Publié dans artistes, littérature Amérique du Nord, sortie en poche

Jane Smiley, Nos premiers jours

nospremiersjours« Elle avait des cheveux bruns, mais des yeux bleus. La mère de Walter dit à ce propos : « Ma grand-mère avait les yeux bleus. Ça va et ça vient dans notre famille. » Quant aux Augsberger et aux Vogel, quand ils vous regardaient tous en même temps, on aurait cru un ciel d’été. »
Le but de Jane Smiley avec cette trilogie est de rendre compte avec minutie, mais néanmoins une grande empathie, de la vie d’une famille originaire de l’Iowa. Au départ elle se focalise sur le couple formé par Walter et Rosanna Langdon, en partant de la naissance de leur fils aîné Frank en 1920, et elle va suivre cette famille sur un siècle. Le découpage est simple, un chapitre par année, de longueurs variables, et avec des points de vues différents à chaque fois. Ceux qui apparaissent dans ce premier tome sont essentiellement les parents de Frank, ses quatre frères et sœurs, ses grands-parents, ses cousins et cousines. Un arbre généalogique bien pratique pour s’y repérer, mais volontairement sans dates de naissance ni de décès, est situé à la fin du roman.
L’auteure excelle à passer d’un personnage à l’autre et à s’immiscer dans leurs pensées, même dans celles d’un bébé d’un an, un joli tour de force !

« Je ne prétends pas comprendre Frankie, ni même l’avoir jamais compris. Il ne ressemble à personne de notre famille, non, à aucun d’entre nous. En revanche ce que je sais, c’est que si vous attendez quelque chose de lui et qu’il le sent, alors ça suffit pour qu’il ne le fasse pas. »
Cette fresque approche au plus près la vie dans une exploitation agricole, dans ce premier tome, elle va de 1920 à 1953 : les saisons, les travaux des champs, les rencontres, les mariages, les naissances et les décès rythment les années, mais sans rien d’ennuyeux : n’est-ce pas la vie, tout simplement ? Et puis il y a les répercussions de la diplomatie mondiale jusque dans les fermes les plus reculées, grâce à la radio puis la télévision, les conséquences des guerres, mais aussi les discussions sur la politique, l’émancipation des femmes, la mécanisation, l’exode rural. De reculé, cet îlot de ruralité semble devenir en quelque sorte le centre du monde, comme il l’est pour chaque membre de la famille Langdon.
L’auteure a volontairement commencé juste après la première guerre mondiale car elle ne voulait pas particulièrement s’étendre sur ce conflit, et cela correspondait à la génération de sa mère née en 1921. Le dernier roman de la trilogie, paru aux États-Unis, mais pas encore traduit en français, va jusqu’en 2019, avec donc une légère anticipation. Je suis ravie de cette lecture, et qu’il y ait encore de belles découvertes à faire parmi les auteures (avec un e) américaines !
J’aime beaucoup ce que Jane Smiley dit de son projet (interview dans Libération du samedi 23 juin 2018) : « Une chose que j’adore dans la vie et dans les livres, ce sont les commérages. En fait, cette trilogie, c’est une sorte de gigantesque commérage au sujet d’une famille. » Amies et amis commères, ce roman est fait pour vous !

Nos premiers jours de Jane Smiley (Some luck : Last hundred years, a family saga, 2014), traduction de Carine Chichereau, éditions Rivages, sorti en poche en mai 2018, 600 pages.

 

Repéré chez Cathulu et Keisha.

Ses 600 pages me permettent d’entamer le Challenge pavé de l’été organisé par Brize. Et comme le roman se déroule dans l’Iowa, un titre de plus pour 50 états, 50 romans !
pavé2018 USA Map Only

Publicités
Publié dans littérature Amérique du Nord

Armistead Maupin, Michael Tolliver est vivant

michaeltolliverUne petite chronique rapide pour ceux qui comme moi auraient lu, adoré ou dévoré les six premiers tomes (et à l’origine les seuls) des Chroniques de San Francisco et n’auraient pas noté que vingt ans après Bye bye Barbary Lane, Armistead Maupin avait fait un retour avec Michael Tolliver est vivant. J’avais pourtant dévoré les six premiers, sans avoir jusqu’alors envie de savourer ce retour. Il a fallu que je voie et que j’écoute Armistead Maupin à Saint-Malo (lors de l’enregistrement du Temps des écrivains que vous pouvez d’ailleurs réécouter, c’est un délice de l’entendre discuter avec Dany Laferrière) où il était venu parler de son livre de mémoires Mon autre famille pour avoir envie d’attraper ce roman en bouquinerie et de le lire dans la foulée.

« Ici, dans notre cher gaytto, tu ne peux pas faire trois pas sans tomber sur la silhouette étonnamment familière de quelqu’un que tu pensais mort et enterré depuis belle lurette. »
Michael Tolliver a donc survécu aux années sida, perdu beaucoup de ses camarades, et a rencontré celui qui est devenu son mari. Le roman entrecroise les vingt années passées et son présent dans les années 2010 au moment où s’opposent une fois encore sa famille biologique et sa « famille logique ». Le terme employé par l’auteur pour parler de sa famille de cœur. Sa mère, qui n’avait jamais accepté son homosexualité, vit en effet ses derniers jours en Floride au moment même où sa grande amie Anna Madrigal est mourante à San Francisco.

« Puis j’ai porté les yeux sur mon mari et me suis rappelé pour la énième fois que sa jeunesse n’était pas contagieuse. Le voyage serait plus agréable, on est bien d’accord, mais au final, ça ne changerait pas ma destination. Il m’avait proposé un bail de trente ans, mais vingt feront amplement l’affaire. Rien que cette journée me suffisait.
Elle représente plus que je n’avais espéré.
»
Vif et riche en dialogues, ce roman se lit d’une traite, et même si on avait un peu oublié les personnages, la mémoire revient vite. J’avoue que j’adore l’humour plein de doubles sens, un soupçon salace, de Michael Tolliver, qui est ici le narrateur, contrairement aux Chroniques racontées à la troisième personne. Malgré sa philosophie plutôt optimiste, Michael Tolliver est à un âge où l’on se retourne quelque peu sur sa vie, à l’image sans doute de son auteur, et c’est pour nous l’occasion de savoir comment il a occupé les années suivant l’époque de Barbary Lane, tout en suivant ses moments de vie présents.
Pour moi, les retrouvailles sont plaisantes, et je lirai certainement les deux volumes qui ont par la suite prolongé encore la série, à moins que je ne me tourne vers les mémoires de l’auteur.

Michael Tolliver est vivant d’Armistead Maupin, (Michael Tolliver lives, 2007) éditions de l’Olivier (2008) traduction de Michèle Albarte-Maatsch, 296 pages, existe en poche (Points).

Chinouk a été déçue par contre…

Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Louise Erdrich, LaRose

larose.jpg« Cette nuit-là, LaRose dormit entre son père et sa mère. Il se souvenait de cette nuit. Il se souvenait de la nuit suivante. Il ne se souvenait pas de ce qui s’était passé entre les deux. »
Un événement tragique secoue un petit village du Dakota du Nord, pendant le dernier hiver du vingtième siècle. Landreaux, au cours d’une chasse, tue le petit Dusty au lieu du cerf qu’il visait, et prive la famille de ses amis Peter et Nola de leur garçonnet de cinq ans. Landreaux et sa femme Emmeline, voyant comme la famille de Peter est dévastée, prennent la terrible décision d’agir selon une ancienne coutume et de « donner » leur fils LaRose au couple éploré, en réparation.
Je n’en raconte pas trop en disant cela, il s’agit du premier chapitre du roman, qui ensuite s’attachera à décrire les conséquences de ce geste sur la petite communauté villageoise, et les familles d’origine ojibwé qui la composent. L’auteure n’hésite pas non plus à revenir en arrière sur la généalogie des LaRose, plusieurs femmes, et enfin un petit garçon, à qui ce prénom est attribué successivement.

« Dans toutes les familles, il s’était passé un truc affreux. Tout le monde était triste pour tout le monde, en général, on disait putain c’est dur, ou alors, si vous étiez une fille, vous offriez une carte illustrée. Mais il n’existait pas de carte pour ce qui était arrivé. »
Ce roman est l’illustration parfaite de l’importance de l’écriture : sans le style à la fois lyrique, et bien ancré dans la terre, de Louise Erdrich, sans le souffle littéraire qu’elle crée (et qui m’avait manqué dans Le pique-nique des orphelins) je n’aurais pas forcément été aussi passionnée par l’histoire. J’ai retrouvé dans ces pages la sensibilité qui m’avait tellement plu dans La malédiction des colombes et Dans le silence du vent. C’est là aussi un très beau roman, qui ne doit pas faire peur, ni par son thème, ni par le style.

« La fillette fit usage de ses mains pour tâter l’air, puis montra à Wolfred où construire un abri, comment lui donner la parfaite orientation, comment trouver du bois sec dans la neige en cassant les branches mortes des arbres, et où l’empiler pour pouvoir facilement alimenter le feu toute la nuit et bénéficier de sa chaleur. »
Il est question dans ce livre de justice, mais il me semble que le thème des enfants perdus, abandonnés, ou séparés de leurs parents revient souvent aussi chez l’auteure. Il est bien évidemment porteur d’émotion, mais la ligne n’est jamais franchie vers une surenchère qui viserait à tirer des larmes au lecteur. Non, la vivacité des dialogues, notamment ceux des adolescents et des enfants des deux familles, les petits détails quotidiens, et la force des liens familiaux et amicaux en font un texte lumineux et sans pathos. Les traditions et croyances indiennes, bien présentes, renforcent la singularité du ton de l’auteure, qui, je le répète, est ce qui m’a particulièrement enchantée dans ce roman.

LaRose de Louise Erdrich (LaRose, 2016) éditions Albin Michel (janvier 2018) traduit par Isabelle Reinharez, 528 pages.

Les avis (concordants) de Edyta, Eva, Jérôme et Léa.

Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée automne 2016, sortie en poche

Jackie Copleton, La voix des vagues

voixdesvagues« Il nous fallait partir en un lieu si contraire au nôtre et tellement différent que toute notre énergie serait consacrée à l’étrangeté de nos nouvelles existences. »
Amaterasu est désormais une femme âgée et veuve, vivant depuis des décennies aux États-Unis, lorsqu’un homme frappe à sa porte. Il prétend être son petit-fils disparu le 9 août 1945 à Nagasaki. Amaterasu avait passé des semaines à rechercher son petit-fils Hideo, âgé de 7ans, ainsi que sa fille Yuko, avant de réussir à convenir qu’ils faisaient partie des victimes. Qui est donc cet homme horriblement défiguré, et atteint d’amnésie sur tout ce qui a eu lieu avant l’immense lumière blanche de la bombe ?

« Curiosité et solitude vont de pair, comme d’affreux complices. »
Le prétendu Hideo a apporté avec lui des documents qu’il a reçu de sa famille d’adoption et qui tendent à prouver son identité. De son côté Amaterasu a enfin le courage de lire le journal intime de sa fille, journal qu’elle avait gardé tout ce temps. Ce qui permet à la narratrice d’entrecouper son histoire de documents, de souvenirs…
J’ai aimé les personnages de ce roman, été émue par Amaterasu qui a tout à la fois accepté de vivre une nouvelle vie aux États-Unis, tout en ne mettant aucun enthousiasme à apprendre la langue de son pays d’accueil, qui a toujours conservé une culpabilité énorme touchant aux derniers jours de vie de sa fille. Le roman est fort bien construit et chaque chapitre commence par une particularité, un trait culturel japonais, lui donnant une couleur particulière.

« Les photographies étaient étaient notre seul hommage au Japon au milieu de tout ce mobilier occidental. »
Mais, il y a un mais, je n’ai pas trop adhéré à l’histoire de la vie sentimentale compliquée d’Amaterasu, ni au secret de famille qui entoure les amours de sa fille Yuko. Je ne peux pas en dire trop, mais les rapports mère-fille en sont extrêmement compliqués, et cela explique la culpabilité d’Amaterasu. J’ai par contre beaucoup aimé la manière dont la vieille femme et celui qui est peut-être son petit-fils s’apprivoisent mutuellement, et je me suis interrogée pour savoir s’ils allaient pouvoir reformer d’une certaine manière une famille. Cet aspect très touchant est le plus réussi à mon avis. Ce livre m’a un peu rappelé Lumière pâle sur les collines de Kazuo Ishiguro, pour les relations familiales et le grand écart entre les cultures opéré par les expatriés. Je l’ai un peu moins aimé, globalement.
Malgré mes quelques réticences, ce roman devrait plaire aux amoureux du Japon, à ceux que l’histoire de la seconde Guerre Mondiale intéresse, à ceux qui aiment les secrets de famille également !

 

La voix des vagues de Jackie Copleton (The dictionnary of mutual understanding, 2015), éditions Les Escales (octobre 2016) traduit de l’anglais par Freddy Michalski, 304 pages, paru également en Pocket (2018)

L’avis de Joëlle… D’autres parmi vous l’ont-ils lu ?
L’auteure est anglaise, même si elle a travaillé à Nagasaki et Sapporo. Elle vit dorénavant à Newcastle, en Angleterre.

Le mois anglais est ici.
mois_anglais2017

Publié dans littérature Amérique du Nord, projet 50 états

Celeste Ng, La saison des feux

saisondesfeux« Mais au fil des semaines, l’influence que les Richardson semblait avoir sur Pearl, la façon dont ils semblaient l’avoir absorbée dans leur vie – ou vice versa -, avait commencé à l’inquiéter un peu. Pendant le dîner, Pearl parlait d’eux comme s’ils étaient les personnages d’une série télé dont elle aurait été fan. »
Dans une banlieue « léchée » et sécurisée de Cleveland vit la très convenable famille Richardson, et ses quatre enfants adolescents. La mère est le prototype de la femme au foyer américaine, parfaite en tous points, jusque dans ses bonnes actions. Les Richardson possèdent ainsi un appartement qu’ils louent à des personnes qui leur semblent méritantes. Une mère célibataire artiste, Mia, et sa fille Pearl, sont les dernières locataires en date. Pearl noue rapidement des relations avec l’un des enfants Richardson, puis passe beaucoup de temps chez eux, fascinée par leur mode de vie.
L’incipit qui montre un incendie volontaire dans la très cossue villa, et qui met en cause Izzy, la plus jeune des Richardson, annonce sans ambiguïté que les relations vont se tendre entre les deux familles, si opposées, jusqu’au drame. Reste à savoir le pourquoi et le comment !


« Pour un parent, un enfant n’est pas une simple personne : c’est un endroit, une sorte de Narnia, un lieu vaste et éternel où coexistent le présent qu’on vit, le passé dont on se souvient et l’avenir qu’on espère. On le voit en le regardant, superposé à son visage : le bébé qu’il a été, l’enfant puis l’adulte qu’il deviendra, tout ça simultanément, comme une image en trois dimensions. C’est étourdissant. Et chaque fois qu’on le laisse, chaque fois que l’enfant échappe à notre vue, on craint de ne jamais pouvoir retrouver ce lieu. »
Mélange de roman psychologique, de roman d’apprentissage et de roman à suspense, La saison des feux ne réussit pas cependant à faire aussi fort que Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, le premier roman de l’auteure. La citation ci-dessus est par exemple révélatrice, l’idée en est très intéressante, mais un peu étirée en longueur, comme si l’auteure craignait de ne pas être comprise. J’aurais aimé moins d’explications psychologiques et plus d’ellipses, sans doute. Le début du roman, l’exposition des personnages, m’a plu davantage que la fin, avec un dénouement qui met beaucoup de temps à survenir… Quant au style, au milieu d’une surabondance très américaine de détails vestimentaires ou alimentaires, quelques phrases font mouche et réussissent formidablement bien à mettre le doigt sur les deux modes de fonctionnement des familles, sur leurs façons de penser très éloignées aussi.
Le thème de l’antagonisme de classes, celui de la maternité aussi, le secret de famille qui tarde à se dévoiler, tout cela en fait un roman qui se lit facilement et sans déplaisir, mais qui donne toutefois l’impression de ne rien apporter de bien nouveau.

 

La saison des feux de Celeste Ng (Little fires everywhere, 2017) éditions Sonatine (avril 2018) traduction de Fabrice Pointeau, 378 pages

Deux avis bien tranchés, Nicole a aimé, mais Une ribambelle s’est ennuyée.

Projet 50 états, 50 romans pour l’Ohio. Lu grâce au Picabo River Book Club : merci !
USA Map Only

Publié dans littérature France

Françoise Guérin, Maternité


maternite« Un bouleversement sans précédent se passe au fond de toi et tu n’as aucune prise. Aucun contrôle. Pas plus sur ton corps que sur tes pensées pagailleuses, cette armée dérisoire qui piétine jusqu’à l’épuisement. »
Il y a tout d’abord le « tu » qui interpelle directement le lecteur, la lectrice en l’occurrence, qui campe le portrait d’une brillante directrice financière, trentenaire mariée et pleinement investie dans son travail, qui rappelle des épisodes de l’enfance, gênants ou cruels, qui cerne l’absence de désir d’enfant… Et pourtant, quand Clara est enceinte, elle et Frédéric, son mari, décident de mener jusqu’au bout cette grossesse qu’il attendait davantage qu’elle. Clara a du mal à réaliser la présence du bébé en elle, et ce jusqu’à l’accouchement, et tout autant à s’attacher au nourrisson qu’on lui présente.

 

« Finalement, tu ne supportes ni les pleurs de ton bébé, ni son silence. Les pleurs pénètrent dans ta tête et paralysent ta pensée. Tu deviens pure angoisse d’être ainsi délogée de toi. Mais que le silence se prolonge et c’est la mort qui s’impose. »
Car c’est de cela qu’il s’agit dans Maternité, de l’absence d’attachement maternel, du décalage, de l’étrangeté de la situation, qui peut aller de quelques heures à quelques jours, ou beaucoup plus, comme dans le cas de Clara, avant de se sentir mère. Cela, et la dépression post-natale qui lui est associée également. Françoise Guérin s’éloigne du polar pour nous livrer ce récit poignant qui fait référence à son travail de psychologue clinicienne. Choquant parfois, lorsque Clara perd complètement pied face à un nourrisson, une tout petite fille pas nommée pendant plus de trois cents pages, précis et tendu tout du long, ce roman se lit d’une traite et avec la gorge nouée. Car une parfaite connaissance du sujet de la part de l’auteure n’empêche absolument pas l’émotion de gagner du terrain, au fur à mesure de la lecture.


« Le paradoxe, c’est qu’à ta douleur d’exister se mêle celle de n’être rien. »
Si un ou deux paragraphes m’ont semblé superflus (je pense à la fille à la verrue, par exemple), si la barque maternelle (celle de la mère de Clara, dont je n’ai pas parlé, mais les rapports de Clara avec ses propres parents éclairent la situation) est lourdement chargée, le roman n’en demeure pas moins très réaliste et éclairant sur ce qu’est la naissance de l’amour maternel, cet amour qui ne va pas toujours de soi, d’autant qu’il est censé apparaître à un moment de grande fatigue et de grande perturbation… La bienveillance dont Clara est entourée, de la part de son mari, de sa sœur, d’une amie, des professionnels qu’elle rencontre pour essayer d’arranger la situation, laisse imaginer avec horreur ce qu’il peut en être lorsqu’une jeune mère ne bénéficie pas de ce soutien. Même dans ce cas, loin d’être le plus noir, on tourne les pages en espérant du fond du cœur une éclaircie bienvenue !
Un roman troublant et essentiel.

Maternité de Françoise Guérin, éditions Albin Michel (mai 2018) 467 pages.

Les lectures d’Alex Mot à mots, Cathulu et Cuné.
Un grand merci à Françoise Guérin et aux éditions Albin Michel pour cette lecture.

Publié dans littérature France, premier roman, sortie en poche

Gaëlle Nohant, L’ancre des rêves

IMG_2007« Comme tous les soirs, Benoît Guérindel avait reculé par mille stratagèmes l’heure de monter se coucher. Qui, à sa place, eût été pressé de retrouver les images violentes qui ébranlaient sa caboche? Mais l’heure redoutée du sommeil venait toujours, comme la mort, que rarement on invite. »
Les quatre garçons de la famille Guérindel redoutent tous les soirs l’heure du coucher. Chacun d’entre eux est tourmenté par d’horribles cauchemars récurrents. Pourtant, ils n’en parlent pas à leurs parents, surtout pas à leur mère, Enogat, qui leur a toujours interdit de s’approcher de la mer, qui n’a pas voulu qu’ils apprennent à nager. De quel secret veut-elle les protéger ?
Lorsque Lunaire, le cadet découvre une sorte de « perméabilité » entre le réel et le rêve, il décide d’essayer d’intervenir sur son rêve, de ne plus se laisser terroriser par les images qui reviennent immuablement, chaque nuit.
Avec l’audace de l’adolescence, Lunaire se lance dans une enquête des plus singulières. Il va trouver l’aide de personnes âgées qui pourraient l’épauler dans sa recherche sur le navire qui hante ses rêves et le capitaine Morvan qui le terrifie.

« Les hommes allaient sur la Lune ou sur Mars, mais le monde des rêves était encore plus dangereux et plus stimulant à explorer. »
Le choix de ce livre repose sur des billets lointains qui m’avaient fait noter ce roman, depuis perdu de vue, sur sa superbe couverture sortie à la rentrée 2017, et aussi sur l’intérêt porté au dernier roman de Gaëlle Nohant, Légende d’un dormeur éveillé. J’ai donc choisi de lire d’abord celui-ci avant de, peut-être, découvrir plus avant l’auteure. 
Et pourtant… je ne suis pas du tout fan des romans où les personnages racontent leurs rêves, je trouve le procédé des plus ennuyeux, pour tout dire. Je n’adhère pas toujours non plus aux légendes et autres histoires de fantômes. Pour preuve, je suis restée quelque peu hermétique à Ar-Men, la bande dessinée d’Emmanuel Lepage, qui évoquait les légendes bretonnes.
Mais j’ai senti dès les premières pages que, cette fois, les rêves s’inséreraient parfaitement dans le roman, s’ancreraient dans la réalité, d’où le titre qui a pris immédiatement sa signification… et la lectrice a été ferrée ! Je n’ai déjà lors presque pas lâché le livre. Il fallait parfois respirer un peu, car les visions de Benoît ou de Lunaire dans leurs cauchemars sont assez épouvantables. De quoi être en empathie avec les adolescents qui doivent les retrouver toutes les nuits.
La réussite de ce premier roman est d’avoir construit le livre comme une enquête, qui devient petit à petit une enquête généalogique. A ce sujet, l’arbre généalogique judicieusement placé à la fin du livre n’est à consulter qu’à la fin de la lecture, pour garder le frisson de la découverte ! J’ai vraiment aimé l’écriture, parfaitement en adéquation avec le réalisme magique à la bretonne qui imprègne ce roman d’initiation original.

L’ancre des rêves de Gaëlle Nohant, éditions Robert Laffont (2007) paru en Livre de Poche (2017), 331 pages.

Lecture commune avec Miss Sunalee dont je vais aller lire l’avis, et en voici d’autres : Antigone, Inganmic et Sylire.

Objectif PAL d’avril, deuxième lecture !
obj_PAL2018

Publié dans littérature Europe de l'Est et Russie, premier roman, rentrée hiver 2018

Żanna Słoniowska, Une ville à cœur ouvert

unevilleacoeur.jpg« Aussi, plus les gens manifestaient dans les rues de Lvov, plus fort ils parlaient de choses autrefois entourées de silence, plus elle mettait d’acharnement à vérifier, le soir venu, que nos portes d’entrée étaient parfaitement closes. »
Une ville à cœur ouvert est un peu à la fois l’histoire d’une famille, l’histoire d’un immeuble, l’histoire d’une ville… La famille est composée uniquement de femmes, la narratrice, sa mère Marianna, soprano à l’opéra, sa grand-mère Aba qui est médecin, et son arrière-grand-mère. Les hommes sont venus, repartis, on n’en parle guère. L’appartement où elles cohabitent fait partie d’un immeuble, remarquable pour le haut vitrail art-nouveau qui court tout au long de la cage d’escalier. Il aura un rôle symbolique très fort tout au long du roman. La ville enfin, Lwow, Lvov ou Lviv selon les périodes, selon que la ville était polonaise, russe ou ukrainienne.

 

« Néanmoins, dès qu’elle a adopté l’ukrainien, je me suis mise à éviter de lui parler, comme si je m’étais métamorphosée en un dictionnaire dont quelqu’un supprimait des mots au fur et à mesure. »
Le roman commence avec la mort de Marianna, tuée d’une balle lors d’une manifestation de partisans ukrainiens en 1988. Ces manifestations anti-communistes ont réellement eu lieu, et l’auteure a imaginé le retentissement qu’elles auraient pu avoir s’il y avait eu une victime, les conséquences sur le cercle familial, professionnel, amical et amoureux de la charismatique chanteuse de l’Opéra.
Si je connais ainsi le projet de l’auteure, c’est que je l’ai entendu s’exprimer, en français (et parfaitement), au sujet de son roman, à la Fête du Livre de Bron. Je sais ainsi qu’elle s’est beaucoup documentée pour écrire son roman, et a interrogé des personnes âgées de Lviv, de différentes origines. L’histoire de cette ville, située à 70 kilomètres de la frontière polonaise, est très compliquée, et rien qu’au vingtième siècle, elle est passée par des phases soviétiques, polonaises et ukrainiennes. Différentes communautés y vivent, pas toujours en harmonie, et le roman le fait bien sentir.
Le thème de l’amour de l’art est très présent aussi dans le texte, on voit comment, de mère en petite-fille, se transmet l’amour de la musique, ou celui de la peinture, un peu à la manière des poupées russes, et comment chaque génération dévoile ses dons artistiques.



« Le vitrail était glacial et Mikolaj avait vite retiré sa main : il avait eu l’impression qu’elle allait geler là sur place, contre le verre, et qu’il devrait rester éternellement sous cette porte cochère. »
Alors, ai-je aimé ce roman ? J’ai trouvé au début le style lyrique un peu déroutant et j’ai eu à m’accrocher un peu pour suivre la narration fragmentée. Ce n’est pas tant les différentes époques dans lesquelles finalement on se repère bien, mais plutôt les faits qui sont décrits, parfois un peu anecdotiques et décousus, font qu’il est assez difficile de s’attacher aux personnages. Le plus passionnant est finalement l’histoire de la ville qui se dévoile par bribes mais finit par former un ensemble cohérent. Le style de la jeune auteure est intéressant, orné de figures lyriques, il est accentué parfois par la propension à chercher le côté douteux, voire morbide, des situations et des gens. Le choix de l’événement central du roman placé dès le premier chapitre, alors qu’il aurait été possible de faire culminer le texte autour de ce drame, peut aussi être perturbant.
Tout cela ne vous donne peut-être pas envie de vous précipiter sur le roman, mais l’avis de Delphine-Olympe ou celui de Sarah Gastel dans Page des Libraires vous convaincront sans doute davantage. Je le conseillerais surtout à ceux que l’histoire de cette région intrigue.

 

Une ville à cœur ouvert de Żanna Słoniowska, (Dom z witrazem, 2015) éditions Delcourt littérature 2018, traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez, 239 pages

Troisième lecture pour le mois de l’Europe de l’Est d’Eva Patrice et Goran, et Lire le monde.
logo-epg  Lire-le-monde

Publié dans littérature France, rentrée automne 2017

Karine Silla, L’absente de Noël


absentedenoelRentrée littéraire 2017 (16)
« Sophie, lorsqu’elle a grandi, m’a reproché aussi mon obsession de la vérité, me disant qu’elle n’en avait que faire, puisque cette vérité était seulement la mienne. »

En pleins préparatifs de Noël, Virginie apprend que sa fille Sophie, vingt ans, partie faire du bénévolat au Sénégal, n’est pas rentrée avec sa compagne de voyage. Celle-ci tente de les rassurer, mais semble leur cacher quelque chose. Virginie décide de partir à sa recherche à Dakar, et toute la famille recomposée se retrouve du voyage : père, beau-père, belle-mère, grand-père, demi-frère, demie-soeur… Il faut dire que le père de Sophie a mené longtemps une double vie où son épouse ignorait jusqu’à l’existence d’une fille. Situation inconfortable pour Virginie comme pour sa fille, dont on soupçonne assez vite qu’elle a peut-être disparu volontairement, une fois les thèses de l’enlèvement ou de l’accident écartées.
Dès lors, le roman se focalise surtout sur l’évolution des personnages confrontés à un univers inconnu d’eux et à des circonstances exceptionnelles. Chacun va se révéler, pas forcément de la meilleure manière. Je pense notamment au père de Sophie, qui ne brille ni par sa patience, ni par son ouverture d’esprit, ou à Virginie, qui se voit en mère parfaite, mais qui prend conscience qu’elle a surtout passé sa vie à essayer d’esquiver les problèmes.

« Il sait que Sophie est quelque part en sécurité. Ce pays respire l’espoir. Il ne s’est pas senti aussi vivant depuis des années. Son flair lui dit que ce n’est pas un endroit où on disparaît. »
J’ai gagné ce roman lors d’un concours il y a deux ou trois mois, et j’étais très heureuse de découvrir, de ce fait, une nouvelle maison d’édition tout à fait prometteuse.
Une fois habituée à la narration, tantôt c’est Virginie qui raconte, tantôt un narrateur omniscient qui se place alors du point de vue d’un autre membre de la famille, une fois adopté donc ce mode de narration, la lecture est fluide. L’histoire ne manque pas d’intérêt, et la crise d’adolescence un peu tardive de Sophie est tout à fait vraisemblable. Ce roman ferait un très bon scénario de film dans le genre comédie dramatique, pour peu que l’on ne choisisse pas (non, par pitié !) Christian Clavier dans le rôle du père un peu rustre et vaguement raciste. L’auteure est également scénariste, cela explique peut-être pourquoi les scènes comiques ne le sont pas à la lecture, mais apparaissent drôles après coup, et de manière plutôt visuelle. Les réflexions émanant de la patronne du petit hôtel où la famille s’est réfugiée, ou d’autres personnages sénégalais, concernant les différences d’éducation des enfants, sont très intéressantes, et on y sent du vécu. Quant au bouillonnement et à l’ambiance de Dakar, c’est très bien rendu, très vivant.
Finalement si je n’ai pas été tout à fait convaincue par le style qui appuie un peu trop les caractères, alors que j’aurais préféré qu’il se concentre sur les actes, j’ai été touchée par certains personnages et ma lecture a été tout à fait agréable.

 

L’absente de Noël de Karine Silla, éditions de l’Observatoire (août 2017), 442 pages.

Les avis de Au fil des livres et de Séverine.

Enregistrer

Publié dans littérature Europe du Nord, rentrée hiver 2018

Gudbergur Bergsson, Il n’en revint que trois

ilnenrevint« Il savait d’expérience que le monde était aussi beau que multiple, mais ne se sentait nulle part aussi bien que dans cet endroit désert, abrité dans une ancienne grotte à moutons, au milieu d’un champ de lave. »
Tout se joue dans un périmètre très restreint, une maison exiguë, quelques murets pour enclore son terrain, un bord de mer, une faille, un champ de lave… Des personnages nommés seulement le vieux, la grand-mère, le fils, les gamines ou le gamin y évoluent, des visiteurs se présentent, à cause de la guerre qui crée un peu de passage dans cette région côtière : deux Anglais, un Allemand… Il n’y a pas vraiment de personnage principal, d’ailleurs dans la deuxième moitié du livre, c’est plutôt le gamin qui est au centre, alors qu’au début il n’apparaît que par intermittence. Puis le gamin vieillit, et est toujours nommé ainsi à plus de cinquante ans : au moins, on ne s’égare pas parmi les personnages.
Avec une écriture volontairement économe en descriptions, c’est au lecteur de démêler parmi les gestes, parmi les quelques activités décrites, ce qui fait avancer les personnages : l’apathie du grand-père, la passion du fils pour la chasse au renard, l’ennui des deux gamines abandonnées par leurs mères aux grands-parents, montrent un monde figé dans le passé. Les leçons données par la grand-mère, l’écoute de la radio, la lecture d’un livre montrent que la survie n’est plus seule en jeu, et que la culture entre progressivement dans la maison. La modernité arrive aussi , avec l’électricité, la route goudronnée et pourtant la maison ne semble pas y gagner en propreté ou en clarté.

« Le fils était fier de pouvoir assister à la guerre depuis le pas de sa porte sans qu’elle nuise à la maisonnée. »
Si le style de ce roman est intéressant, je n’ai pas été convaincue par les personnages, qui me semblaient plats et dépourvus de sentiments. En lisant, je les regardais bouger, se déplacer, mais leurs motivations restaient floues. Quand aux sentiments, ce sont le plus souvent la ruse ou l’indifférence, l’envie ou la curiosité, ce qui serait encore ce qu’il y a de plus sain dans cette famille. Je me suis demandé si cette image de la famille était représentative, ou si l’auteur leur faisait volontairement cumuler un certain nombre de tares. J’imagine que ce portrait à charge de l’Islande et de ses habitants ne manque pas d’intérêt pour les Islandais eux-mêmes. J’avoue que cela m’a plutôt laissée de côté.
J’ai été toutefois intéressée par l’histoire contemporaine de cette île battue des vents, les remous de la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire de l’Islande après-guerre, qui sert de base stratégique aux Américains à tel point que certains Islandais souhaitent la voir devenir une étoile de plus sur la bannière étoilée. L’auteur compare à un moment l’Islande au le radeau de la Méduse, où le problème n’est pas tant la place que la rareté de la nourriture, et cela devait avoir à un certain moment quelque fond de vérité.
Il me reste un sentiment mitigé à la fin de ce roman. Je me tourne assez souvent vers la littérature des pays du nord, car j’aime les atmosphères et les personnages que les auteurs savent y créer, mais pour les raisons que j’ai évoquées, je n’ai pas été totalement séduite cette fois.

Il n’en revint que trois de Gudbergur Bergsson (Prir sneru aftur, 2014) éditions Métailié (janvier 2018) traduction d’Eric Boury, 207 pages

C’est une lecture commune avec Aifelle, allons voir ce qu’elle en dit… Hélène, Jostein ou Lectrice en campagne l’ont lu aussi, avec des avis variés.
Merci à Babelio pour cette Masse Critique.

Enregistrer