classique·littérature Asie·non fiction

Sôseki, Petits contes de printemps

petitscontesdeprintempsAprès avoir avalé un bol de zôni, je me suis retiré dans mon bureau. Peu après, trois ou quatre visiteurs sont arrivés. Tous sont jeunes.
Natsume Sôseki, connu sous le nom de Sôseki, est un auteur japonais qui a vécu de 1867 à 1916. Il est connu comme auteur de romans, dont Je suis un chat, et poète, il a écrit de nombreux haïkus. Son œuvre est devenue classique au Japon, et en Occident.
Ce livre, il faut d’abord en définir le genre, ni roman, ni recueil de nouvelles, ni de contes comme le laisse entendre le titre, il s’agit plutôt d’extraits de son journal, et comme le titre d’un autre de ses livres, de « choses dont il se souvient ». On y apprend qu’il a vécu un temps à Londres, et ce livre est marqué de l’écart à la fois entre Orient et Occident, et aussi entre monde ancien et monde moderne. Ainsi, dans le premier texte, lorsqu’au Nouvel An, des jeunes gens et un ami plus âgé lui rendent visite, au-delà des styles vestimentaires différents, on remarque aussi que les jeunes n’entendent rien à l’art du nô, que pratique son ami Kyoshi. Ce qui donne d’ailleurs lieu à une scène très drôle.

 

Les livres que j’étais censé lire dans le courant de ces deux ou trois derniers mois s’entassent à côté de ma table et forment une montagne.
Bon, il faut admettre que la tonalité est plus souvent mélancolique, onirique ou déconcertée par les aléas de la vie que franchement humoristique. On y trouve des jeux d’enfants, une visite, le brouillard londonien, un rêve, la mort du chat de la maison, une histoire entendue, un souvenir, un paysage vu, un serpent menaçant… Les observations portent autant sur les paysages et le temps qu’il fait que sur l’être humain, et on voyage à Tokyo, à Londres ou en Écosse. L’auteur a l’art de rendre des atmosphères, de formuler des remarques autant sur le physique que sur le caractère, il observe ainsi avec curiosité la famille qui le loge à Londres. Il est aussi des plus intéressants de se familiariser grâce à ces pages avec le mode de vie japonais du début du vingtième siècle, et le vocabulaire qui s’y rapporte.

La maison qui m’accueille se prête à la contemplation des nuages et de la vallée, elle se dresse au sommet d’un coteau.
Ces petits textes sont plus à déguster tranquillement un à un, par curiosité, qu’à dévorer d’un seul coup. Ils évoquent un monde qui n’est plus, avec une langue vivante et ma foi assez contemporaine, mais il faut peut-être y voir un effet de la traduction. Je suis en tout cas satisfaite d’avoir découvert cet auteur grâce à « Un mois un éditeur ». Keisha a aussi parlé d’un recueil de haïkus de Sôseki.

Sôseki, Petits contes de printemps (1909) éditions Philippe Picquier (1999) traduction d’Élisabeth Suetsugu 139 pages.

Un mois un éditeur c’est aussi un blog. Ma précédente lecture chez ce même éditeur.
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littérature France·non fiction

Eric Chevillard, L’autofictif doyen de l’humanité

autofictifdoyenPourquoi ce livre ?
N’adorant pas l’autofiction, et encore moins les titres de livres obscurs, je n’aurais sans doute pas jeté mon dévolu sur ce petit livre si Sandrine n’avait pas eu la bonne idée de mettre à l’honneur les éditions de L’Arbre Vengeur en ce mois de janvier.
Je parcours parfois les chroniques d’Eric Chevillard dans le Monde des livres, mais ce n’est pas de ce genre de chroniques qu’il s’agit ici. L’autofictif, qui en est à son huitième tome, est un recueil quotidien d’aphorismes, de poésies courtes, de mots d’enfants, de réflexions, de retours sur ses activités « critiques », à raison de trois par jour.

 

Et c’est drôle, réjouissant, jamais lassant.
L’auteur a d’abord semé ses petites phrases sur son blog, et elles ont été ensuite réunies chaque année en un petit volume. J’ai noté une bonne vingtaine de pages dont je voulais partager avec vous un petit morceau. Cela fait un peu beaucoup mais voici tout de même…


Trop de soleil dans les romans de Le Clézio, c’est éblouissant, dangereux pour l’œil. Je recommande de les lire à travers un Modiano.

Le petit salut de la main que nous faisons lorsqu’une voiture s’arrête pour nous laisser traverser s’adresse bien à celle-ci et non à son chauffeur.

tant il se lave

qu’il pue
le poisson

Un soliflore lui suffirait, mais non, il faut à ce flamant rose tout le lac Victoria.

 

Cette dernière citation, on dirait du Jules Renard.
Je me souviens toujours avec délices de ses Histoires naturelles. J’avais reçu à huit ou neuf ans ce livre, dans une version à illustrer soi-même par des collages, des dessins, et j’avais autant aimé le texte que la possibilité de m’exprimer !
J’ai maintenant la version « à deux euros » des extraits de son journal, et j’en relis volontiers quelques lignes de temps à autres.

Mais retournons à notre contemporain.
L’auteur délire sur le doyen de l’humanité, recueille les mots de Suzie et Agathe, presque 5 et 7 ans, ne tarit pas d’éloges (je plaisante !) envers quelques confrères écrivains, se regarde dans le miroir, s’attarde aux terrasses des cafés pour observer les passants et leur téléphone portable, s’interroge sur le temps qui passe et commente des réclames ou des phénomènes de mode.

Et au bout de ce chemin de miettes, un ver de terre ! C’est mon jour, se dit l’oiseau en gobant le petit Poucet.

Le doyen de l’humanité n’a aucun alibi. Il était là tout le temps.

J’envisage de créer prochainement un Festival des écrivains casaniers. Mais je tiens à avertir tout de suite les auteurs invités : il aura lieu chez moi.

AGATHE. – Papa, tu vas être mort.
MOI. – Je ne te ferais pas un coup pareil.
AGATHE. – Mais tu ne pourras pas t’en empêcher !


L’autofictif, doyen de l’humanité d’Eric Chevillard aux éditions de l’Arbre Vengeur (2016) 232 pages

Eric Chevillard sera à la Fête du livre de Bron en mars.

L’autofictif est aussi chez Hélène et Keisha, et pour une dose quotidienne d’autofictif, c’est ici…

Un mois, un éditeur, c’est là.

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littérature Moyen-Orient·non fiction

Nahal Tajadod, Passeport à l’iranienne

passeportaliranienneJ’ai encore sorti un livre de ma pile à lire, si, si ! Celui-ci est arrivé après trois ou quatre abandons, parce que rien ne sert de se forcer quand on sent qu’une lecture ne vous convient vraiment pas !
Pas de problème avec le livre de Nahal Tajadod, qui est plus un témoignage, sur un mode humoristique, qu’un roman. La narratrice porte en effet son nom, et je pense que ces péripéties administratives pour obtenir un renouvellement de passeport lui sont peu ou prou arrivées, il y a une dizaine ou une quinzaine d’années, le livre étant de 2007.
Si l’obtention d’un nouveau passeport commence par une photo, faite dans les règles de l’art, pas de cheveux apparents, pas de maquillage, pas de sourire, à partir de là s’enchaînent tout une suite d’obstacles dont la photo est bien le moindre ! Heureusement, des photographes aux conducteurs de taxis, des membres de la famille au technicien qui règle les paraboles, tout le monde connaît quelqu’un qui peut aider, ou qui sait l’endroit exact où faire ce fameux passeport, et au plus vite, car Nahal doit donner une conférence à Paris, et y rejoindre son mari scénariste.
Doté de dialogues vifs et souvent réjouissants, de digressions toujours bienvenues sur les habitudes et coutumes de la capitale iranienne, d’une magnifique galerie de personnages, ce récit montre l’attachement de l’auteure au petit peuple de Téhéran, à sa débrouillardise phénoménale, à son art de contourner les règles les plus iniques, à son attachement à tout ce qui est occidental. J’ai adoré particulièrement la manière de refuser poliment tout offre qu’on fait, ce qui donne lieu à une sorte de marchandage inversé nommé le târof.
Une lecture vraiment rafraîchissante et plaisante qui me rappelle les romans de Zoyâ Pirzâd, que j’affectionne aussi, mais j’ai trouvé que le livre plongeait encore plus près des petites gens, et avec un humour qui m’a beaucoup amusée.


Je vous laisse avec quelques extraits :
Le renouvellement de passeport est donc pour mon oncle une affaire sérieuse, presque une tragédie, qui nécessite des somnifères puissants, un conjoint compréhensif et des amis disponibles. L’idée que je vais entreprendre ce combat sans que les conditions soient réunies lui semble inconcevable.

Il faut leur offrir du thé et je n’ai jamais su, en ce qui concerne cette boisson, satisfaire le goût de chacun de mes invités. Certains prennent le thé dans des tasses, d’autres dans des petits verres kamar bârik, « taille fine ». Certains refusent leur thé s’il n’est pas servi dans de grands verres « à la turque » et s’il n’a pas été longuement infusé. Quant à la couleur, elle doit être foncée pour certains, claire pour d’autres. Si par malheur on sert du thé clair à un partisan du té foncé, il le repoussera en le comparant à âb-e zipo, à de la soupe. De la même façon, lorsqu’on offre du thé noir à un adepte du thé clair, il ne le touche pas mais déclare en détournant son regard :
– Retire- moi ce breuvage d’opiomane.


L’auteure :
Nahal Tajadod est issue d’une famille d’érudits iraniens (son grand-père fréquentait Lawrence d Arabie). Elle a quitté l’Iran en 1977, et a étudié en France les langues orientales et travaillé sur l’apport iranien à la culture et à la civilisation chinoises. Elle a participé à la traduction de poèmes de Rûmi et a écrit en 2005 la biographie romancée de ce grand maître du soufisme. Elle est l’épouse du scénariste Jean-Claude Carrière.
314 pages.
Éditeur : le Livre de Poche (2009)
Paru chez Lattès en 2007.

Les avis de A girl from earth, Keisha et Sylire


Coup double ! Objectif PAL 2016 chez Anne
et Antigone et Lire le monde chez Sandrine.
objectifpal2016 Lire-le-monde

littérature France·non fiction

Jean-Paul Kauffmann, Remonter la Marne

remonterlamarneJ’ai mis plus de trois ans à sortir ce livre de l’étagère où il m’attendait ! Pourtant, en tant que native des bords de Marne, enfin presque, je me faisais une joie autant qu’un devoir de le lire.
Son titre le décrit, il s’agit d’une remontée à pied, de la Marne, de Charenton au plateau de Langres, tantôt sur une rive, tantôt sur l’autre, voire sur l’eau, ou le long du canal latéral, quand les rives de la Marne se font impraticables. Sans équipement excessif, puisqu’il fait étape dans des petits hôtels chaque soir, sans rythme infernal, une quinzaine de kilomètres par jour, Jean-Paul Kauffmann profite surtout de la rectitude du trajet, même s’il s’accompagne de méandres, pour suivre sa pensée. Il se plaît à retrouver de mémoire les nombreux événements historiques qui ont jalonné le paysage du Nord-est, où la Marne constituait une sorte de frontière face à l’ennemi, frontière somme tout assez symbolique puisque située dans une région que sa platitude rend remarquable ! Le voyage est donc essentiellement littéraire et historique, et parsemé aussi de quelques rencontres avec des riverains plus ou moins en verve, ours mal léchés ou dispensateurs d’anecdotes. Parmi les rencontres, celle d’un ami photographe, nommé Milan dans le livre, dans lequel on reconnaît Gérard Rondeau, récemment disparu. C’est d’ailleurs une de ses photos qui illustre la couverture.
Les digressions historiques n’empêchent pas l’auteur d’observer la Marne, plus changeante et multiple qu’il n’y paraît, à toute heure du jour, elle fait varier ses couleurs, ses odeurs, les ciels qui s’y reflètent…
Il n’est nul besoin d’en dire beaucoup plus sur ce livre qui ravira les amateurs de récit au rythme de la marche, et que j’ai aimé autant pour son style, sobrement littéraire, que pour les multiples aspects qu’une rivière peut évoquer.


Citations : Né dans un village de l’Ouest, aux marches de la Bretagne, je ne peux me prévaloir de ce cours d’eau. Il n’est ni celui de mon enfance, ni celui de ma vie d’adulte. Cependant, il m’est depuis toujours familier. Il y a chez moi un fort tropisme de l’Est, un Drang nach Osten au demeurant très pacifique, dû sans doute à mes origines alsaciennes. Il suffit que je prenne l’autoroute A4 pour ressentir aussitôt cet appel mystérieux. Du côté de Sainte-Menehould, en Argonne, mon rythme cardiaque s’accélère, je vire à l’euphorie.

L’eau exhale un parfum de feuilles mortes, d’infusion à froid, cette empreinte entêtante d’eau verte et terreuse, bouffées mouillées que ramène inlassablement le vent dans mes narines. Cette haleine de liquide bourbeux rappelle la canalisation d’eau suintante, une sensation de rouillé, de renfermé, paradoxalement rafraîchissante. Si c’était un son, ce serait une basse continue.

L’auteur : Né en 1944 en Mayenne, Jean-Paul Kauffmann a été journaliste au Matin de Paris dès 1977, puis grand reporter à L’Événement du Jeudi. Enlevé à Beyrouth avec Michel Seurat en mai 1985, il est libéré trois ans plus tard.
Écrivain, il a publié entre autres L’Arche des Kerguelen (1993), La Chambre noire de Longwood (1997), La lutte avec L’Ange (2001) La maison du retour (2007), Courlande (2009). Amateur de vins de Bordeaux il a publié plusieurs ouvrages sur ce sujet.
262 pages.
Éditeur : Fayard (2013)
Paru en poche.

Elles ont aimé aussi cette remontée : Aifelle, Eimelle et Papillon.

Première lecture pour l’objectif PAL 2016 d’Anne et Antigone…
objectifpal2016

littérature Amérique du Nord·non fiction·projet 50 états

Alysia Abbott, Fairyland

fairylandQuand je repense à papa aujourd’hui, c’est avant tout son innocence qui me revient à l’esprit. Sa gentillesse. La douceur de ses manières. Ce n’était pas un dur…
Entre enquête et souvenirs, Fairyland est un document émouvant qu’Alysia Abbott écrit sur son père. À l’âge de deux ans, Alysia perd sa mère dans un accident de voiture, et son père, Steve Abbott, veut en assumer seul la garde. Il rejoint rapidement San Francisco et la communauté homosexuelle où il se sent mieux accepté.
En août 1974, un an après la mort de ma mère, mon père et moi franchissions en voiture le Golden Gate Bridge et pénétrions dans la ville qui allait devenir la nôtre. Les mains de mon père étaient agrippées au volant de notre Coccinelle Volkswagen, une cigarette aux lèvres. Sur la banquette arrière, il avait empilé des cartons et des valises, notre tapis oriental, ma petite chaise bleue préférée, et le moins grand de nos aquariums. […] Installée à l’avant, j’ai admiré l’immensité de l’océan qui s’étalait en contrebas. C’était la première fois que je voyais l’océan.
Alysia grandit au milieu des amis de son père, et elle décrit autant ses relations avec son père que les années 70 et 80 à San Francisco. Celui-ci écrit, de la poésie, des articles de journaux, des manifestes activistes concernant les droits des homosexuels. Mais survient le sida qui fait des ravages parmi son entourage, Steve tombe malade à son tour lorsque sa fille est ado.
Le point fort du livre est de donner la parole à Steve Abbott grâce à des passages de son journal que sa fille a retrouvé. Les souvenirs d’Alysia sont parfois en concordance, et parfois en opposition avec les paroles intimes de Steve.
L’auteure relate les faits, ne cherche pas à obtenir l’émotion par des effets d’écriture, et pourtant réussit à toucher le lecteur. Si je n’ai pas eu le coup de cœur que j’imaginais (voilà ce que c’est d’être trop imaginative !), j’ai toutefois aimé cette immersion dans un milieu et une époque que je connaissais peu, sauf par le film Harvey Milk, sur le conseiller municipal et activiste homosexuel de San Francisco. On remarque le travail d’Alysia pour faire remonter ses souvenirs, et rendre au mieux ses sentiments de petite fille, d’adolescente, puis de jeune femme. On partage les inquiétudes de son père concernant l’éducation d’un jeune enfant, ses choix qui ne sont pas toujours faciles, son angoisse par rapport à l’avenir. Ce très beau document mérite d’être connu.

Citation : Il n’était pas facile d’être un père célibataire homosexuel dans les années 1970 […], parce qu’il ne s’était pas senti libre d’être véritablement lui-même durant son enfance et son adolescence à Lincoln, dans notre Fairyland, notre féerie, il m’a élevée au moyen de frontières mouvantes


L’auteure :
Alysia Abbott est la fille unique du poète Steve Abbott. Journaliste et critique, elle vit actuellement à Cambridge, dans le Massachusetts, avec son mari et leurs deux enfants. Son livre sera adapté au cinéma par Sofia Coppola. Alysia Abbott sera présente au Festival America 2016.Logo-America
425 pages.
Éditeur : 10/18 (2016)
Paru aux Etats-Unis en 2013
Traduction : Nicolas Richard

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Repéré chez Céline, Clara et Jostein.

Projet 50 romans, 50 états : la Californie.
Et j’oubliais, c’est le mois américain !


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littérature France·non fiction·rentrée hiver 2016

Nicolas Delesalle, Le goût du large

goutdularge« Pendant neuf jours, j’allais devenir un milliardaire du temps, plonger les mains dans des coffres bourrés de secondes, me parer de bijoux ciselés dans des minutes pures, vierges de tout objectif, de toute attente, de toute angoisse. » Si vous avez envie de prendre la mer, de sentir les embruns sans forcément souffrir du mal de mer, de changer d’air sans quitter votre petit coin, ce livre est pour vous. Mais il emmène bien ailleurs que sur la mer. Ce sont des chroniques que l’auteur ouvre une à une comme il chercherait parmi le contenu des containers empilés sur le cargo qui le transporte des Flandres à Istanbul.

Au début du voyage, il se contente de regarder les docks, la côte, le vieil homme assis seul sur le rivage, mais très vite, plus de trace de terres nulle part, il peut laisser libre court à ses souvenirs de reportages, à Mourmansk, au cœur de l’Afghanistan, dans un petit village du Niger, dans une grotte du Causse noir, sur la place Tahrir du Caire… Et par la magie du conteur, on quitte un temps le navire sans s’en détacher vraiment, car lui seul peut faire affluer et mettre en mots, des mots qui coulent et bercent, des mots qui réveillent ou apaisent, les mots des histoires marquées du sceau de la sincérité, donnant à voir une image du monde pas dépourvue de tendresse, même dans les endroits les plus difficiles.
Je ne connaissais pas le premier livre de Nicolas Delesalle, Un parfum d’herbe coupé, j’ai découvert avec grand plaisir un ton, une voix, une écriture, et je le remercie pour ce voyage !

Citations : On ne devrait peut-être pas trop s’approcher des choses qu’on imagine. On devrait les laisser au loin, intactes.

Le courage, la lâcheté, la peur, l’insouciance ne sont peut-être que des états quantiques finalement, des images floues qui dépendent des circonstances, des interprétations, du statut de l’observateur et qui changent tout le temps, à toute vitesse.

Au cœur de l’Afghanistan subsiste une fragile zone de paix, la région de Bamiyan, un merveilleux pays peuplé par des gens aux yeux bridés et aux pommettes hautes. On les appelle les Hazaras.

L’auteur : Né en 1972, Nicolas Delesalle est journaliste à l’hebdomadaire Télérama, après des études à l’ESJ de Lille. Il a notamment couvert le printemps égyptien. Il a d’abord écrit des nouvelles, puis publié son premier roman, Un parfum d’herbe coupée, en 2015.
316 pages
Éditions Préludes (janvier 2016)

Lu aussi par A propos de livres.
Merci à NetGalley pour cette lecture.
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littérature France·non fiction

Mona Chollet, Chez soi Une odyssée de l’espace domestique

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Début de la quatrième de couverture : Le foyer, un lieu de repli frileux où l’on s’avachit devant la télévision en pyjama informe ? Sans doute. Mais aussi, dans une époque dure et désorientée, une base arrière où l’on peut se protéger, refaire ses forces, se souvenir de ses désirs. Dans l’ardeur que l’on met à se blottir chez soi ou à rêver de l’habitation idéale s’exprime ce qu’il nous reste de vitalité, de foi en l’avenir.
Ce livre voudrait dire la sagesse des casaniers, injustement dénigrés. Mais il explore aussi la façon dont ce monde que l’on croyait fuir revient par la fenêtre. […]

Pioché à la bibliothèque, ce livre dresse tout d’abord un éloge du casanier, de la manière dont il est perçu comme replié sur lui-même et peu ouvert aux autres, alors que c’est tout le contraire, nous dit l’auteure qui montre la place des nouvelles technologies dans l’univers domestique. Elle explique aussi comment nos sociétés contemporaines laissent peu d’espace, et surtout peu de temps pour « se poser » chez soi, elle parcourt un éventail de solutions pour trouver ce temps.
Le livre est parsemé de très nombreuses et intéressantes références, (il faudrait tout noter !) de Xavier de Maistre à Sophie Divry, de Nicolas Bouvier à Dorothy Parker, en passant par Gaston Bachelard et Bill Bryson.
Certaines pages parleront plus au grand lecteur comme celles sur les coins destinés à s’installer pour lire, celles sur les dessins de maisons dans la littérature jeunesse ou le cinéma : maison ambulante, Arbre-Maison qui font rêver petits et grands enfants.
D’autres pages sont tout aussi passionnantes sur la fascination d’Internet (« une foule dans mon salon »), l’intelligence collective des réseaux sociaux, le bovarysme immobilier, les micro-maisons ou la recherche de temps libre pour profiter enfin de son intérieur. D’autres pages m’ont un peu moins passionnée comme les réflexions sur le ménage, et qui s’occupe du dépoussiérage et autres joies ménagères, mais l’ensemble bien construit permet de s’attarder sur les chapitres qui trouvent le plus d’écho dans la vie privée ou l’imaginaire de chacun.
L’écriture est très accessible, la journaliste ne se place pas en juge, mais en observatrice, et n’hésite pas à partager ses propres expériences. Un livre à lire dans un petit coin douillet et confortable de son chez-soi, bien sûr !

Citations : Les mots « intelligence collective » prennent alors un sens très concret, comme si tous ensemble on formait un seul gros cerveau en ébullition, ce qui est à la fois fascinant et assez terrifiant. Moi qui aime observer la porosité des individus, la circulation et la convergence des idées, me voilà comblée.

Le temps est le trésor vital des casaniers.

L’auteur : Mona Chollet est journaliste au Monde Diplomatique et co-animatrice du site « peripheries.net ». Elle a notamment publié La tyrannie de la réalité (2004) et Rêves de droite. Défaire l’imaginaire sarkozyste (2008).
323 pages
Éditions
de La Découverte (avril 2015)


L’avis de Cathulu.

littérature Amérique du Nord·non fiction·projet 50 états

Jon Krakauer, Into the wild

intothewildL’auteur : Jon Krakauer est né en 1954 dans le Massachusetts, il est journaliste mais aussi alpiniste. Il a publié en 1997 Voyage au bout de la solitude qui deviendra Into the wild, et sera porté à l’écran par Sean Penn, et aussi en 1998 un récit intitulé Tragédie à l’Everest.
285 pages
Éditeur : 10/18 (2008)
Paru en France en 1997.
Traduction : Christian Molinier

Il y a des vies si fortes et si tragiques qu’un roman ne saura jamais être tout à fait au même niveau, ainsi la vie de Christopher McCandless qui abandonna tout, études, famille, amis pour une vie idéale, un retour solitaire à la nature. En avril 1992, il fit du stop pour rejoindre une région peu fréquentée au nord du mont McKinley, où on le retrouva mort trois mois plus tard, dans un vieux bus abandonné qui lui avait servi d’abri. Jon Krakauer dessine la vie de ce jeune homme brillant et idéaliste, et pas seulement les cent et quelques jours qu’il passa en autarcie complète dans cet endroit isolé d’Alaska, avec un sac de riz, une arme et des cartouches, avant de mourir d’épuisement, d’intoxication ou de faim, on ne sait trop.
Jon Krakauer fait partie de ces journalistes qui savent rendre passionnantes leurs recherches, et les mettre en forme pour ne produire aucune sensation d’ennui. Je pense en particulier dans le même genre, à Justin St Germain, un autre américain, qui a écrit Son of a gun, dont la maîtrise m’avait fait forte impression.
Pour revenir à Into the wild, Jon Krakauer s’est lancé dans l’enquête sur Chris McCandless dans le mois qui a suivi la découverte du corps et l’annonce de la mort du jeune homme, il a donc pu rassembler des témoignages tout frais, des souvenirs vivaces. Il n’hésite pas aussi à revenir sur l’enfance et la jeunesse de Christopher, pour expliquer son cheminement psychologique, et argumenter sur le fait qu’il n’était pas suicidaire. Il en vient aussi à évoquer sa propre jeunesse, où il faillit perdre la vie en voulant escalader un mont inaccessible en Alaska. C’est aussi leurs points communs qui lui ont donné envie d’écrire sur le jeune disparu de la piste Stampede.
Jon Krakauer a également mené l’enquête sur d’autres affaires similaires à celle de Chris, où des jeunes gens ont voulu retourner seuls à la nature, et vivre de ce qu’elle pouvait leur offrir, au risque de leur vie. Sa recherche n’oublie pas non plus la littérature et notamment tous les livres que Chris avait emporté avec lui, et qu’il cite abondamment, où il cherche des explications… Mais peut-on tout expliquer ?

Citations (parmi un bon nombre de pages marquées !)
Chris était de ces gens qui pensent qu’il ne faut rien posséder hormis ce que l’on peut porter sur soi.

Il était tellement captivé par ces récits qu’il semblait oublier que c’étaient des œuvres de fiction, des produits de l’imagination qui relevaient plus de la sensibilité romantique de London que d’une expérience réelle dans le monde sauvage subarctique. Il négligeait le fait que London lui-même n’avait passé qu’un seul hiver dans le Grand Nord et qu’il s’était donné la mort dans son domaine de Californie à l’âge de quarante ans, abruti d’alcool, obèse, pathétique, menant une existence sédentaire qui avait peu de rapport avec les idéaux qu’il prônait dans ses écrits.

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50 romans, 50 états : pour l’Alaska, le choix est large, mes favoris restent sans doute La fille de l’hiver d’Eowyn Ivey, et Aucun homme, ni dieu de William Giraldi !

non fiction·rentrée automne 2014

Olivier Rolin, Le météorologue

meteorologueL’auteur : Né en 1947, Olivier Rolin a passé son enfance au Sénégal. Il est diplômé de l’ENS. Il a été journaliste, puis éditeur. Son œuvre est constituée d’une vingtaine de romans, dont les très remarqués L’Invention du monde (1993), Port-Soudan (1994, prix Femina) et Tigre en papier (2002, prix France Culture). Il a également écrit des récits de voyage et des reportages, notamment en Amérique du Sud, et en Europe de l’est.
224 pages
Éditions du Seuil (septembre 2014)

Aujourd’hui, je tente un petit retour vers les billets de lecture, ou quelque chose qui va du moins essayer de ressembler à un avis sur ce livre. Je dois avoir du mal avec la chaleur, j’ai l’impression de ne pas réussir à aligner deux mots, et j’ai bien peur que ça n’aille pas en s’arrangeant !
Retour aussi avec Olivier Rolin que je ne connais que par Bakou, derniers jours. Retour encore en Russie où l’auteur a beaucoup voyagé, mais dans des régions beaucoup plus septentrionales que l’Azerbaïdjan, à savoir les îles Solovki, des îles en plein océan glacial arctique, en gros au nord-est de la Finlande. C’est là que le météorologue Alexeï Vangengheim fut confiné, sur ordre de Staline, pendant de longues années, avant de disparaître. Sort qu’il a malheureusement partagé avec des millions d’autres, du prêtre à l’étudiant, du paysan au médecin. Pourquoi Olivier Rolin a-t-il choisi de parler de ce scientifique plutôt que d’un autre disparu ? Cet homme n’a rien de grandiose, d’extraordinaire, son destin n’a rien de particulièrement original, si ce n’est son métier d’observateur de nuages, mais aussi de chercheur pour les débuts de la conquête spatiale. Olivier Rolin est tombé sur des séries de dessins que Vangengheim avait fait en captivité pour sa fille, qui lui ont donné envie de mieux le connaître. Ils sont d’ailleurs reproduits en fin de livre, c’est là une très bonne idée.
L’auteur revient sur la jeunesse, la famille, les études, le travail d’Alexeï, puis sur les événements qui conduisent à son arrestation, une dénonciation d’un collègue envieux, probablement. « C’est un innocent moyen » dit-il, mais la machine stalinienne est telle qu’il ne proteste pas de manière trop forte contre son arrestation arbitraire, de crainte de représailles contre sa femme et sa fille. Il restera toujours soviétique dans l’âme et persuadé que l’erreur va être réparé, et qu’il sera libéré.
J’ai, comme dans le premier récit d’Olivier Rolin que j’ai lu, apprécié le style assez détaché et tranquille, les petites notations personnelles, le vocabulaire recherché, l’usage immodéré des parenthèses, le tout lié à une recherche documentaire solide. C’est franchement passionnant, et comme bien souvent, un destin individuel permet d’en comprendre autant, sinon plus, qu’un essai qui reviendrait de manière exhaustive sur cette période noire de la Russie. Cela complète aussi d’autres de mes lectures, je pense notamment à L’homme qui aimait les chiens, roman de Leonardo Padura à propos de l’assassinat de Trotsky sur ordre de Staline.

Extrait : Une chapelle de bois assez cabossée au bout d’une petite langue rocheuse. En-dessous, une estacade écroulée. Plus loin, les restes d’un môle rustique plongent sous l’eau, gabions de tronc d’arbres emplis de pierre. Le chemin côtier emprunte le tracé de la bretelle ferroviaire qui menait de la gare jusqu’à l’entrée du camp. On voit encore, enfoncées dans le sol sableux, des traverses, et sur les côtés les pierres du ballast. (Émotion de voir se matérialiser des choses qui viennent de la double immatérialité du passé et des lectures : ce qui est advenu il y a très longtemps, que je ne connais que par des livres, en voici la trace concrète, ici et maintenant.) A la descente des wagons, on était accueilli à coups de poing et de crosse, d’après les souvenirs de l’écrivain Oleg Volkov.

Repéré chez Dominique et Papillon. Sandrine et Alex l’ont lu récemment aussi.
Participation de juin au projet non-fiction de Marilyne (in extremis !)

littérature France·non fiction

Gisèle Bienne, La ferme de Navarin

fermedenavarinL’auteure : Gisèle Bienne, née en 1946 à Chavanges dans l’Aube, est une romancière et essayiste française. Elle vit et travaille à Reims et est l’auteur à ce jour d’une vingtaine d’ouvrages parus en littérature générale ou en littérature jeunesse.
130 pages
Éditeur : Gallimard (2008)

Plusieurs portes d’entrées peuvent permettre au lecteur de pénétrer dans le livre de Gisèle Bienne, dans la collection L’un et l’autre chez Gallimard. Un intérêt pour Blaise Cendrars, une lecture de la Prose du Transsibérien, ou une envie d’en savoir plus sur la bataille de Champagne en 1915… pour moi, ça a été le titre.
Le monument de la ferme de Navarin, je suis passée de nombreuses fois à côté, j’y ai fait parfois halte au beau milieu de la plaine champenoise, lumière blanche de ciel d’hiver sur les étendues labourées, ou bien ciel bleu au-dessus des colzas, et là, au milieu, trois soldats de bronze montant vaillamment à l’assaut. Ce nom de Ferme de tourmesnilNavarin me parle donc, comme me reviennent aussi en mémoire, les noms des villages disparus
de Perthes les Hurlus, Tahure, Ripont, Mesnil les Hurlus, villages rayés de la carte, totalement anéantis, et jamais reconstruits, signalés seulement par de simples panneaux, et dont les noms sont dorénavant accolés à des noms de villages existants. Quand on naît entre Champagne et Argonne, connaître l’histoire moderne depuis la Révolution jusqu’à la grande Guerre, c’est la rattacher ainsi à des noms de lieux, à des monuments ou lieux-dits emblématiques comme le moulin de Valmy, la Haute Chevauchée ou la Ferme de Navarin, c’est aussi avoir senti ces lieux de manière on ne peut plus réelle en les arpentant. Mais revenons au livre !
Gisèle Bienne s’arrête au pied du monument, repense à Blaise Cendrars. Elle a découvert à vingt ans La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, son long poème illustré par Sonia Delaunay, et ne peut s’empêcher de se souvenir aussi de ses grands-pères, d’Yves Gibeau
, auteur de Allons z’enfants, des peintres, poètes, écrivains engagés d’un côté ou de l’autre, indifféremment, dans la Grande Guerre et qui combattaient dans ce secteur.
J’ai aimé savourer à petites gorgées ce texte passionné, érudit sans jamais être lourd ou pompeux, reconnaître les paysages champenois, on pourrait presque dire dans l’absence de paysage, les molles ondulations, les chemins de craie blanche rectilignes, les rares bosquets, les immenses cimetières avec leurs rangées de croix uniformes, retrouver des fragments de textes de poètes morts ou blessés au front, ressentir leur douleur de longues années après. Il ne me restait qu’à compléter par la vision de peintures évocatrices comme celles d’Otto Dix que Gisèle Bienne cite, et qui sont visibles à l’Historial de la grande Guerre de Péronne, et pourquoi pas aussi un extrait du film d’Abel Gance, J’accuse, où Blaise Cendrars a tenu un rôle en 1918, celui d’un mort qui se relève pour se regrouper avec d’autres et chanter.
Vous pouvez voir que ce livre ouvre beaucoup de perspectives, toutes passionnantes, et qui toutes, rappellent de ne surtout pas oublier…

Extrait : Les croix des cimetières convergent au loin sur le ciel vide. Des champs de croix, plusieurs champs. Ici, nous sommes presque à mi-distance de la Somme et de Verdun. Je gare la voiture le long d’un champ sous un cerisier et, après avoir à nouveau consulté la carte, je franchis des talus et coupe au court pendant que Blaise me souffle à l’oreille : « N’aie pas peur de marcher dans les ténèbres ou de glisser dans du sang. /On ne sait jamais ce que l’on fait, on ne sait jamais où l’on va. /La vie est dangereuse. »

Photo du monument et détails sur le site du CNDP.
navarin1
La lecture de Denis et celle d’Argali.

Non fiction pour le mois de mai… deuxième lecture, à retrouver chez Marilyne !