Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, non fiction, premier roman, rentrée littéraire 2018

Amy Liptrot, L’écart

ecart.jpgRentrée littéraire 2018 (7)
« Issue d’un archipel reculé, j’avais toujours envisagé Londres sous un jour fantasmatique. […] Je me suis jetée à corps perdue dans une vie enchantée, faite de rencontres, de longs après-midi d’été au parc et de soirées trop alcoolisées dans des fêtes déjantées. Cette vie ne pouvait pas durer. »
A dix-huit ans, Amy quitte son île natale dans les Orcades, à l’extrême nord de l’Écosse, pour Londres, pour une kyrielle de petits boulots, une série de rencontres et une suite ininterrompue de soirées de fête. Mais la vie d’adulte en devenir qui la séduisait tant lorsqu’elle l’imaginait, devient un cauchemar lorsqu’elle ne peut plus se passer de quantités de plus en plus grandes d’alcool. Un jour, faisant le compte de tout ce qu’elle a perdu, elle commence une cure de désintoxication à Londres puis choisit revenir ensuite dans les Orcades. Elle a dorénavant trente ans et tout à reprendre à zéro. Amy n’a pas de passé douloureux ou de problème familiaux insurmontables à affronter en revenant sur ses terres natales, juste à refaire surface du mieux qu’elle peut.

«  J’ai échoué ici, moi aussi, sobre depuis neuf mois, récurée par les vagues de la vie, polie comme un galet. »
Ceci pour la première partie, pas trop longue, de ce récit autobiographique, et j’aimerais surtout que cela ne vous arrête pas, ne vous empêche pas de découvrir ce très beau texte, formidablement bien écrit, qui donne autant envie d’aller vivre sur une île quasiment inhabitée, que de passer du temps à observer les oiseaux, les vagues ou les nuages ! Qui aurait cru qu’un récit autobiographique réussirait à rendre passionnants à la fois l’ornithologie, l’astronomie et la météorologie, à rendre indispensable la connaissance du râle des genêts, des nuages noctiluques ou de la Fata Morgana ? Avec honnêteté, Amy ne prétend pas que la nature est la panacée et soigne sans difficultés ses maux, mais force est de reconnaître que l’éloignement de Londres lui est des plus utiles.

« J’ai atteint mes confins. Je hurle de toutes mes forces vers la ligne de brisants qui se forment au large. Les vagues attrapent mon cri et le renvoient vers le rivage, jusque dans les grottes secrètes de la falaise, où il grondait résonne loin, très loin, sous mes pieds. »
Au-delà du simple témoignage, Amy Liptrot et sa traductrice ont réalisé une véritable œuvre de littérature, où on sent la force de la nature combattre la puissance du manque à chaque page, où la jeune femme échouée comme un navire en perdition sur une côte battue par les vents reprend des forces et peut accomplir chaque jour de petits exploits comme aller nager dans des eaux glaciales ou marcher dans la tempête.
Complètement subjuguée par l’objet livre et sa superbe couverture, rien n’est venu gâcher ma lecture, et les mots continuent de résonner depuis que je l’ai terminé. Là où d’autres livres s’effacent très vite, celui-ci grandit et s’affirme, et la majeure partie, celle qui se déroule dans les Orcades, est absolument inoubliable !

L’écart d’Amy Liptrot (The outrun, 2015) éditions du Globe (août 2018) traduit par Karine Raignier-Guerre, 332 pages.

Cathulu, Chinouk, Keisha, Sylire et Yvon ont déjà fait le voyage vers les Orcades

A lire pour les anglophones, un article du Guardian, sous la plume de Will Self.

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Publié dans littérature France, rentrée hiver 2017, sortie en poche

Valérie Tong Cuong, Par amour

paramourJe vous propose une courte chronique entre deux périodes de pause estivale, parce que ce roman le mérite et constitue une parfaite lecture d’été.

« C’est le problème avec les gens qui ne parlent pas beaucoup, on a vite fait d’interpréter de travers, on leur prête les intentions qui nous arrangent, surtout quand ces gens-là comptent énormément pour nous. »
Une famille ou plutôt deux, celles d’Émélie et Muguette, deux sœurs assez différentes l’une de l’autre, se retrouvent à passer la deuxième guerre mondiale au Havre, ville qui subit plus qu’aucune autre d’intenses bombardements. L’exode tout d’abord, est raconté comme je l’ai rarement lu. Ensuite, les années de guerre dans une ville régulièrement bombardée sont bien différentes de celles relatées du point de vue des parisiens, ou des habitants des campagne ou encore de ceux de la Zone Libre. Chacun des membres de la famille rapporte une partie de la guerre telle qu’il l’a vécue, chronologiquement et avec ses mots, son ressenti, ses silences et ses mensonges.

« J’étais si soulagée de quitter Le Havre, sans doute la plus heureuse de notre petit groupe ! Ou plutôt, de quitter les bombardements, la peur collante, les déchirements, les privations, le désarroi de tante Muguette, les regards de plomb entre papa et maman. Je ne rêvais que de ça, de m’enfuir. »
Les changements de point de vue réussissent parfaitement à installer le contexte, et à conserver l’attention du lecteur.
Le Havre fait plutôt dans ce roman penser à Londres, si ce n’est que ce sont justement les Anglais qui la bombardent. L’auteure s’est bien documentée, sur les enfants envoyés à l’abri à la campagne ou en Algérie, sur les restrictions en tous genres, sur le Débarquement, sur les maladies liées aux privations, mais cela ne ressort pas exagérément, au contraire l’histoire est très fluide et ne pâtit pas de passages didactiques.
Ce n’est pas une chronique des années de guerre mais un roman animé d’un véritable souffle : comme j’étais pressée de le reprendre pour retrouver cette famille si attachante !

Par amour de Valérie Tong Cuong, éditions Stock (2017) et Livre de Poche (2018) 384 pages en poche.

C’est un bijou pour Noukette, un superbe roman pour Edyta, Eva est emballée, Luocine est un peu réservée et voici un avis différent pour ne pas tomber dans les louanges à tout va, celui de Valérie.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Carol Rifka Brunt Dites aux loups que je suis chez moi

ditesauxloups« Ce dimanche-là, j’ai emporté la lettre de Toby dans les bois. De la vieille neige se cramponnait à chaque branche d’arbre, donnant aux bois dans leur ensemble une allure instable, comme si tout pouvait basculer d’une seconde à l’autre. J’ai suivi le mince ruisseau gelé en essayant d’entendre les loups. »
J’ai réussi, malgré les nombreuses tentations de rentrée littéraire à sortir un livre de ma pile à lire en cette fin de mois de septembre. J’avais acheté ce roman à sa sortie en poche, suite à quelques avis enthousiastes, notamment sur Babelio où la note générale du livre est vraiment excellente. Puisque je ne suis pas en phase avec cette extase quasi générale, je vais essayer de comprendre pourquoi !
June, ado de quatorze ans et narratrice, vit avec ses parents et sa sœur dans une petite ville de l’état de New York. En conflit permanent avec sa sœur aînée, June peine à se faire des camarades, et préfère cultiver son originalité, et s’inventer des histoires, se balader en forêt en s’imaginant au Moyen Âge ou rendre visite à son oncle Finn, artiste renommé. Mais Finn est très malade, ce sont les premières années du sida, et June doit se rendre à l’évidence que son oncle va la quitter.

 

« Ce sont les gens les plus malheureux qui veulent vivre éternellement parce qu’ils considèrent qu’ils n’ont pas fait tout ce qu’ils voulaient. Ils pensent qu’ils n’ont pas eu assez de temps. Ils ont l’impression d’avoir été arnaqués. »

Peu après la mort de son oncle, un certain Toby prend contact avec elle. C’est « l’ami particulier » de son oncle, et elle commence, quoiqu’un peu méfiante, à le fréquenter sans l’accord de ses parents. C’est à partir de là que j’ai commencé à trouver un manque de réalisme à cette situation et à d’autres épisodes du récit de June, et que j’ai commencé à m’ennuyer, rouvrant sans enthousiasme un livre que j’avais pourtant bien aimé jusqu’au 200 premières pages environ. Je me suis rendu compte que je n’étais sans doute absolument pas le public visé par ce roman, destiné à un lectorat jeune, voir adolescent. Si j’ai été touchée et agréablement surprise par la représentation de l’arrivée du sida dans les années 80, et des images erronées qu’elle véhiculaient, qui sont très justes, d’autres épisodes entre June et sa sœur, ou entre June et Toby, m’ont semblé répétitifs, et sans grand intérêt. Quant à la fin, elle ne m’a rien apporté de plus. C’est dommage, parce que, bien que transcrivant les pensées de l’adolescente, l’écriture n’est pas mièvre, et touche souvent son but. L’éditeur américain aurait pu suggérer sans dénaturer le texte quelques suppressions qui lui auraient donné plus de force.

 

Dites aux loups que je suis chez moi de Carol Rifka Brunt éditions 10/18 (2016) traduit par Marie-Axelle de la Rochefoucauld, 499 pages.


Des exemples d’avis enthousiastes chez Eva ou Folavril, plus mitigé chez Electra.

Objectif PAL de septembre et mois américain.
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Publié dans littérature Proche et Moyen Orient, rentrée hiver 2017

Zeruya Shalev, Douleur

douleur« Le passé désagrège l’avenir, le passé réduit l’avenir en poussière. »
Cela faisait un moment que je voulais découvrir l’écriture de Zeruya Shalev, depuis qu’elle était venue aux Assises Internationales du Roman en 2015 pour parler de Ce qui reste de nos vies. Je n’ai pas eu l’occasion de trouver ce roman à la bibliothèque, mais le dernier en date, Douleur, était parmi les nouveautés, et je me suis jetée à l’eau, imaginant une lecture des plus ardues. Pas du tout ! Douleur, malgré son titre et sa couverture assez rébarbatifs à mon goût, est un texte fluide, dense, mais sans longueurs.

 

« …il avait rapidement remis main et compassion dans sa poche et ça, elle ne lui avait jamais pardonné, aujourd’hui encore, elle lui en voulait, à Ethan Rozenfeld, son premier amour et d’une certaine manière son dernier, car elle n’avait plus jamais retrouvé cette évidence totale et absolue, impossible à remettre en cause. »
Iris, mère de famille d’une quarantaine d’années, a du mal à revenir sur ce qui s’est produit dix ans auparavant, lorsque, venant de déposer ses enfants à l’école, un bus a explosé juste à son passage. Grièvement blessée, elle a subi plusieurs interventions et des mois de rééducation. Les douleurs ressurgissent pile dix ans après, qui la poussent à consulter un centre anti-douleur. Elle y retrouve son premier amour de jeunesse, qui l’avait quittée quand elle avait dix-sept ans. Elle s’interroge sur ses sentiments pour lui. En même temps, sa fille qui vit et travaille à Tel-Aviv lui cause beaucoup d’inquiétude, sans compter son fils qui va bientôt être appelé à accomplir son service militaire…

 

« Nous ne cessons de nous mettre en situation d’échec pour tester jusqu’où nous arriverons à faire face et à prendre sur nous, un enfant de plus, du travail et un crédit en plus, ridicules Sisyphe que nous sommes ! »
De nombreux thèmes s’entrecroisent dans le roman de Zeruya Shalev, comme dans l’esprit d’Iris, habituellement efficace dans son rôle de directrice d’école comme dans celui de mère de famille, et qui se trouve, et pas seulement à cause de la douleur, complètement déboussolée… Les relations amoureuses, le féminisme, l’éducation des enfants, le rôle de l’école, la dépendance ou la solitude, autant de thèmes abordés par l’auteure qui s’est trouvée dans une situation analogue à celle d’Iris, gravement blessée il y a une dizaine d’années dans les rues de Jérusalem, et qui a réussi enfin à écrire sur cette douloureuse expérience, tout en parcourant des thèmes universels, qui parleront à chacun.

Douleur de Zeruya Shalev, éditions Gallimard (janvier 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 400 pages

Les avis d’Itzamna partagée, et de Ludovic enthousiaste.
Lire le monde, c’est ici.
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Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états

Ron Carlson, Retour à Oakpine

retouraoakpine« Traversant les magnifiques mesas dans les étranges lueurs du jour naissant pour franchir la frontière du Wyoming, Mason sut que c’était précisément ce qu’il cherchait : un changement, une fin, un nouveau chapitre de sa vieille existence. Il commencerait par un mois de travail sur une vieille maison. Il n’était pas perdu. Ce n’était pas une quête ; c’était un voyage empreint de gravité. »
Deux romans que je viens de lire, celui que je vous présente aujourd’hui, et le prochain sur ma liste de livres à chroniquer, présentent un peu des similitudes : deux frères, un drame qui est au centre du roman, des relations familiales qui se délitent, un éloignement suivi d’un retour… Autant dire tout de suite que Retour à Oakpine m’a beaucoup plus touchée, qu’il possède quelque chose que son « concurrent » n’a pas, même s’il est difficile de définir exactement ce quelque chose. Essayons tout de même !

« Au moment de monter sur scène, ils n’étaient que quatre gars un peu bizarres au début de leur dernière année de lycée. Quand ils en descendirent, ils formaient un groupe. »
D’abord, on sent dès les premières pages qu’on tient une formidable histoire d’amitié, et cela ne se dément pas jusqu’aux dernières lignes. Ils sont quatre presque quinquagénaires. Deux sont restés à Oakpine, deux en sont partis et y reviennent pour des raisons différentes. C’est un peu timidement, tranquillement, qu’ils reprennent contact, trente ans se sont passés tout de même depuis le drame qui a fait disparaître leur groupe à peine formé. En même temps, on suit la jeune génération, des lycéens comme eux autrefois, Wade, Wendy et Larry, le fils de l’un d’entre eux, et le plus attachant.

« Elle s’était avancée sur sa chaise, son visage une incarnation de la gravité. Jimmy se sentit plus éveillé que jamais depuis son retour.
– Comment savez-vous ce que je ressens ? demanda-t-elle. Comment avez-vous fait pour l’écrire ? »
Le thème de l’écriture est bien présent dans le roman, puisque Jimmy, qui revient auprès de ses parents alors qu’il se sait condamné par la maladie, est auteur de plusieurs romans, dont deux inspirés de sa jeunesse à Oakpine. La jeune Wendy vient lui demander des conseils, elle sent qu’elle doit écrire, que l’écriture est en elle… L’autre point fort du roman est l’écriture justement, celle de Ron Carlson, qui m’a tenue en haleine de bout en bout, qui sait aussi bien rendre vivants les dialogues, que rendre palpable l’atmosphère de la petite ville ou explorer le monde intérieur des personnages. L’humour n’en est pas absent, et certains portraits ne manquent pas de sel, comme celui de Stewart, le conservateur du musée dont le « comportement favori était de marcher à reculons en hochant la tête comme un expert. » ou de Larry, adolescent à la fois typique et peu ordinaire : « Le monde exerçait sur lui une attraction qu’il adorait sans la comprendre. »
Pour moi, c’est un très beau roman, dans le genre du Chant des plaines de Kent Haruf ou de Retour à Little Wing de Nickolas Butler.

Retour à Oakpine de Ron Carlson (Return to Oakpine, 2013) éditions Gallmeister (2016) traduit par Sophie Aslanides, 282 pages

Repéré chez Aifelle, Claudialucia et Keisha.

Projet 50 romans, 50 états pour le Wyoming. (le lien mène à la liste des romans, lus ou non)
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Publié dans littérature Europe du Nord, premier roman, rentrée hiver 2016

Soffia Bjarnadottir, J’ai toujours ton cœur avec moi

jaitoujourstoncoeurJ’avouerais volontiers qu’en ce qui concerne ce roman, je me suis plus laissée entraîner par l’origine géographique, la couverture et la confiance en l’éditeur qu’autre chose. Résultat, je n’avais plus aucune idée du sujet du livre au moment où je l’ai ouvert, plusieurs mois après son achat. Les histoires de mères dépressives ou bipolaires ne m’attirent pas forcément par elles-mêmes, et pourtant dès la première page, c’est bien de cela qu’il s’agit.
Hildur s’envole vers l’Islande pour enterrer Siggy, sa mère qu’elle n’a pas revue depuis des années. On comprend rapidement que sa survie à elle dépendait de cette éloignement avec une mère qui n’en avait jamais vraiment été une. Hildur, devenue mère à son tour, se devait de rejeter cette enfance aux pieds d’argile, ces années passées à être la plus forte, la plus blindée, face à une génitrice éthérée… Hildur revient vers l’île de Flatey, et une petite maison jaune dont elle hérite, mais qu’elle n’a jamais connue.
C’est là une façon bien terre à terre de résumer ce roman, car avec Soffia Bjarnadottir, dont c’est le premier roman, cela part tout de suite beaucoup plus dans le bizarre, l’étrange, l’inhabituel… Des notations comme « l’hiver des lombrics », le « rêve des mûres » annoncent un récit rempli de métaphores, d’allusions à la nature hostile, de situations rêvées ou vécues, on ne sait pas trop, de brèches ouvertes dans des souvenirs trop présents encore. Heureusement, quelques rencontres, comme celle d’un ancien ami de sa mère, ou d’un homme aux yeux vairons, ramènent par moments les pieds sur terre à Hildur, laquelle en a bien besoin.
Même si le thème ne m’enthousiasmait donc pas, je me suis laissé porter par ces pages, qui plairont à celles et ceux que ne déroutent pas les récits parfois oniriques, emplis de situations insolites, et parfois déroutantes. Bravo au traducteur qui a, autant que je peux en juger sans connaître la version d’origine, bien rendu l’atmosphère singulière et la belle langue de ce court roman.

Extrait : Qui était cette femme ? Ce n’était pas ma mère. Pourtant, elle m’avait mise au monde. Voilà pourquoi il m’arrive de l’appeler maman. Je la vénère et je la crains, comme le dieu Shiva qui façonne et défait toute chose. Dans mon souvenir, elle a passé sa vie à mourir, et je ne sais pas s’il s’agit de son histoire ou de la mienne.

Dans ma jeunesse, elle possédait les pouvoirs caractéristiques du phénix. Un oiseau millénaire qui bat des ailes et renaît de sa propre déchéance. Régulièrement elle rejaillissait des cendres, belle et fraiche, le soleil éclairant son visage. Terre calcinée et odeur de brûlé à chaque pas.

L’auteure : Soffía Bjarnadóttir a grandi à Reykjavík. J’ai toujours ton cœur avec moi est son premier roman.
143 pages.
Éditeur : Zulma (janvier 2016)
Traduction : Jean-Christophe Salaün
Titre original : Segulskekkja

De jolis billets chez Anne, Célina, Jérôme et Lili.

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée hiver 2016

Julie Moulin, Jupe et pantalon

jupeetpantalonMirabelle écarte ses orteils. Elle n’est pas d’accord. Elle veut leur montrer, à ces petites pointures, ce qu’on a dans le mollet. Malgré une nuit passée debout à bercer des enfants, nous pouvons encore fouler de jour la moquette de ce bureau avec détermination…
Jupe et pantalon devrait plutôt, si cela sonnait bien, avoir pour titre Pantalon et jupe pour respecter l’ordre des deux parties du roman, aussi différentes que complémentaires l’une à l’autre. Dans la première, ce sont Marguerite et Mirabelle qui prennent la parole, qui interpellent Brice et Boris, ou Babette, ou Camille. Qui sont-ils ? Que font-elles ? Marguerite et Mirabelle, depuis la petite enfance, soutiennent A., la guident dans ses déplacements, la portent, subissent blessures et lésions… Ce sont en effet les jambes de A., et les autres personnages sont ses bras, ses fesses et son cerveau. Mais arrive un moment dans la vie de cette jeune femme pressée, débordée, où ses membres se rebellent et refusent de répondre à ses sollicitations.
Elle se dirige lentement vers l’évier, vide le fond de sa tasse et ce qui lui restait d’estime de soi.
La deuxième partie se place alors du point de vue d’Agathe, victime de stress professionnel et familial : un mari, deux jeunes enfants, une maison, un travail prenant, mais un moment arrive où être à la hauteur partout devient trop lourd à porter. Et son corps se révolte, et elle se voit obligée de « l’écouter », comme le le sens commun le conseille bien souvent !
Chaque lecteur aura sans doute une légère préférence pour une partie ou une autre du roman, je les ai pour ma part trouvé bien complémentaires. L’auteure a donné la parole à Agathe juste lorsque je commençais à sentir un peu les limites de la première partie. L’humour s’allie à l’originalité, la finesse de l’observation à l’inventivité pour faire de ce roman une très agréable lecture, qui sort des sentiers battus, et parlera à toutes et tous, wonderwomen ou non ! Sous des abords plaisants, ce texte montre, sans démontrer, que le féminisme a encore bien des combats à mener, que ce soit dans le monde du travail, dans la ville ou dans l’espace domestique. Et qu’il ne faut pas attendre que son corps déclare forfait pour souffler un peu !

L’auteure : Née en 1979, Julie Moulin a passé enfance et adolescence en banlieue parisienne avant de rejoindre Paris pour des études. Passionnée par la Russie, elle a beaucoup voyagé en Europe de l’est, dans le Caucase et en Asie Centrale. Elle vit avec mari et enfants près de la frontière suisse. Jupe et Pantalon est son premier roman.
300 pages.
Éditeur : Alma (2016)

Repéré grâce à Eimelle, Leiloona, Miss Leo, Sabine et Séverine.

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2016

Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier

femmesurlescalierLe choix de ce livre correspond à un des thèmes récurrents parmi mes lectures : j’aime à faire régulièrement des incursions dans le monde de l’art qui donne lieu, souvent, à des romans très intéressants.

Un avocat allemand d’un âge mûr, en voyage à Sydney, remarque un tableau dans une galerie, et des souvenirs ressurgissent. Il avait connu Irene, le modèle du tableau, et amie de l’artiste, Schwind, lors d’une affaire qui opposait ce dernier au propriétaire du tableau, Gundlach… une affaire bien tarabiscotée, d’ailleurs. L’essentiel n’est pas dans les démêlés juridiques passés, mais dans les rapports entre les quatre personnages, une femme et trois hommes. De Sydney, une rapide recherche va mener l’avocat vers le lieu où Irene a disparu depuis trente-cinq ans, ou presque.

Tout d’abord, notons un début de roman en deux époques, légèrement perturbant, où il faut prendre ses marques (bref, à ne pas commencer le soir, en piquant du nez sur le livre) mais rien de rédhibitoire. Toutefois, au bout d’une cinquantaine de pages, je me demandais toujours quel était le thème du livre : celui du conflit entre l’art et l’amour ? du pacte avec le diable ? de la jeunesse et des choix qu’on y opère ? Un peu tout cela à la fois. Il me semble que l’auteur revient essentiellement vers ses sujets de prédilection qui sont les trajectoires que prennent les vies, les erreurs, les changements et les bifurcations, les remords et les regrets…

Toutefois, j’ai été moins séduite par ce roman que par les précédents que j’ai lus : Le liseur, Le week-end, Le retour. J’ai trouvé que les motivations des personnages étaient un peu rebattues : l’idéalisme d’Irène, la soif de pouvoir de Gundlach, le rêve artistique de Schwind… Seul le personnage de l’avocat voit son intériorité et ses intentions plus fouillées, plus subtiles, plus changeantes. J’espérais aussi une réflexion profonde sur les rapports entre les artistes et leurs œuvres, sur le monde de l’art plus généralement, ce qui n’est pas tout à fait le cas. Bref, j’ai lu ce roman avec plaisir et intérêt, mais malgré le thème, il n’a pas été un coup de cœur.

Extrait : « Vous vous dites : s’il faisait de l’abstrait, ou au moins du Wharol. Des boîtes de potage ou des bouteilles de Coca ou Maryline Monroe, c’est ça qui vous plaît, avouez-le, ça vous plaît. Ici au bureau, vous avez des gravures anciennes, et chez vous vous avez le Goethe ou le Beethoven de Wharol, parce que vous voulez montrer que vous êtes cultivé, mais pas démodé, ouvert au contraire à ce qui est moderne. Ce n’est pas vrai ? »

L’auteur :
Bernhard Schlink est né à Bielfeld en 1944.
Il a débuté sa carrière en écrivant plusieurs romans policiers, parmi lesquels Brouillard sur Mannheim et Le Nœud Gordien. En 1995, il publie Le liseur, roman partiellement autobiographique qui devient rapidement un best-seller et est traduit dans 37 langues. Il écrit également des recueils de nouvelles : Amours en fuite (2000) et Mensonges d’été (2010), des romans : Le Retour (2006), Le Week-end (2008) et La Femme sur l’escalier (2014). Il exerce la profession de juge et partage son temps entre Bonn et Berlin.
256 pages.
Éditeur : Gallimard (mars 2016)
Traduction : Bernard Lortholary
Titre original : Die Frau auf der Treppe

Les avis de Jostein et Alex mot à mots.

Publié dans littérature France, non fiction

Hugo Horiot, L’empereur, c’est moi

empereurcestmoiL’auteur : Hugo Horiot est né en 1982 à Dijon. Comédien, réalisateur et scénariste, il vit actuellement à Nantes. Il est le fils de la romancière Françoise Lefèvre, qui, alors que son fils avait été orienté dès l’âge de 18 mois en psychiatrie, a choisi de s’en occuper elle-même, et de le scolariser. Elle a écrit à ce sujet deux témoignages, Le Petit Prince cannibale, prix Goncourt des lycéens, et Surtout ne me dessine pas un mouton.
167 pages
Éditeur :
Le livre de poche (février 2015)

Ce témoignage est celui de Julien Horiot, qui s’est rebaptisé lui-même à l’âge de six ans Hugo, pour éloigner celui qui était en lui, pour devenir lui-même. Il décrit avec des mots qu’on imagine proche de ceux qui étaient dans sa tête lorsqu’il était enfant, son parcours, quatre ans, six ans, l’école, le collège. Jamais il ne mentionne qu’il était une personne avec autisme, ce que la quatrième de couverture fait pourtant en long et en large. Il pourrait être juste un enfant un peu différent, s’il ne refusait de parler, alors qu’il sait lire, s’il ne passait pas son temps à faire tourner des petites roues, si ses crises de colère ne prenaient pas des proportions extraordinaires.
Ce texte court, sobre, bien écrit, est plein de sincérité et ne cherche aucunement à susciter l’émotion à tout prix, ou à régler des comptes avec qui que ce soit. Hugo doit énormément à sa mère qui l’a tenu éloigné des institutions psychiatriques et a toujours insisté pour qu’il suive un cursus scolaire normal, même si c’était difficile pour son fils. J’entends par difficile, non pas le contenu des cours, mais les interactions avec ses camarades de classe. Grâce à sa mère, et par la suite grâce au théâtre, il a pu se mettre à parler et devenir indétectable aux yeux des autres… mais laissons plutôt le jeune homme parler de cette enfance particulière.

« Je ne suis pas un enfant, même si je leur ressemble. C’est vrai, je suis aussi moche et petit qu’eux. Dans le bureau, il y a des jouets. Ils sont nuls. Ce sont des jouets pour les enfants nuls. »

« Ma mission, c’est de retourner dans le ventre de maman. C’est la règle que je me suis fixée et je la suivrai jusqu’au bout. Jusqu’à la victoire. Jusqu’à la réussite.
Il ne faut évidemment pas parler. Si je parle, je peux donner des indices. Si je parle, je peux me trahir. »

« Madame, il y a un problème : votre fils. Votre fils parle un langage soutenu. Ce serait bien qu’il cesse et se mette au niveau de ses petits camarades. » […] J’entre dans une colère noire. Moi qui ai travaillé si dur pour parler au monde, voilà que maintenant ils veulent me confisquer ma langue puisqu’elle ne sied pas à leur médiocrité. »

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Le billet de Cathulu.

Prix des lecteurs du Livre de Poche de mai.

Publié dans littérature France, policier, rentrée hiver 2014

Françoise Guérin, Les enfants de la dernière pluie

enfants-de-la-dernière-pluieL’auteur : Lyonnaise, Françoise Guérin s’est d’abord initiée à l’écriture radiophonique, avant de publier trois recueils de nouvelles. À la vue, à la mort a reçu le Prix Cognac du Festival du Film Policier en 2007 et le prix Jean-Zay des lycéens.On lui doit aussi Un dimanche au bord de l’autre (2009), Quatre carnages et un enterrement (2012), Cherche jeunes filles à croquer (2012).
333 pages
Editions du Masque (mars 2014)

C’est toujours agréable de retrouver un auteur aux Quais du Polar pour une petite conversation et une sympathique dédicace, le tout suivi d’un fort bon moment de lecture ! Après les deux premiers volets, A la vue, à la mort et Cherche jeunes filles à croquer, voici donc les retrouvailles avec Eric Lanester et son équipe, pour une enquête dans le cadre bien particulier d’un hôpital psychiatrique, celui-là même où est soigné le frère de Lanester (et non pas où il est enfermé !). Un patient défenestré sous ses yeux, et ce par un infirmier qui se suicide ensuite, voilà une affaire pour lui… Quoique son rôle étant de dresser le profil des coupables, et l’auteur des faits étant connu, cela semblerait devoir s’arrêter là. Mais cet endroit recèle bien des parts d’ombre…
L’évocation du monde de l’hôpital psychiatrique m’a parue bien plus exacte et véridique que celle imaginée par Johan Theorin dans
Froid mortel, qui m’avait semblé moins réaliste, sans parler de Shutter island qui se passe dans les années 50 et donc en est bien éloigné aussi…
Toutefois l’aspect historique existe aussi dans Les enfants de la dernière pluie (bien joli titre !) avec une plongée dans la psychiatrie au temps de la grande guerre. Cette enquête de Lanester donne toujours une part importante à la psychologie des personnages et c’est ce qui fait sa force. La construction et les rebondissements laissent peu de temps au lecteur pour reposer le livre, la suite l’appelle toujours de façon urgente, et voici un livre qui se dévore en deux jours ! Des dialogues qui sonnent juste, la curiosité éveillée pour des domaines tels que les soins en psychiatrie, l’architecture des hôpitaux, tout fonctionne bien, mais c’est surtout Lanester qui rend cette série attachante, tant les bagages qu’il traîne avec lui, que son manque de certitudes assorti de fulgurances subites. Un enquêteur qui a une belle épaisseur !

Extrait : Depuis toujours, je me fie à ce qui me traverse, lorsque je suis sur une affaire. Même quand j’ai du mal à voir où ça ma mène, je suis attentif aux associations incongrues qui me viennent ou à ce qui m’obsède, en marge de l’enquête. Cela finit toujours par me conduire quelque part, vers un savoir jusque là inconscient mais qui, au final, s’avère décisif. Sauf que, depuis quelques mois, mon esprit est encombré de trop de choses pour que je puisse me fier vraiment à ce que, parfois, mes hommes qualifient d’élucubrations.

Lu aussi par Clara.