Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier, sorti en poche

Cay Rademacher, L’assassin des ruines

assassindesruines« Comment communiquer avec la population sinon en apposant des messages et des déclarations sur les façades ? Le gouvernement militaire couvre les murs encore debout des rues les plus passantes et les colonnes d’affichage de règlements inédits, de décrets et d’arrêtés stipulant de nouveaux rationnements, annonçant les changements d’horaire de couvre-feu – surtout qu’aucun Allemand ne puisse, cette fois, prétendre qu’il ne savait pas ! »
Hambourg, hiver 1947. Dans la ville réduite à un champ de ruines, l’hiver est de surcroît glacial, et les habitants peinent à survivre. Aux privations de toutes sortes, s’ajoute la tristesse et la culpabilité pour nombre d’entre eux. Parmi les ruines, l’inspecteur Frank Stave doit enquêter sur la mort d’une jeune femme, retrouvée nue, et sans aucun indice, dans les gravats. Son identité demeure inconnue, même en placardant des avis de recherche. Comme d’autres découvertes assez similaires suivent, et que la police, allemande comme britannique, manque de piste, on commence à parler de l’Assassin des ruines, et la peur s’empare des habitants, qui n’avaient pas besoin de cela.
Quant à l’enquêteur principal, il est en deuil de sa femme morte sous les bombes anglaises et sans nouvelles de son fils parti combattre, en désaccord avec son père, sur le front russe.

« Avec leurs bombardements, les Britanniques et les Américains ont voulu avant tout tuer des ouvriers, la majorité des villas des beaux quartiers n’ont pas été touchées. Pour la raison aussi , se dit cyniquement Stave, qu’à cette époque, ils pensaient déjà qu’après la guerre il faudrait qu’ils logent convenablement leurs officiers. »
Inspiré de faits ayant réellement eu lieu, ce roman est à lire surtout pour la description précise, et même saisissante, des difficultés des habitants de Hambourg dans les années d’après-guerre : vivre dans des ruines, ou entassés dans des constructions qui ressemblent à des bidonvilles, notamment les « baraques Nissen », avec un froid intense et peu de moyens de chauffage, des restrictions alimentaires et les aléas du marché noir…
Ruins_of_Hamburg_Pferdemarkt_Monckebergstrasse_St.Petri_1945Malgré une ou deux ficelles visibles dans la résolution de l’enquête, le tableau dressé par l’auteur est frappant, on croirait qu’il a vécu à cette époque ! Cette description donc de l’immédiate après-guerre et l’intérêt pour les personnages, méritent que les lecteurs amateurs de polars historiques pas trop sanglants, et cadrant bien une époque (dont je fais partie) se penchent sur ce polar. Notez bien, c’est une trilogie, ne craignez donc pas de vous embarquer dans une série trop longue !

L’assassin des ruines de Cay Rademacher, (Der Trümmermörder, 2011), éditions du Masque (2018 pour le poche), traduction de Georges Sturm, 453 pages.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, policier, rentrée hiver 2019

Lou Berney, November road

novemberroad« À la télévision, le présentateur expliquait que Dealy Plaza, à Dallas, se situait entre les rues Houston, Elm et Commerce. Guidry savait parfaitement où se situait cette satanée place. Il y était allé une semaine plus tôt, pour y déposer une Cadillac Eldorado 1959 bleu ciel, dans un parking à deux pâtés d’immeubles de là, sur Commerce Street. »
Je continue dans la série « polars et romans noirs » avec ce roman dont les premières critiques m’avaient attirée, et qui se trouvait à la médiathèque… L’auteur n’en est pas à son coup d’essai aux États-Unis, il a publié nouvelles et romans, mais c’est son premier traduit en français.
Novembre 1963, comme partout aux États-Unis et dans le monde, c’est le choc après l’attentat et la mort de John Kennedy. Pour Guidry, petit malfrat de la Nouvelle-Orléans, l’annonce de cet événement a une autre signification, puisqu’il devient l’homme à abattre de celui qui lui avait demandé de convoyer une voiture jusqu’à Dallas. Guidry en sait beaucoup trop maintenant sur cette affaire où le plus haut sommet de l’état côtoie la mafia… Sous une fausse identité, Guidry prend la direction de La Vegas, où il espère trouver de l’aide.
Ailleurs, en Oklahoma, une jeune femme, Charlotte, ne supporte plus l’alcoolisme de son mari, et décide de partir avec ses deux filles, en direction de la Californie, où vit l’une de ses tantes.

« Qui sait combien de personnes entre ici et Las Vegas avaient reçu l’ordre de le guetter ? De chercher un homme voyageant seul, la trentaine finissante, de taille et de corpulence moyennes, aux cheveux noirs, aux yeux verts, et dont la fossette au menton faisait se pâmer les petites pépées ? »
Ceci posé, il n’est pas indispensable d’en raconter plus, on se trouve dans ce qui s’apparente à un « road-movie », au scenario bien travaillé, aux personnages bien campés.
Le gros point fort de ce roman est de relier subtilement l’intrigue avec l’attentat contre Kennedy, pour lequel il n’est pas besoin de répéter ce que tout le monde connaît déjà. La fuite de Guidry en est une conséquence, et se déroule en parallèle avec les événements, qui ne sont suivis que par la télévision ou la radio, de loin en loin. Il ne s’agit pas du tout d’en faire un roman à thèse concernant l’assassinat du président.
Le deuxième point fort est d’avoir créé deux personnages que tout oppose, ce qui fonctionne toujours bien à défaut d’être très original, et qui pourtant vont avoir besoin l’un de l’autre, dans leur fuite vers l’Ouest. L’auteur donne à voir leurs caractères au travers de leurs actions, avec finesse, mais sans ralentir le tempo par des considérations psychologiques interminables.

« Le pire, dans une enfance malheureuse, ce sont les bons moments, qui laissent entrevoir un aperçu de la vie qu’on aurait pu avoir à la place. »
Ce roman donne des années soixante une vision qui ne sent pas le carton-pâte, mais a des accents de vérité. Il faut admettre que c’est un plaisir pour le lecteur d’y trouver les éléments incontournables, voitures aux teintes pastels, motels miteux aux néons clignotants ou cafés louches. Les personnages sont attachants, notamment Charlotte qui a quelque peu de talent et s’imagine en photographe, et à qui l’auteur a donné un style qui fait penser à celui de Vivian Maier, comme en témoigne cette citation : « Tu prends des photos d’ombres, déclara Guidry. Tu photographies des gens qui regardent une chose, mais pas la chose qu’ils regardent. »
La lecture de ce roman, très plaisante, en fait une parfaite lecture de vacances, avec un suspense réel, sans oublier certaines scènes pleines d’humour, et une bande musicale idéale, qui va des vieux standards au tout jeune Bob Dylan.


November Road de Lou Berney (2018) éditions Harper et Collins (février 2019) traduction de Maxime Shelledy, 384 pages.

Les avis de Frédéric (La culture dans tous ses états) ou de Sharon, convaincus aussi.

Publié dans littérature îles britanniques, policier, premier roman, sorti en poche

Fiona Barton, La veuve

Repéré sur le blog d’Athalie peu de temps avant le mois anglais, ce roman m’a rappelé que j’avais l’intention de jeter un coup d’œil du côté de cette auteure, journaliste venue aux Quais du Polar en 2017 et qui vit dans le Sud-Ouest de la France.

veuve« L’inspecteur principal Bob Sparks fait partie de ma vie depuis si longtemps ; plus de trois ans maintenant. Mais je crois qu’il disparaîtra peut-être avec toi, Glen. »
Tout commence avec Jane. C’est elle, la veuve, elle vient de perdre son mari, et tout recommence comme trois ans auparavant, lorsqu’il avait été accusé d’avoir enlevé et fait disparaître Bella, une fillette de deux ans. Les policiers veulent de nouveau interroger la jeune femme, les journalistes assiègent sa maison, car elle représente l’information la plus croustillante qui soit pour les tabloïds, et qu’elle va peut-être, enfin, parler. Une journaliste plus persuasive que les autres réussit à la convaincre de la suivre dans un hôtel, à l’abri des regards, et à lui parler.

« Tout journaliste qui se respecte dispose de sa propre technique d’approche. […] Elle suivait ses propres règles : toujours sourire, ne jamais se tenir trop près de la porte, ne pas commencer par des excuses, et essayer de détourner l’attention du fait que l’on court après un sujet. »
Racontée alternativement par Jane, par Kate la journaliste ou par le policier en charge de l’enquête, l’histoire revient sur les débuts du mariage de Jane et Glen, sur la période où il était suspect principal d’un crime horrible, et examine les moindres pensées de Jane maintenant qu’elle se retrouve seule. Jane a trente-huit ans, mais semble raisonner encore comme lorsqu’elle a rencontré son futur mari, à dix-sept ans. C’est très bien fait et assez perturbant.
Quant à Kate, elle dévoile les ficelles de son métier de journaliste spécialisée dans les affaires judiciaires. Cette disparition, suivie plusieurs années après de la mort du principal suspect, est pour elle le sujet idéal, et elle n’entend pas lâcher Jane tant qu’elle ne lui aura pas tout dit. Mais que sait Jane, que veut-elle bien dire, que garde-t-elle pour elle ? Des indices sont lâchés au détour d’une page, les paroles ou pensées de Jane sèment le doute, les rares faits avérés ne suffisent pas…
C’est toujours intéressant lorsque le lecteur manque de certitude quant à la sincérité d’un narrateur. C’est l’un des points forts de ce roman, avec la description « de l’intérieur » du travail de journaliste. Ce n’est peut-être pas le meilleur thriller psychologique que j’ai lu, mais il est parmi les plus prenants, très bien structuré et soulevant beaucoup de questions.

La veuve de Fiona Barton, (The widow, 2016) éditions Fleuve Noir, 2017, traduction de Séverine Quelet, 446 pages (en Pocket).

Le mois anglais est chez Lou et Titine.
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Publié dans littérature îles britanniques, policier, sorti en poche

John Harvey, De cendres et d’os

decendresetdosJe profite du mois anglais pour renouer avec un auteur dont j’avais lu une bonne demi-douzaine de romans, il y a quinze ans environ. Des polars crédibles, solides, bien ancrés dans la province anglaise, en l’occurrence Nottingham, à peu près au centre de l’Angleterre, et dont le héros récurrent était Charlie Resnick, grand amateur de jazz…
Cette série que je commence (par le deuxième volume) a pour personnage principal Frank Elder, un flic retraité qui va reprendre du service pour aider à démêler des affaires qui risquent, sinon, de finir avec un classement « non résolu ». Au début, un rappel est fait du premier tome, qui avait impliqué la fille de Frank, et dont il vaut mieux ne rien dire pour ceux qui commenceraient par le commencement !
Dans ce livre, on fait la connaissance d’une policière londonienne, Maddy Birch, lors d’une arrestation mouvementée, où l’un de ses collègues, ainsi que le principal suspect, sont tués. Dans les jours qui suivent, elle a l’impression d’être suivie, et même que quelqu’un a pénétré dans son appartement.

« Un peu plus loin dans la rue, quelqu’un se tenait dans la semi-pénombre. Une silhouette, et pas grand chose de plus. Grande et large d’épaules devant la haie en surplomb. Une forme. Un homme. Bien qu’elle ne pût distinguer son visage, elle savait qu’il braquait son regard sur elle. Qu’il l’observait. »
Même si ce roman n’est pas à proprement parler un thriller, une construction habile permet de frissonner plus d’une fois, ou de retenir son souffle lorsque des personnages auxquels on s’est attaché se trouvent en situation périlleuse. L’auteur excelle à maintenir une tension entre les différents aspects de l’enquête, à ne rendre aucune piste plus insignifiante ou inintéressante qu’une autre. Et surtout, John Harvey rend bien, sans en faire trop, la psychologie des personnages, en particulier celle des différents policiers.

« – Kennet est ici ?
– Avec son avocat. Ils décident d’une stratégie. (Karen sourit.) C’est un gamin qui sort tout juste de la fac. Il a une tête à avoir besoin d’une stratégie, lui aussi – pour nouer ses lacets le matin. »
Le roman ne manque pas non plus d’humour, ce qui est toujours un atout de taille dans les polars, pour détendre un peu l’atmosphère et pour plus de crédibilité. Chacun sait que sans d’incontournables moments de détente et de décompression, les flics auraient bien du mal à accomplir leur mission, si tant est qu’ils considèrent leur boulot comme une mission. L’autodérision évite l’écueil des flics trop sérieux et imbus d’eux-mêmes.
Le côté scientifique de recherche et d’analyse d’indices n’est pas oublié, et met en avant ici une technique, dont je pense qu’elle existe et est utilisée, et qui montre son efficacité. Mais c’est surtout l’aspect humain qui fonctionne bien dans ce roman, et qui me donne bien envie de continuer mes retrouvailles livresques avec l’auteur.

De cendre et d’os de John Harvey (Ash and bone, 2005) éditions Payot et Rivages, 2006, traduction de Jean-Paul Gratias, édition Rivages poche, 461 pages.

Le mois anglais, c’est ici ou .
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Publié dans littérature Europe du Sud, policier, sorti en poche

Valerio Varesi, La pension de la via Saffi

pensiondelaviasaffi« Tout le monde connaissait l’endroit. Comparé à ces nouveaux hôtels avec drapeaux, portes coulissantes et faux tapis persans, ce vieux logement avait l’air d’un site archéologique. Que Soneri devrait désormais fouiller minutieusement. »
Il arrive que les livres d’une série ne se présentent pas au lecteur dans l’ordre, c’est ce qui m’est arrivé avec les romans de Valerio Varesi. Parmi les trois, et même maintenant quatre, traduits en français chez Agullo, j’ai lu tout d’abord le premier, Le fleuve des brumes, puis le troisième, Les ombres de Montelupo.
Voici maintenant le deuxième, qui se situe en plein cœur de la ville de Bologne, alors que l’un se déroulait dans la vallée du Po et l’autre dans le cadre montagnard et forestier des Apennins. Comme dans les romans précédents, c’est l’atmosphère qui constitue le moteur principal du roman. Atmosphère brumeuse là encore, le soleil semble rarement percer sur Bologne en cette fin d’année, et seuls les éclairages de fêtes donnent une gaité factice à une ambiance bien sombre. L’humeur du commissaire Soneri se fond dans le décor, il mène l’enquête sur la mort de la propriétaire de ce qui était autrefois une petite pension pour étudiants et élèves infirmières. C’est là qu’il y a rencontré sa femme, Ada, maintenant disparue, et la mort de la logeuse remue bien des souvenirs, compliqués par la découverte d’une photo ancienne où il reconnaît justement Ada.

« Il regarda longtemps la rue : le brouillard épais élevait une muraille moelleuse tout autour. Et comme toujours, c’était ce qui représentait le mieux ce qu’il avait dans la tête. »
Enquête lente et cotonneuse donc, mais solidement construite par l’auteur qui connaît bien le nord de l’Italie, de Turin à Parme, et qui a écrit un total de onze romans avec ce héros récurrent. Autant dire que nous entendrons encore parler de lui !
Beaucoup de pistes s’offrent au commissaire Soneri lorsqu’il commence à creuser autour de la personnalité de la propriétaire de la pension. Tout d’abord, l’activité de logement pour étudiants a laissé la place à d’autres plus lucratives. De plus, la dame était connue pour ses talents en médecine parallèle, en particulier dans le village d’où elle était originaire. Ajoutons à cela que le quartier a beaucoup changé de population en quelques décennies. Le commissaire s’investit beaucoup, n’hésitant pas à passer des nuits à veiller sur place, à la pension, attendant des mystérieux visiteurs, des coups de sonnette impromptus…
L’investigation n’avance pas à grand pas, le rythme lent s’accorde bien à la météo hivernale. Le style de l’auteur fait tout l’attrait du roman, il rend aussi bien la vivacité des dialogues que la langueur de l’attente qui constitue la plupart des enquêtes policières. Et surtout il rend un très bel hommage aux lieux qu’il affectionne, et donne envie dans ce roman de filer séance tenante et de visiter la ville de Bologne.
Ce qu’un joli article du blog « L’occhio di Lucie » confirme, très belles photos à l’appui !

La pension de la via Saffi, de Valerio Varesi, (L’affittacamere, 2004), éditions Points, 2018, traduction de Florence Rigollet, 306 pages.

Le mois italien, c’est ici.
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Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier

Paul Colize, Un long moment de silence

unlongmoment« Je déteste la nostalgie, les états d’âme et les élans de bons sentiments. Je laisse ça aux vieux, aux dépressifs et aux empathiques qui pensent changer le monde en publiant des statuts sur Facebook »
La relation d’une tuerie à l’aéroport du Caire en 1954 sert de préambule au roman, c’est en effet le sujet du livre écrit par Stanislas Kervyn, le narrateur qui tente de trouver les clefs de cette tuerie où son père a disparu. Qui était visé, une personne, plusieurs ? Le roman procède en deux époques et par chapitres courts dont les titres interpellent, selon un principe déjà rencontré ailleurs, peut-être chez le même Paul Colize, j’avoue ne plus le savoir.
Le début est prenant, on se demande qui est le nommé Nathan Katz, jeune juif rescapé des camps, que l’on rencontre tout jeune homme en 1948 à Brooklyn, et comment les deux histoires vont se croiser.

« Mon job se résume à gérer les ego démesurés des divas que j’emploie, à arbitrer des discussions de bac à sable et à effacer les mails qu’ils m’envoient. »
Malheureusement, vers la page 130, j’avais déjà l’impression de savoir comment tout cela allait tourner, et si ce n’était pas exactement ce que j’avais prévu, j’ai tout de même trouvé que l’histoire peinait à progresser vers une résolution somme toute assez peu originale, si l’on excepte l’épilogue et la note au lecteur qui arrivent, comme de bien entendu, à l’extrême fin du roman.
Donc, si la fin ne manque pas de force, elle arrive un peu tard pour contrebalancer un certain manque d’épaisseur, surprenant pour qui a lu Back up ou Concerto pour quatre mains, romans qui ne laissaient à aucun moment le lecteur sur sa faim.
Les thèmes de la vengeance et des secrets de famille sont souvent de bons ressorts dramatiques, et cela se vérifie encore une fois, mais l’impression d’être noyée sous une abondance de détails pas forcément tous significatifs a duré pendant une bonne partie de ma lecture. L’aspect singulièrement imbu de lui-même, odieux et misogyne de Stanislas Kervyn m’a parfois agacée, parfois amusée, car il fallait tout de même oser construire un roman sur un personnage aussi désagréable. Une mention spéciale à la quatrième de couverture du grand format, aux éditions de la Manufacture, particulièrement énigmatique et alléchante… Voilà pour cet avis en demi-teinte qui ne vous fera peut-être pas vous précipiter en librairie.

Un long moment de silence de Paul Colize, éditions La Manufacture de Livres, 2013, 470 pages, existe en Folio.

Fanja a adoré et Miss Léo le conseille, mais Sandrine n’a pas compris l’enthousiasme général.

Lecture pour le mois belge chez Anne et Mina ici ou. Lire le monde : Belgique
mois_belge2   Lire-le-monde

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, policier

Shari Lapena, L’étranger dans la maison

etrangerdanslamaison« Est-ce que c’est ça, « sentir son monde s’écrouler »? Quelques instants plus tard, il relève les yeux. Il ignore totalement ce qui va lui tomber dessus, il sait juste que le coup sera terrible. »
J’ai remarqué l’année dernière le premier roman (Le couple d’à côté) de cette auteure canadienne de thrillers, sans penser à passer à l’acte, mais le fait qu’elle soit invitée aux Quais du Polar cette année m’a donné envie d’y jeter un coup d’œil.
Classiquement dans ce genre de roman à suspense conjugal, un couple marié, bien sous tout rapport, aisé et amoureux, va se trouver confronté à un événement déstabilisant qui remet en question leur couple, et bien plus encore.
Dans ce roman, cela commence très vite, avec Karen, l’épouse, qui se retrouve à l’hôpital suite à un accident de voiture dans un quartier mal famé. Ni elle ni son mari ne savent ce qu’elle pouvait faire là. Karen a perdu tout souvenir de l’accident, elle se souvient seulement que peu de temps auparavant elle avait remarqué des intrusions bizarres à leur domicile, des objets déplacés, des choses infimes…

« Pendant que le jour se lève, une brume légère monte du jardin. Elle reste longtemps derrière la porte-fenêtre à essayer de se rappeler. Il lui semble que sa vie entière en dépend. »
Je suis un peu mitigée suite à cette lecture. La narration au présent et le style assez plat donnent l’impression d’une histoire un peu simplette, ce qu’elle n’est pas du tout, il faut s’attendre à bien des imbroglios, des non-dits et des manipulations… Ma lecture est passée par des hauts et des bas, des moments où j’ai apprécié la tension que l’auteure réussissait à créer, et d’autres où je trouvais l’intrigue pas follement originale. P
ourtant l’envie de savoir la suite est toujours demeurée, et bien m’en a pris car la fin, surprenante, donne rétrospectivement du piment à l’ensemble du roman.
Je pense que le style thriller domestique est un peu trop exploité par les auteurs et les éditeurs, au risque de lasser le lectorat. Après trois ou quatre romans de ce style, j’ai l’impression d’avoir atteint ma limite.
À cela je dois ajouter le fait que Les furies de Lauren Groff joue un peu sur ce registre, mais avec une écriture et une profondeur que ses consœurs (ce genre de thriller psychologique étant plutôt féminin) peinent à atteindre. Il devient donc difficile de lire un de ces romans en ayant à l’esprit Les furies, qui, même si je ne l’ai pas adoré, tourne toutes les comparaisons en sa faveur.
Au final, un roman convenablement prenant, mais pas inoubliable.

L’étranger dans la maison, de Shari Lapena (A stranger in the house, 2017) éditions Presses de la Cité (janvier 2019) traduction de Valérie Le Plouhinec, 304 pages.

Eve-Yeshé a passé un bon moment, Sharon a aimé.

Merci à Explorateurs du polar sur lecteurs.com et aussi à Netgalley

Publié dans littérature Europe du Nord, policier

Lilja Sigurdardottir, Piégée

piegee« Si seulement elle n’avait pas été aussi naïve. Si seulement elle avait su que c’était ainsi qu’on se faisait prendre au piège. »
La littérature islandaise, de plus en plus abondamment traduite en français, montre des facettes des plus variées aussi de la société islandaise, et c’est parfois surprenant.
Prenons ainsi cette jeune femme d’affaire qui effectue chaque mois plusieurs allers et retours entre l’Islande et le continent européen, mallette à la main, joli manteau, coiffure soignée, ni trop pressée, ni trop nonchalante. Son côté trop parfait, c’est précisément ce qui attire l’attention de Bragi, un contrôleur des Douanes proche de la retraite.
Voyons maintenant cette jeune business woman de plus près, et nous apprenons que Sonja, jeune maman divorcée, s’est retrouvée piégée par un avocat véreux, et doit, dans l’espoir de récupérer la garde de son fils, passer de la cocaïne, en quantités de plus en plus importantes, et en prenant de très gros risques.

« Ce n’était pas la première fois qu’elle surveillait cette maison. À ses débuts, elle avait beaucoup observé les allées et venues depuis sa voiture, tentant de reconstituer dans sa tête le planning de l’animal et de son maître. »
Une fois commencé, ce roman est difficile, voire impossible à lâcher. Il est particulièrement bien mené et recèle son lot de surprises et de rebondissements. Redoutablement efficace et malin lorsque se présente la version de Bragi, le contrôleur des Douanes, le roman excelle aussi à dresser un contexte solide avec la crise financière de 2010, incarnée par Agla, la compagne de Sonja. Elle s’est, avec deux de ses collègues, mise dans une situation bien compliquée, elle aussi, que je serais bien en peine de vous expliquer en détails toutefois. Le monde de la finance et moi sommes irréconciliables, mais Lilja Sigurdardottir parvient à l’expliquer sans alourdir le roman.
S’il est certain qu’on ne recherche pas ce genre de lecture pour un style inoubliable ou des réflexions philosophiques hors du commun, il faut admettre que ce roman, le premier d’une trilogie, remplit parfaitement son office. Je le recommande pour une vision inhabituelle de l’Islande, très urbaine et impitoyable, et pour la connaissance fine de la psychologie des personnages. La suite se trouve d’ores et déjà dans ma pile à lire, et j’ai hâte de savoir, au vu des événements marquant la fin du premier tome, comment va réagir Sonja.

Piégée de Lilja Sigurdardottir, (Gildran, 2015), éditions Métailié (2017), traduit par Jean-Christophe Salaün, 336 pages, sorti en poche chez Points.

L’auteure était présente cette année aux Quais du Polar et il doit être possible, je pense, d’écouter en podcast les conférences. (ici, en fouinant un peu…) (et voici déjà son portrait).
Lire le monde c’est chez Sandrine.

Lire-le-monde

Publié dans littérature Amérique du Nord, policier

Thomas Mullen, Darktown

darktown« Il était près de minuit quand l’un des nouveaux réverbères d’Auburn Avenue eut la malchance d’être embouti par une voiture, une Buick blanche dont un phare explosa en mille éclats sur le trottoir, au pied du poteau désormais plus penché que la tour de Pise. »
Imaginez-vous à Atlanta en 1948, accompagnant une patrouille de policiers noirs, les premiers à porter l’uniforme et à faire régner l’ordre dans le quartier où vivent leurs concitoyens de couleur. Car si la municipalité a accepté, à contrecœur, d’embaucher ces nouveaux policiers, c’est avec moult restrictions, notamment ils ne peuvent circuler qu’à pied, ne peuvent procéder à des arrestations qu’avec le recours à des collègues blancs, ils ont des bureaux en sous-sol d’un bâtiment sordide, car l’entrée au commissariat leur est interdite. Malgré tout, ils sont huit à s’être engagés, avec des motivations parfois variées, et le lecteur suit particulièrement deux d’entre eux, Boggs et Smith, à partir du moment où ils interviennent pour un accident de la circulation impliquant un blanc ivre, accident qu’ils pourront relier, plus tard, au meurtre d’une jeune femme noire.

« Eux qui avaient survécu jusqu’à l’âge adulte grâce à leur prudence et à leur discrétion, étaient tenus de patrouiller dans Darktown d’un pas lourd, dos droit et menton relevé, alors qu’ailleurs, en civil, ils devaient se faire tout petits, voire transparents. »
Vous imaginez bien qu’ils n’ont pas toute latitude pour enquêter et que les autres policiers blancs, dont la plupart sont racistes jusqu’au plus profond de leur moelle, ne font rien pour les aider. Le roman suit une deuxième patrouille, blanche cette fois, avec deux individus très différents, mais jamais stéréotypés. La confrontation des sensibilités différentes est le ressort passionnant du roman. À l’esprit totalement borné de certains flics, violents, racistes et corrompus, s’oppose un début de prise de conscience pour d’autres, même s’ils sont obligés de le cacher. La lutte pour les droits civiques avait encore énormément de chemin à parcourir en 1948.

« Le paysan, loin de le remercier, arborait une expression résignée. Comme s’il lui était plus facile d’accepter sans broncher la dernière plaie envoyée par le Seigneur que d’exiger des explications à la mort de son enfant. »
C’est LA pépite parmi les polars que j’ai commencé à présenter et ceux à venir. Le contexte, la mise en place des personnages et des situations, tout y est formidablement bien fait, et on n’a aucun effort d’imagination à accomplir pour se représenter les lieux et l’époque, on y est transporté ! De plus, l’auteur s’y entend pour faire augmenter la tension et pour attacher le lecteur aux personnages. Toujours vraisemblable, au plus proche de l’humain, c’est un roman policier comme je les aime.
J’ai lu depuis qu’il s’agissait du début d’une série et que certains personnages se retrouvent déjà dans un deuxième volume, pas encore traduit : Lightning Men. J’ai hâte de le découvrir !

Darktown de Thomas Mullen (Darktown, 2016), éditions Rivages (octobre 2018) traduit par Anne-Marie Carrière, 425 pages.

D’autres avis : Encore du noir, Jérôme et Mimi.

Publié dans littérature îles britanniques, littérature France, policier

Polars en vrac

Aujourd’hui commencent les Quais du Polar, et mes lectures de ces derniers temps m’y préparent, avec une jolie brochette de policiers historiques ou contemporains, romans noirs ou suspenses psychologiques… pour tous les goûts (ou presque, car si c’est vraiment trop dur ou violent, je les évite soigneusement). Voici les premiers lus :

auxanimauxlaguerreNicolas Mathieu, Aux animaux la guerre, éditions Actes Sud, 2014, existe en poche.
« Qu’elle le veuille ou non, Rita appartient à ce monde où les gens meurent au travail. »
Un premier roman pour commencer, celui de Nicolas Mathieu, dont le nom vous sera sans doute connu par son prix Goncourt 2018 pour Leurs enfants après eux. Comme pour son deuxième ouvrage, l’auteur a voulu créer un roman social, qui donne toute la place aux gens qui triment toute leur vie, exploités sans pouvoir lever le nez des tracas quotidiens. Ou alors qui tentent de s’en sortir comme Bruce à coup de plans soit-disant géniaux qui tournent court, ou comme Martel, devenu par la force des choses un délégué syndical qui a encore quelque poids, pour combien de temps ? Ou encore comme Rita, la touchante inspectrice du travail. Au cœur du roman, un plan de licenciement, un enlèvement, la Lorraine et la neige…
Beaucoup de personnages, sans doute, (je ne les ai pas cités tous) mais on s’y retrouve facilement, et une fin un peu déconcertante, c’est ce que je retiens, pourtant j’ai aimé découvrir à la fois une facette différente de l’auteur, un peu plus noire, et un style, qui se cherche et se trouve, déjà remarquable dans ce premier livre.

cabanedespendusGordon Ferris, La cabane des pendus, éditions Points (2016) traduction de Jacques Martinache, 384 pages.
« Il n’y a pas de fenêtres à la cabane des pendus. Seul un architecte sadique aurait eu l’idée d’offrir au condamné un dernier regard sur les jolies collines verdoyantes. »
Cette cabane, c’est le lieu où finissent les condamnés à mort à Glasgow dans les années d’après-guerre. Là que va se terminer la vie de Hugh Donovan, un héros de guerre pourtant accusé d’un crime affreux. Et c’est vrai que tout est contre lui. Son ami d’enfance Douglas Brodie, journaliste après avoir été policier, va tenter de le disculper, au risque de sa propre vie.
Quand on me parle de polar et d’Écosse, j’ai du mal à résister. Ce roman très prenant permet de découvrir un héros récurrent qui m’a plu, avec ses doutes, et en même temps des lieux et une époque… Les descriptions ne manquent de rien, on imagine fort bien les lieux. La psychologie des personnages est tout aussi précise et séduisante. Après un très léger coup de mou au milieu, le roman repart sur les chapeaux de roue vers une fin beaucoup plus animée, et même stressante.
Un polar de bonne facture et une série que je poursuivrai, c’est sûr ! (je conseille à ceux qui aiment l’Islande d’Indridason)

praguefatalePhilip Kerr, Prague fatale, le Livre de Poche, 2014, traduction de Philippe Bonnet, 576 pages.
« Que Heydrich puisse être généreux n’était pas une idée à laquelle j’avais envie de penser. C’était comme entendre dire que Hitler aimait les enfants ou qu’Ivan le Terrible avait possédé un chiot. »
Lorsqu’un livre m’évoque Berlin, je peux difficilement y résister, oui mais, me direz-vous, il s’agit de Prague, non ? Certes, avec une bonne partie de l’intrigue qui se déroule à Berlin, en 1941.
Je l’ai trouvé plus intéressant que la trilogie berlinoise sans qu’il m’ait pourtant passionné. Heureusement la dure vie quotidienne à Berlin en 1941, les terribles aspects historiques, et un peu d’humour, sauvent le livre. Le suspense réside dans l’enquête sur la mort d’un ouvrier du chemin de fer, mais aussi dans le questionnement sur la position scabreuse du capitaine Bernie Gunther, en opposition, mais pourtant agissant au cœur du système nazi. La vie amoureuse de Gunther avec une inconnue et ses rapports avec le dirigeant nazi Heydrich compliquent terriblement son enquête. Le roman comporte quelques scènes trop dures à mon goût, mais je m’y attendais. Si je ne suis pas enthousiaste, je suis tout de même tentée soit de reprendre la dernière partie de la trilogie qui se passe en 1947, soit de lire un autre volume qui succède de quelques années à celui que je viens de lire.

dernierinviteAnne Bourrel, Le dernier invité, éditions la Manufacture de Livres, 2018, 220 pages.
« Elle se promet de dire oui, oui à la mairie, elle martèle le oui dans sa tête par-dessus le bruit du papier qui se déchire. Oui, oui, oui. Elle s’encourage à dire oui. Pour une fois ce sera oui et leur journée sera parfaite. »
Je termine avec un roman noir qui n’a pas beaucoup fait parler de lui, et c’est bien dommage. Le jour de son mariage, la Petite, ainsi nommée par toute sa famille, part faire un jogging, et ne rentre pas. Tout le monde se prépare en l’attendant, et cette attente va mettre au jour des failles familiales, des jalousies et des ressentiments, qui risquent venir ternir la journée dans ce petit village provençal.
Le roman met un peu de temps à installer son statut de roman noir, mais au bout d’une soixantaine de pages, c’est fait, et même très bien fait ! L’histoire est bien menée avec des personnages et des situations qui ne manquent pas d’intérêt, parfois traversée de nostalgie, mais ne jouant pas uniquement sur cette corde. Le style, agréable à lire, pose avec aisance une atmosphère vénéneuse et menaçante, et laisse aussi la place à des mots rares, oubliés ou même inventés.
C’est l’écriture qui constitue le point fort de ce roman ! Ajoutons une excellente idée que la liste de lecture à la fin du livre où se côtoient Sophie Divry (j’avais pensé à elle en cours de lecture !) et Milena Agus, Marcus Malte et Stephen King. Sans que l’on puisse savoir lesquels ont eu une influence ou non. Une auteure à suivre, si vous voulez mon avis !