Chris Offutt, Kentucky Straight

« C’était un vieil homme avec de longs cheveux entremêlés de feuilles et de brindilles. Son corps flottait dans une large chemise en daim, comme s’il avait été autrefois un homme plus robuste. Des feuilles de chêne s’accrochaient aux franges du tissu. »

Voici des nouvelles dans un genre totalement différent des dernières que j’ai présentées. J’ai déjà lu Chris Offutt, avec grand plaisir, au travers de deux romans : Le bon frère et Nuits Appalaches, et j’étais donc enthousiaste à l’idée de découvrir ses textes courts. Le premier ne m’a pas emballée plus que ça, dans le genre noir rural, ça me semblait un peu déjà lu, et que l’auteur forçait un peu sur les détails sordides pour coller au genre. Mais mon avis a évolué au fur et à mesure de la lecture…

« Cody racontait à qui voulait l’entendre comment il s’était livré au vice pendant trente années de sa vie. Il portait un pistolet. Il buvait une bouteille de whisky par jour. Une fois, il avait attaché un homme à un pacanier avec du vieux fil barbelé et lui avait volé ses bottes. »

Finalement, je les ai trouvées à peine un peu inégales, ces nouvelles, et les ai appréciées de plus en plus alors que j’avançais dans le livre. Elles dessinent une carte de l’exclusion telle qu’elle se vit dans le Kentucky, mais elles parlent aussi de la solidarité et de la force de caractère nécessaire à la survie.
Un garçon opposé à son père, un chef de chantier, d’autres jeunes garçons, un cultivateur de produit illégal, des joueurs de billard, une forte femme, et d’autres encore… Malgré la tonalité très noire, les dialogues très bruts et les faits racontés sans fioritures, une certaine empathie naît pour des personnages qu’on regrette finalement de laisser.

Kentucky Straight de Chris Offutt, (1992) éditions Gallmeister, 2018, traduction de Anatole Pons, 165 pages.

#maiennouvelles

Vercors, Le silence de la mer et autres récits

« Il faisait nuit, pas très froid : ce novembre-là ne fut pas très froid. Je vis l’immense silhouette, la casquette plate, l’imperméable jeté sur les épaules comme une cape. 
Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse.»

Je poursuis le mois de la nouvelle avec ce recueil devenu un classique, mais que je n’avais jamais lu. L’auteur en est Jean Bruller, sous le pseudonyme de Vercors, qui écrivit son premier texte en 1942, en réaction à la présence des Allemands. Imprimé clandestinement, il a été la première publication des éditions de Minuit.
Le silence de la mer raconte l’installation d’un officier allemand dans une maison habitée par un oncle et sa nièce, et le silence qu’ils lui opposent.

« Il était devenu français. Je le vois encore, le jour où mon père lui annonça la nouvelle. C’était à la terrasse de quelque café, près du ministère. »

Si les autres nouvelles ont toutes pour cadre la France occupée, l’une d’elles, La marche à l’étoile, plonge ses racines plus loin, en Bohême, où Thomas Muritz, né à la fin du XIXème siècle, tombe amoureux de la culture française, et finit par réussir au terme d’une longue marche, à rejoindre son pays rêvé.
C’est peut-être la nouvelle que j’ai préférée, mais toutes sont très percutantes et exaltent les sentiments patriotiques et l’esprit de résistance. On ne peut qu’y trouver des échos à la situation actuelle en Ukraine. Ce que l’auteur montre de la Résistance n’est pas uniquement l’aspect intellectuel et la puissance des écrits, mais ce thème revient plusieurs fois. L’ensemble se révèle passionnant, même s’il est assez pesant, et c’est difficile pour le moral d’enchaîner les textes les uns à la suite des autres. Ce petit livre est à conseiller à tous, et très certainement à des lecteurs plus jeunes pour qui cette période historique commence à être un peu abstraite.

Le silence de la mer et autres récits, de Vercors, 1951 et 2018 pour l’édition augmentée, Livre de Poche, 256 pages.

Repéré grâce au podcast des Bibliomaniacs.

#maiennouvelles

Ray Bradbury, La sorcière d’avril et autres nouvelles

« Il était clair que les enfants consacraient trop de temps à l’Afrique. Ce soleil ! Il le sentait encore sur sa nuque, comme une patte brûlante. Et les lions ! Et l’odeur du sang. Il était remarquable comme la nursery captait les émanations télépathiques des enfants et créait de la vie pour satisfaire le moindre désir de leur esprit. »

Continuons « Mai en nouvelles » avec ce recueil de quatre textes destiné à la jeunesse et signé Ray Bradbury. L’auteur de Fahrenheit 451 et Chroniques martiennes a écrit ces nouvelles entre 1950 et 1952. Elles sont présents avec une jolie maquette et des illustrations de Gary Kelley.
Des Terriens, tous noirs, installés sur Mars depuis vingt ans, voient atterrir une fusée avec à son bord un vieil homme blanc… Une jeune sorcière a envie d’être amoureuse, mais ne le peut sous peine de perdre ses pouvoirs magiques… Des parents s’inquiètent de voir leurs deux enfants passer de plus en plus de temps dans le monde virtuel qu’ils ont créé… Un gardien de phare attend depuis des années un phénomène étrange venu des profondeurs…

« Le silence des silences. Un silence qu’on aurait pu tenir dans le creux de la main et qui descendit comme la pression d’un orage éloigné sur la foule. Leurs longs bras étaient comme de sombres balanciers au soleil. Leurs yeux étaient fixés sur le vieil homme qui ne parlait plus et qui attendait. »

Quatre ambiances des plus différentes, avec toujours un élément étranger qui fait irruption, qui dérange. Parfois, on est clairement dans l’anticipation comme avec La brousse et sa nursery, pièce qui s’adapte aux envies des enfants, quelles qu’elles soient, ou dans Comme on se retrouve, qui imagine un futur sur Mars. Parfois, les nouvelles sont de l’ordre du fantastique, comme avec La sorcière d’avril ou La sirène.
Les thèmes abordés peuvent donner lieu à des discussions intéressantes avec de jeunes lecteurs : le racisme, la tolérance, les relations parents-enfants, l’évolution des espèces ou les choix à faire en grandissant. J’ai vu qu’il était recommandé à partir de neuf ou dix ans.
Je ne connaissais que Fahrenheit 451 et ne me souvenais plus de l’écriture, là, j’en ai beaucoup apprécié le rythme et le style imagé. Une intéressante découverte !

La sorcière d’avril et autres nouvelles de Ray Bradbury, éditions Actes Sud junior, 2001, 96 pages.
#maiennouvelles

Dorothy M. Johnson, Contrée indienne

Le mois de mai est depuis quelques années dévolu au genre de la nouvelle, à l’initiative d’Electra et Marie-Claude, et c’est une très bonne idée… Le genre est souvent un peu négligé, et je suis la première à faire passer d’autres lectures avant un recueil de nouvelles. Et pourtant, c’est souvent l’occasion de belles découvertes. Je vais vous en présenter quelques-unes au cours du mois.

« Mahlon Mitchell vécut avec les Crows pendant cinq ans quand il était jeune homme, les quitta sans un adieu puis, vieux et vaincu, revint vers eux. »

Parmi les onze nouvelles qui composent ce recueil, quelques-unes commencent comme cela, par une phrase qui a elle seule résume tout le texte. D’autres débutent plus abruptement, en pleine action, pas sans violence : « Elle resta debout là où des mains brutales l’avaient poussée. Les Indiens lui avaient jeté une couverture puante sur la tête pour qu’elle ne puisse pas voir les soldats sur la colline, juste au-dessus d’elle. »
Certaines nouvelles racontent toute une vie, et d’autres, un épisode marquant, toutes sont d’une force assez incroyable, concises et percutantes, avec des personnages très forts, qui peuvent être des enfants, des femmes, des personnes très âgées. L’homme qui tua Liberty Valence et Un homme nommé Cheval ont donné lieu à des longs métrages de cinéma, et les autres nouvelles auraient pu l’être tout autant.
Elles racontent, de manière vive, et émaillée de dialogues, la conquête de l’Ouest, les affrontements entre Indiens, pionniers et soldats, les enlèvements, les relations parfois plus apaisées, les traditions Sioux ou Blackfoot, entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle. Si ces nouvelles s’apparentent au genre du western, c’est sans aucune caricature, et sans prendre parti pour un camp ou pour l’autre, exercice pourtant délicat.
Je crois que je n’avais pas été aussi emballée par un recueil de nouvelles depuis Flannery O’Connor et Les braves gens ne courent pas les rues. C’est une petite pépite, bien homogène au niveau du décor, avec des personnages singuliers et des destins incroyables.

Dorothy Marie Johnson (1905-1984) a passé son enfance dans le Montana, elle a été rédactrice dans des magazines à New York tout en écrivant des nouvelles. Retournée dans le Montana où elle enseignait, elle est devenue membre honoraire de la tribu Blackfoot.
Et vous, connaissiez-vous cet autrice ?

Contrée indienne de Dorothy M. Johnson, (Indian country, 1948 à 1953), éditions Gallmeister, 2013, traduction de Lili Sztajn, 230 pages.

Aimé aussi par le Bouquineur.

#maiennouvelles

Juan Rulfo, Le Llano en flammes

« Après tant d’heures passées à marcher sans même rencontrer l’ombre d’un arbre, ni une pousse d’arbre ni une racine de quoi que ce soit, on entend l’aboiement des chiens. »

« On nous a donné la terre », voici le titre de la première nouvelle de Juan Rulfo, auteur mexicain qui a acquis une stature de classique reconnu partout, avec seulement deux livres, ce recueil de nouvelles paru en 1953, et un roman, Pedro Paramo, en 1959. Né en 1918, il est enfant durant la « guerre des cristeros », révolte paysanne contre le pouvoir central qui dans les années 20, donna lieu à de nombreux combats et exactions diverses. Ces souvenirs, ou plutôt impressions d’enfance, imprègnent les nouvelles. Pour moi qui ne connais pas l’histoire mexicaine, et comme les textes montrent des événements isolés sans plus d’explications, cela paraît parfois obscur. Enfin, cela n’a rien de gênant ni d’insurmontable, car c’est surtout l’écriture et l’atmosphère qui priment dans ces textes. La vie y est rude, la pauvreté extrême, la bonté rare et la mort omniprésente.

« C’est moi qui ai tué Remigio Torrico.
A cette époque-là, il ne restait plus grand monde dans les fermes. Les premiers temps, ils étaient partis un par un ; mais les derniers sont partis en troupeau, pour ainsi dire. »

Les nouvelles sont courtes, dix-sept textes sur 170 pages, mais intenses, et surtout vibrantes d’une écriture formidable. Je pourrais presque prendre une phrase au hasard pour vous la copier en citation et cela sonnerait forcément original et percutant. C’est avant tout ce qui fait l’attrait de cet auteur, je pense. Les personnages, nouvelles obligent, sont nombreux, et un peu interchangeables, paysans ou pauvres diables emportés par le cours des choses. Tous racontent à la première personne, souvent dans un long monologue entrecoupé pourtant de dialogues, sans prendre parti, sans expliquer ou interpréter les faits. C’est donc une sorte de brutalité qui ressort de tout cela, les gens aussi durs que la terre, les habitants aussi inhospitaliers que le climat. Avec un style inoubliable !

Le Llano en flammes, de Juan Rulfo (El Llano en llamas, 1953) éditions Gallimard, 2001, traduction de Gabriel Iaculli, préface de J.M.G. Le Clezio, 170 pages.

Le book-trip mexicain, c’est chez A girl from earth.

Antoine Desjardins, Indice des feux

« La vie non plus, elle comprend rien à la mort. »

La première nouvelle est frappante, elle fait partager le quotidien d’un adolescent hospitalisé en oncologie, dans une ville noyée par la pluie. Son monologue dans un québecois débridé, inventif, formidable, lui va fort bien, mais les autres textes reviennent à une langue plus classique. Un couple s’interroge sur l’extinction des baleines, un grand-père s’éteint mais lègue son amour des arbres, un jeune homme très brillant quitte la voie tracée par sa famille pour une vie toute simple, un ivrogne croise un coyote après une nuit de beuverie, un jeune garçon explore le bois proche de chez lui, une femme observe la disparition des oiseaux de sa commune… Les thèmes se rejoignent, mais les personnages varient, de tous âges et de tous milieux, et leurs points de vue ne sont bien évidemment pas les mêmes.

« Nos chemins, aujourd’hui, se séparent temporairement pour que l’existence que je me souhaite puisse advenir. Un jour, Je vous reviendrai. Je te le promets. A savoir quand, toutefois, rien n’est moins sûr. Qui peut prédire la trajectoire d’un ruisseau encore à naître ? »

J’avais repéré dès l’hiver dernier ce recueil de nouvelles, aux éditions de la Peuplade que je suis de près. Le thème général de l’écologie, réchauffement climatique, extinction des espèces et destructions diverses dues à l’activité humaine insatiable, le tout en sept nouvelles, voilà qui me parlait. Et je n’ai pas été déçue !
Les textes sont assez longs pour bien installer les personnages, ressentir leurs désarrois et leur peurs ou partager leurs batailles pour l’environnement. L’écriture m’a beaucoup plu sans que je ressente de décalage ou d’incompréhension, comme cela m’arrive parfois avec les romans québecois. Quelques termes de franglais sont regroupés dans un lexique à la fin, mais nul besoin de s’y référer sans cesse, le sens général est limpide. Mais surtout, j’ai aimé l’adroit mélange entre amour de la nature et humanité : il ne s’agit pas de mettre l’humain en accusation, mais de consigner les moments de prise de conscience et l’évolution possible, quoique pas toujours probable, des comportements individuels.
Je conseille donc ce livre à tous les lecteurs amateurs de nouvelles, ou soucieux d’écologie, ou encore friands de littérature québecoise. Quant à moi, je vais le garder précieusement !

Indice des feux d’Antoine Desjardins, éditions La Peuplade, 2021, 350 pages.

Repéré chez Ariane, Delphine-Olympe et Fanny.

Québec en novembre, c’est chez Karine et Yueyin.


Nicolas Mathieu, Rose Royal

« À distance, il était difficile de lui donner un âge, mais elle conservait une silhouette évidente, une élasticité d’ensemble qui ressemblait encore à de la jeunesse. Ses jambes, surtout, restaient superbes. Sur son passage, le flux automobile fut pris d’une hésitation, une ride dans l’écoulement de 18 heures, et un barbu en Ford Escort klaxonna pour la forme. Mais Rose ne l’entendit pas »
Rose comme le prénom de la femme de cinquante ans, héroïne de cette novella de quelques soixante-dix pages et Royal comme le nom du bar qu’elle fréquente soir après soir, pour y retrouver sa grande copine, et boire quelques verres en attendant on ne sait trop quoi… enfin, si, peut-être une rencontre, comme celle d’un homme éploré, un soir, bouleversé par l’accident dont son chien a été victime. Elle le revoit, il lui semble différent des autres hommes qu’elle a rencontré depuis son divorce, ils vont faire un bout de chemin ensemble. Peut-être.

« Un homme et une femme, ce qui se fait de plus banal, de plus nécessaire, une femme et un homme qui se tenaient la main et croyaient se comprendre. Il n’en faut pas plus pour faire un couple »
Alors, ai-je retrouvé le plaisir de lecture de Leurs enfants après eux et Aux animaux la guerre ? Oui, incontestablement, dans cette première nouvelle dont j’ai raconté le début en quelques lignes, et dans le deuxième texte, La retraite du juge Wagner, qui va raconter une amitié improbable et pas dépourvue de risques. Les deux nouvelles ont des points communs, la Lorraine, la solitude, l’alcool, une arme. Et les deux sont noires et bien tournées, en empathie avec les personnages, séduisantes par la lucidité mise à détailler les chemins que les vies prennent. En peu de mots, juste ce qu’il faut, et ça fonctionne vraiment à merveille.

Rose Royal de Nicolas Mathieu, éditions Actes Sud, Babel, mai 2021, 140 pages.

Joyce Carol Oates, La Princesse-Maïs et autres cauchemars

« Des heures, des jours. Des heures isolées, blessantes comme autant de cailloux avalés de force. Et que sont les jours sinon des durées insondables et inexplorées trop pénibles à charrier si ce n’est heure par heure ou même minute après minute. »
La Princesse-Maïs est la première et la plus longue de ces nouvelles, presque un court roman à elle seule. Les premières pages interrogent, puis le point de vue se déplace et tout commence à s’éclairer, si l’on peut dire, puisque la situation devient dramatiquement compliquée pour les personnages. Pas un seul ne peut dire qu’il s’en sort bien avec Joyce Carol Oates !

« Les jours, puis les semaines qui avaient suivi la mort de son mari, Helene s’était retrouvée debout devant des placards ouverts, à regarder fixement à l’intérieur. Dans ces moment-là, elle bougeait lentement et avec délibération, comme si ses membres n’étaient rattachés à son corps que de manière rudimentaire, par la seule force de sa volonté. Le simple fait de voir nécessitait de tels efforts ! »
La Princesse-Maïs, Bersabée, Personne ne connaît mon nom, Personnages-fossiles, Champignon mortel, Helping hands, Un trou dans la tête : chacune de ces sept nouvelles renferme une situation vraiment cauchemardesque, comme ce prof accusé de l’enlèvement d’une fillette de son collège, ce beau-père victime d’une vengeance pour des faits qu’il nie, cette fillette de neuf ans perturbée par l’arrivée d’une petite sœur, ces frères ennemis que tout sépare, cette veuve qui sort au mauvais moment de son hébétude ou ce chirurgien confronté à une demande peu ordinaire.
Les textes sont assez longs, laissent le temps de connaître les personnages, de s’installer intimement dans leur histoire, de partager les moments intenses qu’ils vivent. L’écriture fait le reste, rugueuse, tendue, hypnotique….
Inutile de présenter la prolifique auteure américaine, qui réussit à surprendre par son imagination débordante, à chacun de ses textes, que ce soit une nouvelle ou un pavé !

La Princesse-Maïs et autres cauchemars de Joyce Carol Oates (The Corn Maiden, 2011), éditions Philippe Rey, 2017, traduction de Christine Auché et Catherine Richard, 379 pages, sorti en poche (Points)

Lecture pour Mai en nouvelles à retrouver chez Electra ou Marie-Claude.
J’ai chroniqué d’autres nouvelles de Joyce Carol Oates ici : Amours mortelles, et des romans : La fille du fossoyeur, L’homme sans ombre, Nous étions les Mulvaney, Le mystérieux Mr Kidder.

Callan Wink, Courir au clair de lune avec un chien volé

« Il continua à courir. La lune au-dessus de sa tête, difforme et toute de guingois, semblait près de se décrocher du ciel pour s’écraser sur les rochers. Ce serait une bonne chose. Un univers de ténèbres dans lequel il pourrait enfin se fondre. »
Ce qui frappe tout d’abord dès les premières lignes de Callan Wink, c’est le style ! Et j’ajouterais la traduction, puisque ces phrases qui sonnent si juste, qui disent tant de choses en si peu de mots doivent forcément un peu au traducteur.
La première nouvelle, au titre mystérieux, voit un jeune homme courir nu au clair de lune avec le chien qu’il a libéré de son propriétaire. Malheureusement, il s’agit d’une sorte de malfrat local, et lui et son sbire poursuivent le libérateur. Dans une autre nouvelle, un homme revient chaque année à la reconstitution de la bataille de Little Big Horn, et y retrouve aussi une femme. Un jeune garçon est tiraillé entre son père et sa mère, un jeune ambulancier cherche quoi faire de sa vie, un professeur manquant de motivation passe ses vacances loin de chez lui, dans un ranch plutôt insolite, une veuve se demande si elle doit affronter son beau-fils vindicatif…
Des textes denses et prenants où il est question des choix que l’on fait et de leurs conséquences, dans des situations qui peuvent sembler quotidiennes mais qui cachent à coup sûr une rupture, un déménagement, un deuil… « Les cartons. Déménager, mourir, se séparer. Tous les drames de l’existence sont marqués par ces maudites boites cubiques et leur horrible couleur marron. »


« Il déballait alors son sandwich et buvait une bière en contemplant les stries anarchiques sur les parois de grès du canyon et en inventant des existences aux quatre hommes qu’il avait tués. »
Avouez qu’un auteur capable d’écrire de telles phrases mérite toute notre attention, non ? En général, lire des nouvelles demande plus de concentration que lire un roman, mais la satisfaction retirée est plus grande, si des liens se créent entre les textes, qui permettent de repérer des thèmes ou des préoccupations chers à l’auteur. Ici, ce que montrent bien les dialogues, ce sont certaines formes d’incompréhension, au sein d’un couple, d’une famille… La nature et la vie animale sont des thèmes qui reviennent également, on sent qu’ils concernent l’auteur, et je n’ai pas manqué non plus de me délecter des paysages et de l’atmosphère brute du Montana.
Après ces neuf nouvelles, noires, mais avec une forme de sensibilité qui fait qu’elles gardent une certaine lumière, les romans m’ont semblé tout à coup bien plats, et tellement étirés en longueur… Entre Raymond Carver et Jim Harrison, un jeune auteur à découvrir et à suivre de près !

Courir au clair de lune avec un chien volé de Callan Wink (Dog run moon, 2016) éditions Albin Michel, 2017, traduction de Michel Lederer, 304 pages, sorti en poche.

Dans le cadre de Mai en nouvelles (à retrouver chez Electra et Marie-Claude), nous avons fait lecture commune avec Ingannmic, Miss Sunalee, Krol, Une Comète, je noterai ici les liens de leurs billets.

Lectures du mois (24) février 2021

Comme bien souvent, je lis plus vite que je n’écris mes chroniques, ce qui m’oblige à regrouper quelques lectures de février, plutôt intéressantes, et très variées, pour lesquelles je ne me sens pas d’écrire de longs développements.

Raymond Carver, Qu’est-ce que vous voulez voir ?
« Nous n’avions que trop souvent quitté des maisons à la hâte en les laissant en piteux état, pour ne pas dire en ruine, ou déménagé en pleine nuit pour ne pas avoir à acquitter nos loyer en retard. Mais cette fois, nous nous étions fait un point d’honneur de laisser la maison dans un état de propreté immaculée, plus propre encore que nous ne l’avions trouvée en arrivant, […] »
Depuis qu’elles ont été retraduites, j’ai l’envie de lire ou relire les nouvelles de Raymond Carver, dont le souvenir s’est effacé. Tranquillement et pas dans l’ordre, puisque je commence par le sixième et dernier tome des œuvres complètes. Sa compagne Tess Gallagher a publié ces nouvelles après sa mort, elles lui ont semblé terminées puisque que, comme ils disaient entre eux : « Quand on se met à rayer des mots qu’on vient d’ajouter, la nouvelle est finie. » À chaque nouvelle que j’ai achevée, il m’a fallu marquer un temps pour les digérer, pour me repaître de leur harmonie… Et pourtant, leurs sujets ne sont pas de grandes aventures, mais des tranches de vies quotidiennes. Les hommes et les femmes y sont souvent en cours de séparation, se cherchant un espace différent où vivre leur nouvelle solitude ou faisant malgré tout une tentative pour rester ensemble. Les relations de voisinage ou d’amitié y sont bien présentes aussi.
Des textes intimes mais puissants !
éditions de l’Olivier, 2011, traduction de François Lasquin, 122 pages.

Keigo Higashino, Les miracles du bazar Namiya
« Celui qui est en train de se noyer voit son salut dans un brin de paille. »
Quand un auteur de romans policiers japonais se met au fantastique « léger », mêlé d’un soupçon de « feel good », cela donne Les miracles du bazar Namiya, et c’est très réussi.
Trois jeunes gens se réfugient après un cambriolage dans une échoppe abandonnée, mais où bizarrement du courrier arrive, contenant des demandes de conseils. Intrigués, ils y répondent, et se rendent compte que les lettres émanent d’une époque passée, trente-deux ans auparavant. Pourtant, des échanges ont lieu. Entrer dans ce roman, c’est accepter les coïncidences extraordinaires, les glissements temporels, mais aussi pénétrer dans l’intimité de Japonais pris au piège de cas de conscience, et appelant à leur secours le vieux propriétaire du bazar Namiya.
J’ai dévoré en quelques jours ce roman aussi délicatement bienveillant que soigneusement agencé !
éditions Actes Sud, 2020, traduction de Sophie Refle, 371 pages.

David Grann, The white darkness
« Shackleton, qui avait été témoin au cours de l’expédition Scott de tensions dévastatrices entre les membres de l’équipage, chercha des recrues possédant ces qualités essentielles à ses yeux dans le cadre d’une exploration polaire : « Un, l’optimisme ; deux, la patience ; trois, l’endurance physique ; quatre, l’idéalisme ; et enfin, cinq, le courage. »
Le journalisme littéraire est dans l’air du temps, et La note américaine de David Grann représente ce que j’ai lu de meilleur dans le genre ces dernières années. Je me suis donc laissé tenter par son dernier ouvrage. Il y raconte une épopée passionnante, celle de Henry Worsley. Fasciné par la traversée du Pôle Sud presque réussie par Shackleton, et surtout fasciné par le personnage hors du commun, il décide, un siècle plus tard, de rééditer cette traversée à pied, sans assistance. Il part d’abord avec deux comparses, descendants comme lui de membres de l’expédition d’origine, et ensuite seul. Cet exploit confine à l’inutile, si ce n’est le désir de se dépasser et de rendre hommage à Shackleton, c’est la limite de l’intérêt que je lui ai porté. L’auteur s’est parfaitement documenté, et a bien su rendre vivants ses personnages.
Le livre ne manque ni de photos, ni de cartes, et passionnera les amateurs d’expéditions polaires.
éditions du Sous-sol, 2021, traduction de Johan-Frederick Hel Guedj, 160 pages.

Keith McCafferty, Meurtres sur la Madison
« Le crépuscule ressemblait à une traînée couleur ambre à l’horizon ; la rivière scintillait dans la lumière déclinante. Dans quelques minutes, le brillant de la surface s’estomperait, la mélodie changeante du courant glisserait vers des notes graves et la nuit sauvage protesterait contre de nouvelles intrusions humaines. »
Meurtres sur la Madison se situe au croisement du « nature writing » à l’américaine avec ses évocations de paysages qui donnent envie de partir séance tenante pour le Montana et un homicide mystérieux. Deux enquêtes parallèles se nouent, l’une sur le crime proprement dit, menée par la shérif Martha Ettinger, l’autre sur une disparition, conduite par Sean Stranahan, à la fois guide de pêche, artiste peintre et détective privé. De nombreux personnages gravitent autour des lieux de pêche, et les enquêteurs se demandent jusqu’où le business de la pêche peut conduire.
Un polar divertissant, où ne manquent ni la femme fatale, ni les détails instructifs sur l’environnement.

éditions Gallmeister, 2018, (poche, 2019) traduction de Janique Jouin-de Laurens, 395 pages.

Connaissez-vous certains de ces livres ?