Paco Ignacio Taibo II, Jours de combat

« La ville s’ouvrait devant lui comme un monstre, comme le ventre fétide d’une baleine, ou le contenu d’une boîte de conserve avariée. Lors de ses rares heures de sommeil, le sommeil d’un homme épuisé, d’un travailleur atomisé par sa journée, la ville se transformait en personnage, sujet et amant. Le monstre lui envoyait des signes, soufflait des brises chargées d’étranges intentions. La forêt d’antennes de télévision bombardait des ondes, des messages, des annonces publicitaires. L’asphalte, les vitrines, les murs, les voitures, les taquerias qui marchaient au charbon, les chiens errants lui offraient un lieu à sa mesure. 
Onze jours plus tard, Héctor se trouvait dans un état voisin de la folie. »

Mexico, dans les années 70.
Commençons par le personnage principal et récurrent, dont c’est ici la première apparition : Héctor Belascaoran Shayne, d’ascendance à la fois basque et irlandaise, la trentaine, vient de quitter son épouse et son travail, et de se dénicher un petit bureau, partagé avec un plombier, pour s’installer comme détective privé. Obnubilé par un étrangleur de femmes qui sévit dans les rues de Mexico depuis quelques temps, il se lance dans une quête totalement dépourvue d’indices. Si vous cherchez un polar bien carré, bien classique, passez votre chemin : le détective n’a aucun mandat de recherche, aucune piste, il n’existe aucun lien entre les victimes. Voilà donc Héctor qui parcourt les rues au hasard en imaginant ce que l’étrangleur peut faire, à quoi il peut ressembler, où il peut aller. Enfin, ça, c’est au début…

« – Il se trouve, commença-t-il, tout en essayant de curer une vieille pipe, souvenir de la Prepa, qui venait de faire surface à côté d’un ouvre-boîte allemand, souvenir de ses ex-beaux-parents, il se trouve que dans tous les romans policiers qui se respectent, le coupable est l’un des personnages préalablement passés au crible. »

Dire que sans le voyage livresque au Mexique organisé par A girl de Lecture sans frontières, je n’aurais sans doute pas mis les pieds ou les yeux dans un roman de Paco Ignacio Taibo Segundo ! Ça aurait été bien dommage.
Dès les premières pages, mon attention a été mise en éveil grâce au personnage totalement inclassable d’Héctor et grâce au style, plus travaillé que la plupart des polars auxquels je suis habituée, et pourtant je crois ne pas lire n’importe quoi. J’ai copié des citations assez longues pour que vous puissiez vous faire une idée. Mais ce n’est qu’un échantillon d’un style foisonnant, littéraire, recelant des dialogues savoureux, et qui donne un ton, une atmosphère originale, presque étrange, mais pas dépourvue d’humour.
J’ai beaucoup aimé le fait d’entamer chaque chapitre par une citation, souvent destinée à adresser un clin d’œil au lecteur. Au fur et à mesure du roman, je me suis habituée à l’ambiance très particulière et les personnages ont gagné en épaisseur. Héctor Belascaoran Shayne, au gré des rencontres et des retrouvailles, s’est trouvé de l’aide dans l’obscurité dans laquelle il avançait, la trame du roman s’est complexifiée et a gagné en intensité. J’ai eu le sentiment que l’auteur s’amusait tout en appuyant le texte sur des sujets qui lui tenaient à cœur. Pour mon plus grand plaisir de lecture !

Jours de combat (Días de combate, 1976) de Paco Ignacio Taibo II, éditions Rivages, 2000, traduction de Marianne Millon, 256 pages.

Pour le book-trip mexicain chez A girl from earth, nous avons fait lecture commune à retrouver chez A girl, Magali, Marilyne

Christian Joosten, Le jugement de Dieu

« Deux jours, il nous a fallu deux jours pour atteindre l’objectif sans se faire voir d’aucune des deux factions et trouver enfin cet immeuble anonyme au cœur de la ville assiégée par les troupes serbes depuis près d’un an maintenant. »

À Charleroi en 2008, un corps trouvé au bord de la voie ferrée va déclencher une enquête de police, car cela ne ressemble pas à un suicide. Le commissaire Francis Jean décide de faire appel à Guillaume Lavallée, qui a connu Dragan, la victime. Mais ce Lavallée, ancien flic, est un personnage trouble, et le passé de la victime, réfugié serbe devenu artiste, ne l’est pas moins. Les chapitres alternent entre Sarajevo et Charleroi, et une bien sombre histoire se dessine.

« Si c’était bon ? Quoi, la peinture ? Je n’y connais pas grand chose, mais c’était habité et coloré. Je peux dire que c’était bien, enfin pour ce que j’en connais du moins. »

J’avoue avoir été un peu déstabilisée par l’écriture par moments, qui dans un même paragraphe et pour une même action, passe du présent à l’imparfait. Et par le langage, qui dans l’ensemble, n’est pas très soutenu, ce sont les paroles des deux narrateurs, Dragan en 1993 et Guillaume en 2008, et si cela se tient, ce n’est pas toujours agréable à l’oreille. L’intérêt est essentiellement dans le personnage perturbé de Guillaume Lavallée, que je découvrais ici, mais qui est déjà apparu dans un premier roman en 2020, Le roi de la forêt. L’histoire courte et percutante, se lit bien, et il n’y a rien à redire à sa construction. Je remarque que l’année dernière déjà, les méandres d’une histoire policière, sous la plume de Paul Colize, cette fois-là, m’avaient ramenée dans la guerre civile en ex-Yougoslavie. Cette guerre aux portes de l’Europe, et sa cruauté, peuvent difficilement ne pas toucher, surtout en ce moment.
Je ne déconseille pas ce polar, et serai à l’avenir curieuse d’autres publications sous cette jolie couverture jaune imaginée par les éditions Weyrich pour leur collection Noir corbeau.

Le jugement de Dieu de Christian Joosten, éditions Weyrich, 2021, 205 pages.

Situé à Charleroi, dans la province de Hainaut, ce roman entre dans le Mois belge organisé par Anne, catégorie Noir corbeau.

Barbara Abel, Et les vivants autour

« Après le départ des filles, Micheline a réalisé que le monde lui-même avait tellement changé qu’elle ne le reconnaissait plus. Il lui semblait être une naufragée sur une terre inconnue dont elle ne possédait plus les codes.
Et puis Jeanne est tombée dans le coma. »

C’est le troisième roman de Barbara Abel que je lis, après Derrière la haine, que je n’avais qu’à moitié apprécié et Je sais pas, un peu plus à mon goût. Et voici que celui-ci m’a tentée de nouveau. Quelle a été mon impression de lecture, je vais vous le dire un peu plus loin.
Mais d’abord l’histoire : quatre personnes d’une même famille se succèdent au chevet de Jeanne, vingt-neuf ans et dans le coma depuis un accident. Quatre ans depuis que sa mère Micheline, son père Gilbert, sa sœur Charlotte et son mari Jérôme espèrent un éveil, un mouvement, une réaction… Chacun continue cependant à vivre. Jusqu’au jour où le médecin demande à les rencontrer pour un entretien. Ils s’attendent tous plus ou moins à ce qu’il préconise un arrêt des soins, éventualité qu’ils n’appréhendent pas tous de la même manière. Mais voilà que le médecin leur apprend tout autre chose, et cela va faire exploser l’entente familiale.

« L’approche de la mort terrifie, mais si le nouveau-né avait conscience de l’approche de la vie. Il serait tout aussi terrifié.
Charlie Chaplin »

Le texte est servi par un style nerveux, dynamique, qui met vite dans le rythme et l’ambiance du roman. C’est son point fort. J’ai aimé les citations qui commencent chaque chapitre (tout comme dans le polar de Paco Ignacio Taibo II que je viens de lire). Tout de même, par moments, j’ai pensé que c’était un peu exagéré, tous les personnages ont quelque chose à cacher, et pas des petites broutilles, loin de là.
Mais il faut avouer que c’est un roman dont les pages tournent très vite, tant est grande l’urgence de savoir la suite, et que la montée du suspense est vraiment impitoyable. Les pensées les plus profondes et les plus indicibles de chaque personnage sont analysées avec beaucoup de justesse, et, à défaut de s’identifier, on écarquille les yeux en attendant de voir jusqu’où l’autrice va aller.
Bien que Barbara Abel soit belge, aucun indice ne m’a permis de situer l’intrigue dans une région ou une autre de Belgique et même, la loi Claeys-Leonetti semble se référer à la France. Je le classerai donc pour le Mois belge (à retrouver chez Anne avec #lemoisbelge ) dans la catégorie Esperluète, une histoire de famille, ce qui convient parfaitement.

Et les vivants autour de Barbara Abel, éditions Belfond, 2020, 448 pages.

Eve-Yeshé et Nath ont beaucoup aimé.

Polars en vrac (7)

Puisque la météo ne se prête pas au jardinage ni à la marche dans la campagne, j’en profite pour résumer brièvement mes dernières lectures de polar, résumés assortis d’avis tout aussi brefs ! Voici donc les choix des deux derniers mois :

Maurizio de Giovanni, Le Noël du Commissaire Ricciardi, éditions Rivages noir, 2017, traduction de Odile Rousseau, 320 pages.
« Ricciardi pensait aux morts. Il pensait que Noël ou pas Noël, fête ou pas fête, fraternité ou pas fraternité, quelqu’un mourait toujours et qu’il lui revenait, à lui, de voir le sang et ses ravages. »

Avec le commissaire Ricciardi, je retourne toujours volontiers dans la Naples des années 30, non que la vie y soit particulièrement plaisante, mais parce que l’auteur réussit toujours tellement bien à esquisser les lieux et leurs personnages. Un couple est retrouvé assassiné à l’arme blanche dans son appartement cossu des hauteurs de Naples. L’enquête du commissaire et de son adjoint Maione révèle que le mari, milicien, n’était pas quelqu’un de bien, et que nombreux auraient pu être ceux qui lui en voulaient.
Dans ce volume se passant à Noël 1931, la politique prend davantage de place, et chacun se positionne plus clairement par rapport au fascisme. C’est, parmi les cinq que j’ai déjà lus, mon tome préféré, car les questionnements y sont nombreux, tant concernant l’enquête, que la vie privée de Ricciardi et Maione. J’ai aimé aussi que les investigations évoquent les crèches napolitaines, les presepe, un particularisme local très intéressant. (vous pouvez lire ceci si cela vous intrigue)
Voir un autre avis chez Marilyne.

Gwenaël Bulteau, La République des faibles, éditions de la Manufacture, prix Landerneau 2021, 368 pages.
« – On disait : vive la République ! et le client répondait : Qui prend soin des faibles ! »

Reculons un peu, à la fin du XIXème siècle, à Lyon. Là aussi, un commissaire devra s’intéresser à la manière dont vivent les classes populaires, sur les pentes de la Croix-Rousse, pour identifier l’assassin d’un garçon disparu depuis des semaines et qu’un chiffonnier retrouve mort. Le commissaire Soubielle devra aussi fouiner dans les milieux antisémites et parmi ceux qui les combattent.
J’ai trouvé ce roman vraiment bien tourné, avec un ton et des détails qui fonctionnent bien. L’auteur s’est particulièrement penché sur la manière dont les enfants étaient peu considérés par leurs parents, et par les adultes en général, des torgnoles tombant facilement, des paroles malheureuses leur étant adressées ou dites devant eux… J’ai tout de même trouvé ce roman très sombre, un peu trop, et parfois inégal au niveau des dialogues, mais ce sont des défauts finalement minimes pour un premier roman.

Dolores Redondo, De chair et d’os, éditions Folio, 2021, traduction de Anne Plantagenet, 608 pages.
« Elle avait lu quelque part qu’il ne faut pas revenir dans un lieu où on a été heureux, car c’est une façon de commencer à le perdre. »

Deuxième roman de la trilogie du Baztan, que j’ai enchaîné assez rapidement après avoir dévoré le premier. L’inspectrice Amaia Salazar, à peine remise d’une récent accouchement, et de l’enquête précèdente, travaille cette fois sur des crimes conjugaux, dont les auteurs sont connus, mais qui à chaque fois, se sont suicidés en laissant une inscription identique, « TARTTALO ».
Le scénario emberlificoté à souhait, la région du Pays Basque espagnol toujours aussi bien décrite, brumeuse et humide, font que le roman se lit aisément. Toutefois, je suis moins emballée que par le précédent, trop de fantastique et de superstitions m’ont un peu lassée, des rebondissements se succédant à un rythme effréné m’ont fait trouver le tout assez peu vraisemblable. Continuerai-je la série ?
Vu chez Eva.

Abir Mukherjee, L’attaque du Calcutta-Darjeeling, éditions Folio, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez-Battle, 464 pages.
« D’après mon expérience, les très riches et les très pauvres sont souvent gênés par l’endroit où ils vivent. »

Encore une série, et un voyage dans le temps et l’espace, avec un enquêteur britannique, vétéran de la première guerre mondiale, Sam Wyndham. A peine arrivé, il doit débrouiller une affaire d’assassinat concernant un anglais influent, aux abords d’une maison de passe. Son adjoint indien lui est d’une grande aide, car Wyndham est encore peu au courant des pratiques locales. Il se demande pourquoi ses supérieurs l’envoient, alors qu’il est déjà en pleine enquête, en déplacement sur la ligne Calcutta-Darjeeling, où un train a été attaqué, sans que rien soit dérobé et faisant « seulement » une victime, un surveillant autochtone.
La plus grande partie du récit se déroule à Calcutta, et l’atmosphère recréée, des plus dépaysantes, constitue un vrai régal de lecture. L’enquête montre la répression britannique se mettre en place contre les velléités toutes neuves d’indépendance des Indiens, et s’appuie, avec beaucoup d’habileté, sur un grave événement historique survenu en 1919. L’ensemble est vraiment bien fait, et je continuerai cette série, sans aucun doute.
Repéré chez Athalie.

Craig Johnson, La dent du serpent, éditions Points, 2019, traduction de Sophie Aslanides, 480 pages.
« C’était une femme typique du Wyoming , de cet âge indéfinissable entre trente et cent ans où les femmes trouvent une certaine paix et s’y installent. »

Un jeune fugueur qui se réfugie dans un cabanon de jardin et vole sa nourriture, voilà une affaire pas bien compliquée pour Walt Longmire, si ce n’est qu’il est suivi par un drôle de bonhomme, venu d’un lointain passé (si, si !) et que la mère du tout jeune homme semble avoir disparu. Les recherches du shérif du Wyoming le mènent vers une secte plutôt fermée et hostile, dont le jeune homme a été exclu.
Lire Craig Johnson, c’est toujours une lecture réconfortante, avec de l’action, des incursions dans la vie privée des enquêteurs, beaucoup d’humour, et sans dérapage aucun vers le sordide. Et ça me plaît toujours autant, après une dizaine d’épisodes lus.
Autre avis chez Keisha.

Et vous, connaissez-vous ces auteurs ?
Dolores Redondo, Craig Johnson et Abir Mukherjee seront ces 1er, 2 et 3 avril aux Quais du Polar à Lyon.

Jurica Pavičić, L’eau rouge

« Entre-temps, les recherches pour retrouver Silva se sont essoufflées. Elle s’est éclipsée peu à peu des colonnes des journaux. On ne parle plus de sa disparition à la télévision. Son visage continue tout de même de trembler, tout détrempé, abîmé et oublié, sur les quelques affichettes encore fixées aux troncs d’arbre et aux poteaux. »

C’est l’histoire d’une disparition et la lente désagrégation d’une famille qui s’ensuit. Un jour de septembre 1989, Silva, dix-sept ans, disparaît du domicile familial dans un village près de Split. Des indices penchent pour un départ volontaire, d’autres pour un accident, voire un meurtre. Les parents de Silva comme son frère jumeau Mate, et comme la police, sont dans l’incertitude. Pourquoi serait-elle partie sans donner aucune nouvelle ? Toutefois, ils finissent par se rendre compte qu’ils ignoraient certains aspects de la vie de leur fille et sœur, qui était lycéenne à Split. Les années passent, les événements sanglants en Croatie viennent s’ajouter à l’angoisse de la famille de Silva, sans rien expliquer ni éclaircir pour autant. Les recherches explorent plusieurs pistes successivement, toutes vraisemblables, mais qui échouent dans des impasses, jusqu’à la révélation finale.

« En entendant cette plainte, Vesna ressent cette même piqûre qu’elle n’aime pas. Elle sent une résistance furieuse à l’égard du désespoir des autres, et cette résistance vire tout d’un coup à la rage. »

Les répercussions en cercles concentriques de cette disparition, des proches de Silva jusqu’à des personnes qui ne l’ont croisée que brièvement, se déroulent sans que cela semble artificiel et sans tomber dans l’analyse psychologique interminable. En creux, au centre de tout, Silva l’absente.
Passant d’un personnage à un autre au gré des chapitres, l’auteur dissèque les relations qui s’étiolent au fil des années, celles des parents entre eux, puis avec les habitants de leur bourgade, avec leur fils restant, les relations de Mate avec sa femme et sa fille, qui ressemble tant à sa tante disparue, et il fait cela d’une manière totalement addictive et passionnante. Ce n’est que mon avis, mais je trouve qu’un auteur a rarement aussi bien réussi le mélange entre l’intimité d’une famille et l’histoire d’un pays sur plusieurs décennies. Une belle réussite !

L’eau rouge de Jurica Pavičić, (Crvena voda, 2017) éditions Agullo, mars 2021, traduction d’Olivier Lannuzel, 360 pages, prix « Le Point » du Polar Européen en 2021, et Grand Prix de la Littérature Policière (roman étranger) 2021.
Aifelle et Electra ont aimé aussi.
Lu pour le mois de l’Europe de l’est.

Antonio Sarabia, La femme de tes rêves

« Car, en fin de compte, cette lettre qui te parvenait ponctuellement semaine après semaine et que tu confondais parfois avec le rythme de ton cœur battant le tambour, que signifiait-elle ? Quelle main anonyme, en te l’écrivant, mettait en branle le muscle enterré dans ta poitrine ? Dans quel but inconnu ? Quelle syllabe, quel mot répétait-elle inlassablement ? Qui était l’expéditeur ? Parviendrais-tu à comprendre son langage, Hilario Godínez, avant que sa main ne tremble, avant que le rythme ne se brise ? »

Pour continuer le mois latino-américain, voici un polar venu du Mexique. Son personnage principal, Hilario Godinez, est journaliste sportif au Sol de Hoy, le quotidien d’une petite ville mexicaine. Après des études de lettres, il se serait bien vu écrivain, mais a du se contenter de ce job alimentaire, où il fait merveille en commentant les matches de foot. Même les gros bras du cartel local apprécient ses chroniques.
Le lecteur partage rapidement l’existence d’Hilario Godinez, quelques pas le matin pour se rendre à son bureau et il tombe, nous tombons, sur le tabassage en règle de l’un de ses collègues. Il a juste le temps de noter la cicatrice qui balafre l’un des truands qu’ils sont déjà partis. La police n’est bien sûr d’aucun secours pour essayer de comprendre ce que les membres du cartel avaient contre le collègue envoyé à l’hôpital. Hilario sait juste qu’il s’agissait d’un article sur un jeune étudiant retrouvé mort dans une décharge. Des faits similaires se reproduisent peu de temps après, mais il s’agit cette fois d’un footballeur très apprécié.

« Ton grand-père n’avait qu’un défaut, Hilario Godínez : il admirait toute devise dictée par les anciens philosophes chinois, invétérés inventeurs de proverbes. Ceux-ci disaient et, en bon imprimeur qu’il était, il y croyait les yeux fermés, que la mémoire la plus riche n’arrive jamais au niveau de l’encre la plus pauvre. »

Malgré le contexte anxiogène de cette ville mexicaine, La femme de tes rêves, le seul polar de l’auteur, je crois, est très plaisant à lire. Cela tient à plusieurs raisons, l’humour un peu corrosif d’Hilario, ses ambitions littéraires avortées, et aussi les mystérieuses lettres qu’il reçoit chaque semaine depuis des années, d’une amoureuse inconnue, qui signe « La femme de tes rêves ». Un brin d’autodérision de la part d’Hilario, donc, l’écriture à la deuxième personne du singulier et le contexte bien posé de cette ville de province sont des atouts non négligeables aussi. La fin arrive un peu trop rapidement, c’est le seul léger reproche que j’aurais à faire à ce polar sympathique.
Mais vraiment, c’est une découverte savoureuse, tant pour le style que pour l’intrigue, qui fait regretter que l’auteur n’en ait pas fait une série !

La femme de tes rêves d’Antonio Sarabia, (No tienes perdon de Dios) éditions Métailié, 2017, traduction de René Solis, 178 pages.

Mois latino-américain chez Ingannmic et book-trip mexicain chez A girl from earth

Dolores Redondo, Le gardien invisible

« Amaia sentait dans cette forêt des présences si tangibles qu’il était facile d’y accepter l’existence d’un monde merveilleux, un pouvoir de l’arbre supérieur à l’homme, et d’évoquer le temps ou, en ces lieux et dans toute la vallée, êtres magiques et humains vivaient en harmonie. »

Avant d’évoquer les personnages ou l’investigation policière, il convient de parler des lieux : la vallée du Baztán, dans les Pyrénées espagnoles, environnée de forêts et au milieu de laquelle se trouve le bourg d’Elizondo. L’endroit semble idyllique, mais l’atmosphère devient plus trouble lorsqu’une jeune fille, puis deux, sont retrouvées mortes, leur corps à chaque fois soigneusement déposé au bord de la rivière, en pleine forêt. La présence de poils d’animaux font imaginer à tous, même à Amaia Salazar, policière chevronnée revenue de Pampelune dans son village natal, qu’un basajaun, créature mythique, pourrait être passé sur les lieux…

« L’architecture d’un village ou d’une ville témoigne des existences et préférences de ses habitants autant que les habitudes d’un homme révèlent sa personnalité. Les lieux reflètent un aspect du caractère, et ce lieu parlait d’orgueil, de courage et de lutte, d’honneur et de gloire. »

Dès les premières lignes, j’ai adopté sans difficulté cette nouvelle série policière venue d’Espagne. Tout d’abord, on n’y retrouve pas les clichés habituels. L’enquêtrice travaille au sein d’une équipe sans gros problèmes, a une vie de couple assez harmonieuse, ça change des policiers divorcés et alcooliques. Elle vient ensuite d’une famille unie, qui vit au cœur de la vallée du Baztán, mais là, je ne vous en dévoile pas trop, volontairement. On comprend qu’Amaia ne souhaite pas vraiment enquêter dans son village d’enfance, et qu’elle souffre d’un vieux traumatisme.
Si j’ai ressenti quelques petites baisses de rythme au cours du roman, qui est tout de même raisonnablement long, d’autres les trouveront sans doute négligeables. L’ensemble tient bien la route, est relevé d’une écriture tout à fait agréable, et comme c’est le début d’une trilogie, je ne demande qu’à lire la suite !

Le gardien invisible de Dolores Redondo, (El guardian invisibile, 2012), éditions Stock, 2013, traduction de Marianne Millon, 520 pages en poche.

Ragnar Jonasson, Dix âmes, pas plus

« Elle se rendit compte du silence qui régnait, comparé à Reyjavik. En dehors du léger murmure des vagues, on aurait entendu une mouche voler. »

Une petite annonce attire l’attention d’Una, jeune enseignante qui a du mal à joindre les deux bouts et à trouver un sens à sa vie. « Recherche professeur au bout du monde. » Il s’agit seulement d’un village isolé d’Islande, Skalar, comptant dix habitants, et où deux élèves ont besoin d’une institutrice. Una se lance et pose sa candidature, aussitôt acceptée. Elle arrive au village, elle y sera hébergée par la mère célibataire de Edda, une des deux petites filles. Elle rencontre les deux fillettes dès le lendemain, et très rapidement, tous les habitants. Leur accueil variable la met un peu mal à l’aise. Emportée par les préparatifs de Noël, elle ne se fait pas trop de souci, malgré des insinuations concernant un fantôme qui hanterait la maison où elle vit. Surviennent ensuite des phénomènes nocturnes inquiétants, une disparition, puis un drame inexplicable.

« Les choses les plus innocentes peuvent revêtir une apparence surnaturelle dans la solitude et l’obscurité. »

Ce que j’ai aimé dans ce roman, isolé dans la bibliographie de Ragnar Jonasson, c’est tout d’abord le décor : un village en bord de mer, dans un endroit reculé de l’est de l’Islande. Ensuite, les phénomènes étranges fournissent une atmosphère à la « Rebecca » tout en gardant une trame réaliste. Una est à la fois naïve par rapport aux comportements des autres habitants du village, et pas toujours précautionneuse dans sa manière de les aborder. Elle se trouve embarquée dans une ambiance poisseuse et angoissante, là où elle venait chercher un endroit calme pour se ressourcer. Les événements se précipitent et s’enchaînent, les personnages ne manquent pas d’intérêt. Ce virage de Ragnar vers un léger fantastique mêlé à l’enquête menée par Una, est plutôt réussi, et le roman, difficile à lâcher.

Dix âmes, pas plus de Ragnar Jonasson, (Þorpið, 2018), éditions La Martinière, janvier 2022, traduction de Jean-Christophe Salaün, 348 pages.

Je n’ai parlé que de Snjor, mais j’ai lu pas mal de romans de Ragnar Jonasson, auteur que je recommande si vous aimez les ambiances policières du froid.

M.T. Edvardsson, Une famille presque normale

« Mon père ne voulait pas m’élever. Il voulait me créer, comme s’il était Dieu le Père en personne. Il aurait voulu que je sois exactement comme lui. Ou non, il aurait voulu que je sois comme il avait imaginé que sa fille devait être. »

Les lectures à chroniquer s’empilent, non que j’ai eu beaucoup de déceptions, bien au contraire, mais la lecture me satisfait plus que l’écriture en ce moment…
Bon, je me lance tout de même avec ce roman noir suédois, une histoire de famille comme son titre l’indique. Ils vivent à Lund, une petite ville de Suède. Le père est pasteur, la mère avocate, et leur fille de dix-neuf ans leur cause quelques soucis, comme toute adolescente, jusqu’au jour où la police accuse la jeune fille d’avoir tué un homme, un jeune chef d’entreprise avec lequel elle avait une relation. Ses parents ne peuvent y croire, mais la police persiste, trouve un faisceau de preuves, et la jeune Stella va être jugée. Sa famille, ses amis, son avocat, vont-ils pouvoir la faire libérer ?

« Un philosophe a dit que le savoir, c’était le pouvoir. C’est décidément vrai. L’ignorance chez autrui est une puissante source de pouvoir. »

Vu dans une première partie par Adam, le père, le roman se poursuit par une deuxième partie du point de vue de Stella, suivie d’une partie offrant les réflexions de Ulrika, la mère. À chaque fois, la perspective change, de nouveaux faits apparaissent, de nouvelles questions se posent, certaines personnes deviennent suspectes ou au contraire sont innocentées, des conclusions viennent à l’esprit, jusqu’à la séquence finale qui permet enfin, de manière magistrale, d’y voir plus clair.
L’ensemble est construit à la perfection, avec des révélations ou des questionnements savamment dosés, et le roman se lit aisément, je l’ai dévoré en trois petites journées. Parfait pour les amateurs de suspenses psychologiques sur fond de drames familiaux !

Une famille presque normale (En helt vanlig familj, 2018) de M.T. Edvardsson, éditions Pocket (2019), traduit du suédois par Rémi Cassaigne, 621 pages.

Andrea Maria Schenkel, Tromperie

« Mais vous savez ce qui me ronge, dans cette affaire, mon cher Huther ? C’est que tout le monde a menti, que tout le monde a été trompé.
Clara, Hubert, tout le monde. Et finalement, ce qui me fait le plus mal, la justice elle-même. »

Landshut, petite ville tranquille de Bavière en 1922. Deux femmes, une mère et sa fille, sont assassinées dans l’appartement où la plus jeune donnait des cours de piano, mais aussi où elle recevait son ami Hubert. Hubert Taüscher, fils de la bonne bourgeoisie locale, a cependant mauvaise réputation, et devient le coupable idéal, avec un mobile et une opportunité d’être sur les lieux du crime. Il risque la peine de mort pour ce meurtre crapuleux, et son avocat peine à le défendre.
Commençant par une scène de crime vue au cinéma, qui aurait inspiré le criminel, puis par les témoignages successifs des différents protagonistes, policiers, témoins ou avocat, le roman explore la psychologie des personnages, leur caractère, creuse sans relâche, mais sans analyse délayée, uniquement au travers de leurs paroles et de leurs actions.

« Dans la salle règne un silence attentif, pesant, on entendrait tomber une aiguille. Täuscher est accusé de vol et de double meurtre, Schinder de recel aggravé et recel de malfaiteur. Ce dernier semble s’ennuyer, se désintéresser de tout cela, il regarde ses mains, observe ses ongles avec attention, jette un œil autour de lui dans la salle. »

Les années 20 en Allemagne, sa police, sa justice, sont le décor parfaitement restitué de ce roman de Andrea Maria Schenkel, comme les années 50 pour La ferme du crime et une large partie du vingtième siècle pour Le bracelet. C’est donc la troisième fois que, sans l’avoir encore chroniquée, je lis l’auteure, au travers de romans solides sans être époustouflants, mais bon, ça fait du bien de temps à autre, non ?
Le fait que le roman soit tiré d’une affaire qui s’est réellement produite en 1922 peut surprendre, d’une certaine manière. En effet, je me suis trituré les neurones pour trouver une résolution bien alambiquée qui n’est jamais arrivée. Car il y a un dénouement, qui ne manque pas du tout d’intérêt, mais qui est beaucoup plus élémentaire que ce que j’avais imaginé. Ce que l’on pardonne volontiers à l’auteure, car le fait de se creuser la tête pour trouver un coupable prouve la fascination réelle exercée par ce livre.

Tromperie d’Andrea Maria Schenkel (Taüscher, 2015) éditions Actes Sud, février 2020, traduction de Stéphanie Lux, 224 pages.

Avec ce roman, je participe aux Feuilles allemandes.