littérature Afrique·nouvelles·rentrée automne 2015

A. Igoni Barrett, Love is power ou quelque chose comme ça

loveispowerUne nouvelle ?
Ce recueil propose neuf nouvelles d’un jeune auteur nigérian, aux univers assez éloignés les uns des autres, de longueurs variables, mais décrivant toujours avec acuité des aspects particuliers de la vie nigériane. Que leur fin soit tragique, douce-amère, drôle ou optimiste, toutes sont bien construites et décrivent des personnages attachants.
Ma préférée est la première, « Ce qui était arrivé de pire » et s’il est un peu dommage d’entrer dans la nouvelle suivante en regrettant de ne pas rester plus longtemps avec les personnages du texte précédent, ce ne sera sans doute pas la même que chacun préférera.

« Tout le monde a sa vie à vivre, dit Maa Bille doucement. Je ne demande à personne de venir s’occuper de moi. Je ne demande à aucun d’entre vous de me donner à manger. Tout ce que je demande, c’est que tu m’accompagnes à l’hôpital demain pour mon opération. »
Voici Maa Bille, veuve de soixante-six ans, elle ne passe pas son temps à ruminer à propos de sa vie, elle ne se plaint pas. Ses cinq enfants ont réussi, mais vivent loin d’elle, elle a de beaux petits-enfants, elle entretient ses petites habitudes qui l’empêchent de penser au passé. Se préparant à entrer encore une fois à l’hôpital pour une opération de la cataracte, elle va voir la seule de ses enfants qui ne vit pas trop loin d’elle, pour lui demander de l’accompagner le lendemain. Mais elle tombe à un mauvais moment, sa fille pourtant aimante ne pourra rien faire pour elle. Et là, les souvenirs douloureux remontent, jusqu’à une fin qui ouvre des possibilités écartées jusqu’alors…

Alaba, sa troisième enfant, vivait dans la même ville qu’elle, Poteko, à quelques kilomètres de la maison maternelle. Elle avait épousé un Trinidadien à voix de tuba et au teint de houmous, Amos Stennnet, technicien chez Shell. Il passait plus de temps sur les plate-formes off-shore des gisements pétroliers de Bongo qu’avec sa famille. Chaque fois qu’il revenait à terre […] il rattrapait le temps perdu loin des siens en s’appliquant à féconder sa femme.
Il faut parler du style aussi, et de la traduction, formidables tous les deux, qui impriment un rythme propre à chaque nouvelle, et qui posent décors et personnages avec une précision non dénuée d’ironie, comme le montre l’extrait ci-dessus. La jeune littérature nigériane est décidément bien traduite en français avec Chimamanda Ngozi Adichie, Chigozi Obioma et sans doute d’autres qui me restent à découvrir !

Love is power ou quelque chose comme ça (Love is power, or something like that, 2013) Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sika Fakambi (Zulma, septembre 2015) 352 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici et j’aime aussi Lire le monde !

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littérature France·nouvelles

Nathacha Appanah, Petit éloge des fantômes

petitelogedesfantomesLa collection
Je crois que c’est le premier livre de cette collection « petit éloge » de Folio que je lis. Les thèmes nombreux et les auteurs variés permettent toutes sortes de découvertes, pour tous les goûts. Je note, au fil du catalogue, un petit éloge de la mémoire, de la colère, des grandes villes, de la bicyclette, de l’ironie, des brunes… Je remarque aussi des auteurs qu’il me plairait de lire ou de relire comme Eric Fottorino, Valentine Goby, Nathalie Kuperman, Martin Winkler ou Brina Svit, dont je parlais la semaine dernière…

L’auteure

Là, c’est Nathacha Appanah qui s’y colle avec des histoires de famille, de fantômes perturbants ou plus familiers, dans le cadre de l’île Maurice principalement. Sept textes variés, qui peuvent sembler autobiographiques ou un peu moins, parfois teintés d’un zeste de fantastique, sur le thème du deuil, mais aussi de la mémoire, de l’absence, ou des souvenirs d’enfance toujours tendres et pleins d’admiration pour ceux qui l’ont précédée, leurs croyances et leur sens généreux de la famille…

« Comment savoir quel est son devoir ? Est-il de se battre ? Est-il de se soumettre ? Est-il de lâcher prise ? »
Dans « Mes fantômes bien-aimés », Nathacha évoque la figure de sa grand-mère, la nouvelle « Hollanda » parle d’un cyclone que l’île Maurice a subi en 1994, mais quel était ce fantôme qui suivait le passage de l’ouragan ? Dans « La traversée » on en apprend plus sur les rites bouddhistes liés au deuil, « Le sommeil » parle d’une patiente souffrant d’insomnie et de son médecin… les sept textes donnent la mesure du talent de l’auteure et invitent à poursuivre la découverte de ses écrits. Pour moi, ce sont des retrouvailles puisque j’ai déjà lu La noce d’Anna et En attendant demain, et je pense ouvrir un de ces jours son dernier ouvrage Tropique de la violence

« J’avais vingt et un an à peine, je vivais sous l’emprise d’un homme au génie sombre et violent, et je n’en menais pas large. Mais je me tenais droite, pas besoin de parents, pas besoin de frère, pas besoin d’amis, pas besoin de finir mes études, pas besoin de vivre sa jeunesse. »
J’admire comment en peu de mots, mais qui en disent tant, est fait ce portrait d’une jeune femme qui va rendre visite à sa grand-mère… Et tout le reste du recueil est de la même veine, un petit livre, mais un condensé de force et de sincérité.

 

Nathacha Appanah, Petit éloge des fantômes, Folio (2016) 98 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici.

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littérature Europe de l'Est et Russie·nouvelles·rentrée hiver 2017

Brina Svit, Nouvelles définitions de l’amour

nouvellesdefinitionsdelamourQui est Brina Svit ?
Je découvre, avec ce recueil de nouvelles qui sort ces jours-ci, l’auteure slovène Brina Svit. Elle vit à Paris et écrit dorénavant en français. Quelques petites recherches sur l’auteure m’apprennent également qu’elle est journaliste, traductrice et a écrit des pièces radiophoniques.

 

Quand ils se sont revus lundi à la conférence de rédaction, ils n’ont laissé apparaître aucun signe de connivence ou de rapprochement. Tout était comme d’habitude, même les cinq minutes de retard de Lilya.
Les personnages principaux de ces nouvelles sont des hommes ou des femmes, souvent un peu égarés par les sentiments qu’ils éprouvent, qui leur tombent dessus brutalement, au moment où ils s’y attendaient le moins. Mais l’inverse est possible aussi, la situation où le personnage n’éprouve pas les sentiments qu’il devrait au moment opportun. Ces dix tranches de vie sont plutôt douces, ou mi-figue, mi-raisin, jamais totalement cruelles, et c’est sans doute ce qui, en ce qui me concerne, fonctionne à merveille à la lecture.

C’est un an après la mort de Suzanne, sa femme, que Claude Krieff a trouvé la clef de son jardin.
Les personnages de Brina Svit, d’âges variables, du début de l’âge adulte à la retraite, travaillent souvent dans le milieu littéraire, ils sont parfois expatriés et vivent en France, en Argentine ou en Slovénie. Le barrage de la langue n’en est pas vraiment un, celui du milieu social pas toujours non plus, mais des malentendus surviennent parfois là où tout allait trop bien, alors qu’une connivence s’installe entre deux êtres que tout éloignait. Résumer ces textes pourrait faire penser à des histoires sucrées et romantiques, des petits morceaux de guimauve, mais des fêlures subtiles laissent apparaître tout autre chose. Le titre « Nouvelles définitions de l’amour » leur va fort bien !

Choisir une nouvelle ?
Franchement, je les ai toutes aimées, et il n’est d’ailleurs pas fréquent que je dévore un recueil de nouvelles aussi rapidement, sans envie aucune de le fermer pour le finir plus tard. Je vais donc vous parler de la dernière, « Table de Noël ».

Il y a une femme près de la porte, en manteau bleu et casque à vélo fuchsia sous le bras, contemplant les mêmes mandarines -ses mandarines- qui continuent à rouler sur le sol.
Une jeune femme qui déteste les fêtes de Noël se trouve tout un tas d’occupations pour retarder le moment de rentrer réveillonner seule. Elle entre par hasard dans un magasin de meubles un poil trop chic, pour regarder les tables, elle qui mange toujours debout ou sur son canapé. L’unique personne présente, un vendeur qui ne semble pas vraiment assorti au lieu, s’empresse de lui offrir un café, tout en pensant au poivre de Sichuan qu’il doit acheter avant de rentrer chez lui, où il est attendu. Pendant que les passants courent vers des achats de dernière minute, eux sont dans une sorte de cocon, dont ils doivent sortir. Mais petit à petit, aucun des deux ne semble plus si pressé… Comme dans les autres nouvelles, pensées et dialogues sonnent juste jusqu’à la dernière ligne du texte, il y a de la vie et de l’espoir dans l’être humain, et la beauté en jaillit.

Je ne sais pas si je vous ai convaincus de lire ce recueil, où vous croiserez un air de tango, un échange épistolaire, un couple d’écrivains, New York sous la neige, une hirondelle de fenêtre, une clarinette… mais je suis sûre de prêter désormais attention aux autres livres de cette auteure !

Nouvelles définitions de l’amour, de Brina Svit (Gallimard, 9 février 2017) 241 pages

Je participe à la « Bonne nouvelle du lundi », et je vais « Lire le monde » avec la Slovénie.
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Livre reçu grâce à Babelio.

littérature Amérique du Nord·nouvelles·policier

Craig Johnson, Incendiaire

incendiaireSympathique initiative !
Laquelle ? Celle de Martine qui propose La bonne nouvelle du lundi, pour mettre en lumière le genre des textes courts. Je souscris volontiers à cette idée et je me donne pour objectif de proposer un auteur à découvrir ou à redécouvrir, et une nouvelle qui permet d’entrer dans son univers… Mais ce ne sera pas chaque lundi, (non, je me connais !) mais un lundi de temps à autre, selon mes lectures.

Craig Johnson
Je commence avec Craig Johnson, qui publie des romans policiers chez Gallmeister depuis maintenant un certain nombre d’années, depuis 2009 précisément, et qui ne manque jamais de venir à différentes rencontres et fêtes du livre françaises pour les présenter. Ce qui fait que bon nombre d’entre vous connaissent son légendaire chapeau, et son sourire communicatif ! craigJ.jpg

« –J’ai pas flanqué le feu à ma foutue chambre. (Il prit une nouvelle gorgée pour étouffer l’esprit de fête ambiant.) Putain de bon Dieu. Ce foutu truc était même pas branché. »
Les personnages des nouvelles de Craig Johnson sont les mêmes que ceux de ses romans, le shérif du comté d’Absaroka, Walt Longmire, son ami indien Henry Standing Bear, ses adjoints du bureau du shérif, et différentes autres figures de la petite ville où tout le monde se connaît.
Dans la nouvelle que je viens de lire, Walt passe le réveillon avec Lucian, l’ancien shérif qui vit, à son grand désarroi, en maison de retraite. Le pauvre Lucian se retrouve de gré ou de force obligé de rester dans la salle commune car sa chambre a subi un début d’incendie. Incident qui le perturbe, bien évidemment, dans la mesure où il a du mal à admettre qu’il aurait été imprudent, et aurait déclenché lui-même cet incendie. D’anciennes photos affichées au mur de la maison de retraite vont alors donner à Walt l’occasion de faire preuve de son intuition légendaire… et peut-être ainsi de réconforter son ancien collègue.

« La quasi-totalité des discours de Bud avait un rapport avec l’alcool ou avec les femmes. »
Pas si facile d’écrire une nouvelle policière, en installant une situation critique, des personnages suffisamment nombreux, et de résoudre une enquête en une douzaine de pages… pourtant Craig Johnson y réussit fort bien, laissant parler aussi bien son humour que son sens du portrait incisif et parlant. Il ne faut pas s’attendre à une action trépidante, mais c’est sympathique et bien mené.
C’est le deuxième nouvelle que je lis, sans parler des romans. D’ailleurs toutes les nouvelles sont accessibles facilement sur le site de l’éditeur Gallmeister, et vous pouvez donc aller faire à volonté un petit tour dans le Wyoming grâce à ses nouvelles, avant ou après avoir lu un de ses romans !
Et ça, c’est vraiment une bonne nouvelle, non ?

 

Retrouvez la bonne nouvelle du lundi chez Martine ici ou .
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littérature Amérique Latine·nouvelles

Guadalupe Nettel, La vie de couple des poissons rouges

viedecoupledespoissonsPourquoi ce livre ?
Une auteure mexicaine, un titre intrigant, une collection dans laquelle je n’ai encore rien lu… hop, direction le sac de bibliothèque ! La première nouvelle au ton subtilement décalé met en scène une jeune femme enceinte qui devient quelque peu obsédée par ses deux poissons combattants dans leur bocal. La deuxième nouvelle permet de voir apparaître des constantes, des directions communes aux cinq textes.

Poissons, cafards, serpent, champignons, chats…
Ces nouvelles, vu leur petit nombre, sont assez longues pour bien installer l’ambiance. Les personnages apparaissent plutôt solitaires et renfermés sur eux-mêmes. Pour différentes raisons, ils ont du mal à communiquer avec leurs semblables et se sentent plus proche du monde animal, voir végétal

« En général, on apprend beaucoup des animaux avec lesquels on vit, même les poissons. »
Tout le monde n’appréciera pas forcément l’univers de ces textes où les narrateurs, hommes ou femmes, jeunes dans l’ensemble, deviennent obnubilés par des animaux, par une espèce, et se rendent compte qu’ils se sont éloignés du règne animal, et que c’est cela qui ne va pas dans leur vie… Ils peuvent même devenir hôtes consentants de champignons, dans la quatrième nouvelle que j’ai trouvé un peu écœurante, il faut l’avouer.

« Un samedi matin, Isabel et moi étions assis dans la cuisine, à bavarder. Nous avions mis du pain à décongeler dans le micro-ondes. Tandis qu’elle m’expliquait les avantages du nouvel insecticide, nous avons entendu des crépitations inhabituelles dans le four. Quand nous avons ouvert la porte, trois cadavres de cafards gisaient sur le gril. »
N’imaginez pas des nouvelles qui lorgnent du côté de
La métamorphose, il ne s’agit pas de transformations physiques, enfin, pas tout à fait, car lorsque le mental est atteint, le corps subit parfois lui aussi des évolutions inattendues…
En bref, des nouvelles intéressantes et montrant un imaginaire plutôt original, qui fait penser à celui de l’auteure japonaise Yoko Ogawa. Elles aiguisent en tout cas la curiosité et donnent envie de relire cette auteure, peut-être dans un format plus long. Je note que l’auteure vit en partie en France, mais qu’elle écrit dans sa langue maternelle, limpide et très bien traduite.

La vie de couple des poissons rouges (El matrimonio de les peces rojos, 2013) éditions Buchet et Chastel (2015) traduit de l’espagnol (Mexique) par Delphine Valentin, 122 pages

littérature Amérique du Nord·nouvelles

David James Poissant, Le paradis des animaux

paradisdesanimauxLe recueil de nouvelles de ce jeune auteur est encore un exemple de ce que les universités américaines et les ateliers d’écriture peuvent produire de meilleur. La première nouvelle, L’homme-lézard, est à ce titre exemplaire, puisque réussissent à y cohabiter une situation familiale dégradée entre un père et son fils homosexuel, une virée en pick-up, un inventaire après décès, un alligator géant, un parcours de golf, une tempête, de la violence, des remords, une tentative de rédemption… le tout avec une tonalité de comédie dramatique, le penchant dramatique étant le plus exploité, sans en rajouter dans la morosité.
Les autres nouvelles, comme la première, possèdent la même force teintée d’humour, s’attachent autant à révéler le petit détail pitoyable qui change tout, que les sentiments universels.
Les personnages terriblement humains, faillibles,  représentatifs des petits blancs pauvres du sud des États-Unis, sont capables de moments fulgurants de grandeur. La dernière nouvelle, Le paradis des animaux, fait revenir quelques années plus tard le père et le fils du premier texte, pour mettre un point final à leur histoire. Et à notre lecture qui nous laisse un vide…
Je serai curieuse de lire de nouveau ce jeune auteur lorsqu’il fera paraître, un jour, un roman. Et en attendant, peut-être de l’écouter parler de son travail au Festival America où il est invité en septembre…
Logo-America

Citations : Il y a un an, j’ai balancé mon fils par la fenêtre de la salle de séjour. Je ne me rappelle pas comment cela s’est produit, en tout cas, pas exactement.

La seule chose qui soit pire que d’être pris en pitié, c’est de se prendre soi-même en pitié.

L’auteur : Originaire du sud des États-Unis, David James Poissant, 33 ans, est maintenant l’une des sensations de la scène littéraire américaine. Ses nouvelles, publiées dans les revues et magazines littéraires les plus prestigieux ont été distinguées par de nombreuses récompenses. Il vit en Floride, où il enseigne la littérature.
337 pages.
Éditeur : Albin Michel (2015)
Traduction : Michel Lederer
Titre original : The heaven of animals

 

Repéré grâce à Hélène, Léa et Valérie.

littérature Amérique du Nord·mes préférés·nouvelles·projet 50 états

Flannery O’Connor, Les braves gens ne courent pas les rues

bravesgensnecourentIl me semble avoir noté ces nouvelles après avoir écouté un extrait ou même une nouvelle entière de Flannery O’Connor à la radio, et cela m’avait donné envie de pousser plus loin. La première nouvelle, qui donne son titre à l’ensemble, met en scène une famille lors d’une excursion où un enchaînement de circonstances va faire tourner la journée au drame. Dans la seconde, Le fleuve, quelques lignes suffisent encore à l’auteur pour camper les personnages et la situation. Et tout aussi remarquables sont Un cercle dans le feu, Le nègre factice, Braves gens de la campagne ou La personne déplacée : il faudrait les citer toutes ! Ce qui est remarquable chez Flannery O’Connor, c’est cette économie de mots, ce dépouillement au service d’un mélange de drame et de comédie dont les personnages ne peuvent pas réchapper sans dommage. Ce sont des petits blancs pauvres et incultes pour la plupart, pour qui la religion revêt une grande importance, des gens à l’esprit étroit qui fonctionne par raccourcis, et qui mettent toute leur mauvaise foi dans les approximations qu’ils profèrent. L’auteure n’ayant aucune complaisance pour eux, leur sort qu’elle leur réserve n’est pas des plus tendres.
Dans ces dix textes, les enfants ont souvent le jugement plus acéré et redoutable que celui des adultes, qu’ils observent, comme Flannery elle-même, sans indulgence aucune.
Ce sont là des nouvelles qui pourraient et devraient servir de modèles à tous les aspirants écrivains, des exemples parfaits du genre. Les paysages du sud, dépeints en quelques mots, prennent vie comme par magie sous les yeux du lecteur. Et que dire des personnages, croqués en trois traits cinglants : « La fille le regardait aussi, tête tendue et bras ballants. Elle avait de longs cheveux d’un or qui tirait vers le rose, et les yeux aussi bleus que les plumes du cou d’un paon. »
L’intérêt est aussi dans les thèmes récurrents propres à l’auteure, l’intolérance, le racisme, la religion, le péché et le salut, traités avec subtilité d’une nouvelle à l’autre.
Datées des années cinquante et publiées en France en 1963, elles semblent rester actuelles, et la traduction en est formidable. Mon coup de cœur du mois de mai, qui n’a rien à voir avec l’actualité littéraire, mais qu’est-ce que ça fait du bien !

Extrait : Ils prirent le chemin de terre et la voiture avança en cahotant et en soulevant un tourbillon de poussière rose. La grand-mère évoqua l’époque où il n’y avait pas de routes pavées et où l’on ne faisait pas plus de trente milles dans une journée. Le chemin était accidenté, avec des fondrières par endroits, et il y avait des virages secs, avec des bas-côtés dangereux. Parfois, ils débouchaient sur le faîte d’une colline, et dominaient les cimes bleutées des arbres, à des milles à la ronde ; l’instant d’après, ils étaient dans un bas-fond rouge, et les arbres recouverts de poussière les dominaient à leur tour.

L’auteure : Flannery O’Connor est une auteure américaine née en 1925 à Savannah (Georgie), décédée en 1964 à Milledgeville (Georgie). Catholique et sudiste, Flannery O’Connor ne s’est jamais mariée et a vécu aux côtés de sa mère jusqu’à ce que le lupus l’emporte. Elle a publié deux romans, Wise Blood (1952) et The Violent Bear It Away (1960), ainsi que des recueils de nouvelles, dont un à titre posthume.
277 pages.
Éditions Folio (1981)
Traduction :
Henri Morisset
Titre original : A good man is hard to find

L’avis de  Philisine sur deux de ces nouvelles ou de Dominique sur un roman de l’auteure.

Projet 50 états, 50 romans pour la Georgie.
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littérature îles britanniques·nouvelles·policier

Londres noir

londresnoirLe mois anglais, l’occasion rêvée de sortir de ma pile à lire un volume de poche qui y stagnait depuis bien trop longtemps !
Las, je continue la série des mauvaises pioches, qui, espérons-le, s’arrêtera là !
Sur les onze premières nouvelles, seules celles de Ken Bruen (A bloc), Cathi Unsworth (Trouble is a lonesome town) et Max Décharné (Chelsea 3, Scotland Yard 0) ont tapé dans le mille, quant aux autres, elles m’ont laissée de marbre voire carrément déplu, soit par leur style, soit par le sujet abordé. Ensuite, cela s’est un peu arrangé avec les textes de John Williams (New Rose) et Jerry Sykes (L’île aux pingouins), mais globalement une infime partie de ces nouvelles me laisse quelque souvenir quinze jours après.
Je suis en général bon public pour les nouvelles, je connais un peu Londres, j’aime les ambiances noires, j’étais donc une cible toute désignée pour ce livre. Leur tonalité m’a semblé toujours un peu la même, très sombre et malsaine, leurs personnages se ressembler d’une nouvelle à l’autre. Tous ces petits dealers, zonards, prostituées, musiciens ratés ou piliers de bars à l’allure pathétique, sont les mêmes d’un quartier à l’autre et donnent une vision bien déprimante de la capitale britannique. Je pense que faire traduire tous les textes par une même traductrice explique en partie cette impression d’uniformité, qu’on ne devrait pas voir associée à un recueil d’auteurs différents. Je n’avais pas eu ce ressenti avec Paris noir, où une seule nouvelle m’avait laissée sur le côté, et où je notais justement le plaisir à découvrir à chaque nouvelle des univers bien particuliers. D’autre part, pour être réussies, des nouvelles doivent donner vie très rapidement aux personnages, ce n’est pas le cas pour certaines d’entre elles.
Encore une lecture pour le mois anglais, qui, si elle m’a permis de faire baisser ma pile de livres en attente, ne m’a pas inspiré de grand emballement !
Je serais curieuse de lire d’autres avis, chez Anne peut-être ?

 

395 pages
Éditeur :
Folio (2012)
Traduction : Miriam Perier
Titre original : London noir

Le livre est présenté par Cathi Unsworth et précédé d’une playlist typiquement londonienne et plutôt rock !

Le mois anglais, c’est chez Lou et Cryssilda.
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cinéma·littérature Amérique du Nord·nouvelles·policier·projet 50 états

George Pelecanos, La dernière prise

dernierepriseMon père n’a même pas daigné tourner la tête. J’aurais bien regardé un bout de match des Steelers avec lui s’il me l’avait demandé, mais non, rien à faire, alors je suis monté dans ma chambre.
La déception, la séparation, la pauvreté, la drogue, la mort rôdent derrière ces nouvelles, qui toutes ont pour cadre Washington, et bien souvent pour milieu la communauté d’origine grecque de la ville. George Pelecanos parle de ceux qu’il côtoie tous les jours depuis sa naissance dans la capitale des États-Unis, et il en parle bien ! Il excelle autant à décrire avec naturel les caractères, qu’à planter le cadre, à savoir les recoins les plus sombres de la ville, et en peu de pages, ce n’est pas si facile.
Je classerais volontiers les recueils de nouvelles entre ceux que je réussis à finir et les autres, dont je ne parle donc pas, que je laisse en attendant de les reprendre, reprise assez hypothétique, quoique pas totalement illusoire. Le livre de George Pelecanos fait partie de la première catégorie, rien ne vient ralentir ou stopper la lecture, toutes les nouvelles sont d’une écriture franche, serrée et nerveuse, comme je les aime. Il faut dire que je retrouve cet auteur dont j’ai déjà lu plusieurs romans noirs ou policiers, et que cela aide sans doute à se trouver à l’aise dans son univers.
Une nouvelle plus longue termine le livre, un court roman, qui m’a rappelé que l’auteur était aussi scénariste, notamment pour la série The wire, série réputée parmi les amateurs du genre. Dans cette nouvelle, le personnage principal n’est donc pas un dealer, un flic ou un indic, mais un scénariste qui se trouve plongé dans un drame tel qu’il aurait pu l’imaginer, ou pas, pour une série policière. Ce n’est pas ma nouvelle préférée, mais elle permet d’avoir l’impression de participer à un tournage, tellement descriptions et dialogues sonnent juste.
Bref, un solide recueil de nouvelles, dont certaines prennent à la gorge, à recommander de préférence aux lecteurs de romans noirs américains, ou à ceux qui veulent mieux connaître l’auteur de Washington.

Extrait : J’ai senti le regard du gamin me suivre dans la ruelle.
Je me suis glissé sur la banquette arrière de la voiture de Barnes, une Crown Vic banalisée, bleu nuit. Je faisais profil bas, la tête contre la portière, sous le niveau de la vitre pour que personne puisse me voir de dehors. Je fais toujours comme ça quand je roule avec Barnes.

L’auteur : Né en 1957 de parents d’origine, George Pelecanos est un pur produit de Washington DC, capitale des États-Unis où il vit depuis lors. Il a fait quelques études de cinéma et enchaîné les petits boulots. Dans les années 80, il travaille pour le cinéma et commence à écrire. Son premier roman est publié en 1992. George Pelecanos a également travaillé à l’écriture et la production de la série Sur écoute (The Wire).
288 pages.
Éditeur : Calmann-Lévy (mars 2016)
Traduction : Mireille Vignol
Titre original : The Martini shot

Projet 50 états 50 romans : Washington DC (les autres lectures et la carte agrandie ici)
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littérature Amérique du Nord·nouvelles

Nell Freudenberger, Lucky girls

 

luckygirlsSi vous ne connaissez pas Nell Freudenberger, que j’ai découverte grâce à Cathulu, au travers de son roman Les jeunes mariés, sachez que cet écrivain américain parlera autant et même plus aux amateurs de littérature indienne. Ce recueil de nouvelles se rapproche d’ailleurs plus de celles de Ambai lues récemment que de textes typiquement américains.
Une jeune femme vient rendre visite à une amie en Inde et tombe amoureuse de l’oncle marié de celle-ci, des parents retrouvent leur fille qui étudie en Thaïlande et elle leur présente son petit ami, une jeune femme se rappelle le départ de sa mère pour ce qui devait être un voyage, un jeune indien interrompt ses études et vit en donnant des leçons particulières, notamment à une adolescente américaine…
Voici pour les quatre premières nouvelles, assez longues pour permettre à l’auteure de nous immiscer dans la vie des individus qu’elle décrit. La dernière nouvelle, sur un écrivain et la genèse de ses romans, sous la forme d’une lettre d’une jeune fille qui connaît très bien cet écrivain, est intéressante, mais un peu trop complexe et m’a moins accrochée. Il y manque aussi le dépaysement, la douleur de l’éloignement, la recherche de l’identité, qui sont le fondement même des autres textes. Chacun d’entre eux apporte sa vision des rapports entre américains et habitants des pays d’Asie en voie de développement, rapports analysés d’une manière subtile et pas dépourvue d’émotion. De très chouettes nouvelles, vraiment à découvrir !

 

Extrait : Elle traverse le hall la tête baissée ; il se lève pour qu’elle puisse les repérer. Il faut attendre la seconde précédant leur étreinte pour que la glace se brise entre la fille et le père, et que dans leur regard se rallume cette extraordinaire connivence : en leur for intérieur, ils estiment être les deux seules personnes vraiment sensées sur Terre.

L’auteure : Nell Freudenberger est américaine, née à New York en 1975. Elle a longuement séjourné en Asie, rédigeant des récits de voyage pour des revues américaines. Son premier roman, Le dissident chinois, est paru en 2006. Elle a été récompensée par de nombreux prix et citations.
307 pages
éditeur :
10/18 (2014)
Traduction : Clément Baude

Repéré chez Cathulu et aussi, du même auteur, Les jeunes mariés