littérature Europe du Sud

Eduardo Mendoza, Sans nouvelles de Gurb

sansnouvellesdegurbMa pile à lire augmente parfois de manière inattendue grâce à des voisins lecteurs… j’ai trouvé dans une boîte de partage du quartier ce petit livre de troisième ou quatrième main, qu’il me semblait avoir noté quelque part. Bien m’en a pris !
Deux extra-terrestres débarquent de leur planète dans la région de Barcelone avec pour mission d’étudier les humains. Bien plus évolués que nous, ils peuvent prendre l’apparence qu’ils souhaitent et n’ont guère besoin de nos moyens de locomotion habituels pour se déplacer. Mettre un pied devant l’autre est d’ailleurs pour eux une sorte de casse-tête ! Le chef de la mission rencontre bien d’autres difficultés lorsqu’il essaye de retrouver Gurb, sans qui il ne peut repartir, et qui a mystérieusement disparu dans Barcelone qu’il visitait sous l’apparence de Madonna. En effet, pour se fondre dans la population, ils choisissent des apparences humaines qui leur semblent fréquentes et passe-partout, ce qui n’est pas toujours exactement le cas !
Ce petit roman de 125 pages arrache des gloussements à intervalles réguliers, il est vraiment hilarant, et les réflexions du narrateur dans son journal de bord dénotent d’un très bon sens de l’observation, et sont tout à fait pertinentes quant à nos (presque) contemporains. Je dis presque parce que le roman date de 1990, au moment où Barcelone se préparait aux JO.
En tout cas, ce livre court est très très drôle, et il faudrait, pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, l’avoir sous la main en cas de panne de lecture !

Extraits : 14h. 00 Je suis arrivé à la limite de ma résistance physique. Je me repose en posant mes deux genoux sur e sol, la jambe gauche pliée en arrière et la droite pliée en avant. En me voyant dans cette posture, une dame me donne une pièce de vingt-cinq pesetas, que j’ingère sur-le-champ pour ne pas avoir l’air impoli.

21h. 04 Je suis dans la taverne.Saucissons, cervelas, chorizos et autres stalactites dégouttent de graisse sur la clientèle, composée de sept ou huit individus de sexe biologiquement différencié quoique non visible, sauf un gentleman qui a oublié de fermer sa braguette en sortant des toilettes.


L’auteur : Eduardo Mendoza est né à Barcelone en 1943. Après des études de droit, il étudie la sociologie à Londres, travaille comme avocat, puis est traducteur à l’ONU à New York. Son premier roman, loué pour son écriture novatrice, paraît en 1975, peu avant la mort de Franco. La Ville des prodiges, où la ville de Barcelone tient un rôle important, paraît en 1986. Plusieurs de ses romans, dont Sans nouvelles de Gurb, paraissent d’abord dans le quotidien El Pais. A partir de 1995, il donne des cours de traduction à l’Université de Barcelone.
125 pages.
Éditeur : Points (1994)
Traduction : François Maspero
Titre original : Sin noticias de Gurb

Cachou ou Leiloona le recommandent aussi ! Je voyage toujours pour le défi Objectif PAL 2016 que vous pouvez retrouver chez Antigone et Anne.
objectifpal2016

littérature îles britanniques·rentrée hiver 2015

Kazuo Ishiguro, Le géant enfoui

geantenfouiL’auteur : Kazuo Ishiguro est un écrivain et romancier britannique d’origine japonaise. Il est né à Nagasaki en 1954 et vit en Angleterre depuis 1960. Ishiguro a suivi des études de littérature dans les universités du Kent et d’East Anglia. Il est l’auteur entre autre de : Lumière pâle sur les collines, Un artiste du monde flottant, Les Vestiges du jour (Booker Prize, 1989), L’Inconsolé, Quand nous étions orphelins, Auprès de moi toujours. Ses livres sont traduits en plus de trente langues.
416 pages
Éditions des Deux Terres (mars 2015)
Traduction : Anne Rabinovitch
Titre original : The buried giant

Sans la caution du nom de l’auteur sur la couverture, je n’aurais sans doute jamais emprunté ce roman. Mais Kazuo Ishiguro n’est pas un inconnu même si c’est un auteur plutôt rare. Son dernier roman date de 2005, c’est le très beau Auprès de moi toujours, qui brasse beaucoup de thèmes sur fond de roman d’anticipation. C’est la richesse psychologique qui m’a le plus frappée dans ce roman. J’ai lu aussi Quand nous étions orphelins, et même si cette lecture date, je me souviens encore de l’évocation très visuelle de Shanghai au début du vingtième siècle.
Dans Le géant enfoui, l’auteur remonte cette fois aux tout débuts du Moyen-Âge. Un couple de villageois âgés, Axl et Beatrice, décident de partir enfin revoir leur fils qui les a quittés depuis longtemps pour un autre village. Ils ont toutefois du mal à mettre ce projet en œuvre, tant leurs souvenirs semblent s’effacer. C’est le cas de tous les habitants de cette région habitée par des communautés de Bretons et de Saxons. Leur voyage va leur permettre aussi de comprendre pourquoi leur mémoire, et surtout la mémoire collective s’efface ainsi. Leur périple est semé de péripéties et de rencontres, amicales ou hostiles.
Le lecteur peut être un peu surpris de ce Haut-Moyen-Âge à la fois réaliste et fantaisiste : les personnages merveilleux, géants, dragons, fées, trolls, auxquels croient les paysans, apparaissent vraiment au cours du récit. Mais le plus intéressant porte sur le thème de la mémoire, et aussi la crainte de l’étranger, la récurrence des conflits religieux. Les dialogues sont nombreux, Axl et Beatrice passent au cours de leur voyage beaucoup de temps à discuter ensemble ou à interroger leurs compagnons de voyage, et cela aussi peut déstabiliser un peu. La quantité de dialogues peut apparaître importante, mais dans la mesure où le roman y gagne en profondeur, devenant un miroir de notre époque et de ses conflits, ces dialogues sont bien loin d’être inutiles.
J’ai beaucoup aimé la façon dont l’auteur a imaginé la langue de l’époque et aussi la traduction qui donne un ton particulier au langage, simple, mais absolument pas folklorique, ou de pacotille !
Au final, je me suis attachée aux personnages, qui ont une vraie présence, une profondeur psychologique certaine, et j’ai suivi leur quête avec inquiétude, m’habituant au contexte historico-poétique original. C’est un moment à part, une échappée dans un passé méconnu et réinventé, un conte qui envoûte et fait réfléchir à notre propre monde…

Extrait : Le pauvre Horace a sauté son petit déjeuner ce matin, car nous étions sur un sol rocheux quand nous avons ouvert les yeux. Ensuite j’étais si désireux de poursuivre mon chemin toute la matinée, et je le reconnais, de fort méchante humeur. Je ne l’ai pas laissé s’arrêter. Ses pas ont ralenti mais je connais très bien ses ruses à présent, et je n’ai pas cédé. Je sais que tu n’es pas fatigué, ai-je dit, et je l’ai un peu piqué des éperons. Les ruses qu’il emploie avec moi, mes amis, je ne les supporte pas ! Mais il va de plus en plus lentement, et comme je suis un idiot au cœur tendre, même si je sais qu’il se rit de moi, je cède et je dis, parfait, Horace, arrête-toi et mange. Et me voici donc, pris pour un benêt une fois de plus. Venez vous joindre à moi, mes amis.

Deux avis seulement sur Babelio.

littérature Europe de l'Est et Russie·sortie en poche

Leo Perutz, Le maître du jugement dernier

maitredujugementdernierL’auteur : Leo Perutz (1882-1957) est un écrivain tchèque juif de langue allemande. D’une famille aisée, Leo Perutz quitte Prague à 17 ans pour étudier les mathématiques à Vienne. En 1914, il est blessé sur le front Est.
De retour à Vienne, il publie son premier ouvrage, La troisième balle. Ses livres commencent à rencontrer du succès : Le Marquis de Bolibar (1920), Le Maître du Jugement dernier (1923), Où roules-tu, petite pomme ? (1928) et d’autres, sont successivement traduits en français. En 1933, La Neige de Saint Pierre est interdit par les nazis. En 1938, Perutz fuit Vienne et s’installe à Tel-Aviv. En 1953, il écrit La nuit sous le pont de pierre. Il meurt en Autriche en 1957.
224 pages
Editeur : Zulma (novembre 2014)
Traduction : Jean-Claude Capèle
Titre original : Der Meister des Jüngsten Tages

Une préface en guise de postface, comme l’a nommée l’auteur, réussit le pari d’appâter de la plus belle des manières le lecteur, surtout quand il n’a pas eu l’idée de lire la quatrième de couverture… Il semblerait donc qu’il s’agisse d’une histoire, peut-être gothique, survenue au cours de l’année 1909 à Vienne, et dont le protagoniste est un musicien, invité pour une soirée à jouer chez des amis. Mais le maître de maison, l’acteur Eugen Bischoff, s’absente au cours de la soirée et est retrouvé mort, et visiblement il s’agit d’un suicide. Cette mort étrange fait porter les soupçons de certains des protagonistes sur le baron Yosh, qui est aussi le narrateur, ce qui n’est pas la moindre des particularités de ce roman. Doit-on se fier à ses souvenirs de la soirée ?
La mort du comédien est d’autant plus perturbante, qu’elle rappelle étrangement à tous les participants une histoire que l’un d’entre eux a raconté, et qui avait intriguée tout le monde. Et bien sûr, qui est le Maître du Jugement dernier, et quel est son rôle dans les événements ?
Je préfère ne pas en dévoiler plus, ce roman, à l’écriture très claire et classique, est rempli de chausse-trappes et de surprises, de virées nocturnes dans Vienne, et de situations angoissantes.
Le maître du jugement dernier est réédité en poche par Zulma, ainsi que La troisième balle, une occasion de découvrir cet auteur, à moins que vous ne retrouviez comme moi un autre de ses livres dans votre bibliothèque… (Le cavalier suédois, ajouté à ma liste à lire ou relire !)

Extrait : Quand je quittai la maison, Dina se tenait près de la porte du jardin. Il fallait que je passe à côté d’elle, il n’y avait pas d’autre chemin possible pour sortir. Une douleur profonde et violente s’éveilla en moi. Je pensai à ce qui avait été et ne pouvait plus être. Des ombres nous séparaient. L’espace d’un instant sa main se posa sur la mienne, puis je la perdis dans l’obscurité. Je la saluai. Nous nous séparâmes en silence.

Lu aussi par Cachou, Cécile et Sentinelle.

littérature Asie·mes préférés·nouvelles·rentrée hiver 2014

Shun Medoruma, L’âme de Kotaro contemplait la mer

amedekotarocontemplaitlamerL’auteur : Né en 1960, Shun Medoruma est un des plus importants écrivains contemporains originaires d’Okinawa. Il a reçu le prix Akutagawa en 1997 pour sa nouvelle « Une goutte d’eau ». Les thèmes centraux dans l’œuvre de Medoruma sont l’occupation japonaise et la suppression de la culture et de la langue d’Okinawa, ainsi que la présence de soldats américains sur les îles de l’archipel. Il est également l’auteur d’un roman basé sur le scénario qu’il avait écrit pour un film (Fuon, 2004, réalisé par Higashi Yôichi).
281 pages
Editeur : Zulma (janvier 2014)
Traduction : Myriam Dartois-Ako, Véronique Perrin et Corinne Quentin.

J’ai du mal à résister à l’attrait des couvertures et des choix des éditions Zulma, et bien m’en a pris cette fois encore ! Les nouvelles de ce recueil, entre croyances traditionnelles et réalité, se déroulent dans l’univers très particulier de l’île d’Okinawa, cœur de l’archipel le plus largement au sud du Japon.
Que ce soit une vieille femme recherchant l’âme d’un homme qui est presque comme son fils, ou la transmission très touchante de savoirs et d’histoires entre un vieux pêcheur et un écolier, ou un thème plus classique, l’éveil à la sexualité finement raconté, qu’il s’agisse d’une passion pour les combats de coqs qui va faire s’affronter un jeune garçon et un caïd local, ou d’un bord de mer où une femme chante chaque soir sur l’îlot-cimetière, les récits mêlent réel et fantastique, parfois plusieurs époques, et toujours des paysages atypiques qui évoquent plus la Polynésie que le Japon. Les traditions semblent y être très vivaces et les croyances dans une vie des âmes après la mort plus grande encore. L’histoire particulière de l’île qui fut gérée par les Américains puis rétrocédée au Japon dans les années 70, a marqué l’enfance des héros de ces histoires, souvent très jeunes ou très vieux…
L’écriture, douce et imagée, sied particulièrement bien aux histoires et aux thèmes, les six histoires sont assez longues pour qu’on y prenne pied, la nature omniprésente leur apporte un apaisement et une lumière malgré la mélancolie qui s’en dégage. J’ai aimé les noms exotiques de poissons, de plantes et d’animaux ainsi que les mots non traduits qui se rapportent aux traditions de l’île. La traduction est d’ailleurs particulièrement réussie.

Extrait : Quand je ferme les yeux, ce qui me revient en mémoire, c’est l’odeur de la pluie en été. Les gouttes d’eau qui tombaient sur le bitume brûlant s’évaporaient en une brume dansante. A l’abri de la pluie sous l’auvent de l’épicerie du village, ma mère debout derrière moi, sa main posée sur mon épaule, le petit garçon que j’étais regardait l’image vacillante du chemin que nous allions prendre. La pluie et les rayons de soleil perçaient la fine couche de nuages. Les plants de canne à sucre chancelaient sous les gouttes et le chemin goudronné s’étirait au milieu comme un cours d’eau sombre.

littérature Europe de l'Ouest·rentrée hiver 2014

Bernard Quiriny, Le village évanoui

villageevanouiL’auteur : Né en 1978, Bernard Quiriny est l’auteur de L’Angoisse de la première phrase, Une collection très particulière et Contes carnivores, recueils de nouvelles fantastiques couronnés par de nombreux prix. Il a publié un premier roman, Les Assoiffées.
218 pages
Editeur : Flammarion (janvier 2014)

Les habitants d’un petit village du centre de la France, Châtillon-en-Bierre, sont victimes d’un phénomène étrange. Un matin, ils se rendent compte qu’il leur est impossible de quitter le village, et que toute communication est rompue avec le reste du monde. Ils se retrouvent dans une situation qui perdure, à vivre en autarcie dans un espace de la taille d’un canton. « Le canton de Châtillon-en-Bierre ressemblait désormais une planète close d’environ quinze kilomètres carrés, en forme de losange, avec plusieurs excroissances aux allures de presqu’îles.» Les premières réactions des habitants ne manquent pas de bon sens, et sans hystérie, ni catastrophisme, ils tentent de trouver une explication à cette situation, de s’organiser aussi… mais les choses vont, au fil du temps, devenir plus compliquées, surtout lorsque la politique s’en mêle.
Ce conte fantastique, humoristique et cependant critique à l’égard de notre société, est réjouissant à bien des titres. L’approche psychologique des principales figures du village, fine et malicieuse, permet à chacun de s’imaginer ou d’imaginer ses voisins dans pareille situation. Je pense qu’on peut rapprocher l’idée directrice du roman de la série Under the dome d’après Stephen King, que je n’ai ni lue, ni vue, mais j’imagine que le résultat en est fort différent.
J’ai aimé les rebondissements et l’évolution de l’état d’esprit des habitants, jusqu’à la fin, qui m’a surprise, et que j’ai trouvé fort intéressante. Je me demande si l’auteur avait prévu cette fin dès le début ou sinon, à quel moment elle lui est venue à l’esprit… J’aimerais vraiment le savoir ! J’ai en tout cas eu plaisir à retrouver l’univers de Bernard Quiriny découvert avec des nouvelles, celles des Contes carnivores.

Extrait : Tout le village se retrouva dans la rue. Le car scolaire qui emmenait les enfants au collège de Moulins-Dusol, à quinze kilomètres, était tombé en panne non loin d’Ahuy ; le chauffeur, ayant pris des consignes par téléphone auprès des gendarmes, avait rapatrié ses ouailles en file indienne jusqu’au village.
Excités comme le sont les enfants quand survient l’imprévu, les collégiens s’égaillaient à présent dans la ville, rajoutant à l’animation ambiante. L’atmosphère était à mi-chemin entre la panique et l’amusement, la crise sanitaire et la fête populaire.
Les Châtillonnais pensaient que le problème était provisoire, à la façon d’une panne électrique. De l’autre côté de la frontière pour l’heure infranchissable, des techniciens et spécialistes en tous genres s’activaient sûrement à rétablir les communications, et bientôt les secours, la police et la télévision les délivreraient.

L’avis de Sandrine (Mes imaginaires).

Merci à Masse critique et à l’éditeur pour cette lecture.

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littérature France·rentrée automne 2013

Hélène Frappat, Lady Hunt

ladyhuntRentrée littéraire 2013
L’auteur :
Hélène Frappat est l’auteur de cinq romans : Sous réserve (Allia, 2004), L’Agent de liaison (Allia, 2007), Par effraction (Allia, 2009, mention spéciale du jury, prix Wepler 2009), INVERNO (Actes Sud, 2011) et Lady Hunt (2013). Elle est aussi traductrice et critique de cinéma.
318 pages
Editeur : Actes Sud (août 2013)

Faire des visites pour une agence immobilière, en plein cœur des beaux quartiers parisiens, trouver la maison ou l’appartement dont chacun rêve, c’est le quotidien de Laura Kern. Mais Laura est perturbée par un rêve récurrent à propos d’une maison menaçante. Lors d’une visite, des évènements effrayants se produisent…
Ce roman est bien plus qu’un roman gothique, tous les ingrédients y sont pourtant, mais revisités, prolongés, portés par l’écriture. Et quels ingrédients ! Les maisons visitées par Laura, le poème de Tennyson que lui a laissé son père, toute petite parcelle d’un lourd héritage, le feu qui revient comme un élément récurrent, comme le sang, les miroirs… Et toujours ces rêves qui ponctuent la vie de Laura, dont on ne sait si ce sont des réminiscences ou des prémonitions.

Relèvent-ils de la folie ou du fantastique, de la maladie ou de la malédiction, ces troubles que ressent la narratrice, autour de l’identité, de l’hérédité ou des lieux hantés ? Dans ce roman plus encore que dans d’autres, les maisons sont des personnages à part entière, avec les traces de tous leurs anciens habitants, de leurs habitantes surtout. D’autres thèmes encore traversent élégamment le livre, je ne veux pas en dire trop…

Chacun y trouvera des phrases, des paragraphes auquel il sera sensible. L’écriture est poétique, dans le genre nocturne et onirique, et rares sont les phrases dont la petite musique sonne moins bien à l’oreille. Enfin, et c’est assez exceptionnel pour être noté, c’est un roman que j’ai fait durer au maximum à la fin, pour ne pas en sortir, pour rester plongée dans son atmosphère un peu plus longtemps… Une très belle découverte, pour un choix réalisé juste à partir de la couverture et de quelques mots !

Extrait : Sur l’écran des vitres noires, mon visage en retrait se confond avec la tache beige de l’imperméable.
Un dimanche s’achève sous la Manche.
Le dimanche, en fin d’après-midi, personne n’est sûr d’atteindre la nuit. Des particules de nuit recouvrent lentement votre journée de cendres. La cendre ternit l’éclat des lampes. Vous contemplez votre vie comme un passant observe des inconnus derrière une fenêtre. Votre vie soudain étrangère à vos yeux.

Le billet de Leiloona
A écouter aussi, mais plutôt après lecture, les bonnes feuilles d’Augustin Trapenard…

 ladyofshalott_John_William_Waterhouse

[…]
But in her web she still delights
To weave the mirror’s magic sights,
For often thro’ the silent nights
A funeral, with plumes and lights
    And music, went to Camelot :
Or when the moon was overhead,
Came two young lovers lately wed ;
« I am half-sick of shadows, » said
    The Lady of Shalott. […]

littérature Asie·livre audio

Haruki Murakami, 1Q84, tome 3

25 0465 2-Boite13,5_2cd_1Q84-L3.inddL’auteur : Né à Kyoto en 1949, Haruki Murakami a étudié la tragédie grecque, puis dirigé un club de jazz, avant d’enseigner dans diverses universités aux États-Unis. De retour au Japon, il écrit Écoute le chant du vent qui lui vaut le prix Gunzo, importante récompense japonaise. De nombreux succès suivront dont, Kafka sur le rivage, La Ballade de l’impossible, Saules aveugles, femme endormie et bien d’autres. Livre phénomène au Japon, les deux premiers tomes de 1Q84 se sont vendus à plus de trois millions d’exemplaires.
Editions : Audiolib, paru en avril 2012
Durée d’écoute : 17h45
Lecteurs : Emmanuel Dekoninck, Maia Baran, Philippe Résimont

J’avais parlé sur mon blog, le précédent du moins, du tome 1 de 1Q84 avec enthousiasme. Voici ce que j’en disais : il possède un charme, une grâce, une poésie, que vous connaissez si vous avez lu Kafka sur le rivage ou La ballade de l’impossible. Dès les premières pages, sur une autoroute embouteillée des environs de Tokyo, un envoûtement étrange se dégage… Avouez qu’il y a des lieux plus poétiques que les abords d’une autoroute urbaine, et pourtant, avec Murakami, ça marche !
J’ai omis de faire un billet sur le tome 2, mais j’avais continué avec presque autant d’allant ma lecture. La bibliothèque possédait le tome 3, une version audio qui me faisait de l’oeil, plus quelques jours de congés, voilà d’excellents ingrédients pour continuer !
C’était sans compter sur l’auteur en baisse de régime, ou la lassitude, ou le livre lui-même, beaucoup moins bon que ses précurseurs ? (clin d’oeil à ceux qui ont lu !) Bref, cette fois, tout n’a été qu’ennui, soupirs et bâillements jusqu’à remiser la suite dans mon ordinateur pour plus tard, sait-on jamais ? Il me reste sept ou huit heures à écouter, je pense. Mais suis-je prête à entendre égrener des détails quotidiens, cette fois répartis entre 3 personnages, Tengo et Aomamé, les deux jeunes gens qui aimeraient tant se retrouver (j’imagine déjà la fin, arrivant à gros sabots) auxquels s’adjoint Ushikawa, qui est lancé à la recherche d’Aomamé… Si l’arrivée d’une troisième personne peut sembler apporter du neuf au début du troisième tome, il n’en est rien, puisque chaque action est vue par un protagoniste, puis revue par un autre, et le procédé passerait s’il apportait quelque chose, mais comme chacun ressasse hypothèses et conjectures, c’est d’un pénible ! Je tombe d’autant plus de haut que j’ai été jusqu’alors une inconditionnelle d’Haruki Murakami et de son univers…
Un mot sur la version audio qui heureusement est là pour donner un peu de peps à ce tome 3, et aux autres sans doute, les trois voix alternent agréablement, et poussent à continuer… encore un peu, une heure ou deux… peut-être…

Deux extraits, l’un qui pourrait me plaire si tout le roman était comme ça, l’autre qui illustre bien ce qui m’a agacé…

Son tailleur sans âge, certainement démodé dès sa confection, dégageait une légère odeur de naphtaline. Un tailleur d’un rose étrange, comme si une autre couleur avait été mélangée par erreur au cours de la fabriquation. On imaginait volontiers qu’à l’origine, on avait recherché une teinte douce et élégante, mais la recherche n’avait jamais abouti. Ce rose avait lourdement chuté dans le manque de confiance en soi, l’autoeffacement, la résignation. De ce fait, ce chemisier blanc tout neuf qui était visible au col ressemblait à un visiteur indiscret surgissant à une veillée funèbre.

Ici, un certain nombre de « si » nous traversent l’esprit. Si Tamaru avait terminé sa conversation un peu plus tôt, si Aomamé ne s’était pas préparé du chocolat en repensant à toute l’histoire, elle aurait certainement vu Tengo qui levait la tête vers le ciel, juché en haut du toboggan. Alors, sur le champ, elle serait sortie de chez elle en courant, et elle aurait réalisé la nouvelle rencontre qu’elle attendait depuis vingt ans.

Pour un autre avis, je vous renvoie à une seule critique, mais qui vaut son pesant de cacahuètes, celle de Laurence64 sur Babelio.

Je participe à la session de mai d’Ecoutons un livre chez Val, où vous trouverez pleins d’autres livres à vous mettre entre les oreilles ! 

ecoutonsunlivre

littérature Asie

Yoko Ogawa, L’annulaire

annulaireL’auteur : Yoko Ogawa, née en Okayama, est auteur d’une quarantaine de livres romans, nouvelles et d’essais dont la moitié a été traduite en plusieurs langues et portés à l’écran. Elle a remporté plusieurs prix littéraires au Japon, dont le prix littéraire Akutagawa qui est le plus prestigieux de ce pays. Son style est influencé par celui d’écrivains classiques japonais et américains tel Paul Auster.
94 pages
Editeur :
Acte Sud (1999)
T
itre original : Kusuriyubi no hyohon
Traduction : Rose-Marie Makino-Fayolle

Il est un thème que Yoko Ogawa affectionne et qu’il me plaît toujours de retrouver dans ses nouvelles, c’est celui de la mémoire et des musées où les collections les plus insolites permettent de conserver des souvenirs les plus variés. Ainsi, dans une nouvelle du recueil Les paupières, un personnage faisait-il une collection d’odeurs dans des bocaux soigneusement scellés. Dans Le musée du silence, une vieille femme collectionne des objets emblématiques représentant chacun des disparus.
Dans L’annulaire, une jeune femme est embauchée dans un laboratoire où les gens qui le souhaitent apportent des « spécimens », objets chargés d’un mauvais souvenir qu’ils peuvent ainsi faire naturaliser pour mieux l’oublier. Ce laboratoire est un endroit très spécial, un ancien pensionnat de jeunes filles, deux anciennes pensionnaires, fort âgées, y vivent encore. Au cœur du bâtiment, une piscine désertée où le professeur qui dirige l’établissement retrouve la jeune fille. D’étranges rapports se nouent alors.
Yoko Ogawa crée cette fois encore une ambiance très étrange, inquiétante et porteuse d’un léger malaise, qui pourtant aimante et retient captif le lecteur ! Le format novella convient très bien à cette histoire troublante et qui reste en mémoire… l’inverse serait dommage, au vu du thème !

Extraits : Cela fera bientôt un an que je travaille dans ce laboratoire de spécimens. Comme ce n’est pas du tout le même genre de travail que celui que je faisais avant, au début j’étais désorientée, mais, maintenant j’y suis complètement habituée. Je maîtrise parfaitement l’endroit où sont rangés les papiers importants, je sais taper à la machine, et, en ce qui concerne les demandes de renseignements par téléphone je suis capable d’expliquer poliment et avec gentillesse le rôle du laboratoire. De fait, la plupart des gens qui téléphonent sont satisfaits de mes explications, et sans doute aussi rassurés, puisque le lendemain ils viennent frapper à la porte du laboratoire, leur précieuse marchandise serrée sur le cœur.

Il m’est arrivé, alors que j’attendais les clients seule à la réception, de me retrouver sur le point d’être aspirée par le tourbillon de calme.

– Je vais vous donner un conseil. Elles ont beau être très confortables, je ne crois pas que ce soit une bonne chose de les porter tout le temps.
– Pourquoi ?
– Parce qu’elles vous vont trop bien. Ça fait presque peur à voir. Il n’y a pas assez de décalage. Ne voyez-vous pas qu’il n’y a pratiquement pas d’intervalle entre votre pied et la chaussure ?

Déjà vu chez CatherineCynthiaKrolLaureLeiloona et Yv.

abandon de lecture·littérature France·premier roman

Henri Courtade, Loup, y es-tu ?

loupyestuL’auteur : Biologiste au centre hospitalier de Pau, Henri Courtade est né en 1968 et vit à Lons.
Finaliste du premier prix littéraire du magazine Géo avec Lady R, son second roman paru en 2011, il écrit dans des genres aussi variés que le fantastique ou le roman d’aventure historique.
Dans son premier livre, Loup, y es-tu ?, sorti en septembre 2010 chez Mille Saisons Éditions, il a choisi de parler de notre société moderne tout en restant léger et divertissant, par le biais d’une fable.
388 pages
Editions Folio (janvier 2013)


Pour ce roman, je devrais créer une rubrique « Mais qu’est-ce qui m’a pris ? » Pourquoi ai-je en effet sélectionné ce livre à la lecture d’une quatrième de couverture assez sibylline et sans voir la couverture, pas franchement réussie… Pourtant, l’idée de départ était séduisante, d’imaginer les personnages de contes traditionnels dans le monde actuel, et ces mêmes héros des contes enfantins influant sur le cours des grands évènements du XXème siècle.
Les noms des personnages sont bien trouvés, de Cindy Vairshoe à Franz Schüchtern,(timide en allemand), de la pâle Albe Snösen à Virginia Woolf (si, si !), une jolie styliste qui déteste la couleur rouge. J’ai beaucoup aimé la scène où le nain timide aborde Blanche-neige qui vend des billets de spectacles à Times Square. Mais ensuite ça se gâte avec une poursuite en voiture beaucoup trop longue. Et, pitié, non, ne me dites pas que le 11 septembre était l’oeuvre d’une méchante sorcière ! On n’y croit pas un instant à cette maléfique Marylin von Sydow, enfin, moi, je n’ai pas marché. Elle est à l’origine de deux disparitions de personnages importants qui arrivent dès le début du roman, j’ai trouvé que cela arrivait bien trop tôt. Que l’on me pardonne si les péripéties telles que je les raconte ne correspondent pas à la chronologie du roman, j’ai eu du mal à suivre ce qui se passait…
Le style un peu plat, pas dénué de quelques clichés, les péripéties qui ne me m’ont pas fait frémir le moins du monde, la psychologie à peine esquissée, tout cela a gâché le plaisir que j’avais eu à l’idée des personnages de contes évoluant au XXIème siècle. Certes, les clins d’oeil sont nombreux, mais l’ensemble ne m’a pas intéressée bien longtemps. L’auteur a eu beau déployer humour et imagination, je ne me suis pas laissée emporter. A recommander uniquement aux amateurs de fantasy, dont je ne fais manifestement pas partie. Je m’amuse beaucoup plus avec les réinterprétations à destination d’un lectorat plus jeune, tels Un conte peut en cacher un autre de Roald Dahl ou Les contes à l’envers de Philippe Dumas.

Extrait : Elle s’était maintes fois demandé pourquoi les êtres humains assimilaient le mal à la laideur. Sans doute pour se rassurer, en avait-elle conclu. Toutes les sorcières qu’elle connaissait étaient plutôt belles, et pas une seule n’était affublée d’un grossier poireau sur un nez crochu. Elle était bien placée pour savoir que la malveillance a toujours pris de beaux autours, les plus séduisants qui soient, de préférence. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, disait le dicton populaire. Le mal se devait donc d’être d’aspect agréable pour mieux se répandre et sévir, elle avait tôt fait de le comprendre. Dans un univers technologique basé sur l’image et l’apparence, ses chaînes de télévision et Internet ne servaient-ils pas ses desseins à merveille ?

Ailleurs : Val n’est pas séduite non plus, Plume l’a trouvé plaisant à lire et de nombreux autres avis sont enthousiastes, sur Babelio par exemple.

Un grand merci à Lise des éditions Folio pour l’envoi, je tâcherai de choisir plus selon mes goûts une prochaine fois !