Yan Lespoux, Presqu’îles

« Il y avait ce voisin qui, quelques fois par an, s’arrêtait à la maison parce qu’il était trop ivre pour pédaler jusque chez lui. Il n’avait jamais eu le permis de conduire, ce qui lui avait évité l’humiliation de le perdre, et son vélo était son plus fidèle ami. »

Cela faisait un moment que j’avais envie de lire ces nouvelles, premier recueil de l’auteur paru chez Agullo, et situées dans le Médoc, pas celui des vignobles réputés, mais celui des villages entre lacs, forêts de pins et océan. Un monde assez fermé où le Bordelais et le Charentais sont considérés comme des étrangers, sans parler du Parisien, bien sûr. La chasse, les coins à champignons, les discussions de bistros, les annonces de décès dans le journal local, les petites arnaques, la cohabitation avec les touristes sont, entre autres, les thèmes de cette trentaine de chroniques douces-amères, pas vraiment des nouvelles, qui brossent une fresque de cette région.

« Le premier noyé de la saison, c’est un peu comme l’ouverture de la cabane à chichis, la première grosse pousse de cèpes ou la première gelée : ça rythme l’année. »

Une fresque attachante, avec une écriture sans effets inutiles, et une pointe d’humour qui fait sourire des situations pourtant souvent dramatiques. Les personnages, presque tous masculins, du jeune garçon à l’homme âgé, se débattent pour conserver leurs traditions, à grand renfort de solidarité virile et de chauvinisme. Ces moments de vie pourraient, à quelques exceptions près, être localisés dans d’autres régions, et s’avèrent, de ce fait, assez universels.
J’ai lu ce recueil sans déplaisir, et souri souvent, mais sans être complètement séduite toutefois, j’en avais peut-être lu des avis trop enthousiastes. Je décide donc d’attendre l’auteur dans une forme plus longue, et on verra.

Presqu’îles de Yan Lespoux, éditions Agullo, janvier 2021, 184 pages.

Les avis d’Ingannmic et Krol.

Ron Rash, Plus bas dans la vallée

« Bien qu’il n’ait jamais vraiment cru ce qu’on racontait sur Serena Pemberton qui assassinait ceux qui tombaient en disgrâce, le plus prudent était de partir, et de façon discrète. »

S’il y a un auteur dont je ne raterais à aucun prix les publications, c’est Ron Rash ! Et comme les bibliothèques n’oublient pas non plus de se procurer ses livres, je n’ai jamais trop longtemps à attendre. Cette fois, j’ai eu le plaisir de retrouver Serena, le personnage du roman du même nom lu il y a une dizaine d’années en version originale. Enfin, un plaisir tout relatif, car jamais, au grand jamais, je n’aurais envie de rencontrer réellement Serena.
Elle est revenue du Brésil pour exploiter les parcelles de forêt qui lui restent, et elle soumet les bûcherons à un rythme de travail effréné pour terminer la coupe avant la date-butoir d’un contrat qu’elle a passé. En une centaine de pages, les points de vue varient autour de plusieurs personnages, certains connaissant déjà Serena, d’autres la découvrant. La conclusion inattendue de cette nouvelle m’a ravie, ainsi que les ambiances pleines de tension dramatique, et la description toujours juste des personnages, des paysages, de la forêt martyrisée…

« Être si près de ses beaux-frères lui donnait l’impression qu’une mycose commençait à envahir son corps. Ces deux-là dégageaient une odeur de moisi style champignon. Rien d’étonnant vu qu’ils bougeaient à peu près autant que ces végétaux. »

Dans les autres nouvelles, les atmosphères rudes du cœur des Appalaches restent noires, mais l’humour est bien présent aussi. Une sorte de miracle m’a évoqué les films des frères Coen, avec des personnages vraiment réjouissants ! Les autres textes, où les époques et les protagonistes sont des plus divers, ne m’ont pas déçue non plus. On y retrouve toujours l’empathie de Ron Rash, et une noirceur jamais gratuite.
Amateurs de nouvelles noires, à vos carnets !

Plus bas dans la vallée (In the valley, 2020) de Ron Rash, éditions Gallimard, octobre 2022, traduction de Isabelle Reinharez, 240 pages.

Stefan Zweig, Amok ou le fou de Malaisie

« Au mois de mars 1912, il se produisit dans le port de Naples, lors du déchargement d’un grand transatlantique, un étrange accident sur lequel les journalistes donnèrent des informations abondantes, mais parées de beaucoup de fantaisie. »

Un transatlantique navigue de l’Asie vers l’Europe. Un homme qui profite de la fraîcheur nocturne et du calme sur le pont, et se croit seul, va faire une étrange rencontre. L’autre homme se dérobe d’abord, mais les jours suivants, agité et perdu dans ses souvenirs, il finit par raconter ce qui l’obsède, au cours de plusieurs nuits de confidences. Le premier voyageur apprend que l’homme était médecin dans un village de Malaisie, et qu’une femme de la haute société, fière mais anxieuse, était venue le trouver dans son cabinet perdu dans la jungle, pour une demande un peu particulière. Et comment, entre puissante attraction et désir de la tourmenter, il l’avait poussée à une alternative dramatique…

« Soudain, une main me serra convulsivement le bras, au point que j’aurais presque crié d’effroi et de douleur. Dans l’obscurité, le visage s’était tout à coup rapproché de moi, grimaçant ; je vis surgir subitement ses dents blanches, je vis les verres de ses lunettes briller comme deux énormes yeux de chat dans le reflet du clair de lune. »

C’est bref, soixante-dix pages si on excepte les préfaces et appendices divers… mais magistral. La construction est parfaite, qui ramène dans les dernières pages le lecteur à l’endroit où tout a commencé, dans le port de Naples. Le style est d’un grand classicisme, clair, habile à faire monter la tension, et à restituer des atmosphères : la promiscuité et l’accablement ressentis à bord du navire comme la moiteur des forêts de Malaisie et la crasse des villes. Et aussi à imbriquer une histoire dans une autre et à sonder la psychologie de plus en plus fragile et affolée du médecin de Malaisie.
Je l’ai lu dans une version qui ne comporte que cette seule nouvelle, il en existe d’autres où Amok est suivi de Lettre d’une inconnue et de La ruelle au clair de lune.

Amok de Stefan Zweig, 1922, Livre de Poche, 2013, 128 pages.

Les Feuilles allemandes, c’est en novembre chez Patrice et Eva et Livr’escapades.
Aujourd’hui, lecture commune de La pitié dangereuse de Stefan Zweig chez Brize, Ingannmic, Keisha, Patrice

Bernhard Schlink, Couleurs de l’adieu

« Quand on n’a rien d’autre à son actif, on aimerait au moins avoir été une victime. Une victime a subi le mal et ne peut donc en avoir fait. Une victime a été victime de coupables et ne saurait être elle-même qu’innocente. Lena n’a pas accompli grand-chose, dans sa vie. Si elle ne pouvait pas être elle-même une victime, elle voulait être la fille d’une victime. »

Neuf nouvelles composent ce recueil. Voici quelques résumés rapides pour vous donner une idée des thèmes abordés. Dans Intelligence artificielle, un scientifique dit adieu à l’ami avec lequel il a longtemps travaillé en coopération, mais ce flot de pensées cache bien des choses… Dans La musique d’une fratrie, un homme âgé retrouve une femme qu’il a aimée, et se souvient aussi du frère de celle-ci… Dans L’été dans l’île, il s’agit du souvenir d’un été où le narrateur enfant était parti seul en vacances avec sa mère…
Chaque histoire plonge dans l’esprit tourmenté d’un personnage au moment où il prend conscience d’un tournant passé de sa vie. Finalement ces adieux divers et variés se teintent parfois de remords, de regrets ou de chagrin, ou alors il arrive qu’ils ne cèdent à aucun de ces sentiments.

« Je suis désolé, Sabine. Ce qu’il y a eu, ce que j’ai fait, ce que je n’ai pas fait : j’en suis désolé. Mais, plus que ça encore, ça me rend triste. Ma tristesse s’étend sur tout, elle m’épuise, c’est une eau noire, un lac noir où je me noie, je me noie sans cesse. »

J’ai dans toutes les nouvelles apprécié la façon dont chacune débute par une phrase ou deux qui plantent très vite l’action, les personnages et leurs interactions. La subtilité de l’écriture, l’usage modéré mais efficace de l’ellipse, la montée imperturbable de la tension suivie d’une conclusion qui n’est pas une chute brutale, tout m’a beaucoup plu, comme lors de mes lectures précédentes de l’auteur : Olga, Mensonges d’été ou Le week-end, et dans une moindre mesure avec Le liseur et La femme sur l’escalier.

Couleurs de l’adieu de Bernhard Schlink (Abschiedsfarben, 2020) Gallimard, février 2022, traduction de Bernard Lortholary, 256 pages.

Première participation aux Feuilles allemandes de novembre à retrouver chez Patrice et Eva et Livr’escapades.

Kristiana Kahakauwila, 39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaiiennes en beuverie

L’envie de découvrir une maison d’édition, Au vent des îles, l’attrait de cette couverture très réussie et la présence de l’autrice au festival America, voici autant de raisons qui m’ont donné envie de lire ce recueil de nouvelles.
(C’est tout à fait le genre de livres qui me motivent pour écrire des billets, tellement plus que ceux qu’on voit partout, mais que pourtant j’oublierai très vite)

« Nous devenons des piliers de la communauté insulaire. Nous nous transformons en ce que nous avons toujours rêvé d’être. Mais parfois, tard le soir, seules sous la courtepointe hawaïenne brodée main que nous avons enfin les moyens de nous offrir, nous regrettons de ne pas avoir suivi nos petits amis de l’université à Washington DC ou à Chicago. Nous aurions pu nous passer du rôle de pilier. Nous aurions pu vivre en femmes ordinaires. »

La première nouvelle, dont l’extrait ci-dessus donne une idée, possède une construction ambitieuse mais parfaite, qui donne la parole uniquement à des femmes. S’expriment ainsi successivement au nom de leur groupe, des surfeuses, des jeunes cadres très investies localement, ou enfin des femmes de chambre. Elles observent une jeune touriste, une de plus, mais celle-ci ne va pas passer le séjour de rêve tant attendu. Avec un style qui mêle humour, précision et énergie, ce premier texte ne manque pas de laisser déjà une forte impression.

« Elle parlait toujours de l’histoire au présent, ce qui ne manquait jamais de l’embrouiller. Pour lui, l’histoire ne se prêtait pas à être réinterprétée ou revécue, elle était seulement accessible par le biais de longues et consciencieuses études. »

La deuxième nouvelle explore le milieu des combats de coqs, mais aussi les thèmes de la fidélité et de la vengeance, qui ne font pas bon ménage.
Dans la troisième, une demande en mariage amène le thème de l’appartenance à un lieu.
La quatrième donne son titre au recueil, titre qui reflète exactement son contenu, numéroté de 1 à 39 : les obsèques à la mode hawaïenne montrent une façon de penser la mort bien éloignée de celle des Américains du continent.
La cinquième évoque le thème de la culpabilité et la sixième et dernière des relations père-fils gangrenées par un silence de plusieurs années.
Toutes montrent une connaissance évidente de l’archipel hawaïen, et des rapports compliqués entre locaux et continentaux, sur fond de traditions et de rêves de modernité. Les personnages, souvent des jeunes qui peinent à trouver leur juste place, sont particulièrement réussis, pas du tout stéréotypés, mais au contraire pleins de facettes dévoilées avec habileté.
Je me suis régalée de bout en bout, et ai beaucoup apprécié la traduction de Mireille Vignol qui a su trouver une façon intéressante de traduire le pidgin local : c’est plus qu’une langue, c’est une façon de penser, qui par exemple n’utilise pas de temps passé.
Je vais garder un œil à la fois sur la maison d’édition et sur la jeune autrice.

39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaiiennes en beuverie de Kristiana Kahakauwila (This is paradise, 2013) éditions Au vent des îles, avril 2022, traduction de Mireille Vignol, 221 pages.

Projet 50 états, 50 romans : Hawaï

Ludmila Oulitskaïa, Le corps de l’âme

« Et elle s’avança le long des tuyaux mouvants sur lesquels défilaient non plus des porcs, mais de la viande, et elle marmonnait en son for intérieur :
« Toute cette viande, toute cette viande, où est son âme, je vous le demande… » C’était une jeune fille dotée d’une sensibilité linguistique, à la fin de ses études secondaires, elle avait hésité entre la faculté de lettres et celle de biologie. »

Cet extrait rappelle que l’autrice était tout d’abord une scientifique, comme elle le raconte de manière romancée dans L’échelle de Jacob que j’ai lu il y a deux ans. Comme Ludmila Oulitskaïa m’avait plutôt convaincue dans la forme courte de Mensonges de femmes que dans ce gros roman, c’est avec enthousiasme que j’ai appris la sorti de ce recueil au printemps dernier, et que je m’y suis plongée. La première série de quatre nouvelles, « Les amies », présente des femmes vieillissantes, qui appréhendent leur âge et la fin de leur vie de différentes façons. Par maintes petites touches qui sentent le vécu, l’autrice a créé des personnages qui n’ont besoin que de peu de lignes pour exister, et dont les destins ne m’ont pas laissée indifférente.

« Tout le monde sait que ceux qui travaillent dans les bibliothèques, que ce soit celle de Babylone ou celle d’Alexandrie, ont été de tout temps des gens d’une race particulière – de ceux qui croient au livre comme d’autres croient en Dieu. »

Mais j’ai encore préféré la deuxième série, « Le corps de l’âme » qui comporte sept nouvelles, et pose des questions sur le corps et l’âme, celle des humains, mais aussi celle des animaux, qui s’interroge sur l’art et l’âme également… Ce dernier thème correspond à deux d’entre elles, Un homme dans un paysage de montagnes et L’autopsie, très réussies. Certaines appartiennent clairement au genre fantastique, tout en conservant le ton, la petite musique de Ludmila Oulitskaia, sa manière de montrer la vie des petites gens ou encore de ceux qui a qui la chance a souri un peu plus. Le serpentin, très belle dernière nouvelle, séduira par les images et l’émotion qu’elle procure, tous les amoureux des livres.
Bref, un recueil de textes qui peut emballer autant ceux qui veulent découvrir l’autrice russe que ceux qui admirent déjà ses livres.

Le corps de l’âme de Ludmila Oulitskaïa, (O tele douchi), éditions Gallimard, avril 2022, traduction de Sophie Benech, 208 pages.

Chris Offutt, Kentucky Straight

« C’était un vieil homme avec de longs cheveux entremêlés de feuilles et de brindilles. Son corps flottait dans une large chemise en daim, comme s’il avait été autrefois un homme plus robuste. Des feuilles de chêne s’accrochaient aux franges du tissu. »

Voici des nouvelles dans un genre totalement différent des dernières que j’ai présentées. J’ai déjà lu Chris Offutt, avec grand plaisir, au travers de deux romans : Le bon frère et Nuits Appalaches, et j’étais donc enthousiaste à l’idée de découvrir ses textes courts. Le premier ne m’a pas emballée plus que ça, dans le genre noir rural, ça me semblait un peu déjà lu, et que l’auteur forçait un peu sur les détails sordides pour coller au genre. Mais mon avis a évolué au fur et à mesure de la lecture…

« Cody racontait à qui voulait l’entendre comment il s’était livré au vice pendant trente années de sa vie. Il portait un pistolet. Il buvait une bouteille de whisky par jour. Une fois, il avait attaché un homme à un pacanier avec du vieux fil barbelé et lui avait volé ses bottes. »

Finalement, je les ai trouvées à peine un peu inégales, ces nouvelles, et les ai appréciées de plus en plus alors que j’avançais dans le livre. Elles dessinent une carte de l’exclusion telle qu’elle se vit dans le Kentucky, mais elles parlent aussi de la solidarité et de la force de caractère nécessaire à la survie.
Un garçon opposé à son père, un chef de chantier, d’autres jeunes garçons, un cultivateur de produit illégal, des joueurs de billard, une forte femme, et d’autres encore… Malgré la tonalité très noire, les dialogues très bruts et les faits racontés sans fioritures, une certaine empathie naît pour des personnages qu’on regrette finalement de laisser.

Kentucky Straight de Chris Offutt, (1992) éditions Gallmeister, 2018, traduction de Anatole Pons, 165 pages.

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Vercors, Le silence de la mer et autres récits

« Il faisait nuit, pas très froid : ce novembre-là ne fut pas très froid. Je vis l’immense silhouette, la casquette plate, l’imperméable jeté sur les épaules comme une cape. 
Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse.»

Je poursuis le mois de la nouvelle avec ce recueil devenu un classique, mais que je n’avais jamais lu. L’auteur en est Jean Bruller, sous le pseudonyme de Vercors, qui écrivit son premier texte en 1942, en réaction à la présence des Allemands. Imprimé clandestinement, il a été la première publication des éditions de Minuit.
Le silence de la mer raconte l’installation d’un officier allemand dans une maison habitée par un oncle et sa nièce, et le silence qu’ils lui opposent.

« Il était devenu français. Je le vois encore, le jour où mon père lui annonça la nouvelle. C’était à la terrasse de quelque café, près du ministère. »

Si les autres nouvelles ont toutes pour cadre la France occupée, l’une d’elles, La marche à l’étoile, plonge ses racines plus loin, en Bohême, où Thomas Muritz, né à la fin du XIXème siècle, tombe amoureux de la culture française, et finit par réussir au terme d’une longue marche, à rejoindre son pays rêvé.
C’est peut-être la nouvelle que j’ai préférée, mais toutes sont très percutantes et exaltent les sentiments patriotiques et l’esprit de résistance. On ne peut qu’y trouver des échos à la situation actuelle en Ukraine. Ce que l’auteur montre de la Résistance n’est pas uniquement l’aspect intellectuel et la puissance des écrits, mais ce thème revient plusieurs fois. L’ensemble se révèle passionnant, même s’il est assez pesant, et c’est difficile pour le moral d’enchaîner les textes les uns à la suite des autres. Ce petit livre est à conseiller à tous, et très certainement à des lecteurs plus jeunes pour qui cette période historique commence à être un peu abstraite.

Le silence de la mer et autres récits, de Vercors, 1951 et 2018 pour l’édition augmentée, Livre de Poche, 256 pages.

Repéré grâce au podcast des Bibliomaniacs.

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Ray Bradbury, La sorcière d’avril et autres nouvelles

« Il était clair que les enfants consacraient trop de temps à l’Afrique. Ce soleil ! Il le sentait encore sur sa nuque, comme une patte brûlante. Et les lions ! Et l’odeur du sang. Il était remarquable comme la nursery captait les émanations télépathiques des enfants et créait de la vie pour satisfaire le moindre désir de leur esprit. »

Continuons « Mai en nouvelles » avec ce recueil de quatre textes destiné à la jeunesse et signé Ray Bradbury. L’auteur de Fahrenheit 451 et Chroniques martiennes a écrit ces nouvelles entre 1950 et 1952. Elles sont présents avec une jolie maquette et des illustrations de Gary Kelley.
Des Terriens, tous noirs, installés sur Mars depuis vingt ans, voient atterrir une fusée avec à son bord un vieil homme blanc… Une jeune sorcière a envie d’être amoureuse, mais ne le peut sous peine de perdre ses pouvoirs magiques… Des parents s’inquiètent de voir leurs deux enfants passer de plus en plus de temps dans le monde virtuel qu’ils ont créé… Un gardien de phare attend depuis des années un phénomène étrange venu des profondeurs…

« Le silence des silences. Un silence qu’on aurait pu tenir dans le creux de la main et qui descendit comme la pression d’un orage éloigné sur la foule. Leurs longs bras étaient comme de sombres balanciers au soleil. Leurs yeux étaient fixés sur le vieil homme qui ne parlait plus et qui attendait. »

Quatre ambiances des plus différentes, avec toujours un élément étranger qui fait irruption, qui dérange. Parfois, on est clairement dans l’anticipation comme avec La brousse et sa nursery, pièce qui s’adapte aux envies des enfants, quelles qu’elles soient, ou dans Comme on se retrouve, qui imagine un futur sur Mars. Parfois, les nouvelles sont de l’ordre du fantastique, comme avec La sorcière d’avril ou La sirène.
Les thèmes abordés peuvent donner lieu à des discussions intéressantes avec de jeunes lecteurs : le racisme, la tolérance, les relations parents-enfants, l’évolution des espèces ou les choix à faire en grandissant. J’ai vu qu’il était recommandé à partir de neuf ou dix ans.
Je ne connaissais que Fahrenheit 451 et ne me souvenais plus de l’écriture, là, j’en ai beaucoup apprécié le rythme et le style imagé. Une intéressante découverte !

La sorcière d’avril et autres nouvelles de Ray Bradbury, éditions Actes Sud junior, 2001, 96 pages.
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Dorothy M. Johnson, Contrée indienne

Le mois de mai est depuis quelques années dévolu au genre de la nouvelle, à l’initiative d’Electra et Marie-Claude, et c’est une très bonne idée… Le genre est souvent un peu négligé, et je suis la première à faire passer d’autres lectures avant un recueil de nouvelles. Et pourtant, c’est souvent l’occasion de belles découvertes. Je vais vous en présenter quelques-unes au cours du mois.

« Mahlon Mitchell vécut avec les Crows pendant cinq ans quand il était jeune homme, les quitta sans un adieu puis, vieux et vaincu, revint vers eux. »

Parmi les onze nouvelles qui composent ce recueil, quelques-unes commencent comme cela, par une phrase qui a elle seule résume tout le texte. D’autres débutent plus abruptement, en pleine action, pas sans violence : « Elle resta debout là où des mains brutales l’avaient poussée. Les Indiens lui avaient jeté une couverture puante sur la tête pour qu’elle ne puisse pas voir les soldats sur la colline, juste au-dessus d’elle. »
Certaines nouvelles racontent toute une vie, et d’autres, un épisode marquant, toutes sont d’une force assez incroyable, concises et percutantes, avec des personnages très forts, qui peuvent être des enfants, des femmes, des personnes très âgées. L’homme qui tua Liberty Valence et Un homme nommé Cheval ont donné lieu à des longs métrages de cinéma, et les autres nouvelles auraient pu l’être tout autant.
Elles racontent, de manière vive, et émaillée de dialogues, la conquête de l’Ouest, les affrontements entre Indiens, pionniers et soldats, les enlèvements, les relations parfois plus apaisées, les traditions Sioux ou Blackfoot, entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle. Si ces nouvelles s’apparentent au genre du western, c’est sans aucune caricature, et sans prendre parti pour un camp ou pour l’autre, exercice pourtant délicat.
Je crois que je n’avais pas été aussi emballée par un recueil de nouvelles depuis Flannery O’Connor et Les braves gens ne courent pas les rues. C’est une petite pépite, bien homogène au niveau du décor, avec des personnages singuliers et des destins incroyables.

Dorothy Marie Johnson (1905-1984) a passé son enfance dans le Montana, elle a été rédactrice dans des magazines à New York tout en écrivant des nouvelles. Retournée dans le Montana où elle enseignait, elle est devenue membre honoraire de la tribu Blackfoot.
Et vous, connaissiez-vous cet autrice ?

Contrée indienne de Dorothy M. Johnson, (Indian country, 1948 à 1953), éditions Gallmeister, 2013, traduction de Lili Sztajn, 230 pages.

Aimé aussi par le Bouquineur.

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