littérature France·policier·rentrée hiver 2017

Colin Niel, Seules les bêtes

seuleslesbêtesIl y a un engouement certain pour le roman noir rural en ce moment, avec notamment les romans de Franck Bouysse, dont j’ai déjà parlé, sans être totalement convaincue. Colin Niel avait, lui, situé ses premiers romans en Guyane où il travaillait, il vient ici établir son roman dans une campagne isolée, sur un causse qui se désertifie…

« J’avais l’impression de faire un truc un peu fou. Je sais, il y a pire comme folie mais pour moi c’était déjà beaucoup. Il avait fallu quarante-deux ans pour ça, pour que je me comporte comme l’adolescente que je n’avais pas été quand j’en avais l’âge. »

Une femme, Evelyne Ducat, disparaît au cours d’une randonnée solitaire, seule sa voiture est retrouvée, mais pas de traces ou d’indices. Alice, l’assistante sociale dont le rôle est de venir en aide aux agriculteurs que leur isolement fragilise, prend d’abord la parole au sujet de l’enquête menée par la gendarmerie locale, et de Joseph, l’agriculteur dont elle est devenue proche, et qui pourrait bien avoir des raisons d’en vouloir au mari d’Evelyne Ducat. Quatre autres personnages vont intervenir à la suite d’Alice, chacun apportant son passé, son point de vue sur le mystère qui entoure cette disparition, suivie d’une autre, et levant le voile petit à petit…

« Je ne sais pas comment c’est pour les autres, mais moi la solitude, je dirais pas que je l’ai voulue. Et elle m’est pas tombée dessus du jour au lendemain. Non, c’est venu lentement, j’ai eu le temps de la voir arriver avec les années, de la sentir m’entourer comme une mauvaise maladie. »

L’organisation du texte, qui laisse la parole à plusieurs personnages dans cinq grandes parties, convient parfaitement au déroulement de l’histoire. J’ai trouvé aussi que chaque voix était bien différenciée, bien représentative de l’individu qu’elle incarnait. Le thème de la solitude est central, des amours se nouent pour tenter d’y remédier, mais au final, le constat est loin d’être tout rose… ni tout noir, d’ailleurs. Ce roman m’a tenu en haleine, au-delà de la simple distraction, en posant des questions intéressantes sur le monde rural. Un roman sombre mais touchant !
Et si vous vous demandez ce que la couverture a à voir avec l’histoire que je résume ici, il vous faudra lire le livre, il ne sera pas dit que je vais divulguer des points cruciaux.

 


Seul les bêtes de Colin Niel, édité par le Rouergue (collection Rouergue Noir, janvier 2017) 213 pages.

Les avis de Baz-art, Itzamna et Jean-Marc.

littérature îles britanniques·policier

Anne Perry, L’étrangleur de Cater Street

etrangleur« En fait, le rituel du thé demeurait immuable ; c’étaient les protagonistes qui changeaient. Soient elles rendaient visite à quelqu’un, se perchaient sur des chaises inconnues, dans un autre grand salon, et entretenaient une conversation un peu empruntée. Soit l’une d’elle recevait des invités. »
En essayant de comprendre ce qui fait le succès des romans d’Anne Perry, on se rend compte qu’ils procurent au lecteur une triple évasion, un dépaysement qui tient à la fois au genre policier, au lieu, du moins pour les lecteurs français, et à l’époque, puisqu’il se déroule en 1880, en pleine époque victorienne. Si on ajoute que la personne qui est au centre de l’enquête, même si ce n’est pas à proprement parler elle qui la mène, est une jeune fille de la bonne bourgeoisie, que l’attente d’un beau mariage confine à des travaux d’aiguille, des conversations de salon ou à l’accomplissement de bonnes œuvres, on se rend compte à quel point cet éloignement de notre univers quotidien offre une bonne dose d’évasion. Le père de Charlotte Ellison lui interdit même de lire les quotidiens, remplis à son avis d’horreurs qui risquerait d’effrayer et de corrompre la jeune fille, interdiction qu’elle s’arrange pour outrepasser, contrairement à ses deux sœurs, plus enclines à adopter les vues de leurs parents.

« Il fit le tour de la pièce, lentement. Cet homme n’avait vraiment aucune éducation. Cependant, qu’attendre d’un policier ? Ce devait être plus fort que lui. »
Lorsque plusieurs jeunes femmes sont étranglées à l’aide d’un fil de fer dans le quartier de Cater Street, tout proche du domicile de la famille Ellison, tout le monde devient tour à tour suspect, d’autant que les hommes de la famille semblent chacun avoir quelque chose à dissimuler. L’enquête est confiée à l’inspecteur Pitt, qui rend plusieurs fois visite à la famille pour poser des questions, et il amusant de le voir avec leurs yeux. Un inspecteur de police est pour eux une personne vraiment inférieure, mal habillée et manquant de bonnes manières. Quoique Charlotte finisse par le regarder d’une manière un peu différente.

« Sans un mot, la tête haute, Charlotte sortit et monta l’escalier. Sa chambre était sombre et froide, mais elle ne pensait qu’à une seule chose : dehors, il faisait encore plus sombre, encore plus froid. »
Le caractère de Charlotte est intéressant à plus d’un titre. Plus frondeuse que ses sœurs, ayant du mal à ne pas dire ce qu’elle pense, elle est secrètement attirée par le mari de sa sœur aînée, Dominic. Moins futile que ses sœurs, elle ressent aussi plus fortement l’angoisse de savoir un assassin courant les rues, et elle aime à confronter ses idées à celle du (malgré tout) séduisant inspecteur Pitt.
Ce premier volume de la série est plaisant à lire, le texte est dense en dialogues qui sonnent assez justes, et de nombreuses pistes laissent jusqu’au bout l’assassin dans l’ombre. L’atmosphère de ce quartier bourgeois de Londres est bien rendue, évoquant autant le monde des employés de maison que celui des commerçants, les jeunes filles bien nées comme les personnes plus dévoyées. Je ne dis pas que je lirai toute la série, mais c’est le genre de livre à dénicher en bouquinerie pour une lecture simple et non contraignante !

L’étrangleur de Cater Street d’Anne Perry (The Cater Street Hangman, 1979) éditions 10/18, 1997, traduit par Annie Hamel et Roxane Azimi, 382 pages

Les avis de George, Karine et Lou

Lecture pour le mois anglais à retrouver ici, et pour l’Objectif PAL !

littérature Europe de l'Est et Russie·policier

Zygmunt Miloszewski, Un fond de vérité

unfonddeverite« Il lut le registre posé devant lui et la phrase joliment calligraphiée en avril 1834 par le curé de la paroisse du village de Dwikozy : « Les parents et les témoins ne savent ni lire ni écrire. » Voilà qui scellait le sort des origines prétendument aristocratiques de son client. »
Le deuxième roman de Zygmunt Miloszewski commence par une scène où un jeune généalogiste, travaillant à son compte, fait des recherches à minuit aux Archives Nationales de Sandomierz. Il va sans dire que ses horaires de travail sont assez peu vraisemblables, mais l’auteur en profite pour glisser quelques paragraphes fort bien documentés sur les rapports pour le moins agités entre catholiques et juifs en Pologne en général, et en Galicie en particulier. Ce qui s’avèrera important pour la suite de l’histoire…

« Le procureur Teodore Szacki n’avait pas de chance avec ses patronnes. La précédente avait été une peste technocrate, froide et aussi appétissante qu’un cadavre extrait d’une congère. »
On retrouve dans le deuxième roman le procureur Szacki, qui, pour des raisons assez compliquées, au milieu desquelles un divorce, se retrouve en poste loin de Varsovie, à Sandomierz nommée plus haut, ville tranquille où il commence à regretter la capitale. Le meurtre d’une femme très impliquée dans la vie locale, et à qui personne n’a jamais rien eu à reprocher, quasiment une sainte, vient briser la routine.

« Teodore Szacki n’avait en général que peu de confiance en son prochain. Et, en ceux qui consacraient leur vie à un hobby quelconque, absolument aucune. »
Le plaisir de lire cette série reconnaissable aux couvertures insolites des éditions Mirobole, tient plus au caractère du procureur, à ses conquêtes féminines, à sa perception de son prochain, toujours assorties de métaphores spirituelles, qu’à l’enquête elle-même. Je voulais retrouver ce que j’avais écrit à propos du premier tome, mais voilà, il fait partie des livres, assez nombreux ma foi, dont je n’ai pas parlé ces derniers mois.
Je pense que mon avis était sensiblement le même, le roman est distrayant à lire, à la fois bien documenté et fourni en personnages crédibles, dans une intrigue qu’il l’est un peu moins. La résolution et des péripéties finales me semblent un peu tirées par les cheveux, mais j’en retiendrai l’humour quelque peu « à froid » du procureur, une vision intéressante de la Pologne, loin des grandes villes, et l’aspect captivant de l’histoire des religions dans ce pays.

Un fond de vérité de Zygmunt Miloszewski (Ziarno prawdy, 2014) éditions Mirobole (2014) traduit du polonais par Kamil Barbarski

Les avis d’Aifelle, Dominique, Edyta, Sandrine et Yv.


Un mois un éditeur plonge pour juin dans le catalogue de Mirobole, et sur ce blog, vous pourrez retrouver aussi Vongozero de Yana Vagner.

littérature îles britanniques·policier

Tana French, L’invité sans visage

« J’ai posé les yeux sur les types de la Criminelle en action, sans plus pouvoir détourner le regard ensuite. C’est ce qui s’est le plus rapproché d’un coup de foudre pour moi. »
Pouvoir lire ce roman était pour moi à la fois l’occasion de retrouver une auteure de polars beaucoup appréciée dans Ecorces de sang et Comme deux gouttes d’eau, et de renouer avec la littérature irlandaise, qui ne manque jamais de me séduire.
Tana French a choisi de ne pas vraiment avoir de héros récurrents mais certains policiers, qui apparaissent de manière secondaire dans un roman, se retrouvent en pleine lumière dans un autre. Ici, elle se focalise sur Antoinette Conway, qui vient d’intégrer la brigade criminelle de Dublin. Dans ce poste prestigieux où elle devrait se plaire, elle est l’objet de harcèlement de la part de ses collègues. Elle et Steve, avec qui elle s’entend plutôt bien, se voient attribuer une affaire intéressante : une jeune femme morte chez elle, à côté d’un dîner aux chandelles tout prêt. Un suspect tout trouvé, en la personne de l’amoureux d’Aislinn, ne convient pas à Antoinette, qui soupçonne la jeune femme d’avoir eu des fréquentations moins avouables… Ses collègues essaieraient-ils de l’aiguiller sur une fausse piste ?

«Depuis que je suis à la Crim’, les choses ont changé ; petit à petit, j’ai perdu patience, et je n’en ai jamais regagné ensuite ; cela commence à se voir. »
L’idée de départ est intéressante, les personnages ont de l’épaisseur, mais malheureusement, les dialogues sont souvent un peu longuets. Pour rendre réaliste les détours d’une enquête et les moments inutiles de celle-ci, on peut dire que c’est bien rendu ! J’ai toutefois aimé la psychologie travaillée des personnages, le parallèle qu’on ne peut pas manquer de faire entre la vie de la jeune policière et celle de la victime, et aussi l’ambiance lourde du commissariat.
Le roman ne conviendra pourtant pas à celles et ceux qui recherchent de l’action. Il n’est pas non plus de ceux qui permettent de découvrir un univers, un milieu différent, l’action s’y passe souvent dans les salles d’interrogatoire du commissariat, le faisant ressembler un peu à un roman de prétoire… Par-dessus tout, le personnage d’Antoinette n’est pas des plus sympathiques, et sa perpétuelle méfiance à l’égard de tous devient vite lassante. Le dénouement très finement mené rattrape le sentiment d’ennui que j’ai pu ressentir à certains moments de ma lecture, mais je crois que ce polar ne me laissera pas beaucoup de souvenirs.

 

L’invité sans visage de Tana French (The Trespasser, 2016) éditions Calmann-Lévy (avril 2017) traduit par Aude Gwendoline

L’avis de Cathulu

littérature Europe du Sud·policier

Maurizio di Giovanni, La méthode du crocodile

methodeducrocodileC’est la fin du mois de mars et je me prépare au meilleur des événements littéraires lyonnais, à savoir les Quais du Polar. Cette année, c’est la 13ème édition, et cela doit faire 9 ou 10 ans que j’y assiste régulièrement. Je me souviens encore de la première fois, ce devait être en 2008, et du premier auteur avec qui j’ai échangé quelques mots, Marcus Malte…
Cette année, j’ai à peine un peu anticipé en lisant un roman de Maurizio de Giovanni qui va être de la fête ce week-end. J’ai déjà lu des polars d’autres auteurs qui se passaient en Sicile, à Rome ou à Venise, ici c’est Naples que décrit Maurizio de Giovanni. Si j’ai bien compris, il a écrit une série de romans avec le commissaire Ricciardi, et d’autres avec un flic nommé Locajono. C’est cette série que j’ai commencée.

 Une ville qui vous glissait entre les doigts, se liquéfiait et s’évaporait soudain. Locajono, originaire d’un lieu dont la lecture était tout sauf facile, se demandait où se situait le fragile équilibre entre la ville et ceux qui étaient censés veiller sur elle.
Le policier au centre de ce roman est originaire de la région d’Agrigente, en Sicile, il a été muté à Naples suite à la dénonciation calomnieuse d’un mafieux, et il se retrouve cantonné à des tâches subalternes. Sa vie privée n’est guère plus reluisante, puisqu’il a perdu la confiance de sa femme et sa fille.

Le tableau qui s’offrit à leurs yeux dans la cour intérieure était éclairé par la faible lueur d’une lanterne oscillant sous l’effet de la brise, suspendue à deux fils au centre de l’espace.
Deux crimes, le corps d’un jeune homme retrouvé près de son scooter dans une cour d’immeuble puis une jeune fille assassinée selon le même mode opératoire, mettent la presse en émoi. D’autant que le meurtrier tapi dans l’ombre laisse des mouchoirs humides comme seules traces, d’où le surnom de crocodile qui lui est vite attribué. Locajono a le sentiment que ses collègues se trompent en suivant la piste de la mafia ou du trafic de drogue…

Elle non plus ne l’a pas vu, comme les autres. Une ville pleine de fantômes.
Sans renouveler totalement le genre, je peux dire qu’en ce qui me concerne, c’est un sans-faute pour ce polar : des meurtres certes, mais pas trop sanglants, une histoire réaliste, des personnages crédibles, une construction qui donne quelques éléments de plus au lecteur qu’à l’enquêteur, et le cadre de la ville de Naples. On sent que l’auteur aime sa ville, ses habitants, et qu’il a plaisir à rendre les rues, les places et les immeubles vivants et comme incarnés. Je suis prête donc à écouter ce que l’auteur aura à dire lors des rencontres !

Maurizio de Giovanni, La méthode du crocodile (Il metodo del coccodrillo, 2012) éditions 10/18 (2014) Traduction : Jean-Luc Defromont, 309 pages.

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littérature îles britanniques·policier·sortie en poche

Kate O’Riordan, La fin d’une imposture

finduneimposture« Rosalie voulut attraper la main de son mari. L’idée folle lui traversa l’esprit que si elle pouvait juste toucher sa peau, tout s’arrêterait. L’horloge reculerait de trois jours jusqu’à sa dernière conversation avec Rob. »
Une affreuse nouvelle frappe de plein fouet une famille londonienne. Leur fils Rob, qui était en vacances en Thaïlande, s’est noyé là-bas. Les six mois qui suivent sont terribles pour les parents, d’autant plus que leur fille cadette, Maddie, s’enfonce dans la drogue et la délinquance. Jusqu’au jour où mère et fille croisent le chemin de Jed, un jeune homme parfait qui semble avoir une bonne influence sur Maddie.

« C’était aussi loin que possible des aspirations de la petite Rosalie dans son HLM de Manchester. Pour elle, la maison et le quartier demeureraient à jamais chics. »
Le début fonctionne bien, le thème du deuil qui est, me semble-t-il, récurrent chez l’auteure, est l’objet d’une analyse sensible et pleine de vérité. Elle rend bien compte également des différences de milieu social et de la manière dont Rosalie se reconnaît dans Jed, elle qui, vingt ans auparavant, s’était sentie mal à l’aise en tant que petite provinciale arrivant à Londres.

« Le sentiment désagréable qui se développait en lui à chacune de ses visites à la cité faisait écho à celui qu’il éprouvait en présence de Jed Cousins. »
Je ne suis par contre qu’à moitié convaincue par la suite du roman. Le personnage de Jed, et ses relations avec Rosalie, notamment, me paraissent bien trop exagérés. Je sais bien que sans cela, il n’y aurait pas d’histoire, mais cela me gêne tout de même. Je pense qu’en fait ma perplexité vient sans doute de ce que les romans précédents de Kate O’Riordan que j’ai lus n’étaient pas des thrillers, alors que celui-ci en est un, clairement, indiscutablement. Du coup, il reprend les caractéristiques du thriller pour amener le lecteur à trembler pour les personnages, au dépend sans doute d’une parfaite finesse psychologique.
Mais je ne peux pas faire trop la fine bouche parce que j’ai, je l’avoue, dévoré ce livre en deux petites journées, preuve qu’il était tout de même prenant. Certains personnages m’ont remuée, et d’ailleurs la fin rattrape largement les quelques faiblesses du milieu du roman, en redonnant une nouvelle perspective pour comprendre le déroulement des événements.

La fin d’une imposture (Penance, 2016) éditions Folio policier (janvier 2017) 438 pages, traduit par Laetitia Devaux. Merci à Folio pour cette lecture.

De la même auteure, sur le blog, Le garçon dans la lune.
Les avis d’Aifelle
et Cathulu.

littérature îles britanniques·policier·projet 50 états·rentrée hiver 2017

Ray Celestin, Mascarade

mascaradeIl se passait vraiment un truc inédit à Chicago et Louis fit un grand sourire en songeant à la singulière beauté de cet événement.
C’est tout d’abord un plaisir de retrouver les personnages de Carnaval. La fin du roman précédent était assez ouverte, et je savais que la jeune détective Ida Davies partait pour Chicago. Ce sont donc les deux détectives, Ida et Michael, ainsi que notre jazzman favori, Louis Armstrong himself, qui vivent, une décennie plus tard, en 1928, à Chicago.

Il y eut une espèce d’explosion, puis un torrent de whisky jaillit par les fenêtres et se déversa comme une cascade devant le bâtiment. Des milliers de litres giclèrent des orifices de la maison et de mirent à dégouliner pour former un lac qui ne tarda pas à engorger le caniveau et les bouches d’égout.
C’est la pleine époque de la prohibition. Al Capone règne sur le trafic d’alcool et gare à qui ose s’immiscer dans ses affaires ou lui faire de la concurrence !
Le début de la modernité, des premières automobiles, la grande époque des clubs de jazz va aussi avec une grande pauvreté, des discriminations moins marquées que dans le sud, mais réelles, des emplois physiques éreintants, notamment aux abattoirs, et un omniprésence du crime organisé.


Il observa la rue qui menait à l’Hôtel Métropole. C’était un bâtiment de sept étages, avec des fenêtres en saillie qui émaillaient la façade jusqu’en haut, ce qui donnait l’impression de tourelles à moitié incrustées dans la brique, comme si l’immeuble était en train de se transformer en château.
Une femme de haute bourgeoisie vient demander à Ida et Michael d’enquêter sur la disparition de sa fille et de son fiancé. En même temps, un homme est trouvé mort et mutilé dans une ruelle.
D’autres personnages vont mener des enquêtes à leur manière, un photographe qui se rêvait policier, et un type hanté par son passé qui revient pourtant à Chicago où tout lui rappelle ses malheurs. Les différentes affaires vont, on le pressent tout de suite, se croiser, mais Ray Celestin n’est pas un auteur qui traite à la va-vite la psychologie pour se précipiter dans les scènes d’action. Elles existent, certes, mais il prend le temps d’installer les personnages, de créer une atmosphère, de décrire les lieux, et cette fois encore, comme à La Nouvelle-Orléans en 1918, l’effet est magistral, on s’y croirait vraiment. Pour moi, ce roman est aussi réussi que Un pays à l’aube de Dennis Lehane, et ce n’est pas un mince compliment !
L’auteur s’est donné un projet des plus ambitieux, qu’il explique à la fin de Mascarade : écrire un cycle de quatre romans, sur l’histoire du jazz et la mafia, en changeant à chaque fois de décennie, de ville, de saison, de condition météorologique, et même en y associant un thème musical ! Le suivant sera en automne… à New York, bien entendu, et je me réjouis déjà de le lire.
Pour amateur de polars, certes, mais qui sont particulièrement sensibles aux aspects historiques, sociaux et géographiques.

 

L’atmosphère s’était alourdie, entre les hurlements perçants des animaux, l’odeur écœurante du sang et du fumier et les odeurs encore plus violentes de désinfectant et de combustion d’essence. Et au milieu de cette puanteur infernale, des excréments et de ce carnage industriel, Jacob remarqua quelque chose d’étrange : des touristes. Il y avait des groupes que des guides encadraient comme s’ils visitaient un studio hollywoodien.
Les lieux du roman : les grands hôtels de Chicago, là où Al Capone se retranchait pour plus de sécurité, les clubs de jazz, les ruelles sordides, les quartiers pauvres. Tout comme dans Carnaval où l’on découvrait les multiples aspects de la Nouvelle-Orléans en 1918, on visite cette fois le Chicago des années 20… Je vous propose quelques images aussi, pour vous mettre dans l’ambiance si bien restituée par l’auteur.


Ray Celestin, Mascarade (Le Cherche-midi, février 2017) Traduit de l’anglais par Jean Szlamowicz, Dead man’s blues (2016) 576 pages

Projet 50 états, 50 romans : l’Illinois

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littérature Amérique du Nord·nouvelles·policier

Craig Johnson, Incendiaire

incendiaireSympathique initiative !
Laquelle ? Celle de Martine qui propose La bonne nouvelle du lundi, pour mettre en lumière le genre des textes courts. Je souscris volontiers à cette idée et je me donne pour objectif de proposer un auteur à découvrir ou à redécouvrir, et une nouvelle qui permet d’entrer dans son univers… Mais ce ne sera pas chaque lundi, (non, je me connais !) mais un lundi de temps à autre, selon mes lectures.

Craig Johnson
Je commence avec Craig Johnson, qui publie des romans policiers chez Gallmeister depuis maintenant un certain nombre d’années, depuis 2009 précisément, et qui ne manque jamais de venir à différentes rencontres et fêtes du livre françaises pour les présenter. Ce qui fait que bon nombre d’entre vous connaissent son légendaire chapeau, et son sourire communicatif ! craigJ.jpg

« –J’ai pas flanqué le feu à ma foutue chambre. (Il prit une nouvelle gorgée pour étouffer l’esprit de fête ambiant.) Putain de bon Dieu. Ce foutu truc était même pas branché. »
Les personnages des nouvelles de Craig Johnson sont les mêmes que ceux de ses romans, le shérif du comté d’Absaroka, Walt Longmire, son ami indien Henry Standing Bear, ses adjoints du bureau du shérif, et différentes autres figures de la petite ville où tout le monde se connaît.
Dans la nouvelle que je viens de lire, Walt passe le réveillon avec Lucian, l’ancien shérif qui vit, à son grand désarroi, en maison de retraite. Le pauvre Lucian se retrouve de gré ou de force obligé de rester dans la salle commune car sa chambre a subi un début d’incendie. Incident qui le perturbe, bien évidemment, dans la mesure où il a du mal à admettre qu’il aurait été imprudent, et aurait déclenché lui-même cet incendie. D’anciennes photos affichées au mur de la maison de retraite vont alors donner à Walt l’occasion de faire preuve de son intuition légendaire… et peut-être ainsi de réconforter son ancien collègue.

« La quasi-totalité des discours de Bud avait un rapport avec l’alcool ou avec les femmes. »
Pas si facile d’écrire une nouvelle policière, en installant une situation critique, des personnages suffisamment nombreux, et de résoudre une enquête en une douzaine de pages… pourtant Craig Johnson y réussit fort bien, laissant parler aussi bien son humour que son sens du portrait incisif et parlant. Il ne faut pas s’attendre à une action trépidante, mais c’est sympathique et bien mené.
C’est le deuxième nouvelle que je lis, sans parler des romans. D’ailleurs toutes les nouvelles sont accessibles facilement sur le site de l’éditeur Gallmeister, et vous pouvez donc aller faire à volonté un petit tour dans le Wyoming grâce à ses nouvelles, avant ou après avoir lu un de ses romans !
Et ça, c’est vraiment une bonne nouvelle, non ?

 

Retrouvez la bonne nouvelle du lundi chez Martine ici ou .
bonnenouvelle

 

littérature îles britanniques·policier

M.C. Beaton, Agatha Raisin enquête, La quiche fatale

agatharaisin_quiche« La retraite pourrait s’avérer extrêmement agréable, pour peu qu’elle oublie tout de Reg Cummings-Browne et de cette fichue quiche. »
Attention, lecture légère aujourd’hui ! Légère, mais savoureuse et très plaisante… Les deux premiers tomes de cette série qui n’en compte pas moins de 27 outre-Manche sont sortis en juin, tout juste pour le mois anglais, et j’avais repéré leurs jolies couvertures et surtout des avis plutôt favorables sur plusieurs blogs. Comme précipitation n’est pas (pas toujours, du moins) mon second prénom, j’ai pris note et attendu un peu… et ai trouvé les deux romans quelque mois plus tard dans une boîte à livres bien garnie ce jour-là !

« Agatha n’était habituée qu’à trois registres : autoritaire avec ses employés, insistant avec les médias, onctueux avec ses clients. »
Voici donc Agatha Raisin, qui, fraîchement retraitée (d’une agence de publicité), décide de réaliser un rêve de toujours, acheter un cottage dans un pittoresque village des Cotswolds. Mais Agatha, pure londonienne, peu habituée aux relations de voisinage, qui ne sait ni jardiner, ni cuisiner, trouve vite ce cottage savamment restauré et les habitants de Carsely plutôt mornes et ennuyeux. Cherchant toutefois à s’intégrer, elle décide de participer à un concours de quiches. Il faut savoir qu’Agatha ne connaît que les plats de traiteur ou les surgelés…


« Un lieu charmant n’attirait pas nécessairement les gens charmants. »
Agatha est peu sympathique, mais c’est ce qui fait la saveur de l’histoire, de se régaler de ses relations compliquées par son caractère, ainsi que de l’espoir de lui voir apparaître quelques soupçons d’humanité. D’ailleurs les autres personnages lui disputent le titre d’enquiquineurs et enquiquineuses publics du petit village de Carsely. Au mieux, ils sont relativement indifférents et ne parlent que du temps qu’il fait, au pire, ils voient mal l’arrivée de cette nouvelle voisine. Surtout quand sa quiche « de compétition » empoisonne un retraité chargé de juger les plats du concours. L’enquête menée par Agatha, qui trouve là un dérivatif à sa mesure, est un prétexte à décortiquer les relations et les conventions du petit bourg anglais, le genre d’endroit où l’on est toujours un nouvel arrivant vingt ans après s’être installé.


« Une brusque averse venait de tomber. Comme Londres sentait bon le béton mouillé, les vapeurs d’essence et de gasoil, les détritus, le café chaud, les fruits et le poisson, toutes ces odeurs si chères et familières à Agatha ! »
J’ai tout de suite adopté cette quinquagénaire si peu accoutumée à la vie campagnarde. Le style est enlevé et dynamique, et malgré quelques tournures maladroites, dues peut-être à la traduction, je me suis délectée de l’histoire. Ce n’est pas l’enquête en elle-même qui fait la saveur du livre, c’est l’humour typiquement anglais, alliage de descriptions efficaces et d’observations bien senties, qui fait qu’on se régale sans chipoter ! J’ai déjà le deuxième sous le coude pour le cas où… et je note que l’auteur sera aux Quais du Polar fin mars !

Agatha Raisin enquête : la quiche fatale (The quiche of death, 1992) éditions Albin Michel (2016) traduit par Esther Ménévis, 320 pages

Les avis de Anne, de George ou de Keisha, parmi d’autres !
Un billet sur les romans et l’humour ici et la catégorie correspondante avec pas mal de lectures !

littérature Amérique du Nord·policier

Martin Michaud, Sous la surface

souslasurfaceJe viens de me rendre compte que je participe au mois québecois sans le savoir, ou presque. Cela faisait un moment que j’avais noté ce polar, je l’ai déniché à la bibliothèque, et il se trouve que l’auteur est québécois.
Plus qu’un polar, c’est un thriller, qui tout à fait prenant dès les premières pages, et pratiquement d’actualité. La partie contemporaine commence en effet en mars 2016 pendant la campagne pour les primaires démocrates aux États-Unis, plus précisément en mars, au moment du super Tuesday. On nage en pleine politique-fiction et cela n’est pas pour me déplaire. Le personnage principal, Leah, est la femme et le soutien très proche du candidat à la primaire qui a le plus de chance de l’emporter, Patrick Adams. Cependant, un retour en 1991 nous permet de savoir que le passé de Leah comporte un drame, son petit ami, premier amour de sa vie, s’étant noyé pour porter secours à une jeune femme dont la voiture était tombée dans un fleuve.
Au moment clé de l’intrigue, Leah retourne, pour les besoins de la campagne électorale, à Lowell, la ville où elle vivait jeune, et reçoit un petit mot qui la bouleverse, car seul son ami mort pouvait en savoir assez pour lui écrire cela. Serait-il vivant, finalement ? Et pourquoi n’aurait-il pas donné de nouvelles pendant vingt-cinq ans ? Les pages tournent toutes seules et les rebondissements s’enchaînent à vive allure.
Toutefois, à partir de la moitié du roman, on verse vraiment dans les codes et les scènes incontournables du thriller, ce qui plaira aux adeptes du genre, mais pour moi, c’est un peu trop. J’imagine que cela pourrait donner un film ou une excellente série télé, mais à un roman je demande un peu autre chose, notamment un peu plus de crédibilité. Sinon, l’entourage du candidat montre une galerie de portraits très bien incarnés, les petites et grandes magouilles électorales tout à fait imaginables. Ce sont les scènes d’action qui m’ont lassées quelque peu, mais je dois avouer que c’est tout de même très bien manigancé. J’imagine que c’est un roman qui s’oubliera vite, sauf peut-être le personnage de Leah coincée entre son ancien amour, toujours vif, et ses loyautés présentes, assommée par ce qui lui arrive, et toutefois pleine de force.

L’auteur : Martin Michaud, né à Québec ne 1970, est musicien et scénariste québécois, auteur de thrillers et de romans policiers. Il a été avocat d’affaires avant de se consacrer à l’écriture. Ses quatre premiers polars obtiennent beaucoup de succès et cinq prix littéraires. Sous la surface figure dans le Top 5 des meilleurs polars de l’année 2013 de La Presse et de plusieurs autres publications. En 2013, il remporte le Prix Saint-Pacôme du meilleur roman policier pour Je me souviens. Martin Michaud adapte aussi ses œuvres pour la télé.
354 pages.
Éditeur : Kennes éditions (2013)

Lu aussi par Argali.
Le mois québécois, c’est chez Karine !
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