Publié dans lectures du mois, littérature Asie, littérature France, nouvelles, rentrée littéraire 2018

Lectures du mois (17) octobre 2018

Voici quelques lectures regroupées, que je n’aurai pas le temps, le courage (rayer la mention inutile) d’évoquer plus en détails…

arabedufuturRiad Sattouf, L’arabe du futur, tome 1, éditions Allary, 2014
« Je ne comprenais pas ce mot. Mais depuis ce jour, quand j’entends « Dieu », je vois la tête de Georges Brassens. »
Cet arabe du futur, c’est Riad, un garçonnet tout blond et tout mignon, né d’un père syrien et d’une mère bretonne, trimballé de France en Libye, puis en Syrie, découvrant deux grands-mères si différentes, deux cultures, plusieurs langues. Dans ce premier tome, il a entre deux et six ans, et Riad Sattouf s’est placé à hauteur de ses souvenirs d’enfants, avec sans doute quelques reconstructions de la mémoire, ce qui n’empêche pas le tout de sonner très juste. Je connaissais l’auteur-dessinateur par Les cahiers d’Esther, je découvre avec plaisir cette série dont j’aime le graphisme et l’humour, et que je poursuivrai certainement.

Jérôme a aimé cet hommage au père.

deshommessansfemmes.jpgHaruki Murakami, Des hommes sans femmes, 10/18, 2017, traduction d’Hélène Morita

« Le barman était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt taciturne, et un chat gris, maigre, dormait roulé en boule au coin d’une étagère ornementale. […] Des disques de vieux jazz tournaient sur la platine. »
Voilà bien qui plante une atmosphère à la Murakami ! Ce recueil composé de sept nouvelles explore l’âme masculine, et surtout leur rapport aux femmes, quand elles viennent à leur manquer. Le style de l’auteur, sa manière de construire chaque histoire sur des choses tues, tout fonctionne bien dans ces textes. Parfois, la nouvelle semble prendre un moment un chemin différent, mais revient finalement boucler son errance… Qu’ils soient hantés par une épouse disparue, rappelés au souvenir d’une ancienne amie, ou amoureux sans espoir, les personnages sont tous intéressants, et les légères touches de fantastique m’ont enchantée !

L’avis d’Eimelle qui découvrait l’auteur.

unmondeaporteeMaylis de Kerangal, Un monde à portée de main, Verticales, août 2018

Rentrée littéraire 2018 (12)
« Peindre les marbres, c’est se donner une géographie. »

Alors, pour moi avec Maylis de Kerangal, c’est « deux partout » : j’ai adoré Réparer les vivants et Corniche Kennedy et me suis ennuyée avec Naissance d’un pont et Un monde à portée de main… C’est sûr, son style est remarquable, et ce n’est d’ailleurs pas ce qui m’a gênée. Les belles phrases m’ont plu pendant une centaine de pages, mais je n’ai pas réussi à m’intéresser à Paula, et pas trop non plus au trompe-l’œil. Le sujet ne manque pas d’intérêt, mais des trois jeunes gens qui découvrent cet art si particulier, l’auteure se focalise surtout sur Paula, dont on ne comprend pas trop le cheminement personnel. J’ai parcouru la fin, mais je connaissais déjà pas mal de choses sur Lascaux, cela ne m’a pas accrochée davantage.

Un très bon roman pour Sylire.

apreslaguerreHervé le Corre, Après la guerre, Rivages, 2014

« Il y a des gens qui aiment leur malheur et le cultivent, quand d’autres sont jetés en enfer qui ne demandaient qu’à vivre heureux et tranquilles, dans la paix ordinaire des gens de peu. »
Bordeaux dans les années 50, sur fond de guerre d’Algérie… Heureusement que j’avais lu de bons avis sur ce roman noir, très noir, car j’aurais pu l’abandonner dès la première scène, très dure. Le style aussi m’a maintenue à flot, un joli contraste entre les dialogues truffés, sans que cela fasse cliché, d’expressions des années 50, et les évocations descriptives, celles de la ville grise et enfumée, ou les intérieurs, cafés, garages, très visuelles, parfois poétiques.
On comprend vite qu’il s’agit d’une histoire de vengeance et que le commissaire Darlac, une belle ordure, que même ses sbires regardent avec autant de méfiance que de dégoût, est menacé de représailles, reste à savoir par qui, et à se débrouiller pour trouver des suspects potentiels parmi l’écheveau de personnages, tous bien caractérisés et rendus vivants par la magie de l’écriture.

Un roman riche pour Alex, mais Eve-Yeshé ne l’a pas aimé.


reposetoiSerge Joncour, Repose-toi sur moi, Flammarion, 2016

« Il y a comme ça des projets qu’on garde en soi et qui aident à vivre. »
Quand des corbeaux importuns dans une cour d’immeuble amènent deux voisins à se rencontrer… ils n’ont rien en commun, elle est parisienne jusqu’au bout des ongles, mère de famille et travaille dans la mode, il vit quasiment en ermite, et travaille dans le recouvrement tout en regrettant sa ferme familiale et son épouse disparue. De Serge Joncour, j’ai lu L’écrivain national et Repose-toi sur moi, et je suis encore mitigée cette fois : j’ai aimé le style, vraiment enlevé et agréable à lire, mais trouvé la psychologie des personnages, et les histoires en elle-mêmes, un peu sommaires. Une comédie romantique, pour moi, rien de plus.

Delphine-Olympe beaucoup plus emballée que moi.

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Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, rentrée littéraire 2018

Richard Russo, Trajectoire

trajectoireRentrée littéraire 2018 (11)
« Les mauvaises notes, elle les mettait toujours à la dernière page, accompagnées des commentaires qui les justifiaient, à l’abri des regards indiscrets. »

Il ne me viendrait pas à l’esprit de rater un nouveau livre de Richard Russo, fut-ce un recueil de nouvelles. Et si de plus sa parution coïncide avec la venue de l’auteur au festival America, voilà qui renforce mon envie de le lire ! Je l’ai entendu avec grand plaisir lors d’une rencontre sur « L’art du roman » que je ne vous relaterai pas, toutefois… je me suis laissé porter sans prendre de notes !
Et le livre ? Il est composé de quatre longues nouvelles, qui prennent le temps de poser les situations, de bien faire connaissance avec les personnages. Dans Cavalier, une professeure d’université est confrontée à un étudiant plagiaire, et cela lui rappelle le temps où elle était élève elle-même.
Dans Voix, deux frères se retrouvent pour un voyage de groupe à la Biennale de Venise, mais ne semblent pas prêts à reprendre le dialogue.
Intervention se déroule dans le Maine, où un agent immobilier tente de vendre une maison pleine de charme, mais aussi d’un invraisemblable fatras de souvenirs.
Dans Milton et Marcus, un scénariste accepte de rencontrer un acteur pour remettre ensemble la main à un vieux scenario commencé dix ans auparavant.

« Sa décision de se terrer lui avait fait du bien, pendant quelque temps. En coupant les bruits du monde extérieur, il avait également baissé le volume des voix dans sa tête : un soulagement bienvenu. Commet-il une erreur en laissant le bruit revenir dans sa vie ? »
Chacune de ces nouvelles opère un flash-back sur un événement marquant, plus ou moins douloureux, qui aura construit ou détruit le personnage. Chacune de ces nouvelles a trait, parallèlement, à la maladie, mais ce n’est pas un sujet que l’auteur traite de front, il a la pudeur d’en faire un aléa de la vie, qui révèle les personnalités et les caractères, il ne fait pas disparaître les personnages derrière leur maladie. Entre le moment présent, et le passé dont il se souvient, chaque individu examine sans indulgence son parcours passé, sa trajectoire de vie, et il faut bien souvent l’intervention d’un autre personnage pour l’aider à accepter ce parcours accompli.
On pourrait donc dire que ces nouvelles ont une tonalité mélancolique, mais ce serait sans compter sur l’art de Richard Russo de ramener le sourire entre deux moments délicats, de montrer les revers cocasses des situations plus graves. Même si le milieu du cinéma dans la quatrième nouvelle m’a un peu moins marquée, chacun de ces textes m’a plu, et même laissé un goût de trop peu, j’en aurais bien lu encore quelques-unes !

Trajectoire de Richard Russo (Trajectory, 2017) éditions Quai Voltaire (septembre 2018) traduction de Jean Esch, 296 pages.

Cuné et Maeve sont conquises aussi !

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, rentrée littéraire 2018

Jeffrey Eugenides, Des raisons de se plaindre

desraisonsdeseplaindre.jpgRentrée littéraire 2018 (9)
« Tomasina pouvait juger de la fécondité d’un homme à son odeur et à son teint. Une fois, pour amuser Diane, elle avait ordonné à tous les individus de sexe masculin de tirer la langue. Ceux-ci s’étaient exécutés sans poser de question. Comme toujours. Les hommes aiment être objectifiés. »
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve cette rentrée littéraire particulièrement riche en belles retrouvailles avec des auteurs déjà lus, sans compter les découvertes de nouveaux auteurs, et ce, surtout dans le domaine de la littérature étrangère… Je suis comme une enfant devant un catalogue de jouets, et j’accumule les tentations, sans oublier d’y céder parfois. Comme avec ce recueil de Jeffrey Eugenides, auteur que je n’avais pas relu depuis Middlesex, roman adoré en son temps, il y a presque quinze ans, tout de même.
Bref, qu’allait-il résulter de ces retrouvailles ? Le livre commence tout d’abord par « Les râleuses », une nouvelle très belle et sensible, qui donne une belle image de l’amitié féminine et de la vieillesse, et où la littérature joue un joli rôle… Dans les autres nouvelles, « Par avion », « Musique ancienne », « Des jardins capricieux » ou « Multipropriété », pour n’en citer que quelques-unes, les personnages principaux sont plutôt des hommes, et pas toujours au meilleur de leur forme. Malades, ruinés ou récemment séparés, ils jettent un regard désenchanté sur leur vie, tentent d’en recoller les morceaux, ou essayent de redresser la tête sans voir qu’ils vont tomber de mal en pis. Souvent originaux, les thèmes évoqués conviennent bien à un format court, et le regard doux-amer de l’auteur fait merveille. Quel talent d’observation, quel art des dialogues où l’incompréhension domine !

« En quoi l’activité de Rodney était-elle un travail, contrairement à celle de Rebecca? Primo, Rodney touchait un revenu. Secundo, il devait plier sa personnalité aux désirs de son employeur. Tertio, il n’aimait pas ce qu’il faisait. Ça, c’était le signe incontestable que c’était un travail. »
L’auteur manipule avec dextérité les thèmes des relations familiales, du travail, du sexe, de l’argent, de l’attachement à un lieu, une maison, une ville. Après, comme bien souvent avec les nouvelles, le lecteur se retrouve plus dans l’une que dans l’autre, d’autant qu’ont été regroupées dans ce recueil dix nouvelles parues sur une vingtaine d’années, et qu’on sent qu’elles sont, dans une certaine mesure, inspirées par l’actualité de l’époque. Il est donc difficile de les apprécier toutes de la même manière, mais elles sont de bonne facture, pas trop brèves, l’auteur prend le temps d’installer personnages et situations, et elles sont tout à fait représentatives d’une vision ironique mais compatissante de l’individu dans la société américaine.
Je conseille ce livre aux amoureux de la littérature américaine, aux amateurs de nouvelles, aux curieux !


Des raisons de se plaindre de Jeffrey Eugenides (Fresh complaint, 2017) éditions de l’Olivier (septembre 2018) traduit par Olivier Deparis, 302 pages.

Publié dans bande dessinée, lectures du mois, nouvelles, policier

Lectures du mois (16) août 2018

Avant le rush (tout relatif) de la rentrée littéraire (quatre lectures pour l’instant à commenter dans les deux semaines qui viennent) voici un bref aperçu des livres qui m’ont séduite en août, dans des genres tout à fait variés !


hommegribouille.jpgSerge Lehman, Frederik Peeters, L’homme gribouillé, Delcourt, 2018
Un roman graphique pour commencer, avec une histoire assez compliquée à résumer. Une grand-mère auteure de romans pour enfants, une fille aphasique et un peu larguée, une petite-fille, les hommes ne sont pas très présents dans cette famille originale. Un homme étrange à l’allure d’oiseau fait irruption dans l’appartement qu’elles partagent, et la mère et la fille vont devoir retourner vers leur village d’origine, dans le Jura, pour comprendre qui est cet homme, et ce qu’il voulait à la grand-mère. Le graphisme est magnifique, surtout pour les paysages et les nuits pluvieuses ! Je me suis un peu égarée dans le labyrinthe de l’histoire, mais j’ai apprécié cette lecture.

repéré chez Brize

misscharityMarie-Aude Murail, Miss Charity, L’école des Loisir, 2008
« – Elle est folle. Elle récite du Shakespeare au milieu de tout un ramassis de bestioles !
J’ignore d’où elle tenait son information, mais je dus reconnaître que que c’était un assez bon résumé de ma vie. »
Charity Tiddler est une petite fille solitaire qui s’intéresse surtout à tous les animaux éclopés qu’elle recueille. Mais sa curiosité pour les choses de la nature en fait en grandissant une jeune fille un peu à part, qui ne rêve ni de belles robes, ni de mariage. Un formidable roman jeunesse qui imagine la vie de l’auteur de livres pour enfants Beatrix Potter. Même si l’on n’est pas fan de romans victoriens, c’est passionnant !

Une sélection des Bibliomaniacs qui ont bien fait de le présenter !

SnjorRagnar Jónasson, Snjór, Points, 2017
« Il s’était tout à coup senti très seul. Comme un étranger venu passer le week-end à Siglufjördur qui s’apercevrait que son séjour se prolongeait, jour après jour. Comme un voyageur sans billet de retour. »
Je suis ravie d’avoir commencé une nouvelle série de polars islandais, car même si ce roman ne révolutionne pas le genre, il a du charme, qui tient sans doute aux personnages, dont le sympathique Ari Thor, et au paysage. Je suis allée voir des vues de Siglufjördur, ce que les Islandais nomment une ville, et que j’appellerais un bourg, coincé entre les montagnes et la mer, et l’immersion était complète et rafraîchissante.

Repéré chez Keisha, entre autres.

manquentalappelGiorgio Scianna, Manquent à l’appel, Liana Lévi, 2018
« On n’a pas eu le temps d’avoir peur.
A Gaziantep, tout s’est accéléré d’un coup. Tout ce qui avait été fumeux, lent et vague, est devenu vrai en quelques heures. »
A la rentrée de septembre, dans une classe de Terminale, quatre tables restent libres au fond. Quatre amis partis pour un séjour en Grèce ne sont pas revenus, n’ont donné aucune nouvelle à leurs parents. Ce roman sobre et touchant donne les visages de quatre jeunes « ordinaires » à un phénomène très contemporain. J’ai dévoré ce roman très bien construit en un rien de temps.

Noté chez Delphine-Olympe

unefillebien.jpegHolly Goddard Jones, Une fille bien, Albin Michel, 2013
« Je pense qu’il y a des moments dans la vie où l’on doit abandonner une part de soi, comme si l’on muait, pour avancer. »
Des nouvelles américaines, d’une jeune auteure originaire du Kentucky qui excelle à camper des personnages, et à passer leurs sentiments à la moulinette. C’est sombre, parfois violent, mais toujours très juste. Une mention spéciale pour l’histoire de Felicia, racontée en deux textes différents et de deux points de vue radicalement opposés. C’est bluffant !

Lu par Eva et les Bibliomaniacs.

En avez-vous lu certains ?

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, rentrée hiver 2018

Joyce Carol Oates, Amours mortelles

amoursmortelles« Malgré tout, Mariana s’étonnait qu’Austin reste en apparence sourd à ses excuses. Elle n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi résolument déterminé à ne pas entendre. »
Cela faisait quelques années que je n’avais pas lu de livre de la grande auteure américaine, non par lassitude ou par insatisfaction, mais simplement parce qu’elle écrit tant qu’il est difficile de suivre toutes ses publications. Le dernier lu était Sacrifice, qui ne m’avait pas enchantée plus que ça, sans doute parce qu’il n’était pas tombé au bon moment, car d’autres lectrices et lecteurs de « bon goût » l’ont au contraire énormément apprécié. Ces nouvelles que j’ai trouvées à la bibliothèque m’ont donc paru idéales pour retrouver l’ambiance assez féroce que JC Oates sait créer. Je recommande au passage Nous étions les Mulvaney, La fille du fossoyeur, Daddy Love ou Fille noire, fille blanche pour illustrer cette déclaration !

« Étant donné que Desmond passait sans appeler au préalable, je n’avais aucun moyen de prévoir le moment où il allait se montrer. Aucun moyen de m’arranger pour qu’il y ait une autre personne chez nous, si j’avais voulu qu’il y ait quelqu’un. »
Voici de courts résumés de chaque nouvelle, qui je l’espère, vous donneront envie d’aller y voir de plus près : dans la première, « Mauvais œil », une jeune femme, quatrième épouse d’un homme charismatique et autoritaire, rencontre celle qui fut sa première femme…
Dans « Si près n’importe quand toujours » une toute jeune fille immature et quelque peu ordinaire est remarquée par un jeune homme qui a tout pour plaire…
« L’exécution » est une nouvelle où un jeune homme très perturbé programme l’assassinat de ses propres parents…
Dans « La semi-remorque » une jeune femme porte le poids insupportable d’une agression, doublée d’une manipulation, survenue dans son enfance, et qu’elle a tenté de refouler…

« Les policiers l’étudiaient en silence. Dans leur regard, il ne lisait aucune sympathie, constat qu’il trouvait choquant, déroutant.
Il n’était pas prêt pour la révélation ahurissante qui allait suivre. »
Je trouve Joyce Carol Oates inégalable lorsqu’il s’agit de se mettre dans la peau de jeunes gens, garçons ou filles, de la prime adolescence au début de l’âge adulte, qui se trouvent entraînés dans des situations des plus délicates. Ces quatre textes, de cinquante à soixante-dix pages chacun, auraient pu, sous une autre plume moins acérée, former de très bons romans. Leur brièveté ne les rend que plus envoûtants ! Chaque texte se lit d’une traite, les nerfs à vif tant la tension va crescendo jusqu’au final, pas forcément celui que l’on attend, bien sûr… Si certains traits communs rapprochent ces nouvelles, elles diffèrent cependant assez pour qu’on ne sache pas trop sur quel pied danser avant l’arrivée du dernier mot. Du grand art !
Je recommande ce livre, bien sûr, autant pour une découverte de l’auteure que pour retrouver le plaisir de cette écriture percutante.

 

Amours mortelles de Joyce Carol Oates, (Evil eye, 2013) éditions Philippe Rey (2018) traduit par Christine Auché, 251 pages.

 

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, projet 50 états

Robin MacArthur, Le cœur sauvage

coeursauvage« Je sens son odeur familière de cambouis, de sapin du Canada et de fumée, et en même temps me reviennent ces champs blancs de neige, l’eau de ce lac, ma mère, sa joie et le peu que j’en ai connu, et soudain, il murmure mon prénom, et je reprends conscience de l’endroit où je suis -le jardin de mon ivrogne de père-, de qui je suis ; sans un regard pour lui je m’écarte et me lève, puis me dirige tant bien que mal vers la lisière de la clairière avec ma canette de bière tiède.
« Et merde », marmonne-t-il. »
Le cœur sauvage est un recueil de nouvelles situées dans un coin du Vermont, cet état rural du nord-est des États-Unis coincé entre l’état de New York, le Massachusetts et le New Hampshire. Zone rurale sans grand attrait, semble-t-il, qui donne l’impression de ne pas avoir été choisie par ses habitants, mais plutôt de s’être imposée à eux. Racontées à la première personne, les textes du premier recueil de Robin MacArthur mettent en scène des individus de sexes et d’âges variables, qui, à moment ou un autre, ressentent le besoin de mettre des mots sur une période de leur vie, plus difficile, plus forte, plus troublante.

« Je m’arrête un moment sur cette route, les bras ballants, et je ferme les yeux en me disant que la vie nous offre peut-être plus d’une chance de nous en sortir, ou différentes formes de chance, et je me remets à marcher vers l’endroit où je suis né. »
Il faut lire deux ou trois nouvelles au moins pour se mettre dans l’ambiance, qui reste un peu la même à chaque fois, le milieu de vie de villageois plus ou moins marginaux du Vermont, anciens hippies, chômeurs et désœuvrés divers, mères de famille qui peinent à joindre les deux bouts, hommes au bout du rouleau… La caravane semble l’habitat le plus répandu parmi ces paumés, et l’alcool le moyen le plus sûr de ne pas ressasser à longueur de soirée ses problèmes. Pourtant, le désespoir ne recouvre pas tout, et n’empêche pas les personnages qui dérivent dans ces nouvelles d’être sensibles aux beautés de la nature, aux couchers de soleil et aux petits matins givrés, aux moments de bonheur en famille, aux tiraillements de l’amour ou de l’amitié.
Les moments de vie choisis par Robin MacArthur, son don pour les dialogues et les descriptions vivantes, font de cette lecture un beau moment, à condition d’aimer le format nouvelles. Sachez qu’elles ne sont pas trop courtes, une dizaine de nouvelles pour plus de 200 pages, et que l’auteure réussit à installer avec rapidité et finesse décor et personnages, de manière à ce qu’on ne perde pas une miette de ses textes, denses et bien traduits, ce qui ne gâche rien.

Le cœur sauvage, de Robin MacArthur, (Half wild, 2016) éditions Albin Michel (avril 2017) traduit par France Camus-Pichon, 214 pages.

Lu (et aimé) aussi par Cathulu, Hélène, Jérôme, Léa

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Publié dans littérature Europe du Sud, mes préférés, nouvelles, rentrée hiver 2017

Jaume Cabré, Voyage d’hiver

voyagedhiver« Mais le destin est ainsi : il ne raconte pas toute l’histoire, seulement le fragment qui lui convient et, afin de vous induire en erreur, il cache le reste avec un petit rire équivoque. »
J’ai enfin lu un livre de Jaume Cabré ! Mais pas le tant vanté et tant admiré Confiteor, que je crains tellement qu’il m’attend depuis presque deux ans ! Non, j’ai trouvé un recueil de nouvelles du grand auteur catalan sous une couverture qui ne pouvait que me faire de l’œil, et j’ai bien fait de me laisser tenter.
Voyage d’hiver est composé de quatorze nouvelles dont l’auteur a écrit plusieurs versions sur presque vingt ans, versions dont il dit dans la postface qu’il n’était pas vraiment satisfait jusqu’à ce qu’il leur trouve des correspondances, des connivences, des thèmes communs. La version définitive met donc légèrement l’accent sur ces coïncidences, et c’est un vrai plaisir de lecture !

« Promets-moi que… dans vingt-cinq ans -il regarda sa montre-, le 13 décembre à midi… nous nous retrouverons devant le tombeau de Schubert. »

Quatorze nouvelles qui m’ont toutes séduites à leur manière, « L’espoir entre les mains » a presque réussi à me faire pleurer avec son histoire de prisonnier qui attend des lettres de sa fille, le formidable « Deux minutes » rappelle un album pour enfant où tout s’enchaîne et pourtant fait appel à l’intelligence du lecteur avec sa fausse simplicité. Le Voyage d’hiver de Schubert revient à plusieurs reprises dans les nouvelles, ainsi qu’un tableau de Rembrandt, comme autant de clins d’oeil, mais nul besoin d’être un fin connaisseur en art ou en musique pour apprécier.

« Après cette expérience sensationnelle, j’ai parcouru tous les musées d’Oslo à la recherche d’autres non-tableaux. J’en ai trouvé trois ou quatre qui m’ont rendu très heureux. »
Ce sont des nouvelles à chute, ce qui est un peu à l’écart des modes, mais fonctionne bien quand l’écriture est à la hauteur. Drôles, émouvantes ou machiavéliques, ces nouvelles laissent une grande place à la musique, à la littérature et à l’art, et sondent les profondeurs de l’âme humaine en quête du mal ou de la bonté qui s’y cachent. Elles s’enchaînent en changeant de lieux et d’époques, mais sans égarer le lecteur. Bref, j’ai adoré ce recueil, et maintenant, je pense pouvoir profiter des longues soirées d’hiver pour m’attaquer enfin à Confiteor !

Voyage d’hiver de Jaume Cabré, (Viaje de invierno, 2014) éditions Actes sud (février 2017) traduit du catalan par Edmond Raillard, 304 pages.

Les billets d’Alex mot à mots et Noukette


Les bonnes nouvelles du lundi c’est ici
bonnenouvelle

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles

T.C. Boyle, Une mort à Kitchawank

unemortakitchawankJe n’en étais pas trop sûr, mais il me sembla que Lily me souriait – cependant, vu ce qui se passa par la suite, elle faisait sans doute la grimace. Franchement, je ne sais pas.
Le titre que je vous donne là est incomplet puisqu’il s’intitule Une mort à Kitchawank et autres bonnes nouvelles, voilà qui tombe parfaitement bien dans le cadre des bonnes nouvelles du lundi ! Une « cabane » dans la première nouvelle, une yourte dans la deuxième, une communauté dans des villas autour d’un lac, le tout aux Etats-Unis, mais aussi une maison dans la zone interdite de Tchernobyl, le lieu d’habitation semble avoir une importance certaine pour l’auteur. D’ailleurs, le thème de l’une des nouvelles est assez similaire à celui de La condition pavillonnaire de Sophie Divry, mais en commençant à lire, on s’attend à tout autre chose, et petit à petit, une vie se déroule, et comme dans le roman que je cite, l’euphorie n’est pas forcément au rendez-vous !

Il le prenait toujours avec lui quand il répondait à une annonce parce que Joey était un charmeur, le genre de gamin qui plaisait à tout le monde, avec son visage rayonnant et ses grands yeux curieux de tout, ses cheveux d’un blond presque blanc qu’il tenait peut-être de son père.
T.C. Boyle accorde une grande attention à ses personnages, à leurs dialogues, à leurs actions. La particularité de ces nouvelles est qu’elles ne sont pas « à chute » à la manière française, mais pas seulement des tranches de vie ou des atmosphères non plus. Elles font aller les personnages d’un point A à un point B, il ne s’est pas toujours passé de grand événement, mais pourtant ils ont fondamentalement changé. Et vous n’imaginez pas comme l’auteur peut rendre ça captivant et troublant…

La randonnée ne se considère pas comme un sport de compétition, mais, bien sûr, elle l’est. Parce qu’elle exige de l’endurance, de l’adresse, de la sagesse, la connaissance de la forêt, et elle réclame de la testostérone comme tous les autres sports.
Je n’aurais une petite restriction que sur la dernière nouvelle, qui est si différente des autres par le personnage et l’époque que je suis restée à côté… mais par rapport à la force des quatorze autres textes, ce n’est rien ! Je connaissais déjà l’écriture de l’auteur par des romans plutôt amples, comme Water music, ou dans un genre très différent, America ou Les vrais durs, je l’ai trouvé tout autant à l’aise avec les formes courtes, il installe l’histoire et les personnages en quelques phrases bien posées, et c’est vraiment un plaisir à lire, et presque un déchirement de quitter chaque univers !

T.C. Boyle, Une mort à Kitchawank (The collected stories of T.C. Boyle, volume II, 2013) Grasset (2015) Traduction de Simone Arous, 432 pages

La lecture d’Ariane

La bonne nouvelle du lundi c’est ici
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Publié dans littérature Afrique, nouvelles, rentrée littéraire 2015

A. Igoni Barrett, Love is power ou quelque chose comme ça

loveispowerUne nouvelle ?
Ce recueil propose neuf nouvelles d’un jeune auteur nigérian, aux univers assez éloignés les uns des autres, de longueurs variables, mais décrivant toujours avec acuité des aspects particuliers de la vie nigériane. Que leur fin soit tragique, douce-amère, drôle ou optimiste, toutes sont bien construites et décrivent des personnages attachants.
Ma préférée est la première, « Ce qui était arrivé de pire » et s’il est un peu dommage d’entrer dans la nouvelle suivante en regrettant de ne pas rester plus longtemps avec les personnages du texte précédent, ce ne sera sans doute pas la même que chacun préférera.

« Tout le monde a sa vie à vivre, dit Maa Bille doucement. Je ne demande à personne de venir s’occuper de moi. Je ne demande à aucun d’entre vous de me donner à manger. Tout ce que je demande, c’est que tu m’accompagnes à l’hôpital demain pour mon opération. »
Voici Maa Bille, veuve de soixante-six ans, elle ne passe pas son temps à ruminer à propos de sa vie, elle ne se plaint pas. Ses cinq enfants ont réussi, mais vivent loin d’elle, elle a de beaux petits-enfants, elle entretient ses petites habitudes qui l’empêchent de penser au passé. Se préparant à entrer encore une fois à l’hôpital pour une opération de la cataracte, elle va voir la seule de ses enfants qui ne vit pas trop loin d’elle, pour lui demander de l’accompagner le lendemain. Mais elle tombe à un mauvais moment, sa fille pourtant aimante ne pourra rien faire pour elle. Et là, les souvenirs douloureux remontent, jusqu’à une fin qui ouvre des possibilités écartées jusqu’alors…

Alaba, sa troisième enfant, vivait dans la même ville qu’elle, Poteko, à quelques kilomètres de la maison maternelle. Elle avait épousé un Trinidadien à voix de tuba et au teint de houmous, Amos Stennnet, technicien chez Shell. Il passait plus de temps sur les plate-formes off-shore des gisements pétroliers de Bongo qu’avec sa famille. Chaque fois qu’il revenait à terre […] il rattrapait le temps perdu loin des siens en s’appliquant à féconder sa femme.
Il faut parler du style aussi, et de la traduction, formidables tous les deux, qui impriment un rythme propre à chaque nouvelle, et qui posent décors et personnages avec une précision non dénuée d’ironie, comme le montre l’extrait ci-dessus. La jeune littérature nigériane est décidément bien traduite en français avec Chimamanda Ngozi Adichie, Chigozi Obioma et sans doute d’autres qui me restent à découvrir !

Love is power ou quelque chose comme ça (Love is power, or something like that, 2013) Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sika Fakambi (Zulma, septembre 2015) 352 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici et j’aime aussi Lire le monde !

bonnenouvelle Lire-le-monde

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Publié dans littérature France, nouvelles

Nathacha Appanah, Petit éloge des fantômes

petitelogedesfantomesLa collection
Je crois que c’est le premier livre de cette collection « petit éloge » de Folio que je lis. Les thèmes nombreux et les auteurs variés permettent toutes sortes de découvertes, pour tous les goûts. Je note, au fil du catalogue, un petit éloge de la mémoire, de la colère, des grandes villes, de la bicyclette, de l’ironie, des brunes… Je remarque aussi des auteurs qu’il me plairait de lire ou de relire comme Eric Fottorino, Valentine Goby, Nathalie Kuperman, Martin Winkler ou Brina Svit, dont je parlais la semaine dernière…

L’auteure

Là, c’est Nathacha Appanah qui s’y colle avec des histoires de famille, de fantômes perturbants ou plus familiers, dans le cadre de l’île Maurice principalement. Sept textes variés, qui peuvent sembler autobiographiques ou un peu moins, parfois teintés d’un zeste de fantastique, sur le thème du deuil, mais aussi de la mémoire, de l’absence, ou des souvenirs d’enfance toujours tendres et pleins d’admiration pour ceux qui l’ont précédée, leurs croyances et leur sens généreux de la famille…

« Comment savoir quel est son devoir ? Est-il de se battre ? Est-il de se soumettre ? Est-il de lâcher prise ? »
Dans « Mes fantômes bien-aimés », Nathacha évoque la figure de sa grand-mère, la nouvelle « Hollanda » parle d’un cyclone que l’île Maurice a subi en 1994, mais quel était ce fantôme qui suivait le passage de l’ouragan ? Dans « La traversée » on en apprend plus sur les rites bouddhistes liés au deuil, « Le sommeil » parle d’une patiente souffrant d’insomnie et de son médecin… les sept textes donnent la mesure du talent de l’auteure et invitent à poursuivre la découverte de ses écrits. Pour moi, ce sont des retrouvailles puisque j’ai déjà lu La noce d’Anna et En attendant demain, et je pense ouvrir un de ces jours son dernier ouvrage Tropique de la violence

« J’avais vingt et un an à peine, je vivais sous l’emprise d’un homme au génie sombre et violent, et je n’en menais pas large. Mais je me tenais droite, pas besoin de parents, pas besoin de frère, pas besoin d’amis, pas besoin de finir mes études, pas besoin de vivre sa jeunesse. »
J’admire comment en peu de mots, mais qui en disent tant, est fait ce portrait d’une jeune femme qui va rendre visite à sa grand-mère… Et tout le reste du recueil est de la même veine, un petit livre, mais un condensé de force et de sincérité.

 

Nathacha Appanah, Petit éloge des fantômes, Folio (2016) 98 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici.

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