Lectures américaines (septembre 2022)

La fin du mois se profilant, je regroupe mes lectures américaines d’août et de septembre pas encore commentées en un billet rapide. Vous n’en aurez pas fini pour autant avec mes avis sur des romans nord-américains puisque je suis revenue du festival America de Vincennes avec plein d’idées de livres à lire absolument !

Elizabeth Strout, Tout est possible, Livre de Poche, 2017, traduction de Pierre Brévignon, 288 pages

D’Elizabeth Strout, j’avais lu Olive Kitteridge, et je retrouve ici la même forme de roman, toujours intéressante, mais que tout le monde n’aimera pas : un roman qui ressemble à une suite de nouvelles, avec des connexions entre elles et des personnages en commun. En conséquence, les personnages sont nombreux, mais décrits avec attention et profondeur, et les thèmes très variés : la honte, le remords, la jalousie, le rapport au corps et à la sexualité, les blessures de l’enfance… Et le sujet du roman, alors ? Pour résumer en quelques lignes : les habitants de la petite ville d’Amgash, dans l’Illinois, viennent d’apprendre que Lucy Barton, autrice originaire de leur ville, publie un roman sur son enfance. Cela fait remonter bien des souvenirs en chacun, jusqu’à ce que Lucy en personne revienne dans sa ville natale…
J’ai passé un bon moment avec tous ces personnages, et avec l’écriture de l’autrice américaine, qui ne manque pas de piquant.
Aussi chez Keisha.

James Ellroy, Le dahlia noir, éditions Rivages, 1987, traduction de Freddy Michalski, 504 pages.

Je le savais, en tant qu’amatrice de romans noirs et de littérature américaine, c’était une grosse lacune de ne pas avoir lu James Ellroy, que pourtant j’ai déjà écouté avec plaisir aux Quais du Polar, en 2014
Me voici donc, retenant mon souffle, face au fameux Dahlia noir qui ouvre le « Quatuor de Los Angeles »
Avant d’en arriver à l’affaire du Dahlia noir proprement dite, il faut en passer, et c’est utile pour poser les personnages, par la rencontre entre deux flics boxeurs, Lee Blanchard et Dwight Bleichert, ce dernier étant le narrateur. Il faut voir naître l’amitié qui les unit et aussi la relation qu’ils entretiennent avec Kay, une jeune femme au passé trouble, comme celui des deux policiers. On arrive enfin à l’enquête sur une affaire d’envergure, le meurtre affreux d’une jeune femme de vingt-deux ans, Elizabeth Short.
Si j’ai craint un moment les clichés parmi les personnages des autres flics, pour servir de faire-valoir aux deux héros principaux, j’ai été vite rassurée. Certains d’entre eux sont arrivistes, d’autres ne sont pas des flèches, ce qui apporte des touches d’humour, mais l’ensemble compose un commissariat des plus crédibles, et bien ancré dans les années quarante.
Tout à fait convaincue par cette lecture, par moments très noire, et par le style du maître américain, j’ai déjà prévu de lire le deuxième livre du « quatuor ».
Coup de cœur de Violette.

Richard Powers, Sidérations, éditions Actes Sud, 2021, traduction de Serge Chauvin, 352 pages.

Je ne pouvais pas manquer de retrouver Richard Powers, dont j’ai adoré Le temps où nous chantions et L’arbre-monde. Tout m’encourageait à lire Sidérations, les bons avis, les thèmes de l’enfance « différente », de la sauvegarde de l’environnement, de l’astrobiologie… cela promettait un roman très riche, et c’est tout à fait ce qu’il est.
C’est une lecture dense et profonde du début jusqu’aux dernières pages, une lecture où l’immense intelligence de l’auteur ne laisse jamais le lecteur de côté, et qui pose merveilleusement le personnage de Robin, petit garçon à l’éco-anxiété exacerbée par la mort de sa mère. Theo, son père, va chercher par tous les moyens à apaiser le mal de vivre de son fils, jusqu’à une thérapie innovante, mais perturbante aussi… Un très beau roman !
Lire aussi l’avis de Sandrion.

Glendon Swarthout, 11h14, éditions Gallmeister, 2020, traduction de France-Marie Watkins, 336 pages.

Depuis ma lecture de Homesman, je me promettais de relire Glendon Swarthout, en voici l’occasion avec 11h14. Au croisement du western et du polar, ce roman se déroule en deux époques. Dans les années 70, Jimmy, un auteur de livres pour la jeunesse, prend la route de New York à Harding, au Nouveau-Mexique, à la demande de Tyler, son ex-femme, pour enquêter sur la mort suspecte de l’amant de celle-ci.
Cela va conduire Jimmy à se demander ce qui s’est passé dans cette ville, de 1901 à 1916, entre les deux grands-pères de Tyler…
Au départ, l’histoire est plutôt emberlificotée, mais toujours traitée d’une manière pleine d’humour. Les personnages ne manquent pas de relief, à commencer par Jimmy, avec sa voiture clinquante et ses costumes tape-à-l’œil, peu adaptés à une enquête dans la « cambrousse ». Et pourquoi 11h14 ? Je ne vais tout de même pas vous révéler ce point crucial ! Une lecture plaisante, mais sans doute pas inoubliable.
Repéré chez Electra.

James Sallis, Sarah Jane, éditions Rivages, 2021, traduction de Isabelle Maillet, 220 pages.

Sarah Jane est une jeune femme poursuivie par un passé compliqué, qui réussit à être engagée comme agent au poste de police de la petite ville de Farr. Cal, son chef, fait tout son possible pour l’aider à prendre ses marques, lorsque tout à coup, il disparaît. Est-il mort ou vivant ? Pour le savoir, Sarah va devoir creuser loin, très loin, ce qui la ramène à sa propre histoire.
Le style de James Sallis, déjà rencontré dans Willnot, c’est la concision et l’ellipse élevées au rang d’art, ce qui a un léger inconvénient, de laisser une impression plus fugace que des romans plus denses et plus bavards.
Mais quelle force, cette écriture qui jamais ne vous perd, mais dit tellement en peu de mots ! Les dialogues sont aussi chargés de sens que la narration elle-même, qui prend la forme d’un journal personnel de Sarah.
Ajoutons l’empathie de l’auteur envers ces personnages cabossés, et vous saurez que j’ai aimé cette lecture, que je ne peux que vous recommander.
Un avis similaire chez Actu du noir.

Et vous, avez-vous lu certains de ces romans ?

Pauline Guéna, 18.3 Une année à la PJ

« Un soleil d’hiver, blanc, ras, aveuglant, pâlit les murs anciens et les pelouse gorgées d’eau. Palacio se gare dans une petite cour herbue à l’arrière du bâtiment. Le vent agite les têtes de quelques chardons entre les dalles de pierre.
La loi impose la présence d’un officier de police judiciaire durant la totalité de l’autopsie alors qu’il n’y sert à peu près à rien et que l’examen dure parfois cinq heures. »

C’est en entendant parler de La nuit du 12, film de Dominik Moll, que m’est venue l’idée de sortir de ma pile ce livre gagné il y a quelques mois à un concours. En effet, le film, sans reprendre tout le récit de Pauline Guéna, est inspiré par l’une des affaires qu’elle relate, celle d’une jeune fille retrouvée morte, son corps carbonisé. Le meurtre de Clara hante l’un des policiers de la PJ de Versailles où Pauline Guéna a passé un an en immersion. S’il s’agissait d’une fiction, le meurtrier aurait été confondu dans les dernières pages, malheureusement dans le quotidien d’une brigade, tout ne se passe pas forcément ainsi : il est constitué de longues heures de surveillance, d’écoute, d’enquêtes de proximité, assorties de peu de résultats. Et pourtant, c’est passionnant !

« Ludo prend la parole.
– Voilà comment se présente le buzin. Ouvrez vos esgourdes. Puisqu’on part de rien pour arriver nulle part, autant y aller vite. »

Pauline Guéna a pris, durant une longue période de 2015 à 2016, des notes dans plusieurs services, stupéfiants, brigade criminelle, grand banditisme. Les attentats de novembre 2015 prennent le devant de la scène au début du livre, obsèdent longtemps les enquêteurs, puis d’autres affaires leur sont attribuées : le meurtre d’un patron de magasin de bricolage, des trafics de drogue, la mort d’une jeune fille.
L’autrice, et c’est le gros point fort du livre, à mon avis, trouve le moyen d’allier le plus grand réalisme, avec des dialogues qui sonnent forcément juste puisqu’ils sont réels, et une langue joliment littéraire. J’ai trouvé cela remarquablement bien fait. On est à la fois loin du ton d’un reportage, fut-il écrit ou filmé, et loin d’un scénario de série policière. C’est la réalité d’un commissariat et plus que cela en même temps, et les presque 500 pages se dévorent, croyez-moi !
Bref, que vous ayez vu le film, l’intention de le voir, ou juste envie d’un très bon récit non fictionnel, alliant le drame à l’humour, ce livre est pour vous.
PS : 18.3 fait allusion à un article du code de procédure pénale qui précise les attributions de la PJ, notamment hors de leur juridiction.

18.3 Une année à la PJ de Pauline Guéna, éditions Folio, 2021, 490 pages.

Arnaldur Indriðason, Les roses de la nuit

« Nous sommes comme le cabillaud. En dessous d’un certain nombre d’individus, les bancs se dispersent puis disparaissent. Je crains que cela ne s’applique également à l’espèce humaine. Quand les gens quittent les villages comme le nôtre, la vie ralentit. D’ici peu, elle sera complètement éteinte. »

Un couple a eu l’idée saugrenue de trouver le calme dans un cimetière pour s’embrasser, lorsque la jeune femme aperçoit quelqu’un qui fuit et voit un corps sur la tombe d’un homme politique illustre, au milieu des fleurs. Personne ne reconnaît ou ne signale la disparition de la jeune fille de seize ans, visiblement droguée, dont le corps a été retrouvé. Erlendur et son adjoint Sigurdur Oli ont chacun des idées bien arrêtées sur comment mener l’enquête, qui va les mener dans les fjords de l’Ouest, mais aussi dans le monde de la drogue. La fille d’Erlendur va accepter à contrecoeur de fournir quelques renseignements à son père. Pendant ce temps Sigurdur Oli tombe amoureux du principal témoin de l’affaire, ce qui pose un problème certain.

« Sigurdur Oli ronflait doucement , assis sur son fauteuil.
– C’est la télévision nationale, répondit Erlendur. Elle aurait le pouvoir d’assommer un troll. »

Solide sans être plus original ou enthousiasmant que d’autres romans de l’auteur, cet ouvrage vaut surtout pour son antériorité par rapport aux autres livres où apparaissent Erlendur et son collègue Sigurdur Oli. En effet, il est sorti avant La cité des jarres en Islande, et les personnages y sont encore relativement nouveaux pour les lecteurs puisqu’il s’agit du deuxième de la série, après Les fils de la poussière.
Voir ces personnages en devenir se confronter, réfléchir et évoluer se conjugue à une intrigue brassant beaucoup de sujets intéressants pour comprendre l’histoire récente de l’Islande. Sinon, les pistes suivies, entre trafic de drogue, désertification rurale et symbolique du héros national, permettent de maintenir le cap d’une enquête bien construite, aux dialogues non dépourvus d’ironie et aux nombreuses facettes.

Les roses de la nuit, d’Arnaldur Indriðason, (Dauðarósir, 1998), éditions Points, 2020, traduction d’Eric Boury, 288 pages.

Aifelle et Electra, tout comme Eva, ont été accrochées par cette histoire !

Ludovic Manchette et Christian Niemiec, Alabama 1963

« – Vous préférez qu’on dise de vous que vous êtes une femme noire ou que vous êtes une femme de couleur ?
– Je préfère qu’on dise que je suis une femme bien. »

Détective privé alcoolique passablement désagréable, Bud Larkin accepte de rechercher une fillette noire disparue dont la police ne se soucie guère. Lorsque d’autres disparitions suivent, Bud se rend compte qu’il a bien du mal à interroger les voisins ou les témoins éventuels, qui n’ont aucune intention de lui répondre.
De son côté, Adela, jeune veuve et mère de famille, cumule les heures de ménage pour des patronnes plus ou moins bien embouchées, et plus ou moins ouvertement racistes. C’est par un improbable concours de circonstances que Bud s’adjoint l’aide d’Adela, avec laquelle les langues se délient plus facilement. Ces partenaires que tout oppose vont faire le sel du roman.

« – T’es allée voir pour l’annonce ?
– Oui. C’était une porcherie. Et le type, soi-disant un détective… Agressif, grossier, sale. Et arrogant. Et fainéant.
– Un Blanc, quoi. »

Un duo d’écrivains français qui signe un polar situé comme son titre l’indique, en Alabama en 1963, voilà qui s’annonce plutôt intéressant, et qui l’est réellement ! Les personnages, avec leurs qualités comme leurs faiblesses, attirent volontiers la sympathie, et l’histoire est bien dosée, avec une trame policière intéressante, un contexte historique bien campé, et pas mal d’humour. Les relations entre patronnes et employées font penser à La couleur des sentiments de Kathryn Stockett, il y a d’ailleurs dans le roman un petit clin d’œil aux personnages de l’autrice américaine. Il ne faut toutefois pas s’attendre à de grandes envolées littéraires, le style manque un peu de relief mais ce n’est pas si grave car les dialogues, fort nombreux, sont plutôt piquants et très réjouissants !
L’avantage est que le tout ne demande pas une grande concentration : une très bonne lecture d’été, donc !

Alabama 1963 de Ludovic Manchette et Christian Niemiec, Le Cherche Midi éditeur, 2020, 378 pages, sorti en Pocket, 2021.

repéré chez Anne et Dominique.

Ian Rankin, Tels des loups affamés

« De sa vie, il n’avait pas le souvenir de s’être jamais senti insouciant. Perpétuellement sur ses gardes tant une attaque était toujours possible, entouré par ceux-là même auxquels il ne pouvait pas risquer de faire confiance, sans cesse confronté à de nouvelles menaces qui venaient s’ajouter aux anciennes. »

Rien de tel pour les longues et chaudes journées d’été qu’un bon polar d’une série déjà bien connue, si possible en Scandinavie ou, pourquoi pas, en Écosse. Même si John Rebus est retraité depuis quelques temps, ses collègues pensent à lui lorsqu’il est question d’une tentative de meurtre sur Big Ger Cafferty, son ennemi de toujours et presque retraité lui aussi. Quoique lorsqu’on dirige une entreprise de crime organisé, se retirer n’est pas toujours évident… L’affaire ne manque pas d’intérêt pour Rebus puisqu’un juge assassiné a reçu la même lettre de menaces que Cafferty, puis une troisième victime aussi. Mais quel lien peut bien les unir ?
C’est toujours plaisant de retrouver le trio composé de Rebus, et ses anciens collègues Siobhan Clark et Malcolm Fox. Les dialogues vifs et la solide construction de l’intrigue font que les six cent pages passent vite et agréablement. Comme les personnages sont nombreux, et les suspects aussi, je conseillerais plutôt ce roman à ceux qui connaissent déjà la série. Pour les autres, il vaut mieux commencer par un de ses premiers romans qui plantent le décor et les personnages de façon plus visuelle. Dans mon souvenir, on y prenait énormément de plaisir à parcourir les lieux en menant l’enquête. Là, l’auteur se focalise davantage sur les personnages et l’intrigue, ce qui ne manque pas d’intérêt mais apporte moins de dépaysement.
Je ne crois pas avoir lu les tout premiers, mais je me souviens de Causes mortelles, Ainsi saigne-t-il ou Le jardins des pendus qui sont excellents. Et vous, lesquels avez-vous lus ?

Tels des loups affamés de Ian Rankin, (Even dogs in the wild, 2015) Livre de Poche, 2018) traduction de Freddy Michalsky, 608 pages.

Troisième pavé de l’été (et plein d’autres idées de pavés) chez Brize.

R.J. Ellory, Un cœur sombre

« C’est partout pareil. Les gens font ce qu’ils croient être le mieux. Ils agissent en pensant faire le bien. Même quand ils commettent des actes absolument horribles, ils le font à cause de la certitude erronée qu’ils ont raison. »

Noir, c’est noir ! Vous avez déjà lu des livres ou vu des séries avec des policiers corrompus, mais avec Vincent Madigan, un voire plusieurs paliers supplémentaires sont atteints. Non seulement il profite de l’argent d’un gros baron de la pègre en lui fournissant des informations, mais il décide, parce qu’il lui doit de l’argent, de s’associer à deux malfrats pour commettre un braquage. Le genre de braquage que personne n’ose tenter, parce qu’il s’agit de voler 400 000 dollars à Sandia, ce gros trafiquant de drogue aux méthodes expéditives… Les choses ne peuvent guère tourner plus mal ensuite pour Vincent Madigan, qui pourtant, tentera de trouver une voie pour s’en sortir, et avec lui, une autre personne qu’il n’aurait jamais rencontrée normalement.

« Il y a d’ordinaire une manière de bien faire les choses, mais il y a d’innombrables façons de les foirer. »

Dans ce roman noir très bien ficelé, à lire toutefois en essayant de ne pas perdre toute foi en l’être humain, on retrouve des thèmes chers à R.J. Ellory, la culpabilité, l’expiation, cette fois dans le cas très particulier d’un homme encore jeune, qui semble avoir tout raté de sa vie professionnelle comme de sa vie de famille, sauf à brasser de l’argent qu’il n’a pas gagné pour ne rien en faire de constructif. Une spirale où il s’enfonce de plus en plus, jusqu’à ce braquage catastrophique qui le projette dans une situation encore plus inextricable.
C’est une lecture très addictive, même si la noirceur gagne tellement de terrain que ça en devient vraiment lourd. Alors, une petite lueur apparaîtra-t-elle au bout des 576 pages ? Si vous voulez le savoir, il faudra lire Un cœur sombre, sachant qu’il n’y a rien à critiquer côté écriture. R.J. Ellory est une valeur sûre, de mon point de vue !

Un cœur sombre de R.J. Ellory, (A dark and broken heart, 2012), Livre de Poche, 2016, traduction de Fabrice Pointeau, 576 pages.
D’autres romans de l’auteur sur le blog : Le chant de l’assassin, Papillon de nuit, Mauvaise étoile.
Pavé de l’été chez Brize

Julia Chapman, Rendez-vous avec le mal

« Dans l’angle de la pièce, le chien s’étira, bâilla, se redressa sur ses pattes et daigna la rejoindre. En tant qu’agent infiltré, Calimero se la jouait flegmatique. »

Un petit plaisir du mois anglais est de retrouver des romans policiers, genre où les anglais excellent, avec une grande variété de sous-genres, pour tous les goûts et toutes les humeurs. J’ai donc choisi un « cosy mystery » d’une série que j’avais commencée l’année dernière. Intitulée « Les détectives du Yorkshire », elle ne comporte pourtant qu’un détective en titre, Samson, policier qui s’est fait oublier en quittant Londres pour le bourg de son enfance et en y ouvrant une agence de recherches. Mais voilà, Delilah, sa colocataire de bureau, et aussi amie d’enfance, qui elle, officie dans une agence matrimoniale, s’incruste quelque peu dans ses enquêtes, et même son chien s’y invite gentiment ! Il s’agit dans ce volume, en pleine période de Noël, d’accidents suspects à la maison de retraite. Quelqu’un voudrait-il s’en prendre aux résidents, parmi lesquels le père de Samson ?

« Il avait aussi entendu les récriminations des résidents mal disposés envers les offcumdens, les gens qui n’étaient pas de la paroisse de Bruncliffe.
Joseph, qui venait d’Irlande, était accepté. Tout juste.
Ana, qui était originaire d’Europe de l’Est, n’avait et n’aurait jamais aucune chance de l’être.
Ce n’était pas qu’ils soient ouvertement chauvins. C’est juste qu’ils étaient moins tolérants avec les étrangers. Plus prompts à juger sévèrement leurs erreurs. »

Il faut une soixantaine de pages pour se mettre dans le bain, puis les choses s’accélèrent. Ce n’est pas parce qu’on se trouve dans un « cosy mystery » que les seules questions vont être de savoir qui va venir prendre le thé, ou bien où est passé l’animal de compagnie de la grand-mère du détective. Rien de tout ça, enfin, presque… il y a bien de nombreuses tasses de thé, de charmantes vieilles dames et un animal disparu, mais pas seulement. Les choses vont en s’accélérant, en se compliquant pour le détective qui manque parfois un peu de subtilité pour saisir comment prendre les habitants de Bruncliffe. L’humour ne manque pas, les réparties fusent, les péripéties se succèdent, la psychologie des personnages s’affine…
Je n’ai pas regretté mon choix, et me suis même un peu plus amusée que dans le premier roman. Ce serait parfait à lire en VO, cette série, tiens, ne serait-ce pas une bonne idée pour l’année prochaine ?

Les détectives du Yorkshire, tome 2 : Rendez-vous avec le mal (Date with malice, 2017), de Julia Chapman, éditions Robert Laffont, 2018, traduction de Dominique Haas, 408 pages.

Paco Ignacio Taibo II, Jours de combat

« La ville s’ouvrait devant lui comme un monstre, comme le ventre fétide d’une baleine, ou le contenu d’une boîte de conserve avariée. Lors de ses rares heures de sommeil, le sommeil d’un homme épuisé, d’un travailleur atomisé par sa journée, la ville se transformait en personnage, sujet et amant. Le monstre lui envoyait des signes, soufflait des brises chargées d’étranges intentions. La forêt d’antennes de télévision bombardait des ondes, des messages, des annonces publicitaires. L’asphalte, les vitrines, les murs, les voitures, les taquerias qui marchaient au charbon, les chiens errants lui offraient un lieu à sa mesure. 
Onze jours plus tard, Héctor se trouvait dans un état voisin de la folie. »

Mexico, dans les années 70.
Commençons par le personnage principal et récurrent, dont c’est ici la première apparition : Héctor Belascaoran Shayne, d’ascendance à la fois basque et irlandaise, la trentaine, vient de quitter son épouse et son travail, et de se dénicher un petit bureau, partagé avec un plombier, pour s’installer comme détective privé. Obnubilé par un étrangleur de femmes qui sévit dans les rues de Mexico depuis quelques temps, il se lance dans une quête totalement dépourvue d’indices. Si vous cherchez un polar bien carré, bien classique, passez votre chemin : le détective n’a aucun mandat de recherche, aucune piste, il n’existe aucun lien entre les victimes. Voilà donc Héctor qui parcourt les rues au hasard en imaginant ce que l’étrangleur peut faire, à quoi il peut ressembler, où il peut aller. Enfin, ça, c’est au début…

« – Il se trouve, commença-t-il, tout en essayant de curer une vieille pipe, souvenir de la Prepa, qui venait de faire surface à côté d’un ouvre-boîte allemand, souvenir de ses ex-beaux-parents, il se trouve que dans tous les romans policiers qui se respectent, le coupable est l’un des personnages préalablement passés au crible. »

Dire que sans le voyage livresque au Mexique organisé par A girl de Lecture sans frontières, je n’aurais sans doute pas mis les pieds ou les yeux dans un roman de Paco Ignacio Taibo Segundo ! Ça aurait été bien dommage.
Dès les premières pages, mon attention a été mise en éveil grâce au personnage totalement inclassable d’Héctor et grâce au style, plus travaillé que la plupart des polars auxquels je suis habituée, et pourtant je crois ne pas lire n’importe quoi. J’ai copié des citations assez longues pour que vous puissiez vous faire une idée. Mais ce n’est qu’un échantillon d’un style foisonnant, littéraire, recelant des dialogues savoureux, et qui donne un ton, une atmosphère originale, presque étrange, mais pas dépourvue d’humour.
J’ai beaucoup aimé le fait d’entamer chaque chapitre par une citation, souvent destinée à adresser un clin d’œil au lecteur. Au fur et à mesure du roman, je me suis habituée à l’ambiance très particulière et les personnages ont gagné en épaisseur. Héctor Belascaoran Shayne, au gré des rencontres et des retrouvailles, s’est trouvé de l’aide dans l’obscurité dans laquelle il avançait, la trame du roman s’est complexifiée et a gagné en intensité. J’ai eu le sentiment que l’auteur s’amusait tout en appuyant le texte sur des sujets qui lui tenaient à cœur. Pour mon plus grand plaisir de lecture !

Jours de combat (Días de combate, 1976) de Paco Ignacio Taibo II, éditions Rivages, 2000, traduction de Marianne Millon, 256 pages.

Pour le book-trip mexicain chez A girl from earth, nous avons fait lecture commune à retrouver chez A girl, Magali, Marilyne

Christian Joosten, Le jugement de Dieu

« Deux jours, il nous a fallu deux jours pour atteindre l’objectif sans se faire voir d’aucune des deux factions et trouver enfin cet immeuble anonyme au cœur de la ville assiégée par les troupes serbes depuis près d’un an maintenant. »

À Charleroi en 2008, un corps trouvé au bord de la voie ferrée va déclencher une enquête de police, car cela ne ressemble pas à un suicide. Le commissaire Francis Jean décide de faire appel à Guillaume Lavallée, qui a connu Dragan, la victime. Mais ce Lavallée, ancien flic, est un personnage trouble, et le passé de la victime, réfugié serbe devenu artiste, ne l’est pas moins. Les chapitres alternent entre Sarajevo et Charleroi, et une bien sombre histoire se dessine.

« Si c’était bon ? Quoi, la peinture ? Je n’y connais pas grand chose, mais c’était habité et coloré. Je peux dire que c’était bien, enfin pour ce que j’en connais du moins. »

J’avoue avoir été un peu déstabilisée par l’écriture par moments, qui dans un même paragraphe et pour une même action, passe du présent à l’imparfait. Et par le langage, qui dans l’ensemble, n’est pas très soutenu, ce sont les paroles des deux narrateurs, Dragan en 1993 et Guillaume en 2008, et si cela se tient, ce n’est pas toujours agréable à l’oreille. L’intérêt est essentiellement dans le personnage perturbé de Guillaume Lavallée, que je découvrais ici, mais qui est déjà apparu dans un premier roman en 2020, Le roi de la forêt. L’histoire courte et percutante, se lit bien, et il n’y a rien à redire à sa construction. Je remarque que l’année dernière déjà, les méandres d’une histoire policière, sous la plume de Paul Colize, cette fois-là, m’avaient ramenée dans la guerre civile en ex-Yougoslavie. Cette guerre aux portes de l’Europe, et sa cruauté, peuvent difficilement ne pas toucher, surtout en ce moment.
Je ne déconseille pas ce polar, et serai à l’avenir curieuse d’autres publications sous cette jolie couverture jaune imaginée par les éditions Weyrich pour leur collection Noir corbeau.

Le jugement de Dieu de Christian Joosten, éditions Weyrich, 2021, 205 pages.

Situé à Charleroi, dans la province de Hainaut, ce roman entre dans le Mois belge organisé par Anne, catégorie Noir corbeau.

Barbara Abel, Et les vivants autour

« Après le départ des filles, Micheline a réalisé que le monde lui-même avait tellement changé qu’elle ne le reconnaissait plus. Il lui semblait être une naufragée sur une terre inconnue dont elle ne possédait plus les codes.
Et puis Jeanne est tombée dans le coma. »

C’est le troisième roman de Barbara Abel que je lis, après Derrière la haine, que je n’avais qu’à moitié apprécié et Je sais pas, un peu plus à mon goût. Et voici que celui-ci m’a tentée de nouveau. Quelle a été mon impression de lecture, je vais vous le dire un peu plus loin.
Mais d’abord l’histoire : quatre personnes d’une même famille se succèdent au chevet de Jeanne, vingt-neuf ans et dans le coma depuis un accident. Quatre ans depuis que sa mère Micheline, son père Gilbert, sa sœur Charlotte et son mari Jérôme espèrent un éveil, un mouvement, une réaction… Chacun continue cependant à vivre. Jusqu’au jour où le médecin demande à les rencontrer pour un entretien. Ils s’attendent tous plus ou moins à ce qu’il préconise un arrêt des soins, éventualité qu’ils n’appréhendent pas tous de la même manière. Mais voilà que le médecin leur apprend tout autre chose, et cela va faire exploser l’entente familiale.

« L’approche de la mort terrifie, mais si le nouveau-né avait conscience de l’approche de la vie. Il serait tout aussi terrifié.
Charlie Chaplin »

Le texte est servi par un style nerveux, dynamique, qui met vite dans le rythme et l’ambiance du roman. C’est son point fort. J’ai aimé les citations qui commencent chaque chapitre (tout comme dans le polar de Paco Ignacio Taibo II que je viens de lire). Tout de même, par moments, j’ai pensé que c’était un peu exagéré, tous les personnages ont quelque chose à cacher, et pas des petites broutilles, loin de là.
Mais il faut avouer que c’est un roman dont les pages tournent très vite, tant est grande l’urgence de savoir la suite, et que la montée du suspense est vraiment impitoyable. Les pensées les plus profondes et les plus indicibles de chaque personnage sont analysées avec beaucoup de justesse, et, à défaut de s’identifier, on écarquille les yeux en attendant de voir jusqu’où l’autrice va aller.
Bien que Barbara Abel soit belge, aucun indice ne m’a permis de situer l’intrigue dans une région ou une autre de Belgique et même, la loi Claeys-Leonetti semble se référer à la France. Je le classerai donc pour le Mois belge (à retrouver chez Anne avec #lemoisbelge ) dans la catégorie Esperluète, une histoire de famille, ce qui convient parfaitement.

Et les vivants autour de Barbara Abel, éditions Belfond, 2020, 448 pages.

Eve-Yeshé et Nath ont beaucoup aimé.