Roukiata Ouedraogo, Du miel sous les galettes

« Le courage féminin m’a toujours fascinée. Il est rarement mis en scène sous forme d’héroïsme comme chez les hommes, il est plus terre à terre, plus quotidien. Yennenga n’est pas qu’une guerrière courageuse, c’est aussi une féministe, mais sans tout le discours et la théorie du féminisme moderne, militant et occidental. En Afrique, beaucoup de femmes font preuve de courage au quotidien, pour résister au poids des traditions ou affronter le pouvoir des hommes. »
Yasmina s’apprête à faire une intervention pour la Journée internationale de la Francophonie. Le trac qu’elle éprouve lui remémore le courage de sa mère, en particulier lors d’un épisode de son enfance à Fada N’Gourma, au Burkina Faso. Yasmina était toute petite, dernière d’une fratrie de sept enfants, lorsque son père est emprisonné pour détournement de fonds. Sa femme, qui a pleinement confiance en lui, va mettre toutes ses forces pour le faire sortir de prison, et en attendant de rétablir la vérité et de le faire libérer, pour faire vivre ses enfants en montant un petit commerce de galettes. La force de caractère de Djelila, racontée par Yasmina bien des années plus tard, provoque l’admiration. Ce premier roman fait référence à des épisodes de l’enfance de l’auteure et de son histoire familiale.

« Et surtout madame Sankaké, gardez bien confiance dans l’administration judiciaire de votre pays, car si le chemin de la liberté est parfois tortueux, il arrive toujours à la justice. »
La construction, très juste, et le style, teinté d’humour et de tendresse, rendent attachante cette histoire qui sinon pourrait sembler toute simple. L’épisode « judiciaire » de la vie de la famille Sankaké est tout à fait représentatif des difficultés éprouvées par toute une partie de la population africaine à vivre tout simplement de son travail. Tout peut s’arrêter du jour au lendemain, et il est toujours indispensable de savoir faire preuve de courage et de débrouillardise, que ce soit pour nourrir sa famille ou pour affronter l’administration.
Le récit, emprunt de simplicité et d’objectivité, rend aussi à merveille la vie quotidienne burkinabé, les mille et un petits tracas, les jalousies et les amitiés, la solidité des liens et la force des traditions, la joie comme la tristesse.
Une très jolie découverte !

Cette première lecture me permet de participer au mois africain organisé par Jostein (blog Sur la route de Jostein) qui va sans doute nous permettre de faire d’intéressantes découvertes !

Du miel sous les galettes de Roukiata Ouedraogo, éditions Slatkine et Cie, 2020, 272 pages.
Roman repéré chez Antigone.

Ananda Devi, Le rire des déesses

Rentrée littéraire 2021 (2)
« Les hommes, même s’ils viennent pour un coup rapide, ont toujours besoin qu’on leur raconte une histoire. Que la femme qui les reçoit offre à leur imagination, en même temps qu’à leur corps, de quoi se nourrir. Qu’ils sortent de là en ayant envie de poursuivre le récit amorcé. Veena, cela se voit, a un corps plein de légendes. Y compris celles qu’ils y écriront à leur tour. »

Dans une grande ville du nord de l’Inde, non loin de Bénarès, une rue concentre la misère et la tristesse, on la nomme la Ruelle, c’est là, dans de minuscules taudis, que vivent et travaillent les prostituées. Veena est l’une d’entre elles, elle est arrivée à la Ruelle enceinte et bien décidée à ne pas tenir compte de cet enfant à naître. La petite fille, à qui sa mère n’a pas donné de nom, apprend très vite à se cacher dans un coin, à ne pas faire de bruit. Mais alors qu’elle atteint dix ans, l’enfant, qui s’est baptisée elle-même Chinti, va attirer l’attention d’un client de Veena, un homme qui tire sa richesse d’une religion dévoyée. Dans la Ruelle vivent aussi les hijras, une communauté traditionnelle d’hommes devenus femmes. Voilà pour ce qui est de l’histoire, vous pouvez lire la quatrième de couverture sinon, qui en raconte beaucoup plus, et beaucoup trop.

« A toute communauté, il faut une mascotte. Chinti sera la leur. Mais plus que cela. Une sorte… oserait-on prononcer, ici, ce mot ? Oserait-on franchir cette barrière ? Une sorte d’espoir inopiné. »
Dès le début, la tension dramatique est bien réelle et on se prend, dans un univers bien sombre, à espérer une fin heureuse pour la petite Chinti.
Malheureusement, j’ai trouvé les descriptions de lieux et de personnages un peu trop fragmentaires, ou elliptiques, elles ont été un frein à l’imagination et à l’immersion dans ce monde. J’aurais aimé me représenter plus finement le cadre de vie de Veena, Chinti et les autres, ressentir davantage les couleurs, les bruits, les paysages. D’autre part, le texte au présent, les phrases qui sonnent comme des généralités, les redondances, m’ont parfois gênée. Je n’ai pas réussi à comprendre quel était le parti-pris de l’auteure : il semble qu’elle veuille coller au plus près à la réalité de la vie de ces femmes en Inde, et pourtant, l’ensemble, raconté par l’un des personnages, a quelque chose d’une fable.
Toutefois, je n’ai rien à redire à l’histoire et au message qu’elle porte. Les faits dénoncés tordent le cœur par leur cruauté, et par contraste, la solidarité féminine qui naît petit à petit, difficilement, est très poignante. Nul doute que l’écriture travaillée et poétique transportera d’autres lecteurs et lectrices là où mon imagination a refusé, par moments, de m’emmener.

Le rire des déesses d’Ananda Devi, éditions Grasset, août 2021, 240 pages.

#Leriredesdéesses #NetGalleyFrance

Elizabeth Jane Howard, Étés anglais

« Mais au fil des années, des années de douleur et de dégoût pour ce que sa mère avait appelé un jour « le côté horrible de la vie conjugale », des années de solitude remplies d’occupations futiles ou d’ennui absolu, de grossesses, de nounous, de domestiques et d’élaboration d’innombrables menus, elle avait fini par considérer qu’elle avait renoncé à tout pour pas grand-chose. »

Voici, pour terminer le mois anglais, le début d’une saga beaucoup vue sur les blogs et les tables des libraires, et qui ne saurait être plus anglaise. Nous sommes au sein d’une famille élargie, les parents âgés, une sœur célibataire, et trois frères, leurs épouses et leurs enfants. Tous vivent à Londres et se retrouvent pour l’été dans la demeure familiale du Sussex, avec, comme il se doit, une armée de cuisinières, femmes de chambres et jardiniers. Nous les suivrons lors des étés 1937 et 1938. Il est bien sûr question de la guerre, celle qui est passée et où deux des frères ont combattu, et celle qui menace l’Europe. Mais les petites inquiétudes de chacun prennent aussi une grande place. Hugh, le fils aîné, revenu blessé de la guerre, et Sybil, son épouse dévouée, Edward, le cadet, grand séducteur, et Viola qui ignore cet aspect de son époux, Rupert, le plus jeune et sa seconde épouse Zoë, ont chacun des enfants, et les cousins se retrouvent avec plaisir, mais certaines failles apparaissent rapidement dans le tissu familial. Les préoccupations vont bien au-delà de savoir qui vient boire le thé ou quelle robe porter pour aller au théâtre. Cela n’est pas absent, mais d’autres thèmes bien plus graves apparaissent, qui vont très certainement prendre plus de place dans les tomes suivants.

« La Duche appartenait à une génération et à un sexe dont l’opinion n’avait jamais été sollicitée pour quoi que ce soit de plus précieux que les maux des enfants ou d’autres préoccupations ménagères, mais cela ne voulait pas dire qu’elle n’en avait pas ; la guerre faisait seulement partie de la multitude de sujets jamais mentionnés, et encore moins discutés, par les femmes, non par pudeur, comme dans le cas de leurs fonctions corporelles, mais parce que, dans le cas de la politique et de l’administration générale des affaires humaines, leur intervention était inutile. »

Tout entier centré sur la psychologie des personnages, le roman s’avère passionnant une fois qu’on a bien assimilé les différents membres de la famille (repérés si besoin par un arbre généalogique au début du livre). Il faut se rappeler que l’auteure est elle-même née en 1923 comme les jeunes Polly ou Louise, que ce premier tome correspond à l’époque de son adolescence, et a sans doute beaucoup à voir avec ce qu’elle a connu.
C’est le réalisme qui frappe d’abord, avec beaucoup de petits détails aussi précis qu’indispensables, la finesse psychologique ensuite. Les portraits féminins très réussis alternent sans se ressembler, et hormis quelques petites longueurs, l’ensemble se lit avec délectation. J’ai de beaucoup préféré cette histoire à celle racontée dans Une saison à Hydra, il y a une forme d’humour dans l’observation de la famille et de ses travers que je n’avais pas décelée dans cet autre roman de l’auteure
Je me procurerai sans faute le deuxième tome qui retrouvera la famille Cazalet en septembre 1939.

Étés anglais, la saga des Cazalet I, d’Elizabeth Jane Howard (The light years. The Cazalet chronicles. Vol . I, 1990) éditions de La Table Ronde, 2020, traduction de Anouk Neuhoff, 557 pages.


Parmi beaucoup d’autres avis, ceux d’Enna, Eva ou Jérôme.

Ce mois de juin aura été totalement anglais, vous pouvez chercher d’autres idées ici ou . C’est aussi mon premier pavé de l’été à retrouver chez Brize.

Goldie Goldbloom, Division avenue

« Dès le moment où elle avait relevé les premiers symptômes, elle avait su, au plus profond, ce qu’ils signifiaient. Malgré sa honte, elle s’y était presque résignée, cela jusqu’à ce que Val lui annonce que c’était des jumeaux. »
Surie Eckstein a cinquante-sept ans et dix enfants lorsqu’elle se rend compte qu’elle est enceinte. Bien que s’entendant parfaitement avec son mari Yidel, elle hésite à lui annoncer sa situation, juste au lendemain du mariage d’une de leurs filles. Elle craint aussi les réactions de ses voisins, proches et enfants, notamment sa fille aînée, si rigide, qui ne tarde pas d’ailleurs, voyant sa silhouette, à lui suggérer de faire un régime. Surie vit à Williamsburg, sur Division Avenue, un quartier juif orthodoxe de Brooklyn. Au fil des visites à la maternité, en discutant avec Val, la sage-femme, Surie, sans trop s’écarter des innombrables règles qui régissent sa communauté, s’émancipe à tout petits pas, par exemple en proposant son aide pour traduire d’anglais en yiddish les propos du médecin pour les femmes hassidiques. Elle qui n’a jamais fait que s’occuper de la cuisine, du ménage et de la conduite de la maisonnée, cela lui ouvre des perspectives.

« Elle ne se sentait pas comme la Surie qui s’était rendue à Manhattan plus tôt dans la journée. Elle ne se sentait plus comme la femme qui avait préparé ce matin-là cinq omelettes et un énorme pot de café. Mais elle n’aurait su dire en quoi elle était différente. Sa seule pensée était qu’elle allait traverser le pont à pied au lieu de prendre le bus et que l’air frais ferait du bien à son organisme. »
Mais surtout, si Surie ne réussit pas à annoncer cette grossesse tardive, c’est qu’il lui reste en travers de la gorge des non-dits à propos de la disparition de son fils Lipa, quelques années auparavant. Une honte qui pèse sur la famille, qu’elle a l’impression d’être sur le point d’aggraver avec la divulgation d’une future naissance.
Avec ce roman, l’auteure australienne Goldie Goldbloom fait plonger dans le quotidien d’une (très large) famille hassidique, régi par des règles aussi innombrables qu’absurdes aux yeux d’une athée dans mon genre ! L’auteure et le traducteur ont laissé un certain nombre de mots en yiddish, sans doute sans équivalents, et il faut souvent se référer au lexique à la fin du roman, mais cela en vaut la peine. Surie se révèle extrêmement attachante, et entrer intimement dans sa manière de penser laisse assez pantois. On a beau connaître par des films (je pense à Kadosh, d’Amos Gitaï), des séries comme Unorthodox ou des témoignages comme Celui qui va vers elle ne revient pas de Shulem Deen, la manière dont ces communautés sont refermées sur elles-mêmes, fermées au progrès, et profondément rétives à toute idée d’émancipation des femmes, ce roman apporte une pierre des plus intéressantes à l’édifice. Le fait que le mari de Surie soit somme toute assez ouvert, et que le couple ait une relation saine, est un excellent choix de l’auteure. C’est vraiment le poids de son éducation et celui de la communauté qui pèsent sur Surie, pas celui du couple.
J’ai beaucoup aimé son dialogue avec la sage-femme, qui évolue au fil des pages, l’amitié qu’elles nouent, et aussi l’évocation du fils disparu de Surie, son rapport avec lui, la nature des liens familiaux dans leur ensemble, le personnage de l’arrière-grand-mère aussi.
L’auteure maniant aussi bien une ironie douce que les moments d’émotion, j’ai trouvé cette lecture très éclairante et en même temps, très touchante.

Division avenue de Goldie Goldbloom, (On Division, 2019) éditions Christian Bourgois, janvier 2021, traduction d’Eric Chédaille, 345 pages.

Repéré sur les blogs de Electra et Jostein

Bernardine Evaristo, Fille, femme, autre

« les frères et sœurs n’avaient qu’à parler pour eux-mêmes
pourquoi était-ce à lui de les représenter, d’assumer ce fardeau qui ne pouvait que le freiner ?
les individus blancs ne sont tenus que de se représenter eux-mêmes, pas toute une race »

Elles sont douze, douze femmes de 19 à 93 ans, presque toutes noires ou métisses, femmes ou sans genre défini, hétéro ou homosexuelles, qui apparaissent les unes après les autres, à la suite d’Amma. Amma est dramaturge, elle monte une pièce de théâtre à Londres, pièce sur les dernières Amazones du Dahomey. Elle réussit enfin à faire le théâtre qu’elle a toujours eu envie de faire, celui qui parle de femmes noires, qui fait fi de la suprématie blanche mâle.
On croise ensuite Dominique, qui s’engagera dans une histoire d’amour toxique, Carole la femme d’affaires et Bummi sa mère, femme de ménage, Shirley qui enseigne à des collégiens, Penelope qui ne connaît pas ses parents, Megan qui devient Morgane, et d’autres encore.
Bernardine Evaristo, auteure britannique d’une soixantaine d’années qui est pour la première fois traduite en français grâce au Man Booker Prize reçu en 2019, imagine la vie de douze femmes britanniques, donc, car il s’agit d’un roman, n’imaginez pas autre chose.
Chacune de ces femmes ressent, plus ou moins, le besoin d’affirmer son identité, d’aller à l’encontre des préjugés, de combattre souvent le racisme, le sexisme, et le plus souvent les deux à la fois. Certaines ont vécu des moments très difficiles, d’autres ont rencontré des personnes, hommes ou femmes, qui les ont aidé à avancer. L’action n’est pas seulement contemporaine, les plus âgées des femmes font remonter des souvenirs d’époques révolues et permettent au lecteur de voir la situation évoluer, en bien ou en mal. La diversité des situations ne conduit pas du tout vers une succession de thèses ou de cas de figures figés. Au contraire, une grande chaleur émane de ces portraits !

« Mum a travaillé huit heures par jour comme salariée, a élevé quatre enfants, tenu son foyer, veillant à ce que le dîner du patriarche soit sur la table tous les soirs et ses chemises repassées tous les matins
pendant ce temps il était dehors en train de sauver le monde
sa seule tâche ménagère consistant à acheter la viande du déjeuner du dimanche chez le boucher – variation banlieusarde du chasseur-cueilleur »


Et la forme, alors ? Les chapitres se succèdent sans donner l’impression de lire des nouvelles, car les protagonistes sont liées entre elles, et reviennent toujours à un moment ou à un autre. Les descriptions sont très vivantes. J’ai l’impression que c’est une manière de présenter des personnages qu’on retrouve souvent dans les romans anglais, qui consiste à les décrire par leurs actions et par leurs discours, plutôt qu’à transcrire leurs pensées intimes. En tout cas leurs actions montrent de fortes femmes, à l’esprit aussi acéré que la langue.
Quant au style lui-même, avec une quasi absence de points et de majuscules et de nombreux retours à la ligne, on pourrait penser à des vers libres, c’est d’une grande liberté en tout cas, mais parfaitement lisible. Cette forme particulière peut déconcerter mais pour moi n’a pas été du tout un frein dès lors que l’intérêt pour les personnages s’est éveillé, c’est-à-dire très rapidement. La forme et le fond se complètent et se renforcent l’un l’autre, et procurent un véritable plaisir de lecture !

Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo, (Girl, woman, other, 2019) éditions Globe, 2020, traduction de Françoise Adelstain, 471 pages.

Les avis d’Antigone, de Mes pages versicolores et de Sylire (qui pensait qu’il me plairait. Bien vu !)

Jeanine Cummins, American dirt

« Elle se couvre le visage de ses mains, demande à Luca de faire la même chose, mais il ne s’agit pas de dévotion. Juste de la dissimulation pour le cas où des Jardineros seraient pentecôtistes, trafiquants de drogue le lundi, assassins le jeudi, et quêteurs de pardon le dimanche. Cela ne semble pas plus extravagant que tout ce qui est arrivé. » 
À Acapulco, une fête de famille interrompue par des tueurs qui assassinent seize personnes, voici les premières pages tout à fait saisissantes du roman. Lydia et son fils de huit ans en réchappent et se retrouvent seuls, obligés de fuir au plus vite. La police ne peut leur être d’aucune aide, une partie des policiers étant à la solde du cartel des Jardineros. Lydia, qui est libraire, mariée à un journaliste, sait pour quelle raison ils s’en sont pris à sa famille, et n’a aucun doute sur le fait que leur chef voudra finir le travail si elle ne part pas au plus vite. Atteindre les États-Unis devient son seul objectif, et elle se mêle au flux des migrants venus d’Europe centrale, tentant ainsi de passer inaperçue. Elle va même envisager de prendre la Bestia, le train sur le toit duquel les migrants s’accrochent, au péril de leur vie.

« La rue est une impasse qui aboutit à une cuvette de béton : une rangée de boutiques à droite, d’énormes bâtiments gouvernementaux lourdingues sur la gauche et, directement en face, un mur, surmonté d’un deuxième mur, lui-même surmonté d’un troisième mur coiffé de fil de fer barbelé et de caméras. »
J’ai rarement ressenti des montées d’adrénaline comme à la lecture de certains passages de ce livre. J’ai vécu avec Lydia toutes sortes de tristesses, d’angoisses et de peurs, la principale étant devoir fuir un cartel de narcotrafiquants sans pitié et tout-puissant. Pour ce que j’en sais, le roman m’a paru tout à fait bien documenté et réaliste dans la description des passages obligés des candidats au voyage vers la frontière américaine. Le texte opère quelques retours en arrière qui permettent de comprendre comment un cartel de narcotrafiquants en est venu à prendre la famille de Lydia pour cible. Mais l’essentiel du texte raconte de manière intime le point de vue de Lydia, tout entière tournée vers la survie de son fils, et vers le prochain point de son trajet. Dans son esprit, il n’y a guère de place pour le passé, et cela correspond tout à fait à ce qui est raconté. Les rencontres que font la mère et le fils ne font pencher le roman ni dans une direction trop sombre, ni vers un aspect trop angélique. Comme partout, il y a des corrompus, des cyniques, mais aussi des âmes charitables ou bienveillantes. Malgré la très grande tension qui émane de chaque page du texte, un espoir reste toujours permis, si infime soit-il.
Même si j’avais déjà lu des romans sur ce thème, (je pense à Avant la chute de Fabrice Humbert), j’ai beaucoup appris à la lecture du roman de Jeanine Cummins, notamment sur la manière dont le trafic de drogue gangrène le Mexique. Ce voyage cauchemardesque du sud vers le nord du Mexique m’a tenue en haleine d’une manière qui m’a vraiment suffoquée, à la fois d’indignation contre ces gangs monstrueux, et d’admiration pour le courage des migrants. Plus que l’écriture, c’est la structure sans faille du roman qui m’a marquée, et les personnages attachants ou ignobles. J’ai aussi apprécié de lire un point de vue féminin, renforcé par les témoignages d’autres jeunes filles ou femmes rencontrées en route, sur cet exode dramatique.

American dirt de Jeanine Cummins, éditions Philippe Rey, 2020, traduit de l’anglais par Françoise Adelstain et Christine Auché, 544 pages.

Pour compléter, un article sur les cartels sévissant à Acapulco et un entretien sur France Inter avec Jeanine Cummins.

Ce roman se passant au Mexique, il peut participer au mois latino-américain, même si l’auteure vit aux États-Unis.

Raluca Antonescu, Inflorescence

« C’est Berthe qui trouva Aloïse le soir, au moment de rentrer chez elle. Elle hésita un instant à faire comme si elle ne l’avait pas vue, mais pour finir, en pestant, elle fit demi-tour et alla prévenir Mademoiselle. »
Trois époques, et quatre ou cinq personnages féminins entrelacent leurs histoires dès le début du roman. Dans le Jura, en 1923, Aloïse, petite fille rejetée par son père trouve refuge dans la forêt auprès des animaux, et quelque réconfort près de sa grande sœur. En Patagonie, en 2007, une femme reboise les collines dévastées par les incendies. En Île-de-France, en 1967, une femme s’installe dans un lotissement aseptisé, où elle peut donner libre cours à sa phobie des insectes et des plantes. À Genève, en 2007, une autre jeune femme tente de se remettre de la mort de sa mère.
Sans vouloir en dévoiler trop, disons que chacune d’entre elle est à une période charnière de son existence, où elle va pouvoir ou devoir faire des choix, tourner une page, ou se reconstruire. Tout tourne aussi autour des plantes, arbres ou simples herbes, et de leur rôle dans la vie de chacune d’entre elle. Il y a aussi un gouffre jurassien et son histoire, la Patagonie, la création de jardins…

« Il y a plein de merveilleux endroits ici, tu sais. Des paysages qui entrent dans tes poumons, nourrissent tes muscles et se posent dans ta gorge comme un baume. La lumière, ici, n’est pas la même qu’en France. Et le vent, il y a toujours le vent, c’est impensable. Tu aurais, peut-être, aimé ce pays. Tu n’aurais peut-être plus voulu le quitter, toi non plus. »
On se doute vite que des liens vont unir ces personnages, tout en mettant du temps à les identifier. Le roman prend un tour plus passionnant à partir du moment où des concordances se créent entre les différentes époques et les différentes personnes. L’écriture charnelle, privilégiant les sensations et les sentiments, s’accorde bien à la construction un peu labyrinthique. Souvent dans les romans qui alternent plusieurs points de vue, on s’attache davantage à l’un ou à l’autre, cela n’a pas été mon cas ici, chacune de ces femmes étant suffisamment bien dessinée pour intriguer et avoir envie de continuer à la suivre.
Un roman à choisir si vous aimez la nature et les plantes, de préférence le charme délicat de la violette plutôt que l’exubérance des glaïeuls, et si le regard presque exclusivement féminin porté sur les végétaux vous intéresse. Raluca Antonescu est en tout cas une jeune auteure (suisse) à suivre.

Inflorescence de Raluca Antonescu, éditions La Baconnière (janvier 2021), 258 pages.
Repéré chez Cathulu.

 

Kiran Millwood Hargrave, Les Graciées

 

Rentrée littéraire 2020 (4)
« Maren se demande si les autres femmes partagent son sentiment – celui d’être enraciné à cette terre, plus que jamais. Baleine ou pas, signes ou pas, Maren a été témoin de la mort de quarante hommes. Désormais quelque chose en elle la relie à cette île, la retient prisonnière. »

Imaginez l’île de Vardø, au nord du cercle polaire, en 1617. Une tempête aussi terrible que soudaine fracasse les bateaux des pêcheurs contre les rochers et tous les hommes du village, hormis le prêtre, se noient sous les yeux de leurs femmes, sœurs et mères. Maren, vingt ans, a ainsi vu périr son père, son frère et son fiancé. Les femmes, tout en pleurant leurs morts, s’organisent pour vivre, et se décident à partir elles-mêmes à la pêche, activité inconcevable pour elles en temps habituel.
Trois ans plus tard, Absalom Cornet, un délégué envoyé par le roi de Norvège, s’embarque à Bergen, après un rapide mariage avec une jeune fille de la ville. Il est chargé de s’assurer que toutes ces femmes fréquentent l’église et d’éradiquer les croyances chamaniques qui sont très certainement à l’œuvre… Les autorités, et le délégué qui a déjà à son actif une chasse aux sorcières en Écosse, s’imaginent qu’il a fallu un acte de sorcellerie pour créer cette tempête, et plus encore, pour que les femmes s’octroient le travail des hommes.

« Elle ne peut partager ses pensées avec quiconque, malgré la crainte qu’elles lui inspirent, malgré le fait qu’il serait simple de les expliquer. Elles sont en sécurité dans sa tête, comme dans un coffre-fort plus solide encore que le meuble de son père en bois de cerisier. Ursa a besoin que chacun des mots qui les composent lui appartienne. »
Ce roman de la rentrée littéraire m’intriguait beaucoup et les avis sur les sites anglophones me donnaient envie de le lire. Toutefois, après l’avoir demandé à NetGalley, je me suis demandée dans quoi je m’étais embarquée, et si je n’allais pas tomber sur un roman à destination de « jeunes adultes », le thème de la sorcellerie pouvant mener dans bien des directions différentes. Je ne suis pas toujours en phase non plus avec les romans historiques, j’ai besoin que les personnages soient parfaitement incarnés, pas réduits à des silhouettes ou des stéréotypes, et que les lieux, les paysages et les atmosphères me permettent de m’immerger dans l’histoire.
Bref, qu’allait-il en être cette fois ? Je vous le dis tout de suite, j’ai été immédiatement passionnée par cette histoire, les paysages, les lieux et les maisons me sont apparus avec précision sous la plume de l’auteure, et les habitantes ont pris vie également dès les premières phrases. Maren est l’une des jeunes femmes qui prend les choses en main pour nourrir le village, elle s’oppose aux bigotes et doit faire face aussi chez elle à l’hostilité de sa belle-sœur d’origine Samie et à la mélancolie de sa mère veuve. Elle va devenir progressivement amie avec Ursa, la jeune épouse du délégué Cornet, complètement perdue dans cet environnement polaire. Un peu plus qu’amies, mais il s’agit là du seul aspect dont on aurait pu se passer…

« Le pasteur peut bien penser que leur survie après la tempête tenait du miracle, Maren est désormais persuadée que Dieu se serait montré plus clément en noyant tout le village. »
La tension qui monte progressivement au fil des pages pousse à retrouver au plus vite sa lecture lorsqu’on s’en trouve séparé. Le style et la traduction coulent bien et l’auteure évite l’écueil de personnages qui auraient des mentalités et des réflexions trop contemporaines. A tout moment, j’ai gardé à l’esprit que j’étais au XVIIème siècle, jusqu’au procès et aux condamnations qui en ont découlé. L’auteure s’est d’ailleurs appuyée sur des faits réels qu’elle a découvert sur l’île de Vardø même, où un mémorial érigé par Peter Zumthor et Louise Bourgeois rappelle le tragique épisode de l’histoire de l’île. Je comprends son envie d’écrire sur le sujet, mais comme un bon sujet ne suffit pas à faire un bon roman, mes craintes étaient légitimes.
Eh bien, c’est très réussi, et je recommande vivement ce roman à celles et ceux qui ont aimé
Le livre de Dina d’Herbjorg Wassmø ou encore Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher.

Les Graciées de Kiran Millwood Hargrave (The Mercies, 2020) éditions Robert Laffont, août 2020, traduit de l’anglais par Sarah Tardy, 400 pages.

Elizabeth Wetmore, Glory

 

Rentrée littéraire 2020 (1)
« Par ici, la miséricorde est difficile à éprouver. J’ai souhaité sa mort avant même de voir sa tête. »

C’est la Saint-Valentin, en 1976, à l’ouest du Texas. Au petit matin, une adolescente de quatorze ans arrive, pieds nus et affreusement amochée, sur le seuil d’une ferme. À l’intérieur, Mary Rose et sa petite fille comprennent tout de suite qu’il faut la mettre à l’abri et prévenir les secours. L’auteur des faits, un jeune homme, sera arrêté et passera devant le juge, mais la justice, celle des hommes blancs face à une jeune fille d’origine mexicaine, sera-t-elle conforme à ce que la victime attend ? D’ailleurs, toute la ville parle et juge avant même que le procès ne soit entamé.
Donnant la parole à plusieurs personnages, surtout des femmes, parmi lesquelles Glory et Mary Rose, ainsi que Corrine, une veuve retraitée de l’enseignement, le ton est toujours particulièrement direct et sonnant juste. Les personnages sont bien ancrés dans une réalité qui peut sembler triste ou déconcertante, mais où une petite étincelle d’énergie et de détermination apparaît souvent, du fait de femmes qui ne se résignent pas. La mort et la pauvreté semblent omniprésentes, mais quand la rudesse et la précarité des situations cède la place à un élan de bienveillance ou de sincérité, quand la solidarité prend le dessus, ce roman touche vraiment son but.


« Toute sa vie, Corrine a vu ce poison traverser ses étudiants et leurs parents, traverser les hommes dans les bars ou les gradins, traverser les fidèles à l’église, les voisins, les pères et mères de cette ville. […] Cette haine finit toujours par être fatale. »
J’ai tout aimé dans ce premier roman : d’abord, la richesse des thèmes imbriqués qui forment un portrait éloquent d’une petite ville du Texas : la maternité, l’ascension sociale, le système judiciaire, la peur et la haine, le boom pétrolier et ses conséquences, le tout avec une précision qui s’applique aussi bien aux sentiments qu’aux décors du roman. Le thème de l’agression sexuelle et du consentement est très contemporain, mais ici dans l’Ouest du Texas des années 70, il se teinte de toutes les nuances du racisme, malheureusement.
Le style ne manque à aucun moment de hardiesse ni de fraîcheur, il m’a tout à fait séduite, avec sa manière d’insérer des séquences au passé aussi bien qu’au futur, des chapitres à la première personne du singulier, ou du pluriel ou à la troisième personne… Quelques coquilles sont, je l’espère, uniquement présentes dans cette version numérique, et ce, avant correction, très certainement.
Je n’aurais pas cru possible de renouveler ainsi le genre du roman choral, pour en faire un roman noir vraiment saisissant, et pourtant Elizabeth Wetmore l’a fait ! Une réussite.

Glory, d’Elizabeth Wetmore (Valentine, 2020) éditions Les Escales, août 2020, traduction d’Emmanuelle Aronson, 320 pages.

#Glory #NetGalleyFrance

Lu aussi par Krol, Cathulu, Hélène, Sharon

Selina Sen, Après la mousson

apreslamousson« Mi-janvier, et certains jours, les phares des voitures restaient allumés jusqu’à midi tandis que Delhi frissonnait sous un linceul de brouillard, la fumée des feuilles sèches brûlant à tous les carrefours, rassemblées en pyramides instables et mises à feu par les balayeurs municipaux. »
Chhobi et Sonali, deux sœurs, vivent avec leur famille à Delhi dans les années 80. Leur mère veuve est soutenue par Dadu, le grand-père médecin, réfugié venu du Bengale une quarantaine d’années auparavant, et Dida, la grand-mère, excellente cuisinière lorsqu’elle ne plonge pas dans la dévotion.
Chhobi travaille pour une revue historico-touristique concernant Delhi, Sonali qui est encore étudiante, semble plus superficielle que Chhobi, elle se plaît à choisir ses toilettes et à faire tourner la tête aux garçons. Lorsqu’un riche fils de famille lui tourne autour, elle se voit déjà mariée, avec le train de vie dont elle rêve.
Si ce résumé du début peut laisser penser à une histoire toute simple de mariage à l’indienne, je vous détrompe tout de suite. Le mélange est subtil entre les événements qui surviennent en 1984, le vécu de la famille, les comportements des jeunes indiens et le monde du travail, ainsi que la vie quotidienne, bien représentée par les plats délicieux de Dida, ou les fleurs du jardin de Dadu.


« Ça ne peut pas nous arriver à nous, tout cela est irréel, se dit Chhobi. Nous voilà comme ces gens qui ont été pris dans le mouvement de l’histoire, comme ces gens qui ont vécu la Partition. »
J’ai eu enfin le plaisir de croiser, après quelques lectures sans relief, voire décevantes, un roman dépaysant, passionnant, qui ne manque pas d’humour ni de situations plus tendues, qui ne s’embarque pas dans des narrations à plusieurs époques, et qui offre une galerie de caractères bien définis et avec lesquels on a envie de passer du temps. Charmée par la musicalité de l’écriture, je n’ai pas vu le temps passer, et j’ai frémi et souri en suivant des personnages intéressants, et en m’immergeant dans l’Inde d’il y a une trentaine d’années, pas celle des très riches, ni celle des parias, un juste milieu qui m’a tout à fait convenu.
Cette heureuse découverte est un repérage sur un blog anglophone (
The book around the corner), livre aussitôt acheté, et vite lu. Le fait qu’il soit édité chez Sabine Wespieser m’a confortée dans mon intuition que ce roman allait me plaire.

Après la mousson de Selina Sen, (A mirror greens in spring, 2007), éditions Sabine Wespieser, 2009, traduction de Dominique Goy-Blanquet, 478 pages, existe au Livre de Poche.