Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2020

Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils

Rentrée littéraire 2020 (12)
« André avait toujours eu deux mots pour ses mères. C’était un peu difficile à expliquer. Il disait maman pour Hélène, sa tante, qui l’avait élevé à Figeac, et ma mère pour Gabrielle, sa mère, qui habitait Paris ; il ne l’avait côtoyée que quatre semaines par an pendant les dix-sept premières années de sa vie, et moins encore depuis qu’il ne vivait plus dans sa maison d’enfance. »
Voilà un extrait qui, en peu de mots, dit tout ou presque. On comprend aisément qu’André n’a pas été élevé par sa mère, célibataire, mais par sa tante et son oncle, et vécu au milieu de ses cousines, et que donc, il n’entretient que peu de rapports avec Gabrielle qui vit à Paris. Le roman commence ailleurs, à Chanterelle, un petit village du Cantal, des années auparavant, avec une scène que je ne raconterai pas, et qui sera évoquée plusieurs fois par la suite, comme une légende familiale triste, qui n’est pas cachée, mais qui provoque trop de chagrin pour en parler.
Le roman chemine depuis bien avant la naissance d’André jusqu’à la fin de sa vie, de Chanterelle à Figeac ou à Paris. La société provinciale change, la vie rurale n’est plus ce qu’elle était, les distances ne sont plus ressenties de la même façon. Les relations familiales évoluent, se déplacent, mais restent fortes. Et l’absence de père se fait plus ou moins sentir.

« Il voudrait ne pas ruminer, ne plus ruminer ; encore un mot de Léon pour les pensées qui ne vous lâchent pas, creusent un trou dans le ventre et serrent la poitrine. »
Curieux roman finalement que cette histoire du fils, qui a tout de la saga familiale, sur plusieurs générations et avec secret de famille à l’intérieur. Et pourtant, rien ne ressemble vraiment à des précédentes lectures de ce genre. Tout d’abord, si l’action se déroule sur une centaine d’années, et avec un bon nombre de personnages, le roman tient pourtant sur 171 pages, aussi denses que sobres. Ensuite, la chronologie va de l’avant, puis revient en arrière pour mieux sauter quelques années. L’ellipse y est cultivée comme un art ! Troisième point, le personnage central, André, né de père inconnu, élevé par sa tante, s’en sort plutôt bien dans la vie, et ce dès ses jeunes années, où il illumine le foyer qui l’a accueilli. Pas d’accumulations de drames, même s’il en est un, fondateur, dans la vie du père d’André.
Outre le thème de la recherche de racines, et la description des caractères et des liens familiaux, c’est la langue qui frappe, avec ses mots élégamment choisis, son ton toujours juste.
Un roman qui m’a tenue en haleine, sans chercher à trop en faire, et que j’ai trouvé plein, intense, et très réussi.

L’histoire du fils de Marie-Hélène Lafon, éditions Buchet-Chastel, août 2020, 171 pages. Prix Renaudot 2020.

Publié dans littérature Amérique du Nord, mes préférés, projet 50 états, sorti en poche

Joe Meno, Prodiges et miracles

« Ce dernier dit une prière puis recouvrit l’oisillon de deux pelletées de terre. Vraiment pathétique, songea Jim, détournant le regard du visage de son petit-fils. Il percuta soudain que c’était cela, c’était cela qui n’allait pas avec le pays, le monde, aujourd’hui : voilà ce qui arrivait quand on cessait de voir les choses naître, vivre et mourir. »
C’est un plaisir de commencer l’année avec un roman qui opère la synthèse admirable de tout ce que j’aime en littérature : une histoire forte et prenante, des personnages auxquels je m’attache tout de suite, une écriture qui sort du commun sans pour autant me plonger dans la perplexité. Au bout de dix pages, déjà charmée par le style, je me demandais ce qu’il pourrait bien advenir de prodigieux ou de miraculeux à la famille composée de Jim, Deirdre et Quentin, respectivement grand-père, fille et petit-fils. Manifestement, cette famille vivant dans l’Indiana dans les années 90 tenait ensemble par habitude plus que par attachement réciproque : un grand-père, ancien du Vietnam, bougon et dépassé par l’attitude d’une fille à fleur de peau et constamment sous l’emprise de substances diverses, un petit-fils de seize ans renfermé et presque asocial. Ajoutons à cela des difficultés économiques croissantes que seul Jim semblait percevoir, et vous aurez le portrait complet de cette famille.
Heureusement les mots de Joe Meno ont réussi assez souvent à m’arracher un sourire alors même que la situation semblait éminemment triste, et à me faire réfléchir, grâce à l’ouverture des pensées des personnages sur un monde plus vaste que leur univers étriqué.

« Revenant à lui, le grand-père regarda la jument qui clignait des yeux, pensive. À la vue de ces paupières grises qui se soulevaient en frémissant, de ces longs cils de poupée, difficile de ne pas songer à ces choses que vous auriez pu accomplir, ces choses que la peur vous avait empêché de réaliser, ou celles perpétrées à votre grand regret. C’était une sorte de seconde chance, cet animal. Flattant l’encolure du cheval, il tâcha de rêver une vie meilleure pour lui-même, pour le garçon, pour les deux. »
Deux événements viennent bouleverser la relation du grand-père, Jim, et de Quentin son petit-fils : le brusque départ de Deirdre et l’arrivée encore plus inattendue d’un cheval, une magnifique jument blanche.
D’autres personnages malveillants vont apparaître et semer le désordre à un moment où il ne fallait pas grand chose pour perturber le duo formé par le grand-père et le petit-fils. S’en suivra un parcours mouvementé… Je vous conseille au passage de ne pas lire la quatrième de couverture du poche qui en raconte beaucoup trop à mon goût. Ce livre est présenté souvent comme un roman policier, ce que je nuancerais : le roman d’initiation s’y mêle au suspense, l’introspection au roman noir, avec de petites touches d’humour et beaucoup d’humanité. J’avais commencé il y a quelques années Le blues de la harpie sans accrocher, je pense tout lire de l’auteur maintenant ! Et tant pis si je me répète, la langue, qui entrelace le terre-à-terre et la poésie, y est pour beaucoup, elle magnifie le récit, et, chose peu habituelle, je suis même allée lire les premières pages en anglais pour comparer à la traduction : verdict, j’ai adoré les deux !
J’ai été complètement sous le charme de cette histoire très forte, des personnalités de Jim Falls et de son petit-fils, ainsi que de la présence du magnifique cheval blanc qui va modifier le cours, pas très drôle, de leur vie, et donner un sens nouveau à leur relation.

Prodiges et miracles de Joe Meno (Marvel and a wonder, 2015) éditions Agullo, 2018, Livre de Poche, 2019, traduction de Morgane Saysana, 432 pages.

Merci à Krol pour m’avoir donné grande envie de (re)découvrir Joe Meno. Alex (Mots à mots) et Ingannmic sont séduites aussi.

Publié dans lectures du mois, littérature Amérique du Nord, littérature France, littérature Proche et Moyen Orient, sorti en poche

Lectures du mois (23) novembre 2020

Comme bien souvent quand je peine à écrire des billets d’une certaine longueur, je regroupe quelques courts avis sur des livres lus fin octobre et en novembre, ou disons, commencés avec plus ou moins de succès…

Valérie Manteau, Le sillon, éditions Le Tripode, 2018, 272 pages, existe en poche.
« Alors, quelles sont les nouvelles du pays des droits de l’homme ? Je me demande si c’est ironique, mais non. J’essaie de continuer à lire un peu la presse française, qui paraît outrageusement futile et autocentrée quand on ne vit pas dans Paris intra-muros, quand on est par exemple sur un balcon surplombant Istanbul. »
Il y a quelque chose d’immédiatement attachant dans ce roman, peut-être le genre hybride, mi-souvenirs, mi-roman, et un certain humour, et aussi la manière très chaleureuse de présenter les rues et les habitants d’Istanbul, loin des clichés. Pourtant, après une soixantaine de pages passionnantes sur le pays, sur la langue, et à propos de Hrant Dink, journaliste arménien turc assassiné en 2007, un chapitre sur la Turquie face à l’Europe s’avère plus indigeste. Ensuite, je n’aime pas quand il y a trop de citations et d’insertions provenant d’articles ou de livres divers. L’histoire personnelle de la narratrice avec son ami turc ne me parle pas trop non plus. J’ai donc laissé le roman de côté pour peut-être le reprendre plus tard.

Je suis d’accord avec Saphoo sur Babelio

Delphine de Vigan, Les loyautés, éditions JC Lattès, 2018, 208 pages, sorti en poche.
« Un jour, il aimerait perdre conscience, totalement.
S’enfoncer dans le tissu épais de l’ivresse, se laisser recouvrir, ensevelir, pour quelques heures ou pour toujours, il sait que cela arrive. »
J’ai retrouvé Delphine de Vigan dont je n’ai lu que Les heures souterraines et D’après une histoire vraie, avec ce roman qui est plutôt dans la veine du premier. Hélène, qui enseigne les sciences en collège, remarque le comportement étrange de Théo, l’un de ses élèves. Persuadée qu’il est maltraité, elle va remuer sa hiérarchie, rencontrer la famille, dans une sorte de loyauté avec elle-même qui apparaît au cours du récit. C’est un roman très abordable, qui expose sans fard le mal-être et l’alcoolisme adolescents, qui explore aussi d’autres facettes du monde contemporain, avec des personnages pas si secondaires que ça, la vie de couple et les proches qu’on ne connait pas vraiment, Internet, l’amitié… Les personnages manquent parfois de nuances et trop de thèmes sont abordés, pour un roman court, ce qui donne une légère frustration en tournant la dernière page.

L’avis d’Anne

Rana Ahmad, Ici les femmes ne rêvent pas, éditions Globe, 2018, traduit de l’allemand par Olivier Manonni, 304 pages.
« En Arabie saoudite, se détourner de l’islam est puni de mort. Je sais bien qu’il existe d’autres religions, celles des chrétiens, des juifs, des bouddhistes. Mais l’idée qu’il puisse exister des gens qui ne croient pas du tout m’est incompréhensible. »
Il s’agit ici de vécu, et non d’un roman. Rana Ahmad revient sur son enfance en Arabie Saoudite, avec les étés en Syrie, sur sa jeunesse et son mariage raté, elle raconte aussi le quotidien des femmes saoudiennes, privées de tout et cachées des convoitises masculines par des épaisseurs de tissu noir, dénuées de tous droits et même de toute identité (elles sont fille de… ou femme de…). Dans ce carcan, échapper à des agressions sexuelles de proches, fuir un mariage arrangé ou devenir athée, tout cela peut sembler inimaginable, et pourtant Rana l’a fait, soutenue uniquement par l’amour inconditionnel mais discret de son père. C’est d’Allemagne où elle est réfugiée qu’elle a écrit ce témoignage fascinant et bouleversant. Dommage que le récit, si dramatique soit-il, soit desservi par un style sans relief, que l’on remarque davantage lorsque la tension se relâche.

Le billet de Keisha


Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit, Gallimard, 2019, 128 pages.
« Bon sang, comment faut-il la mener cette putain de vie pour qu’elle ne vous morde pas au quotidien ? Phénix avait pourtant fait tout le contraire de ses parents, […] elle leur avait donné des prénoms de fauve et d’oiseau, elle leur avait donné des griffes et des ailes, mais ça n’avait servi à rien. »
Superbe roman sur l’amour maternel et la transmission des failles héritées de l’enfance, le roman débute au moment où Phénix apprend que son fils Loup, dix-sept ans, est placé en détention pour avoir pris et conduit la voiture de sa mère, provoquant un accident. J’avais cru que le roman allait se dérouler dans l’Océan Indien comme Tropique de la violence, il n’en est rien, mais l’écriture sensible est encore plus marquante que dans ce roman précédent.
Le texte est court, poétique et ciselé, et il propose une très belle réflexion. Que demander de plus ?

Luocine convaincue aussi.

Dan Chaon, Une douce lueur de malveillance, éditions Points, 2020, traduit par Hélène Fournier, 528 pages.
« Les souvenirs n’étaient pas plus fiables que les rêves. »
Dustin est un psychologue qui a un lourd passé, ses parents ont été assassinés alors qu’il avait treize ans. Son frère adoptif accusé des meurtres vient tout juste de quitter la prison après une trentaine d’années d’incarcération. Dustin reçoit un patient qui l’intrigue avec ses recherches sur des disparitions d’étudiants.
Ce roman est très particulier dans sa forme, avec par moments une présentation par colonnes, ou par tableau. C’est un aspect intéressant, de même que l’exploration sur le thème de la mémoire et de la vérité. J’ai trouvé malgré tout l’histoire assez prévisible, tout en étant compliquée à lire, et dérangeante dans sa manière de mêler quotidien fade et événements morbides. De Dan Chaon, j’avais beaucoup aimé Cette vie ou une autre, cette fois, j’ai abandonné à la moitié, sans grand regret…

Eva, elle, est enthousiaste.

 

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2020

Astrid Monet, Soleil de cendres

Rentrée littéraire 2020 (8)
« Ici, elle s’asseyait la nuit quand elle nourrissait Solal. Depuis cette fenêtre de cuisine du huitième étage, le scintillement des lumières de la nuit l’enivrait d’une quiétude douce et délicate. »

Par un été brûlant, qui bat tous les records de température, Marika, jeune femme de trente-sept ans, entreprend le voyage retour vers Berlin avec son fils de sept ans, afin qu’il rencontre enfin son père qu’il n’a jamais vu. Les deux s’acceptant plutôt bien, Marika laisse Solal pour la nuit chez son père, mais au matin, alors qu’ils ont rendez-vous, une éruption volcanique sur l’Ouest de l’Allemagne, suivie d’un tremblement de terre à Berlin, les empêchent de se retrouver. Marika, folle d’inquiétude, se met à rechercher son fils, dans une ville coupée en deux, et à la fois désorganisée et soumise à des contraintes policières aussi aberrantes que rigoureuses.
Le roman comporte trois parties, et se déroule sur trois jours, le jour du retour, le jour du tremblement et le jour sans nom.

« Il pleut des cendres grosses comme des flocons. L’air devient irrespirable, la chaleur cuisante. »
Ce que j’ai aimé dans ce roman ? Tout d’abord, l’écriture. Les personnages sont bien caractérisés, ils prennent vie en quelques mots, quelques phrases. J’ai surtout été intriguée par le père de Solal qui, s’il se dévoile plus progressivement, montre une évolution particulièrement intéressante, face à son fils et aux circonstances. Quant aux lieux, l’immersion dans la ville de Berlin se fait aisément, on voit que l’auteure la connaît bien et donne un aperçu de son atmosphère qui ne peut que donner envie de mieux la découvrir. En outre, des trouvailles littéraires viennent relever certains passages un peu moins denses, peu nombreux, car le déroulé du roman ne laisse pas de répit, et la quête de Marika à la recherche de son enfant est forcément prenante. Ainsi les passages avec Marlène Dietrich dont la jeune femme est absolument fan.
Maintenant, ce que j’ai un peu moins aimé. Je n’ai pas éprouvé de sympathie d’emblée pour Marika, pour je ne sais quelle raison, qui a sans doute à voir avec son attitude face à la vie, mais cela ne m’a pas empêché d’imaginer être à sa place, et de compatir. Je pense que cette distance par rapport à ce personnage tient aussi à certaines situations que j’ai trouvé « fabriquées ». Ainsi, Marika explique pourquoi elle n’est pas retournée à Berlin en sept ans, sans qu’on comprenne et surtout sans qu’on adhère vraiment à ses motivations. De plus, j’ai regretté certains dialogues qui ne sonnaient pas tout à fait juste. Ce n’est qu’un ressenti personnel, et dans l’ensemble, j’ai trouvé la lecture fluide et prenante, avec des scènes marquantes, et une écriture que je retrouverai volontiers dans un futur roman.

Soleil de cendres, d’Astrid Monnet, éditions Agullo, août 2020, 210 pages.

Mon avis est plus proche d’Actu du noir que de Yv.

Publié dans littérature Europe de l'Ouest, policier, rentrée littéraire 2020

Nele Neuhaus, Les oubliées du printemps

« Dans la plupart des actes de violence, les victimes et les coupables se connaissaient, ce qui facilitait leur élucidation. Mais pour Pia qui pensait aux séquelles que laissaient les violences dans la vie des victimes et aux traumatismes que généraient les meurtres dans celle des survivants, ce métier ne pouvait pas être une routine. Certaines affaires étaient même de sacrés défis ! »
Cela faisait un moment que j’avais repéré cette auteure allemande de polars, dont les premiers romans se trouvent maintenant en Babel chez Actes Sud, mais je commence par le dernier de la série, ce qui n’est pas foncièrement gênant. Les personnages récurrents sont l’inspectrice Pia Sander (Pia Kirchhoff dans les précédents) et son collègue Oliver von Bodenstein. C’est l’été dans la région de Francfort, lorsque Pia est appelée sur les lieux d’un décès pas forcément suspect au premier abord : un homme âgé et seul qui a fait une chute mortelle dans sa cuisine. Mais cela va être le début d’une série de découvertes, et les policiers devront remonter dans le passé de ce vieil homme. Avec sa femme, il accueillait des jeunes qui trouvaient ainsi un foyer qui aurait pu être chaleureux, mais s’avérait néfaste, en dépit de ce qu’en pensaient les services sociaux.
Parallèlement, le lecteur suit la quête d’une toute jeune femme qui recherche son père après la mort de sa mère qui l’a élevée seule.

« À La vue de l’homme qui l’abordait, Fiona ressentit une pointe de déception. Elle ne s’attendait pas à voir débarquer George Clooney, mais ce quinquagénaire aux cheveux bruns clairsemés, grisonnant aux tempes, doté d’un visage aux contours imprécis et d’yeux marrons derrière des verres à monture dorée, n’avait rien d’attrayant. »
Bon, encore une affaire de tueur en série. Heureusement, ils sont plus nombreux dans les romans policiers que dans la réalité, sinon, le monde ne serait guère sûr, enfin, serait beaucoup plus inquiétant encore qu’il ne l’est. Celui-ci ne tue que des femmes, mais avec un mode opératoire assez particulier, et sans caractère sexuel. Les policiers mènent une enquête soigneusement détaillée, et qui s’avère passionnante. Dessus, se greffe le thème de l’absence d’un ou des parents, de la famille en général. Si l’écriture n’a rien qui sorte de l’ordinaire, la mise en scène est efficace et le roman difficile à lâcher avant la fin, grâce à des personnages bien caractérisés et sympathiques, assortis de quelques « méchants » qui font des suspects parfaits. C’est bien huilé et on ne voit pas passer les 538 pages.

Les oubliées du printemps de Nele Neuhaus (Muttertag, 2018) éditions Calmann-Lévy, septembre 2020, traduction d’Elisabeth Landes.

 

Publié dans littérature France, rentrée littéraire 2019, sorti en poche

Vincent Message, Cora dans la spirale

« Elle est un peu désuète, quand on l’évoque, cette France. Elle est vieille France. Mais il y a en elle quelque chose qui m’émeut comme des photographies anciennes. Comme un tiroir, dans une maison de campagne, qu’on n’a pas ouvert depuis longtemps – comme les pauvres objets qu’on en sort, pas forcément cassés, mais fragiles d’être devenus aussi inutiles sous leur couche de poussière. »
Comme cela arrive à la suite d’une lecture enthousiasmante (je vous renvoie au billet précédent si vous ne l’avez pas lu), les lectures suivantes paraissent un peu languissantes. De plus, pour rompre avec mes habitudes, j’ai enchaîné plusieurs romans français, alors qu’en je n’en lis pas régulièrement, dont ce roman de Vincent Message.
Je n’aurais peut-être pas dû !
En tout cas, j’avais un bon a priori. J’avais lu et beaucoup apprécié l’idée, l’écriture et le résultat de son précédent roman : Défaite des maîtres et des possesseurs, une dystopie passionnante. L’auteur revient avec ce roman à Paris au début des années 2010. Cora Salme retrouve, après la naissance de sa fille, la compagnie d’assurances Borélia où elle travaille au marketing. Elle se rêvait photographe, elle a tout de même trouvé ses marques dans cette entreprise somme toute assez humaine. Mais un changement de direction amorce des bouleversements, surtout pour ceux qui sont soit un peu frondeurs, soit un peu marginaux ou moins performants que les autres, pour ceux tout simplement qui n’ont pas les dents assez longues…
Ce roman à la superbe écriture, sinueuse et détaillée, se lit facilement, avec une atmosphère qui pourrait être celle d’un thriller, tant le monde de l’entreprise peut être violent. Il alterne les retours en arrière sur la vie de Cora avec la progression de son actualité. Je me suis facilement coulée dans le texte, et vers le milieu, ai adoré tout le chapitre 8 qui adopte une rupture de ton et d’ambiance et semble mener sur autre chose. Mais il est suivi aussitôt d’un chapitre qui constitue la chronique d’une dégringolade prévisible avec l’annonce d’un plan d’optimisation, joli mot pour une très vilaine proposition du comité de direction visant à réduire les frais de toutes les manières possibles, y compris celle consistant à se passer du personnel le moins productif.
Ce chapitre commence par la très jolie citation page 286 « 
Lorsque j’ai commencé à écrire cette chronique, il y a un an et demi maintenant, j’ai dit que l’histoire de Cora était une toute petite histoire parmi toutes les histoires du monde. Et puis, dans la foulée (je viens de relire ces lignes-là), qu’il n’y a pas de petite histoire, que toutes les vies sont dignes d’être commémorées. Je rêve d’un monde où on se raconterait les vies humaines les unes après les autres, avec assez de lenteur, d’incertitudes et de répétitions pour qu’elles acquièrent la force des mythes. »
Passant ensuite par des hauts et des bas, par des passages un peu longs ou plus prévisibles ou par de vrais coups de poing, le roman m’a menée à une fin puissante et assez inattendue, qui conclut finement le roman. Même si mon avis ne déborde pas d’enthousiasme, je pense que Cora dans la spirale plaira à beaucoup de lectrices et lecteurs, même les plus exigeants, qui veulent comprendre le monde du travail et ses rouages inexorables, comparés à la fragilité de l’humain.

Cora dans la spirale de Vincent Message (Seuil, 2019, paru en collection Points en 2020), 490 pages.

Krol a adoré ce roman, Papillon et Une comète sont séduites aussi, je vous conseille de lire leurs avis.

Publié dans littérature France, premier roman, rentrée littéraire 2020

Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit

Rentrée littéraire 2020 (3)
« Désormais, on allait devoir vivre avec ça, c’était ce qui me gênait le plus. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on veuille, c’était fait : mon fils avait fricoté avec des fachos. Et d’après ce que j’en avais compris, il y prenait plaisir. On était dans un sacré chantier. La moman pouvait être fière de moi. Fus avait fini par se lever et dire : « Cela ne change rien. »
Une semaine a passé depuis mon dernier billet et si les lectures progressent bien, mes avis peinent à suivre. Priorité à la rentrée littéraire, donc, avec un roman français, premier de son auteur, qui a attiré mon attention, et presque aussitôt, été attrapé en librairie !
De quoi est-il question dans ce court roman ? Un père élève seul ses deux garçons après la mort de leur mère, dans une petite ville du nord-est de la France. Il travaille dur, milite à gauche, et regarde avec fierté ses deux gamins grandir. Fus (comme Fussball, football en allemand) et Gillou, tout en continuant à bien s’entendre, prennent des chemins bien différents, le plus jeune veut continuer ses études à Paris, comme Jérémy, un ami de la famille. Quant à l’aîné, il vire plus mal, se met à fréquenter des jeunes d’extrême-droite, et à partager leurs idées. C’est une famille où l’on préfère ne pas aborder frontalement les problèmes, ne pas provoquer de scission irrattrapable, mais plutôt tenter de convaincre par l’exemple, ou de traiter les dissensions par le silence et l’indifférence.

« On arrivait à vivre comme cela, en sachant, tant bien que mal. Les deux durant la semaine, les quatre pendant le week-end. La semaine, Fus et moi, on était en apnée, on parlait sans se parler. On posait les pieds là où on pouvait encore les poser. »
Les protagonistes n’ont pas toujours les mots, ressemblant comme des frères aux personnages de Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu. Les styles diffèrent cependant, l’écriture est plus concise, plus ramassée ici, les sentiments sont exprimés sans emphase et les situations de crise peuvent se cacher derrière un grand écart temporel. J’ai beaucoup apprécié cette manière de raconter qui est en parfaite adéquation avec les caractères et avec le sujet. Comment ce père va-t-il réagir face au fils qui, sans esbroufe ni opposition bruyante, embrasse des idées totalement opposées aux siennes ? Comment va se dénouer cette situation intenable, et qui le devient de plus en plus ?
Le lecteur peut s’identifier ou pas, le choix lui est laissé, et c’est aussi une des grandes forces du texte. Au final, une belle écriture, un sujet qui interpelle et un bon dosage de non-dits, jusqu’au final qui pourrait être un peu déroutant, mais cela n’a pas été mon cas. Je recommande, pour qui a envie d’un roman noir et sensible à la fois, et que le thème de l’amour paternel intéresse.

Ce qu’il faut de nuit, de Laurent Petitmangin, éditions La Manufacture de Livres, août 2020, 188 pages.

Si Delphine-Olympe reste un peu sur sa faim, c’est un coup de maître pour Joëlle et une très belle découverte pour Mimi Pinson.

Publié dans littérature Asie, premier roman, sorti en poche

Selina Sen, Après la mousson

apreslamousson« Mi-janvier, et certains jours, les phares des voitures restaient allumés jusqu’à midi tandis que Delhi frissonnait sous un linceul de brouillard, la fumée des feuilles sèches brûlant à tous les carrefours, rassemblées en pyramides instables et mises à feu par les balayeurs municipaux. »
Chhobi et Sonali, deux sœurs, vivent avec leur famille à Delhi dans les années 80. Leur mère veuve est soutenue par Dadu, le grand-père médecin, réfugié venu du Bengale une quarantaine d’années auparavant, et Dida, la grand-mère, excellente cuisinière lorsqu’elle ne plonge pas dans la dévotion.
Chhobi travaille pour une revue historico-touristique concernant Delhi, Sonali qui est encore étudiante, semble plus superficielle que Chhobi, elle se plaît à choisir ses toilettes et à faire tourner la tête aux garçons. Lorsqu’un riche fils de famille lui tourne autour, elle se voit déjà mariée, avec le train de vie dont elle rêve.
Si ce résumé du début peut laisser penser à une histoire toute simple de mariage à l’indienne, je vous détrompe tout de suite. Le mélange est subtil entre les événements qui surviennent en 1984, le vécu de la famille, les comportements des jeunes indiens et le monde du travail, ainsi que la vie quotidienne, bien représentée par les plats délicieux de Dida, ou les fleurs du jardin de Dadu.


« Ça ne peut pas nous arriver à nous, tout cela est irréel, se dit Chhobi. Nous voilà comme ces gens qui ont été pris dans le mouvement de l’histoire, comme ces gens qui ont vécu la Partition. »
J’ai eu enfin le plaisir de croiser, après quelques lectures sans relief, voire décevantes, un roman dépaysant, passionnant, qui ne manque pas d’humour ni de situations plus tendues, qui ne s’embarque pas dans des narrations à plusieurs époques, et qui offre une galerie de caractères bien définis et avec lesquels on a envie de passer du temps. Charmée par la musicalité de l’écriture, je n’ai pas vu le temps passer, et j’ai frémi et souri en suivant des personnages intéressants, et en m’immergeant dans l’Inde d’il y a une trentaine d’années, pas celle des très riches, ni celle des parias, un juste milieu qui m’a tout à fait convenu.
Cette heureuse découverte est un repérage sur un blog anglophone (
The book around the corner), livre aussitôt acheté, et vite lu. Le fait qu’il soit édité chez Sabine Wespieser m’a confortée dans mon intuition que ce roman allait me plaire.

Après la mousson de Selina Sen, (A mirror greens in spring, 2007), éditions Sabine Wespieser, 2009, traduction de Dominique Goy-Blanquet, 478 pages, existe au Livre de Poche.

Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, sorti en poche

Ludmila Oulitskaïa, L’échelle de Jacob

echelledejacob« Ils devinrent tellement proches qu’il leur semblait qu’il ne pouvait pas exister une immersion plus grande dans les profondeurs d’une autre âme et c’était un tel prologue à un avenir follement heureux qu’ils redoutaient même de s’embrasser de peur d’effaroucher le bonheur encore plus immense qui les attendait.  »
Nora, jeune femme vivant à Moscou au début des années 80, tente de composer sa vie entre ses parents avec lesquels elle a des relations compliquées, sa maternité et un petit Yourik qu’elle élève seule, ses amours tumultueuses avec Tenguiz, un metteur en scène plus âgé qu’elle et enfin la mort de sa grand-mère tant aimée Maroussia. Elle retrouve une correspondance entre Maroussia et son mari Jacob, et reconstitue leurs jeunes années, tout en démêlant ses propres relations avec ses proches, et en travaillant pour le théâtre.
Roman très riche, qui plonge autant dans le monde de la littérature, de la musique et du théâtre que dans celui de la philosophie ou de la recherche scientifique, L’échelle de Jacob repose sur les lettres des grands-parents de Ludmila Oulitskaïa et est donc en très grande partie autobiographique. Il couvre une très large période du vingtième siècle russe et de l’histoire tourmentée de ce pays, avec quatre générations de personnages (qu’un arbre généalogique aide à repérer) qui se débattent pour essayer de vivre selon leurs convictions.

« Elle éprouvait un sentiment étrange et très fort : elle, Nora, la seule et unique Nora, voguait sur un fleuve avec derrière elle, se déployant en éventail, ses ancêtres, trois générations de personnes immortalisées sur des photos, avec des noms qu’elle connaissait, et derrière eux, dans les profondeurs de ces eaux, une suite sans fin d’ancêtres anonymes, des hommes et des femmes qui s’étaient choisis par amour, par passion, par calcul, sur l’injonction de leurs parents, qui avaient produit et protégé une descendance, et ils étaient une multitude immense, ils peuplaient toute la terre, les berges de toutes les rivières, ils croissaient et se multipliaient afin de la produire elle, Nora, et elle, elle produisait encore un petit Jacob et cela donnait une histoire sans fin à laquelle il était si difficile de trouver un sens, bien qu’il palpitât clairement en un fil ténu. »
Cela faisait longtemps que je projetais de relire Ludmila Oulitskaïa, ayant juste le souvenir assez imprécis d’un roman et de nouvelles lus et aimés (Le cas du Docteur Koukotski et Mensonges de femmes) J’ai donc choisi son dernier roman, un pavé sorti depuis un an en poche.
Je savais qu’il s’agissait d’un roman s’appuyant sur l’histoire de sa propre famille, et qu’il brassait les générations. Il est effectivement beaucoup question de génétique et de transmission dans ce roman, ce qui n’est pas étonnant sachant que l’auteure, avant de venir à la fiction, était généticienne. Elle a aussi écrit pour le théâtre comme la Nora du livre, et ses grands-parents ont servi de modèles aux grands-parents Maroussia et Jacob.
Malgré un cadre qui augurait un passionnant roman russe, couvrant tout le vingtième siècle, je suis restée un peu sur la réserve. De longs développements sur le féminisme, le marxisme ou la maternité ne manquent pas d’intérêt mais rompent le rythme à force d’être érudits et complets. Le parallèle entre la vie de Maroussia et celle de Nora donne de la force au texte, mais de tous les personnages, c’est Maroussia que j’ai trouvé la moins incarnée, ce qui est dommage, car elle était féministe de la première heure, communiste dans l’âme, danseuse et pédagogue, ce qui présageait d’un personnage hors du commun. Son mari Jacob a plus de chair, de profondeur, et les nombreux personnages des années 80 et suivantes aussi, et heureusement, car sinon, j’aurai trouvé le temps un peu long. Mais ne vous arrêtez pas à mon avis si ce roman vous tente, quant à moi, je relirai l’auteure dans un format plus court.

L’échelle de Jacob de Ludmila Oulitskaïa, (2015) éditions Gallimard, 2018, traduction de Sophie Benech, sorti en Folio, 808 pages.

Des avis plus positifs chez Brize et sur Babelio

Pavévasion, c’est le Pavé de l’été 2020 (chez Brize).
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Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états, sorti en poche

Julia Glass, La nuit des lucioles

nuitdeslucioles« Jasper ne s’était intéressé aux balades en traîneau que deux ou trois ans après son mariage avec Daphne. La première fois qu’il l’avait emmenée, elle lui avait dit que ça lui rappelait Le Docteur Jivago : elle était Julie Christie et lui Omar Sharif. Étrangement, c’est ce qu’il regrette : une femme qui exagère l’aspect romantique de tout ce qui l’entoure, met l’accent sur la beauté. »
Kit traîne sa déprime chez lui depuis la naissance de ses jumeaux et sa recherche infructueuse d’un poste d’enseignant, jusqu’à ce que sa femme lui propose d’enfin partir se mettre en quête du père qu’il n’a jamais connu. Comme sa mère refuse de répondre à ses questions, il va interroger son beau-père Jasper, avec lequel il est resté en bons termes. Son père ou un membre de sa famille pourra-t-il enfin répondre aux questions que Kit se pose ?
Sous cette jolie couverture de chez Gallmeister (qui représente la maison de Jasper, telle que décrite dans le roman), se cache un roman qui sonne juste et qui amène à rencontrer des personnages gagnant à être connus.

« Vous connaissez cette chanson : What a wonderful world ? Nous l’entendons si souvent qu’elle nous émeut autant qu’une publicité pour de la bière. Mais c’est une belle chanson. L’avez-vous jamais écouté attentivement ? La liste des choses qui prouvent que ce monde est merveilleux ? Je suis toujours ému par cette phrase : « Le radieux jour béni et la nuit noire sacrée. »
Lire un roman de Julia Glass constitue la parfaite lecture d’été, pas mièvre, ni trop optimiste, on y déprime, on s’y dispute, on s’y sépare et on y meurt comme dans la vie, pourtant c’est pour moi ce qui s’approche le plus d’une lecture qui fait du bien, un moment passé avec des gens intéressants, capables de tirer des leçons de leurs erreurs et de se lancer dans des projets captivants.
J’ai beaucoup apprécié la véracité des personnages et les dialogues bien tournés. La proximité immédiate entre le lecteur et Kit et les nombreux membres de sa famille recomposée, ainsi que la construction faite d’ellipses et de retours sur le passé, cet ensemble est séduisant et m’a plu autant que Jours de juin il y a quelques années. Comme dans le précédent, dont il reprend quelques personnages, sans être vraiment une suite, les thèmes de la mémoire familiale, de la paternité et de la maternité, de la maladie également, sont très présents, et intelligemment approfondis.

La nuit des lucioles de Julia Glass (And the dark sacred night, 2014) éditions Gallmeister poche (2019), traduction de Anne Damour, 489 pages.

Aimé aussi par Aifelle, Cathulu, Keisha et Nadège.