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R. J. Ellory, Le chant de l’assassin

Le-Chant-de-l-aain

« Henry savait de quoi parlait Evan. L’enfermement avait un côté confortable, celui de l’habitude. Il était rassurant de ne rien avoir à penser en dehors du livre qu’on était en train de lire ou de la conversation dans laquelle on était engagé. »
Tout d’abord, appréciez l’actualité de la citation !
Le chant de l’assassin est un roman noir, un vrai, en deux époques, 1972 et le début des années 50. Henry Quinn, jeune homme sortant de trois années de prison, se dirige vers la petite ville de Calvary, Texas, à la demande de son compagnon de cellule. Celui-ci, Evan Riggs, condamné à perpétuité, aimerait qu’Henry remette une lettre à la fille qu’il a eu vingt ans auparavant et qu’il n’a jamais connue. Mais à Calvary, le shérif, le propre frère d’Evan Riggs, ne semble pas avoir envie qu’Henry retrouve la jeune femme. Aidé par une jeune serveuse pleine d’humour et d’allant, Henry va cependant persister dans sa quête.

« On a souvent dit que le mal n’a pas besoin d’autre terreau pour prospérer que le silence et l’inaction des gens de bien. »
Roger Jon Ellory a le chic pour écrire l’archétype du roman noir sans qu’on ait pour autant l’impression d’avoir déjà lu la même chose auparavant. Il souscrit à l’obligation d’avoir un personnage que l’entêtement et la loyauté poussent à ne jamais abandonner, de manière à multiplier les avancées, les coups du sort et les rebondissements divers. Une des particularités de ce roman est le monde de la musique puisque Evan comme Henry étaient des musiciens talentueux et reconnus dans le monde de la country avant leur incarcération. Ce qui les a rapprochés en prison.
L’auteur revient sur les événements qui les ont conduits en prison, sur leurs enfances et jeunesses respectives, traçant des portraits pleins de justesse.
L’écriture et le rythme permettent de s’immerger facilement et totalement dans la lecture. Les personnages féminins sont peut-être un peu des archétypes, mais positifs, des créatures idéales, fortes, indépendantes d’esprit tout en étant féminines, qu’elles soient mères, femmes ou amantes. Les hommes, à part les personnages principaux, et encore, sont moins bien servis par l’histoire, se partageant lâcheté, méchanceté et malhonnêteté… Du pur roman noir, peut-être pas le meilleur de l’auteur, mais solide et donc recommandable.

Le chant de l’assassin, de R.J. Ellory, (Mockingbird songs, 2015), paru chez Sonatine en 2019, traduit par Claude et Jean Demanuelli, 496 pages.

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Maria Adolfsson, Faux pas Doggerland 1

fauxpas« Karen contemple ces hommes usés. Ces histoires remontent à près de quarante ans. Ils devaient avoir autour de trente ans lorsque les Lindgren et les autres membres de la communauté sont arrivés. Ils avaient le même âge qu’eux, mais venaient de mondes diamétralement opposés. »
Voici un polar oublié dans mon dernier billet, et qui mérite bien une petite chronique à lui tout seul.
Imaginez tout d’abord le décor, l’archipel de Doggerland, entre Écosse et Danemark. Vous ne connaissez pas ? Normal, ces îles n’existent pas, ou plutôt ont disparu depuis dix-huit mille ans, ne laissant qu’un plateau sous l’océan. Sorte d’Atlantide du nord, elles ont inspiré à une auteure suédoise une série de polars, dont voici le premier. Le faux pas du titre arrive dès les premières pages lorsque Karen, inspecteur d’une petite cinquantaine d’années, se réveille aux côtés de Jounas, son chef, après un lendemain de fête. Ils ne sont pourtant pas vraiment en bons termes, et elle aimerait que cette soirée n’aie jamais eu lieu. D’autant que le jour-même, une femme est trouvée morte dans le petit village portuaire de Langevik, et qu’il s’agit de l’ex-femme de Jounas. L’enquête confiée à Karen démarre lentement, les indices manquent, et les mobiles également.

« Elle ne gratifie ces discours d’aucun commentaire. Elle sait que, dans ce cas, le silence a plus de poids que les mots ; que les bâillements d’ennui sont plus provocateurs que les objections. »
Dans un environnement de travail sexiste et peu ouvert, Karen a bien du mal à se faire une place, et pourtant là, elle se retrouve à diriger une enquête pour meurtre, avec son chef de service parmi les suspects, et peu de soutien de la part du reste de sa hiérarchie. De plus, Karen n’est pas forcément une personne aimable et souriante, et on apprend petit à petit les raison de ses traits de caractère peu amènes.
Je me suis immergée facilement dans ce polar qui n’avait pourtant pas l’atout de faire partie d’une série déjà connue. Les descriptions de paysages permettent de bien s’imaginer les lieux, les personnages ne manquent pas d’intérêt, les retours en arrière sont bien menés pour expliciter les motifs qui les animent.
Les pistes à exploiter se ferment les unes après les autres pour laisser Karen dans l’impasse, jusqu’au moment où tout semble s’éclairer, mais en même temps la mettre en grand danger. La fin est donc plus spectaculaire et haletante.
J’ai eu la satisfaction de découvrir un polar du nord aussi solide par son intrigue qu’original par son décor, et je ne manquerai pas de lire la deuxième enquête, pas encore traduite.

Faux pas Doggerland 1 de Maria Adolfsson, (Felsteg, 2018) éditions Denoël, 2019, traduction d’Anna Postel, 528 pages.

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Polars en vrac (5)

Je réserve souvent le mois de mars à la lecture de romans policiers, en préparation des Quais du Polar. L’édition 2020 a été virtuelle, et donc pour les rencontres d’auteurs en chair et en os, il faudra attendre ! J’ai quand même sorti de ma pile à lire quelques livres, avec des fortunes diverses, vous allez le voir.
Peut-être en connaissez-vous déjà certains ?

etrangesrivagesArnaldur Indridason, Etranges rivages, éditions Points, 2013, traduit par Eric Boury, 354 pages.
« 
Il aimait s’allonger sur le dos, la tête posée sur son sac, les yeux levés vers les étoiles en méditant sur ces théories qui affirmaient que le monde et l’univers étaient encore en expansion. Il appréciait de regarder le ciel nocturne et son océan d’étoiles en pensant à ces échelles de grandeur qui dépassaient l’entendement. »
Tout d’abord, un refuge pour temps difficiles, un doudou islandais aussi confortable qu’un bon gros pull en laine de mouton (mais qui gratte moins). Dans Étranges rivages, on retrouve Erlendur qui avait disparu de Reykjavik dans le précédent roman, si je me souviens bien. Il a retrouvé la maison de son enfance, en ruines, et il y campe en réfléchissant au sens de la vie. La rencontre avec un chasseur lui fait reconsidérer une histoire dont il avait entendu parler, la disparition d’une jeune femme lors d’une tempête presque soixante ans auparavant. Il enquête auprès des rares personnes qui ont connu cette femme et cet événement, et se remémore aussi la nuit où son jeune frère a disparu.
Aussi solide et attachant que d’habitude, ce roman s’apprécie beaucoup plus toutefois si on connaît déjà le personnage, sinon, mieux vaut commencer par La cité des jarres ou La femme en vert.


undeuildangereuxAnne Perry, Un deuil dangereux, éditions 10/18, 1999, traduit par Elisabeth Kern, 477 pages.
« Elle s’apprêtait à occuper dans la maisonnée une position qui ne ressemblait à aucune autre, légèrement au-dessus des domestiques, mais bien inférieure à une invitée de la famille. »
Encore une série et une valeur sûre avec ce roman à l’ambiance victorienne parfaitement reconstituée. Je n’avais lu que L’étrangleur de Cater Street, et j’ignorais que dans celui-ci l’enquêteur était différent. Il s’agit de William Monk, un policier souffrant d’amnésie, ce que ses supérieurs ignorent. Drôle de situation !
Monk doit enquêter sur la mort violente d’une jeune veuve au domicile de ses parents, frères et sœurs. Il semble que nul n’ait pu pénétrer dans la maison, et que le coupable soit à chercher parmi la famille ou les domestiques. Monk requiert l’aide d’Hester Latterly, une infirmière engagée et n’ayant peur de rien.
Ce roman bien construit emmène dans un XIXe siècle londonien où l’on se coule confortablement. Ce qui n’empêche pas de s’indigner du rôle dévolu aux femmes, de l’indigence de la médecine, et du décalage immense entre les différentes couches de la société !

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Georges Simenon, Le passage de la ligne, paru aux Presses de la cité en 1958, 186 pages
« J’étais au bord de la vie comme au bord de l’eau, la vraie vie, la vie anonyme, celle dont on ne sait encore rien et où on va essayer ses forces. »
En prévision du mois belge, j’ai aussi sorti de ma pile ce Simenon, mélange habile, comme savait le faire l’auteur, de roman d’apprentissage et de roman noir. C’est un livre qui prend son temps, pas un roman policier à proprement parler, mais une analyse fine des prédispositions qui amènent une personne à « franchir la ligne », concept qui s’éclaire au fur et à mesure la lecture. Le narrateur revient sur son enfance, sa jeunesse pauvre avec une mère célibataire et un père anglais qu’il voit rarement. Comment accède-t-il ensuite à la vie à laquelle il rêve, sans états d’âme, voilà le sujet de ce roman avec lequel j’ai pris parfois quelque distance. C’est cohérent avec la froideur du personnage toutefois. Un roman intéressant, avec une belle écriture dont je ne me lasse pas.

derrierelahaineBarbara Abel, Derrière la haine, éditions Pocket, 2012, 344 pages.
« Rien n’est droit dans l’existence. La vie ressemble à un immense terrain accidenté, parsemé d’obstacles, de virages et de détours, une sorte de labyrinthe bourré de pièges dans lequel la ligne droite n’existe pas. »
Barbara Abel est une auteure belge que je me réjouissais de découvrir, et cette histoire de voisinage jouant sur le titre qui pourrait être Derrière la haie me semblait parfait pour commencer. D’un côté de la haie, donc Tiphaine et Sylvain, de l’autre Laetitia et David. Ils deviennent vite amis, leurs garçons qui ont le même âge sont inséparables. Jusqu’à ce qu’un drame fasse tout dégringoler dans le délire paranoïaque, la jalousie, la construction monstrueuse de la vengeance… Sans en dire plus sur l’intrigue, ce que j’ai surtout remarqué ce sont des personnages proches du cliché, et des phrases un peu toutes faites qui gâchent la bonne idée de départ du livre, déroulé jusqu’à un final qui se dessine assez vite et qui tourne à la semi-déception. Je ne le qualifierais pas de mauvais, mais je l’ai lu rapidement, et il ne me laissera pas un souvenir durable.

Retrouvez le mois belge chez Anne et Mina.
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Paul Colize, L’avocat, le nain et la princesse masquée

avocat_nain« Le mariage est la principale cause de divorce.
Sans le premier, le second n’aurait jamais vu le jour. L’affaire se limiterait à une séparation assortie de quelques larmes ou de vagues reproches. La vie reprendrait ensuite son cours et chacun poursuivrait son chemin la tête haute. »
Hugues Tonnon, avocat spécialisé dans les divorces, reçoit une nouvelle cliente, un top model belge qui a l’habitude que tout lui réussisse. Toutefois, le mariage somptueux qu’elle préparait tombe à l’eau à cause des infidélités du fiancé, et elle compte bien faire payer à celui-ci tout ce qui s’évanouit sous ses yeux ! À l’issue d’un repas avec la cliente, Maître Tonnon la raccompagne chez elle, boit un peu plus que de raison, et lorsqu’il se réveille au matin chez lui, c’est pour apprendre qu’elle a été assassinée et qu’il est le premier suspect. Comme le policier qui mène l’enquête semble tout prêt à le coffrer, il prend la fuite, et se met lui-même à la recherche du véritable meurtrier. Ce qui va le mener jusqu’en Afrique du Sud (on peut apprécier au passage un petit clin d’oeil à Deon Meyer) et au Maroc.

« Je m’y présentai sous le nom de Marc Levy, premier patronyme qui me vint à l’esprit. La réceptionniste hocha la tête et me fit remplir une fiche. J’en déduisis qu’elle ne connaissait pas l’illustre homme de lettres. »
Voici le retour du mois belge, et avec lui reviennent les polars de Paul Colize. Non qu’il soit le seul auteur belge à donner dans le genre policier, loin de là, mais il apparaît souvent dans les billets du mois d’avril, car son style amusé et ses intrigues solides ont de nombreux fans, et j’en fais partie.
C’est le quatrième roman de l’auteur que je lis (utilisez l’outil de recherche si vous voulez trouver les autres) et, si la bibliothèque ne m’a pas fourni, à la veille du confinement, celui que je cherchais, plus récent, elle m’a du moins permis de passer un très bon moment. Avec Paul Colize, aucun risque que le polar soit plan-plan ou que le dénouement se devine dès la cinquantième page. Aucun risque non plus de s’ennuyer, les descriptions acérées et les dialogues aussi nombreux que spirituels mènent la narration à tout allure, avec des fins de chapitre en forme d’interrogation qui incitent à plonger sur la suite. Du travail habile, mais où l’on sent davantage le plaisir qu’a l’auteur à écrire que l’habileté !

L’avocat, le nain et la princesse masquée de Paul Colize, La Manufacture de Livres, 2014, 316 pages, existe en poche.
D’autres avis, proches du mien, celui d’Anne, celui de Valentyne.

Le mois belge à retrouver chez Anne et Mina
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Publié dans littérature Europe du Sud, policier, rentrée hiver 2018

Carlo Lucarelli, Le temps des hyènes

tempsdeshyenes« – Le temps des rêves est fini, murmura-t-il, maintenant c’est le temps des hyènes. »
Nous sommes à la fin du XIXe siècle, dans la colonie italienne d’Érythrée, tout juste pacifiée. Pour ceux qui ont déjà lu Albergo Italia, nous retrouvons le capitaine des carabiniers Colaprico et son adjoint nommé Ogbà, ou parfois « le Scherlock Holmes abyssin », personnages du premier roman. Je ne les avais pas encore rencontrés, mais cela n’a aucunement gêné ma lecture.
Un indigène, puis deux autres sont retrouvés pendus dans les branches d’un sycomore, aux abords d’un petit village des hauts plateaux et, si ces suicides étonnent, ils ne déterminent aucune enquête. Mais lorsque le Marquis Sperandio, gros propriétaire terrien, est retrouvé pendu au même endroit, Colaprico est sommé de quitter au plus vite Asmara pour mener l’enquête. Enfin, à la vitesse de deux mules rétives… Si la lenteur est constitutive de cette enquête, cela n’empêche pas l’action de s’emballer par moments, en des scènes plus tendues, et périlleuses pour les enquêteurs. Le duo formé par Colaprico et son adjoint Ogbà, ainsi que la confrontation de leurs points de vue et de leurs méthodes font tout le sel de ce roman, un peu à la manière (beaucoup plus contemporaine) de Carl Mørck et Assad dans les enquêtes danoises du Département V.

 » – Kem fulut neghèr zeybahriawi yelèn, dit Ogbà, si distrait par sa bière qu’il ne s’est pas aperçu qu’il parlait en tigrigna.
– Tôt ou tard, je devrai l’apprendre moi aussi, cette langue. Qu’est ce que tu as dit ?
– Excusez-moi, mon capitaine. J’ai dit il n’y a rien de plus trompeur que l’évidence.
Colaprico en resta bouche bée.
– There is nothing so unnatural as the commonplace, murmure-t-il, et cette fois c’est Ogbà qui ne comprend pas. Putain, Ogbà, putain… tu l’as encore fait ! Tu as cité Sherlock Holmes ! »
Les événements amènent le Capitaine des carabiniers et Ogba à rencontrer des personnages haut en couleurs, qu’ils soient érythréens, de diverses ethnies, ou italiens, de toutes les régions, l’Italie étant encore à cette période de l’histoire, une entité bien jeune et fragile. Trop fragile sans doute pour pouvoir de surcroit gérer des colonies.
Le roman est imprégné de l’espèce de fascination qu’exercent ces régions d’Afrique de l’Est sur les Européens, symbolisée pour nous par Arthur Rimbaud, d’ailleurs mentionné à une ou deux reprises. La passion de l’auteur pour cette région d’Afrique est sensible dans les descriptions de paysages, de ciels d’orages, et de terres poussiéreuses, mais surtout dans les dialogues qui mêlent traduction française, italien et tigrigna, la langue locale.
Le dépaysement total et la fraîcheur des personnages en font une lecture tout à fait réjouissante. C’est exactement le genre de roman policier que j’affectionne, il ne me restera qu’à découvrir le précédent.

Le temps des hyènes de Carlo Lucarelli, (Il tempo delle iene, 2015) éditions Métailié, février 2018, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, 191 pages.

Les avis d’Hélène et Keisha.

Publié dans littérature Amérique du Nord, policier

Thomas Mullen, Temps noirs

tempsnoirs« Boggs sait que sa démarche ne le mènera nulle part. Il n’y aura pas de poursuite immédiate, pas de barrages routiers et, par conséquent, aucune arrestation. Les trafiquants d’alcool seront sous peu de retour dans leurs montagnes. »
Deuxième tome d’une série commencée avec Darktown, maintenant sorti en poche, Temps noirs permet de retrouver les agents policiers noirs engagés par la ville d’Atlanta en 1948 pour faire régner la loi dans les quartiers où habitent leurs concitoyens de couleur. Ils doivent composer avec des moyens restreints, l’impossibilité d’appréhender eux-même des suspects, et l’hostilité de leurs collègues blancs comme de la population. Un véritable sacerdoce !
Sur fond de trafic de drogue, se pose la question cruciale des Noirs qui commencent à emménager dans des quartiers autrefois réservés aux Blancs, réveillant ainsi le Ku Klux Klan et une autre organisation tout aussi raciste, parée de symboles nazis au lieu des macabres draps blancs.

« Toutes les variantes de la haine raciale seraient-elles en train de converger sur ce quartier ? »
Dans ce roman, on retrouve, en passant, l’avocat Thurgood Marshall dont le nom m’est connu depuis que j’ai lu Little Rock, 1957. Comme l’intrigue se déroule en 1950, si l’avocat militant des Droits Civiques n’est pas encore aussi connu, il agit déjà contre la ségrégation, et dans le roman, fréquente le révérend Boggs, père de Julius, l’un des policiers. Il est le genre de personne qui peut servir de médiateur, quand Noirs et Blancs se mettent autour d’une table pour discuter, ce qui à Atlanta, dans ces années-là, demeure exceptionnel.
La vie privée des policiers les plus représentatifs de la série est habilement mise en scène par l’auteur : l’un se fait du souci pour sa fiancée et d’anciennes histoires qui ressurgissent dans la vie de celle-ci, l’autre pour son beau-frère agressé de nuit tout près de chez lui. Le point de vue de Rake, policier blanc à l’esprit ouvert et non corrompu, une exception, apporte un contre-point intéressant. Les situations difficiles auxquelles les policiers se trouvent confrontés les mettent parfois à l’extrême limite de la légalité.
Bien documentés, rondement menés, sans que manquent quelques scènes d’action, ces romans réussissent à garder un juste équilibre entre aspect historique et suspense. Pour l’instant, seuls deux sont parus, même aux États-Unis, vous pouvez donc vous y atteler sans craindre de vous trouver embarqués dans une série trop longue…

Temps noirs, de Thomas Mullen (Lightning men, 2017) éditions Rivages Noir (mars 2020) traduction de Anne-Marie Carrière, 461 pages.
Merci aux éditions Rivages pour cette lecture !

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Lectures du mois (21) février 2020

Si je continue à n’écrire qu’un billet par semaine, étant donné que dans le même temps, je lis deux livres, j’en suis réduite à regrouper les lectures non chroniquées en fin de mois. Voici donc les délaissés de février, ce qui ne signifie pas abandonnés.

promesseJussi Adler Olsen, Promesse, Livre de Poche, traduction de Caroline Berg, 768 pages.
« Carl hocha la tête, il la regarda comme il aurait regardé son bourreau à Nuremberg, le clou de son cercueil et le caillou dans son soulier incarnés en une seule et même personne. »
Sixième tome des enquêtes du Département V spécialisé dans les « cold cases », où Carl
Mørck et ses deux adjoints enquêtent sur un accident avec délit de fuite vieux de plus vingt ans. Un policier qui n’a jamais abandonné la recherche du coupable leur a transmis le flambeau ! Ce tome se lit très bien, mais quelques longueurs le ralentissent un peu, vers le milieu du texte. Les personnages récurrents se retrouvent avec plaisir, et le casse-tête policier du dossier ancien non résolu fonctionne bien, mêlé à un suspense qui rejoint le présent des enquêteurs. Et c’est toujours divertissant de retrouver Assad et ses maximes à base de chameaux ! (non, ceci n’est pas un billet sur le thème des camélidés.)

inlandTéa Obreht, Inland, éditions Calmann-Lévy, traduction de Blandine Longre, 408 pages.
« Plus je vieillis, Burke, plus j’en viens à comprendre que les gens extraordinaires sont rongés par leurs soucis et que les minables sont à jamais portés de l’avant par leurs illusions. »
Par un début un peu lent, le roman commence dans les années 1850, auprès d’un jeune homme d’origine turque ou des Balkans, qui rejoint une bande de voleurs. Se présentent ensuite d’autres personnages, une famille qui survit avec difficulté des produits d’une petite ferme en Arizona en 1893. La sécheresse est terrible, et l’eau manque. Puis Lurie, le jeune homme rencontré au début, est plus ou moins engagé pour conduire des bêtes du « Camel Corps » à travers les États-Unis. Voilà qui ne manque pas d’intérêt.
J’ai noté toutefois rapidement que le style, que j’avais beaucoup aimé dans La femme du tigre, regorge ici d’adjectifs, parfois un peu décalés, dont on peut légitimement se demander s’il s’agit d’une originalité d’écriture, ou d’une traduction un peu rapide… je ne trancherai pas.
Quant à la construction pleine de méandres, elle m’a empêchée de m’attacher vraiment aux personnages principaux, Nora, mère de famille qui ne veut pas admettre que l’absence de son mari devient inquiétante, et Lurie, le jeune meneur de chameaux, sans oublier le sympathique Burke. Une légère déception, en ce qui me concerne, alors que Cuné était enthousiaste…

crue

Amy Hassinger, La crue, éditions Rue de l’Échiquier, traduction Brice Matthieussent, 480 pages.
« Avant la construction du barrage, les esturgeons d’eau douce abondaient dans la rivière Name (prononcer nahmay, le mot ojibwé pour esturgeon), des centaines d’arpents de la réserve indienne avaient ensuite été inondés, y compris les rizières traditionnelles de la tribu et des milliers de tombes anciennes. »

Rachel, jeune mère en plein baby blues retourne pour quelques temps auprès de sa grand-mère, dans la ferme de son enfance. L’occasion de revoir peut-être Joe, l’amour de jeunesse qu’elle a abandonné de manière pas très charitable bien des années auparavant. Le problème du devenir de la maison se pose, il y a de la contestation d’héritage dans l’air…
Pas totalement convaincue par ce roman, je suis sans doute restée un peu hermétique à l’histoire d’amour qui le sous-tend. D’autre part, même si je peux comprendre qu’elle ne se retrouve pas dans la vie qu’elle mène, j’ai trouvé les réactions de Rachel inconséquentes et exagérées… L’aspect historique et scientifique des résultats de la création de barrages sur la faune sauvage, et aussi sur la vie des peuples autochtones, ne manque pas d’intérêt. Les personnages de Joe et de sa mère, ainsi que la grand-mère de Rachel, m’ont passionnée davantage, et j’aurais préféré voir la jeune femme rester en arrière-plan.
C’est un roman bien écrit, qui se lit sans déplaisir, mais pas un coup de cœur en ce qui me concerne, sauf pour l’édition, très soignée !
L’enthousiasme de Krol.

jeudemiroirsAndrea Camilleri, Jeux de miroirs, éditions Pocket, traduction de Serge Quadruppani, 256 pages.
« Il était mi-amusé, mi-fâché. Amusé parce qu’il voulait voir jusqu’où Liliana serait capable de pousser ce jeu dangereux et fâché parce qu’elle, manifestement, le considérait comme un couillon total prêt à se perdre à la vue de ses cuisses. »
Encore une série policière et encore un bon cru, avec un commissaire Montalbano qui se laisse prendre à un jeu de faux-semblants en même temps qu’aux charmes d’une jolie voisine… mais son flair reprend vite le dessus, lorsque les événements dramatiques se succèdent. Le contexte sicilien et les nombreux personnages sont toujours aussi bien croqués, sans oublier la langue savoureuse qui fait le charme de cette série. J’aime bien en lire un de temps à autres, et bien que l’auteur sicilien ait disparu en 2019, il m’en reste un bon nombre à découvrir.

Voilà, c’était pour cette fois une sélection de romans pas forcément indispensables (d’ailleurs, en existe-t-il de vraiment indispensables ?) mais capables de charmer le lecteur les ayant judicieusement choisis.

 

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Lectures du mois (20) janvier 2020

Sept ou huit livres lus dans le cours du mois de janvier, et un seul commenté, je crois que je commence à être adepte du « slow blogging » ou manière lente de bloguer, loin des contraintes et de la pression ! Je vais tout de même essayer de réunir chaque mois les lectures les plus marquantes, avec quelques lignes sur mon ressenti.

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Tara Westover, Une éducation, éditions Lattès, traduction de Johan Frederik Hel Guedj, 400 pages
« Le récit de ma vie était généré par d’autres. Leurs voix étaient fermes, catégoriques, absolues. Il ne m’était jamais venu à l’esprit que ma voix pourrait être aussi forte que les leurs. »

Les américains nomment « memoirs » ces livres où une personne raconte son enfance, ou un épisode marquant de sa vie. Je ne sais si c’est le dépaysement procuré ou un style de narration différent, mais je préfère ce genre à l’autofiction à la française.
Ici, Tara Westover revient sur son enfance dans une famille de mormons de l’Idaho. Ce n’est pas tant cette religion qui la tient éloignée de l’école, qu’un père, ferrailleur de son métier, aussi sectaire qu’instable psychologiquement. Ni école, ni médecin pour Tara, la petite dernière, mais un climat que l’on ne peut que qualifier de violent, auquel elle s’acclimate pourtant. Sortir de cette famille plus qu’étouffante sera la plus difficile des actions qu’elle aura à accomplir pour enfin accéder à l’éducation.
Sans jugement aucun de la part de Tara, ce livre est captivant, surtout dans la deuxième partie, plus forte, qui montre la difficulté à couper avec sa famille. À la dureté des faits rapportés s’ajoute une écriture intense et sincère qui m’a fait frémir plus d’une fois.

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Ito Ogawa, La papeterie Tsubaki, éditions Picquier, traduction de Myriam Dartois-Ako, 384 pages
« Dans la vie courante, les occasions d’écrire à la main sont de moins en moins fréquentes. L’Aînée voyait cela d’un mauvais œil. »
Hatoko vient d’hériter d’une papeterie de la grand-mère qui l’a élevée, mais, plus que de vendre des carnets et des stylos, son métier est celui d’écrivain public. Métier qui fait se mêler des traditions anciennes et des situations plus contemporaines, où le courrier électronique ne suffit pas à exprimer des sentiments les plus divers.
Ce roman constitue une chronique douce et tendre du Japon, celui des petites villes rurales, et fait l’éloge d’un métier sans doute en voie de disparition, celui d’écrivain public. C’est en même temps un roman de formation empreint de simplicité et très agréable à lire.

griffeduchatSophie Chabanel, La griffe du chat, éditions Points, 288 pages
« Sur la porte du café des chats, une feuille A4 avait été scotchée: » Fermé pour convenance personnelle, réouverture jeudi 12 mars. » Une expression inattendue pour évoquer un mari décédé, la veuve était décidément une personnalité créative. »
J’ai enfin trouvé le style d’humour qui me convient dans le genre policier ! Un propriétaire de « bar à chats » lillois est retrouvé mort, et le plus beau chat de l’établissement a disparu. La commissaire Romano et son adjoint mènent une enquête sur ce prétendu suicide où les personnages les plus bizarres ne sont pas toujours les suspects. Le scénario solide et les rebondissements maintiennent le suspense, mais le roman vaut surtout pour la galerie de personnages et pour la commissaire, très attachante, et que je retrouverai volontiers dans la suite.

tempsmaudits

Jack London, Les temps maudits, éditions 10/18, 316 pages
« Il conserva son visage apathique en s’entendant citer en exemple. Il était le parfait travailleur, et il le savait : on le lui avait répété maintes fois. C’était une banalité qui ne signifiait plus grand chose pour lui. »
Sorties de ma pile à lire, ces nouvelles de Jack London. On connaît l’auteur de romans ayant pour cadre les grands espaces et les forêts, mais il a aussi décrit les bas-quartiers de Londres dans Le peuple d’en bas, et s’est insurgé contre la pauvreté des travailleurs et les ravages du capitalisme, notamment dans ces nouvelles. Ces textes qui, de par leur thématique commune, ne sont pas sans rappeler Les temps modernes de Chaplin, le burlesque en moins, explorent le travail en usine, le monde de la boxe, les aléas de la justice. Ces nouvelles sont pleines d’empathies pour les personnages, et si elles ne sont pas optimistes, elles montrent que depuis qu’elles ont été écrites, les faits qu’elles dénoncent restent toujours d’actualité dans certaines parties du monde, et même près de chez nous.

 

 

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Cay Rademacher, L’assassin des ruines

assassindesruines« Comment communiquer avec la population sinon en apposant des messages et des déclarations sur les façades ? Le gouvernement militaire couvre les murs encore debout des rues les plus passantes et les colonnes d’affichage de règlements inédits, de décrets et d’arrêtés stipulant de nouveaux rationnements, annonçant les changements d’horaire de couvre-feu – surtout qu’aucun Allemand ne puisse, cette fois, prétendre qu’il ne savait pas ! »
Hambourg, hiver 1947. Dans la ville réduite à un champ de ruines, l’hiver est de surcroît glacial, et les habitants peinent à survivre. Aux privations de toutes sortes, s’ajoute la tristesse et la culpabilité pour nombre d’entre eux. Parmi les ruines, l’inspecteur Frank Stave doit enquêter sur la mort d’une jeune femme, retrouvée nue, et sans aucun indice, dans les gravats. Son identité demeure inconnue, même en placardant des avis de recherche. Comme d’autres découvertes assez similaires suivent, et que la police, allemande comme britannique, manque de piste, on commence à parler de l’Assassin des ruines, et la peur s’empare des habitants, qui n’avaient pas besoin de cela.
Quant à l’enquêteur principal, il est en deuil de sa femme morte sous les bombes anglaises et sans nouvelles de son fils parti combattre, en désaccord avec son père, sur le front russe.

« Avec leurs bombardements, les Britanniques et les Américains ont voulu avant tout tuer des ouvriers, la majorité des villas des beaux quartiers n’ont pas été touchées. Pour la raison aussi , se dit cyniquement Stave, qu’à cette époque, ils pensaient déjà qu’après la guerre il faudrait qu’ils logent convenablement leurs officiers. »
Inspiré de faits ayant réellement eu lieu, ce roman est à lire surtout pour la description précise, et même saisissante, des difficultés des habitants de Hambourg dans les années d’après-guerre : vivre dans des ruines, ou entassés dans des constructions qui ressemblent à des bidonvilles, notamment les « baraques Nissen », avec un froid intense et peu de moyens de chauffage, des restrictions alimentaires et les aléas du marché noir…
Ruins_of_Hamburg_Pferdemarkt_Monckebergstrasse_St.Petri_1945Malgré une ou deux ficelles visibles dans la résolution de l’enquête, le tableau dressé par l’auteur est frappant, on croirait qu’il a vécu à cette époque ! Cette description donc de l’immédiate après-guerre et l’intérêt pour les personnages, méritent que les lecteurs amateurs de polars historiques pas trop sanglants, et cadrant bien une époque (dont je fais partie) se penchent sur ce polar. Notez bien, c’est une trilogie, ne craignez donc pas de vous embarquer dans une série trop longue !

L’assassin des ruines de Cay Rademacher, (Der Trümmermörder, 2011), éditions du Masque (2018 pour le poche), traduction de Georges Sturm, 453 pages.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, policier, rentrée hiver 2019

Lou Berney, November road

novemberroad« À la télévision, le présentateur expliquait que Dealy Plaza, à Dallas, se situait entre les rues Houston, Elm et Commerce. Guidry savait parfaitement où se situait cette satanée place. Il y était allé une semaine plus tôt, pour y déposer une Cadillac Eldorado 1959 bleu ciel, dans un parking à deux pâtés d’immeubles de là, sur Commerce Street. »
Je continue dans la série « polars et romans noirs » avec ce roman dont les premières critiques m’avaient attirée, et qui se trouvait à la médiathèque… L’auteur n’en est pas à son coup d’essai aux États-Unis, il a publié nouvelles et romans, mais c’est son premier traduit en français.
Novembre 1963, comme partout aux États-Unis et dans le monde, c’est le choc après l’attentat et la mort de John Kennedy. Pour Guidry, petit malfrat de la Nouvelle-Orléans, l’annonce de cet événement a une autre signification, puisqu’il devient l’homme à abattre de celui qui lui avait demandé de convoyer une voiture jusqu’à Dallas. Guidry en sait beaucoup trop maintenant sur cette affaire où le plus haut sommet de l’état côtoie la mafia… Sous une fausse identité, Guidry prend la direction de La Vegas, où il espère trouver de l’aide.
Ailleurs, en Oklahoma, une jeune femme, Charlotte, ne supporte plus l’alcoolisme de son mari, et décide de partir avec ses deux filles, en direction de la Californie, où vit l’une de ses tantes.

« Qui sait combien de personnes entre ici et Las Vegas avaient reçu l’ordre de le guetter ? De chercher un homme voyageant seul, la trentaine finissante, de taille et de corpulence moyennes, aux cheveux noirs, aux yeux verts, et dont la fossette au menton faisait se pâmer les petites pépées ? »
Ceci posé, il n’est pas indispensable d’en raconter plus, on se trouve dans ce qui s’apparente à un « road-movie », au scenario bien travaillé, aux personnages bien campés.
Le gros point fort de ce roman est de relier subtilement l’intrigue avec l’attentat contre Kennedy, pour lequel il n’est pas besoin de répéter ce que tout le monde connaît déjà. La fuite de Guidry en est une conséquence, et se déroule en parallèle avec les événements, qui ne sont suivis que par la télévision ou la radio, de loin en loin. Il ne s’agit pas du tout d’en faire un roman à thèse concernant l’assassinat du président.
Le deuxième point fort est d’avoir créé deux personnages que tout oppose, ce qui fonctionne toujours bien à défaut d’être très original, et qui pourtant vont avoir besoin l’un de l’autre, dans leur fuite vers l’Ouest. L’auteur donne à voir leurs caractères au travers de leurs actions, avec finesse, mais sans ralentir le tempo par des considérations psychologiques interminables.

« Le pire, dans une enfance malheureuse, ce sont les bons moments, qui laissent entrevoir un aperçu de la vie qu’on aurait pu avoir à la place. »
Ce roman donne des années soixante une vision qui ne sent pas le carton-pâte, mais a des accents de vérité. Il faut admettre que c’est un plaisir pour le lecteur d’y trouver les éléments incontournables, voitures aux teintes pastels, motels miteux aux néons clignotants ou cafés louches. Les personnages sont attachants, notamment Charlotte qui a quelque peu de talent et s’imagine en photographe, et à qui l’auteur a donné un style qui fait penser à celui de Vivian Maier, comme en témoigne cette citation : « Tu prends des photos d’ombres, déclara Guidry. Tu photographies des gens qui regardent une chose, mais pas la chose qu’ils regardent. »
La lecture de ce roman, très plaisante, en fait une parfaite lecture de vacances, avec un suspense réel, sans oublier certaines scènes pleines d’humour, et une bande musicale idéale, qui va des vieux standards au tout jeune Bob Dylan.


November Road de Lou Berney (2018) éditions Harper et Collins (février 2019) traduction de Maxime Shelledy, 384 pages.

Les avis de Frédéric (La culture dans tous ses états) ou de Sharon, convaincus aussi.