Publié dans littérature Asie, rentrée littéraire 2018

Haruki Murakami, Le meurtre du Commandeur livres 1 et 2

meutreducommandeur1« Dans notre vie, il est fréquent de ne pas pouvoir discerner la frontière entre le réel et l’irréel. Et il me semble que cette frontière est toujours mouvante. Comme une frontière entre deux pays qui se déplacerait à son gré selon l’humeur du jour. Il faut faire très attention à ces mouvements. Sinon, on finit par ne plus savoir de quel côté on se trouve. »
Je dois avouer que je suis fan d’Haruki Murakami, avec des hauts et des bas, cependant. Il y a quelques années, je n’avais pas eu envie de connaître la fin de 1Q84, pourtant bien commencé, et même plus que commencé, puisque je l’avais laissé tomber au milieu du troisième tome. Ensuite, j’avais lu avec plaisir un roman plus court (L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage) et des nouvelles (Des hommes sans femmes). Mais mon préféré reste, ou restait jusqu’alors, Kafka sur le rivage.
Ce dernier roman en deux volumes me tentait assez pour que je le retienne à la bibliothèque, et que j’envisage d’enchaîner les deux sans trop tarder. Mais venons-en à l’histoire.

« C’est comme si tu essayais de faire flotter une passoire sur l’eau, avait dit le Commandeur. Faire flotter sur l’eau un truc plein de trous, c’est absolument catégoriquement impossible pour quiconque. »
Le roman commence par une scène qui semble préfigurer de la suite, où un individu sans visage marchande avec un peintre qui se trouve dans l’incapacité de faire son portrait. Puis, retour en arrière : le narrateur est le peintre, un jeune homme d’une trentaine d’années. Séparé de sa femme, il commence par errer quelques mois à travers le Japon. Alors, un ami lui propose de garder l’habitation de son père âgé, parti en maison de retraite. Il s’agit d’une maison en pleine montagne, assez isolée, mais avec un atelier où il pourra recommencer à peindre.
Plusieurs événements, qui pris séparément, et racontés simplement, pourraient sembler anodins, vont venir perturber notre jeune peintre, qui fait à ce moment la connaissance d’un voisin nommé Menshiki, assez original et mystérieux. Il découvre également un endroit très particulier dans la forêt, et fait d’autres rencontres qui vont avoir une grande importance par la suite. Les choses s’enchaînent, avec toujours une logique certaine dans le mystère. Les détails quotidiens en viennent souvent à passer de l’ordinaire au surréel, par un simple glissement, provoqué par une odeur, un bruit, une couleur…

meutreducommandeur2« Alors que jusque là je marchais normalement sur ce que je pensais être mon propre chemin, voilà que soudain celui-ci a disparu sous mes pas, et c’est comme si j’avançais simplement dans un espace vide sans connaître de direction, sans plus aucune sensation. »
Quel plaisir de retrouver Haruki Murakami au mieux de sa forme, dans un roman magistral où l’équilibre est parfait entre la succession d’événements, logiques ou surnaturels, et les réflexions et sentiments du jeune peintre. Il se pose bien des questions philosophiques sur le bien et le mal. La part d’ombre de chacun constitue l’un des fils conducteurs du roman, mais pas le seul, la richesse du texte étant particulièrement séduisante. De nombreuses interrogations surgissent lors de la lecture, tant sur des événements naturels que d’autres qui le sont moins, et les pages s’enchaînent inévitablement. Malgré la longueur des deux tomes, aucun ennui n’est venu entacher ma lecture. Et j’ajoute que j’ai admiré, à chaque instant, la traduction, qui en fait une lecture harmonieuse et cohérente.

« Je n’avais aucune garantie quant à l’achèvement du tableau. Son accomplissement n’était qu’une simple possibilité. Il y avait encore quelque chose qui manquait. Quelque chose qui devait être là et se plaignait d’être absent. Ce qui manquait frappait de l’autre côté de la fenêtre séparant la présence de l’absence. Je percevais ce cri muet. »
L’art est omniprésent dans ce roman, son influence sur la vie du peintre et de celui qui regarde un tableau, parfois même aussi sur la vie du modèle lorsqu’il s’agit de portrait. Par la voix du narrateur, il est question d’art classique japonais, le nihonga, d’art figuratif plus contemporain, et d’art non figuratif. Même les passages qui décrivent l’oeuvre en cours de création sont passionnants. La musique a son importance aussi, à commencer par le Don Juan de Mozart, et l’histoire mondiale vient s’inviter avec des prolégomènes qui se seraient déroulés lors de l’Anschluss à Vienne, et de la guerre sino-japonaise.
J’ai quitté à regret ce monde si particulier, ses personnages attachants, j’aurais aimé prolonger encore ce formidable plaisir de lecture. Par un tour de passe-passe comme lui seul peut en créer, l’auteur japonais, que je verrais bien prix Nobel de littérature un de ces jours, réussit tout aussi bien à ouvrir les portes d’un monde parallèle et énigmatique qu’à les refermer… peut-être !

Le meurtre du commandeur livre 1 Une Idée apparaît et livre 2 La Métaphore se déplace, éditions Belfond (2018) traduction d’Hélène Morita avec la contribution de Tomoko Oono, 456 pages et 473 pages.

Lire le monde : Japon.
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Publié dans littérature Europe du Nord, mes préférés

Johanna Sinisalo, Le sang des fleurs

sangdesfleurs« Cela fait neuf jours que j’ai trouvé la ruche désertée.
Neuf jours que j’ai vu des lumières bleues clignoter à Toivonoja.
Les choses arrivent par paquet. La chance appelle la chance et un malheur ne vient jamais seul. »
Finlande, 2025. Dans ce futur très proche, Orvo, apiculteur à ses heures, remarque une de ses ruches totalement vide de ses occupants. S’il est préoccupé par ce phénomène, il l’est aussi par les activités de son fils Eero, qui tient un blog sur le thème de la cause animale, et qui ne s’y fait pas que des amis. Le propre père d’Orvo dirige un abattoir industriel, voici donc trois générations aux intérêts fort contrastés !
Et là, je suis bien ennuyée car je ne voudrais pas en dire trop…
Sachez que l’auteure réussit à mêler fable écologique et documents sur la condition animale, avec une touche de fantastique, un drame personnel et une quête existentielle, le tout avec un grand brio !

« Pour obliger les abeilles à polliniser le plus activement possible, on les trompe en permanence, systématiquement et sans scrupule. »
Johanna Sinisalo met en avant le thème de la condition animale, du bien-être animal, comme, pour la fiction, Vincent Message dans Défaite des maîtres et des possesseurs ou de Camille Brunel dans La guérilla des animaux.
Thème important s’il en est, car c’est bien le moins que l’on puisse faire, si on ne souhaite pas devenir végétarien, que de s’assurer que les animaux que l’on consomme sont élevés dans des conditions décentes. Le débat revient dans le livre, sous la plume d’Eero et de ses contradicteurs. Et les abeilles dans tout ça ? On pense qu’elles agissent librement, sans contrainte ? Pas du tout ! Le fait de déplacer les ruches en hiver vers d’autres régions plus chaudes pour qu’elles continuent de travailler au lieu d’hiberner comme le voudrait leur cycle, en est un exemple simple mais révélateur. Le futur proche décrit par Johanna Sinisalo fait frissonner tant il est réaliste, vraisemblable, et pratiquement inéluctable.

« Pour les anciens Germains, l’air était saturé d’esprits des morts. Et ils lui donnaient le nom de Biennenweg – le chemin des abeilles. »
J’ai enfin découvert Johanna Sinisalo, recommandée chaudement par Keisha, et j’ai beaucoup apprécié ce roman, où l’on sent que l’auteure écrit les romans qu’elle aimerait lire. Ce qui pour moi est un très bon critère de plaisir de lecture, et encore plus dans ce cas où j’ai l’impression qu’elle aime exactement les mêmes livres que moi. (Pour achever cette osmose, la seule fois où j’ai eu de très vagues, vraiment très très vagues velléités d’écrire de la fiction, ça aurait été une histoire policière où un apiculteur et ses abeilles, en voie de disparition, auraient joué le premier rôle.)
J’ai plongé dans ce roman avec passion dès les premières pages, et mon enthousiasme n’a pas faibli par la suite. Ce livre a réussi à me faire réfléchir à l’avenir de notre planète, à me faire rêver, à me faire verser une ou deux petites larmes…
Je lirai les autres livres de cette auteure, c’est certain, quand à vous, je sais que la couverture n’est pas très engageante, mais si vous croisez ce roman, n’hésitez pas ! 

Le sang des fleurs (Enkelten verta, 2011) de Johanna Sinisalo, éditions Actes Sud (2013) traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, 288 pages.

Lire le monde : Finlande
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Publié dans classique, littérature Asie, policier

Edogawa Ranpo, Le démon de l’île solitaire


demondelilesolitaire« 
À mesure que les jours passaient, je commençais à ressentir clairement ce qu’était la vraie tristesse. Ma relation avec Hatsuyo n’avait duré que neuf mois, mais la profondeur et l’intensité de l’amour ne se mesurent pas avec la durée. En trente ans de vie, j’avais éprouvé toutes sortes de tristesses, mais jamais une affliction aussi profonde que lorsque j’ai perdu Hatsuyo. »
Pourquoi Minoura a-t-il, malgré son âge encore peu avancé, les cheveux tout blancs ? Et pourquoi son épouse porte-t-elle une étrange cicatrice sur la cuisse ? Il doit revenir plusieurs années en arrière et commencer par le moment où il est tombé amoureux d’une de ses collègues de bureau. L’histoire va être longue et compliquée, parsemée de nombreuses morts mystérieuses, et se passer en bonne partie dans une île qui restera sans doute dans ma mémoire comme l’une des pires îles de romans, avec Shutter Island !
L’auteur de ce roman noir japonais est le précurseur de la littérature policière et fantastique japonaise dans les années 1920 à 1960. Son pseudonyme a été choisi par rapport à un maître du genre, un américain qu’il vénérait. Lisez à haute voix ce nom, et vous trouverez sans doute de qui il s’agit, sinon, la réponse est dans la suite du billet !

« Kôkichi Miyamagi était un habile interlocuteur. Je n’avais pas besoin de mettre mon histoire en bon ordre pour la lui raconter. Il me suffisait de répondre à ses questions l’une après l’autre. Finalement, je lui racontai tout, depuis la première fois où j’avais adressé la parole à Hatsuyo Kizaki jusqu’à sa mort suspecte. Miyamagi voulut examiner le croquis de la plage apparue à Hatsuyo en rêve, ainsi que le registre généalogique qu’elle m’avait confié. »
Voici un
roman assez surprenant et terrible, surtout lorsqu’on pense qu’il a été écrit en 1930 ! Il mélange un mystère de « chambre close » à la manière d’Edgar Allan Poe ou Gaston Leroux, avec des révélations beaucoup plus sordides et inimaginables. L’auteur manie de plus l’art de l’analepse et dose soigneusement ses effets d’annonce, il sème des indices en signalant au lecteur de bien s’en souvenir, et même si sur le moment on n’y comprend goutte, on finit par obtenir des éclaircissements, un peu avant le narrateur qui n’est pas toujours le plus rapide à ce petit jeu…
Dans ce roman nous trouvons donc un jeune homme naïf, une fiancée mystérieuse, une mort inexplicable, suivie d’une autre qui l’est tout autant, un détective chevronné, une piste généalogique, un savant déséquilibré, une île démoniaque. Et si parfois, le narrateur met un peu de temps à en venir au fait, si certaines scènes semblent un peu exagérées, le roman ne perd pas de sa force pour autant. C’est plus qu’une curiosité, c’est un classique du genre, méconnu chez nous, et c’est dommage !

 

Le démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo, (Kotô no Oni, 1930) éditions 10/18, traduit par Miyako Slocombe, 356 pages.

Objectif PAL, troisième lecture du mois ! (et toujours Lire le monde, bien sûr)
obj_PAL2018

Publié dans littérature Europe du Sud

Eduardo Mendoza, Sans nouvelles de Gurb

sansnouvellesdegurbMa pile à lire augmente parfois de manière inattendue grâce à des voisins lecteurs… j’ai trouvé dans une boîte de partage du quartier ce petit livre de troisième ou quatrième main, qu’il me semblait avoir noté quelque part. Bien m’en a pris !
Deux extra-terrestres débarquent de leur planète dans la région de Barcelone avec pour mission d’étudier les humains. Bien plus évolués que nous, ils peuvent prendre l’apparence qu’ils souhaitent et n’ont guère besoin de nos moyens de locomotion habituels pour se déplacer. Mettre un pied devant l’autre est d’ailleurs pour eux une sorte de casse-tête ! Le chef de la mission rencontre bien d’autres difficultés lorsqu’il essaye de retrouver Gurb, sans qui il ne peut repartir, et qui a mystérieusement disparu dans Barcelone qu’il visitait sous l’apparence de Madonna. En effet, pour se fondre dans la population, ils choisissent des apparences humaines qui leur semblent fréquentes et passe-partout, ce qui n’est pas toujours exactement le cas !
Ce petit roman de 125 pages arrache des gloussements à intervalles réguliers, il est vraiment hilarant, et les réflexions du narrateur dans son journal de bord dénotent d’un très bon sens de l’observation, et sont tout à fait pertinentes quant à nos (presque) contemporains. Je dis presque parce que le roman date de 1990, au moment où Barcelone se préparait aux JO.
En tout cas, ce livre court est très très drôle, et il faudrait, pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, l’avoir sous la main en cas de panne de lecture !

Extraits : 14h. 00 Je suis arrivé à la limite de ma résistance physique. Je me repose en posant mes deux genoux sur e sol, la jambe gauche pliée en arrière et la droite pliée en avant. En me voyant dans cette posture, une dame me donne une pièce de vingt-cinq pesetas, que j’ingère sur-le-champ pour ne pas avoir l’air impoli.

21h. 04 Je suis dans la taverne.Saucissons, cervelas, chorizos et autres stalactites dégouttent de graisse sur la clientèle, composée de sept ou huit individus de sexe biologiquement différencié quoique non visible, sauf un gentleman qui a oublié de fermer sa braguette en sortant des toilettes.


L’auteur : Eduardo Mendoza est né à Barcelone en 1943. Après des études de droit, il étudie la sociologie à Londres, travaille comme avocat, puis est traducteur à l’ONU à New York. Son premier roman, loué pour son écriture novatrice, paraît en 1975, peu avant la mort de Franco. La Ville des prodiges, où la ville de Barcelone tient un rôle important, paraît en 1986. Plusieurs de ses romans, dont Sans nouvelles de Gurb, paraissent d’abord dans le quotidien El Pais. A partir de 1995, il donne des cours de traduction à l’Université de Barcelone.
125 pages.
Éditeur : Points (1994)
Traduction : François Maspero
Titre original : Sin noticias de Gurb

Cachou ou Leiloona le recommandent aussi ! Je voyage toujours pour le défi Objectif PAL 2016 que vous pouvez retrouver chez Antigone et Anne.
objectifpal2016

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2015

Kazuo Ishiguro, Le géant enfoui

geantenfouiL’auteur : Kazuo Ishiguro est un écrivain et romancier britannique d’origine japonaise. Il est né à Nagasaki en 1954 et vit en Angleterre depuis 1960. Ishiguro a suivi des études de littérature dans les universités du Kent et d’East Anglia. Il est l’auteur entre autre de : Lumière pâle sur les collines, Un artiste du monde flottant, Les Vestiges du jour (Booker Prize, 1989), L’Inconsolé, Quand nous étions orphelins, Auprès de moi toujours. Ses livres sont traduits en plus de trente langues.
416 pages
Éditions des Deux Terres (mars 2015)
Traduction : Anne Rabinovitch
Titre original : The buried giant

Sans la caution du nom de l’auteur sur la couverture, je n’aurais sans doute jamais emprunté ce roman. Mais Kazuo Ishiguro n’est pas un inconnu même si c’est un auteur plutôt rare. Son dernier roman date de 2005, c’est le très beau Auprès de moi toujours, qui brasse beaucoup de thèmes sur fond de roman d’anticipation. C’est la richesse psychologique qui m’a le plus frappée dans ce roman. J’ai lu aussi Quand nous étions orphelins, et même si cette lecture date, je me souviens encore de l’évocation très visuelle de Shanghai au début du vingtième siècle.
Dans Le géant enfoui, l’auteur remonte cette fois aux tout débuts du Moyen-Âge. Un couple de villageois âgés, Axl et Beatrice, décident de partir enfin revoir leur fils qui les a quittés depuis longtemps pour un autre village. Ils ont toutefois du mal à mettre ce projet en œuvre, tant leurs souvenirs semblent s’effacer. C’est le cas de tous les habitants de cette région habitée par des communautés de Bretons et de Saxons. Leur voyage va leur permettre aussi de comprendre pourquoi leur mémoire, et surtout la mémoire collective s’efface ainsi. Leur périple est semé de péripéties et de rencontres, amicales ou hostiles.
Le lecteur peut être un peu surpris de ce Haut-Moyen-Âge à la fois réaliste et fantaisiste : les personnages merveilleux, géants, dragons, fées, trolls, auxquels croient les paysans, apparaissent vraiment au cours du récit. Mais le plus intéressant porte sur le thème de la mémoire, et aussi la crainte de l’étranger, la récurrence des conflits religieux. Les dialogues sont nombreux, Axl et Beatrice passent au cours de leur voyage beaucoup de temps à discuter ensemble ou à interroger leurs compagnons de voyage, et cela aussi peut déstabiliser un peu. La quantité de dialogues peut apparaître importante, mais dans la mesure où le roman y gagne en profondeur, devenant un miroir de notre époque et de ses conflits, ces dialogues sont bien loin d’être inutiles.
J’ai beaucoup aimé la façon dont l’auteur a imaginé la langue de l’époque et aussi la traduction qui donne un ton particulier au langage, simple, mais absolument pas folklorique, ou de pacotille !
Au final, je me suis attachée aux personnages, qui ont une vraie présence, une profondeur psychologique certaine, et j’ai suivi leur quête avec inquiétude, m’habituant au contexte historico-poétique original. C’est un moment à part, une échappée dans un passé méconnu et réinventé, un conte qui envoûte et fait réfléchir à notre propre monde…

Extrait : Le pauvre Horace a sauté son petit déjeuner ce matin, car nous étions sur un sol rocheux quand nous avons ouvert les yeux. Ensuite j’étais si désireux de poursuivre mon chemin toute la matinée, et je le reconnais, de fort méchante humeur. Je ne l’ai pas laissé s’arrêter. Ses pas ont ralenti mais je connais très bien ses ruses à présent, et je n’ai pas cédé. Je sais que tu n’es pas fatigué, ai-je dit, et je l’ai un peu piqué des éperons. Les ruses qu’il emploie avec moi, mes amis, je ne les supporte pas ! Mais il va de plus en plus lentement, et comme je suis un idiot au cœur tendre, même si je sais qu’il se rit de moi, je cède et je dis, parfait, Horace, arrête-toi et mange. Et me voici donc, pris pour un benêt une fois de plus. Venez vous joindre à moi, mes amis.

Deux avis seulement sur Babelio.

Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, sorti en poche

Leo Perutz, Le maître du jugement dernier

maitredujugementdernierL’auteur : Leo Perutz (1882-1957) est un écrivain tchèque juif de langue allemande. D’une famille aisée, Leo Perutz quitte Prague à 17 ans pour étudier les mathématiques à Vienne. En 1914, il est blessé sur le front Est.
De retour à Vienne, il publie son premier ouvrage, La troisième balle. Ses livres commencent à rencontrer du succès : Le Marquis de Bolibar (1920), Le Maître du Jugement dernier (1923), Où roules-tu, petite pomme ? (1928) et d’autres, sont successivement traduits en français. En 1933, La Neige de Saint Pierre est interdit par les nazis. En 1938, Perutz fuit Vienne et s’installe à Tel-Aviv. En 1953, il écrit La nuit sous le pont de pierre. Il meurt en Autriche en 1957.
224 pages
Editeur : Zulma (novembre 2014)
Traduction : Jean-Claude Capèle
Titre original : Der Meister des Jüngsten Tages

Une préface en guise de postface, comme l’a nommée l’auteur, réussit le pari d’appâter de la plus belle des manières le lecteur, surtout quand il n’a pas eu l’idée de lire la quatrième de couverture… Il semblerait donc qu’il s’agisse d’une histoire, peut-être gothique, survenue au cours de l’année 1909 à Vienne, et dont le protagoniste est un musicien, invité pour une soirée à jouer chez des amis. Mais le maître de maison, l’acteur Eugen Bischoff, s’absente au cours de la soirée et est retrouvé mort, et visiblement il s’agit d’un suicide. Cette mort étrange fait porter les soupçons de certains des protagonistes sur le baron Yosh, qui est aussi le narrateur, ce qui n’est pas la moindre des particularités de ce roman. Doit-on se fier à ses souvenirs de la soirée ?
La mort du comédien est d’autant plus perturbante, qu’elle rappelle étrangement à tous les participants une histoire que l’un d’entre eux a raconté, et qui avait intriguée tout le monde. Et bien sûr, qui est le Maître du Jugement dernier, et quel est son rôle dans les événements ?
Je préfère ne pas en dévoiler plus, ce roman, à l’écriture très claire et classique, est rempli de chausse-trappes et de surprises, de virées nocturnes dans Vienne, et de situations angoissantes.
Le maître du jugement dernier est réédité en poche par Zulma, ainsi que La troisième balle, une occasion de découvrir cet auteur, à moins que vous ne retrouviez comme moi un autre de ses livres dans votre bibliothèque… (Le cavalier suédois, ajouté à ma liste à lire ou relire !)

Extrait : Quand je quittai la maison, Dina se tenait près de la porte du jardin. Il fallait que je passe à côté d’elle, il n’y avait pas d’autre chemin possible pour sortir. Une douleur profonde et violente s’éveilla en moi. Je pensai à ce qui avait été et ne pouvait plus être. Des ombres nous séparaient. L’espace d’un instant sa main se posa sur la mienne, puis je la perdis dans l’obscurité. Je la saluai. Nous nous séparâmes en silence.

Lu aussi par Cachou, Cécile et Sentinelle.

Publié dans littérature Asie, mes préférés, nouvelles, rentrée hiver 2014

Shun Medoruma, L’âme de Kotaro contemplait la mer

amedekotarocontemplaitlamerL’auteur : Né en 1960, Shun Medoruma est un des plus importants écrivains contemporains originaires d’Okinawa. Il a reçu le prix Akutagawa en 1997 pour sa nouvelle « Une goutte d’eau ». Les thèmes centraux dans l’œuvre de Medoruma sont l’occupation japonaise et la suppression de la culture et de la langue d’Okinawa, ainsi que la présence de soldats américains sur les îles de l’archipel. Il est également l’auteur d’un roman basé sur le scénario qu’il avait écrit pour un film (Fuon, 2004, réalisé par Higashi Yôichi).
281 pages
Editeur : Zulma (janvier 2014)
Traduction : Myriam Dartois-Ako, Véronique Perrin et Corinne Quentin.

J’ai du mal à résister à l’attrait des couvertures et des choix des éditions Zulma, et bien m’en a pris cette fois encore ! Les nouvelles de ce recueil, entre croyances traditionnelles et réalité, se déroulent dans l’univers très particulier de l’île d’Okinawa, cœur de l’archipel le plus largement au sud du Japon.
Que ce soit une vieille femme recherchant l’âme d’un homme qui est presque comme son fils, ou la transmission très touchante de savoirs et d’histoires entre un vieux pêcheur et un écolier, ou un thème plus classique, l’éveil à la sexualité finement raconté, qu’il s’agisse d’une passion pour les combats de coqs qui va faire s’affronter un jeune garçon et un caïd local, ou d’un bord de mer où une femme chante chaque soir sur l’îlot-cimetière, les récits mêlent réel et fantastique, parfois plusieurs époques, et toujours des paysages atypiques qui évoquent plus la Polynésie que le Japon. Les traditions semblent y être très vivaces et les croyances dans une vie des âmes après la mort plus grande encore. L’histoire particulière de l’île qui fut gérée par les Américains puis rétrocédée au Japon dans les années 70, a marqué l’enfance des héros de ces histoires, souvent très jeunes ou très vieux…
L’écriture, douce et imagée, sied particulièrement bien aux histoires et aux thèmes, les six histoires sont assez longues pour qu’on y prenne pied, la nature omniprésente leur apporte un apaisement et une lumière malgré la mélancolie qui s’en dégage. J’ai aimé les noms exotiques de poissons, de plantes et d’animaux ainsi que les mots non traduits qui se rapportent aux traditions de l’île. La traduction est d’ailleurs particulièrement réussie.

Extrait : Quand je ferme les yeux, ce qui me revient en mémoire, c’est l’odeur de la pluie en été. Les gouttes d’eau qui tombaient sur le bitume brûlant s’évaporaient en une brume dansante. A l’abri de la pluie sous l’auvent de l’épicerie du village, ma mère debout derrière moi, sa main posée sur mon épaule, le petit garçon que j’étais regardait l’image vacillante du chemin que nous allions prendre. La pluie et les rayons de soleil perçaient la fine couche de nuages. Les plants de canne à sucre chancelaient sous les gouttes et le chemin goudronné s’étirait au milieu comme un cours d’eau sombre.

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, rentrée hiver 2014

Bernard Quiriny, Le village évanoui

villageevanouiL’auteur : Né en 1978, Bernard Quiriny est l’auteur de L’Angoisse de la première phrase, Une collection très particulière et Contes carnivores, recueils de nouvelles fantastiques couronnés par de nombreux prix. Il a publié un premier roman, Les Assoiffées.
218 pages
Editeur : Flammarion (janvier 2014)

Les habitants d’un petit village du centre de la France, Châtillon-en-Bierre, sont victimes d’un phénomène étrange. Un matin, ils se rendent compte qu’il leur est impossible de quitter le village, et que toute communication est rompue avec le reste du monde. Ils se retrouvent dans une situation qui perdure, à vivre en autarcie dans un espace de la taille d’un canton. « Le canton de Châtillon-en-Bierre ressemblait désormais une planète close d’environ quinze kilomètres carrés, en forme de losange, avec plusieurs excroissances aux allures de presqu’îles.» Les premières réactions des habitants ne manquent pas de bon sens, et sans hystérie, ni catastrophisme, ils tentent de trouver une explication à cette situation, de s’organiser aussi… mais les choses vont, au fil du temps, devenir plus compliquées, surtout lorsque la politique s’en mêle.
Ce conte fantastique, humoristique et cependant critique à l’égard de notre société, est réjouissant à bien des titres. L’approche psychologique des principales figures du village, fine et malicieuse, permet à chacun de s’imaginer ou d’imaginer ses voisins dans pareille situation. Je pense qu’on peut rapprocher l’idée directrice du roman de la série Under the dome d’après Stephen King, que je n’ai ni lue, ni vue, mais j’imagine que le résultat en est fort différent.
J’ai aimé les rebondissements et l’évolution de l’état d’esprit des habitants, jusqu’à la fin, qui m’a surprise, et que j’ai trouvé fort intéressante. Je me demande si l’auteur avait prévu cette fin dès le début ou sinon, à quel moment elle lui est venue à l’esprit… J’aimerais vraiment le savoir ! J’ai en tout cas eu plaisir à retrouver l’univers de Bernard Quiriny découvert avec des nouvelles, celles des Contes carnivores.

Extrait : Tout le village se retrouva dans la rue. Le car scolaire qui emmenait les enfants au collège de Moulins-Dusol, à quinze kilomètres, était tombé en panne non loin d’Ahuy ; le chauffeur, ayant pris des consignes par téléphone auprès des gendarmes, avait rapatrié ses ouailles en file indienne jusqu’au village.
Excités comme le sont les enfants quand survient l’imprévu, les collégiens s’égaillaient à présent dans la ville, rajoutant à l’animation ambiante. L’atmosphère était à mi-chemin entre la panique et l’amusement, la crise sanitaire et la fête populaire.
Les Châtillonnais pensaient que le problème était provisoire, à la façon d’une panne électrique. De l’autre côté de la frontière pour l’heure infranchissable, des techniciens et spécialistes en tous genres s’activaient sûrement à rétablir les communications, et bientôt les secours, la police et la télévision les délivreraient.

L’avis de Sandrine (Mes imaginaires).

Merci à Masse critique et à l’éditeur pour cette lecture.

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Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2013

Hélène Frappat, Lady Hunt

ladyhuntRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Hélène Frappat est l’auteur de cinq romans : Sous réserve (Allia, 2004), L’Agent de liaison (Allia, 2007), Par effraction (Allia, 2009, mention spéciale du jury, prix Wepler 2009), INVERNO (Actes Sud, 2011) et Lady Hunt (2013). Elle est aussi traductrice et critique de cinéma.
318 pages
Editeur : Actes Sud (août 2013)

Faire des visites pour une agence immobilière, en plein cœur des beaux quartiers parisiens, trouver la maison ou l’appartement dont chacun rêve, c’est le quotidien de Laura Kern. Mais Laura est perturbée par un rêve récurrent à propos d’une maison menaçante. Lors d’une visite, des évènements effrayants se produisent…
Ce roman est bien plus qu’un roman gothique, tous les ingrédients y sont pourtant, mais revisités, prolongés, portés par l’écriture. Et quels ingrédients ! Les maisons visitées par Laura, le poème de Tennyson que lui a laissé son père, toute petite parcelle d’un lourd héritage, le feu qui revient comme un élément récurrent, comme le sang, les miroirs… Et toujours ces rêves qui ponctuent la vie de Laura, dont on ne sait si ce sont des réminiscences ou des prémonitions.

Relèvent-ils de la folie ou du fantastique, de la maladie ou de la malédiction, ces troubles que ressent la narratrice, autour de l’identité, de l’hérédité ou des lieux hantés ? Dans ce roman plus encore que dans d’autres, les maisons sont des personnages à part entière, avec les traces de tous leurs anciens habitants, de leurs habitantes surtout. D’autres thèmes encore traversent élégamment le livre, je ne veux pas en dire trop…

Chacun y trouvera des phrases, des paragraphes auquel il sera sensible. L’écriture est poétique, dans le genre nocturne et onirique, et rares sont les phrases dont la petite musique sonne moins bien à l’oreille. Enfin, et c’est assez exceptionnel pour être noté, c’est un roman que j’ai fait durer au maximum à la fin, pour ne pas en sortir, pour rester plongée dans son atmosphère un peu plus longtemps… Une très belle découverte, pour un choix réalisé juste à partir de la couverture et de quelques mots !

Extrait : Sur l’écran des vitres noires, mon visage en retrait se confond avec la tache beige de l’imperméable.
Un dimanche s’achève sous la Manche.
Le dimanche, en fin d’après-midi, personne n’est sûr d’atteindre la nuit. Des particules de nuit recouvrent lentement votre journée de cendres. La cendre ternit l’éclat des lampes. Vous contemplez votre vie comme un passant observe des inconnus derrière une fenêtre. Votre vie soudain étrangère à vos yeux.

Le billet de Leiloona
A écouter aussi, mais plutôt après lecture, les bonnes feuilles d’Augustin Trapenard…

 ladyofshalott_John_William_Waterhouse

[…]
But in her web she still delights
To weave the mirror’s magic sights,
For often thro’ the silent nights
A funeral, with plumes and lights
    And music, went to Camelot :
Or when the moon was overhead,
Came two young lovers lately wed ;
« I am half-sick of shadows, » said
    The Lady of Shalott. […]

Publié dans littérature Asie, livre audio

Haruki Murakami, 1Q84, tome 3

25 0465 2-Boite13,5_2cd_1Q84-L3.inddL’auteur : Né à Kyoto en 1949, Haruki Murakami a étudié la tragédie grecque, puis dirigé un club de jazz, avant d’enseigner dans diverses universités aux États-Unis. De retour au Japon, il écrit Écoute le chant du vent qui lui vaut le prix Gunzo, importante récompense japonaise. De nombreux succès suivront dont, Kafka sur le rivage, La Ballade de l’impossible, Saules aveugles, femme endormie et bien d’autres. Livre phénomène au Japon, les deux premiers tomes de 1Q84 se sont vendus à plus de trois millions d’exemplaires.
Editions : Audiolib, paru en avril 2012
Durée d’écoute : 17h45
Lecteurs : Emmanuel Dekoninck, Maia Baran, Philippe Résimont

J’avais parlé sur mon blog, le précédent du moins, du tome 1 de 1Q84 avec enthousiasme. Voici ce que j’en disais : il possède un charme, une grâce, une poésie, que vous connaissez si vous avez lu Kafka sur le rivage ou La ballade de l’impossible. Dès les premières pages, sur une autoroute embouteillée des environs de Tokyo, un envoûtement étrange se dégage… Avouez qu’il y a des lieux plus poétiques que les abords d’une autoroute urbaine, et pourtant, avec Murakami, ça marche !
J’ai omis de faire un billet sur le tome 2, mais j’avais continué avec presque autant d’allant ma lecture. La bibliothèque possédait le tome 3, une version audio qui me faisait de l’oeil, plus quelques jours de congés, voilà d’excellents ingrédients pour continuer !
C’était sans compter sur l’auteur en baisse de régime, ou la lassitude, ou le livre lui-même, beaucoup moins bon que ses précurseurs ? (clin d’oeil à ceux qui ont lu !) Bref, cette fois, tout n’a été qu’ennui, soupirs et bâillements jusqu’à remiser la suite dans mon ordinateur pour plus tard, sait-on jamais ? Il me reste sept ou huit heures à écouter, je pense. Mais suis-je prête à entendre égrener des détails quotidiens, cette fois répartis entre 3 personnages, Tengo et Aomamé, les deux jeunes gens qui aimeraient tant se retrouver (j’imagine déjà la fin, arrivant à gros sabots) auxquels s’adjoint Ushikawa, qui est lancé à la recherche d’Aomamé… Si l’arrivée d’une troisième personne peut sembler apporter du neuf au début du troisième tome, il n’en est rien, puisque chaque action est vue par un protagoniste, puis revue par un autre, et le procédé passerait s’il apportait quelque chose, mais comme chacun ressasse hypothèses et conjectures, c’est d’un pénible ! Je tombe d’autant plus de haut que j’ai été jusqu’alors une inconditionnelle d’Haruki Murakami et de son univers…
Un mot sur la version audio qui heureusement est là pour donner un peu de peps à ce tome 3, et aux autres sans doute, les trois voix alternent agréablement, et poussent à continuer… encore un peu, une heure ou deux… peut-être…

Deux extraits, l’un qui pourrait me plaire si tout le roman était comme ça, l’autre qui illustre bien ce qui m’a agacé…

Son tailleur sans âge, certainement démodé dès sa confection, dégageait une légère odeur de naphtaline. Un tailleur d’un rose étrange, comme si une autre couleur avait été mélangée par erreur au cours de la fabriquation. On imaginait volontiers qu’à l’origine, on avait recherché une teinte douce et élégante, mais la recherche n’avait jamais abouti. Ce rose avait lourdement chuté dans le manque de confiance en soi, l’autoeffacement, la résignation. De ce fait, ce chemisier blanc tout neuf qui était visible au col ressemblait à un visiteur indiscret surgissant à une veillée funèbre.

Ici, un certain nombre de « si » nous traversent l’esprit. Si Tamaru avait terminé sa conversation un peu plus tôt, si Aomamé ne s’était pas préparé du chocolat en repensant à toute l’histoire, elle aurait certainement vu Tengo qui levait la tête vers le ciel, juché en haut du toboggan. Alors, sur le champ, elle serait sortie de chez elle en courant, et elle aurait réalisé la nouvelle rencontre qu’elle attendait depuis vingt ans.

Pour un autre avis, je vous renvoie à une seule critique, mais qui vaut son pesant de cacahuètes, celle de Laurence64 sur Babelio.

Je participe à la session de mai d’Ecoutons un livre chez Val, où vous trouverez pleins d’autres livres à vous mettre entre les oreilles ! 

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