Joyce Maynard, Où vivaient les gens heureux

« Quand on essaie par des efforts permanents de faire en sorte que tout soit toujours parfait pour ses enfants, on risque d’atteindre le point de rupture. »

Eleanor est encore toute jeune lorsqu’avec ses premiers gains en tant qu’autrice-illustratrice de livres pour enfants, elle achète une ferme à retaper dans le New Hampshire, elle sent que c’est une maison où la vie a été heureuse. Mais le début du roman commence lorsque Eleanor a une cinquantaine d’années et revient pour le mariage de l’un de ses enfants dans cette maison de famille qui est dorénavant celle de son ex-mari, Cam.
Eleanor se souvient des moments où elle a vécu seule, de sa rencontre avec un jeune homme bohème, de la naissance de leurs trois enfants et, sur une trentaine d’années, de multiples moments, radieux ou dramatiques, de leur vie de famille.

« Elle voulait raconter des histoires, mais des histoires qui parlaient des réalités et des difficultés de la vraie vie : une mère qui passait une heure à faire d’incessants allers-retours sur la même route pour retrouver le sabre d’un pirate Playmobil, ou un très jeune fils plantant sa tête dans un bol de gelée, juste pour voir ce que ça faisait. »

Ce roman a beau sortir de l’imagination de Joyce Maynard, il est inspiré de ce qu’elle a vécu en tant que mère, et c’est sans doute pour ça qu’il sonne à tout moment parfaitement juste, et qu’il semble tellement universel. Les événements extérieurs à la famille ne sont pas oubliés, les personnages secondaires non plus, mais c’est le portrait de femme qui domine, son évolution, ses capacités à apprendre de la vie, ce qui rend le texte passionnant.
Mieux vaut ne pas trop en savoir pour se lancer dans cette lecture, qui parfois serre le cœur, et souvent entre en collision avec des sensations ou des souvenirs personnels. Je ne suis pas une spécialiste, bien que j’aie lu la plupart de ses romans, mais je trouve que l’écriture de Joyce Maynard a pris de l’ampleur au fil des livres, et que ce dernier fait paraître bien pâles bon nombre de romans sur la famille que j’ai lus auparavant.

Joyce Maynard sur le blog.

Où vivaient les gens heureux de Joyce Maynard, (Count the ways, 2021) éditions 10-18, août 2022, traduction de Florence Lévy-Paolini, 600 pages. L’autrice sera au Festival America à Vincennes du 22 au 25 septembre 2022.

Dernier pavé de l’été mais sans doute pas le dernier billet pour le mois américain…

J. Courtney Sullivan, Les anges et tous les saints

« Quand la statue de la Liberté se découpa sur l’horizon, le jour de leur arrivée à New York, on aurait dit que tous les gens à bord s’étaient alignés le long du bastingage pour l’apercevoir. Nora se demanda si le bateau n’allait pas chavirer. »

Dans les années cinquante, deux sœurs sont contraintes de quitter l’Irlande pour les États-Unis. Nora et Theresa arrivent à Boston, où le fiancé de Nora vit déjà depuis un an. Elles cohabitent avec le fiancé et une cousine dans une pension de famille. Nora aurait aimé plus de temps de réflexion pour être sûre de vouloir épouser Charlie, mais ce départ rend leur mariage inéluctable. Pendant ce temps, Theresa compte profiter de la vie plus libre offerte par leur pays d’accueil. Les deux sœurs sont aussi différentes que possible, et c’est une surprise de les retrouver cinquante ans plus tard dans des rôles qu’on n’aurait pas imaginés, notamment en ce qui concerne Theresa, devenue religieuse. Plus classiquement, Nora est mère de quatre enfants adultes, et grand-mère. Un drame va pousser les deux sœurs à communiquer, elles qui ne s’étaient pas parlé depuis de longues années.

« La communication était censée être la grande révolution de notre époque. En théorie, vous pouviez joindre n’importe qui à n’importe quel moment. Quand Nora voyait ses enfants, ils avaient en permanence leur téléphone à la main. Quand elle appelait ses enfants, ils décrochaient rarement. »

Le roman revient avec beaucoup de justesse sur leurs parcours, sur les décisions, petites et grandes, qui ont déterminé leurs vies, mais aussi sur le poids de la famille, des traditions et de la religion qui ont façonné ces choix.
Malgré une légère impression de « déjà lu » au départ, si on connaît des auteurs qui ont relaté l’immigration irlandaise (Brooklyn de Colm Toibin ou Du côté de Canaan de Sebastian Barry) le style fluide et agréable fait avancer ensuite rapidement dans cette histoire de famille plutôt originale, avec des personnages immédiatement intéressants, en particulier Theresa et les enfants de Nora.
Je n’ai pas toujours été convaincue par la traduction, et globalement, j’ai préféré lire Les débutantes et surtout Maine. Dans ce roman familial, l’histoire aurait gagné à être un peu plus concise pour répondre parfaitement à mes attentes, ce qui aurait mieux mis en valeur les très beaux personnages et les observations toujours pertinentes de l’autrice.
J. Courtney Sullivan sera présente au Festival America, son dernier roman, Les affinités électives, étant paru en mai 2022, aux éditions Les Escales.

Les anges et tous les saints de J. Courtney Sullivan, (Saints for all occasions, 2017) Livre de Poche, 2020, 552 pages, traduction de Sophie Troff.

A propos de ce roman, voici l’avis de Brize qui pourra récolter aussi ma lecture pour le pavé de l’été !

Leïla Slimani, Le pays des autres

« Cette vie sublime, elle aurait voulu l’observer de loin, être invisible. Sa haute taille, sa blancheur, son statut d’étrangère la maintenaient à l’écart du cœur des choses, de ce silence qui fait qu’on se sait chez soi. »

Inspirée par la vie de la vie de ses grands-parents, Leïla Slimani commence avec Le pays des autres une trilogie. Le premier tome va de 1946 à 1956. Dans l’immédiate après-guerre, Mathilde, une jeune Française débarque avec son mari Amine, qu’elle a rencontré en Alsace, alors qu’il combattait pour la France. Elle se rêve en Karen Blixen en arrivant à Meknès puis dans une ferme isolée, elle va aller de déconvenues en déceptions. Une petite fille naît, puis un garçon, et Mathilde reporte sur eux ses espoirs d’une vie meilleure. Les souhaits d’indépendance commencent à envahir le pays, représentés dans le roman par le jeune frère d’Amine.

« La beauté de Selma rendait ses frères nerveux comme des animaux qui sentent venir l’orage. Ils voulaient cogner de manière préventive, l’enfermer avant qu’elle ne commette une bêtise et qu’il ne soit trop tard. »

Des fresques familiales, la littérature n’en manque pas, on a l’impression qu’il s’en publie sans cesse, et pourtant… Pourtant, certains romans familiaux, certaines chroniques imaginaires inspirées de vies passées bien réelles, ont plus de saveur que d’autres. J’ai commencé Le pays des autres sans rien en attendre de particulier, je n’avais lu que Chanson douce et quelques pages d’un journal de confinement, et retrouvais donc Leïla Slimani dans un tout autre registre. La très belle plume de l’autrice m’a embarquée très vite, avec ses notations qui tombent toujours juste, ses descriptions qui vont droit au but et impressionnent aussitôt. Comment ne pas être touchée par des phrases comme « Elle en mourait, de l’indifférence des gens à la beauté des choses. » ?
Les paysages se déploient, les personnages prennent chair entre les lignes : Mathilde, la grande et blonde Alsacienne, plus fragile qu’il n’y paraît, Amine son mari, à la fois assoiffé de modernité et conservateur, Selma la jeune sœur qui veut pleinement vivre sa vie, la petite Aïcha, si douée pour les études, Mouilala, la grand-mère gardienne des traditions… Vous aurez compris que les portraits féminins se détachent, même si les hommes sont vus avec bienveillance également. Avec l’histoire du Maroc en toile de fond, chacun des personnages montre ses forces et ses richesses de cœur, ses travers et ses désillusions.
L’écriture de l’autrice, rare, sans esbroufe, fait plonger dans les années cinquante au Maroc, sans jamais tomber dans les travers du chapelet d’anecdotes ou de la confusion chronologique.

Le pays des autres de Leïla Slimani, éditions Gallimard, mars 2020, 368 pages, existe en poche.

D’autres avis chez Comète, Luocine… Et vous, l’avez-vous lu ?

Bernardine Evaristo, Mr Loverman

« Comment prendre la décision de tout chambouler en disant à Carmel que je veux divorcer ?
La réalité, c’est que je suis trop habitué à la prison que je me suis fabriquée : juge, maton et crétin de codétenu. »

J’ai découvert Bernardine Evaristo l’année dernière grâce à la traduction de son roman primé Fille, femme, autre par les éditions Globe. Plus qu’une trouvaille, ça a été un véritable emballement pour ce roman choral très contemporain à la fois dans la forme et le fond, et pour ses personnages. J’étais donc pressée de poursuivre l’aventure avec Mr. Loverman, tout en sachant qu’il avait été écrit plusieurs années auparavant, en 2013, par l’autrice britannique.
Le personnage principal en est Barrington Walker, dit Barry, soixante-quatorze ans, et plus de cinquante ans de mensonges envers son épouse Carmel et sa famille. Barry, charmant dandy septuagénaire à la réputation de coureur de jupons, entretient en effet une relation avec Morris, son alter ego, l’amour de sa vie, depuis qu’ils vivaient tous deux à Antigua, bien avant que l’un comme l’autre émigrent à Londres.
Enfin, Barry l’annonce à Morris, il va tout dire à Carmel, faire enfin son coming-out, et ils vont pouvoir vivre tous les deux comme ils l’entendent. Mais le moment ne semble jamais propice, Barry tergiverse, ressasse ses scrupules…

« Je me vois, cinquante ans que je me comporte dans ma propre maison comme une souris d’hôtel, qui grimpe vers sa tanière, tenaillée par l’angoisse. »

De judicieux retours en arrière permettent de mieux connaître les trois personnages principaux, ainsi que les deux filles de Barry, intéressantes par bien des aspects également. Tous ces personnages expressifs, spirituels et spontanés, habiles à parler sans fin de tous les sujets de société, font le charme de ce roman, qui aborde des thèmes aussi passionnants et variés que l’identité, les préjugés, l’immigration, la paternité. Il se révèle toutefois moins bluffant que Fille, femme, autre, pas tout à fait aussi original sur la forme, et comportant quelques petites longueurs, mais si l’on a en tête qu’il a été écrit avant, ce n’est que logique…
Je dirais que si vous devez n’en lire qu’un de cette autrice, lisez Fille, femme, autre et si vous choisissez de lire les deux, mieux vaut commencer par Mr. Loverman. Que vous l’ayez lu ou non, qu’en pensez-vous ?

Mr. Loverman de Bernardine Evaristo, 2013, éditions Globe, février 2022, traduction de Françoise Adelstain, 302 pages.
Lu pour le mois anglais.

Elizabeth Jane Howard, Confusion, la saga des Cazalet tome 3

« La guerre a l’art de niveler les hommes, tu sais. Après avoir tous plus ou moins risqué leur peau, les gens ne verront pas d’un très bon œil le retour à un système de classes où la vie de certains compte plus que celle des autres. »

Le mois anglais constitue une excellente occasion de continuer la saga des Cazalet, cette famille anglaise qui traverse les années 30 et 40, la guerre, les restrictions, les deuils et les chagrins comme les amours naissantes, les joies et les naissances. J’ai beaucoup aimé le premier tome, commenté ici, et encore plus le second, lu cet hiver mais pas chroniqué. C’est toujours un plaisir de retrouver ces personnages, auxquels je me suis habituée. Si les générations des grands-parents et des parents se débattent avec leurs problèmes en toute discrétion, car il est de bon ton de ne pas parler de ce qui ne va pas, les enfants, eux, se cherchent en discutant davantage entre eux. Les domestiques ne sont pas en reste, et ont leur mot à dire.

« Le hic, c’est qu’il est en train de se transformer en une sorte d’excentrique et d’après mon expérience les gens n’apprécient les excentriques que quand ils sont morts, ou alors à bonne distance. On est content qu’ils existent – comme les girafes ou les gorilles -, mais il est rare qu’on en veuille sous son toit. »

Le roman couvre une période allant de mars 1942 à mai 1945, entre Home Place, la maison familiale à la campagne, et Londres sous les bombes. La vie continue, certains persistent à espérer, comme Clary qui attend toujours le retour de son père, d’autres choisissent des chemins plus ou moins faciles, renoncent à des passions ou s’en découvrent d’autres, se reposent sur le groupe familial ou s’en éloignent. L’une des petites-filles de la famille se marie, deux autres s’installent ensemble à Londres.
Malgré l’ampleur de la saga, je n’ai ressenti aucune longueur grâce à des changements de points de vue amenés d’une manière plutôt originale. L’autrice porte toujours dans ce tome la même attention aux détails significatifs, et à l’évolution des uns et des autres. La finesse d’analyse qui fait le sel de cette série n’empêche pas des répliques ou des affirmations bien marquées par l’humour anglais. Ce qui m’a procuré, comme avec les deux volumes précédents, un grand plaisir de lecture.

Confusion de Elizabeth Jane Howard, (1993) éditions de la table Ronde, 2021, traduction de Anouk Neuhoff, 480 pages.

Lu pour le mois anglais.

Giulia Caminito, Un jour viendra

« Nicola se sentait l’habitant d’une maison en ruine, il regardait ses propres fragments s’éparpiller, il luttait contre sa chair trop tendre qui ferait le délice d’un premier ogre venu. C’était l’enfant des contes, facile à attraper, bon pour le pâté, incapable de s’enfuir, il engraisserait dans une cage avant d’être cuit à feu doux. »

Tout commence à la fin du XIXème siècle, à Serra de’ Conti, une bourgade des Marches, région côtière de l’Italie centrale. La famille du boulanger, Luigi Ceresa, accumule les malheurs, ses enfants meurent de maladies ou d’accidents les uns après les autres. Il ne reste que Lupo et Nicola, l’aîné aussi fier et costaud que son petit frère est fragile, un intellectuel au sein d’une famille dominée par la figure du grand-père anarchiste. On imagine bien les relations entre les deux frères, l’un protégeant l’autre, mais c’est en réalité plus compliqué que cela. Puis des événements remuent la région, rébellion contre les grands propriétaires, « semaine rouge » d’Ancône, première Guerre mondiale, et les deux frères arrivant à l’âge adulte vont devoir faire des choix.
Parallèlement, d’autres chapitres emmènent entre les murs du couvent qui domine Serra de’ Conti, auprès de l’abbesse Clara, originaire des monts Nouba, en Afrique, qui est intriguée par une novice à fort caractère.

« Il était convaincu que les hommes devaient arrêter de s’imaginer debout, verticaux et tournés vers le ciel comme des arbres, de faire la course à qui a la cime la plus haute, ils devaient plutôt se penser couchés, les uns à côté des autres, des hommes et des femmes horizontaux, qui regardent vers le haut de la même manière et remplissent l’espace avec un seul corps, qui fraternisent et s’ils le veulent, se lèvent ensemble. »

C’est la première fois que je me risque parmi les nouveautés Gallmeister hors États-Unis… Cela sera-t-il une bonne idée ?
Roman noir rural, roman historique et social, histoire (de secret) de famille, Un jour viendra est un peu tout à la fois, mais sans les travers des premiers romans où les thèmes abondent, et où les genres mélangés engendrent une certaine confusion. Non, ici, les coutures ne laissent pas apparaître de surfilages grossiers et l’écriture harmonise le tout : elle est particulièrement ample, forte, et ne saurait être mieux adaptée au sujet. En outre, l’autrice laisse habilement de la place au lecteur pour imaginer et échafauder avant que certains pans de l’histoire ne soient révélés.
Plus que le récit qui m’a permis d’approfondir le peu que je connaissais de l’histoire de l’Italie, plus que les personnages denses et bien présents, c’est le style de Giulia Caminito que je retiendrai, en attendant d’avoir l’occasion de lire son deuxième roman, traduit et paru également chez Gallmeister.

Un jour viendra (Un giorno verrà, 2019) de Giulia Caminito, éditions Gallmeister, 2021, paru en poche, traduction de Laura Brignon, 284 pages.

Lire aussi la chronique de Krol.

Barbara Abel, Et les vivants autour

« Après le départ des filles, Micheline a réalisé que le monde lui-même avait tellement changé qu’elle ne le reconnaissait plus. Il lui semblait être une naufragée sur une terre inconnue dont elle ne possédait plus les codes.
Et puis Jeanne est tombée dans le coma. »

C’est le troisième roman de Barbara Abel que je lis, après Derrière la haine, que je n’avais qu’à moitié apprécié et Je sais pas, un peu plus à mon goût. Et voici que celui-ci m’a tentée de nouveau. Quelle a été mon impression de lecture, je vais vous le dire un peu plus loin.
Mais d’abord l’histoire : quatre personnes d’une même famille se succèdent au chevet de Jeanne, vingt-neuf ans et dans le coma depuis un accident. Quatre ans depuis que sa mère Micheline, son père Gilbert, sa sœur Charlotte et son mari Jérôme espèrent un éveil, un mouvement, une réaction… Chacun continue cependant à vivre. Jusqu’au jour où le médecin demande à les rencontrer pour un entretien. Ils s’attendent tous plus ou moins à ce qu’il préconise un arrêt des soins, éventualité qu’ils n’appréhendent pas tous de la même manière. Mais voilà que le médecin leur apprend tout autre chose, et cela va faire exploser l’entente familiale.

« L’approche de la mort terrifie, mais si le nouveau-né avait conscience de l’approche de la vie. Il serait tout aussi terrifié.
Charlie Chaplin »

Le texte est servi par un style nerveux, dynamique, qui met vite dans le rythme et l’ambiance du roman. C’est son point fort. J’ai aimé les citations qui commencent chaque chapitre (tout comme dans le polar de Paco Ignacio Taibo II que je viens de lire). Tout de même, par moments, j’ai pensé que c’était un peu exagéré, tous les personnages ont quelque chose à cacher, et pas des petites broutilles, loin de là.
Mais il faut avouer que c’est un roman dont les pages tournent très vite, tant est grande l’urgence de savoir la suite, et que la montée du suspense est vraiment impitoyable. Les pensées les plus profondes et les plus indicibles de chaque personnage sont analysées avec beaucoup de justesse, et, à défaut de s’identifier, on écarquille les yeux en attendant de voir jusqu’où l’autrice va aller.
Bien que Barbara Abel soit belge, aucun indice ne m’a permis de situer l’intrigue dans une région ou une autre de Belgique et même, la loi Claeys-Leonetti semble se référer à la France. Je le classerai donc pour le Mois belge (à retrouver chez Anne avec #lemoisbelge ) dans la catégorie Esperluète, une histoire de famille, ce qui convient parfaitement.

Et les vivants autour de Barbara Abel, éditions Belfond, 2020, 448 pages.

Eve-Yeshé et Nath ont beaucoup aimé.

Jurica Pavičić, L’eau rouge

« Entre-temps, les recherches pour retrouver Silva se sont essoufflées. Elle s’est éclipsée peu à peu des colonnes des journaux. On ne parle plus de sa disparition à la télévision. Son visage continue tout de même de trembler, tout détrempé, abîmé et oublié, sur les quelques affichettes encore fixées aux troncs d’arbre et aux poteaux. »

C’est l’histoire d’une disparition et la lente désagrégation d’une famille qui s’ensuit. Un jour de septembre 1989, Silva, dix-sept ans, disparaît du domicile familial dans un village près de Split. Des indices penchent pour un départ volontaire, d’autres pour un accident, voire un meurtre. Les parents de Silva comme son frère jumeau Mate, et comme la police, sont dans l’incertitude. Pourquoi serait-elle partie sans donner aucune nouvelle ? Toutefois, ils finissent par se rendre compte qu’ils ignoraient certains aspects de la vie de leur fille et sœur, qui était lycéenne à Split. Les années passent, les événements sanglants en Croatie viennent s’ajouter à l’angoisse de la famille de Silva, sans rien expliquer ni éclaircir pour autant. Les recherches explorent plusieurs pistes successivement, toutes vraisemblables, mais qui échouent dans des impasses, jusqu’à la révélation finale.

« En entendant cette plainte, Vesna ressent cette même piqûre qu’elle n’aime pas. Elle sent une résistance furieuse à l’égard du désespoir des autres, et cette résistance vire tout d’un coup à la rage. »

Les répercussions en cercles concentriques de cette disparition, des proches de Silva jusqu’à des personnes qui ne l’ont croisée que brièvement, se déroulent sans que cela semble artificiel et sans tomber dans l’analyse psychologique interminable. En creux, au centre de tout, Silva l’absente.
Passant d’un personnage à un autre au gré des chapitres, l’auteur dissèque les relations qui s’étiolent au fil des années, celles des parents entre eux, puis avec les habitants de leur bourgade, avec leur fils restant, les relations de Mate avec sa femme et sa fille, qui ressemble tant à sa tante disparue, et il fait cela d’une manière totalement addictive et passionnante. Ce n’est que mon avis, mais je trouve qu’un auteur a rarement aussi bien réussi le mélange entre l’intimité d’une famille et l’histoire d’un pays sur plusieurs décennies. Une belle réussite !

L’eau rouge de Jurica Pavičić, (Crvena voda, 2017) éditions Agullo, mars 2021, traduction d’Olivier Lannuzel, 360 pages, prix « Le Point » du Polar Européen en 2021, et Grand Prix de la Littérature Policière (roman étranger) 2021.
Aifelle et Electra ont aimé aussi.
Lu pour le mois de l’Europe de l’est.

Natalia Garcia Freire, Mortepeau

« Sarai était la plus jeune des quatre et il lui manquait deux doigts à la main gauche : l’index et la majeur. Quand elle me prenait par la main, elle utilisait ses trois doigts valides en pressant un peu trop, comme une poule en colère. Mais c’était sa seule marque de rudesse. J’avais parfois l’impression que cette main n’était pas la sienne, qu’il s’agissait d’une prothèse qu’on lui enlèverait un jour pour qu’apparaisse à sa place une main de nouveau-né que nous verrions grandir au fil des années, jusqu’à ce qu’elle ait la même taille que sa main droite. »

Lucas, tout jeune homme, revient dans la maison de son enfance, ou plus précisément dans le jardin où son père est enterré. Par les fenêtres, il observe les habitants de la maison. On comprend progressivement qu’il s’agit des servantes qui ont pris soin de lui lorsqu’il était plus jeune, et de deux hommes haïssables. Dans une longue harangue à son père défunt, il revient sur ce moment où le père a introduit ces deux individus chez lui. Pour quelle raison, on ne le sait pas, et pourquoi le père et ses comparses tiennent la mère de Lucas pour folle, non plus. C’est une folie bien douce, alors, qui consiste à s’occuper de son jardin et à constituer des herbiers. Tout cela va mal tourner, on ne peut que le deviner.

« Je ne crois pas que mon défunt père m’observe. Mais son corps est enterré dans ce jardin, ce qui reste du jardin de ma mère, entouré de limaces, d’araignées-chameaux, de lombrics, de fourmis, de coléoptères et de cloportes. Peut-être même qu’un scorpion s’est posé près de son visage à moitié décomposé, et tous deux évoquent les dessins qui ornent les tombeaux des pharaons égyptiens. »

Avant-dernière chronique pour le mois de la littérature latino-américaine, et me voilà bien ennuyée. Je ne sais pas trop quoi en penser. Le roman, court, ne manque pas d’originalité ni de profondeur. L’écriture est intéressante, loin des platitudes ou des clichés. Cependant, je n’ai pas réussi à aimer ce roman que je peine même à définir : roman gothique, roman noir, histoire de famille ou roman d’initiation ? Un peu tout cela à la fois sans doute. Pas un roman psychologique en tout cas, puisque tout est vu à hauteur d’enfant, et aucune explication n’est donnée. Une grande place est donnée au lecteur, ce qui pourrait vous plaire, peut-être ?
De mon côté, j’ai eu du mal à avancer dans le roman, je n’ai pas succombé à sa langue poétique. Parvenue à la fin, j’admets que celle-ci réussit à surprendre et à toucher, même s’il faut passer auparavant par beaucoup de passages malsains, par de nombreuses allusions à des fluides corporels et par des descriptions d’êtres humains bien plus repoussants que les insectes et autres animaux qui pullulent dans le roman.

Mortepeau de Natalia Garcia Freire, (Nuestra piel muerta, 2019) éditions Christian Bourgois, août 2021, traduit de l’espagnol (Equateur) par Isabelle Gugnon, 156 pages.

Repéré chez Electra qui a beaucoup aimé, et lu pour le mois latino-américain organisé par Ingannmic.

Dolores Redondo, Le gardien invisible

« Amaia sentait dans cette forêt des présences si tangibles qu’il était facile d’y accepter l’existence d’un monde merveilleux, un pouvoir de l’arbre supérieur à l’homme, et d’évoquer le temps ou, en ces lieux et dans toute la vallée, êtres magiques et humains vivaient en harmonie. »

Avant d’évoquer les personnages ou l’investigation policière, il convient de parler des lieux : la vallée du Baztán, dans les Pyrénées espagnoles, environnée de forêts et au milieu de laquelle se trouve le bourg d’Elizondo. L’endroit semble idyllique, mais l’atmosphère devient plus trouble lorsqu’une jeune fille, puis deux, sont retrouvées mortes, leur corps à chaque fois soigneusement déposé au bord de la rivière, en pleine forêt. La présence de poils d’animaux font imaginer à tous, même à Amaia Salazar, policière chevronnée revenue de Pampelune dans son village natal, qu’un basajaun, créature mythique, pourrait être passé sur les lieux…

« L’architecture d’un village ou d’une ville témoigne des existences et préférences de ses habitants autant que les habitudes d’un homme révèlent sa personnalité. Les lieux reflètent un aspect du caractère, et ce lieu parlait d’orgueil, de courage et de lutte, d’honneur et de gloire. »

Dès les premières lignes, j’ai adopté sans difficulté cette nouvelle série policière venue d’Espagne. Tout d’abord, on n’y retrouve pas les clichés habituels. L’enquêtrice travaille au sein d’une équipe sans gros problèmes, a une vie de couple assez harmonieuse, ça change des policiers divorcés et alcooliques. Elle vient ensuite d’une famille unie, qui vit au cœur de la vallée du Baztán, mais là, je ne vous en dévoile pas trop, volontairement. On comprend qu’Amaia ne souhaite pas vraiment enquêter dans son village d’enfance, et qu’elle souffre d’un vieux traumatisme.
Si j’ai ressenti quelques petites baisses de rythme au cours du roman, qui est tout de même raisonnablement long, d’autres les trouveront sans doute négligeables. L’ensemble tient bien la route, est relevé d’une écriture tout à fait agréable, et comme c’est le début d’une trilogie, je ne demande qu’à lire la suite !

Le gardien invisible de Dolores Redondo, (El guardian invisibile, 2012), éditions Stock, 2013, traduction de Marianne Millon, 520 pages en poche.