littérature Amérique du Nord

Stuart Nadler, Les inséparables

inseparablesPendant une très courte période, Harold et Henrietta connurent simultanément le succès. Contrairement à elle, sa notoriété à lui fut locale, éphémère et le plus souvent indolore.
Si je vous dis trois portraits de femmes sur trois générations, vous allez me rétorquer que cela semble un brin classique et déjà-lu. Pourtant, Les inséparables possède des agréments qui font qu’il serait dommage de s’en passer.
Voici d’abord Henrietta, maintenant grand-mère, autrefois connue pour avoir écrit un livre sur le sexe, livre qui a été beaucoup décrié, notamment par les féministes, et dont elle aimerait ne plus entendre parler. Malheureusement, elle aurait bien besoin de l’argent que son éditeur lui propose pour une réédition… Ensuite, sa fille Oona, chirurgienne de renom, en pleine crise conjugale, revient vivre chez sa mère. Quant à Lydia, la petite-fille de quinze ans, elle affronte des moments pénibles lorsqu’une photo d’elle nue circule dans le lycée huppé où elle est pensionnaire.

Lydia rencontra d’abord un spécialiste du Net. Elle ignorait que ce genre de personne existait sur le campus. C’était un jeune homme, vingt-deux ans peut-être, qui portait des lunettes sans monture. Comprenait-elle qu’avec le temps l’idée qu’elle se faisait de son intimité, et particulièrement de son intimité corporelle, allait changer ?
La relation au corps est au centre du roman, plus encore que les relations familiales, et la manière dont tout tourne autour de ce sujet accroit l’intérêt pour les trois femmes, sans oublier les personnages masculins, tout de même un peu en retrait. La relation à l’argent, le statut social ont leur importance aussi, surtout pour Henrietta qui en est à essayer de trouver parmi les possessions familiales celles qui pourraient se monnayer.


Henrietta n’avait jamais plus rien écrit. Il n’y avait que ce roman. Elle avait rangé les critiques de l’époque dans un carton, entreposant l’étendue de son malheur avec d’autres souvenirs qui l’avaient également couverte de honte : les relevés de ses découverts, l’emballage impossible à ouvrir du diaphragme que sa mère lui avait commandé avant son premier semestre à Barnard College, ses pitoyables tentatives pour peindre des paysages.
La troisième raison de lire ce roman est le ton employé par l’auteur, qui manie allègrement l’humour et la dérision, sans se départir d’une complicité certaine pour ses personnages. On rit jaune avec eux plutôt que de rire d’eux. Toutes et tous sont attachants à leur manière, et quand les situations dérapent, ce qui arrive assez souvent, si cela prête à sourire, c’est aussi un moyen de réfléchir à ses propres relations au corps, au couple, à l’argent… Rien que dans le premier chapitre, j’avais déjà une belle moisson de citations, et au cours des quelques 400 pages, malgré quelques petites longueurs, j’ai eu bien des occasions d’apprécier l’écriture de cet auteur que je lisais pour la première fois.

Les inséparables, de Stuart Nadler (The inseparables, 2016) Albin Michel (mai 2017) traduction de Hélène Fournier, 403 pages

L’avis d’Albertine

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littérature France

Sophie Divry, La condition pavillonnaire

conditionpavillonnaire« Tout est si naturel. François comme toi boit du café sucré et préfère les biscottes au pain. Vous vous quittez en bas de l’immeuble en disant «à demain », votre vie de couple commence ainsi. »
M.A., enfant unique de parents attentifs, quitte son bourg de l’Isère pour aller étudier à Lyon. Si les premiers temps sont difficiles, la rencontre d’une amie, puis celle de François, la mettent sur les rails de la vie adulte, mariage, appartement commun, premier travail, premier enfant, achat d’un pavillon dans sa région d’origine… S’adressant à M.A. d’un bout à l’autre du livre, Sophie Divry décortique la vie d’une jeune fille devenue femme dans le courant des années 70, ses aspirations, ses déceptions, ses secrets, ses accommodements avec une existence où elle s’efface derrière ses rôles de femme, d’employée, de mère de famille.

« Ces vacances étaient dans l’année les seuls moments pour toi qui te restaient. »
La condition pavillonnaire, ou comment transformer une vie tout ce qu’il y a de plus banale en un roman qui, malgré ou à cause de la banalité, prend à la gorge et met un peu mal à l’aise. J’avoue que je trouve un peu facile de réduire une vie à des moments insignifiants, à une succession de gestes minuscules et monotones, à des sentiments communs, sans beauté, ni emphase, de n’accorder à ses personnages pas davantage de grandeur d’âme que de sentiments vraiment haïssables !

« Si tu étais née dans cette campagne, ta vie se serait déroulée différemment, pensais-tu dans ces moments-là. Tes malheurs n’auraient pas été aussi violemment modernes. »
Et pourtant, ce qui m’avait déplu dans le roman de Rachel Cusk, Arlington Park, a mieux fonctionné dans le cas du roman de Sophie Divry. D’abord la narration qui s’adresse droit au lecteur, à la lectrice, qui en l’occurrence a juste quelques années d’écart avec MA et se retrouve donc parfois dans les épisodes de sa jeunesse… Le nom d’MA et un certain nombre de situations font référence à Emma Bovary, et ce bovarysme presque contemporain retient aussi l’attention.
Si j’ai préféré Quand le diable sortit de la salle de bains, plus original au niveau de la forme, et même du fond, cette seconde lecture étant de celles qui remuent et donnent à réfléchir, elle n’était pas inutile.
Je crois qu’un certain nombre d’entre vous l’a lu aussi, qu’en avez-vous pensé ?

Pour Un mois un éditeur, avril est le mois des éditions Noir sur blanc.
Chez le même éditeur, j’ai lu Quand le diable sortit de la salle de bains de Sophie Divry,  Le dernier gardien d’Ellis Island de Gaëlle Josse,  La belle jeunesse de Marek Hlasko, L’estivant de Kazimierz Orlov, Les pérégrins d’Olga Tokarkczuk, et La belle de Joza de Kveta Legatova que j’ai lu dans une autre édition.
J’ai lu aussi Les enfants de Dimmuvik, et repéré des nouveautés de l’éditeur, voici de quoi faire votre choix !
quandlediablesortit  derniergardiendellis  enfantsdedimmuvik
bellejeunesse  peregrins   
noirsurblanc

Sophie Divry, La condition pavillonnaire, éditions Noir sur Blanc (collection Notabilia, 2014) 272 pages.

 

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littérature Amérique du Nord·mes préférés

Meg Wolitzer, La doublure

doublureMa matière principale restait l’anglais, avec un intérêt tout à fait secondaire pour le socialisme.
Joan se trouve avec son mari dans un avion pour Helsinki où il va recevoir un fameux prix littéraire, concurrent du Nobel. Le moment lui semble adéquat pour le quitter après quarante ans de vie commune.
Elle se souvient de la jeune fille qu’elle était, tombée sous le charme de son prof de littérature. C’était en 1953 et, si ses camarades étaient plutôt à la recherche d’un mari, contrairement à elles, Joan se sentait une vocation d’écrivain. Mais c’est son mari John qui deviendra auteur à succès, pendant qu’elle travaillera chez un éditeur ou élèvera leurs enfants. Elle ne semble pas en concevoir de rancœur toutefois, tout au plus une certaine fatigue…

En effet, les femmes, en 1956, étaient toujours confrontées à des limites, à des négociations : où avaient-elles le droit de sortir marcher la nuit ? Jusqu’où pouvaient-elles laisser s’aventurer un homme, en tête-à-tête ?
Je ne sais pas pourquoi on n’a pas vu davantage ce roman sur les blogs.
Parce qu’avec une telle plume acérée, un poil de cynisme, et une excellente traduction, j’ai passé mon temps à noter des citations. Comment ne pas tomber sous le charme d’un roman où la narratrice déclare tout simplement… « Des filles en groupe, c’était aussi rassurant qu’un hachis parmentier », ou ose une telle phrase en racontant sa première relation amoureuse : « C’était mon premier pénis, et il me parut en un sens si pétri d’optimisme, bien plus que son possesseur. » Moi, j’ai craqué pour cet humour à froid, ces images qui prêtent à sourire, sans oublier les descriptions piquantes !

Moi, je ne tenais pas le monde dans ma main. Personne ne me l’avait proposé. Je ne voulais pas devenir « femme écrivain », peintre du monde dans des couleurs d’aquarelle, ou, à l’inverse, une dingue, une casse-couilles, une raseuse épuisante.
Joan dans ses jeunes années se pose déjà des questions sur les femmes qui écrivent, et souscrit à la vision d’une auteure qu’elle a rencontrée. Mais les revendications féminines sont niées dans les années 50, et Joan se retrouve dans une situation qui n’est pas celle qu’elle avait rêvée. Le thème des femmes et de la création court à travers le roman, sans que jamais on n’ait l’impression que l’auteure assène des théories. Elle constate, tout simplement, avec un brin de cynisme qui arrache plus d’un sourire.

Ces hommes, qui possèdent déjà tant, ont besoin d’autant pour se donner des forces. Ils n’ont que des appétits, ils ne sont que bouches béantes, estomacs grondants.
Joan est une femme admirable en apparence, qui comprend et accompagne son mari partout, mais qui craque au bout du compte, à force d’avoir joué les doublures depuis des années. Outre son écriture, la construction du roman est astucieuse, ne provoque jamais un brin d’ennui tant les comparaisons entre les personnages jeunes et les mêmes à la maturité est édifiante ! Une jolie réussite que ce roman (qui conviendra sans nul doute à ceux qui ont aimé De la beauté de Zadie Smith) et je suis ravie d’avoir commencé à lire Meg Wolitzer, car je pressens que ses autres romans pourraient me plaire tout autant !

Meg Wolitzer, La doublure (The wife, 2003) éditions rue Fromentin (2016) traduit par Johan-Frederik Hel Guedj 250 pages

Repéré grâce à Cathulu, Cuné et Nadège.

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littérature îles britanniques·rentrée automne 2016

Colm Toibin, Nora Webster

norawebsterVOLe roman commence par le défilé de voisins, amis, connaissances, qui avec toutes leurs bonnes intentions et leurs bons sentiments, viennent soutenir la famille Webster. Nora Webster se retrouve veuve, sans travail, avec quatre enfants à charge, à la fin des années soixante, en Irlande. Elle qui s’était toujours définie par rapport à son mari Maurice, est démunie, perdue, du moins pendant quelques temps, puis elle commence à prendre un ou deux décisions importantes sans demander l’avis de sa famille proche, sœurs, beau-frère, ou tante… au grand dam de ceux-ci. Vendre la maison de vacances, reprendre un emploi, commencer à suivre des cours de chant, marquent autant d’étapes dans la découverte d’une nouvelle Nora. Ses enfants réagissent, parfois de manière négative, à ces innovations et aux suites de la disparition de la figure paternelle.
C’est avec une grande sensibilité que Colm Toibin décrit les rapports entre Nora et ses enfants, entre Nora et sa famille ou ses amis. L’auteur irlandais se montre toujours aussi habile à dresser de superbes portraits de femmes, que ce soit une jeune fille
comme dans Brooklyn, ou une femme et mère comme dans Le testament de Marie. Ces personnages féminins, qui pourraient paraître ordinaires, se révèlent dans les petits moments du quotidien. Il est tout à fait passionnant de voir cette femme à la fin des années soixante, car l’époque a son importance, prendre les rênes de son existence, et se mettre enfin à devenir elle-même. Elle se rend compte qu’elle avait une illusion de liberté en tant que femme au foyer, mais que ce n’est en rien comparable avec une liberté acquise en menant de front travail et vie familiale. Son rapport à la politique, aux événements des années 68 à 73 en Irlande, pas tout à fait un éveil puisqu’elle était déjà sensibilisée auparavant, s’avère très intéressant aussi.
Pour moi, ce roman est aussi marquant que Le bateau-phare de Blackwater ou Brooklyn, et prouve le grand talent de l’auteur à créer des personnages pleins de vérité, par une attention aux petits détails qui font une vie. norawebsterLu en VO, dévoré malgré l’obstacle de la langue, je peux ainsi le recommander vivement, du moins à ceux que le thème ne rebute pas, avant la sortie de sa traduction le 18 août !

Rentrée littéraire 2016
L’auteur :
Né en Irlande en 1955, Colm Tóibín est diplômé de l’University College de Dublin. Après ses études et un séjour à Barcelone, il revient travailler en Irlande comme journaliste. Son premier roman, Désormais notre exil (1990), se déroule en Espagne et dans l’Irlande rurale dans les années 50. Depuis sont parus La bruyère incendiée (1992), Histoire de la nuit (1996), Le Bateau-phare de Blackwater (1999), Le Maître (2004), L’Épaisseur des âmes (2008), Brooklyn (2011), Le testament de Marie (2012).
258 pages.
Éditeur : Scribner (2014)
Parution chez Robert Laffont le 18 août 2016.

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littérature Amérique du Nord·mes préférés·premier roman

Gil Adamson, La veuve

veuveEt voilà qu’elle fuyait une fois de plus dans le noir, le cœur vidé, trop épuisée pour pleurer.
Une jeune femme fuit. Deux hommes la suivent, « des frères roux, une carabine sur le dos. ». D’emblée au cœur de l’action, il faudra du temps au lecteur pour en savoir un peu plus sur celle qui est nommée « la veuve », sur ses poursuivants, sur l’époque, sur le lieu exact. C’est surtout le style, les descriptions, les ellipses, qui retiennent l’attention, qui font avancer comme la veuve fuit, sans trop savoir où les pas se dirigent.
La fuite singulièrement prenante de la jeune femme qui fuit le mari qu’elle a tué et les visions qui la hantent, autant que ses poursuivants, est à la fois une aventure humaine, un suspense angoissant et un hommage à la nature sauvage du Canada.
J’ai surtout admiré l’habileté, que je trouve plutôt féminine, à présenter cette aventure sans noircir au maximum le tableau, mais sans non plus tomber dans l’angélisme ou la dégoulinade de bons sentiments. Comme dans la vie, certaines rencontres advenues à Mary Boulton sont bonnes, et d’autres moins, certaines personnes sont animées de pieuses intentions, ou d’intentions moins claires, ou de sentiments plus mouvants. Les forêts, les plaines, la montagne, les arbres et les rivières, les animaux, petits et gros, le temps qu’il fait, sont bien sûr, compte tenu du fait que la jeune femme est à la merci des éléments, d’une grande importance dans sa fuite, au moins autant que les êtres humains…
Je procrastine, j’ai une série de billets à écrire avant celui-ci, en principe ! Mais je ne pouvais résister à l’idée de vous donner envie de le lire, ou du moins d’essayer, tant j’ai adoré ce magnifique premier roman, à la croisée entre Homesman de Glendon Swarthout et A la grâce des hommes de Hannah Kent, deux romans que j’ai beaucoup aimés également.

Citations : Aux limites de la ville, une silhouette argentée passa devant elle en courant et se pétrifia – un petit renard gris.
La bête et la femme s’observèrent amicalement pendant un moment. Puis l’animal se retourna et trotta le long de la route, ses petites hanches tremblantes, s’arrêtant parfois pour regarder par dessus son épaule, comme s’il souhaitait lui indiquer la voie. Mais la veuve savait où elle allait.

La grand-mère de la veuve était elle-même convaincue des effets délétères de l’instruction – un trop grand afflux de sang à la tête risquait d’endommager le système reproducteur des femmes. Comme preuve de ses dires, elle invoquait l’exemple de femmes sans enfants ayant fréquenté l’université. « Et pourquoi n’ont-elles pas d’enfants ? demandait-elle. Parce qu’elles en sont incapables. »

L’auteure est née en 1961. Elle a fait paraître de nombreuses nouvelles, dont certaines réunies en un volume intitulé A l’aide, Jacques Cousteau. Elle a publié aussi deux recueils de poésie. Parmi les auteurs qui l’ont influencée, elle cite Michael Ondaatje, Raymond Carver, Richard Ford… La veuve est son premier roman. Gil Adamson vit à Toronto.
417 pages.
Éditeur : Christian Bourgois (2009)
Sorti en poche chez 10-18
Traduction : Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Titre original : The Outlander (2007)

Un excellent conseil repéré chez Aifelle et déniché aussitôt dans une de mes bibliothèques !

littérature Océanie·premier roman·sortie en poche

Hannah Kent, À la grâce des hommes

alagracedeshommesIls ne m’ont pas laissé raconter les événements à ma façon : ils se sont emparés de mes souvenirs de Natan, de mes images d’Illugastadir, et les ont distordus jusqu’à les rendre méconnaissables. Ils m’ont arraché une déposition qui faisait de moi une femme vile et malveillante. Tout ce que j’ai dit m’a été volé ; tous mes mots ont été altérés jusqu’à ce que cette histoire ne soit plus mienne.
Ce roman est celui d’Agnes, accusée en 1828 d’assassinat sur deux hommes, dont l’un était son amant, et dernière femme condamnée à mort en Islande. Un autre homme est condamné aussi, et une complice supposée, graciée. A cette époque, l’île était danoise, et les juges en référaient à Copenhague avant d’appliquer les peines. Ils pensent alors, en attendant l’application de la sentence ou la clémence des juges, à placer Agnes sous surveillance dans une ferme plutôt que de la laisser en prison. Le fermier et sa femme acceptent à contrecoeur, les filles de la maison sont pleines de crainte, le voisinage se récrie devant cette décision. Un jeune prêtre est aussi recommandé pour faire revenir la prisonnière à des idées plus « chrétiennes » avant ses derniers jours. Perturbé à l’idée de converser avec cette femme encore jeune et belle, le jeune pasteur peu conventionnel se contente de la faire parler, et c’est tout un feuilleton qui s’écrit sous nos yeux, de l’enfance d’Agnes à l’acte pour lequel elle a été condamnée.
Formidable, ce premier roman écrit par une jeune auteure des antipodes, qui s’est documentée autant qu’elle a pu, et semble avoir superbement oublié toute cette documentation pour en tirer un récit à la fois infiniment triste et porteur d’espoir en l’humanité. J’ai un peu de mal à imaginer comment pouvaient converser des paysans islandais du XIXème siècle, et pourtant tout sonne juste dans les dialogues autant que dans les gestes, les façons d’être, les rapports à la nature ou entre humains.
Cette année semble islandaise, décidément ! Après Karitas, l’esquisse d’un rêve, et sans oublier J’ai toujours ton coeur avec moi, voici encore un rattrapage en poche que j’aurais eu tort de négliger, car c’est vraiment une belle lecture.

Extrait : – Savoir ce qu’une personne a fait, et savoir qui est cette personne sont deux choses différentes.
– Les actions parlent plus que les mots, vous ne croyez pas ?
– Non. Les actions mentent, au contraire. Certaines personnes n’ont pas de chance, ou bien elles commettent une erreur – une seule ! Et les gens commencent à médire sur leur compte à cause de cette erreur…

 

L’auteure : Hannah Kent est née en Australie en 1985. Elle est cofondatrice et rédactrice en chef d’une revue littéraire. À la grâce des hommes est son premier roman, récompensé par de nombreux prix.
447 pages.
Éditeur : Pocket (2016)
Traduction : Karine Reignier-Guerre
Titre original (2013) : Burial rites

Lu aussi par Athalie, Cécile, Lydie et Val.

Lire le monde pour l’Australie.
Lire-le-monde

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littérature France·rentrée hiver 2016

Céline Curiol, Les vieux ne pleurent jamais

vieuxnepleurentjamais« La jeunesse n’est jamais l’âge du doute mais de l’excès de certitudes. »
Judith, new-yorkaise de soixante-dix ans, est veuve depuis peu de temps. Elle reste assez solitaire, ne fréquentant guère que sa voisine, la pétulante Janet. Judith a été actrice, mais elle fuit dorénavant ses contemporains, notamment tout ce qui ressemble à une activité organisée. Elle va pourtant suivre Janet, lors d’un voyage en car assez drôle à lire, surtout si comme Judith, on remarque essentiellement les aspects comiques des groupes de personnes âgées. Mais Judith vient de retrouver une photo entre les pages d’un exemplaire de Voyage au bout de la nuit, une photo qui fait remonter quantité de souvenirs, et elle se met en tête d’accomplir un autre voyage, de retour vers la France qu’elle a quittée depuis quarante-cinq ans.

« Être en vie, voilà ce qu’était l’exception, la seule véritablement digne d’intérêt. »

J’avais découvert Céline Curiol avec L’ardeur des pierres,  j’étais donc curieuse de ce dernier roman, que sa jolie couverture m’a fait repérer tout de suite sur le présentoir de la bibliothèque. Mes premières impressions sont que le style est beaucoup plus sage et moins original cette fois, la narration moins éclatée. Toutefois les réflexions sur les différents âges de la vie, sur les renoncements qu’on croit imposés par l’âge et qu’on s’est en fait imposés tout seul, sont intéressantes. La première partie a une tonalité plus ironique que la seconde, qui est plus tournée vers l’introspection et les retrouvailles avec le passé.
J’avoue avoir un peu moins aimé la seconde partie, n’étant pas particulièrement avide de savoir quel secret le passé de Judith pouvait receler. D’autant que cet épisode de sa vie est assez vite éventé, et, s’il est vraisemblable, il est un peu trop « monté en épingle ». Mais rien n’aurait pu me faire quitter Judith avant la fin ! C’est en effet un personnage bien attachant, quoique j’ai eu un peu du mal avec son âge, elle semblait agir et réagir comme quelqu’un de plus âgé, à certains moments. Un dernier point : j’ai été intriguée par le choix de l’auteur, anecdotique, mais qui interroge, de faire commencer les prénoms des principaux personnages par J (J comme « jeune » ???) puis ensuite par H, I ou K… Pourquoi cette série qui fleure bon le milieu de l’alphabet ?

Extrait : Les regards fuyaient lorsque je leur tendais le mien. C’était ceux de femmes plus jeunes que moi, traversant la place, et dont je devinais la pensée parce qu’à leur âge aussi, j’avais tenté d’appréhender la vieillesse en épiant les personnes âgées seules au café. Ô combien mes représentations étaient alors incomplètes, autant que devaient l’être les leurs.

L’auteure : Céline Curiol est née à Lyon en 1975. Diplômée de la Sorbonne, elle devient correspondante pour la BBC et Radio France, à New York. Elle commence à écrire en travaillant également à l’ONU. Elle publie son premier roman, Voix sans issue, en 2005, puis Exil intermédiaire, L’ardeur des pierres, A vue de nez, Un quinze août à Paris, L’ardeur des pierres, tous chez Actes Sud.
324
pages
Éditeur :
Actes Sud (2016)

Des avis un peu mitigés ou plus enthousiastes : Albertine, Luocine, Cathulu et plus récemment Keisha qui s’est amusée comme moi des prénoms choisis !

littérature France·premier roman·rentrée hiver 2016

Julie Moulin, Jupe et pantalon

jupeetpantalonMirabelle écarte ses orteils. Elle n’est pas d’accord. Elle veut leur montrer, à ces petites pointures, ce qu’on a dans le mollet. Malgré une nuit passée debout à bercer des enfants, nous pouvons encore fouler de jour la moquette de ce bureau avec détermination…
Jupe et pantalon devrait plutôt, si cela sonnait bien, avoir pour titre Pantalon et jupe pour respecter l’ordre des deux parties du roman, aussi différentes que complémentaires l’une à l’autre. Dans la première, ce sont Marguerite et Mirabelle qui prennent la parole, qui interpellent Brice et Boris, ou Babette, ou Camille. Qui sont-ils ? Que font-elles ? Marguerite et Mirabelle, depuis la petite enfance, soutiennent A., la guident dans ses déplacements, la portent, subissent blessures et lésions… Ce sont en effet les jambes de A., et les autres personnages sont ses bras, ses fesses et son cerveau. Mais arrive un moment dans la vie de cette jeune femme pressée, débordée, où ses membres se rebellent et refusent de répondre à ses sollicitations.
Elle se dirige lentement vers l’évier, vide le fond de sa tasse et ce qui lui restait d’estime de soi.
La deuxième partie se place alors du point de vue d’Agathe, victime de stress professionnel et familial : un mari, deux jeunes enfants, une maison, un travail prenant, mais un moment arrive où être à la hauteur partout devient trop lourd à porter. Et son corps se révolte, et elle se voit obligée de « l’écouter », comme le le sens commun le conseille bien souvent !
Chaque lecteur aura sans doute une légère préférence pour une partie ou une autre du roman, je les ai pour ma part trouvé bien complémentaires. L’auteure a donné la parole à Agathe juste lorsque je commençais à sentir un peu les limites de la première partie. L’humour s’allie à l’originalité, la finesse de l’observation à l’inventivité pour faire de ce roman une très agréable lecture, qui sort des sentiers battus, et parlera à toutes et tous, wonderwomen ou non ! Sous des abords plaisants, ce texte montre, sans démontrer, que le féminisme a encore bien des combats à mener, que ce soit dans le monde du travail, dans la ville ou dans l’espace domestique. Et qu’il ne faut pas attendre que son corps déclare forfait pour souffler un peu !

L’auteure : Née en 1979, Julie Moulin a passé enfance et adolescence en banlieue parisienne avant de rejoindre Paris pour des études. Passionnée par la Russie, elle a beaucoup voyagé en Europe de l’est, dans le Caucase et en Asie Centrale. Elle vit avec mari et enfants près de la frontière suisse. Jupe et Pantalon est son premier roman.
300 pages.
Éditeur : Alma (2016)

Repéré grâce à Eimelle, Leiloona, Miss Leo, Sabine et Séverine.

littérature Asie·nouvelles·rentrée hiver 2015

Ambai, De haute lutte

dehautelutteJ’ai encore craqué pour un livre des éditions Zulma ! Il m’a tout de même fallu ensuite plusieurs mois pour l’ouvrir et le lire, ce que j’aurais sans doute fait plus rapidement s’il s’était agi d’un roman. Mais on trouve dans ce livre des nouvelles, quatre nouvelles assez longues. Elles permettent, c’est appréciable, de bien rentrer dans la vie des personnages et de comprendre ce qui les anime et les ronge. Ces portraits féminins sont passionnants et apprennent beaucoup sur la condition des femmes indiennes, ce qu’elles doivent accepter sous couvert de traditions, ce à quoi elles doivent renoncer.
Il s’agit, ce qui n’est pas si courant dans la littérature indienne, de femmes éduquées, artistes, universitaires, artistes, poètes, et pourtant, leurs relations avec les hommes sont compliquées, dès lors qu’elles tentent de sortir du schéma traditionnel. Il y a aussi des hommes ouverts et compréhensifs, tous ne sont pas rigides comme le personnage de la seconde nouvelle, Les ailes brisées. Il semblerait que ce soit plus le poids des traditions et des conventions qu’il est ardu de faire bouger, que les mentalités masculines.
Les trois premières nouvelles m’ont beaucoup plu, la quatrième, La forêt, beaucoup moins, je n’arrivais pas à y démêler le rêve de la réalité, ni à m’intéresser au personnage principal. J’ai de plus trouvé dommage de ne découvrir qu’après avoir passé la moitié du livre qu’il y avait un lexique bien utile à la fin, pour comprendre notamment tous les termes ayant trait aux divinités, ainsi qu’à la musique et à la danse, univers dont il est question dans la troisième nouvelle, De haute lutte. Quelques petits bémols, donc qui me font conseiller plutôt ces textes à des adeptes de littérature indienne, ou à des lecteurs curieux de la condition des femmes dans le monde.

Extrait : Les amis de sa mère, hommes et femmes, qui se rassemblaient chez elles le vendredi soir, étaient pour la plupart des poètes et des écrivains Lors de ces réunions, on lisait des nouvelles et des poèmes en différentes mangues, que l’on traduisait ensuite. Certains vers s’étaient ainsi gravés dans sa mémoire. Ils l’accompagnaient le matin au réveil, le soir pendant ses marches le long du fleuve, ou la nuit avant de dormir, quand elle fermait les yeux. Ils voletaient, légers, dans son espace intérieur tels des rubans à ses cheveux puis, sans crier gare, se faisaient pesants comme des balles en plomb.

L’auteure : Née en 1944 dans le Tamil Nadu, Ambai est le nom de plume de CS Lakshmi.
Écrivain, traductrice, universitaire, Ambai écrit en tamoul, tout en s’engageant pour la cause des femmes. Elle est l’un des écrivains tamouls contemporains les plus importants. Elle est la fondatrice d’une association pour l’archivage du travail des écrivains et des artistes féminines. Elle vit à Bombay.
214 pages
Éditeur : Zulma (février 2015)
Traduit du tamoul par : Dominique Vitalyos et Krishna Nagarathinam


Lu aussi par Cachou,
Jostein, Laurie, Yv, Zazy.

Lire-le-monde
Lire le monde : Inde.

littérature Amérique du Nord

Evan S. Connell, Mrs. Bridge

mrsbridgeMrs Bridge a été écrit après la deuxième guerre mondiale, mais de petits détails montrent que les premières années du mariage de Mrs Bridge se situent plutôt dans les années 20 ou 30. India Bridge… « Lorsqu’ils l’avaient appelée India, ses parents devaient certainement penser à quelqu’un d’autre. A moins qu’ils ne se soient attendus à avoir une enfant toute différente. » L’enfance d’India est expédiée en quelques lignes, et à la deuxième page, elle devient Mrs Bridge, l’épouse d’un jeune avocat prometteur. Les naissances des enfants suivent, Mrs Bridge tente de leur donner la meilleure éducation, tout comme elle essaye d’être une femme au foyer accomplie et une épouse parfaite.
Ce roman dégage un petit parfum des années cinquante, et écrit dans un style sobre qui reste frais et inhabituel, il évoque les romans de Richard Yates. Les petits moments de la vie sont présentés sur le même plan que les grands, ce qui dessine par touches infimes le tempérament de Mrs. Bridge, jusqu’à lui donner bien plus de vérité qu’en assenant de grands discours sur ses traits de caractère. C’est un portrait qui ne manque pas d’humour, et bien des situations, les dialogues avec ses enfants, les sorties de Mrs Bridge, ses lectures, les relations de soirées mondaines à l’échelle de la petite ville, ou une sortie au centre commercial, sont tout à fait savoureuses… Elle est facilement déstabilisée, cette gentille, Mrs Bridge, et perplexe. Au fil des pages, Mrs Bridges prend de l’âge, ses enfants s’éloignent.
Tout est raconté de son point de vue à elle, à son échelle, et l’entrée des allemands en Pologne tient la même place que l’arrivée de nouveaux voisins. Les tourments feutrés de Mrs Bridge sont décrits avec une forme d’ironie délicate qui serre parfois la gorge, et on s’étonne d’éprouver de une empathie, qui n’a rien d’une identification, pour quelqu’un qui n’a finalement aucun souci dans la vie, « tout pour être heureuse », et qui pourtant se sent si mal à l’idée d’être peut-être, sans doute, passée à côté de sa vie. Une très belle découverte !

Extrait : Elle se rappelait leurs rêves de jadis, les plans d’avenir qu’il faisait et qu’elle écoutait d’une oreille un peu distraite (un sourire se dessina sur ses lèvres), le peu de cas qu’elle faisait de ses propres ambitions, parce que la seule chose qui l’intéressait alors vraiment, c’était lui. Il lui suffisait.

L’auteur : Evan S. Connell est né en 1924 à Kansas City. En 1943, il interrompt ses études de médecine pour s’engager et devenir pilote. En 1959, il publie son premier roman, Mrs. Bridge, qui remporte un grand succès. Après un autre roman et un recueil de poèmes, il publie Mr. Bridge en 1969, ce roman connaît lui aussi un très grand succès. En 1990, les deux romans sont adaptés au cinéma par James Ivory avec Paul Newman et Joanne Woodward.
Malgré tout, Evan Connell reste peu connu, et vit de petits métiers. En 2009, il est nommé au Man Booker Prize pour l’ensemble de son œuvre. Evan Connell est décédé en 2013.
360 pages
Éditeur : Belfond (2016) collection Vintage
Première publication en 1959
Traduction : Clément Leclerc

Les avis de Léa et d’Orzech, ainsi que Mimi aujourd’hui.

Merci à Masse critique pour cette lecture !

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