Publié dans littérature Europe du Nord

Johanna Sinisalo, Le sang des fleurs

sangdesfleurs« Cela fait neuf jours que j’ai trouvé la ruche désertée.
Neuf jours que j’ai vu des lumières bleues clignoter à Toivonoja.
Les choses arrivent par paquet. La chance appelle la chance et un malheur ne vient jamais seul. »
Finlande, 2025. Dans ce futur très proche, Orvo, apiculteur à ses heures, remarque une de ses ruches totalement vide de ses occupants. S’il est préoccupé par ce phénomène, il l’est aussi par les activités de son fils Eero, qui tient un blog sur le thème de la cause animale, et qui ne s’y fait pas que des amis. Le propre père d’Orvo dirige un abattoir industriel, voici donc trois générations aux intérêts fort contrastés !
Et là, je suis bien ennuyée car je ne voudrais pas en dire trop…
Sachez que l’auteure réussit à mêler fable écologique et documents sur la condition animale, avec une touche de fantastique, un drame personnel et une quête existentielle, le tout avec un grand brio !

« Pour obliger les abeilles à polliniser le plus activement possible, on les trompe en permanence, systématiquement et sans scrupule. »
Johanna Sinisalo met en avant le thème de la condition animale, du bien-être animal, comme, pour la fiction, Vincent Message dans Défaite des maîtres et des possesseurs ou de Camille Brunel dans La guérilla des animaux.
Thème important s’il en est, car c’est bien le moins que l’on puisse faire, si on ne souhaite pas devenir végétarien, que de s’assurer que les animaux que l’on consomme sont élevés dans des conditions décentes. Le débat revient dans le livre, sous la plume d’Eero et de ses contradicteurs. Et les abeilles dans tout ça ? On pense qu’elles agissent librement, sans contrainte ? Pas du tout ! Le fait de déplacer les ruches en hiver vers d’autres régions plus chaudes pour qu’elles continuent de travailler au lieu d’hiberner comme le voudrait leur cycle, en est un exemple simple mais révélateur. Le futur proche décrit par Johanna Sinisalo fait frissonner tant il est réaliste, vraisemblable, et pratiquement inéluctable.

« Pour les anciens Germains, l’air était saturé d’esprits des morts. Et ils lui donnaient le nom de Biennenweg – le chemin des abeilles. »
J’ai enfin découvert Johanna Sinisalo, recommandée chaudement par Keisha, et j’ai beaucoup apprécié ce roman, où l’on sent que l’auteure écrit les romans qu’elle aimerait lire. Ce qui pour moi est un très bon critère de plaisir de lecture, et encore plus dans ce cas où j’ai l’impression qu’elle aime exactement les mêmes livres que moi. (Pour achever cette osmose, la seule fois où j’ai eu de très vagues, vraiment très très vagues velléités d’écrire de la fiction, ça aurait été une histoire policière où un apiculteur et ses abeilles, en voie de disparition, auraient joué le premier rôle.)
J’ai plongé dans ce roman avec passion dès les premières pages, et mon enthousiasme n’a pas faibli par la suite. Ce livre a réussi à me faire réfléchir à l’avenir de notre planète, à me faire rêver, à me faire verser une ou deux petites larmes…
Je lirai les autres livres de cette auteure, c’est certain, quand à vous, je sais que la couverture n’est pas très engageante, mais si vous croisez ce roman, n’hésitez pas ! 

Le sang des fleurs (Enkelten verta, 2011) de Johanna Sinisalo, éditions Actes Sud (2013) traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, 288 pages.

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Publié dans bande dessinée, littérature France

Quelques BD en vrac

img_2812Des bandes dessinées au féminin pour commencer l’année, deux auteures retrouvées et une autre découverte, et la preuve que le dessin peut permettre de raconter des histoires ou apporter des témoignages d’une manière différente de la langue écrite, moins frontale, mais tout aussi intense. Je n’aurais peut-être pas lu un roman ou un récit sur les mêmes thèmes que les BD présentées ici, mais le dessin me les a fait apprécier, et je m’y suis immergée bien volontiers.

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Catherine Bertrand Les chroniques d’une survivante, éditions La Martinière, 2018
Commençons tout d’abord par cette découverte faite grâce à Sylire qui m’a permis de gagner cette bande dessinée autobiographique. Catherine Bertrand était au Bataclan le 13 novembre 2015, et si elle s’en est sortie sans dommage physique, elle a très rapidement eu à affronter un sévère syndrome post-traumatique.
Ce fardeau qu’elle ressent comme un boulet à traîner partout, elle a l’idée de l’exprimer sous forme de journal dessiné. Elle dessine sa soirée dans la salle de concert, ses premières réactions comme celles de son entourage, ses entretiens avec une psy, ses galères administratives… Elle raconte aussi des épisodes au bureau, où il lui est difficile, voire impossible, de se concentrer, ou de trouver un intérêt aux petites histoires des collègues, elle retranscrit les petites phrases qui l’enfoncent un peu plus… Le trait rond, le noir et blanc, l’utilisation de l’écriture comme partie intégrante du dessin, la manière très imagée de retranscrire les hauts et les bas par lesquels elle passe, tout cela concourt à en faire un récit sincère et touchant.
A voir : le blog de l’auteure.


croisade_plancheChloé Cruchaudet La croisade des innocents, éditions Soleil, 2018
De Chloé Cruchaudet, j’ai lu Groenland-Manhattan et vu le film réalisé à partir de sa bande dessinée Mauvais genre (Nos années folles par André Téchiné). Je connaissais donc son goût pour les faits historiques peu connus, et susceptibles de donner lieu à un roman graphique. Imaginée d’après un fait réel, La croisade des innocents plonge le lecteur dans un Moyen-Âge sombre et crasseux, où des enfants se mettent à suivre le jeune Colas. Rejeté par sa famille, il est recueilli par des religieux qui exploitent ses maigres forces. Suite à une « rencontre » qui passe pour un miracle, lui que rien ne prédestinait à ce rôle, mais qui n’a rien à perdre à partir sur les routes, prend la tête d’une cohorte de jeunes et d’enfants qui partent dans le but de délivrer Jérusalem.
Des aquarelles dans des tons sombres, un trait fin pour caractériser les personnages, des lieux qui font travailler l’imagination, quelques dessins en pleine page plus poétiques… J’ai apprécié le dessin qui m’a rappelé par moments les trognes des chapiteaux romans, ou des gargouilles d’églises. Le graphisme rend particulièrement bien compte de cette époque, et donne envie de savoir ce qui va arriver à Colas et ses suiveurs. L’intérêt ne se dément pas tout au long de la lecture, et la conclusion, bien trouvée, ne manque pas de finesse. J’ai passé un très bon moment.

commissairek_plancheMarguerite Abouet, Donatien Mary, Commissaire Kouamé : Un si joli jardin, Gallimard, 2017
Encore un genre différent ! Marguerite Abouet est la scénariste de l’excellente série Aya de Yopougon et elle met de nouveau à l’honneur les habitants de son pays, la Côte d’Ivoire, dans le premier volume (je crois) d’une série policière. Le dessinateur n’est pas le même que pour Aya de Yopougon, et c’est bien dommage parce que j’aimais beaucoup son trait et la vision colorée d’Abidjan dans cette série. Là, c’est beaucoup plus « crayonné », bien adapté pour dessiner des scènes de bagarres ou de poursuites. Car il s’agit d’une aventure policière plutôt animée : un magistrat très connu a été assassiné dans un hôtel de passe, et le commissaire Marius Kouamé et son adjoint Arsène doivent mener une enquête rapide et discrète. Mais ils gênent pas mal de monde, et les morts tombent comme des mouches sur leur chemin. L’histoire est distrayante, mais pas très originale, et je ne suis pas plus enthousiaste que ça !

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2018

Abnousse Shalmani, Les exilés meurent aussi d’amour

exilesmeurentaussiRentrée littéraire 2018 (17)
« C’est quelque chose, l’exil : une claque qui vous déstabilise à jamais. C’est l’impossibilité de tenir sur ses deux pieds, il y en a toujours un qui se dérobe comme s’il continuait à vivre au rythme du pays perdu. »
S’il est clair qu’il est question d’exil dans ce livre d’Abnousse Shalmani, ici, contrairement à son précédent livre (Khomeiny, Sade et moi) relatant son arrivée à Paris à l’âge de neuf ou dix ans, il s’agit d’un roman, et d’une famille imaginaire.
La famille de Shirin, des bourgeois intellectuels de gauche, quitte Téhéran dans les années 80, son père tout d’abord, puis elle-même et sa mère. À Paris, ils retrouvent les trois sœurs de sa mère, et son grand-père, personnages autour desquels tout le roman est construit. Il faut dire qu’entre Mitra la tyrannique, Zizi, l’artiste, et la jeune révolutionnaire Tala, les trois sœurs sont des femmes envahissantes, écrasantes, surtout pour la mère de Shirin, qu’elles traitent quasiment comme une domestique. La précarité économique les contraint de plus à cohabiter dans un petit appartement.

« Je pris l’habitude de la regarder dans son laboratoire, admirant sa patience, sa concentration, ses choix, ses mains qui n’hésitaient jamais, sa volonté qui ne connaissait pas l’impossible. D’une table basse boiteuse, elle faisait deux tables qui se superposaient, l’une rouge, l’autre noire agrémentée de roses. »
L’extrait montre le regard d’enfant que Shirin pose sur sa mère et ses doigts de fée, regard qui en fait une magicienne, une alchimiste, comme l’enfant s’exclame, ravie de trouver ce nouveau mot français dans le dictionnaire. J’ai commencé à vraiment apprécier ce roman au bout d’une cinquantaine de pages, avec le portrait de la mère, l’apprentissage acharné par la petite fille de la langue française et l’apparition d’Omid. Shirin tombe sous le charme de cet ami juif de sa tante Tala, et lui aussi se prend d’affection pour la petite fille, lui ouvrant les portes des musées pour parfaire sa culture.

« Le cinéma fut prohibé pour cause d’attentat, les restaurants pour cause d’hygiène, le théâtre et l’opéra pour une cause oubliée, ou plutôt : parce que ma famille n’osait pas y aller. Elle sentait le déclassement à plein nez et se révélait incapable de l’assumer. »
L’immense atout de ce roman d’apprentissage et d’exil, un sujet somme toute assez présent dans la littérature, c’est la langue très chatoyante, très personnelle, de l’auteure, parfois un peu péremptoire dans les affirmations qui viennent clore certains paragraphes, mais cela fait partie de son charme aussi « Les Iraniennes n’ont jamais rien compris à l’amour. » « Téhéran achetait l’idéal et dédaignait l’amour. » « Ils étaient des survivants. La seule chose qui me rassure, c’est qu’ainsi programmés pour la survie, ce sont ces tempéraments-là qui repeuplent la terre après les catastrophes. »
Le thème de la politique en exil, la vision qu’en a Shirin du haut de ses neuf ou dix ans, puis de ses vingt ans, est particulièrement intéressant, mais ce n’est pas le seul. Les thèmes sont nombreux, s’entrelacent, se répondent, se trouvent mis en parallèle avec des légendes persanes ou des histoires constitutives de la légende familiale. Le tout de manière subtile et avec toujours ce style qui sublime tout. C’est souvent assez drôle, par les mots choisis, et par le surgissement de scènes tragi-comiques. L’apparition du personnage du « tout petit frère », né après treize mois de grossesse, apporte une once de réalisme magique à l’iranienne qui s’intègre fort bien à l’ensemble.
Après un démarrage un peu hésitant, je me suis laissé emporter par le foisonnement de ce roman, son écriture pleine d’esprit, et sa galerie de personnages fascinants.

Les exilés meurent aussi d’amour d’Abnousse Shalmani, éditions Grasset (août 2018), 400 pages.

 Repéré grâce à Clara, Delphine qui s’est aussi entretenue avec l’auteure, Lili et Sylire.

Publié dans littérature Amérique du Nord, sortie en poche

Larry McMurtry, Lonesome Dove

lonesomedove1.png« – Vous pouvez descendre, dit-il aux Irlandais. Vous êtes en sécurité, en tout cas tant que vous ne mangez pas la cuisine d’ici. »
Je sens déjà les réfractaires au genre passer leur chemin en soupirant : « un western, ce n’est pas pour moi ! » Et pourtant, passer à côté de ce roman serait tout d’abord dommage pour qui a une once d’humour et aime en trouver dans ses lectures.
Au début du roman, force est de constater que pour un western, ça manque singulièrement d’action, avec un petit côté Désert des Tartares… Mais l’humour, lui, est déjà bien présent, c’est même un régal (les pages sur le panneau à l’entrée du ranch sont à mourir de rire) et si les moindres faits et gestes de nos cowboys sont décrits, du cuisinier mal réveillé qui fait tomber des grains de café dans la graisse destinée aux œufs frits, au patron français de l’auberge qui essuie avec constance les tables de sa gargote malpropre, sans oublier le cow-boy qui n’a jamais appris qu’on n’urine pas sur le pas de la porte, cela ne fait que renforcer l’aspect humoristique.
La propreté n’est pas le point fort de ces hommes, ni l’art de la conversation, sauf pour Augustus, dit Gus, qui, s’il casse les oreilles de ses commensaux, réjouit grandement les lecteurs. Entre les dialogues et les détails triviaux, on découvre les histoires personnelles de chacun, amenant à les connaître intimement avant le passage à l’action.

« Bien souvent, il s’était demandé si lui-même pourrait rivaliser avec Gus si celui-ci mettait de la bonne volonté dans son travail. Mais il n’avait jamais pu le vérifier tant il était rare que Gus s’active vraiment. Ils se complétaient parfaitement tous les deux : lui en faisait plus que nécessaire pendant que Gus en faisait le moins possible. »
Ignorer Lonesome Dove serait ensuite passer à côté de personnages hauts en couleurs, et pour tout dire, inoubliables, en premier lieu Gus et Call, les deux patrons, aux caractères aussi opposés que possible. Viennent ensuite Newt, un tout jeune et tendre cow-boy, qui se demande qui est son père, Jack Spoon, un joueur invétéré, puis deux Irlandais pas précisément bons cavaliers, et d’autres gardiens de bétail que leurs traits de caractère rendent bien vivants. Sans compter les femmes, avec entre autres Lorena, la fille de joie dont le comportement ne manque pas de surprendre. Et finalement, il faut compter avec un couple « shérif et son adjoint », lancés (mollement) sur les trace de l’un de nos cow-boys.

« Il avait côtoyé des hommes qui voulaient mourir – qui, pour une raison ou pour une autre, avaient fini par être dégoûtés de la vie. La plupart avait trouvé la mort qu’ils désiraient. Au Texas, à cette époque, se faire tuer était chose facile. »
Et enfin, se priver de de roman serait faire fi de toute une époque, la toute fin du XIXème siècle, un tournant dans l’histoire des cow-boys, où ils commencent à prendre de l’âge. Ceux du roman étaient shérifs ou combattaient les Indiens, ils trouvent un nouveau souffle pour rompre la monotonie de leur vie en volant un troupeau à des mexicains, et en partant s’installer plus à l’Ouest, dans des régions qui gardent encore leur attractivité à cette période. Lonesome Dove retrace leur périple du Texas au Montana, le premier tome constitue surtout la mise en place et également le début du voyage. L’aspect « découverte de la nature sauvage » n’est pas négligé non plus, ce qui fait de Lonesome Dove un roman particulièrement dense et riche.
Dans l’ambiance plutôt tranquille du début de voyage, le premier mort, inattendu, prend le lecteur par surprise, et ses camarades cow-boys aussi, certains ont bien du mal à encaisser la perte d’un des leurs. Ils ont des cœurs, contrairement à l’image qu’on en a ! A partir de ce moment, on passe dans une narration plus riche en actions, mais ce qui faisait le sel du début reste bien présent, et l’accent est toujours mis sur l’humour, les personnages et l’aspect historique et géographique, et le plaisir de lecture n’en est que décuplé.
Inutile de vous dire que le deuxième tome m’attend déjà !


Lonesome Dove, tome 1, de Larry McMurtry, éditions Gallmeister (Totem, 2017) traduit par Richard Crevier, 532 pages, prix Pulitzer en 1986.

Lu et aimé aussi par Hélène, Keisha et Marie-Claude… Qui d’autre ?

Lu pour l’Objectif PAL 2019 (à suivre sur le blog d’Antigone)
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Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2018

Tiffany Tavernier, Roissy

roissyRentrée littéraire 2018 (16)
« Marcher. Toujours marcher. Quarante-huit heures sur place ont suffi pour que j’intègre l’information. Marcher, oui. Sans cesse. Seul moyen de ne pas se faire repérer par l’un des mille sept cents policiers affectés à la sécurité ou par l’une des sept cents caméras qui, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, filment les allées et venues de tous. Marcher, aller d’un bout à l’autre des aérogares, revenir sur ses pas. »
Une femme tire sa valise d’un terminal à l’autre de Roissy, s’arrête parfois, commence des conversations avec des passagers en partance, s’invente des destinations, des attentes, des vies… Elle ne part jamais, change d’apparence pour déjouer la vigilance des agents de sécurité et des caméras. Elle fait partie des SDF de l’aéroport, des invisibles qui parcourent tous les endroits, ouverts au public ou non, de l’immense bâtiment.
La narratrice est là depuis huit mois, depuis qu’elle a oublié son identité, et elle n’envisage pas de quitter ces parois vitrées et ces couloirs interminables qui constituent son univers. Ce monde à part, clos, en marge, parfois souterrain, recèle de la folie, à certains moments de la violence, mais aussi des touches d’humanité. Connaissance est faite avec les nombreux personnages qui composent cette foule en déshérence.

« Ici, je suis en sécurité. Personne ne peut me trouver, pas même ce type croisé devant les portes du Rio. Qui, à la surface, pourrait imaginer que des hommes ont choisi de vivre à plus de huit mètres sous terre dans ces galeries souterraines ? Boyaux qui se déploient sur des dizaines et des dizaines de kilomètres sous l’aéroport. »
La narratrice pourrait continuer à errer ainsi pendant des mois encore, elle se débrouille pour subsister, jusqu’à ce qu’elle remarque un homme qui revient chaque jour à l’accueil du vol Rio-Paris, et que lui aussi la repère…
Que dire de mon ressenti ? J’ai admiré l’écriture pleine de sensibilité, et j’ai été plus qu’étonnée par le sujet intéressant et très bien documenté des sans-domicile qui peuplent l’aéroport, partiellement pris en charge par des associations, mais qui reviennent toujours hanter couloirs et galeries souterraines.
Et malgré tout, je n’ai été qu’à moitié convaincue, le mélange n’a pas bien pris ; peut-être le thème de l’amnésie, et du retour progressif de la mémoire, était-il de trop. Je n’ai lu que des avis positifs, je comprends que d’autres puissent adorer ce roman, mais j’ai eu quelques petits passages à vide vers le milieu, rattrapés par un début et une fin où j’étais beaucoup plus présente à ma lecture, heureusement, et que j’ai pleinement appréciés.

Roissy de Tiffany Tavernier, éditions Sabine Wespieser, août 2018, 280 pages.

Des avis plus enthousiastes chez Joëlle, Mimi ou Zazy.

Publié dans vie de lectrice

Bonne année

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Vous avez échappé à la photo d’une pile de livres, à celle d’une peinture cubiste, et même à celle d’une appétissante cuisse de canard confite…
Finalement, c’est l’image de la longévité et de la paix qui vient vous souhaiter une très douce année 2019, qu’elle ne vous apporte que joies et bons moments, sans oublier des lectures inoubliables !

Publié dans vie de lectrice

Mon année 2018, côté livres

Ces livres pour lesquels on perd conscience de tout ce qui nous entoure, et qu’on a hâte de retrouver lorsqu’on les pose, n’ont pas été si nombreux cette année, deviendrais-je trop exigeante ?
Pour vous présenter le meilleur du meilleur, j’ai repris « Une année de livres », une idée de Delphine et Nicole, à laquelle Jérôme a rajouté quelques items :

1) Ma première lecture de l’année ?
Un livre que je voulais lire depuis longtemps, Dalva de Jim Harrison
dalva
2) Le livre le plus bref que j’ai lu ?
Le dimanche des mères de Graham Swift, 142 pages magiques, denses et surprenantes
dimanchedesmeres
3) Le livre le plus dépaysant ?
Une bouffée d’air pur de Amulya Malladi, qui m’a emmenée en Inde, à Bhopal
Unebouffeedairpur4) La plus belle couverture de l’année ?
Wilderness de Lance Weller, pas seulement une belle couverture, une histoire très puissante aussi
wilderness5) Un nouvel auteur découvert cette année ?
Imaginer la pluie de Santiago Pajares, dont c’est le seul roman traduit en français pour le moment
imaginerlapluie6) Le livre dont l’écriture m’a éblouie ?
De bois debout de Jean-François Caron, un style unique, étonnant, qui m’a conquise
deboisdebout7) Le meilleur personnage de l’année ?
L’écart d’Amy Liptrot, une personne réelle a surpassé les personnages de fiction
ecart8) Le livre que j’attendais le plus ?
LaRose de Louise Erdrich, repéré déjà en VO, mais la traduction valait le coup d’attendre
larose
9) Le livre le plus déstabilisant ?
Dans les angles morts d’Elizabeth Brundage, bien plus profond que le thriller psychologique qu’il semble être… (il sort en poche très bientôt !)
danslesnaglesmorts10) Le livre le plus inattendu ?
Éléphant de Martin Suter ou comment se passionner pour une histoire de SDF, d’éléphant rose et de manipulation génétique
elephant11) Le livre que j’ai enfin lu ?
L’art de perdre d’Alice Zeniter, et j’ai bien fait d’attendre et de le savourer tranquillement en cette fin d’année
artdeperdre12) Mon plus gros pavé ?
4321 de Paul Auster et ses 1024 pages passionnantes
432113) Le livre le plus émouvant ?
La poudre et la cendre de Taylor Brown, une belle histoire d’amour entre deux très jeunes gens sur fond de guerre de Sécession
poudreetlacendre
14) Le livre le plus drôle ?
L’arabe du futur de Riad Sattouf m’a souvent fait rire ou sourire
arabedufutur15) Le livre qui m’a appris quelque chose que j’ignorais totalement ?
Coquelicots d’Irak de Brigitte Findakly m’a fait découvrir l’Irak des années 60 et 70.
coquelicotsdirak
16) Ma dernière lecture de l’année ?
Janvier noir d’Alan Parks et Les exilés meurent aussi d’amour d’Abnousse Shalmani se partagent la fin d’année
janviernoir exilesmeurentaussi

  17) Le plus beau titre de l’année ?
Où les roses ne meurent jamais de Gunnar Staalesen, de plus un très honnête polar tendance psychologique…
oulesroses.jpg18) Le meilleur recueil de nouvelles de l’année ?

Une fille bien de Holly Goddard Jones, un recueil de nouvelles sombres, parfois violentes, mais toujours très justes
unefillebien19) Le livre le plus ennuyeux de l’année ?
Forêt obscure de Nicole Krauss, alors que j’avais beaucoup aimé L’histoire de l’amour, je n’ai pris aucun plaisir à ce roman
foretobscure
20) Le plus gros raté de l’année ?
Un monde à portée de main de Maylis de Kerangal, pour moi, malgré son écriture, ne coule pas autant de source que Réparer les vivants ou Corniche Kennedy
unmondeaportee21) Le meilleur livre de l’année ?

Au loin de Hernan Diaz, où tout m’a enchantée, l’histoire, l’atmosphère, l’écriture…
auloinEt vous, quels sont vos meilleures lectures de l’année ?

Retrouvez les bilans précédents : 2017, 2016, 2015, 2014, 2013 et 2012.

Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée hiver 2018

Fiona Melrose, Midwinter

midwinter.jpg« On peut être debout toute la nuit à essayer de remettre les choses dans l’ordre, mais ensuite, dans l’heure qui précède l’aurore, on perçoit une obscurité bien particulière. »
Un éditeur dont j’aime les choix, une jolie couverture, un avis positif, voilà trois bonnes raisons de choisir ce roman. Ce qui signifie que je ne savais rien de l’histoire avant de commencer. Et que je ne vais rien vous raconter non plus !
Je plaisante, mais suivant mon habitude de ne pas trop en dévoiler, je parlerai d’abord de l’auteure. Fiona Melrose vit au Royaume-Uni, mais elle est née en Afrique du Sud, et continue d’y aller régulièrement. Ceci est son premier roman, elle l’a situé dans le Suffolk, où elle vit, avec, pour les personnages, des réminiscences du Zimbabwe.

« Dix années durant j’avais refoulé les souvenirs. Je les avais toujours senti gratter dans les recoins les plus sombres de mon esprit, encore à l’état sauvage. »
Midwinter évoque le milieu de l’hiver, et certes, le roman se déroule dans la campagne anglaise enneigée, mais Midwinter est aussi le nom de famille de Landyn et son fils Vale. Lorsqu’ils vivaient au Zimbabwe, dix ans auparavant, le père était surnommé Mid, comme si son nom était Winter. Maintenant de retour dans le Suffolk, Landyn exploite la ferme familiale, et entretient des relations orageuses avec son fils de vingt ans. Aucun des deux n’a fait le deuil de Cecelia, leur épouse et mère, morte tragiquement dix années plus tôt.
Le roman commence par une scène… que je n’ai pas envie de raconter, tiens, parce qu’elle surprend lorsqu’on n’a lu qu’un résumé succinct, et parce qu’elle va avoir une grande importance sur la suite du roman.

« Parfois je me mettais en colère alors que j’aurais mieux fait d’être inquiet ou contrarié. On aurait dit que je ne connaissais qu’une seule manière de ressentir les choses. »
Le début du livre est plutôt noir, mais on y perçoit peut-être une certaine lueur d’espoir, cela restera à confirmer. Les pensées des protagonistes sont « brutes de décoffrage » mais là aussi, une évolution semble se dessiner. Les points de vue alternent entre Landyn et Vale, et permettent de développer habilement le thème de la relation père-fils. Même si j’ai lu précédemment des romans sur ce thème, j’ai trouvé vraiment bien rendue la difficulté pour les deux hommes, et surtout pour Vale, à exprimer leurs sentiments : Vale n’arrive pas à différencier peur, colère, tristesse, et se met plus souvent qu’à son tour dans des rages plus ou moins rentrées, dont il ne sait comment sortir.
Toutefois, l’introspection, et le caractère peu éloquent des personnages, n’empêchent pas les interactions entre eux, avec des dialogues empreints de véracité. Les caractères secondaires sont très intéressants aussi. J’ai passé vraiment un très bon moment de lecture avec ces personnages, avec une ambiance unique, où les éléments naturels et la faune sauvage viennent jouer leur rôle. Je suivrai attentivement cette jeune auteure lorsqu’elle publiera de nouveau !


Midwinter de Fiona Melrose (Midwinter, 2016) éditions de la Table Ronde (janvier 2018) traduit par Edith Soonkindt, 293 pages.

Repéré chez Lady DoubleH

Publié dans littérature Afrique, premier roman, rentrée littéraire 2018

Chinelo Okparanta, Sous les branches de l’udala

souslesbranchesdeludalaRentrée littéraire 2018 (15)
« Le bruit des avions au-dessus de nous était de plus en plus fort, ont suivi des cris, des bruits de pas, d’objets, de corps qui s’écrasent. »

En 1968, en pleine guerre entre le Nigeria et le Biafra, le père de la jeune Ijeoma est victime d’un raid aérien. Restée seule, avec des ressources qui vont s’amenuisant, sa mère ne voit d’autre solution que de placer l’adolescente chez le professeur et sa femme, des amis de la famille. Là, Ijeoma fait la connaissance d’une fille de son âge, et se rend compte qu’elle est attirée par elle. Quand cette relation scandaleuse est découverte et la jeune fille renvoyée auprès de sa mère, celle-ci entreprend de longues leçons autour de la Bible pour la remettre dans le droit chemin. Car le poids de la religion est énorme. Plus tard, en pension, Ijeoma et Amina se retrouvent…

« D’accord, la femme avait été créée pour l’homme. Mais en quoi cela excluait-il le fait qu’elle ait pu aussi être créée pour une autre femme ? De même que l’homme pour un autre homme ? Les possibilités étaient infinies, et chacune d’entre elles tout à fait possible. »
Le roman retrace la parcours de la jeune fille, puis jeune femme, de 1968 à 1980. Portée par une belle écriture, l’histoire d’Ijeoma, dont elle-même est la narratrice de longues années plus tard, ne manque pas de force ni d’une grande tension, car sa vie, lorsqu’elle fréquente d’autres jeunes femmes, est constamment menacée. Tout doit rester parfaitement secret, les lapidations sont monnaie courante et considérées comme « normales » pour punir ces « abominations ». L’auteure tente de donner les clefs pour comprendre la psychologie des personnages, et y réussit fort bien avec Ijeoma et avec les jeunes gens, des deux sexes, de sa génération, peut-être un peu moins avec les personnes plus âgées, quoique le portrait de la mère d’Ijeoma aille en s’affinant au fil des pages.
Si l’évolution des mentalités est lente, très lente, elle commence justement par l’amour maternel ou l’amour filial, qui sont les premiers à faire preuve d’une certaine compréhension. Publié en 2015, il est précisé en note du roman que la loi, au Nigéria, punit d’emprisonnement les relations entre personnes du même sexe, et que la lapidation est toujours prévue dans les états du Nord.
Plus que nécessaire, un très beau roman, très prenant, qui rappelle que ce qui peut sembler acquis dans les pays occidentaux, et encore, si peu, reste totalement occulté, car hors-la-loi, dans d’autres contrées.

Chinelo Okparanta est née à Port-Harcourt, au Nigéria, et vit aux États-Unis depuis l’âge de dix ans. Sous les branches de l’udala est son premier roman.
La littérature de ce pays est décidément riche avec également Chimamanda Ngozie Adichie (L’autre moitié du soleil, Americanah), Chigozie Obioma (Les pêcheurs), A. Igoni Barrett (Love is power ou quelque chose comme ça), Abubakar Adam Ibrahim (La saison des fleurs de flammes) ou Chibundu Onuzo (La fille du roi araignée)…

Sous les branches de l’udala (Under the udala trees, 2015) de Chinelo Okparanta, éditions Belfond (août 2018), traduit de l’anglais par Carine Chichereau, 371 pages.

Cathulu a trouvé le roman trop didactique, c’est un récit majeur pour Jostein, un coup de cœur pour Stephie.
Un grand merci à Lecteurs.com
Lecture pour le Nigeria (Lire le monde).
Lire-le-monde

Publié dans littérature Europe du Sud, non fiction, rentrée littéraire 2018

Javier Cercas, Le monarque des ombres

monarquedesombresRentrée littéraire 2018 (14)
« La décision fut d’écrire d’autres histoires, mais qu’entre-temps je glanerais des informations sur Manuel Mena, même si c’était entre deux livres et à mes heures perdues, avant que la trace de sa courte vie s’estompe complètement et disparaisse de la mémoire précaire et usée de ceux qui l’avaient connu ou de l’ordre volatil des archives et des bibliothèques. »

Cela faisait des années que l’auteur espagnol Javier Cercas tournait autour de ce héros de la famille, jeune homme mort à vingt ans sur les bords de l’Ebre, mais le fait que rétrospectivement il ait été du mauvais côté, à savoir du côté du franquisme, était très certainement un frein à cette entreprise. Cela et aussi la mémoire des contemporains de Manuel Mena qui commençait à s’effacer… Pourtant, grâce à la proposition de son ami le cinéaste David Trueba qui lui propose de l’accompagner dans son village d’Estrémadure pour interroger et filmer ceux qui ont connu le jeune phalangiste, un projet de livre se dessine.
C’est avec plaisir que je retrouve Javier Cercas, dont j’avais lu avec un très grand intérêt L’imposteur.
Le présent livre relate scrupuleusement les recherches, les rencontres, en quête de la personnalité de Manuel Mena, mais curieusement, l’auteur parle de lui tantôt à la première personne, tantôt, notamment pour les membres de sa famille, en les nommant « le grand-père de Javier Cercas » ou « l’oncle maternel de Javier Cercas », un curieux dédoublement qui surprend, mais ne soulève aucun doute quand à la sincérité du propos.

« En prenant le café, je racontai à David que pendant des années cet endroit avait abrité le cinéma et le dancing du village et que c’était là que j’avais embrassé une fille pour la première fois et où j’avais vu mon premier film.
– C’était quoi comme film ? demanda-t-il.
Les quatre fils de Katie Elder
, répondis-je.
– Eladio avait raison, tu vois ? dit David.
Je le regardai sans comprendre.
Il précisa sa pensée :
– On est de là où on a embrassé pour la première fois et où on a vu son premier western.
Il paya les cafés et ajouta :
– Ici, ce n’est pas le village de tes parents, mec : ici, c’est ton foutu village. »
Les dialogues entre l’auteur et David Trueba rendent très vivante cette quête, près de quatre-vingts ans après les faits, ainsi que le retour au village natal qui m’a rappelé le très beau livre de Carine Fernandez, Mille ans après la guerre. Impossible de ne pas se passionner pour tous les doutes et les questionnements soulevés par l’enquête de l’auteur, et ils sont nombreux, car il n’est pas forcément facile d’évoquer un ancêtre franquiste dans l’Espagne actuelle. Tous les moments où il réussit à faire remonter des réminiscences de la part de proches parents ou de voisins de son village s’avèrent également très émouvants, et j’ai vraiment été emballée par le style. La traduction me semble d’ailleurs parfaite pour mettre en valeur ce texte.
Un seul petit bémol concerne les recherches qui relèvent davantage des textes d’archives. Les formulations manquent parfois un peu de clarté pour qui ne connaît pas parfaitement les protagonistes de la guerre civile espagnole : les franquistes, les républicains, ça va, les phalangistes, on voit bien de quel côté ils sont, mais lorsqu’est évoquée « l’armée de Yagüe » de quel côté se situe-t-on ? Il faut quelques lignes à rechercher des indices pour trouver la réponse, retomber sur ses pieds et reprendre le fil, compliqué par des phrases très longues. J’aime beaucoup habituellement les phrases longues, mais lorsqu’il s’agit de guerre, de différentes factions, ça n’aide pas à la compréhension… Certains épisodes sont toutefois captivants comme l’approche de Teruel à la fin de l’année 1937, connue par les photos de Robert Capa et Gerda Taro, et qu’on retrouve ici, vue de l’intérieur. La fin est également une grande réussite, très belle et émouvante, elle révèle enfin la signification du titre…

Le monarque des ombres de Javier Cercas (El monarca de las sombras, 2017) éditions Actes Sud (août 2018), traduit par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon, 320 pages.

Le billet de Marilyne, (merci !) ou celui de Delphine-Olympe.