Colin Niel, Entre fauves

« Le gouvernement espérait que sa décision d’autoriser la chasse du lion problématique ne s’ébruite pas trop, disait-on. Pour ne pas ternir l’image de la Namibie, parce que nous avions besoin des touristes et de l’argent des autres pays pour développer le nôtre. »
Martin, garde pour le parc national des Pyrénées, est un farouche opposant à la chasse, qui traque sur internet ceux qu’il considère comme des tueurs. Lorsqu’il y trouve la photo d’une jeune chasseuse blonde devant la dépouille d’un lion, il entreprend, avec d’autres activistes, de découvrir qui elle est. Le profil sur les réseaux sociaux n’apporte que peu de renseignements, mais Martin est acharné. Par ailleurs, il s’inquiète pour le dernier ours restant dans les Pyrénées, dont aucune trace n’a été vue depuis des mois.
Le roman passe des paysages des Pyrénées à ceux de la Namibie, avec de très belles descriptions, et aussi d’un personnage à un autre : Martin, Apolline, Kondjima et Charles. Je laisse aux futurs lecteurs et lectrices découvrir qui est ce dernier.

« Franchement, moi, j’ai honte de faire partie de l’espèce humaine. Ce que j’aurais voulu, c’est être un oiseau de proie, les ailes démesurées, voler au-dessus de ce monde avec l’indifférence des puissants. Un poisson des abysses, quelque chose de monstrueux, inconnu des plus profonds chaluts. Un insecte, à peine visible. Tout sauf homo sapiens. Tout sauf ce primate au cerveau hypertrophié dont l’évolution aurait mieux fait de se passer. »
Tout comme j’ai été enthousiaste il y a quelques années à la lecture de Seules les bêtes, j’ai admiré cette fois aussi la construction millimétrée et les personnages particulièrement bien incarnés. De quoi être complètement accrochée dès les premières pages, et jusqu’à la toute fin ! De plus, c’est fait très subtilement, puisque ceux des protagonistes qui seraient d’emblée les plus sympathiques peuvent s’avérer assez imbuvables, comme le très dogmatique garde du parc. Quant aux chasseurs de trophée, grands bourgeois à la recherche de sensations, qui de prime abord donnent plutôt envie de vomir, ils peuvent avoir, mais oui, des moments de sincérité et d’empathie. Kondjima, un jeune Himba, représente le point de vue des pasteurs qui peinent à maintenir leur troupeau hors de portée des lions privés de nourriture par la sécheresse, et qui voient dans les troupeaux de chèvres des proies à leur portée.
Le tout est donc très nuancé, et surtout, l’agencement des différents points de vue fait avancer l’action, et apporte une grande tension. Les narrations parallèles entre la traque du lion et la poursuite de la donzelle chasseresse culminent avec des apogées saisissants.
Derrière cette couverture très réussie se cache un roman noir de la meilleure espèce !

Entre fauves de Colin Niel, éditions du Rouergue, septembre 2020, 343 pages.

Bandes dessinées variées (3)

Fabien Toulmé, L’odyssée d’Hakim tomes 1, 2 et 3, éditions Delcourt, parutions 2018 à 2020, environ 272, 264 et 280 pages.
Repéré grâce à Keisha.
Une odyssée, voilà un terme qui convient parfaitement à ces plus de huit cent pages qui relatent le voyage d’un jeune Syrien jusqu’en France. Fabien Toulmé cherchait à faire comprendre les parcours individuels des réfugiés par le prisme d’un cas individuel. C’est parfaitement réussi, on s’attache à Hakim, jeune homme vivant en Syrie, jeune entrepreneur qui a créé une pépinière qui fonctionne bien. Jusqu’à des manifestations anti-régime, au cours desquelles il est arrêté pour être venu en aide à un blessé. Emprisonné, torturé, il est finalement relâché, mais la confiance qu’il avait dans son pays à disparu, son lieu de travail réquisitionné, il n’a plus rien. Ses parents sont trop âgés et ne veulent pas partir, d’autant qu’ils sont sans nouvelles d’un jeune frère emprisonné également.
Hakim part chercher du travail d’abord au Liban, puis en Turquie, mais les nombreux réfugiés commencent à être accueillis de plus en plus froidement. Hakim tombe amoureux d’une jeune Syrienne, partie à l’étranger avec sa famille. Ils se marient, tentent de construire une vie ensemble, puis décident de partir pour la France. Que d’embûches et de problèmes ! Najmeh réussit à demander l’asile en France, mais c’est plus compliqué pour Hakim et leur petit garçon qui attendent en Turquie. Si bien qu’Hakim se résout à utiliser des moyens clandestins pour rejoindre sa femme.
Voici, résumés très brièvement, le contenu des trois tomes, contenu bien plus riche que cela, un regard formidable sur un parcours particulier, qui devient pourtant universel, et vaut toutes les statistiques. De plus, le graphisme est tout à fait comme je les aime, et convient bien à un récit en images, rond et lisible, sans effets inutiles.
Pour moi, une série incontournable !

Nicolas de Crécy, Visa transit tome 1, Gallimard, 2019, 136 pages
Sur le thème du voyage, cette bande dessinée est bien différente de la précédente ! Deux cousins embarquent quelques vêtements, des cartons de livres et deux sacs de couchage dans une Citroën Visa hors d’âge, qui les mènera le plus loin qu’elle pourra, direction la Turquie. Cela se passe en 1986, l’été qui suit l’accident de Tchernobyl. Les deux zigotos parcourent l’Italie, la Yougoslavie, la Bulgarie, sans vraiment faire de tourisme, sans non plus chercher à faire connaissance avec l’habitant. Ils sont un peu dans leur bulle. D’ailleurs, pourquoi ont-ils emportés autant de livres, ils ne passent pas particulièrement leur temps à lire ? Quelques épisodes sont savoureux, notamment celui de la station service yougoslave. D’autres un peu plus obscurs, comme les incursions du poète Henri Michaux qui intervient à plusieurs reprises, échappé sans doute d’un des fameux livres.
Le dessin est plaisant, les paysages donnent envie de partir sur les routes, sans but. Je me pencherai probablement sur le deuxième tome, par curiosité.

Olivia Burton, Mahi Grand, Un anglais dans mon arbre, Denoël, 2019, 222 pages.
Finalement, toutes les bandes dessinées du jour ont pour thème le voyage, faut-il y voir un manque, une absence ?
Olivia Burton découvre à la mort de son père qu’un de ses ancêtres était un explorateur connu, Sir Richard Francis Burton. Un homme aux mille vies, parlant de nombreuses langues, espion, aventurier, traducteur du Kamasutra, explorateur des sources du Nil.
Olivia cherche ses traces à Londres, puis en Afrique. Le point de vue alterne entre celui des recherches de la jeune femme et la mise en images du récit des aventures de Sir Burton par lui-même. Le dessin change aussi selon les deux époques, et fait merveille dans les voyages de l’ancêtre : grand-père, ou grand-oncle ou encore ? Les généalogies cachent bien des mystères ! Et ce roman graphique est très sympathique.

Carlo Lucarelli, Le temps des hyènes

tempsdeshyenes« – Le temps des rêves est fini, murmura-t-il, maintenant c’est le temps des hyènes. »
Nous sommes à la fin du XIXe siècle, dans la colonie italienne d’Érythrée, tout juste pacifiée. Pour ceux qui ont déjà lu Albergo Italia, nous retrouvons le capitaine des carabiniers Colaprico et son adjoint nommé Ogbà, ou parfois « le Scherlock Holmes abyssin », personnages du premier roman. Je ne les avais pas encore rencontrés, mais cela n’a aucunement gêné ma lecture.
Un indigène, puis deux autres sont retrouvés pendus dans les branches d’un sycomore, aux abords d’un petit village des hauts plateaux et, si ces suicides étonnent, ils ne déterminent aucune enquête. Mais lorsque le Marquis Sperandio, gros propriétaire terrien, est retrouvé pendu au même endroit, Colaprico est sommé de quitter au plus vite Asmara pour mener l’enquête. Enfin, à la vitesse de deux mules rétives… Si la lenteur est constitutive de cette enquête, cela n’empêche pas l’action de s’emballer par moments, en des scènes plus tendues, et périlleuses pour les enquêteurs. Le duo formé par Colaprico et son adjoint Ogbà, ainsi que la confrontation de leurs points de vue et de leurs méthodes font tout le sel de ce roman, un peu à la manière (beaucoup plus contemporaine) de Carl Mørck et Assad dans les enquêtes danoises du Département V.

 » – Kem fulut neghèr zeybahriawi yelèn, dit Ogbà, si distrait par sa bière qu’il ne s’est pas aperçu qu’il parlait en tigrigna.
– Tôt ou tard, je devrai l’apprendre moi aussi, cette langue. Qu’est ce que tu as dit ?
– Excusez-moi, mon capitaine. J’ai dit il n’y a rien de plus trompeur que l’évidence.
Colaprico en resta bouche bée.
– There is nothing so unnatural as the commonplace, murmure-t-il, et cette fois c’est Ogbà qui ne comprend pas. Putain, Ogbà, putain… tu l’as encore fait ! Tu as cité Sherlock Holmes ! »
Les événements amènent le Capitaine des carabiniers et Ogba à rencontrer des personnages haut en couleurs, qu’ils soient érythréens, de diverses ethnies, ou italiens, de toutes les régions, l’Italie étant encore à cette période de l’histoire, une entité bien jeune et fragile. Trop fragile sans doute pour pouvoir de surcroit gérer des colonies.
Le roman est imprégné de l’espèce de fascination qu’exercent ces régions d’Afrique de l’Est sur les Européens, symbolisée pour nous par Arthur Rimbaud, d’ailleurs mentionné à une ou deux reprises. La passion de l’auteur pour cette région d’Afrique est sensible dans les descriptions de paysages, de ciels d’orages, et de terres poussiéreuses, mais surtout dans les dialogues qui mêlent traduction française, italien et tigrigna, la langue locale.
Le dépaysement total et la fraîcheur des personnages en font une lecture tout à fait réjouissante. C’est exactement le genre de roman policier que j’affectionne, il ne me restera qu’à découvrir le précédent.

Le temps des hyènes de Carlo Lucarelli, (Il tempo delle iene, 2015) éditions Métailié, février 2018, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, 191 pages.

Les avis d’Hélène et Keisha.

Zora Neale Hurston, Barracoon

barracoon« En montant les marches qui menaient à sa véranda, je l’ai appelé par son nom africain et il a levé les yeux vers moi, surpris de me voir sur son seuil. Il prenait son petit-déjeuner dans une gamelle émaillée, avec les doigts, comme on le fait dans son pays natal. »
Vous avez peut-être entendu parler de Zora Neal Hurston, écrivaine et anthropologue afro-américaine, née en 1891. Un de ses romans, écrit en 1937, titré Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, est paru récemment chez Zulma, dans une nouvelle traduction.
Dans le présent livre, elle recueille un témoignage, celui de Cudjo Lewis, qui fut capturé en 1859 au Dahomey et conduit en Amérique par ce qui s’avérera être le dernier bateau négrier. Lorsque Zora Neale Hurston l’interroge en 1927, il a 86 ans, et est le dernier à vivre encore parmi tous ceux qui ont effectué cette traversée. Ils deviennent amis, Zora lui rend de nombreuses visites, partage des pèches et des pastèques avec lui et note scrupuleusement ce qu’il raconte, les jours où il a envie de parler.

« C’est le 12 avril 1865. Les soldats yankees descendent près du bateau pour ramasser des mûres, tu comprends. Ils nous voient dedans et ils font : « Vous avez plus à rester là, vous autres ! Vous êtes libres, vous êtes plus à personne. » Bondieu-oh ! Je suis si content. On de mande aux soldats quel côté s’en aller. Eux ils savent pas. Ils disent d’aller là où ça chante, qu’on est plus des esclaves. »
Kossoula, de son nom africain, a des souvenirs encore très vifs de sa capture, de son voyage dans les cales du Clotilda, de sa liberté retrouvée. La vie qu’il mène ensuite est tout aussi passionnante, tristement passionnante toutefois, et m’a rappelé Les moissons funèbres de Jesmyn Ward. À un siècle d’intervalle, les temps sont restés tout aussi meurtriers pour les jeunes noirs du Sud, parmi lesquels les enfants de Cudjo Lewis.
J’ai été touchée par la manière de raconter de cet homme qui a vécu des expériences terribles, et n’a jamais pu retourner en Afrique. Ses paroles, retranscrites sans déformation ou interprétation ne peuvent qu’émouvoir. Le travail de la jeune anthropologue consiste à noter, sans presque parler d’elle-même. La langue très chantante de Cudjo a été magnifiquement traduite. (Il est aussi intéressant de trouver des extraits en anglais pour pouvoir apprécier l’aspect linguistique.)
Il faut toutefois savoir que, entre l’avant-propos, les différentes introductions et notes, le récit lui-même va de la page 57 à la page 145. Ce sera mon seul bémol, car même si les annexes ne manquent pas d’intérêt, cela reste assez court.
À noter pour la sincérité et l’aspect unique du témoignage !

Barracoon de Zora Neale Hurston, (Barracoon: The Story of the Last « Black Cargo », 2018) éditions JC Lattès, mars 2019, traduction de Fabienne Kanor et David Fauquemberg, préface d’Alice Walker, 239 pages.

 

Fiona Melrose, Midwinter

midwinter.jpg« On peut être debout toute la nuit à essayer de remettre les choses dans l’ordre, mais ensuite, dans l’heure qui précède l’aurore, on perçoit une obscurité bien particulière. »
Un éditeur dont j’aime les choix, une jolie couverture, un avis positif, voilà trois bonnes raisons de choisir ce roman. Ce qui signifie que je ne savais rien de l’histoire avant de commencer. Et que je ne vais rien vous raconter non plus !
Je plaisante, mais suivant mon habitude de ne pas trop en dévoiler, je parlerai d’abord de l’auteure. Fiona Melrose vit au Royaume-Uni, mais elle est née en Afrique du Sud, et continue d’y aller régulièrement. Ceci est son premier roman, elle l’a situé dans le Suffolk, où elle vit, avec, pour les personnages, des réminiscences du Zimbabwe.

« Dix années durant j’avais refoulé les souvenirs. Je les avais toujours senti gratter dans les recoins les plus sombres de mon esprit, encore à l’état sauvage. »
Midwinter évoque le milieu de l’hiver, et certes, le roman se déroule dans la campagne anglaise enneigée, mais Midwinter est aussi le nom de famille de Landyn et son fils Vale. Lorsqu’ils vivaient au Zimbabwe, dix ans auparavant, le père était surnommé Mid, comme si son nom était Winter. Maintenant de retour dans le Suffolk, Landyn exploite la ferme familiale, et entretient des relations orageuses avec son fils de vingt ans. Aucun des deux n’a fait le deuil de Cecelia, leur épouse et mère, morte tragiquement dix années plus tôt.
Le roman commence par une scène… que je n’ai pas envie de raconter, tiens, parce qu’elle surprend lorsqu’on n’a lu qu’un résumé succinct, et parce qu’elle va avoir une grande importance sur la suite du roman.

« Parfois je me mettais en colère alors que j’aurais mieux fait d’être inquiet ou contrarié. On aurait dit que je ne connaissais qu’une seule manière de ressentir les choses. »
Le début du livre est plutôt noir, mais on y perçoit peut-être une certaine lueur d’espoir, cela restera à confirmer. Les pensées des protagonistes sont « brutes de décoffrage » mais là aussi, une évolution semble se dessiner. Les points de vue alternent entre Landyn et Vale, et permettent de développer habilement le thème de la relation père-fils. Même si j’ai lu précédemment des romans sur ce thème, j’ai trouvé vraiment bien rendue la difficulté pour les deux hommes, et surtout pour Vale, à exprimer leurs sentiments : Vale n’arrive pas à différencier peur, colère, tristesse, et se met plus souvent qu’à son tour dans des rages plus ou moins rentrées, dont il ne sait comment sortir.
Toutefois, l’introspection, et le caractère peu éloquent des personnages, n’empêchent pas les interactions entre eux, avec des dialogues empreints de véracité. Les caractères secondaires sont très intéressants aussi. J’ai passé vraiment un très bon moment de lecture avec ces personnages, avec une ambiance unique, où les éléments naturels et la faune sauvage viennent jouer leur rôle. Je suivrai attentivement cette jeune auteure lorsqu’elle publiera de nouveau !


Midwinter de Fiona Melrose (Midwinter, 2016) éditions de la Table Ronde (janvier 2018) traduit par Edith Soonkindt, 293 pages.

Repéré chez Lady DoubleH

Chinelo Okparanta, Sous les branches de l’udala

souslesbranchesdeludalaRentrée littéraire 2018 (15)
« Le bruit des avions au-dessus de nous était de plus en plus fort, ont suivi des cris, des bruits de pas, d’objets, de corps qui s’écrasent. »

En 1968, en pleine guerre entre le Nigeria et le Biafra, le père de la jeune Ijeoma est victime d’un raid aérien. Restée seule, avec des ressources qui vont s’amenuisant, sa mère ne voit d’autre solution que de placer l’adolescente chez le professeur et sa femme, des amis de la famille. Là, Ijeoma fait la connaissance d’une fille de son âge, et se rend compte qu’elle est attirée par elle. Quand cette relation scandaleuse est découverte et la jeune fille renvoyée auprès de sa mère, celle-ci entreprend de longues leçons autour de la Bible pour la remettre dans le droit chemin. Car le poids de la religion est énorme. Plus tard, en pension, Ijeoma et Amina se retrouvent…

« D’accord, la femme avait été créée pour l’homme. Mais en quoi cela excluait-il le fait qu’elle ait pu aussi être créée pour une autre femme ? De même que l’homme pour un autre homme ? Les possibilités étaient infinies, et chacune d’entre elles tout à fait possible. »
Le roman retrace la parcours de la jeune fille, puis jeune femme, de 1968 à 1980. Portée par une belle écriture, l’histoire d’Ijeoma, dont elle-même est la narratrice de longues années plus tard, ne manque pas de force ni d’une grande tension, car sa vie, lorsqu’elle fréquente d’autres jeunes femmes, est constamment menacée. Tout doit rester parfaitement secret, les lapidations sont monnaie courante et considérées comme « normales » pour punir ces « abominations ». L’auteure tente de donner les clefs pour comprendre la psychologie des personnages, et y réussit fort bien avec Ijeoma et avec les jeunes gens, des deux sexes, de sa génération, peut-être un peu moins avec les personnes plus âgées, quoique le portrait de la mère d’Ijeoma aille en s’affinant au fil des pages.
Si l’évolution des mentalités est lente, très lente, elle commence justement par l’amour maternel ou l’amour filial, qui sont les premiers à faire preuve d’une certaine compréhension. Publié en 2015, il est précisé en note du roman que la loi, au Nigéria, punit d’emprisonnement les relations entre personnes du même sexe, et que la lapidation est toujours prévue dans les états du Nord.
Plus que nécessaire, un très beau roman, très prenant, qui rappelle que ce qui peut sembler acquis dans les pays occidentaux, et encore, si peu, reste totalement occulté, car hors-la-loi, dans d’autres contrées.

Chinelo Okparanta est née à Port-Harcourt, au Nigéria, et vit aux États-Unis depuis l’âge de dix ans. Sous les branches de l’udala est son premier roman.
La littérature de ce pays est décidément riche avec également Chimamanda Ngozie Adichie (L’autre moitié du soleil, Americanah), Chigozie Obioma (Les pêcheurs), A. Igoni Barrett (Love is power ou quelque chose comme ça), Abubakar Adam Ibrahim (La saison des fleurs de flammes) ou Chibundu Onuzo (La fille du roi araignée)…

Sous les branches de l’udala (Under the udala trees, 2015) de Chinelo Okparanta, éditions Belfond (août 2018), traduit de l’anglais par Carine Chichereau, 371 pages.

Cathulu a trouvé le roman trop didactique, c’est un récit majeur pour Jostein, un coup de cœur pour Stephie.
Un grand merci à Lecteurs.com
Lecture pour le Nigeria (Lire le monde).
Lire-le-monde

Karine Silla, L’absente de Noël


absentedenoelRentrée littéraire 2017 (16)
« Sophie, lorsqu’elle a grandi, m’a reproché aussi mon obsession de la vérité, me disant qu’elle n’en avait que faire, puisque cette vérité était seulement la mienne. »

En pleins préparatifs de Noël, Virginie apprend que sa fille Sophie, vingt ans, partie faire du bénévolat au Sénégal, n’est pas rentrée avec sa compagne de voyage. Celle-ci tente de les rassurer, mais semble leur cacher quelque chose. Virginie décide de partir à sa recherche à Dakar, et toute la famille recomposée se retrouve du voyage : père, beau-père, belle-mère, grand-père, demi-frère, demie-soeur… Il faut dire que le père de Sophie a mené longtemps une double vie où son épouse ignorait jusqu’à l’existence d’une fille. Situation inconfortable pour Virginie comme pour sa fille, dont on soupçonne assez vite qu’elle a peut-être disparu volontairement, une fois les thèses de l’enlèvement ou de l’accident écartées.
Dès lors, le roman se focalise surtout sur l’évolution des personnages confrontés à un univers inconnu d’eux et à des circonstances exceptionnelles. Chacun va se révéler, pas forcément de la meilleure manière. Je pense notamment au père de Sophie, qui ne brille ni par sa patience, ni par son ouverture d’esprit, ou à Virginie, qui se voit en mère parfaite, mais qui prend conscience qu’elle a surtout passé sa vie à essayer d’esquiver les problèmes.

« Il sait que Sophie est quelque part en sécurité. Ce pays respire l’espoir. Il ne s’est pas senti aussi vivant depuis des années. Son flair lui dit que ce n’est pas un endroit où on disparaît. »
J’ai gagné ce roman lors d’un concours il y a deux ou trois mois, et j’étais très heureuse de découvrir, de ce fait, une nouvelle maison d’édition tout à fait prometteuse.
Une fois habituée à la narration, tantôt c’est Virginie qui raconte, tantôt un narrateur omniscient qui se place alors du point de vue d’un autre membre de la famille, une fois adopté donc ce mode de narration, la lecture est fluide. L’histoire ne manque pas d’intérêt, et la crise d’adolescence un peu tardive de Sophie est tout à fait vraisemblable. Ce roman ferait un très bon scénario de film dans le genre comédie dramatique, pour peu que l’on ne choisisse pas (non, par pitié !) Christian Clavier dans le rôle du père un peu rustre et vaguement raciste. L’auteure est également scénariste, cela explique peut-être pourquoi les scènes comiques ne le sont pas à la lecture, mais apparaissent drôles après coup, et de manière plutôt visuelle. Les réflexions émanant de la patronne du petit hôtel où la famille s’est réfugiée, ou d’autres personnages sénégalais, concernant les différences d’éducation des enfants, sont très intéressantes, et on y sent du vécu. Quant au bouillonnement et à l’ambiance de Dakar, c’est très bien rendu, très vivant.
Finalement si je n’ai pas été tout à fait convaincue par le style qui appuie un peu trop les caractères, alors que j’aurais préféré qu’il se concentre sur les actes, j’ai été touchée par certains personnages et ma lecture a été tout à fait agréable.

 

L’absente de Noël de Karine Silla, éditions de l’Observatoire (août 2017), 442 pages.

Les avis de Au fil des livres et de Séverine.

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A. Igoni Barrett, Love is power ou quelque chose comme ça

loveispowerUne nouvelle ?
Ce recueil propose neuf nouvelles d’un jeune auteur nigérian, aux univers assez éloignés les uns des autres, de longueurs variables, mais décrivant toujours avec acuité des aspects particuliers de la vie nigériane. Que leur fin soit tragique, douce-amère, drôle ou optimiste, toutes sont bien construites et décrivent des personnages attachants.
Ma préférée est la première, « Ce qui était arrivé de pire » et s’il est un peu dommage d’entrer dans la nouvelle suivante en regrettant de ne pas rester plus longtemps avec les personnages du texte précédent, ce ne sera sans doute pas la même que chacun préférera.

« Tout le monde a sa vie à vivre, dit Maa Bille doucement. Je ne demande à personne de venir s’occuper de moi. Je ne demande à aucun d’entre vous de me donner à manger. Tout ce que je demande, c’est que tu m’accompagnes à l’hôpital demain pour mon opération. »
Voici Maa Bille, veuve de soixante-six ans, elle ne passe pas son temps à ruminer à propos de sa vie, elle ne se plaint pas. Ses cinq enfants ont réussi, mais vivent loin d’elle, elle a de beaux petits-enfants, elle entretient ses petites habitudes qui l’empêchent de penser au passé. Se préparant à entrer encore une fois à l’hôpital pour une opération de la cataracte, elle va voir la seule de ses enfants qui ne vit pas trop loin d’elle, pour lui demander de l’accompagner le lendemain. Mais elle tombe à un mauvais moment, sa fille pourtant aimante ne pourra rien faire pour elle. Et là, les souvenirs douloureux remontent, jusqu’à une fin qui ouvre des possibilités écartées jusqu’alors…

Alaba, sa troisième enfant, vivait dans la même ville qu’elle, Poteko, à quelques kilomètres de la maison maternelle. Elle avait épousé un Trinidadien à voix de tuba et au teint de houmous, Amos Stennnet, technicien chez Shell. Il passait plus de temps sur les plate-formes off-shore des gisements pétroliers de Bongo qu’avec sa famille. Chaque fois qu’il revenait à terre […] il rattrapait le temps perdu loin des siens en s’appliquant à féconder sa femme.
Il faut parler du style aussi, et de la traduction, formidables tous les deux, qui impriment un rythme propre à chaque nouvelle, et qui posent décors et personnages avec une précision non dénuée d’ironie, comme le montre l’extrait ci-dessus. La jeune littérature nigériane est décidément bien traduite en français avec Chimamanda Ngozi Adichie, Chigozi Obioma et sans doute d’autres qui me restent à découvrir !

Love is power ou quelque chose comme ça (Love is power, or something like that, 2013) Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sika Fakambi (Zulma, septembre 2015) 352 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici et j’aime aussi Lire le monde !

bonnenouvelle Lire-le-monde

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Chigozie Obioma, Les pêcheurs

pecheursLorsque j’y repense aujourd’hui, ce que je me surprends à faire de plus en plus souvent à présent que j’ai moi-même des fils, je comprends que c’est lors d’une de ces expéditions que notre vie, notre monde a changé. Car c’est bien là que le temps s’est mis à compter, au bord de ce fleuve qui fit de nous des pêcheurs.
J’ai un petit coup de flemme pour écrire des avis sur mes dernières lectures, mais j’ai bien l’impression que ce roman paru en avril est passé relativement inaperçu, aussi aimerais-je réparer ça, dans la mesure de mes modestes audiences.
Quatre frères très unis d’une famille nigériane se mettent à se passionner pour la pêche au bord du fleuve Omi-La, fleuve à la réputation maléfique. Leur père préférerait les voir étudier sagement leurs leçons que d’aller pêcher, mais celui-ci est nommé dans une succursale de sa banque éloignée d’Akure où la famille habite. Leur mère ne peut les surveiller sans cesse, et les quatre garçons âgés de dix à quinze ans en profitent pour passer du temps au bord du fleuve. C’est là qu’ils croisent un fou qui émet une prédiction concernant Ikenna, l’aîné des garçons. L’homme prédit qu’il sera tué par l’un de ses frères. À partir de ce moment, la vie de la famille va aller en se délitant petit à petit. Ce roman d’apprentissage doublé d’une tragédie familiale s’inscrit dans un contexte politique précis et documenté, qui est aussi ce qui lui donne son épaisseur.
L’histoire, dont les premiers faits se déroulent dans les années 90, est racontée par Benjamin, le plus jeune des quatre, et s’avère dès le début prenante et remarquable de précision. Et sans que cette densité faiblisse au fil des pages. Au milieu du roman, j’aurais voulu arrêter ma lecture tant j’imaginais que la suite ne pouvait pas être plus forte, plus suffocante que ce passage, et pourtant la fin reste tout à fait à la hauteur du début. Ce roman, un premier roman pourtant, m’a vraiment épatée autant par l’histoire extraordinaire, que par la manière sensible dont elle est racontée.

Citation : Les efforts de notre mère pour guérir son fils Ikenna se heurtèrent à un mur. Car la prophétie, telle une bête furieuse, était incontrôlable et détruisait son âme avec toute la férocité de la folie, décrochant les tableaux, cassant les murs, vidant les placards, renversant les tables jusqu’à ce que tout ce qu’il connaissait, tout ce qui était lui, tout ce qu’il était devenu ne soit plus qu’un chaos.

L’auteur : Chigozie Obioma est né en 1986 au Nigeria, dans une fratrie de douze enfants. Lecteur boulimique, il n’avait pas encore 10 ans quand il a commencé à écrire. Les Pêcheurs a figuré l’an dernier sur la liste finale du Man Booker Prize. Chigozie Obioma vit maintenant aux États-Unis et enseigne la littérature.
296 pages.
Éditeur : L’Olivier (avril 2016)
Traduction : Serge Chauvin
Titre original : The Fishermen

L’avis de Jostein. Une bonne suggestion pour Lire le Monde, non ?
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Imbolo Mbue, Voici venir les rêveurs

voicivenirlesreveurs
Y aurait-il eu un moyen de convaincre Mr Edwards qu’il était un honnête homme, un très honnête homme, en toute vérité, mais qu’il racontait mille et un mensonges à l’immigration simplement pour devenir un jour citoyen des États-Unis et passer le restant de sa vie dans cette grande nation ?
Chaque jour, Jende Jonga se réjouit d’avoir pu obtenir un travail de chauffeur auprès de Clark Edwards, banquier chez Lehmann Brothers. Il va pouvoir faire venir son fils et sa femme Neni qui projette de faire des études de pharmacie aux États-Unis. Le minuscule logement du Bronx leur semble un palais, ils font tout leur possible pour s’adapter, se conformer au mode de vie américain de leurs rêves. Car c’est bien du rêve qu’il s’agit dans ce roman, et de la profondeur du fossé qui le sépare de la réalité… Jende et Neni sont vraiment des personnages excessivement attachants, leur petit garçon, Liomi, aussi. Pour autant, les membres de la famille Clarks, représentants de la classe moyenne supérieure new-yorkaise, ne sont pas montrés comme imbus d’eux-mêmes ou foncièrement désagréables. L’auteure a eu la subtilité de créer des personnages qui aient de multiples facettes et qui tous, puissent être sympathiques à un moment ou à un autre.
L’envers du rêve américain est en passe de devenir un genre littéraire à part entière, et ce thème ne manque pas d’intérêt, surtout lorsqu’il s’agit du point de vue des immigrés illégaux. Ce roman de Imbolo Mbue a la finesse de ne pas s’arrêter à ce seul point de vue, mais à alterner avec les angoisses d’une famille américaine typique, et très aisée, confrontée à la crise économique. Jusqu’à quel point ces deux familles pourront se rapprocher est l’un des éléments-clefs du livre. L’autre étant de savoir si les Jonga pourront obtenir des cartes vertes.
Ce roman aurait été un coup de cœur si je n’avais pas déjà lu, et aimé, Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, Tous nos noms de Dinaw Mengestu et Le ravissement des innocents de Taiye Selasi…
Toutefois, si tous ces romans ont un point commun évident, celui de Imbolo Mbue est passionnant à plus d’un titre, notamment parce qu’il s’inscrit dans une actualité récente, lors de la crise des subprimes aux États-Unis, et parce qu’il donne à voir différents points de vue, notamment la différence de ressenti entre hommes et femmes, chacun n’attendant pas la même chose d’une installation dans un nouveau pays. J’ai particulièrement aimé ce premier roman d’Imbolo Mbue pour les beaux portraits de Jende et Neni, authentiques, touchants, et pleins d’humanité, restés fidèles à leur famille au Cameroun qui les sollicite bien trop souvent, de même qu’à leurs souvenirs de là-bas, mais manifestement sous le charme de leur nouveau pays malgré les difficultés.

Extraits : Elle se revoyait avec une grande clarté, après, allongée dans le lit aux côtés de Jende, écoutant les bruits de l’Amérique par la fenêtre, les voix étouffées et les rires des femmes et hommes afro-américains dans les rues de Harlem, se disant : Je suis en Amérique, vraiment, je suis en Amérique.

 

« La police sert à protéger les Blancs, mon frère. Peut-être aussi les femmes noires et les enfants noirs, mais pas les hommes noirs. Jamais les hommes noirs. Les hommes noirs et la police sont comme l’huile de palme et l’eau. Tu comprends ça, eh ? »

beholdthedreamersRentrée littéraire 2016
L’auteure : Imbolo Mbue est née au Cameroun. Elle a quitté Limbe en 1998 pour faire ses études aux États-Unis, elle est diplômée de Rutgers et Columbia. Elle vit à New York avec son mari et ses enfants. Son roman, annoncé depuis la foire du livre de Francfort en 2014, paraît aux États-Unis le 23 août en même temps que sa traduction française.
300 pages.
Éditeur : Belfond (18 août 2016)
Traduction : Sarah Tardy
Titre original : Behold the dreamers

Les avis de Antigone, Clara et Delphine.
Merci à Netgalley pour cette lecture.

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