Il avait fallu quarante-deux ans pour ça, pour que je me comporte comme l’adolescente que je n’avais pas été quand j’en avais l’âge. »

Une femme, Evelyne Ducat, disparaît au cours d’une randonnée solitaire, seule sa voiture est retrouvée, mais pas de traces ou d’indices. Alice, l’assistante sociale dont le rôle est de venir en aide aux agriculteurs que leur isolement fragilise, prend d’abord la parole au sujet de l’enquête menée par la gendarmerie locale, et de Joseph, l’agriculteur dont elle est devenue proche, et qui pourrait bien avoir des raisons d’en vouloir au mari d’Evelyne Ducat. Quatre autres personnages vont intervenir à la suite d’Alice, chacun apportant son passé, son point de vue sur le mystère qui entoure cette disparition, suivie d’une autre, et levant le voile petit à petit…

« Je ne sais pas comment c’est pour les autres, mais moi la solitude, je dirais pas que je l’ai voulue. Et elle m’est pas tombée dessus du jour au lendemain. Non, c’est venu lentement, j’ai eu le temps de la voir arriver avec les années, de la sentir m’entourer comme une mauvaise maladie. »

L’organisation du texte, qui laisse la parole à plusieurs personnages dans cinq grandes parties, convient parfaitement au déroulement de l’histoire. J’ai trouvé aussi que chaque voix était bien différenciée, bien représentative de l’individu qu’elle incarnait. Le thème de la solitude est central, des amours se nouent pour tenter d’y remédier, mais au final, le constat est loin d’être tout rose… ni tout noir, d’ailleurs. Ce roman m’a tenu en haleine, au-delà de la simple distraction, en posant des questions intéressantes sur le monde rural. Un roman sombre mais touchant !
Et si vous vous demandez ce que la couverture a à voir avec l’histoire que je résume ici, il vous faudra lire le livre, il ne sera pas dit que je vais divulguer des points cruciaux.

 


Seul les bêtes de Colin Niel, édité par le Rouergue (collection Rouergue Noir, janvier 2017) 213 pages, Prix polar en séries Quais du Polar 2017, prix Landerneau polar 2017.

Les avis de Baz-art, Itzamna et Jean-Marc.