Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction

Zora Neale Hurston, Barracoon

barracoon« En montant les marches qui menaient à sa véranda, je l’ai appelé par son nom africain et il a levé les yeux vers moi, surpris de me voir sur son seuil. Il prenait son petit-déjeuner dans une gamelle émaillée, avec les doigts, comme on le fait dans son pays natal. »
Vous avez peut-être entendu parler de Zora Neal Hurston, écrivaine et anthropologue afro-américaine, née en 1891. Un de ses romans, écrit en 1937, titré Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, est paru récemment chez Zulma, dans une nouvelle traduction.
Dans le présent livre, elle recueille un témoignage, celui de Cudjo Lewis, qui fut capturé en 1859 au Dahomey et conduit en Amérique par ce qui s’avérera être le dernier bateau négrier. Lorsque Zora Neale Hurston l’interroge en 1927, il a 86 ans, et est le dernier à vivre encore parmi tous ceux qui ont effectué cette traversée. Ils deviennent amis, Zora lui rend de nombreuses visites, partage des pèches et des pastèques avec lui et note scrupuleusement ce qu’il raconte, les jours où il a envie de parler.

« C’est le 12 avril 1865. Les soldats yankees descendent près du bateau pour ramasser des mûres, tu comprends. Ils nous voient dedans et ils font : « Vous avez plus à rester là, vous autres ! Vous êtes libres, vous êtes plus à personne. » Bondieu-oh ! Je suis si content. On de mande aux soldats quel côté s’en aller. Eux ils savent pas. Ils disent d’aller là où ça chante, qu’on est plus des esclaves. »
Kossoula, de son nom africain, a des souvenirs encore très vifs de sa capture, de son voyage dans les cales du Clotilda, de sa liberté retrouvée. La vie qu’il mène ensuite est tout aussi passionnante, tristement passionnante toutefois, et m’a rappelé Les moissons funèbres de Jesmyn Ward. À un siècle d’intervalle, les temps sont restés tout aussi meurtriers pour les jeunes noirs du Sud, parmi lesquels les enfants de Cudjo Lewis.
J’ai été touchée par la manière de raconter de cet homme qui a vécu des expériences terribles, et n’a jamais pu retourner en Afrique. Ses paroles, retranscrites sans déformation ou interprétation ne peuvent qu’émouvoir. Le travail de la jeune anthropologue consiste à noter, sans presque parler d’elle-même. La langue très chantante de Cudjo a été magnifiquement traduite. (Il est aussi intéressant de trouver des extraits en anglais pour pouvoir apprécier l’aspect linguistique.)
Il faut toutefois savoir que, entre l’avant-propos, les différentes introductions et notes, le récit lui-même va de la page 57 à la page 145. Ce sera mon seul bémol, car même si les annexes ne manquent pas d’intérêt, cela reste assez court.
À noter pour la sincérité et l’aspect unique du témoignage !

Barracoon de Zora Neale Hurston, (Barracoon: The Story of the Last « Black Cargo », 2018) éditions JC Lattès, mars 2019, traduction de Fabienne Kanor et David Fauquemberg, préface d’Alice Walker, 239 pages.

 

Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée hiver 2018

Fiona Melrose, Midwinter

midwinter.jpg« On peut être debout toute la nuit à essayer de remettre les choses dans l’ordre, mais ensuite, dans l’heure qui précède l’aurore, on perçoit une obscurité bien particulière. »
Un éditeur dont j’aime les choix, une jolie couverture, un avis positif, voilà trois bonnes raisons de choisir ce roman. Ce qui signifie que je ne savais rien de l’histoire avant de commencer. Et que je ne vais rien vous raconter non plus !
Je plaisante, mais suivant mon habitude de ne pas trop en dévoiler, je parlerai d’abord de l’auteure. Fiona Melrose vit au Royaume-Uni, mais elle est née en Afrique du Sud, et continue d’y aller régulièrement. Ceci est son premier roman, elle l’a situé dans le Suffolk, où elle vit, avec, pour les personnages, des réminiscences du Zimbabwe.

« Dix années durant j’avais refoulé les souvenirs. Je les avais toujours senti gratter dans les recoins les plus sombres de mon esprit, encore à l’état sauvage. »
Midwinter évoque le milieu de l’hiver, et certes, le roman se déroule dans la campagne anglaise enneigée, mais Midwinter est aussi le nom de famille de Landyn et son fils Vale. Lorsqu’ils vivaient au Zimbabwe, dix ans auparavant, le père était surnommé Mid, comme si son nom était Winter. Maintenant de retour dans le Suffolk, Landyn exploite la ferme familiale, et entretient des relations orageuses avec son fils de vingt ans. Aucun des deux n’a fait le deuil de Cecelia, leur épouse et mère, morte tragiquement dix années plus tôt.
Le roman commence par une scène… que je n’ai pas envie de raconter, tiens, parce qu’elle surprend lorsqu’on n’a lu qu’un résumé succinct, et parce qu’elle va avoir une grande importance sur la suite du roman.

« Parfois je me mettais en colère alors que j’aurais mieux fait d’être inquiet ou contrarié. On aurait dit que je ne connaissais qu’une seule manière de ressentir les choses. »
Le début du livre est plutôt noir, mais on y perçoit peut-être une certaine lueur d’espoir, cela restera à confirmer. Les pensées des protagonistes sont « brutes de décoffrage » mais là aussi, une évolution semble se dessiner. Les points de vue alternent entre Landyn et Vale, et permettent de développer habilement le thème de la relation père-fils. Même si j’ai lu précédemment des romans sur ce thème, j’ai trouvé vraiment bien rendue la difficulté pour les deux hommes, et surtout pour Vale, à exprimer leurs sentiments : Vale n’arrive pas à différencier peur, colère, tristesse, et se met plus souvent qu’à son tour dans des rages plus ou moins rentrées, dont il ne sait comment sortir.
Toutefois, l’introspection, et le caractère peu éloquent des personnages, n’empêchent pas les interactions entre eux, avec des dialogues empreints de véracité. Les caractères secondaires sont très intéressants aussi. J’ai passé vraiment un très bon moment de lecture avec ces personnages, avec une ambiance unique, où les éléments naturels et la faune sauvage viennent jouer leur rôle. Je suivrai attentivement cette jeune auteure lorsqu’elle publiera de nouveau !


Midwinter de Fiona Melrose (Midwinter, 2016) éditions de la Table Ronde (janvier 2018) traduit par Edith Soonkindt, 293 pages.

Repéré chez Lady DoubleH

Publié dans littérature Afrique, premier roman, rentrée littéraire 2018

Chinelo Okparanta, Sous les branches de l’udala

souslesbranchesdeludalaRentrée littéraire 2018 (15)
« Le bruit des avions au-dessus de nous était de plus en plus fort, ont suivi des cris, des bruits de pas, d’objets, de corps qui s’écrasent. »

En 1968, en pleine guerre entre le Nigeria et le Biafra, le père de la jeune Ijeoma est victime d’un raid aérien. Restée seule, avec des ressources qui vont s’amenuisant, sa mère ne voit d’autre solution que de placer l’adolescente chez le professeur et sa femme, des amis de la famille. Là, Ijeoma fait la connaissance d’une fille de son âge, et se rend compte qu’elle est attirée par elle. Quand cette relation scandaleuse est découverte et la jeune fille renvoyée auprès de sa mère, celle-ci entreprend de longues leçons autour de la Bible pour la remettre dans le droit chemin. Car le poids de la religion est énorme. Plus tard, en pension, Ijeoma et Amina se retrouvent…

« D’accord, la femme avait été créée pour l’homme. Mais en quoi cela excluait-il le fait qu’elle ait pu aussi être créée pour une autre femme ? De même que l’homme pour un autre homme ? Les possibilités étaient infinies, et chacune d’entre elles tout à fait possible. »
Le roman retrace la parcours de la jeune fille, puis jeune femme, de 1968 à 1980. Portée par une belle écriture, l’histoire d’Ijeoma, dont elle-même est la narratrice de longues années plus tard, ne manque pas de force ni d’une grande tension, car sa vie, lorsqu’elle fréquente d’autres jeunes femmes, est constamment menacée. Tout doit rester parfaitement secret, les lapidations sont monnaie courante et considérées comme « normales » pour punir ces « abominations ». L’auteure tente de donner les clefs pour comprendre la psychologie des personnages, et y réussit fort bien avec Ijeoma et avec les jeunes gens, des deux sexes, de sa génération, peut-être un peu moins avec les personnes plus âgées, quoique le portrait de la mère d’Ijeoma aille en s’affinant au fil des pages.
Si l’évolution des mentalités est lente, très lente, elle commence justement par l’amour maternel ou l’amour filial, qui sont les premiers à faire preuve d’une certaine compréhension. Publié en 2015, il est précisé en note du roman que la loi, au Nigéria, punit d’emprisonnement les relations entre personnes du même sexe, et que la lapidation est toujours prévue dans les états du Nord.
Plus que nécessaire, un très beau roman, très prenant, qui rappelle que ce qui peut sembler acquis dans les pays occidentaux, et encore, si peu, reste totalement occulté, car hors-la-loi, dans d’autres contrées.

Chinelo Okparanta est née à Port-Harcourt, au Nigéria, et vit aux États-Unis depuis l’âge de dix ans. Sous les branches de l’udala est son premier roman.
La littérature de ce pays est décidément riche avec également Chimamanda Ngozie Adichie (L’autre moitié du soleil, Americanah), Chigozie Obioma (Les pêcheurs), A. Igoni Barrett (Love is power ou quelque chose comme ça), Abubakar Adam Ibrahim (La saison des fleurs de flammes) ou Chibundu Onuzo (La fille du roi araignée)…

Sous les branches de l’udala (Under the udala trees, 2015) de Chinelo Okparanta, éditions Belfond (août 2018), traduit de l’anglais par Carine Chichereau, 371 pages.

Cathulu a trouvé le roman trop didactique, c’est un récit majeur pour Jostein, un coup de cœur pour Stephie.
Un grand merci à Lecteurs.com
Lecture pour le Nigeria (Lire le monde).
Lire-le-monde

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2017

Karine Silla, L’absente de Noël


absentedenoelRentrée littéraire 2017 (16)
« Sophie, lorsqu’elle a grandi, m’a reproché aussi mon obsession de la vérité, me disant qu’elle n’en avait que faire, puisque cette vérité était seulement la mienne. »

En pleins préparatifs de Noël, Virginie apprend que sa fille Sophie, vingt ans, partie faire du bénévolat au Sénégal, n’est pas rentrée avec sa compagne de voyage. Celle-ci tente de les rassurer, mais semble leur cacher quelque chose. Virginie décide de partir à sa recherche à Dakar, et toute la famille recomposée se retrouve du voyage : père, beau-père, belle-mère, grand-père, demi-frère, demie-soeur… Il faut dire que le père de Sophie a mené longtemps une double vie où son épouse ignorait jusqu’à l’existence d’une fille. Situation inconfortable pour Virginie comme pour sa fille, dont on soupçonne assez vite qu’elle a peut-être disparu volontairement, une fois les thèses de l’enlèvement ou de l’accident écartées.
Dès lors, le roman se focalise surtout sur l’évolution des personnages confrontés à un univers inconnu d’eux et à des circonstances exceptionnelles. Chacun va se révéler, pas forcément de la meilleure manière. Je pense notamment au père de Sophie, qui ne brille ni par sa patience, ni par son ouverture d’esprit, ou à Virginie, qui se voit en mère parfaite, mais qui prend conscience qu’elle a surtout passé sa vie à essayer d’esquiver les problèmes.

« Il sait que Sophie est quelque part en sécurité. Ce pays respire l’espoir. Il ne s’est pas senti aussi vivant depuis des années. Son flair lui dit que ce n’est pas un endroit où on disparaît. »
J’ai gagné ce roman lors d’un concours il y a deux ou trois mois, et j’étais très heureuse de découvrir, de ce fait, une nouvelle maison d’édition tout à fait prometteuse.
Une fois habituée à la narration, tantôt c’est Virginie qui raconte, tantôt un narrateur omniscient qui se place alors du point de vue d’un autre membre de la famille, une fois adopté donc ce mode de narration, la lecture est fluide. L’histoire ne manque pas d’intérêt, et la crise d’adolescence un peu tardive de Sophie est tout à fait vraisemblable. Ce roman ferait un très bon scénario de film dans le genre comédie dramatique, pour peu que l’on ne choisisse pas (non, par pitié !) Christian Clavier dans le rôle du père un peu rustre et vaguement raciste. L’auteure est également scénariste, cela explique peut-être pourquoi les scènes comiques ne le sont pas à la lecture, mais apparaissent drôles après coup, et de manière plutôt visuelle. Les réflexions émanant de la patronne du petit hôtel où la famille s’est réfugiée, ou d’autres personnages sénégalais, concernant les différences d’éducation des enfants, sont très intéressantes, et on y sent du vécu. Quant au bouillonnement et à l’ambiance de Dakar, c’est très bien rendu, très vivant.
Finalement si je n’ai pas été tout à fait convaincue par le style qui appuie un peu trop les caractères, alors que j’aurais préféré qu’il se concentre sur les actes, j’ai été touchée par certains personnages et ma lecture a été tout à fait agréable.

 

L’absente de Noël de Karine Silla, éditions de l’Observatoire (août 2017), 442 pages.

Les avis de Au fil des livres et de Séverine.

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Publié dans littérature Afrique, nouvelles, rentrée littéraire 2015

A. Igoni Barrett, Love is power ou quelque chose comme ça

loveispowerUne nouvelle ?
Ce recueil propose neuf nouvelles d’un jeune auteur nigérian, aux univers assez éloignés les uns des autres, de longueurs variables, mais décrivant toujours avec acuité des aspects particuliers de la vie nigériane. Que leur fin soit tragique, douce-amère, drôle ou optimiste, toutes sont bien construites et décrivent des personnages attachants.
Ma préférée est la première, « Ce qui était arrivé de pire » et s’il est un peu dommage d’entrer dans la nouvelle suivante en regrettant de ne pas rester plus longtemps avec les personnages du texte précédent, ce ne sera sans doute pas la même que chacun préférera.

« Tout le monde a sa vie à vivre, dit Maa Bille doucement. Je ne demande à personne de venir s’occuper de moi. Je ne demande à aucun d’entre vous de me donner à manger. Tout ce que je demande, c’est que tu m’accompagnes à l’hôpital demain pour mon opération. »
Voici Maa Bille, veuve de soixante-six ans, elle ne passe pas son temps à ruminer à propos de sa vie, elle ne se plaint pas. Ses cinq enfants ont réussi, mais vivent loin d’elle, elle a de beaux petits-enfants, elle entretient ses petites habitudes qui l’empêchent de penser au passé. Se préparant à entrer encore une fois à l’hôpital pour une opération de la cataracte, elle va voir la seule de ses enfants qui ne vit pas trop loin d’elle, pour lui demander de l’accompagner le lendemain. Mais elle tombe à un mauvais moment, sa fille pourtant aimante ne pourra rien faire pour elle. Et là, les souvenirs douloureux remontent, jusqu’à une fin qui ouvre des possibilités écartées jusqu’alors…

Alaba, sa troisième enfant, vivait dans la même ville qu’elle, Poteko, à quelques kilomètres de la maison maternelle. Elle avait épousé un Trinidadien à voix de tuba et au teint de houmous, Amos Stennnet, technicien chez Shell. Il passait plus de temps sur les plate-formes off-shore des gisements pétroliers de Bongo qu’avec sa famille. Chaque fois qu’il revenait à terre […] il rattrapait le temps perdu loin des siens en s’appliquant à féconder sa femme.
Il faut parler du style aussi, et de la traduction, formidables tous les deux, qui impriment un rythme propre à chaque nouvelle, et qui posent décors et personnages avec une précision non dénuée d’ironie, comme le montre l’extrait ci-dessus. La jeune littérature nigériane est décidément bien traduite en français avec Chimamanda Ngozi Adichie, Chigozi Obioma et sans doute d’autres qui me restent à découvrir !

Love is power ou quelque chose comme ça (Love is power, or something like that, 2013) Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sika Fakambi (Zulma, septembre 2015) 352 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici et j’aime aussi Lire le monde !

bonnenouvelle Lire-le-monde

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Publié dans littérature Afrique, premier roman

Chigozie Obioma, Les pêcheurs

pecheursLorsque j’y repense aujourd’hui, ce que je me surprends à faire de plus en plus souvent à présent que j’ai moi-même des fils, je comprends que c’est lors d’une de ces expéditions que notre vie, notre monde a changé. Car c’est bien là que le temps s’est mis à compter, au bord de ce fleuve qui fit de nous des pêcheurs.
J’ai un petit coup de flemme pour écrire des avis sur mes dernières lectures, mais j’ai bien l’impression que ce roman paru en avril est passé relativement inaperçu, aussi aimerais-je réparer ça, dans la mesure de mes modestes audiences.
Quatre frères très unis d’une famille nigériane se mettent à se passionner pour la pêche au bord du fleuve Omi-La, fleuve à la réputation maléfique. Leur père préférerait les voir étudier sagement leurs leçons que d’aller pêcher, mais celui-ci est nommé dans une succursale de sa banque éloignée d’Akure où la famille habite. Leur mère ne peut les surveiller sans cesse, et les quatre garçons âgés de dix à quinze ans en profitent pour passer du temps au bord du fleuve. C’est là qu’ils croisent un fou qui émet une prédiction concernant Ikenna, l’aîné des garçons. L’homme prédit qu’il sera tué par l’un de ses frères. À partir de ce moment, la vie de la famille va aller en se délitant petit à petit. Ce roman d’apprentissage doublé d’une tragédie familiale s’inscrit dans un contexte politique précis et documenté, qui est aussi ce qui lui donne son épaisseur.
L’histoire, dont les premiers faits se déroulent dans les années 90, est racontée par Benjamin, le plus jeune des quatre, et s’avère dès le début prenante et remarquable de précision. Et sans que cette densité faiblisse au fil des pages. Au milieu du roman, j’aurais voulu arrêter ma lecture tant j’imaginais que la suite ne pouvait pas être plus forte, plus suffocante que ce passage, et pourtant la fin reste tout à fait à la hauteur du début. Ce roman, un premier roman pourtant, m’a vraiment épatée autant par l’histoire extraordinaire, que par la manière sensible dont elle est racontée.

Citation : Les efforts de notre mère pour guérir son fils Ikenna se heurtèrent à un mur. Car la prophétie, telle une bête furieuse, était incontrôlable et détruisait son âme avec toute la férocité de la folie, décrochant les tableaux, cassant les murs, vidant les placards, renversant les tables jusqu’à ce que tout ce qu’il connaissait, tout ce qui était lui, tout ce qu’il était devenu ne soit plus qu’un chaos.

L’auteur : Chigozie Obioma est né en 1986 au Nigeria, dans une fratrie de douze enfants. Lecteur boulimique, il n’avait pas encore 10 ans quand il a commencé à écrire. Les Pêcheurs a figuré l’an dernier sur la liste finale du Man Booker Prize. Chigozie Obioma vit maintenant aux États-Unis et enseigne la littérature.
296 pages.
Éditeur : L’Olivier (avril 2016)
Traduction : Serge Chauvin
Titre original : The Fishermen

L’avis de Jostein. Une bonne suggestion pour Lire le Monde, non ?
Lire-le-monde

Publié dans littérature Afrique, premier roman, rentrée littéraire 2016

Imbolo Mbue, Voici venir les rêveurs

voicivenirlesreveurs
Y aurait-il eu un moyen de convaincre Mr Edwards qu’il était un honnête homme, un très honnête homme, en toute vérité, mais qu’il racontait mille et un mensonges à l’immigration simplement pour devenir un jour citoyen des États-Unis et passer le restant de sa vie dans cette grande nation ?
Chaque jour, Jende Jonga se réjouit d’avoir pu obtenir un travail de chauffeur auprès de Clark Edwards, banquier chez Lehmann Brothers. Il va pouvoir faire venir son fils et sa femme Neni qui projette de faire des études de pharmacie aux États-Unis. Le minuscule logement du Bronx leur semble un palais, ils font tout leur possible pour s’adapter, se conformer au mode de vie américain de leurs rêves. Car c’est bien du rêve qu’il s’agit dans ce roman, et de la profondeur du fossé qui le sépare de la réalité… Jende et Neni sont vraiment des personnages excessivement attachants, leur petit garçon, Liomi, aussi. Pour autant, les membres de la famille Clarks, représentants de la classe moyenne supérieure new-yorkaise, ne sont pas montrés comme imbus d’eux-mêmes ou foncièrement désagréables. L’auteure a eu la subtilité de créer des personnages qui aient de multiples facettes et qui tous, puissent être sympathiques à un moment ou à un autre.
L’envers du rêve américain est en passe de devenir un genre littéraire à part entière, et ce thème ne manque pas d’intérêt, surtout lorsqu’il s’agit du point de vue des immigrés illégaux. Ce roman de Imbolo Mbue a la finesse de ne pas s’arrêter à ce seul point de vue, mais à alterner avec les angoisses d’une famille américaine typique, et très aisée, confrontée à la crise économique. Jusqu’à quel point ces deux familles pourront se rapprocher est l’un des éléments-clefs du livre. L’autre étant de savoir si les Jonga pourront obtenir des cartes vertes.
Ce roman aurait été un coup de cœur si je n’avais pas déjà lu, et aimé, Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, Tous nos noms de Dinaw Mengestu et Le ravissement des innocents de Taiye Selasi…
Toutefois, si tous ces romans ont un point commun évident, celui de Imbolo Mbue est passionnant à plus d’un titre, notamment parce qu’il s’inscrit dans une actualité récente, lors de la crise des subprimes aux États-Unis, et parce qu’il donne à voir différents points de vue, notamment la différence de ressenti entre hommes et femmes, chacun n’attendant pas la même chose d’une installation dans un nouveau pays. J’ai particulièrement aimé ce premier roman d’Imbolo Mbue pour les beaux portraits de Jende et Neni, authentiques, touchants, et pleins d’humanité, restés fidèles à leur famille au Cameroun qui les sollicite bien trop souvent, de même qu’à leurs souvenirs de là-bas, mais manifestement sous le charme de leur nouveau pays malgré les difficultés.

Extraits : Elle se revoyait avec une grande clarté, après, allongée dans le lit aux côtés de Jende, écoutant les bruits de l’Amérique par la fenêtre, les voix étouffées et les rires des femmes et hommes afro-américains dans les rues de Harlem, se disant : Je suis en Amérique, vraiment, je suis en Amérique.

 

« La police sert à protéger les Blancs, mon frère. Peut-être aussi les femmes noires et les enfants noirs, mais pas les hommes noirs. Jamais les hommes noirs. Les hommes noirs et la police sont comme l’huile de palme et l’eau. Tu comprends ça, eh ? »

beholdthedreamersRentrée littéraire 2016
L’auteure : Imbolo Mbue est née au Cameroun. Elle a quitté Limbe en 1998 pour faire ses études aux États-Unis, elle est diplômée de Rutgers et Columbia. Elle vit à New York avec son mari et ses enfants. Son roman, annoncé depuis la foire du livre de Francfort en 2014, paraît aux États-Unis le 23 août en même temps que sa traduction française.
300 pages.
Éditeur : Belfond (18 août 2016)
Traduction : Sarah Tardy
Titre original : Behold the dreamers

Les avis de Antigone, Clara et Delphine.
Merci à Netgalley pour cette lecture.

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Publié dans abandon de lecture, littérature Afrique, rentrée littéraire 2015

Ingrid Winterbach, Au Café du Rendez-Vous

aucafédurendezvous

C’est une chose qui heureusement ne m’arrive pas trop souvent, mais il y a des livres dont je déteste très vite l’ambiance, malsaine, trouble, inquiétante… après, si le texte a vraiment d’autres qualités, ça peut finir par coller entre lui et moi, mais je ne pardonne pas le moindre défaut à un roman où je me sens à ce point mal à l’aise.
Karolina est entomologiste, elle séjourne dans une petite ville du Veld en quête de spécimens de papillons. Elle fréquente, après ses journées de travail, le café du Rendez-vous. Ses soirées, elle les passe au bar et au billard de l’hôtel, où elle rencontre toujours les mêmes personnes. Parfois, elle va danser. Karolina est assez mystérieuse, sensuelle mais réservée, rationnelle mais influençable.
Pour en revenir à l’atmosphère du roman, il y a, certes, une multitude de raisons de ne pas être à l’aise dans cette Afrique du Sud d’après l’Apartheid, où les relations sont encore loin d’être simples entre les communautés, mais l’auteur en fait trop à mon goût. Elle en rajoute sur la chaleur infernale, la transpiration, les détails physiques particuliers, les regards grivois et les comportements lascifs.
Quant au style basé sur l’incantation, sur la répétition, à quelques pages de distance, de mêmes descriptions, il m’a lassée. Pourquoi écrire trois fois que Karolina a les cheveux noirs et mal coupés ? Je ne pouvais aussi qu’être contrariée par le retour, à intervalles réguliers, sur les rêves détaillés et inintéressants du personnage principal…
J’ai eu pourtant l’impression que l’auteure avait en mains de quoi faire un très bon roman, mais ce que j’ai lu m’a laissée perplexe, et même assez agacée pour ne pas terminer un livre que j’avais acheté !
Quelqu’un d’autre l’a-t-il lu ?

Extrait : Un silence de mort régnait dans la ville. Les habitants s’étaient retirés derrière leurs rideaux. Il faisait trop chaud pour s’aventurer dans les rues. L’heure du scarabée.
Elle proposa de couper par le cimetière, où il lui semblait qu’il faisait plus frais. Ils marchaient depuis un petit moment lorsqu’ils aperçurent deux personnes assises sur un banc, à côté d’un cyprès. Un homme et une femme.
– Ce sont eux, dit Willie.
Karolina n’osait pas les regarder ouvertement.
Elle n’arrivait pas à situer l’homme, il n’avait pas l’air d’être de la région – il y avait chez lui quelque chose de charismatique. La femme était d’une beauté bouleversante. D’une beauté poignante, triste. Profondément triste. Karolina était prête à parier qu’ils étaient amants. Mais pourquoi bannir leur amour dans un endroit aussi perdu ?
– A quoi penses-tu ? demanda-t-elle à Willie tandis qu’ils remontaient Stiebeuelstraat en direction de l’hôtel.
– Ils sont amants. Si quelqu’un les voit ensemble, c’est fini pour eux. Ils prennent des risques inconsidérés.
En arrivant à l’hôtel, il recracha un petit bout de la feuille qu’il mâchouillait entre ses dents.

Rentrée littéraire 2015
L’auteure :
Ingrid Winterbach est née en 1948 à Johannesburg. Elle étudie les lettres et les arts plastiques à l’université, puis mène une triple carrière d’enseignante, de peintre et d’écrivaine. À ce jour, elle a publié neuf romans. Au Café du Rendez-vous, écrit en afrikaans, est le premier à être traduit en français.
240 pages
Éditeur : Phébus (août 2015)
Traduction : Marie-Pierre Finkelstein
Titre original : Karolina Ferreira

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2015

Dinaw Mengestu, Tous nos noms

TOUS_NOS_NOMS

Il s’agit dans ce roman de deux récits alternés, le premier rapporte la rencontre d’un jeune éthiopien en Ouganda avec un nommé Isaac, et leur implication dans une révolte durement réprimée. Le deuxième est le récit d’Helen, jeune assistante sociale chargée d’accueillir et d’aider Isaac fraîchement débarqué aux États-Unis pour un échange universitaire.
Ce roman est pour moi dans un entre-deux, qui fait que j’ai du mal à en parler. Ni enthousiasme, ni ennui, pour une lecture que j’ai poliment aimée, mais pas adorée. Attirée par le thème présenté, ayant encore en mémoire Americanah de Chimamanda Ngozie Adichie, et Le ravissement des innocents de Taiye Selasi, j’ai été de prime abord un peu déçue par les imprécisions. La partie américaine est située dans une ville d’un état indéterminé des Etats-unis, à une période peu précise que quelques indices égrenés ici et là permettent de situer dans les années 60. De même, on ignore certains éléments de la période passée par le narrateur et Isaac à Kampala, aux abords de l’université car si on sait où ils habitent, ce qu’ils font de leurs journées, rien ne précise de quoi ils vivent, il faut bien qu’ils se nourrissent et payent un minimum de loyer, pourtant ?
Toutefois Dinaw Mengestu réussit à rendre ses personnages crédibles et attachants, et à conserver au lecteur un intérêt égal, tant avec le versant africain du roman qu’avec le côté américain. Il faut un peu de temps pour apprécier vraiment cette histoire, dont le style impose d’abord de rester à distance, mais jusqu’à un certain point seulement, à partir duquel l’émotion et l’intérêt vont aller immanquablement crescendo.

Extrait : « Je me disais qu’un jour, je découvrirais une maison ou un quartier qui me donnerait l’impression d’avoir été construit pour moi seul. J’ai du parcourir plus de kilomètres que n’importe quel homme de mon entourage, et j’ai fini par comprendre que je ne dénicherais jamais un tel endroit, même si je marchais jusqu’à la fin de mes jours. Inutile de se lamenter. Nombre de gens ont un sort autrement pénible. Ils rêvent de s’ancrer dans un lieu qui ne voudra jamais d’eux. J’ai commis cette erreur autrefois. »

Rentrée littéraire 2015
L’auteur :
Né à Addis-Abeba en 1978, il a émigré aux États-Unis avec sa famille l’année suivante. Diplômé de la Columbia University, Dinaw Mengestu a écrit pour de grands magazines américains dont Harper’s et Rolling Stone.
Il est l’auteur des Belles choses que porte le ciel (2007) et Ce qu’on peut lire dans l’air (2011). Dinaw Mengestu vit aujourd’hui à Paris, tout en continuant à enseigner aux États-Unis.
336 pages
Éditeur : Albin Michel (août 2015)
Traduction : Michèle Albaret-Maatsch
Titre original : All our names

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Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, premier roman, rentrée littéraire 2014

Taiye Selasi, Le ravissement des innocents

ravissementdesinnocentsL’auteure : Taiye Selasi est née à Londres et a passé son enfance dans le Massachusetts. Elle est titulaire d’une licence de littérature américaine de Yale et d’un DEA de relations internationales d’Oxford. Le Ravissement des innocents, son premier roman, sera traduit en près de 20 langues. Taiye Selasi a vécu à Paris, à Rome et vit désormais à Berlin.
368 pages
Editeur : Gallimard (septembre 2014)
Traduction : Sylvie Schneiter
Titre orignal : Ghana must go

« Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de la chambre. »
Une première phrase intrigante inaugure le roman de cette jeune auteure anglaise d’origine ghanéenne et nigériane. Kweku est père de quatre enfants, tous nés aux Etat-Unis. Il est venu du Ghana, a rencontré Folà, devenue son épouse, mais on apprend qu’il l’a quittée de façon brusque, et vit désormais au Ghana, où il meurt donc, comme l’annonce l’incipit.
Ce roman possède un rythme propre, une chronologie qui est aussi une géographie, alternant vie aux Etats-Unis, départ, retour au Ghana. L’auteure dit l’avoir sciemment écrit en trois mouvements comme une symphonie : la première partie est semblable à un morceau de jazz, il est normal qu’on s’y perde un peu entre tous les personnages et les débris de leurs vies, ainsi que des drames qu’on ne fait que deviner. La seconde est un adagio, un cercle parfait, la troisième un allegro où tous les personnages jouent ensemble leur partition.
Cette lecture a quelque chose de fascinant, un rythme hypnotique, autour du thème principal, les liens qui unissent les membres d’une même famille. J’ai appris le rôle très particulier des jumeaux dans la culture Yoruba (le premier « sorti » est le plus expansif, social, le deuxième le plus intelligent). Ainsi en va-t-il des jumeaux Taiwo et Kehinde, encadrés par l’aîné Olu et la petite Sadie. La famille Sai, des paroles même de Taiye Selasi, que j’ai écoutée avec grand intérêt lors d’une conférence aux Assises Internationales du Roman, compose une sorte de patchwork, ses membres, malgré leurs tourments individuels, retrouvent une certaine unité lorsqu’un événement grave survient.
Chacun de ces afropolitains, (dérivé de cosmopolitain : être de partout et de nulle part), de la première génération ou de la seconde, souffre de sa famille, ne supporte tout simplement plus le mot famille, et réagit différemment au manque, à la solitude, aux regrets et aux rancunes accumulées. Mais heureusement, chacun a son propre refuge dans l’art, la peinture, la musique ou la danse…
Les situations vécues touchent à l’universel, et j’ai eu un mélange de plaisir et d’émotion à accompagner chaque personnage. Ce roman pourtant n’est pas des plus faciles, ne se laisse pas faire, met du temps à faire son chemin. Le style y contribue en introduisant une sorte de dimension supplémentaire, de regard extérieur de chaque membre de la famille sur lui-même.
La discussion avec l’auteure autour de son roman, menée par des lycéens qui avaient choisi des mots-clefs renvoyant au livre, a été passionnante, d’autant plus que je venais tout juste de finir ma lecture. Mais je vous laisse apprécier les extraits de ce « presque coup de coeur » !

Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de la chambre. Alors qu’il se tient sur le seuil entre la véranda fermée et le jardin, il envisage de retourner les chercher. Non. Ama, sa seconde épouse, dort dans cette chambre, les lèvres entrouvertes, le front un peu plissé, sa joue chaude en quête d’un coin frais sur l’oreiller, il ne veut pas la réveiller. Quand bien même il le tenterait, il n’y parviendrait pas.

La jeune Ama, loyale, simple, souple, débarquée de Krobotité empestant encore le sel (et l’huile de palme, la lotion capillaire, le parfum « Carnation » évaporé) pour dormir à son côté dans la banlieue d’Accra. Ama, dont la sueur et les ronflements pendant son sommeil abolissent les milles de l’Atlantique, les fuseaux horaires et l’infini du ciel, dont le corps est un pont entre deux mondes sur lequel il marche.
Le pont qu’il cherche depuis trente et un ans.

Se rappeler son enfance ne le rendait pas malheureux ; c’était rare, même à quarante-neuf ans, après son retour au pays. Il la cernait de plus en plus, s’approchait du centre, du point de départ, des lieux — Jamestown à une heure de chez lui. Mais il n’en avait pas conscience. Dans son esprit, il continuait à avancer, à aller plus loin, sa vie entière pareille à une ligne droite s’étirant depuis le début.

Les avis de Clara, Jules, Papillon

Même si ce roman vous emmène des États-Unis au Ghana, il participe au mois anglais organisé par Titine, Cryssilda et Lou puisque Taiye Selasi est né à Londres.
moisanglais2015