Colin Niel, Ce qui reste en forêt

Alors que la rentrée littéraire commence à remplir les pages des blogs et des magazines, et à saturer les tables des libraires, j’explore ma pile à lire pour y dénicher des pépites qui attendent depuis trop longtemps. En réalité, les plus anciens peinent toujours à sortir des étagères, alors que ce roman acheté à la suite de la lecture de Seules les bêtes et Entre fauves s’est faufilé à la première place.

« Devant l’ampleur de la tâche, certains agents eux-mêmes doutaient. Rendre la vie des garimpeiros plus difficile, on y parvenait, mais endiguer le fléau, on en était encore loin. Il faudrait trois fois plus d’hommes. »
Je découvre enfin la série guyanaise de Colin Niel, et c’est un embarquement immédiat pour la chaleur, les insectes et l’humidité permanente. Un scientifique, ornithologue dans une station en pleine forêt amazonienne, a disparu. Les soupçons se portent sur les orpailleurs clandestins, malheureusement très nombreux dans la région. C’est la gendarmerie qui enquête, avec notamment le capitaine Anato, figure atypique de Guyanais élevé en métropole. L’un de ses équipiers relève une coïncidence étonnante avec la découverte d’un cadavre d’albatros sur la côte, alors que cet oiseau des mers australes constituait le sujet de thèse de Serge Feuerstein, le disparu.

« Sans témoin, il restait possible que personne ne sache jamais ce qui s’était réellement passé. Que la forêt retienne ses secrets, les étouffe. »
Lorsque le corps de l’ornithologue est retrouvé, le mystère ne fait que s’épaissir. Outre les orpailleurs qui trafiquent tout en détruisant la forêt, les soupçons pourraient se porter sur un rival, soit en amour, soit en ornithologie, discipline dont on n’imagine qu’elle puisse conduire à assassiner, mais pourquoi pas, si la chaleur et l’alcool cognent dur sur le crâne ?
Ajoutons à cela que, pendant l’enquête, le capitaine Anato, perturbé par des révélations partielles sur sa famille, tente d’en savoir plus sur ses origines. À la fois dense, palpitant, porté par une belle écriture et une construction sans défaut, ce deuxième roman de la série guyanaise, qui débute avec Les hamacs de carton, m’a passionnée et a confirmé tout le bien que je pensais de l’auteur. Il excelle à rendre palpables des atmosphères, à rendre intéressants des personnages, mêmes secondaires, et à mêler les fils d’une intrigue : tout ce qui fait un très bon roman policier !

Ce qui reste en forêt, de Colin Niel, éditions du Rouergue, 2013, et Babel noir, 2015, 485 pages en édition de poche.

Carl Nixon, Une falaise au bout du monde

« A l’entrée de chaque pont, un panneau indiquait le nom, souvent maori comme la Paringa ou la Moeraki, de la rivière. »
En 1978, une famille anglaise, les Chamberlain, part s’installer en Nouvelle-Zélande. Un accident le long d’une route tortueuse de la côte ouest fait plonger leur voiture du haut d’une falaise. Il sera fatal aux parents et au plus jeune des enfants. Seuls les trois aînés s’en sortent, blessés et traumatisés, mais poussés par instinct à survivre. Katherine, douze ans, est particulièrement solide et commence à organiser leur abri pour quelques heures ou jours, en attendant de voir les secours arriver. Si ce n’est que l’endroit est vraiment isolé, et de plus, personne n’attend la famille avant une quinzaine de jours, à la date où le père devait commencer à travailler…
Un chapitre suivant permet de se placer du côté de Suzanne, la sœur de Julia, la mère disparue. Trente ans après la disparition de toute la famille, elle n’est pas encore résignée, lorsqu’elle est contactée par des services de police qui lui affirment que des ossements appartenants à son neveu Maurice ont été retrouvés. Mais d’un Maurice âgé de trois ou quatre ans de plus que lors de l’accident. Il aurait donc survécu ? Mais où et comment ? Le roman revient alors sur les recherches que Suzanne a mené lors de plusieurs séjours en Nouvelle-Zélande, en alternant avec ce qu’il advient en 1978 des enfants Chamberlain.

« Kate était toujours assise dans l’herbe quand elle vit l’esprit. Il sortit du bosquet qui poussait sur la rive opposée du lac et se dirigea lentement vers elle, le corps lumineux dans le clair de lune. Il avait pris l’apparence d’un homme sans doute pour ne pas l’effrayer. »
J’ai commencé ce roman sur une erreur d’appréciation, presque une erreur de casting : sans doute trompée par la photo de couverture, j’étais persuadée qu’il s’agissait d’un récit, d’un témoignage sur une disparition et les recherches qui l’entouraient… et voilà qu’au bout de quelques pages, l’évidence m’a sauté aux yeux, il s’agissait bel et bien d’un roman, roman policier ou noir, cela restait à définir.
Restent que les prémices du roman ressemblent tout de même à une enquête, notamment les chapitres où Suzanne voyage à plusieurs reprises en Nouvelle-Zélande, inlassablement, à la recherche de traces de la famille de sa sœur.
L’auteur néo-zélandais excelle à décrire la faune et la flore de son pays. Ce que j’ai aimé au cours de cette lecture, c’est surtout le dépaysement, la découverte d’une nature préservée et sauvage, le thème de la survie, du moins au début du roman, puisque après, cette thématique évolue vers autre chose, mais je ne veux pas trop en dévoiler ici. Je pense que ce roman s’apprécie sans trop en savoir à son sujet. Avec un style plus efficace que très remarquable, il constitue une parfaite lecture d’été, bien accaparante, comme il se doit.

Une falaise au bout du monde, de Carl Nixon, (The Tally Stick, 2020), éditions de L’Aube, février 2021, traduction de Benoîte Dauvergne, 330 pages.

Lectures du mois (26) juillet 2021

Je crois que c’est une première, mon billet « lectures du mois » pour juillet constitue ma seule et unique publication depuis plus d’un mois… Après quelques jolies lectures pour le mois anglais (West, Billy Wilder et moi, Étés anglais) la fin du mois de juin et une bonne partie de juillet sont restés en demi-teinte, sans rien qui vienne vraiment rompre la monotonie, ou marquer par son éclat…
Chose intéressante, à la recherche de citations, je remarque seulement maintenant qu’un thème est commun à toutes ces lectures, celui du courage, celui d’affronter des dangers physiques, de venir s’opposer à une personne que l’on aime ou encore d’aller jusqu’au bout de ses idées. Finalement, cela me donne un point de vue différent qui rehausse ces lectures passées.

Nickolas Butler, Le petit-fils, traduction de Mireille Vignol, Livre de Poche, 2021, 336 pages.
« Existe-t-il plus grand bonheur que d’être un enfant livré à lui-même pour explorer le vaste univers, sans un soupçon de danger ? Car ce sont les adultes qui introduisent la notion de danger dans le monde, toujours eux. »

Après avoir élevé avec quelques difficultés leur fille adoptive Shiloh, Lyle et son épouse Peg savourent le plaisir d’être grands-parents. Lyle surtout s’entend bien avec son petit-fils de cinq ans, Isaac. Ils bricolent ensemble, travaillent au verger. Mais Shiloh devient de plus en plus attachée à l’église qu’elle fréquente, avec son pasteur trop charismatique, et Lyle se rend compte que les idées de sa fille vont trop loin. Il n’ose toutefois aborder le sujet frontalement, de peur de la voir éloigner l’enfant.
Le roman peut sembler un peu lent mais la profondeur des sentiments est marquée, sans toutefois en faire trop… et le thème pas des plus répandus dans la littérature. Je le conseillerais volontiers, d’autant qu’il est sorti en poche.

Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains, traduction de Claude Seban, éditions Points, 2020, 864 pages. (pavé de l’été pour le challenge de Brize)
« Dans une vie il y a des tournants. C’est ainsi que je les appelle. Un tournant est une surprise soudaine. Comme si on vous saisissait par les épaules et qu’on vous tournait de force pour que vous voyiez quelque chose qui vous était caché jusqu’alors. Un tournant, et vous êtes changés à jamais. »

Restons aux Etats-Unis avec la grande Joyce Carol Oates qui s’intéresse cette fois aux militants « pro-vie » ou anti-avortement. Elle imagine qu’en 1999, l’un d’entre eux, Luther Dunphy, persuadé d’accomplir un acte guidé par Dieu, abat un médecin à l’entrée d’une clinique. Joyce Carol Oates s’introduit dans les pensées de chacun de ses personnages, notamment les filles devenues adultes des deux protagonistes principaux du drame. Je noterai de très belles pages, une réflexion intéressante et une finesse psychologique sans égal, une fin magnifique, mais beaucoup de longueurs pour en arriver là, et l’impression que JC Oates se regarde un peu écrire parfois…
J’aurais sans doute trouvé ce texte superbe avec deux cent pages de moins, car tous les ingrédients étaient réunis pour en faire un grand roman.

Thierry Berlanda, Déviation nord, éditions De Borée, 2020, 310 pages.
« Certains, la peur les paralyse ; d’autres, elle les galvanise. Agathe a toujours fait partie du second groupe. […] Après une minute d’abattement complet, elle se dit que c’est le moment de le prouver. Pas d’estimation des risques, pas de pesée du pour et du contre, pas de calcul. Elle est au-delà de ces finesses, plus assez lucide, ou peut-être trop. Et puis calculer, c’est envisager de renoncer. Or Agathe ne l’envisage pas. »

Parfait pour les chaudes journées d’été, ce roman plein de suspense part de la disparition en plein cœur du Morvan enneigé, à deux jours de Noël, d’une famille de trois personnes. Ce chirurgien réputé et son épouse suscitaient des jalousies, ils se sont évaporés sur une déviation mise en place à cause d’un accident. Deux policiers que tout semble opposer (comme il se doit) vont tenter une course contre la montre pour les retrouver.
Ce thriller prenant et pas avare en rebondissements ne néglige pas l’atmosphère ni la profondeur des personnages auxquels on peut reprocher seulement d’être un peu… pas stéréotypés, non, mais déjà vus. Mais cela doit être parce que je lis trop !

Alexis Jenni, J’aurais pu devenir millionnaire j’ai choisi d’être vagabond, éditions Paulsen, 2020, 220 pages.
« En vivant dans cette ferme aux confins du monde défriché, John Muir grandit et se forma avec un pied dans chacune des deux réalités qui coexistaient alors : un dans l’Ecosse ordonnée et studieuse, l’autre dans la Grande Sauvagerie qui s’étendait au-delà des champs de son père. »

J’aurais déjà eu l’occasion de lire Alexis Jenni, si j’avais voulu, et pourtant ce n’est pas avec un roman que je découvre sa plume, mais avec une biographie. Il s’agit de John Muir, amoureux du Yosemite, connu pour avoir fondé les parcs nationaux américains. Ce jeune garçon né en Écosse, immigré à dix ans avec sa famille, inventeur talentueux, aurait pu avoir une toute autre vie.
Première remarque dès les pages d’introduction : j’aime beaucoup le style d’Alexis Jenni, et j’apprécie sa manière de rendre cette vie passionnante, de parler aussi, très simplement, de lui-même, pour mieux éclairer les pensées et les enthousiasmes pour la nature de John Muir. Ça se lit facilement et fort agréablement !

Tiffany Tavernier, L’ami, éditions Zulma, 2021, 262 pages.
« Au boulot, je reste le plus distant possible. Malgré cela, pas un jour ne se passe sans que l’un d’entre eux, l’air mortifié, m’aborde dans les vestiaires, en salle des machines, sur le parking : « Franchement, j’aimerais pas être à ta place. ça doit être vraiment dur.  » Plus ça va, plus cela m’insupporte, comme si à l’intérieur, j’attendais tout autre chose, le début d’une réponse peut-être, mais qui, là, jour après jour, se dilue dans leur pitié. »

Il s’agit d’un fait divers comme il en arrive parfois, la découverte qu’un homme simple, banal, est un pervers qui a violé et assassiné des jeunes filles, avec peut-être la complicité de sa femme. Ce cataclysme est entièrement raconté par son voisin et ami Thierry. Celui-ci passe par toutes sortes de phases qui sont un peu celles du deuil de leur amitié : déni, colère, dépression… Pour Thierry qui a du mal à exprimer ses sentiments, tout part à vau-l’eau, à commencer par son mariage avec Lisa.
La première moitié du roman passionne en se mettant à la place des voisins, ceux que les médias interrogent habituellement, mais qui dans ce cas, se terrent chez eux, vides de mots… De voisins, ils étaient devenus amis avec Guy et Chantal, partageant des bons moments et des passe-temps. Et pourtant, lorsque le couple réalise qu’ils ne connaissaient absolument pas Guy et Chantal, ils tombent des nues, et réagissent chacun à leur façon.
La deuxième moitié du roman est moins convaincante, brassant trop de sujets qui peuvent sembler disparates et ne rien ajouter au thème principal. Je comprends l’idée, mais, comme dans Roissy, je n’adhère pas, cette abondance de sujets imbriqués me gêne, et un dernier personnage apparaissant à la toute fin me laisse définitivement perplexe.

Martin Dumont, Tant qu’il reste des îles, éditions Les Avrils, 2021, 235 pages.
« À côté, notre chantier paraissait dérisoire. Pourtant il y avait quelque chose. Une proximité, un début de point commun. Ces gars aussi étaient tendus vers l’objectif, poussés par la pression d’un supérieur qui devait leur promettre une prime s’ils finissaient dans les temps. Beaucoup devaient se sentir fier à l’idée de participer à une telle construction. Un gigantesque ouvrage qui resterait pour les siècles à venir. »

Une île, juste au moment de la construction d’un pont… Avant que ne soit fini l’ouvrage qui la reliera au continent, des îliens s’agitent et imaginent des actions pour arrêter la construction. Léni reste tranquille, travaille sur un chantier lui aussi, mais de réparation de bateaux, garde sa fille un week-end sur deux. Va-t-il devoir s’impliquer davantage ?
Bon, j’ai acheté ce roman entouré d’avis enthousiastes, et malheureusement, j’ai trouvé l’ensemble sympathique mais un peu convenu. Sans doute ai-je eu du mal à m’identifier aux personnages, à apprécier l’atmosphère du café du port où tout le monde se retrouve. Ce roman conviendra sans doute mieux à des plus jeunes que moi. Je suis loin du coup de cœur, et en suis toute dépitée.

Peut-être avez-vous lu certains des livres présentés ici ?

John Harvey, Lignes de fuite

« Le visage sous la glace levait vers elle des yeux morts, grands ouverts, la fixité du regard floutée comme à travers du verre de bouteille. Un peu plus loin barbotait une petite troupe de canards indifférents. »

Karen Shields, inspectrice aux Homicides, est réveillée un matin d’hiver pour enquêter sur la mort d’un jeune homme, trouvé dans un plan d’eau londonien. L’identité de la victime la conduit à s’intéresser à des ressortissants des pays de l’Est, dont certains sont déjà repérés et surveillés par des collègues chargés du grand banditisme. Plus à l’ouest, en Cornouailles, l’inspecteur Trevor Cordon reçoit la visite d’une mère inquiète à propos de sa fille. Cordon a connu et tenté de protéger Letitia lorsqu’elle était ado à la dérive, c’est donc tout naturellement qu’il se sent concerné par sa disparition quinze ans plus tard.
On s’en doute, les deux affaires vont se recouper.

Ce n’est pas une première pour moi que de lire John Harvey. Je pourrais presque en faire une lecture récurrente pour chaque mois anglais, car je ne connais pas encore tous ses romans, mais j’aime beaucoup son style. Après une série avec le très jazz inspecteur Charlie Resnick, puis une autre avec le touchant Frank Elder, il présente ici un personnage de policière originaire de la Jamaïque, obligée de composer avec le sexisme et le racisme primaire de certains de ses collègues. Rien d’exagéré cependant, ou de manichéen. Les collègues les plus proches de l’inspectrice se comportent correctement. C’est une des grandes qualités de John Harvey de mettre en avant des problèmes de société sans appuyer trop lourdement. De petites touches suffisent.
La justesse avec laquelle John Harvey examine les carences collectives ne l’empêche pas de glisser, souvent, des remarques tout aussi justes, mais plutôt destinées à alléger l’atmosphère. Les portraits qu’il dresse ne manquent jamais de piquant, et à chaque fois qu’un nouveau personnage est présenté, qu’un nouveau lieu est visité, que des relations entre deux personnes sont mentionnées, la véracité des commentaires fait mouche, ainsi à propos d’un jeune collègue branché de Karen Shields : « Parfois, quand elle discutait avec Costello d’autre chose que du boulot, elle avait l’impression de passer un examen sur la manière dont on vivait dans son monde à lui et d’être recalée. »
Voilà, ça fonctionne très bien une fois de plus, et je trouve que, soit avec des séries déjà bien rodées, soit avec des personnages nouveaux, l’auteur réussit toujours le délicat dosage entre enquête policière, observations sociales, rebondissements musclés… et musique !

Lignes de fuite de John Harvey (Good bait, 2012), éditions Rivages, 2014, traduction de Karine Laléchère, 363 pages, existe en poche.


Lu pour le mois anglais à retrouver sur le blog Plaisirs à cultiver.

Julia Chapman, Rendez-vous avec le crime

« Comment peut-on aimer un endroit et en même temps le détester ?
Sans être persuadé qu’il existe une réponse à cette question, l’homme arrêta sa moto en haut de Gunnerstang Brow, coupa le contact, enleva son casque et contempla les toits d’ardoise qui pavaient le fond du vallon en contrebas. C’était le milieu de l’après-midi, la lumière rasante du soleil d’octobre embrasait la falaise de craie à laquelle la ville était adossée, et se réverbérait sur des maisons et des rues où il n’avait pas remis les pieds une seule fois en plus de quatorze ans. »

Quoi de mieux pour le mois anglais que de se plonger dans un « cosy mystery » ? Ces romans policiers confortables manient avec virtuosité l’humour pour amener à la résolution de meurtres dans un milieu rural traditionnel assez préservé, du moins jusqu’au passage à l’acte (criminel) d’un citoyen au-dessus de tout soupçon. Le détective y est souvent amateur, dans la tradition d’Agatha Christie.
Ici, l’enquêteur est un policier mis sur la touche pour une durée indéterminée. Après avoir côtoyé le grand banditisme à Londres, Samson O’Brien revient dans sa bourgade natale du Yorkshire et y ouvre un bureau de détective. Dire qu’il n’est pas très bien accueilli est un euphémisme. Les habitants de Bruncliff ont la rancune tenace. Le hasard veut qu’il installe son bureau en-dessous de celui de Delilah Metcalf, jeune femme qui lutte pour maintenir ses finances hors du rouge grâce à une activité d’agence matrimoniale, et avec laquelle Samson est plutôt en froid.

« Il arrivait parfois qu’un tiraillement viscéral, un frémissement dans les nerfs le long de la colonne vertébrale – le chatouillis de l’instinct- vous fasse tiquer.
La logique, il faut parfois la court-circuiter. »

Lorsque deux, puis trois clients de l’agence de Delilah meurent dans des accidents plus ou moins suspects, celle-ci commence à se poser des questions. Quant à Samson, il est engagé par la mère d’une des victimes pour déterminer les causes de sa mort.
Un peu lassée des enquêtes d’Agatha Raisin, que je commençais à trouver répétitives, je me suis laissé tenter par cette série d’une autre auteure, et je trouve que c’est plutôt un bon choix. Pour un premier de série, les caractères des personnages prennent tout de suite de l’épaisseur et même s’ils sont assez nombreux, on s’y retrouve bien. Le décor a son importance dans ce genre de roman, et là, on le visualise très bien, avec ses paysages vallonnés, ses pâturages, ses petits villages resserrés autour de l’église et du pub… L’enquête policière en elle-même ne manque pas d’intérêt, les fausses pistes et les moments d’action abondent. J’ai deviné un peu rapidement le coupable, mais c’est toujours agréable d’avoir un temps d’avance sur les enquêteurs.
C’est un sans-faute pour ce premier roman, et je m’attaquerais volontiers à la suite !

Les détectives du Yorkshire, tome 1 : Rendez-vous avec le crime de Julia Chapman (Date with death, 2017), éditions Robert Laffont, 2018, traduction de Dominique Haas, 408 pages.

Repéré chez Anne, Keisha et Sylire et lu pour le mois anglais à retrouver sur le blog Plaisirs à cultiver.

Liz Moore, La rivière des disparues

« Gee, comme tous les O’Brien, se vantait de n’accomplir que des activités d’ordre pratique. Une vie de l’esprit – y compris un métier comme l’enseignement – semblait à la plupart d’entre eux une marque d’orgueil. On travaillait avec le corps, avec les mains. L’université était réservée aux rêveurs et aux snobs. »
Deux sœurs sont au cœur de ce roman. Mickey, l’aînée, depuis toujours la plus raisonnable, est devenue policière. Elle élève seule son petit garçon. Kacey, plus exubérante, mais fragile, est devenue dépendante aux drogues, et sa soeur n’a plus de nouvelles que de loin en loin. Jusqu’au jour où un corps de jeune femme est trouvé, et où Mickey réalise que cela fait quelques temps qu’elle n’a pas croisé sa jeune sœur. Dès lors, elle cherche à tout prix à la retrouver, allant jusqu’à renouer plus ou moins avec des membres de sa famille qu’elle évitait.
Plus qu’un roman policier, le livre de Liz Moore constitue une histoire de famille sur fond d’addiction aux drogues et de perpétuation des schémas de dépendance. L’auteure plonge dans les racines des tourments qui ont terni les relations dans la famille de Mickey et Kacey, élevées par une grand-mère dévastée par la mort de sa fille. Elle dresse aussi un sombre portrait de la ville de Philadelphie, qui n’est pas sans évoquer, pour ceux qui connaissent, la série The wire, située à Baltimore, les deux villes n’étant d’ailleurs éloignées que de 150 kilomètres. Certains quartiers semblent échapper à toute présence policière, ce n’est pas très reluisant.

« Autour de moi des voix s’élèvent et retombent en chœur, dans un vacarme que je n’avais pas entendu depuis mon enfance. Nous sommes liés, vaguement, par les branches d’un arbre généalogique qui s’est atrophié, désintégré ces dernières années . »
Si j’ai trouvé très bien rendus les caractéristiques des personnages et la situation de la ville, j’ai été moins emballée par le style. Une narration au présent, très plate, encadre des dialogues nombreux et plutôt bien composés. Heureusement, je ne suis pas fan de thrillers trépidants et angoissants, ce que pourraient laisser imaginer couverture et quatrième de couverture, ce qui fait que j’ai lu avec plaisir et intérêt ce roman où la psychologie des personnages a une belle part.

La rivière des disparues de Liz Moore, (Long bright river, 2020), éditions Buchet-Chastel, avril 2021, traduction de Alice Seelow, 416 pages.

L’avis de Sharon qui l’a lu très rapidement.

Barbara Abel, Je sais pas

« Le plus terrible dans le « je sais pas » d’Emma, c’est qu’il dit clairement son refus de parler, sans qu’on puisse en appeler à la moindre responsabilité.
A cinq ans, on est innocent. Dans tous les sens du terme. »

À la fin d’une sortie de classe en forêt, la petite Emma, cinq ans, manque à l’appel. Les recherches s’organisent très vite, les parents sont prévenus, mais pourquoi donc la maman d’Emma manifeste-t-elle des signes de culpabilité ? Et qui est vraiment Mylène, la jeune institutrice en charge de la classe d’Emma ? Quant au caractère d’Emma, malgré son jeune âge, il semble bien compliqué, voire impénétrable. Lorsque les choses vont évoluer, dans un sens qu’on n’imagine pas au début du roman, les « je sais pas » de la petite fille vont mettre tout le monde à cran.

« Qu’importe l’âge de nos enfants, le monde s’écroule autour de nous lorsqu’ils sont dans la tourmente. »
Le mois belge est l’occasion pour l’amateure de polars que je suis de programmer une lecture de Barbara Abel. Je l’avais découverte l’année dernière avec Derrière la haine, roman psychologique qui m’avait laissée un peu mitigée, malgré les idées intéressantes à l’origine de l’intrigue. On se retrouve dans le même genre de roman ici, mais je l’ai trouvé plus réussi, avec une tension dont il est difficile de s’arracher une fois le livre commencé ! Ballottant le lecteur de surprises en rebondissements inattendus, il fait la preuve de l’immense imagination de l’auteure, capable de créer les méandres d’une aventure des plus vraisemblables et aussi de sa capacité à maintenir sur la longueur un suspense psychologique digne de ce nom.
Les caractères et les difficultés des personnages, leur proximité avec tout un chacun, poussent à s’intéresser à leur sort. Les similitudes entre les destins de deux d’entre elles sont très intrigants. Bref, c’est une histoire qui fonctionne bien, et qui me donnera envie de relire l’auteure à l’occasion.

Je sais pas de Barbara Abel, éditions Belfond, 2016, 304 pages. Sorti également en poche (Pocket, 2017).

Le mois belge est à retrouver chez Anne (Des mots et des notes)

Paul Colize, Toute la violence des hommes

« Dans le cadre des Chambres de protection sociale, il s’était rendu à plusieurs reprises dans ces endroits. Il en était chaque fois sorti secoué, habité par les visages tordus et les regards hallucinés des internés, imprégné de l’odeur qui flottait dans les couloirs, assourdi par les hurlements qui déchiraient les murs.
Pour sa part, il préférerait moisir cinq ans dans une prison surpeuplée que trois mois dans un de ces antres. »

Une jeune femme est retrouvée tuée de plusieurs coups de couteau dans son appartement bruxellois, et tout incrimine Niko, un jeune homme mutique qui pour toute défense répète que ce n’était pas lui. L’avocat de Nikola Stankovic doit essayer de trouver un autre moyen de le comprendre, qui va passer par les fresques dessinées par le jeune graffeur. La rigide directrice de la clinique où Niko est en observation va aussi tenter de venir en aide à son patient.
Habilement menée, la trame du roman conduit à se poser beaucoup de questions, et les réponses savamment égrenées maintiennent une vive tension. J’ai retrouvé grand plaisir à suivre l’auteur dans ce labyrinthe.

« Elle interpella l’assistant social.
– Vous ?
Elle connaissait le personnage.
Froussard et pleurnicheur.
Il dévorait les romans de Gilles Legardinier et écoutait Radio Nostalgie. Il allait bredouiller qu’il ne pouvait pas se prononcer. »

Je ne pouvais tout de même pas rater le mois belge de Anne, j’ai donc trouvé un petit Paul Colize de derrière les fagots, enfin, un exemplaire numérique qui a très bien rempli son office. Cet auteur ne me déçoit jamais, ses intrigues étant toujours parfaitement bien ficelées et ses personnages encore plus attachants encore que dans le précédent roman lu. J’ai trouvés très touchants Niko et son parcours, j’ai découvert l’univers des artistes de street art. On ne se pose pas toujours la question de la réalisation de fresques de grand format sans autorisation, de nuit donc, au bout d’une corde bien souvent. Les fresques mentionnées existent vraiment à Bruxelles, ou ont été vues avant d’être recouvertes. Paul Colize a d’ailleurs rencontré l’artiste.
Le deuxième thème est celui du siège de Vukovar, et du traumatisme des survivants, il remémore des épisodes peu glorieux de l’histoire européenne. Paul Colize en tire des pages très fortes. Il faut noter ensuite qu’il connaît comme personne le système pénal, et qu’il a dressé un tableau fascinant des enfermements psychiatriques, et de la psychologie de ses personnages. Tous ces sujets ne prêtent pas à sourire et pourtant, l’auteur réussit comme toujours à distiller ses touches d’humour pour alléger l’atmosphère, notamment par des portraits humains incisifs.
Une lecture à recommander aux amateurs de polars, mais pas seulement !


La violence des hommes de Paul Colize, éditions Hervé Chopin, mars 2020, 320 pages.
Prix Michel Lebrun 2020, Prix des lecteurs du Festival du polar de Villeneuve-Lez-Avignon 2020.

Je participe au mois belge à retrouver chez Anne (Des mots et des notes)

Mo Malø, Qaanaaq

« Les meurtres ritualisés, je ne t’apprends rien, ça pue forcément. C’est soit le fait de givrés, soit un écran de fumée pour te balader. Dans les deux cas, tu ne dois pas te fier à tes impressions premières. Ne pense pas routine policière. Ne pense pas preuves matérielles. Pense folie. Ne te demande pas qui aurait intérêt à faire de telles atrocités… Demande-toi plutôt qui ne voit pas d’autre issue que cette mise en scène pour exister. »
À la famille déjà bien étendue des polars du froid, qui font voyager en Scandinavie ou en Islande, il faut maintenant ajouter le Groenland, sous la plume non d’un auteur local, mais d’un français, sous le pseudonyme de Mo Malø. Ce roman est le premier, qui permet de faire connaissance d’un policier danois, originaire du Groenland et adopté tout petit par un couple de Danois. Son nom est Qaanaaq, qui est aussi le nom d’une bourgade du nord de l’immense île couverte de glaces. Envoyé dans son pays d’origine, il va devoir enquêter sur des meurtres qui ont tout l’apparence de morts dues à des attaques d’ours, mais dans des lieux fermés à clefs. Étonnante contradiction ! Qaanaaq va surtout devoir décrypter la manière de raisonner des habitants, aidé en cela par l’inénarrable Apputiku, policier local. 

« Au Groenland, aucun prévenu ne restait plus de douze heures consécutives en cellule. Pour ce peuple de chasseurs nomades, la privation de liberté s’apparente à la mort. Par le passé, un nombre important de détenus s’étaient suicidés, d’autres s’étaient simplement laissés mourir de faim ou avaient dépéri de tristesse. C’est pourquoi on n’astreignait désormais les gardés à vue, comme les condamnés, à ne passer que leurs nuits en prison. »
Connaissiez-vous ce fait concernant la justice groenlandaise ? Saviez-vous qu’une base militaire américaine avait été creusée sous la banquise à la fin des années 50 ? Saviez-vous que le sol groenlandais contenait d’immenses gisements de pétrole ? Saviez-vous que les Inuits aiment à répondre à toute question « imaqa » qui signifie en gros « peut-être », coupant souvent court aux interrogations ?
Qaanaaq apprend tout cela et bien plus encore, car le roman regorge de détails sur la vie des Inuits, et joue bien son rôle de dépaysement. L’action n’est pas négligée, les quelques 550 pages foisonnent de rebondissements et de fausses pistes. Sans oublier des éléments qui éclaircissent la dramatique recherche des origines de Qaanaaq.
Malgré quelques longueurs, je retiens surtout une présentation originale, des personnages hors du commun, des doses bienvenues d’humour, et une solide recherche documentaire, éléments qui donnent tout à fait envie de lire les romans suivants.

Qaanaaq de Mo Malø, éditions Points, mars 2019, 549 pages.

une idée piochée chez Marilyne.

Lectures du mois (24) février 2021

Comme bien souvent, je lis plus vite que je n’écris mes chroniques, ce qui m’oblige à regrouper quelques lectures de février, plutôt intéressantes, et très variées, pour lesquelles je ne me sens pas d’écrire de longs développements.

Raymond Carver, Qu’est-ce que vous voulez voir ?
« Nous n’avions que trop souvent quitté des maisons à la hâte en les laissant en piteux état, pour ne pas dire en ruine, ou déménagé en pleine nuit pour ne pas avoir à acquitter nos loyer en retard. Mais cette fois, nous nous étions fait un point d’honneur de laisser la maison dans un état de propreté immaculée, plus propre encore que nous ne l’avions trouvée en arrivant, […] »
Depuis qu’elles ont été retraduites, j’ai l’envie de lire ou relire les nouvelles de Raymond Carver, dont le souvenir s’est effacé. Tranquillement et pas dans l’ordre, puisque je commence par le sixième et dernier tome des œuvres complètes. Sa compagne Tess Gallagher a publié ces nouvelles après sa mort, elles lui ont semblé terminées puisque que, comme ils disaient entre eux : « Quand on se met à rayer des mots qu’on vient d’ajouter, la nouvelle est finie. » À chaque nouvelle que j’ai achevée, il m’a fallu marquer un temps pour les digérer, pour me repaître de leur harmonie… Et pourtant, leurs sujets ne sont pas de grandes aventures, mais des tranches de vies quotidiennes. Les hommes et les femmes y sont souvent en cours de séparation, se cherchant un espace différent où vivre leur nouvelle solitude ou faisant malgré tout une tentative pour rester ensemble. Les relations de voisinage ou d’amitié y sont bien présentes aussi.
Des textes intimes mais puissants !
éditions de l’Olivier, 2011, traduction de François Lasquin, 122 pages.

Keigo Higashino, Les miracles du bazar Namiya
« Celui qui est en train de se noyer voit son salut dans un brin de paille. »
Quand un auteur de romans policiers japonais se met au fantastique « léger », mêlé d’un soupçon de « feel good », cela donne Les miracles du bazar Namiya, et c’est très réussi.
Trois jeunes gens se réfugient après un cambriolage dans une échoppe abandonnée, mais où bizarrement du courrier arrive, contenant des demandes de conseils. Intrigués, ils y répondent, et se rendent compte que les lettres émanent d’une époque passée, trente-deux ans auparavant. Pourtant, des échanges ont lieu. Entrer dans ce roman, c’est accepter les coïncidences extraordinaires, les glissements temporels, mais aussi pénétrer dans l’intimité de Japonais pris au piège de cas de conscience, et appelant à leur secours le vieux propriétaire du bazar Namiya.
J’ai dévoré en quelques jours ce roman aussi délicatement bienveillant que soigneusement agencé !
éditions Actes Sud, 2020, traduction de Sophie Refle, 371 pages.

David Grann, The white darkness
« Shackleton, qui avait été témoin au cours de l’expédition Scott de tensions dévastatrices entre les membres de l’équipage, chercha des recrues possédant ces qualités essentielles à ses yeux dans le cadre d’une exploration polaire : « Un, l’optimisme ; deux, la patience ; trois, l’endurance physique ; quatre, l’idéalisme ; et enfin, cinq, le courage. »
Le journalisme littéraire est dans l’air du temps, et La note américaine de David Grann représente ce que j’ai lu de meilleur dans le genre ces dernières années. Je me suis donc laissé tenter par son dernier ouvrage. Il y raconte une épopée passionnante, celle de Henry Worsley. Fasciné par la traversée du Pôle Sud presque réussie par Shackleton, et surtout fasciné par le personnage hors du commun, il décide, un siècle plus tard, de rééditer cette traversée à pied, sans assistance. Il part d’abord avec deux comparses, descendants comme lui de membres de l’expédition d’origine, et ensuite seul. Cet exploit confine à l’inutile, si ce n’est le désir de se dépasser et de rendre hommage à Shackleton, c’est la limite de l’intérêt que je lui ai porté. L’auteur s’est parfaitement documenté, et a bien su rendre vivants ses personnages.
Le livre ne manque ni de photos, ni de cartes, et passionnera les amateurs d’expéditions polaires.
éditions du Sous-sol, 2021, traduction de Johan-Frederick Hel Guedj, 160 pages.

Keith McCafferty, Meurtres sur la Madison
« Le crépuscule ressemblait à une traînée couleur ambre à l’horizon ; la rivière scintillait dans la lumière déclinante. Dans quelques minutes, le brillant de la surface s’estomperait, la mélodie changeante du courant glisserait vers des notes graves et la nuit sauvage protesterait contre de nouvelles intrusions humaines. »
Meurtres sur la Madison se situe au croisement du « nature writing » à l’américaine avec ses évocations de paysages qui donnent envie de partir séance tenante pour le Montana et un homicide mystérieux. Deux enquêtes parallèles se nouent, l’une sur le crime proprement dit, menée par la shérif Martha Ettinger, l’autre sur une disparition, conduite par Sean Stranahan, à la fois guide de pêche, artiste peintre et détective privé. De nombreux personnages gravitent autour des lieux de pêche, et les enquêteurs se demandent jusqu’où le business de la pêche peut conduire.
Un polar divertissant, où ne manquent ni la femme fatale, ni les détails instructifs sur l’environnement.

éditions Gallmeister, 2018, (poche, 2019) traduction de Janique Jouin-de Laurens, 395 pages.

Connaissez-vous certains de ces livres ?