littérature Moyen-Orient·rentrée hiver 2017

Zeruya Shalev, Douleur

douleur« Le passé désagrège l’avenir, le passé réduit l’avenir en poussière. »
Cela faisait un moment que je voulais découvrir l’écriture de Zeruya Shalev, depuis qu’elle était venue aux Assises Internationales du Roman en 2015 pour parler de Ce qui reste de nos vies. Je n’ai pas eu l’occasion de trouver ce roman à la bibliothèque, mais le dernier en date, Douleur, était parmi les nouveautés, et je me suis jetée à l’eau, imaginant une lecture des plus ardues. Pas du tout ! Douleur, malgré son titre et sa couverture assez rébarbatifs à mon goût, est un texte fluide, dense, mais sans longueurs.

 

« …il avait rapidement remis main et compassion dans sa poche et ça, elle ne lui avait jamais pardonné, aujourd’hui encore, elle lui en voulait, à Ethan Rozenfeld, son premier amour et d’une certaine manière son dernier, car elle n’avait plus jamais retrouvé cette évidence totale et absolue, impossible à remettre en cause. »
Iris, mère de famille d’une quarantaine d’années, a du mal à revenir sur ce qui s’est produit dix ans auparavant, lorsque, venant de déposer ses enfants à l’école, un bus a explosé juste à son passage. Grièvement blessée, elle a subi plusieurs interventions et des mois de rééducation. Les douleurs ressurgissent pile dix ans après, qui la poussent à consulter un centre anti-douleur. Elle y retrouve son premier amour de jeunesse, qui l’avait quittée quand elle avait dix-sept ans. Elle s’interroge sur ses sentiments pour lui. En même temps, sa fille qui vit et travaille à Tel-Aviv lui cause beaucoup d’inquiétude, sans compter son fils qui va bientôt être appelé à accomplir son service militaire…

 

« Nous ne cessons de nous mettre en situation d’échec pour tester jusqu’où nous arriverons à faire face et à prendre sur nous, un enfant de plus, du travail et un crédit en plus, ridicules Sisyphe que nous sommes ! »
De nombreux thèmes s’entrecroisent dans le roman de Zeruya Shalev, comme dans l’esprit d’Iris, habituellement efficace dans son rôle de directrice d’école comme dans celui de mère de famille, et qui se trouve, et pas seulement à cause de la douleur, complètement déboussolée… Les relations amoureuses, le féminisme, l’éducation des enfants, le rôle de l’école, la dépendance ou la solitude, autant de thèmes abordés par l’auteure qui s’est trouvée dans une situation analogue à celle d’Iris, gravement blessée il y a une dizaine d’années dans les rues de Jérusalem, et qui a réussi enfin à écrire sur cette douloureuse expérience, tout en parcourant des thèmes universels, qui parleront à chacun.

Douleur de Zeruya Shalev, éditions Gallimard (janvier 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 400 pages

Les avis d’Itzamna partagée, et de Ludovic enthousiaste.
Lire le monde, c’est ici.
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littérature Amérique du Nord·projet 50 états

Ron Carlson, Retour à Oakpine

retouraoakpine« Traversant les magnifiques mesas dans les étranges lueurs du jour naissant pour franchir la frontière du Wyoming, Mason sut que c’était précisément ce qu’il cherchait : un changement, une fin, un nouveau chapitre de sa vieille existence. Il commencerait par un mois de travail sur une vieille maison. Il n’était pas perdu. Ce n’était pas une quête ; c’était un voyage empreint de gravité. »
Deux romans que je viens de lire, celui que je vous présente aujourd’hui, et le prochain sur ma liste de livres à chroniquer, présentent un peu des similitudes : deux frères, un drame qui est au centre du roman, des relations familiales qui se délitent, un éloignement suivi d’un retour… Autant dire tout de suite que Retour à Oakpine m’a beaucoup plus touchée, qu’il possède quelque chose que son « concurrent » n’a pas, même s’il est difficile de définir exactement ce quelque chose. Essayons tout de même !

« Au moment de monter sur scène, ils n’étaient que quatre gars un peu bizarres au début de leur dernière année de lycée. Quand ils en descendirent, ils formaient un groupe. »
D’abord, on sent dès les premières pages qu’on tient une formidable histoire d’amitié, et cela ne se dément pas jusqu’aux dernières lignes. Ils sont quatre presque quinquagénaires. Deux sont restés à Oakpine, deux en sont partis et y reviennent pour des raisons différentes. C’est un peu timidement, tranquillement, qu’ils reprennent contact, trente ans se sont passés tout de même depuis le drame qui a fait disparaître leur groupe à peine formé. En même temps, on suit la jeune génération, des lycéens comme eux autrefois, Wade, Wendy et Larry, le fils de l’un d’entre eux, et le plus attachant.

« Elle s’était avancée sur sa chaise, son visage une incarnation de la gravité. Jimmy se sentit plus éveillé que jamais depuis son retour.
– Comment savez-vous ce que je ressens ? demanda-t-elle. Comment avez-vous fait pour l’écrire ? »
Le thème de l’écriture est bien présent dans le roman, puisque Jimmy, qui revient auprès de ses parents alors qu’il se sait condamné par la maladie, est auteur de plusieurs romans, dont deux inspirés de sa jeunesse à Oakpine. La jeune Wendy vient lui demander des conseils, elle sent qu’elle doit écrire, que l’écriture est en elle… L’autre point fort du roman est l’écriture justement, celle de Ron Carlson, qui m’a tenue en haleine de bout en bout, qui sait aussi bien rendre vivants les dialogues, que rendre palpable l’atmosphère de la petite ville ou explorer le monde intérieur des personnages. L’humour n’en est pas absent, et certains portraits ne manquent pas de sel, comme celui de Stewart, le conservateur du musée dont le « comportement favori était de marcher à reculons en hochant la tête comme un expert. » ou de Larry, adolescent à la fois typique et peu ordinaire : « Le monde exerçait sur lui une attraction qu’il adorait sans la comprendre. »
Pour moi, c’est un très beau roman, dans le genre du Chant des plaines de Kent Haruf ou de Retour à Little Wing de Nickolas Butler.

Retour à Oakpine de Ron Carlson (Return to Oakpine, 2013) éditions Gallmeister (2016) traduit par Sophie Aslanides, 282 pages

Repéré chez Aifelle, Claudialucia et Keisha.

Projet 50 romans, 50 états pour le Wyoming. (le lien mène à la liste des romans, lus ou non)
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littérature Europe du Nord·premier roman·rentrée hiver 2016

Soffia Bjarnadottir, J’ai toujours ton cœur avec moi

jaitoujourstoncoeurJ’avouerais volontiers qu’en ce qui concerne ce roman, je me suis plus laissée entraîner par l’origine géographique, la couverture et la confiance en l’éditeur qu’autre chose. Résultat, je n’avais plus aucune idée du sujet du livre au moment où je l’ai ouvert, plusieurs mois après son achat. Les histoires de mères dépressives ou bipolaires ne m’attirent pas forcément par elles-mêmes, et pourtant dès la première page, c’est bien de cela qu’il s’agit.
Hildur s’envole vers l’Islande pour enterrer Siggy, sa mère qu’elle n’a pas revue depuis des années. On comprend rapidement que sa survie à elle dépendait de cette éloignement avec une mère qui n’en avait jamais vraiment été une. Hildur, devenue mère à son tour, se devait de rejeter cette enfance aux pieds d’argile, ces années passées à être la plus forte, la plus blindée, face à une génitrice éthérée… Hildur revient vers l’île de Flatey, et une petite maison jaune dont elle hérite, mais qu’elle n’a jamais connue.
C’est là une façon bien terre à terre de résumer ce roman, car avec Soffia Bjarnadottir, dont c’est le premier roman, cela part tout de suite beaucoup plus dans le bizarre, l’étrange, l’inhabituel… Des notations comme « l’hiver des lombrics », le « rêve des mûres » annoncent un récit rempli de métaphores, d’allusions à la nature hostile, de situations rêvées ou vécues, on ne sait pas trop, de brèches ouvertes dans des souvenirs trop présents encore. Heureusement, quelques rencontres, comme celle d’un ancien ami de sa mère, ou d’un homme aux yeux vairons, ramènent par moments les pieds sur terre à Hildur, laquelle en a bien besoin.
Même si le thème ne m’enthousiasmait donc pas, je me suis laissé porter par ces pages, qui plairont à celles et ceux que ne déroutent pas les récits parfois oniriques, emplis de situations insolites, et parfois déroutantes. Bravo au traducteur qui a, autant que je peux en juger sans connaître la version d’origine, bien rendu l’atmosphère singulière et la belle langue de ce court roman.

Extrait : Qui était cette femme ? Ce n’était pas ma mère. Pourtant, elle m’avait mise au monde. Voilà pourquoi il m’arrive de l’appeler maman. Je la vénère et je la crains, comme le dieu Shiva qui façonne et défait toute chose. Dans mon souvenir, elle a passé sa vie à mourir, et je ne sais pas s’il s’agit de son histoire ou de la mienne.

Dans ma jeunesse, elle possédait les pouvoirs caractéristiques du phénix. Un oiseau millénaire qui bat des ailes et renaît de sa propre déchéance. Régulièrement elle rejaillissait des cendres, belle et fraiche, le soleil éclairant son visage. Terre calcinée et odeur de brûlé à chaque pas.

L’auteure : Soffía Bjarnadóttir a grandi à Reykjavík. J’ai toujours ton cœur avec moi est son premier roman.
143 pages.
Éditeur : Zulma (janvier 2016)
Traduction : Jean-Christophe Salaün
Titre original : Segulskekkja

De jolis billets chez Anne, Célina, Jérôme et Lili.

littérature France·premier roman·rentrée hiver 2016

Julie Moulin, Jupe et pantalon

jupeetpantalonMirabelle écarte ses orteils. Elle n’est pas d’accord. Elle veut leur montrer, à ces petites pointures, ce qu’on a dans le mollet. Malgré une nuit passée debout à bercer des enfants, nous pouvons encore fouler de jour la moquette de ce bureau avec détermination…
Jupe et pantalon devrait plutôt, si cela sonnait bien, avoir pour titre Pantalon et jupe pour respecter l’ordre des deux parties du roman, aussi différentes que complémentaires l’une à l’autre. Dans la première, ce sont Marguerite et Mirabelle qui prennent la parole, qui interpellent Brice et Boris, ou Babette, ou Camille. Qui sont-ils ? Que font-elles ? Marguerite et Mirabelle, depuis la petite enfance, soutiennent A., la guident dans ses déplacements, la portent, subissent blessures et lésions… Ce sont en effet les jambes de A., et les autres personnages sont ses bras, ses fesses et son cerveau. Mais arrive un moment dans la vie de cette jeune femme pressée, débordée, où ses membres se rebellent et refusent de répondre à ses sollicitations.
Elle se dirige lentement vers l’évier, vide le fond de sa tasse et ce qui lui restait d’estime de soi.
La deuxième partie se place alors du point de vue d’Agathe, victime de stress professionnel et familial : un mari, deux jeunes enfants, une maison, un travail prenant, mais un moment arrive où être à la hauteur partout devient trop lourd à porter. Et son corps se révolte, et elle se voit obligée de « l’écouter », comme le le sens commun le conseille bien souvent !
Chaque lecteur aura sans doute une légère préférence pour une partie ou une autre du roman, je les ai pour ma part trouvé bien complémentaires. L’auteure a donné la parole à Agathe juste lorsque je commençais à sentir un peu les limites de la première partie. L’humour s’allie à l’originalité, la finesse de l’observation à l’inventivité pour faire de ce roman une très agréable lecture, qui sort des sentiers battus, et parlera à toutes et tous, wonderwomen ou non ! Sous des abords plaisants, ce texte montre, sans démontrer, que le féminisme a encore bien des combats à mener, que ce soit dans le monde du travail, dans la ville ou dans l’espace domestique. Et qu’il ne faut pas attendre que son corps déclare forfait pour souffler un peu !

L’auteure : Née en 1979, Julie Moulin a passé enfance et adolescence en banlieue parisienne avant de rejoindre Paris pour des études. Passionnée par la Russie, elle a beaucoup voyagé en Europe de l’est, dans le Caucase et en Asie Centrale. Elle vit avec mari et enfants près de la frontière suisse. Jupe et Pantalon est son premier roman.
300 pages.
Éditeur : Alma (2016)

Repéré grâce à Eimelle, Leiloona, Miss Leo, Sabine et Séverine.

littérature Europe de l'Ouest·rentrée hiver 2016

Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier

femmesurlescalierLe choix de ce livre correspond à un des thèmes récurrents parmi mes lectures : j’aime à faire régulièrement des incursions dans le monde de l’art qui donne lieu, souvent, à des romans très intéressants.

Un avocat allemand d’un âge mûr, en voyage à Sydney, remarque un tableau dans une galerie, et des souvenirs ressurgissent. Il avait connu Irene, le modèle du tableau, et amie de l’artiste, Schwind, lors d’une affaire qui opposait ce dernier au propriétaire du tableau, Gundlach… une affaire bien tarabiscotée, d’ailleurs. L’essentiel n’est pas dans les démêlés juridiques passés, mais dans les rapports entre les quatre personnages, une femme et trois hommes. De Sydney, une rapide recherche va mener l’avocat vers le lieu où Irene a disparu depuis trente-cinq ans, ou presque.

Tout d’abord, notons un début de roman en deux époques, légèrement perturbant, où il faut prendre ses marques (bref, à ne pas commencer le soir, en piquant du nez sur le livre) mais rien de rédhibitoire. Toutefois, au bout d’une cinquantaine de pages, je me demandais toujours quel était le thème du livre : celui du conflit entre l’art et l’amour ? du pacte avec le diable ? de la jeunesse et des choix qu’on y opère ? Un peu tout cela à la fois. Il me semble que l’auteur revient essentiellement vers ses sujets de prédilection qui sont les trajectoires que prennent les vies, les erreurs, les changements et les bifurcations, les remords et les regrets…

Toutefois, j’ai été moins séduite par ce roman que par les précédents que j’ai lus : Le liseur, Le week-end, Le retour. J’ai trouvé que les motivations des personnages étaient un peu rebattues : l’idéalisme d’Irène, la soif de pouvoir de Gundlach, le rêve artistique de Schwind… Seul le personnage de l’avocat voit son intériorité et ses intentions plus fouillées, plus subtiles, plus changeantes. J’espérais aussi une réflexion profonde sur les rapports entre les artistes et leurs œuvres, sur le monde de l’art plus généralement, ce qui n’est pas tout à fait le cas. Bref, j’ai lu ce roman avec plaisir et intérêt, mais malgré le thème, il n’a pas été un coup de cœur.

Extrait : « Vous vous dites : s’il faisait de l’abstrait, ou au moins du Wharol. Des boîtes de potage ou des bouteilles de Coca ou Maryline Monroe, c’est ça qui vous plaît, avouez-le, ça vous plaît. Ici au bureau, vous avez des gravures anciennes, et chez vous vous avez le Goethe ou le Beethoven de Wharol, parce que vous voulez montrer que vous êtes cultivé, mais pas démodé, ouvert au contraire à ce qui est moderne. Ce n’est pas vrai ? »

L’auteur :
Bernhard Schlink est né à Bielfeld en 1944.
Il a débuté sa carrière en écrivant plusieurs romans policiers, parmi lesquels Brouillard sur Mannheim et Le Nœud Gordien. En 1995, il publie Le liseur, roman partiellement autobiographique qui devient rapidement un best-seller et est traduit dans 37 langues. Il écrit également des recueils de nouvelles : Amours en fuite (2000) et Mensonges d’été (2010), des romans : Le Retour (2006), Le Week-end (2008) et La Femme sur l’escalier (2014). Il exerce la profession de juge et partage son temps entre Bonn et Berlin.
256 pages.
Éditeur : Gallimard (mars 2016)
Traduction : Bernard Lortholary
Titre original : Die Frau auf der Treppe

Les avis de Jostein et Alex mot à mots.

littérature France·non fiction

Hugo Horiot, L’empereur, c’est moi

empereurcestmoiL’auteur : Hugo Horiot est né en 1982 à Dijon. Comédien, réalisateur et scénariste, il vit actuellement à Nantes. Il est le fils de la romancière Françoise Lefèvre, qui, alors que son fils avait été orienté dès l’âge de 18 mois en psychiatrie, a choisi de s’en occuper elle-même, et de le scolariser. Elle a écrit à ce sujet deux témoignages, Le Petit Prince cannibale, prix Goncourt des lycéens, et Surtout ne me dessine pas un mouton.
167 pages
Éditeur :
Le livre de poche (février 2015)

Ce témoignage est celui de Julien Horiot, qui s’est rebaptisé lui-même à l’âge de six ans Hugo, pour éloigner celui qui était en lui, pour devenir lui-même. Il décrit avec des mots qu’on imagine proche de ceux qui étaient dans sa tête lorsqu’il était enfant, son parcours, quatre ans, six ans, l’école, le collège. Jamais il ne mentionne qu’il était une personne avec autisme, ce que la quatrième de couverture fait pourtant en long et en large. Il pourrait être juste un enfant un peu différent, s’il ne refusait de parler, alors qu’il sait lire, s’il ne passait pas son temps à faire tourner des petites roues, si ses crises de colère ne prenaient pas des proportions extraordinaires.
Ce texte court, sobre, bien écrit, est plein de sincérité et ne cherche aucunement à susciter l’émotion à tout prix, ou à régler des comptes avec qui que ce soit. Hugo doit énormément à sa mère qui l’a tenu éloigné des institutions psychiatriques et a toujours insisté pour qu’il suive un cursus scolaire normal, même si c’était difficile pour son fils. J’entends par difficile, non pas le contenu des cours, mais les interactions avec ses camarades de classe. Grâce à sa mère, et par la suite grâce au théâtre, il a pu se mettre à parler et devenir indétectable aux yeux des autres… mais laissons plutôt le jeune homme parler de cette enfance particulière.

« Je ne suis pas un enfant, même si je leur ressemble. C’est vrai, je suis aussi moche et petit qu’eux. Dans le bureau, il y a des jouets. Ils sont nuls. Ce sont des jouets pour les enfants nuls. »

« Ma mission, c’est de retourner dans le ventre de maman. C’est la règle que je me suis fixée et je la suivrai jusqu’au bout. Jusqu’à la victoire. Jusqu’à la réussite.
Il ne faut évidemment pas parler. Si je parle, je peux donner des indices. Si je parle, je peux me trahir. »

« Madame, il y a un problème : votre fils. Votre fils parle un langage soutenu. Ce serait bien qu’il cesse et se mette au niveau de ses petits camarades. » […] J’entre dans une colère noire. Moi qui ai travaillé si dur pour parler au monde, voilà que maintenant ils veulent me confisquer ma langue puisqu’elle ne sied pas à leur médiocrité. »

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Le billet de Cathulu.

Prix des lecteurs du Livre de Poche de mai.

littérature France·policier·rentrée hiver 2014

Françoise Guérin, Les enfants de la dernière pluie

enfants-de-la-dernière-pluieL’auteur : Lyonnaise, Françoise Guérin s’est d’abord initiée à l’écriture radiophonique, avant de publier trois recueils de nouvelles. À la vue, à la mort a reçu le Prix Cognac du Festival du Film Policier en 2007 et le prix Jean-Zay des lycéens.On lui doit aussi Un dimanche au bord de l’autre (2009), Quatre carnages et un enterrement (2012), Cherche jeunes filles à croquer (2012).
333 pages
Editions du Masque (mars 2014)

C’est toujours agréable de retrouver un auteur aux Quais du Polar pour une petite conversation et une sympathique dédicace, le tout suivi d’un fort bon moment de lecture ! Après les deux premiers volets, A la vue, à la mort et Cherche jeunes filles à croquer, voici donc les retrouvailles avec Eric Lanester et son équipe, pour une enquête dans le cadre bien particulier d’un hôpital psychiatrique, celui-là même où est soigné le frère de Lanester (et non pas où il est enfermé !). Un patient défenestré sous ses yeux, et ce par un infirmier qui se suicide ensuite, voilà une affaire pour lui… Quoique son rôle étant de dresser le profil des coupables, et l’auteur des faits étant connu, cela semblerait devoir s’arrêter là. Mais cet endroit recèle bien des parts d’ombre…
L’évocation du monde de l’hôpital psychiatrique m’a parue bien plus exacte et véridique que celle imaginée par Johan Theorin dans
Froid mortel, qui m’avait semblé moins réaliste, sans parler de Shutter island qui se passe dans les années 50 et donc en est bien éloigné aussi…
Toutefois l’aspect historique existe aussi dans Les enfants de la dernière pluie (bien joli titre !) avec une plongée dans la psychiatrie au temps de la grande guerre. Cette enquête de Lanester donne toujours une part importante à la psychologie des personnages et c’est ce qui fait sa force. La construction et les rebondissements laissent peu de temps au lecteur pour reposer le livre, la suite l’appelle toujours de façon urgente, et voici un livre qui se dévore en deux jours ! Des dialogues qui sonnent juste, la curiosité éveillée pour des domaines tels que les soins en psychiatrie, l’architecture des hôpitaux, tout fonctionne bien, mais c’est surtout Lanester qui rend cette série attachante, tant les bagages qu’il traîne avec lui, que son manque de certitudes assorti de fulgurances subites. Un enquêteur qui a une belle épaisseur !

Extrait : Depuis toujours, je me fie à ce qui me traverse, lorsque je suis sur une affaire. Même quand j’ai du mal à voir où ça ma mène, je suis attentif aux associations incongrues qui me viennent ou à ce qui m’obsède, en marge de l’enquête. Cela finit toujours par me conduire quelque part, vers un savoir jusque là inconscient mais qui, au final, s’avère décisif. Sauf que, depuis quelques mois, mon esprit est encombré de trop de choses pour que je puisse me fier vraiment à ce que, parfois, mes hommes qualifient d’élucubrations.

Lu aussi par Clara.

littérature France·mes préférés·rentrée hiver 2014

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants

reparerlesvivantsL’auteur : Née en 1967, Maylis de Kerangal a été éditrice pour les Éditions du Baron perché et a longtemps travaillé aux Guides Gallimard puis à la jeunesse. Elle est l’auteur de quatre romans aux Éditions Verticales, Je marche sous un ciel de traîne, La vie voyageuse, Corniche Kennedy et Naissance d’un pont, ainsi que d’un recueil de nouvelles, Ni fleurs ni couronnes et d’une novella, Tangente vers l’est.
288 pages
Editeur :
Verticales (janvier 2014)

Vingt-quatre heures. C’est ce qui m’a le plus frappée en refermant ce livre. Vingt-quatre heures seulement entre le départ de trois jeunes pour une séance de surf matinale et la transplantation du cœur de l’un des trois dans la poitrine d’un malade en attente de greffe. Moins de vingt-quatre heures, beaucoup moins, pour permettre à la famille, aux parents choqués, de comprendre que leur fils est en état de mort cérébrale, et décider s’il aurait voulu donner ses organes. Ce formidable roman, que j’ai lu sans pouvoir décrocher, et qui m’a donné envie de tout découvrir de Maylis de Kerangal, retrace l’intégralité de cette journée, de ce dimanche d’hiver après lequel plus rien ne sera pareil.
Le style m’a beaucoup plu, le vocabulaire recherché, les phrases longues qui tantôt véhiculent des sentiments très forts, ou tantôt maintiennent une légère, très légère distance avec les faits. Impossible toutefois de rester à l’écart des émotions tout du long. Pour moi le moment où les parents commencent à parler à l’imparfait de leur fils qui repose un peu plus loin dans une chambre en réanimation, a été le moment où il m’a fallu poser le livre pour aller respirer un peu…
Le point fort du roman, outre son style, est aussi de ne pas rester seulement du côté des parents, mais d’aller ausculter les pensées, observer les gestes du médecin urgentiste, de l’infirmier coordonnateur de greffes, de l’infirmière de réanimation, ou de la malade qui attend un coeur. On perçoit que l’auteur s’est extrêmement bien documentée sur les dons d’organes, sur la définition clinique de la mort, de fait elle a même assisté à une transplantation cardiaque, et sans doute s’est-elle tout autant renseigné sur le surf, l’élevage d’oiseaux chanteurs ou le chant lyrique, qui viennent en contrepoint. Pourtant, son écriture très personnelle fait qu’on n’a jamais l’impression d’une explication magistrale. Les lieux, des plages à l’aube aux appartements, des hôpitaux à la ville du Havre, sont magnifiquement décrits, offrant un cadre blanc, épuré, une lumière pâle de bord de mer au chagrin des parents. « Enterrer les morts, réparer les vivants », cette phrase extraite de Platonov de Tchékhov, que l’un des protagonistes a notée, cette phrase est le moteur du roman, plein de douleur, certes, mais aussi porteur d’espoir.
J’aurais aimé écouter l’auteure à la fête du livre de Bron, mais cela n’a pas été possible. Je me suis en tout cas procuré Corniche Kennedy pour retrouver ce style qui m’a tant séduite !

Extrait : Une fois dehors, le ciel les a éblouis, livide, des nuances de lait sale, si bien qu’ils ont baissé la tête, ont rivé les yeux à la pointe de leurs chaussures, et ont marché côte à côte jusqu’à la voiture, mains dans les poches, nez, bouches et mentons enfouis dans les écharpes, dans les cols.

La ville s’étire, elle se détend, les derniers quartiers effilochent son contour, les trottoirs s’absentent, il n’y a plus de clôtures seulement de hauts grillages, quelques entrepôts et des résidus de vieilles implantations urbaines, noircies sous les anneaux des échangeurs autoroutiers, puis les formes du relief terrestre conduisent leur trajectoire, guident leur dérive comme des lignes de force, ils roulent sur la route au bas des falaises, longent ce coteau grevé de cavernes où traînent vagabonds isolés et bandes de gosses -shit et bombes de peinture-, passent les baraques tapies au bas de la pente, la raffinerie de Gonfreville-l’Orcher, enfin obliquent vers le fleuve, comme si happés par l’échancrure soudaine de l’espace, et maintenant, c’est l’estuaire.

Lu aussi par Clara, Cathulu et Gambadou.

littérature France·livre audio·sortie en poche

Jean-Paul Dubois, Hommes entre eux

hommesentreeux_audioL’auteur : Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, puis grand reporter pour Le Nouvel Observateur, il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l’Olivier : L’Amérique m’inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans. Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi en 1996, et le prix Fémina et le prix du roman Fnac pour Une vie française.
Editeur : Livraphone
Lu par Jacques Frantz
Durée : 5 heures 15
Existe en poche (Points)

J’ai fait connaissance avec Jean-Paul Dubois et ses personnages, sortes de doubles habitant Toulouse, et qui se prénomment toujours Paul, avec la lecture d’Une vie française, puis très récemment avec Le cas Sneijder, dont je vous parle plus bas, puisque c’est l’audio qui est à l’honneur aujourd’hui. Je n’ai pas retrouvé dans Hommes entre eux l’humour et le goût à tourner en dérision même les aspects les plus sombres de la vie, dont j’avais le souvenir. Dans ce roman, l’ambiance est un peu malsaine, ne serait-ce que par les décors de motels glauques et de combats d’ultimate fighting
Paul Hasselbank, homme d’une cinquantaine d’années, décide d’entreprendre un voyage au Canada sur la trace de sa femme qui l’a quitté depuis quelques mois pour vivre dans la région de North Bay, en Ontario. S’il ne retrouve pas Anna, il rencontrera des hommes qui l’ont connue, et aura l’occasion de partager le quotidien de l’un d’entre eux. Floyd Paterson est un amateur de grands espaces, chasseur à l’arc, solitaire et peu disert.
Le huis-clos final entre hommes, la scène du blizzard coupant, renversant et gelant tout, la maladie de Hasselbank et le cœur greffé de Paterson, les scènes assez crues, donnent à ce roman une couleur particulière, renforcée par la voix grave de Jacques Frantz. C’est très rude, viril et plein de testostérone, plutôt loin de l’univers habituel de l’auteur ! Mais je m’y suis laissée prendre, et assommer par la scène finale, que j’ai dû réécouter pour m’assurer de n’avoir rien raté, et qui me trotte encore dans la tête !

 Extrait : Il était un homme de cinquante-six ans, paisible spectateur du huitième rang, affligé d’un mal têtu qui peu à peu l’éloignait de la rive commune. Parfois son désarroi était tel qu’il éprouvait la sensation physique d’être emporté par un courant profond, et, comme tous les mauvais nageurs, il avait peur. Mais en ce moment, il n’était pas effrayé. Il était au cinéma. Les lumières de la salle baissaient doucement et, sous la protection du public qui l’entourait, il se laissa avaler par la pénombre qui précédait le film. Contrairement à d’habitude, l’écran ne s’animait pas et la salle restait obscure. De ces ténèbres provisoires montaJFrantz une voix d’homme, grave, posée, presque familière.

Jacques Frantz est un acteur français spécialisé dans les doublages, l’un des plus connus à mon sens, et vous avez forcément déjà entendu la voix française de Robert de Niro, Mel Gibson ou John Goodman !

cassneijder

Le cas Sneijder
218 pages
Editeur : L’Olivier (2011)
Existe en poche (Points)

Dans ce dernier roman de Jean-Paul Dubois, tout tourne autour d’un objet mécanique commun, qui pourtant « est le miracle mécanique qui a un jour permis aux villes de se redresser sur leurs pattes arrière et de se tenir debout. ». Pour Paul Sneijder, c’est aussi l’instrument de son malheur, puisqu’il a perdu sa fille lors d’un accident qui l’a laissé lui-même sérieusement blessé.
Le sujet est grave et pourtant, les tribulations de Paul qui tente de se remettre de cette terrible aventure ne manquent pas de faire sourire, et la
lucidité du personnage envers ses contemporains, sa famille, est particulièrement piquante. Cette lucidité rappelle les romans de Iain Levison que j’apprécie vraiment beaucoup, d’autant que l’auteur a transporté son personnage aux Etats-Unis. J’ai beaucoup aimé l’humour, le ton, les petits détails (il faut dire que le narrateur jouit, à son grand dam, d’une excellente, d’une bien trop bonne mémoire). Pas très long, ce roman agréable, tonique et inventif, me laisse un souvenir très plaisant.

Extrait : C’est ainsi que nous vécûmes, famille désarticulée, petits français de l’intérieur, coincés entre le leasing de nos voitures et les escalators du progrès, gravissant quelques marches sociales pour les redescendre aussitôt, enterrant nos parents avant de dépenser leurs assurances-vie, voyant grandir nos enfants et défiler les années, comme les bovins regardent passer les trains, jusqu’à la fin.

Je participe à Ecoutons un livre de Val sur le thème des « grands lecteurs » !
ecoutonsunlivre

littérature France·rentrée automne 2013

Hélène Frappat, Lady Hunt

ladyhuntRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Hélène Frappat est l’auteur de cinq romans : Sous réserve (Allia, 2004), L’Agent de liaison (Allia, 2007), Par effraction (Allia, 2009, mention spéciale du jury, prix Wepler 2009), INVERNO (Actes Sud, 2011) et Lady Hunt (2013). Elle est aussi traductrice et critique de cinéma.
318 pages
Editeur : Actes Sud (août 2013)

Faire des visites pour une agence immobilière, en plein cœur des beaux quartiers parisiens, trouver la maison ou l’appartement dont chacun rêve, c’est le quotidien de Laura Kern. Mais Laura est perturbée par un rêve récurrent à propos d’une maison menaçante. Lors d’une visite, des évènements effrayants se produisent…
Ce roman est bien plus qu’un roman gothique, tous les ingrédients y sont pourtant, mais revisités, prolongés, portés par l’écriture. Et quels ingrédients ! Les maisons visitées par Laura, le poème de Tennyson que lui a laissé son père, toute petite parcelle d’un lourd héritage, le feu qui revient comme un élément récurrent, comme le sang, les miroirs… Et toujours ces rêves qui ponctuent la vie de Laura, dont on ne sait si ce sont des réminiscences ou des prémonitions.

Relèvent-ils de la folie ou du fantastique, de la maladie ou de la malédiction, ces troubles que ressent la narratrice, autour de l’identité, de l’hérédité ou des lieux hantés ? Dans ce roman plus encore que dans d’autres, les maisons sont des personnages à part entière, avec les traces de tous leurs anciens habitants, de leurs habitantes surtout. D’autres thèmes encore traversent élégamment le livre, je ne veux pas en dire trop…

Chacun y trouvera des phrases, des paragraphes auquel il sera sensible. L’écriture est poétique, dans le genre nocturne et onirique, et rares sont les phrases dont la petite musique sonne moins bien à l’oreille. Enfin, et c’est assez exceptionnel pour être noté, c’est un roman que j’ai fait durer au maximum à la fin, pour ne pas en sortir, pour rester plongée dans son atmosphère un peu plus longtemps… Une très belle découverte, pour un choix réalisé juste à partir de la couverture et de quelques mots !

Extrait : Sur l’écran des vitres noires, mon visage en retrait se confond avec la tache beige de l’imperméable.
Un dimanche s’achève sous la Manche.
Le dimanche, en fin d’après-midi, personne n’est sûr d’atteindre la nuit. Des particules de nuit recouvrent lentement votre journée de cendres. La cendre ternit l’éclat des lampes. Vous contemplez votre vie comme un passant observe des inconnus derrière une fenêtre. Votre vie soudain étrangère à vos yeux.

Le billet de Leiloona
A écouter aussi, mais plutôt après lecture, les bonnes feuilles d’Augustin Trapenard…

 ladyofshalott_John_William_Waterhouse

[…]
But in her web she still delights
To weave the mirror’s magic sights,
For often thro’ the silent nights
A funeral, with plumes and lights
    And music, went to Camelot :
Or when the moon was overhead,
Came two young lovers lately wed ;
« I am half-sick of shadows, » said
    The Lady of Shalott. […]