Goldie Goldbloom, Division avenue

« Dès le moment où elle avait relevé les premiers symptômes, elle avait su, au plus profond, ce qu’ils signifiaient. Malgré sa honte, elle s’y était presque résignée, cela jusqu’à ce que Val lui annonce que c’était des jumeaux. »
Surie Eckstein a cinquante-sept ans et dix enfants lorsqu’elle se rend compte qu’elle est enceinte. Bien que s’entendant parfaitement avec son mari Yidel, elle hésite à lui annoncer sa situation, juste au lendemain du mariage d’une de leurs filles. Elle craint aussi les réactions de ses voisins, proches et enfants, notamment sa fille aînée, si rigide, qui ne tarde pas d’ailleurs, voyant sa silhouette, à lui suggérer de faire un régime. Surie vit à Williamsburg, sur Division Avenue, un quartier juif orthodoxe de Brooklyn. Au fil des visites à la maternité, en discutant avec Val, la sage-femme, Surie, sans trop s’écarter des innombrables règles qui régissent sa communauté, s’émancipe à tout petits pas, par exemple en proposant son aide pour traduire d’anglais en yiddish les propos du médecin pour les femmes hassidiques. Elle qui n’a jamais fait que s’occuper de la cuisine, du ménage et de la conduite de la maisonnée, cela lui ouvre des perspectives.

« Elle ne se sentait pas comme la Surie qui s’était rendue à Manhattan plus tôt dans la journée. Elle ne se sentait plus comme la femme qui avait préparé ce matin-là cinq omelettes et un énorme pot de café. Mais elle n’aurait su dire en quoi elle était différente. Sa seule pensée était qu’elle allait traverser le pont à pied au lieu de prendre le bus et que l’air frais ferait du bien à son organisme. »
Mais surtout, si Surie ne réussit pas à annoncer cette grossesse tardive, c’est qu’il lui reste en travers de la gorge des non-dits à propos de la disparition de son fils Lipa, quelques années auparavant. Une honte qui pèse sur la famille, qu’elle a l’impression d’être sur le point d’aggraver avec la divulgation d’une future naissance.
Avec ce roman, l’auteure australienne Goldie Goldbloom fait plonger dans le quotidien d’une (très large) famille hassidique, régi par des règles aussi innombrables qu’absurdes aux yeux d’une athée dans mon genre ! L’auteure et le traducteur ont laissé un certain nombre de mots en yiddish, sans doute sans équivalents, et il faut souvent se référer au lexique à la fin du roman, mais cela en vaut la peine. Surie se révèle extrêmement attachante, et entrer intimement dans sa manière de penser laisse assez pantois. On a beau connaître par des films (je pense à Kadosh, d’Amos Gitaï), des séries comme Unorthodox ou des témoignages comme Celui qui va vers elle ne revient pas de Shulem Deen, la manière dont ces communautés sont refermées sur elles-mêmes, fermées au progrès, et profondément rétives à toute idée d’émancipation des femmes, ce roman apporte une pierre des plus intéressantes à l’édifice. Le fait que le mari de Surie soit somme toute assez ouvert, et que le couple ait une relation saine, est un excellent choix de l’auteure. C’est vraiment le poids de son éducation et celui de la communauté qui pèsent sur Surie, pas celui du couple.
J’ai beaucoup aimé son dialogue avec la sage-femme, qui évolue au fil des pages, l’amitié qu’elles nouent, et aussi l’évocation du fils disparu de Surie, son rapport avec lui, la nature des liens familiaux dans leur ensemble, le personnage de l’arrière-grand-mère aussi.
L’auteure maniant aussi bien une ironie douce que les moments d’émotion, j’ai trouvé cette lecture très éclairante et en même temps, très touchante.

Division avenue de Goldie Goldbloom, (On Division, 2019) éditions Christian Bourgois, janvier 2021, traduction d’Eric Chédaille, 345 pages.

Repéré sur les blogs de Electra et Jostein

Bernardine Evaristo, Fille, femme, autre

« les frères et sœurs n’avaient qu’à parler pour eux-mêmes
pourquoi était-ce à lui de les représenter, d’assumer ce fardeau qui ne pouvait que le freiner ?
les individus blancs ne sont tenus que de se représenter eux-mêmes, pas toute une race »

Elles sont douze, douze femmes de 19 à 93 ans, presque toutes noires ou métisses, femmes ou sans genre défini, hétéro ou homosexuelles, qui apparaissent les unes après les autres, à la suite d’Amma. Amma est dramaturge, elle monte une pièce de théâtre à Londres, pièce sur les dernières Amazones du Dahomey. Elle réussit enfin à faire le théâtre qu’elle a toujours eu envie de faire, celui qui parle de femmes noires, qui fait fi de la suprématie blanche mâle.
On croise ensuite Dominique, qui s’engagera dans une histoire d’amour toxique, Carole la femme d’affaires et Bummi sa mère, femme de ménage, Shirley qui enseigne à des collégiens, Penelope qui ne connaît pas ses parents, Megan qui devient Morgane, et d’autres encore.
Bernardine Evaristo, auteure britannique d’une soixantaine d’années qui est pour la première fois traduite en français grâce au Man Booker Prize reçu en 2019, imagine la vie de douze femmes britanniques, donc, car il s’agit d’un roman, n’imaginez pas autre chose.
Chacune de ces femmes ressent, plus ou moins, le besoin d’affirmer son identité, d’aller à l’encontre des préjugés, de combattre souvent le racisme, le sexisme, et le plus souvent les deux à la fois. Certaines ont vécu des moments très difficiles, d’autres ont rencontré des personnes, hommes ou femmes, qui les ont aidé à avancer. L’action n’est pas seulement contemporaine, les plus âgées des femmes font remonter des souvenirs d’époques révolues et permettent au lecteur de voir la situation évoluer, en bien ou en mal. La diversité des situations ne conduit pas du tout vers une succession de thèses ou de cas de figures figés. Au contraire, une grande chaleur émane de ces portraits !

« Mum a travaillé huit heures par jour comme salariée, a élevé quatre enfants, tenu son foyer, veillant à ce que le dîner du patriarche soit sur la table tous les soirs et ses chemises repassées tous les matins
pendant ce temps il était dehors en train de sauver le monde
sa seule tâche ménagère consistant à acheter la viande du déjeuner du dimanche chez le boucher – variation banlieusarde du chasseur-cueilleur »


Et la forme, alors ? Les chapitres se succèdent sans donner l’impression de lire des nouvelles, car les protagonistes sont liées entre elles, et reviennent toujours à un moment ou à un autre. Les descriptions sont très vivantes. J’ai l’impression que c’est une manière de présenter des personnages qu’on retrouve souvent dans les romans anglais, qui consiste à les décrire par leurs actions et par leurs discours, plutôt qu’à transcrire leurs pensées intimes. En tout cas leurs actions montrent de fortes femmes, à l’esprit aussi acéré que la langue.
Quant au style lui-même, avec une quasi absence de points et de majuscules et de nombreux retours à la ligne, on pourrait penser à des vers libres, c’est d’une grande liberté en tout cas, mais parfaitement lisible. Cette forme particulière peut déconcerter mais pour moi n’a pas été du tout un frein dès lors que l’intérêt pour les personnages s’est éveillé, c’est-à-dire très rapidement. La forme et le fond se complètent et se renforcent l’un l’autre, et procurent un véritable plaisir de lecture !

Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo, (Girl, woman, other, 2019) éditions Globe, 2020, traduction de Françoise Adelstain, 471 pages.

Les avis d’Antigone, de Mes pages versicolores et de Sylire (qui pensait qu’il me plairait. Bien vu !)

Jeanine Cummins, American dirt

« Elle se couvre le visage de ses mains, demande à Luca de faire la même chose, mais il ne s’agit pas de dévotion. Juste de la dissimulation pour le cas où des Jardineros seraient pentecôtistes, trafiquants de drogue le lundi, assassins le jeudi, et quêteurs de pardon le dimanche. Cela ne semble pas plus extravagant que tout ce qui est arrivé. » 
À Acapulco, une fête de famille interrompue par des tueurs qui assassinent seize personnes, voici les premières pages tout à fait saisissantes du roman. Lydia et son fils de huit ans en réchappent et se retrouvent seuls, obligés de fuir au plus vite. La police ne peut leur être d’aucune aide, une partie des policiers étant à la solde du cartel des Jardineros. Lydia, qui est libraire, mariée à un journaliste, sait pour quelle raison ils s’en sont pris à sa famille, et n’a aucun doute sur le fait que leur chef voudra finir le travail si elle ne part pas au plus vite. Atteindre les États-Unis devient son seul objectif, et elle se mêle au flux des migrants venus d’Europe centrale, tentant ainsi de passer inaperçue. Elle va même envisager de prendre la Bestia, le train sur le toit duquel les migrants s’accrochent, au péril de leur vie.

« La rue est une impasse qui aboutit à une cuvette de béton : une rangée de boutiques à droite, d’énormes bâtiments gouvernementaux lourdingues sur la gauche et, directement en face, un mur, surmonté d’un deuxième mur, lui-même surmonté d’un troisième mur coiffé de fil de fer barbelé et de caméras. »
J’ai rarement ressenti des montées d’adrénaline comme à la lecture de certains passages de ce livre. J’ai vécu avec Lydia toutes sortes de tristesses, d’angoisses et de peurs, la principale étant devoir fuir un cartel de narcotrafiquants sans pitié et tout-puissant. Pour ce que j’en sais, le roman m’a paru tout à fait bien documenté et réaliste dans la description des passages obligés des candidats au voyage vers la frontière américaine. Le texte opère quelques retours en arrière qui permettent de comprendre comment un cartel de narcotrafiquants en est venu à prendre la famille de Lydia pour cible. Mais l’essentiel du texte raconte de manière intime le point de vue de Lydia, tout entière tournée vers la survie de son fils, et vers le prochain point de son trajet. Dans son esprit, il n’y a guère de place pour le passé, et cela correspond tout à fait à ce qui est raconté. Les rencontres que font la mère et le fils ne font pencher le roman ni dans une direction trop sombre, ni vers un aspect trop angélique. Comme partout, il y a des corrompus, des cyniques, mais aussi des âmes charitables ou bienveillantes. Malgré la très grande tension qui émane de chaque page du texte, un espoir reste toujours permis, si infime soit-il.
Même si j’avais déjà lu des romans sur ce thème, (je pense à Avant la chute de Fabrice Humbert), j’ai beaucoup appris à la lecture du roman de Jeanine Cummins, notamment sur la manière dont le trafic de drogue gangrène le Mexique. Ce voyage cauchemardesque du sud vers le nord du Mexique m’a tenue en haleine d’une manière qui m’a vraiment suffoquée, à la fois d’indignation contre ces gangs monstrueux, et d’admiration pour le courage des migrants. Plus que l’écriture, c’est la structure sans faille du roman qui m’a marquée, et les personnages attachants ou ignobles. J’ai aussi apprécié de lire un point de vue féminin, renforcé par les témoignages d’autres jeunes filles ou femmes rencontrées en route, sur cet exode dramatique.

American dirt de Jeanine Cummins, éditions Philippe Rey, 2020, traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché, 544 pages.

Pour compléter, un article sur les cartels sévissant à Acapulco et un entretien sur France Inter avec Jeanine Cummins.

Ce roman se passant au Mexique, il peut participer au mois latino-américain, même si l’auteure vit aux États-Unis.

Raluca Antonescu, Inflorescence

« C’est Berthe qui trouva Aloïse le soir, au moment de rentrer chez elle. Elle hésita un instant à faire comme si elle ne l’avait pas vue, mais pour finir, en pestant, elle fit demi-tour et alla prévenir Mademoiselle. »
Trois époques, et quatre ou cinq personnages féminins entrelacent leurs histoires dès le début du roman. Dans le Jura, en 1923, Aloïse, petite fille rejetée par son père trouve refuge dans la forêt auprès des animaux, et quelque réconfort près de sa grande sœur. En Patagonie, en 2007, une femme reboise les collines dévastées par les incendies. En Île-de-France, en 1967, une femme s’installe dans un lotissement aseptisé, où elle peut donner libre cours à sa phobie des insectes et des plantes. À Genève, en 2007, une autre jeune femme tente de se remettre de la mort de sa mère.
Sans vouloir en dévoiler trop, disons que chacune d’entre elle est à une période charnière de son existence, où elle va pouvoir ou devoir faire des choix, tourner une page, ou se reconstruire. Tout tourne aussi autour des plantes, arbres ou simples herbes, et de leur rôle dans la vie de chacune d’entre elle. Il y a aussi un gouffre jurassien et son histoire, la Patagonie, la création de jardins…

« Il y a plein de merveilleux endroits ici, tu sais. Des paysages qui entrent dans tes poumons, nourrissent tes muscles et se posent dans ta gorge comme un baume. La lumière, ici, n’est pas la même qu’en France. Et le vent, il y a toujours le vent, c’est impensable. Tu aurais, peut-être, aimé ce pays. Tu n’aurais peut-être plus voulu le quitter, toi non plus. »
On se doute vite que des liens vont unir ces personnages, tout en mettant du temps à les identifier. Le roman prend un tour plus passionnant à partir du moment où des concordances se créent entre les différentes époques et les différentes personnes. L’écriture charnelle, privilégiant les sensations et les sentiments, s’accorde bien à la construction un peu labyrinthique. Souvent dans les romans qui alternent plusieurs points de vue, on s’attache davantage à l’un ou à l’autre, cela n’a pas été mon cas ici, chacune de ces femmes étant suffisamment bien dessinée pour intriguer et avoir envie de continuer à la suivre.
Un roman à choisir si vous aimez la nature et les plantes, de préférence le charme délicat de la violette plutôt que l’exubérance des glaïeuls, et si le regard presque exclusivement féminin porté sur les végétaux vous intéresse. Raluca Antonescu est en tout cas une jeune auteure (suisse) à suivre.

Inflorescence de Raluca Antonescu, éditions La Baconnière (janvier 2021), 258 pages.
Repéré chez Cathulu.

 

Kiran Millwood Hargrave, Les Graciées

 

Rentrée littéraire 2020 (4)
« Maren se demande si les autres femmes partagent son sentiment – celui d’être enraciné à cette terre, plus que jamais. Baleine ou pas, signes ou pas, Maren a été témoin de la mort de quarante hommes. Désormais quelque chose en elle la relie à cette île, la retient prisonnière. »

Imaginez l’île de Vardø, au nord du cercle polaire, en 1617. Une tempête aussi terrible que soudaine fracasse les bateaux des pêcheurs contre les rochers et tous les hommes du village, hormis le prêtre, se noient sous les yeux de leurs femmes, sœurs et mères. Maren, vingt ans, a ainsi vu périr son père, son frère et son fiancé. Les femmes, tout en pleurant leurs morts, s’organisent pour vivre, et se décident à partir elles-mêmes à la pêche, activité inconcevable pour elles en temps habituel.
Trois ans plus tard, Absalom Cornet, un délégué envoyé par le roi de Norvège, s’embarque à Bergen, après un rapide mariage avec une jeune fille de la ville. Il est chargé de s’assurer que toutes ces femmes fréquentent l’église et d’éradiquer les croyances chamaniques qui sont très certainement à l’œuvre… Les autorités, et le délégué qui a déjà à son actif une chasse aux sorcières en Écosse, s’imaginent qu’il a fallu un acte de sorcellerie pour créer cette tempête, et plus encore, pour que les femmes s’octroient le travail des hommes.

« Elle ne peut partager ses pensées avec quiconque, malgré la crainte qu’elles lui inspirent, malgré le fait qu’il serait simple de les expliquer. Elles sont en sécurité dans sa tête, comme dans un coffre-fort plus solide encore que le meuble de son père en bois de cerisier. Ursa a besoin que chacun des mots qui les composent lui appartienne. »
Ce roman de la rentrée littéraire m’intriguait beaucoup et les avis sur les sites anglophones me donnaient envie de le lire. Toutefois, après l’avoir demandé à NetGalley, je me suis demandée dans quoi je m’étais embarquée, et si je n’allais pas tomber sur un roman à destination de « jeunes adultes », le thème de la sorcellerie pouvant mener dans bien des directions différentes. Je ne suis pas toujours en phase non plus avec les romans historiques, j’ai besoin que les personnages soient parfaitement incarnés, pas réduits à des silhouettes ou des stéréotypes, et que les lieux, les paysages et les atmosphères me permettent de m’immerger dans l’histoire.
Bref, qu’allait-il en être cette fois ? Je vous le dis tout de suite, j’ai été immédiatement passionnée par cette histoire, les paysages, les lieux et les maisons me sont apparus avec précision sous la plume de l’auteure, et les habitantes ont pris vie également dès les premières phrases. Maren est l’une des jeunes femmes qui prend les choses en main pour nourrir le village, elle s’oppose aux bigotes et doit faire face aussi chez elle à l’hostilité de sa belle-sœur d’origine Samie et à la mélancolie de sa mère veuve. Elle va devenir progressivement amie avec Ursa, la jeune épouse du délégué Cornet, complètement perdue dans cet environnement polaire. Un peu plus qu’amies, mais il s’agit là du seul aspect dont on aurait pu se passer…

« Le pasteur peut bien penser que leur survie après la tempête tenait du miracle, Maren est désormais persuadée que Dieu se serait montré plus clément en noyant tout le village. »
La tension qui monte progressivement au fil des pages pousse à retrouver au plus vite sa lecture lorsqu’on s’en trouve séparé. Le style et la traduction coulent bien et l’auteure évite l’écueil de personnages qui auraient des mentalités et des réflexions trop contemporaines. A tout moment, j’ai gardé à l’esprit que j’étais au XVIIème siècle, jusqu’au procès et aux condamnations qui en ont découlé. L’auteure s’est d’ailleurs appuyée sur des faits réels qu’elle a découvert sur l’île de Vardø même, où un mémorial érigé par Peter Zumthor et Louise Bourgeois rappelle le tragique épisode de l’histoire de l’île. Je comprends son envie d’écrire sur le sujet, mais comme un bon sujet ne suffit pas à faire un bon roman, mes craintes étaient légitimes.
Eh bien, c’est très réussi, et je recommande vivement ce roman à celles et ceux qui ont aimé
Le livre de Dina d’Herbjorg Wassmø ou encore Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher.

Les Graciées de Kiran Millwood Hargrave (The Mercies, 2020) éditions Robert Laffont, août 2020, traduit de l’anglais par Sarah Tardy, 400 pages.

Elizabeth Wetmore, Glory

 

Rentrée littéraire 2020 (1)
« Par ici, la miséricorde est difficile à éprouver. J’ai souhaité sa mort avant même de voir sa tête. »

C’est la Saint-Valentin, en 1976, à l’ouest du Texas. Au petit matin, une adolescente de quatorze ans arrive, pieds nus et affreusement amochée, sur le seuil d’une ferme. À l’intérieur, Mary Rose et sa petite fille comprennent tout de suite qu’il faut la mettre à l’abri et prévenir les secours. L’auteur des faits, un jeune homme, sera arrêté et passera devant le juge, mais la justice, celle des hommes blancs face à une jeune fille d’origine mexicaine, sera-t-elle conforme à ce que la victime attend ? D’ailleurs, toute la ville parle et juge avant même que le procès ne soit entamé.
Donnant la parole à plusieurs personnages, surtout des femmes, parmi lesquelles Glory et Mary Rose, ainsi que Corrine, une veuve retraitée de l’enseignement, le ton est toujours particulièrement direct et sonnant juste. Les personnages sont bien ancrés dans une réalité qui peut sembler triste ou déconcertante, mais où une petite étincelle d’énergie et de détermination apparaît souvent, du fait de femmes qui ne se résignent pas. La mort et la pauvreté semblent omniprésentes, mais quand la rudesse et la précarité des situations cède la place à un élan de bienveillance ou de sincérité, quand la solidarité prend le dessus, ce roman touche vraiment son but.


« Toute sa vie, Corrine a vu ce poison traverser ses étudiants et leurs parents, traverser les hommes dans les bars ou les gradins, traverser les fidèles à l’église, les voisins, les pères et mères de cette ville. […] Cette haine finit toujours par être fatale. »
J’ai tout aimé dans ce premier roman : d’abord, la richesse des thèmes imbriqués qui forment un portrait éloquent d’une petite ville du Texas : la maternité, l’ascension sociale, le système judiciaire, la peur et la haine, le boom pétrolier et ses conséquences, le tout avec une précision qui s’applique aussi bien aux sentiments qu’aux décors du roman. Le thème de l’agression sexuelle et du consentement est très contemporain, mais ici dans l’Ouest du Texas des années 70, il se teinte de toutes les nuances du racisme, malheureusement.
Le style ne manque à aucun moment de hardiesse ni de fraîcheur, il m’a tout à fait séduite, avec sa manière d’insérer des séquences au passé aussi bien qu’au futur, des chapitres à la première personne du singulier, ou du pluriel ou à la troisième personne… Quelques coquilles sont, je l’espère, uniquement présentes dans cette version numérique, et ce, avant correction, très certainement.
Je n’aurais pas cru possible de renouveler ainsi le genre du roman choral, pour en faire un roman noir vraiment saisissant, et pourtant Elizabeth Wetmore l’a fait ! Une réussite.

Glory, d’Elizabeth Wetmore (Valentine, 2020) éditions Les Escales, août 2020, traduction d’Emmanuelle Aronson, 320 pages.

#Glory #NetGalleyFrance

Lu aussi par Krol, Cathulu, Hélène, Sharon

Selina Sen, Après la mousson

apreslamousson« Mi-janvier, et certains jours, les phares des voitures restaient allumés jusqu’à midi tandis que Delhi frissonnait sous un linceul de brouillard, la fumée des feuilles sèches brûlant à tous les carrefours, rassemblées en pyramides instables et mises à feu par les balayeurs municipaux. »
Chhobi et Sonali, deux sœurs, vivent avec leur famille à Delhi dans les années 80. Leur mère veuve est soutenue par Dadu, le grand-père médecin, réfugié venu du Bengale une quarantaine d’années auparavant, et Dida, la grand-mère, excellente cuisinière lorsqu’elle ne plonge pas dans la dévotion.
Chhobi travaille pour une revue historico-touristique concernant Delhi, Sonali qui est encore étudiante, semble plus superficielle que Chhobi, elle se plaît à choisir ses toilettes et à faire tourner la tête aux garçons. Lorsqu’un riche fils de famille lui tourne autour, elle se voit déjà mariée, avec le train de vie dont elle rêve.
Si ce résumé du début peut laisser penser à une histoire toute simple de mariage à l’indienne, je vous détrompe tout de suite. Le mélange est subtil entre les événements qui surviennent en 1984, le vécu de la famille, les comportements des jeunes indiens et le monde du travail, ainsi que la vie quotidienne, bien représentée par les plats délicieux de Dida, ou les fleurs du jardin de Dadu.


« Ça ne peut pas nous arriver à nous, tout cela est irréel, se dit Chhobi. Nous voilà comme ces gens qui ont été pris dans le mouvement de l’histoire, comme ces gens qui ont vécu la Partition. »
J’ai eu enfin le plaisir de croiser, après quelques lectures sans relief, voire décevantes, un roman dépaysant, passionnant, qui ne manque pas d’humour ni de situations plus tendues, qui ne s’embarque pas dans des narrations à plusieurs époques, et qui offre une galerie de caractères bien définis et avec lesquels on a envie de passer du temps. Charmée par la musicalité de l’écriture, je n’ai pas vu le temps passer, et j’ai frémi et souri en suivant des personnages intéressants, et en m’immergeant dans l’Inde d’il y a une trentaine d’années, pas celle des très riches, ni celle des parias, un juste milieu qui m’a tout à fait convenu.
Cette heureuse découverte est un repérage sur un blog anglophone (
The book around the corner), livre aussitôt acheté, et vite lu. Le fait qu’il soit édité chez Sabine Wespieser m’a confortée dans mon intuition que ce roman allait me plaire.

Après la mousson de Selina Sen, (A mirror greens in spring, 2007), éditions Sabine Wespieser, 2009, traduction de Dominique Goy-Blanquet, 478 pages, existe au Livre de Poche.

Anna Hope, Nos espérances

nosesperances« Cate et Lissa murmurent à leur tour leur amour, car c’est là l’effet du mariage : il se déverse par-delà le couple, engendrant l’amour, engendrant la vie, nous faisant croire, ne serait-ce que le temps d’un après-midi, à une fin heureuse, ou du moins, à tout le moins, à l’espérance que l’histoire se poursuive comme il se doit. »
Trois amies londoniennes, des années étudiantes à l’installation dans la vie adulte, avec mariage ou pas, enfant ou non, travail stable ou rien du tout… Hannah, Cate et Lissa se sont connues à la fac ou bien avant, elles viennent de milieux différents, et embrassent des choix de vie différents. Les ont-elles fait elles-mêmes, ces choix, ou se sont-elles laissé guider par les circonstances ? Par des retours en arrière qui n’ont rien de lourd ou d’artificiel, Anne Hope remonte aux racines de ces espoirs parfois déçus, et ausculte les compromis que la vie adulte oblige à faire…

« Eh bien, vous avez tout eu. Les fruits de notre travail. Les fruits de notre activisme. Bon Dieu, on est allées changer le monde pour vous. Pour nos filles. Et qu’est-ce que vous en avez fait ? »
Le mois anglais me pousse à écrire une chronique sur Nos espérances qui sinon serait passé sans doute par le robinet d’eau tiède des romans qui ne me font ni chaud ni froid et que j’omets de chroniquer. Non que j’ai quelque chose à lui reprocher, ni que je sois déçue par rapport aux précédents romans de Anna Hope, je n’ai lu que Le chagrin des vivants que j’avais trouvé bien fait sans être trop enthousiaste pour autant. Non, ce roman brasse des thèmes intéressants sur la vie des femmes, sur leurs espoirs de jeunesse mis en regard de ce qu’elles sont devenues à trente-cinq ans, sur la maternité, ou son désir, sur le monde du travail et la vie de couple. Le style et la traduction s’accordent fort bien avec le propos et en font une lecture qui coule toute seule, très présente au moment de la lecture, très charnelle et sensorielle, avec des observations très justes.
Je reproche seulement à ce roman, et encore, des reproches, c’est beaucoup dire, une légère impression de déjà-lu, un thème qui m’a paru un peu rebattu, même s’il est bien traité, et des personnages qui restent un peu trop lisses, tout en cumulant à elles trois bien des désillusions et des renoncements.
Je ne déconseille pas cette lecture, qu’on peut qualifier de féministe, mais je pense qu’elle conviendra mieux aux trentenaires ou jeunes quadragénaires qui reconnaîtront des maux et des désenchantements de leur génération.

Nos espérances, d’Anna Hope (Expectation, 2019) éditions Gallimard (mars 2020), traduction de Élodie Leplat, 368 pages.

Les avis de Cathulu et Dasola.

Le mois anglais c’est par ici.
moisanglais2020

Margaret Atwood, La servante écarlate

Je suis quelque peu en panne de lecture depuis que j’ai fini Les disparus début juillet, ce qui a pour avantage une liste de livres à chroniquer réduite comme peau de chagrin, mais ce qui m’a aussi fait commencer, puis reposer en soupirant, plusieurs livres empruntés à la bibliothèque… pas envie de roman noir américain, ni d’autofiction à la française, ni de nature writing, ni de roman russe un peu allumé… Dans ce cas, un polar peut faire l’affaire, mais ma pile de polars a fondu. Et voici La servante écarlate, que j’avais commencé il y a quelques années et qui revient sur le devant de la scène grâce à la série. Donnons-lui donc une deuxième chance !

servanteecarlate« Nous étions les gens dont on ne parlait pas dans les journaux. Nous vivions dans les espaces blancs et vides en marge du texte imprimé. Cela nous donnait davantage de liberté.
Nous vivions dans les brèches entre les histoires. »
Defred, c’est le nom qu’elle a maintenant, cette servante toute de rouge vêtue, aux fonctions bien particulières. Dans la république de Gilead, les femmes dépendent, sans en avoir eu le choix, de différentes catégories : épouses, cuisinières ou servantes destinées à procréer, lorsque la fécondité baisse de manière alarmante. Dans cet univers extrêmement codifié, rien n’est laissé au hasard, et tout est fait pour que personne, et les femmes en particulier, ne soit amené à penser par lui-même : plus de livres, des émissions de radio lénifiantes, des exécutions sommaires destinées à frapper les esprits…

« Je suis donc couchée à l’intérieur de la chambre sous l’œil en plâtre du plafond, derrière les rideaux blancs, entre les draps, aussi lisse qu’eux, et je fais un pas de côté pour sortir de ce temps qui m’appartient. Sortir du temps. Pourtant c’est bien ceci le temps et je ne suis pas à l’extérieur.
Mais la nuit est mon moment de sortie. Où irai-je ? »
Ce roman évoque 1984 de George Orwell ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, et présente un avenir monstrueux, sans être complètement inimaginable. Le monologue de Defred laisse entrevoir sa personnalité, forte, qui n’a pas rompu malgré les événements traumatisants qu’elle a vécu. Elle s’autorise parfois en pensée à regarder en arrière, vers le moment où tout a commencé à se dégrader, et ce sont des moments perturbants là encore, tant l’identification se fait facilement. Ça provoque des frissons d’angoisse et de colère !
Et l’écriture, superbe, donne encore plus de force à ce que la jeune femme raconte… Ce n’est pas un roman
précipité, haletant, mais un texte qui prend le temps de suivre son personnage principal, d’imaginer son évolution, ses possibilités d’action…
Alors, ai-je bien fait de reprendre ce roman ? Bien sûr, et je suis impatiente maintenant de découvrir davantage les romans de Margaret Atwood. En aurez-vous à me recommander ? En attendant la sortie de The testaments (parution en anglais en septembre) qui sera une suite, quinze ans après, de La servante écarlate, et qui éclairera peut-être la fin du roman… ah, quelle fin !

La servante écarlate (The handmaid’s tale, 1985), Robert Laffont, 1987, 2015 pour cette édition de poche, traduction de Sylviane Rué, 522 pages, dont une postface de l’auteure.

Repéré chez Ariane Je lui ai donné une deuxième chance.
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Photographe du samedi (51) Ouka Leele

Comme bien souvent au retour des Rencontres de la Photographie d’Arles, mille images se bousculent dans ma tête pour prendre la première place et donner lieu à un petit billet de photographe. Mais quels sujets ou photographes choisir pour commencer ?
Aujourd’hui, ce sera une femme, elles sont bien représentées dans ces Rencontres qui fêtent leurs cinquantième anniversaire, et ce sera une photographe espagnole vue dans l’exposition sur la Movida. Impossible de ne pas remarquer les couleurs éclatantes de ses photos et son goût pour la provocation, sans rien d’excessif toutefois.

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Bárbara Allende Gil de Biedma est née à Madrid en 1957. Intéressée par tous les arts, la peinture, la poésie, elle suit une formation en technique photographique et certains de ses clichés sont publiés dans des magazines dès ses dix-huit ans. Elle prend le pseudonyme de Ouka Leele et travaille d’abord le noir et blanc, mais très vite elle imagine de peindre ses photos avec des aquarelles de couleurs vives, puis de les photographier de nouveau.
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J’ai aimé le travail de cette photographe représentative de la Movida madrilène, et ses thèmes féministes, ou sur l’identité, le genre. Sa série « salon de coiffure » est aussi amusante que remarquable, et l’une des photos constitue l’affiche des Rencontres 2019. J’ai aussi trouvé des paysages, de Madrid ou des Asturies, qui s’éloignent du classique, et restent bien caractéristiques de son style.
L’un de ses travaux (Le baiser, ci-dessus) était en couverture d’un livre paru en 2018 ou 2019, mais je n’ai pas réussi à retrouver lequel. Qui pourra me le dire ?

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A voir aux Rencontres photographiques d’Arles jusqu’au 22 septembre 2019 (Palais de l’Archevêché pour cette exposition)