Publié dans littérature îles britanniques, rentrée littéraire 2020

Kiran Millwood Hargrave, Les Graciées

 

Rentrée littéraire 2020 (4)
« Maren se demande si les autres femmes partagent son sentiment – celui d’être enraciné à cette terre, plus que jamais. Baleine ou pas, signes ou pas, Maren a été témoin de la mort de quarante hommes. Désormais quelque chose en elle la relie à cette île, la retient prisonnière. »

Imaginez l’île de Vardø, au nord du cercle polaire, en 1617. Une tempête aussi terrible que soudaine fracasse les bateaux des pêcheurs contre les rochers et tous les hommes du village, hormis le prêtre, se noient sous les yeux de leurs femmes, sœurs et mères. Maren, vingt ans, a ainsi vu périr son père, son frère et son fiancé. Les femmes, tout en pleurant leurs morts, s’organisent pour vivre, et se décident à partir elles-mêmes à la pêche, activité inconcevable pour elles en temps habituel.
Trois ans plus tard, Absalom Cornet, un délégué envoyé par le roi de Norvège, s’embarque à Bergen, après un rapide mariage avec une jeune fille de la ville. Il est chargé de s’assurer que toutes ces femmes fréquentent l’église et d’éradiquer les croyances chamaniques qui sont très certainement à l’œuvre… Les autorités, et le délégué qui a déjà à son actif une chasse aux sorcières en Écosse, s’imaginent qu’il a fallu un acte de sorcellerie pour créer cette tempête, et plus encore, pour que les femmes s’octroient le travail des hommes.

« Elle ne peut partager ses pensées avec quiconque, malgré la crainte qu’elles lui inspirent, malgré le fait qu’il serait simple de les expliquer. Elles sont en sécurité dans sa tête, comme dans un coffre-fort plus solide encore que le meuble de son père en bois de cerisier. Ursa a besoin que chacun des mots qui les composent lui appartienne. »
Ce roman de la rentrée littéraire m’intriguait beaucoup et les avis sur les sites anglophones me donnaient envie de le lire. Toutefois, après l’avoir demandé à NetGalley, je me suis demandée dans quoi je m’étais embarquée, et si je n’allais pas tomber sur un roman à destination de « jeunes adultes », le thème de la sorcellerie pouvant mener dans bien des directions différentes. Je ne suis pas toujours en phase non plus avec les romans historiques, j’ai besoin que les personnages soient parfaitement incarnés, pas réduits à des silhouettes ou des stéréotypes, et que les lieux, les paysages et les atmosphères me permettent de m’immerger dans l’histoire.
Bref, qu’allait-il en être cette fois ? Je vous le dis tout de suite, j’ai été immédiatement passionnée par cette histoire, les paysages, les lieux et les maisons me sont apparus avec précision sous la plume de l’auteure, et les habitantes ont pris vie également dès les premières phrases. Maren est l’une des jeunes femmes qui prend les choses en main pour nourrir le village, elle s’oppose aux bigotes et doit faire face aussi chez elle à l’hostilité de sa belle-sœur d’origine Samie et à la mélancolie de sa mère veuve. Elle va devenir progressivement amie avec Ursa, la jeune épouse du délégué Cornet, complètement perdue dans cet environnement polaire. Un peu plus qu’amies, mais il s’agit là du seul aspect dont on aurait pu se passer…

« Le pasteur peut bien penser que leur survie après la tempête tenait du miracle, Maren est désormais persuadée que Dieu se serait montré plus clément en noyant tout le village. »
La tension qui monte progressivement au fil des pages pousse à retrouver au plus vite sa lecture lorsqu’on s’en trouve séparé. Le style et la traduction coulent bien et l’auteure évite l’écueil de personnages qui auraient des mentalités et des réflexions trop contemporaines. A tout moment, j’ai gardé à l’esprit que j’étais au XVIIème siècle, jusqu’au procès et aux condamnations qui en ont découlé. L’auteure s’est d’ailleurs appuyée sur des faits réels qu’elle a découvert sur l’île de Vardø même, où un mémorial érigé par Peter Zumthor et Louise Bourgeois rappelle le tragique épisode de l’histoire de l’île. Je comprends son envie d’écrire sur le sujet, mais comme un bon sujet ne suffit pas à faire un bon roman, mes craintes étaient légitimes.
Eh bien, c’est très réussi, et je recommande vivement ce roman à celles et ceux qui ont aimé
Le livre de Dina d’Herbjorg Wassmø ou encore Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher.

Les Graciées de Kiran Millwood Hargrave (The Mercies, 2020) éditions Robert Laffont, août 2020, traduit de l’anglais par Sarah Tardy, 400 pages.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, rentrée littéraire 2020

Elizabeth Wetmore, Glory

 

Rentrée littéraire 2020 (1)
« Par ici, la miséricorde est difficile à éprouver. J’ai souhaité sa mort avant même de voir sa tête. »

C’est la Saint-Valentin, en 1976, à l’ouest du Texas. Au petit matin, une adolescente de quatorze ans arrive, pieds nus et affreusement amochée, sur le seuil d’une ferme. À l’intérieur, Mary Rose et sa petite fille comprennent tout de suite qu’il faut la mettre à l’abri et prévenir les secours. L’auteur des faits, un jeune homme, sera arrêté et passera devant le juge, mais la justice, celle des hommes blancs face à une jeune fille d’origine mexicaine, sera-t-elle conforme à ce que la victime attend ? D’ailleurs, toute la ville parle et juge avant même que le procès ne soit entamé.
Donnant la parole à plusieurs personnages, surtout des femmes, parmi lesquelles Glory et Mary Rose, ainsi que Corrine, une veuve retraitée de l’enseignement, le ton est toujours particulièrement direct et sonnant juste. Les personnages sont bien ancrés dans une réalité qui peut sembler triste ou déconcertante, mais où une petite étincelle d’énergie et de détermination apparaît souvent, du fait de femmes qui ne se résignent pas. La mort et la pauvreté semblent omniprésentes, mais quand la rudesse et la précarité des situations cède la place à un élan de bienveillance ou de sincérité, quand la solidarité prend le dessus, ce roman touche vraiment son but.


« Toute sa vie, Corrine a vu ce poison traverser ses étudiants et leurs parents, traverser les hommes dans les bars ou les gradins, traverser les fidèles à l’église, les voisins, les pères et mères de cette ville. […] Cette haine finit toujours par être fatale. »
J’ai tout aimé dans ce premier roman : d’abord, la richesse des thèmes imbriqués qui forment un portrait éloquent d’une petite ville du Texas : la maternité, l’ascension sociale, le système judiciaire, la peur et la haine, le boom pétrolier et ses conséquences, le tout avec une précision qui s’applique aussi bien aux sentiments qu’aux décors du roman. Le thème de l’agression sexuelle et du consentement est très contemporain, mais ici dans l’Ouest du Texas des années 70, il se teinte de toutes les nuances du racisme, malheureusement.
Le style ne manque à aucun moment de hardiesse ni de fraîcheur, il m’a tout à fait séduite, avec sa manière d’insérer des séquences au passé aussi bien qu’au futur, des chapitres à la première personne du singulier, ou du pluriel ou à la troisième personne… Quelques coquilles sont, je l’espère, uniquement présentes dans cette version numérique, et ce, avant correction, très certainement.
Je n’aurais pas cru possible de renouveler ainsi le genre du roman choral, pour en faire un roman noir vraiment saisissant, et pourtant Elizabeth Wetmore l’a fait ! Une réussite.

Glory, d’Elizabeth Wetmore (Valentine, 2020) éditions Les Escales, août 2020, traduction d’Emmanuelle Aronson, 320 pages.

#Glory #NetGalleyFrance

Lu aussi par Krol, Cathulu, Hélène, Sharon

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2020

Anna Hope, Nos espérances

nosesperances« Cate et Lissa murmurent à leur tour leur amour, car c’est là l’effet du mariage : il se déverse par-delà le couple, engendrant l’amour, engendrant la vie, nous faisant croire, ne serait-ce que le temps d’un après-midi, à une fin heureuse, ou du moins, à tout le moins, à l’espérance que l’histoire se poursuive comme il se doit. »
Trois amies londoniennes, des années étudiantes à l’installation dans la vie adulte, avec mariage ou pas, enfant ou non, travail stable ou rien du tout… Hannah, Cate et Lissa se sont connues à la fac ou bien avant, elles viennent de milieux différents, et embrassent des choix de vie différents. Les ont-elles fait elles-mêmes, ces choix, ou se sont-elles laissé guider par les circonstances ? Par des retours en arrière qui n’ont rien de lourd ou d’artificiel, Anne Hope remonte aux racines de ces espoirs parfois déçus, et ausculte les compromis que la vie adulte oblige à faire…

« Eh bien, vous avez tout eu. Les fruits de notre travail. Les fruits de notre activisme. Bon Dieu, on est allées changer le monde pour vous. Pour nos filles. Et qu’est-ce que vous en avez fait ? »
Le mois anglais me pousse à écrire une chronique sur Nos espérances qui sinon serait passé sans doute par le robinet d’eau tiède des romans qui ne me font ni chaud ni froid et que j’omets de chroniquer. Non que j’ai quelque chose à lui reprocher, ni que je sois déçue par rapport aux précédents romans de Anna Hope, je n’ai lu que Le chagrin des vivants que j’avais trouvé bien fait sans être trop enthousiaste pour autant. Non, ce roman brasse des thèmes intéressants sur la vie des femmes, sur leurs espoirs de jeunesse mis en regard de ce qu’elles sont devenues à trente-cinq ans, sur la maternité, ou son désir, sur le monde du travail et la vie de couple. Le style et la traduction s’accordent fort bien avec le propos et en font une lecture qui coule toute seule, très présente au moment de la lecture, très charnelle et sensorielle, avec des observations très justes.
Je reproche seulement à ce roman, et encore, des reproches, c’est beaucoup dire, une légère impression de déjà-lu, un thème qui m’a paru un peu rebattu, même s’il est bien traité, et des personnages qui restent un peu trop lisses, tout en cumulant à elles trois bien des désillusions et des renoncements.
Je ne déconseille pas cette lecture, qu’on peut qualifier de féministe, mais je pense qu’elle conviendra mieux aux trentenaires ou jeunes quadragénaires qui reconnaîtront des maux et des désenchantements de leur génération.

Nos espérances, d’Anna Hope (Expectation, 2019) éditions Gallimard (mars 2020), traduction de Élodie Leplat, 368 pages.

Les avis de Cathulu et Dasola.

Le mois anglais c’est par ici.
moisanglais2020

Publié dans deuxième chance, littérature Amérique du Nord

Margaret Atwood, La servante écarlate

Je suis quelque peu en panne de lecture depuis que j’ai fini Les disparus début juillet, ce qui a pour avantage une liste de livres à chroniquer réduite comme peau de chagrin, mais ce qui m’a aussi fait commencer, puis reposer en soupirant, plusieurs livres empruntés à la bibliothèque… pas envie de roman noir américain, ni d’autofiction à la française, ni de nature writing, ni de roman russe un peu allumé… Dans ce cas, un polar peut faire l’affaire, mais ma pile de polars a fondu. Et voici La servante écarlate, que j’avais commencé il y a quelques années et qui revient sur le devant de la scène grâce à la série. Donnons-lui donc une deuxième chance !

servanteecarlate« Nous étions les gens dont on ne parlait pas dans les journaux. Nous vivions dans les espaces blancs et vides en marge du texte imprimé. Cela nous donnait davantage de liberté.
Nous vivions dans les brèches entre les histoires. »
Defred, c’est le nom qu’elle a maintenant, cette servante toute de rouge vêtue, aux fonctions bien particulières. Dans la république de Gilead, les femmes dépendent, sans en avoir eu le choix, de différentes catégories : épouses, cuisinières ou servantes destinées à procréer, lorsque la fécondité baisse de manière alarmante. Dans cet univers extrêmement codifié, rien n’est laissé au hasard, et tout est fait pour que personne, et les femmes en particulier, ne soit amené à penser par lui-même : plus de livres, des émissions de radio lénifiantes, des exécutions sommaires destinées à frapper les esprits…

« Je suis donc couchée à l’intérieur de la chambre sous l’œil en plâtre du plafond, derrière les rideaux blancs, entre les draps, aussi lisse qu’eux, et je fais un pas de côté pour sortir de ce temps qui m’appartient. Sortir du temps. Pourtant c’est bien ceci le temps et je ne suis pas à l’extérieur.
Mais la nuit est mon moment de sortie. Où irai-je ? »
Ce roman évoque 1984 de George Orwell ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, et présente un avenir monstrueux, sans être complètement inimaginable. Le monologue de Defred laisse entrevoir sa personnalité, forte, qui n’a pas rompu malgré les événements traumatisants qu’elle a vécu. Elle s’autorise parfois en pensée à regarder en arrière, vers le moment où tout a commencé à se dégrader, et ce sont des moments perturbants là encore, tant l’identification se fait facilement. Ça provoque des frissons d’angoisse et de colère !
Et l’écriture, superbe, donne encore plus de force à ce que la jeune femme raconte… Ce n’est pas un roman
précipité, haletant, mais un texte qui prend le temps de suivre son personnage principal, d’imaginer son évolution, ses possibilités d’action…
Alors, ai-je bien fait de reprendre ce roman ? Bien sûr, et je suis impatiente maintenant de découvrir davantage les romans de Margaret Atwood. En aurez-vous à me recommander ? En attendant la sortie de The testaments (parution en anglais en septembre) qui sera une suite, quinze ans après, de La servante écarlate, et qui éclairera peut-être la fin du roman… ah, quelle fin !

La servante écarlate (The handmaid’s tale, 1985), Robert Laffont, 1987, 2015 pour cette édition de poche, traduction de Sylviane Rué, 522 pages, dont une postface de l’auteure.

Repéré chez Ariane Je lui ai donné une deuxième chance.
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Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (51) Ouka Leele

Comme bien souvent au retour des Rencontres de la Photographie d’Arles, mille images se bousculent dans ma tête pour prendre la première place et donner lieu à un petit billet de photographe. Mais quels sujets ou photographes choisir pour commencer ?
Aujourd’hui, ce sera une femme, elles sont bien représentées dans ces Rencontres qui fêtent leurs cinquantième anniversaire, et ce sera une photographe espagnole vue dans l’exposition sur la Movida. Impossible de ne pas remarquer les couleurs éclatantes de ses photos et son goût pour la provocation, sans rien d’excessif toutefois.

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Bárbara Allende Gil de Biedma est née à Madrid en 1957. Intéressée par tous les arts, la peinture, la poésie, elle suit une formation en technique photographique et certains de ses clichés sont publiés dans des magazines dès ses dix-huit ans. Elle prend le pseudonyme de Ouka Leele et travaille d’abord le noir et blanc, mais très vite elle imagine de peindre ses photos avec des aquarelles de couleurs vives, puis de les photographier de nouveau.
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J’ai aimé le travail de cette photographe représentative de la Movida madrilène, et ses thèmes féministes, ou sur l’identité, le genre. Sa série « salon de coiffure » est aussi amusante que remarquable, et l’une des photos constitue l’affiche des Rencontres 2019. J’ai aussi trouvé des paysages, de Madrid ou des Asturies, qui s’éloignent du classique, et restent bien caractéristiques de son style.
L’un de ses travaux (Le baiser, ci-dessus) était en couverture d’un livre paru en 2018 ou 2019, mais je n’ai pas réussi à retrouver lequel. Qui pourra me le dire ?

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A voir aux Rencontres photographiques d’Arles jusqu’au 22 septembre 2019 (Palais de l’Archevêché pour cette exposition)

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2018

Leni Zumas, Les heures rouges

heuresrouges« La biographe se moquait des discours sur l’horloge biologique, convaincue que l’obsession de tomber enceinte était une connerie dont les magazines d’art de vivre raffolaient. Les femmes préoccupées par le compte à rebours étaient aussi celles qui échangeaient des recettes de saumon et demandaient à leurs maris de nettoyer les gouttières. Elle ne leur ressemblait pas et ne serait jamais l’une d’elle.
Soudain, elle était l’une d’elles. Pas à cause des gouttières, mais de l’horloge. »
Les quatre femmes qui interviennent dans ce roman vivent dans l’Oregon, non loin de Salem, dans un futur proche. Futur où malheureusement, les droits des femmes ont reculé, l’interruption de grossesse devenue interdite par la loi, ainsi que l’adoption par une femme célibataire. Pour Roberta, professeure dite « la biographe », célibataire, il va être difficile voir impossible d’avoir l’enfant qu’elle appelle de ses vœux. Pour Mattie, « la fille », quinze ans et enceinte, il va falloir prendre des risques insensés pour avorter. Pour Susan, « l’épouse », tout semble bien aller, mais jouer le rôle de la mère parfaite lui pèse au plus haut point. Quant à Gin, « la guérisseuse », marginale et traitée de sorcière, la vie n’est pas de plus faciles quand les mentalités régressent de façon alarmante…

« Leurs vaches sont nourries à l’herbe, pas le moindre antibiotique, juste un bœuf pur et joyeux.
– Joyeux avant d’être abattu, ou une fois qu’il se trouve dans votre assiette ? lance Didier.
Elle ne bronche pas.
– Donc, quand vous viendrez chez nous, je ferai des steaks, et les bettes seront bientôt prêtes, on en a des hectares entiers cette année, par chance les enfants adorent ça. »
Si le style de l’auteure m’a beaucoup plu dès les premières pages, il m’a fallu un moment pour m’habituer aux personnages, pour entrevoir les liens qui les unissent. Il faut aussi se raccrocher à d’infimes détails pour savoir de qui l’auteure parle, elle peut appeler une même personne, selon le narrateur, « la biographe », la nommer par son prénom, son nom, le nom que lui donnent ses élèves, ou ses amis… C’est un peu perturbant, mais donne aussi le ton au roman, sans oublier une certaine forme d’humour, notamment dans les dialogues, qui allège un peu le propos, plutôt sérieux, voir alarmiste.
Les intermèdes avec l’exploratrice polaire du XIXè siècle, sujet d’études de la biographe, peuvent désarçonner aussi, mais sont très certainement indispensables dans l’esprit de l’auteure (quoiqu’on pourrait sans doute se passer de la recette du macareux bouilli).
Ce roman riche de nombreux thèmes se remarque aussi par sa grande sincérité, j’ai le sentiment que le sujet principal du droit des femmes à disposer de leur corps tient particulièrement à cœur à Leni Zumas. (et elle a bien raison, il ne faut jamais être sûr que tout est acquis) Elle a de plus réussi à créer des personnages féminins forts et bien incarnés. À noter que le mari de Susan un brin macho est d’origine française… ah oui, vraiment ?
Une jolie découverte grâce au podcast des Bibliomaniacs de mars. Eva émet quelques réserves, Krol s’y est ennuyée…

Les heures rouges de Leni Zumas (Red clocks, 2018) éditions Presses de la Cité, août 2018, traduction de Anne Rabinovich, 408 pages

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman, projet 50 états, sorti en poche

Kathryn Stockett, La couleur des sentiments

couleurdessentiments« La honte n’est pas noire, comme la saleté, comme je l’avais toujours cru. La honte a la couleur de l’uniforme blanc tout neuf quand votre mère a passé une nuit à repasser pour gagner de quoi vous l’acheter et que vous le lui rapportez sans une tache, sans une trace de travail. »
Je vais tenter de reconnecter quelques neurones affaiblis par la chaleur pour vous présenter ce roman qui a bien rempli sa fonction de me passionner lors de quelques jours au soleil, entre plage et terrasse. C’est loin d’être une nouveauté et j’ai déjà lu nombre d’avis, assez engageants pour que je me lance dans cette lecture. Le roman prend place en 1962, alors que le mouvement pour les droits civiques progresse, mais au Sud, dans l’état du Mississippi, les lois raciales sévissent encore qui obligent les Noirs à fréquenter des lieux, magasins, écoles, différents de ceux des Blancs Le cas des bonnes qui servent les familles blanches est toutefois particulier, puisqu’elles sont admises dans le cercle familial et peuvent, dotées de leur tenue spécifique, aller faire des achats ou accompagner les enfants à la piscine, maigre compensation à toutes les brimades qu’elles subissent.

« Règle numéro un pour travailler chez une blanche, Minny : ce n’est pas ton affaire. Rappelle toi une chose : ces blancs sont pas tes amis. »
Alternant les récits de deux bonnes, Aibileen qui aime tellement les enfants dont elle s’occupe, et Minny au caractère bien trempé, avec ceux de Miss Skeeter, une jeune fille de bonne famille qui débute dans le journalisme, le roman dévoile avec tendresse et souvent humour la condition très particulière de ces femmes, leur attachement aux enfants qu’elles élèvent et leur vie privée une fois de retour chez elles le soir. Contrairement à un léger a priori que j’avais, ce roman n’est pas une bluette ou un « feel-good book » plein de bons sentiments. La tension dramatique est bien présente puisqu’on se demande si Miss Skeeter va parvenir à recueillir et à publier le récit des bonnes comme elle souhaite le faire : tout d’abord, vont-elles accepter de lui raconter leur quotidien ? Ensuite, ne risquent-elles pas gros si on, à savoir le Ku Klux Klan, venait à savoir laquelle ou lesquelles d’entre elles ont parlé ? Quant à Skeeter, un peu marginale parmi ses amies déjà casées et mères de famille, ne va-t-elle pas se mettre à dos toute la bonne société de Jackson, Mississippi, particulièrement rigide et intolérante ? 

« Je voudrais empêcher que le moment arrive – comme il arrive dans la vie de tout enfant blanc – où elle va se mettre à penser que les Noirs sont moins bien que les Blancs. »
Le thème du roman est très fort et captivant, et rejoint de nombreux autres romans américains qu’il n’égale pas forcément, mais l’angle choisi, le côté des bonnes attachées à une famille ou passant d’une maison à une autre au gré des humeurs de leurs patronnes, est original, et permet d’imaginer vraiment ce qu’étaient leurs vies, leur courage et leur ardeur à la tâche pour des salaires à peine suffisants, ainsi que celles des femmes qui les employaient (ou plutôt devrait-on dire, les exploitaient).
Kathryn Stockett excelle à décrire des personnages aux caractères bien tranchés, et à écrire des dialogues pleins de vivacité. Les situations nées de son imagination prennent des airs de réalité, une réalité malheureusement pas si lointaine, qui rend ses personnages poignants et inoubliables !

La couleur des sentiments, de Kathryn Stockett, (The Help, 2009) éditions Actes Sud (Babel, 2012), traduction de Pierre Girard, 624 pages, Grand prix des lectrices de Elle 2011

Deuxième pavé de l’été, vous pourrez en trouver d’autres chez Brize. Ce roman m’attendait depuis un an, il entre dans l’Objectif PAL !
Projet 50 états, 50 romans : le Mississippi.
pavé2018  obj_PAL2018 USA Map Only

Ici, des conseils de lecture sur la lutte pour les Droits Civiques.

Publié dans littérature Asie, mes préférés, rentrée hiver 2017

Amulya Malladi, Une bouffée d’air pur

Unebouffeedairpur« J’avais toujours su qu’un jour, quelque part, je rencontrerais de nouveau Prakash. Simplement, je n’imaginais pas que ce serait aussi décevant. »
Au commencement du roman, Anjali, une jeune femme, attend son officier de mari qui doit venir la chercher à la gare de Bhopal. Lorsqu’elle est prise, comme toutes les personnes aux environs, de difficultés respiratoires, qui vont pour certains s’avérer fatales, elle frôle la mort. Pourtant Anjali se réveille à l’hôpital… Après un saut temporel de quinze ans, on la retrouve mariée à un professeur, et elle-même institutrice, et mère d’un garçon de douze ans. Le propos de Amulya Malladi n’est pas de recenser toutes les conséquences dramatiques de la catastrophe de Bhopal, mais de traiter de répercussions tout à fait intimes, propres à une famille, sur une quinzaine d’années après cette tragédie. Mêlant les points de vue de différents personnages, et les époques, elle compose une fresque tout à fait réussie.

« Je ne savais même pas si nous étions de la même caste. Non que j’y attache la moindre importance, mais cela pouvait en avoir pour elle et ses parents. »
J’ai trouvé ce livre émouvant et lumineux, à l’image du titre qui ne prend sa signification qu’à l’extrême fin du texte. Il traite de thèmes que l’on n’associe pas forcément à la culture indienne, comme le divorce, l’accès au travail pour les femmes, ou le féminisme. C’est donc un roman particulièrement riche sur les dernières années du XXème siècle en Inde. On peut y voir notamment le conflit entre les générations, celle des parents d’Anjali qui veulent rester fidèles aux traditions passées, et celle qui la suit, qui accepte, et même initie les changements de mentalité. C’est grâce à la chronique de Delphine que j’ai découvert ce roman, et je lirais bien volontiers Le foyer des mères heureuses, sorti plus récemment, et qui a beaucoup plu à Delphine aussi.

 

Une bouffée d’air pur, d’Amulya Malladi, (A breath of fresh air, 2002) éditions Mercure de France (janvier 2017) traduit de l’anglais par Geneviève Leibrich, 232 pages.

Publié dans photographes du samedi

Photographe du samedi (46) Graciela Iturbide

Nous avons la chance d’avoir en ce moment aux Musée des Beaux-Arts de Lyon une très belle exposition intitulée Los Modernos, et qui présente côte à côte des œuvres d’artistes mexicains et français. Des peintres tout d’abord, mais aussi de l’art populaire, des marionnettes, et beaucoup de photographies, parmi lesquelles celles de Graciela Iturbide dont j’avais déjà vu des travaux à Arles en 2011.
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Cette photographe mexicaine travaille presque uniquement en noir et blanc, et ses photos évoquent les légendes mexicaines, une sorte de « réalisme magique » comme on peut en trouver dans les romans sud-américains. Elle est aussi fascinée par les oiseaux et a réalisé toute une série de photos à ce sujet.

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Née en 1942, elle est connue pour ses clichés des indiens Seri qui vivent dans le désert de Sonora, et aussi pour ses portraits de femmes pris dans la région de Oaxaca.
L’exposition Los Modernos se tient jusqu’au 5 mars 2018 au musée des Beaux-Arts de Lyon. Renseignements ici

Publié dans bande dessinée, littérature France

Aude Mermilliod, Les reflets changeants

refletschangeantsElsa, Jean, Émile, trois personnages de trois générations différentes dans un même cadre, Nice, le bord de mer, la gare et le train aussi… Elsa cherche à se dépêtrer d’une relation compliquée, Jean a du mal entre son travail, sa vie de père divorcé et ses conquêtes d’un soir, lui qui rêve de voyages. Quant à Émile, sa surdité le coupe de sa vie de père et de grand-père. Les trois histoires vont se croiser, pas forcément comme on l’imagine, et je choisis donc de ne pas en raconter trop.

Ce roman graphique est le premier d’une jeune auteure et dessinatrice, et pour un coup d’essai, c’est drôlement réussi, tant au niveau du scénario que de l’image. J’aime beaucoup ce genre de dessins clairs et lisibles, il y a aussi un très joli travail sur l’ombre et la lumière. Les ambiances nocturnes, particulièrement bien rendues, s’opposent à de belles scènes ensoleillées. A remarquer aussi des trouvailles intéressantes comme le cahier d’Émile, qui revient sur sa jeunesse, et le rend plus humain que sympathique. Trois parcours relatés avec délicatesse et des cases qui laissent passer l’émotion de tranches de vie pas si banales. Au final, le moment passé à lire ces pages me laissera une empreinte durable, et ça, c’est toujours bon signe !
refletschangeants_p1.jpgCette bande dessinée fait partie des sélectionnés pour le prix de la BD FNAC 2018 et c’est tout à fait mérité.

Les reflets changeants d’Aude Mermilliod, Le Lombard (2017) 198 pages.

Lue aussi par Sabine et Mo.