littérature France·rentrée automne 2017

Carine Fernandez, Mille ans après la guerre

milleansapreslaguerreRentrée littéraire 2017 (6)
« Ce n’est pas sa vie qu’il défend, c’est sa liberté. Sa liberté a un œil cerclé de noir et un sourire miraculeux. Sa liberté s’appelle Ramon. »
Un vieil homme arpente avec son chien les rues de son village, bourg posé à l’écart de la voie rapide Madrid-Séville. Depuis la mort de sa femme, il ne s’écarte pas de ses petites habitudes, jusqu’au jour où il reçoit une lettre de sa sœur. Devenue veuve, elle lui annonce qu’elle vient s’installer chez lui. Medianoche, dont le surnom signifie minuit, réunit alors quelques affaires et se rend à la gare routière, où il prend l’autocar pour son village natal. Il n’y était pas retourné depuis la guerre civile, et la mort de son frère jumeau, Mediodia, ce qui veut dire midi.

« Madrid lui était donnée, et tant pis si c’était une ville blessée et exsangue. Elle s’offrait comme un fabuleux terrain de découvertes dans lesquels ils vagabondaient à deux, lui et son ombre. »

Si on ne fait pas l’erreur de s’attendre à un road-movie fantaisiste, on ne peut, à mon avis, qu’apprécier cette plongée dans l’histoire intime d’un homme, liée à celle de son pays. Medianoche va enfin, après soixante ans, se confronter à ce qui s’est passé aux premiers jours de la guerre d’Espagne, lorsque, tout jeune, il s’est trouvé aux côtés des Républicains, et qu’il a perdu une moitié de lui-même. Accompagné de son chien Ramon, il prend pension dans le village qui remplace en quelque sorte son village natal, englouti par les eaux d’un barrage, et il laisse enfin affluer ses souvenirs.
Je me suis laissé emporter par la très belle écriture de Carine Fernandez, que je découvrais grâce à une rencontre début septembre sur « La rentrée des auteurs en Auvergne-Rhône-Alpes ». Le style est lyrique, mais sans trop en faire, avec de belles images et une grande sensibilité, je l’ai vraiment beaucoup apprécié, et ai été touchée par ce vieil homme qui, depuis soixante ans, pense avoir raté sa vie, et essaye de ne plus penser aux moments douloureux de son passé. Tout va ressurgir, confronté aux paysages de son enfance.
Ce texte permet de se rendre compte une fois de plus à quel point les Espagnols ont occulté leur guerre civile, qu’on ne nommait même pas dans les familles, parlant de « ça ». La résistance au franquisme est évoquée également, et c’est très intéressant. Un très beau moment de lecture !

Mille ans après la guerre de Carine Fernandez, éditions Les Escales (septembre 2017) 231 pages.

Les avis d’Elora et de Gambadou 

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littérature Amérique du Nord·mes préférés·rentrée automne 2017

Ron Rash, Par le vent pleuré


parleventpleuréRentrée littéraire 2017 (5)
« J’attends un homme qui m’a menti pendant quarante-six ans. »
C’est l’été 1969, deux frères profitent de quelques moments de liberté accordés par leur grand-père, l’homme sévère qui les élève à sa manière, sans que leur mère ait grand-chose à dire, pour aller à la pêche au bord de la rivière. Ils y rencontrent Ligeia, jeune fille venue de Floride, libérée et insouciante. Pensez, la jeune fille a vécu dans une communauté ! Pour les deux frères, c’est un monde nouveau qui s’ouvre, surtout pour Eugene, le plus jeune. Bill, son aîné de deux ans, est fiancé, et se voit réaliser le projet grand-paternel, devenir chirurgien.
Quarante-six ans plus tard, des ossements sont retrouvés dans la Tuckaseegee, et Eugene repense au départ précipité de Ligeia, comment son frère avait dit l’avoir raccompagné à l’arrêt de bus…

« À San Francisco, le Summer of love, l’été de l’amour, a eu lieu en 1967, mais il a fallu deux ans pour qu’il atteigne le petit monde provincial des Appalaches. Sur l’autoroute, en février, on a aperçu un hippie au volant d’un minibus bariolé, un événement dûment signal par le Sylva Herald. Sinon, la contre-culture était quelque chose qu’on ne voyait qu’à la télévision, tout aussi exotique qu’un pingouin ou un palmier nain. »

Depuis 2010, et la première participation de Ron Rash aux Quais du Polar, j’ai lu tous ses romans traduits en français, et j’ai même en cours un recueil de nouvelles en anglais, superbe, mais que (dira-t-on) je savoure… Je n’ai donc pas raté ce dernier roman, prudemment emprunté en médiathèque, parce qu’il m’avait semblé que quelques avis manquaient d’enthousiasme.
Un été de l’adolescence, deux frères que tout oppose, une naïade disparue, une enquête très tardive, les ingrédients sont bons, mais il faut y ajouter le style de Ron Rash pour en faire un très bon roman. Pas un polar, non, même si une révélation finale apportera des réponses attendues, mais surtout le roman d’une relation fraternelle biaisée dès l’enfance par un grand-père qui place ses attentes dans un seul de ses petits-fils : il deviendra chirurgien. L’autre est gaucher, il le laisse magnanimement choisir une autre voie, mais la vie d’Eugene ne sera qu’une suite d’échecs, là où son frère réussit en tout. Et entre eux, il existe toujours cette ombre jetée par l’été 1969. Il va falloir pourtant que plusieurs décennies plus tard, ils réussissent à en parler.
Formidable Ron Rash, qui parvient à passionner avec une histoire assez classique, et des jeunes filles disparues au bord de l’eau, qui, de Bondrée à Summer, ne manquent pas dans la littérature ces derniers temps… La relation entre les deux frères, notamment à la période contemporaine, mais aussi les premiers émois adolescents, la vie dans une petite ville des Appalaches, tout est passionnant à lire sous sa plume, et avec une très belle traduction également. Je le conseille sans restriction, alors que j’étais restée un peu sur ma faim avec Le chant de la Tamassee.

Par le vent pleuré, de Ron Rash (The risen, 2016) éditions du Seuil (août 2017) traduit par Isabelle Reinharez, 200 pages.

Les avis de Daphné, Eimelle, Eva et Krol.

littérature Europe de l'Est et Russie·policier·premier roman·rentrée automne 2017

Magdalena Parys, 188 mètres sous Berlin

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« Nous ne pouvions faire confiance qu’à nous-mêmes. Il s’agissait de la vie de plusieurs personnes. Creuser si près du but, ouvrir une brèche dans une cave, cela exigeait des nerfs d’acier. »
Le titre original de ce roman polonais est « Tunel », il se déroule sur plusieurs époques, avec différents narrateurs qui répondent aux questions de Peter. Cet enquêteur essaye de déterminer pourquoi un certain Klaus, passeur ayant participé au creusement d’un tunnel sous le mur de Berlin en 1980, a été tué des années plus tard, et par qui. D’emblée le roman frappe par sa richesse et sa complexité. De nombreux protagonistes prennent la parole tout à tour, Jürgen, Magda, Victoria, Roman, Klaus, Thorsten, et les rapports entre eux ne s’éclairent que au fur et à mesure de la lecture.
Si j’ai trouvé de nombreuses qualités à ce roman, je n’ai pas réussi à ressentir de réel enthousiasme. J’ai été obligée de me faire un pense-bête avec les noms des personnages et leurs liens, ce qui ne m’arrive jamais, et de m’y référer bien souvent, sous peine d’être perdue. Alors, au vu des autres avis que j’ai lus, vraiment plus enthousiastes, je pense que c’est moi qui n’étais pas très réceptive à un genre un peu différent, à une construction originale et complexe.

« On nous a vite sorti de la tête nos sympathies pour l’Est, mais cela s’est fait avec un certain savoir-vivre. Ils nous ont donc laissé le petit bonhomme vert, orange et rouge aux passages cloutés. Il a finalement été adopté par toute la ville de Berlin -par Berlin-Ouest aussi. Le bon petit bonhomme des feux de signalisation routière. »

Je ne regrette toutefois pas mon achat, j’ai aimé la restitution de l’atmosphère de Berlin coupée en deux par le mur, la manière dont les habitants ont vécu cette séparation, intimement, au plus profond. Mais je n’ai pas été passionnée par la recherche de la vérité concernant le personnage mort au début du roman, par le pourquoi et le comment…
Je conseillerais ce livre à ceux qui cherchent un roman d’atmosphère sur la période où Berlin était divisée en deux, qui aimeront prendre conscience de l’impact immense sur les familles séparées brutalement, à ceux aussi qui aiment se mettre dans la peau de l’enquêteur, réfléchir, déduire, bâtir ou éliminer des hypothèses, à ceux enfin qui aiment le roman choral. Pas à ceux qui chercheraient des techniques pour creuser un tunnel, cet aspect étant passé assez rapidement par les narrateurs !
Je plaisante à ce sujet, mais je suis restée un moment sidérée, au mémorial du Mur à Berlin, devant les marques au sol qui représentent les lieux de passage souterrains et aussi face aux photos et récits d’évasion… N’hésitez pas écouter, si vous avez un moment, le récit de la dernière évasion en 1989. C’est sur France Info et c’est saisissant.

188 mètres sous Berlin, par Magdalena Parys, (Tunel, 2011), éditions Agullo (septembre 2017) traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez, 375 pages.

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Les avis de Cuné, Claude Le Nocher ou Quatre sans quatre.

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littérature Amérique du Nord·premier roman·rentrée automne 2017

Nathan Hill, Les fantômes du vieux pays

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Il y aura au moins un billet sur un roman de la rentrée littéraire sur ce blog,
grâce à une proposition de Babelio qui avait tout pour m’intriguer et me plaire : un premier roman de 700 pages qui a beaucoup plu aux lecteurs américains.

 

« Le fantôme avait suivi son père depuis le vieux pays, et maintenant il la hantait à son tour. »

Tout commence par un fait divers où un candidat, réactionnaire et populiste, à la présidentielle américaine, est agressé pendant un meeting par une femme de l’assistance. Le professeur et écrivain Samuel Anderson apprend qu’il s’agit de sa mère, Faye Andresen-Anderson, qu’il n’avait pas revue depuis l’âge de onze ans. L’avocat de sa mère lui propose d’écrire une lettre pour appuyer sa défense, mais l’éditeur de Samuel va avoir une idée quelque peu différente. Ils sont appelés, de toute façon, ce que le fils ne souhaite absolument pas, à se revoir. Les retrouvailles sont forcément lourdes de non-dits entre Samuel et Faye, les sentiments ambivalents de l’enfant abandonné se heurtant au silence de sa mère sur sa vie ponctuée de fuites.
Où le comportement de Faye trouve-t-il son origine ? Dans sa jeunesse auprès d’un père renfermé, dans ses origines scandinaves, dans la façon dont elle a vécu les événements de 68 à Chicago ? Samuel, de gré ou de force, se trouve obligé d’enquêter sur celle qui l’a abandonné.

« Je suis en train de lire un éditorial qui compare ma mère à Al-Quaida.
– Certes, monsieur. Tout à fait répugnant. Toutes ces choses affreuses qui ont été dites. Aux informations. Des horreurs. »

Le style, assez original, est ponctué de dialogues vivants et crédibles, et d’énumérations chamarrées qui en disent plus que d’habiles descriptions. La traduction doit être à la hauteur du texte, car elle ne se fait pas remarquer. Quant à la forme du roman, elle peut sembler brouillonne, mais on sent que l’auteur sait où il va, qu’il se délecte à retarder au maximum certaines révélations pour pousser à tourner les pages. Les retours sur l’enfance et la jeunesse de Faye apportent progressivement des réponses, de même que des épisodes de l’enfance de Samuel, ces derniers étant plus « dispensables » à mon avis. Le point fort de ce roman réside dans les rapports mère-fils, vus par les deux protagonistes, mais d’autres thèmes s’y mêlent.

« Parfois, quand ses pensées s’emballent, il a l’impression de tomber dans un trou, de vivre à côté de sa vie, comme si, à un pas près, il s’était trompé de chemin et se retrouvait à suivre une route saugrenue et triste qui avait fini par être la sienne. »

Il y aurait beaucoup à dire, j’en ai suffisamment dévoilé, mais il y a en quelque sorte plusieurs romans en un seul, et chacun en trouvera au moins un qui lui parle. Pour un premier roman, il est remarquable, et regorge de thématiques et de situations qui s’éloignent du déjà-vu, même pour qui a dévoré pas mal de romans américains. Le personnage de la mère est incontestablement intéressant, celui de Samuel plus habituel dans son rôle de professeur et d’écrivain qui se cherche. D’autres personnages ajoutent des touches d’humour, ou de romantisme, et permettent d’ausculter la société américaine contemporaine. Je ne crierai pas au chef-d’œuvre, il ne faut rien exagérer, mais un bon livre difficile à lâcher ne se croise finalement pas tous les jours, non ?
Ce roman foisonnant plaira aux amateurs de Jonathan Tropper, pour l’ironie douce-amère, Jonathan Franzen, pour la profusion, ou Steve Tesich pour le roman de formation, (j’ouvre une parenthèse pour m’étonner moi-même de le comparer à des romans que je n’ai pas adorés, bien au contraire… et je ne sais pas ce qu’il faut en déduire) mais je ne jetterai pas la pierre (le pavé) à ceux qui préféreront le lire en poche ou sur liseuse !

Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill (The Nix, 2016) éditions Gallimard (17 août 2017) traduit par Mathilde Bach, 707 pages

Lu pour une opération Masse critique, cela ajoute un pavé à mes lectures d’été !
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littérature Moyen-Orient·rentrée hiver 2017

Zeruya Shalev, Douleur

douleur« Le passé désagrège l’avenir, le passé réduit l’avenir en poussière. »
Cela faisait un moment que je voulais découvrir l’écriture de Zeruya Shalev, depuis qu’elle était venue aux Assises Internationales du Roman en 2015 pour parler de Ce qui reste de nos vies. Je n’ai pas eu l’occasion de trouver ce roman à la bibliothèque, mais le dernier en date, Douleur, était parmi les nouveautés, et je me suis jetée à l’eau, imaginant une lecture des plus ardues. Pas du tout ! Douleur, malgré son titre et sa couverture assez rébarbatifs à mon goût, est un texte fluide, dense, mais sans longueurs.

 

« …il avait rapidement remis main et compassion dans sa poche et ça, elle ne lui avait jamais pardonné, aujourd’hui encore, elle lui en voulait, à Ethan Rozenfeld, son premier amour et d’une certaine manière son dernier, car elle n’avait plus jamais retrouvé cette évidence totale et absolue, impossible à remettre en cause. »
Iris, mère de famille d’une quarantaine d’années, a du mal à revenir sur ce qui s’est produit dix ans auparavant, lorsque, venant de déposer ses enfants à l’école, un bus a explosé juste à son passage. Grièvement blessée, elle a subi plusieurs interventions et des mois de rééducation. Les douleurs ressurgissent pile dix ans après, qui la poussent à consulter un centre anti-douleur. Elle y retrouve son premier amour de jeunesse, qui l’avait quittée quand elle avait dix-sept ans. Elle s’interroge sur ses sentiments pour lui. En même temps, sa fille qui vit et travaille à Tel-Aviv lui cause beaucoup d’inquiétude, sans compter son fils qui va bientôt être appelé à accomplir son service militaire…

 

« Nous ne cessons de nous mettre en situation d’échec pour tester jusqu’où nous arriverons à faire face et à prendre sur nous, un enfant de plus, du travail et un crédit en plus, ridicules Sisyphe que nous sommes ! »
De nombreux thèmes s’entrecroisent dans le roman de Zeruya Shalev, comme dans l’esprit d’Iris, habituellement efficace dans son rôle de directrice d’école comme dans celui de mère de famille, et qui se trouve, et pas seulement à cause de la douleur, complètement déboussolée… Les relations amoureuses, le féminisme, l’éducation des enfants, le rôle de l’école, la dépendance ou la solitude, autant de thèmes abordés par l’auteure qui s’est trouvée dans une situation analogue à celle d’Iris, gravement blessée il y a une dizaine d’années dans les rues de Jérusalem, et qui a réussi enfin à écrire sur cette douloureuse expérience, tout en parcourant des thèmes universels, qui parleront à chacun.

Douleur de Zeruya Shalev, éditions Gallimard (janvier 2017) traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 400 pages

Les avis d’Itzamna partagée, et de Ludovic enthousiaste.
Lire le monde, c’est ici.
Lire-le-monde

littérature France·premier roman

Joëlle Sancéau, Plage Sainte-Anne

plagesainteanne« Le raffinement était la marque, pour ne pas dire le credo d’Héloïse. Pour offrir aux regards ce couple harmonieux, elle avait investi : cours de Pilates et de yoga pour le corps, retraite à l’abbaye de Saint-Sauveur et stage de développement personnel au Lavandou pour l’esprit. »
J’ai eu souvent l’occasion de lire des écrits de Joëlle les lundis lors du rendez-vous de Leiloona et de me réjouir de son imagination, de ses trouvailles, et de son humour, aussi n’ai-je pas résisté à l’idée de lire son premier roman. Le thème et la jolie couverture m’ont aussi confortée dans cette idée.

« Avant de continuer sa tournée des parasols… il allait tenter sa chance. »
Sur la plage de Sainte-Anne, Moumoune, le vendeur de chichis, observe le microcosme étendu sous des parasols de couleurs variés : les grands-parents débordés par une progéniture remuante, le couple d’intellectuels bien organisé, le groupe d’ados bruyants, la jeune fille qui bouquine dans son coin. C’est vers elle que Simon, étudiant issu de la bonne bourgeoisie locale, qui aime à retrouver son rôle de vendeur de plage chaque été, se sent attiré. Louise fréquente le centre de rééducation le matin, suite à un grave accident, et la plage l’après-midi. Elle se remet petit à petit, elle a surtout du mal à accepter son corps réparé, et les regards des autres. Au fil des pages, on apprend à mieux connaître les deux familles, plutôt différentes, dont sont issus les deux jeunes gens.

 

« Ils repartirent main dans la main vers la plage, histoire d’étrenner leur achat. Il lui glissa à l’oreille de l’appeler Pépé et plus Francis. C’est ainsi qu’il avait appelé son grand-père et soyons honnêtes, il avait hâte de voir Héloïse avaler sa salive de travers quand elle allait entendre pour la première fois ce « Pépé », si affreusement populaire. »
Je me suis tout de suite trouvé à l’aise dans ce bourg breton où tout le monde se connaît tant et plus, dans les familles décrites avec justesse, loin de toute caricature. Que ce soit du côté des jeunes ou de leurs parents, les dialogues sonnent bien, et la romance débutante entre Simon et Louise éveille l’intérêt. Le décor bien planté et les personnages croqués avec humour donnent envie de savoir comment ils vont évoluer. J’aime jusqu’aux prénoms dont on sent qu’ils ont été soigneusement choisis, Quitterie, Gautier, Cyprienne, Emilie, Francis ou Héloïse… et Simon, le même prénom que dans Réparer les vivants, est-ce un choix volontaire ou inconscient ? Le thème de la résilience donne une couleur particulière et une profondeur certaine à ce qui pourrait n’être que le récit d’un amour de vacances, dont chacun des protagonistes se demande à un moment ou un autre s’il restera une amourette de plage ou pourra durer. Bref, j’ai retrouvé tout ce qui me plaît dans les écrits courts de Joëlle, et même un peu plus !
J’aurais un seul bémol, que le livre soit un peu court, je serais bien restée un peu plus longtemps en compagnie des personnages que j’avais grand plaisir à retrouver. J’avais un petit faible pour Héloïse, si pétrie de convictions ! Une lecture de plage, pourquoi pas, mais pas pour bronzer bébête, ou alors un roman qui permet de retrouver un petit air de vacances à la maison !
Vous pouvez aller lire le texte où l’auteure a créé ses personnages, il donne déjà le ton et l’envie de découvrir son roman, je n’en doute pas ! Je l’ai lu sur ma liseuse, mais je crois qu’une version papier est sortie aussi.

Plage Sainte-Anne de Joëlle Sancéau, éditions du 38 (juin 2017) 157 pages

 

littérature Amérique du Nord·mes préférés

Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube

etoilesseteignent« C’était sentir tes poils se hérisser lentement à l’arrière de ton cou quand un ours se trouvait à quelques mètres dans les bois et avoir un noeud dans la gorge quand un aigle fusait soudain d’un arbre. C’était aussi la sensation de l’eau qui jaillit d’une source de montagne. Aspergée sur ton visage comme un éclair glacé. Le vieil homme lui avait fait découvrir tout cela. »
Un garçon de seize ans, plus à l’aise dans les forêts du cœur du Canada que dans les villes, se rend à cheval dans la petite ville industrielle où vit son père. Le jeune Franklin connaît peu Eldon, son père, leurs rares rencontres demeurent des souvenirs malheureux, mais il sait qu’il est alcoolique, très malade et que c’est sans doute la dernière occasion de partager quelques moments avec lui et d’en savoir plus sur ses origines. Élevé par un vieil homme qui lui a tenu lieu de père et de mère, Franklin parle peu, mais juste, et, tout en renvoyant à son père quelques vérités bien senties, il accepte de l’accompagner pour ce qui risque d’être son dernier voyage.

« Il y avait des traces dans la terre au bord du sentier : des chevreuils, des ratons laveurs, des mouffettes, des lapins et l’empreinte soudaine, téméraire et distincte d’un lynx. Il leva les yeux vers son père pour la lui montrer, mais il était effondré sur la selle, le menton contre la poitrine et il l’appela. »
Disons-le sans détours, j’ai, dès le début et jusqu’au bout, été sous le charme de ce roman. Il touche à la fois par les magnifiques pages d’évocations de la nature, par le caractère des héros qui pourtant ne s’expriment que de manière mesurée et sans se perdre en détails superflus, par l’histoire qui n’a rien de compliqué non plus. J’ajouterai que même la construction progresse de façon assez classique, avec des retours sur le passé au fur et à mesure que le père et le fils voyagent, et que le père décide de parler enfin. Plus que la structure, c’est le rythme qui est fascinant, qui semble aller au gré de la nature ou de l’avancée du cheval, tantôt lent et grave, tantôt bref et sauvage. La modification constante des sentiments du garçon envers le père qui l’a abandonné, les récits et les rencontres au cours du voyage, qui contribuent à resserrer des liens infimes, tout cela provoque l’éblouissement. D’un sujet aussi triste faire un roman aussi lumineux est remarquable !
Le thème des origines y est traité d’une manière rare, c’est vraiment une très belle découverte, comme Le chemin des âmes de Jospeh Boyden il y a quelques années. Dire que Richard Wagamese a écrit d’autres romans, et que seul celui-ci est traduit en français. Espérons que d’autres suivront !

Les étoiles s’éteignent à l’aube (Medicine walk, 2014) de Richard Wagamese, traduction de Christine Raguet, éditions Zoé (avril 2016)

Les avis d’Electra, Folavril, Sabine et Sandrine.
Livre tiré de ma pile à lire pour le challenge Objectif PAL ! 
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littérature Amérique du Nord·projet 50 états

Stuart Nadler, Les inséparables

inseparablesPendant une très courte période, Harold et Henrietta connurent simultanément le succès. Contrairement à elle, sa notoriété à lui fut locale, éphémère et le plus souvent indolore.
Si je vous dis trois portraits de femmes sur trois générations, vous allez me rétorquer que cela semble un brin classique et déjà-lu. Pourtant, Les inséparables possède des agréments qui font qu’il serait dommage de s’en passer.
Voici d’abord Henrietta, maintenant grand-mère, autrefois connue pour avoir écrit un livre sur le sexe, livre qui a été beaucoup décrié, notamment par les féministes, et dont elle aimerait ne plus entendre parler. Malheureusement, elle aurait bien besoin de l’argent que son éditeur lui propose pour une réédition… Ensuite, sa fille Oona, chirurgienne de renom, en pleine crise conjugale, revient vivre chez sa mère. Quant à Lydia, la petite-fille de quinze ans, elle affronte des moments pénibles lorsqu’une photo d’elle nue circule dans le lycée huppé où elle est pensionnaire.

Lydia rencontra d’abord un spécialiste du Net. Elle ignorait que ce genre de personne existait sur le campus. C’était un jeune homme, vingt-deux ans peut-être, qui portait des lunettes sans monture. Comprenait-elle qu’avec le temps l’idée qu’elle se faisait de son intimité, et particulièrement de son intimité corporelle, allait changer ?
La relation au corps est au centre du roman, plus encore que les relations familiales, et la manière dont tout tourne autour de ce sujet accroit l’intérêt pour les trois femmes, sans oublier les personnages masculins, tout de même un peu en retrait. La relation à l’argent, le statut social ont leur importance aussi, surtout pour Henrietta qui en est à essayer de trouver parmi les possessions familiales celles qui pourraient se monnayer.


Henrietta n’avait jamais plus rien écrit. Il n’y avait que ce roman. Elle avait rangé les critiques de l’époque dans un carton, entreposant l’étendue de son malheur avec d’autres souvenirs qui l’avaient également couverte de honte : les relevés de ses découverts, l’emballage impossible à ouvrir du diaphragme que sa mère lui avait commandé avant son premier semestre à Barnard College, ses pitoyables tentatives pour peindre des paysages.
La troisième raison de lire ce roman est le ton employé par l’auteur, qui manie allègrement l’humour et la dérision, sans se départir d’une complicité certaine pour ses personnages. On rit jaune avec eux plutôt que de rire d’eux. Toutes et tous sont attachants à leur manière, et quand les situations dérapent, ce qui arrive assez souvent, si cela prête à sourire, c’est aussi un moyen de réfléchir à ses propres relations au corps, au couple, à l’argent… Rien que dans le premier chapitre, j’avais déjà une belle moisson de citations, et au cours des quelques 400 pages, malgré quelques petites longueurs, j’ai eu bien des occasions d’apprécier l’écriture de cet auteur que je lisais pour la première fois.

Les inséparables, de Stuart Nadler (The inseparables, 2016) Albin Michel (mai 2017) traduction de Hélène Fournier, 403 pages

L’avis d’Albertine

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Chi Li, Les sentinelles des blés

sentinellesdesblesComment oublier ces crépuscules radieux où le soleil couchant empourprait les nuages jusqu’à l’horizon et où mon père nous apprenait à distinguer les différentes variétés de graminées ?
Mes incursions dans la littérature chinoise sont plutôt rares, et s’il s’agit d’écrivains femmes, elles se comptent sur quelques doigts de la main : Xinran et ses Baguettes chinoises ou Xiaolu Guo et son Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants. Mais ce roman me fait aussi penser à Cinq femmes chinoises de Chantal Pelletier que j’avais lu après l’avoir repéré sur d’autres blogs.
Chi Li semble une auteure assez traduite et lue en France, mais sans le billet de Lewerentz récemment, je ne sais pas si je serais allée spontanément vers ses écrits.

 

Si mon mariage est le bateau où ma vie est embarquée, moi je suis un poisson. Le bateau a son chenal, son port d’attache et sa destination, le poisson n’a rien de tout cela, il passe librement d’un coin de l’océan à un autre.
Mingli est une femme qui surprend par sa discrétion et son caractère à la fois souple et déterminé. Rien ne peut l’arrêter lorsqu’elle décide, contre l’accord de son mari, de voyager de Wuhan (au centre de la Chine) à Pékin pour retrouver sa fille adoptive Rongrong dont elle n’a plus de nouvelles depuis trois mois. Pourquoi ce titre « Les sentinelles de blés » ? Il s’agit du nom d’une graminée que Mingli aimait à reconnaître avec son père agronome. C’est presque tout ce qui lui reste de cet homme auquel elle ressemble apparemment beaucoup, et dont elle était très proche, et auquel l’absence de sa fille lui fait penser davantage.

Les discussions, les réflexions et autres raisonnements logiques, très peu pour moi : j’ai besoin d’expérimenter les choses par moi-même, d’expérimenter chaque tournant, chaque obstacle, chaque angoisse.
L’histoire dans ce roman n’est pas très compliquée, ni riche en rebondissements, ce sont surtout les pensées de Mingli, ses réactions aux personnes de l’entourage de sa fille adoptive, ou ses réminiscences de jeunesse qui font le goût de ce roman. Le rythme du livre colle parfaitement au personnage de Mingli, ainsi que l’écriture et la traduction. Je craignais d’être un peu déroutée par un style trop poétique ou des préoccupations trop éloignées des miennes, il n’en a rien été, j’ai été charmée par la personnalité pleine de sensibilité de cette mère et épouse, et par ce qu’elle dit d’elle-même et de son entourage qui sonne de manière très juste.
J’ai bien l’intention de lire de nouveau cette auteure, et espère que ses autres romans sont aussi fins et captivants.

Chi Li, Les sentinelles des blés traduction Angel Pino et Baoqing Shao Actes Sud (2008) 160 pages (existe en poche en Babel)

Les avis de Lewerentz et Luocine 

Lire le monde pour la Chine.
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littérature Asie

Galsan Tschinag, La fin du chant


finduchantLa grue solitaire s’en fut droit devant elle, battant vigoureusement des ailes. Cette image frappa l’homme. Il secoua instinctivement la tête. Puis il pressa derechef son cheval.
On ne m’arrête plus, le mois de mars m’a vu sortir encore un livre de l’éditeur Philippe Picquier, qui dormait depuis trop longtemps dans ma liseuse.
La fin du chant est l’un des romans écrit par un auteur mongol, né à Oulan-Bator, mais qui écrit en allemand. C’est plutôt surprenant lorsqu’on lit la mention « traduit de l’allemand » au début du livre ! L’auteur est né dans une famille de chamans et le thème du chamanisme est présent dans ce roman qui évoque une famille de la tribus des Touvas.


Qu’ils eussent deux jambes ou quatre pattes, tous s’engagèrent vers le nord. En dépit de leurs efforts pour faire silence, le sol grondait.
La fin du chant n’est pas un roman bien long et pourtant, il est riche de nombreux thèmes et s’inscrit dans différents genres : roman d’initiation, roman d’amour, il évoque aussi la vie quotidienne traditionnelle en Mongolie, les croyances, des épisodes de conflits lorsque les terres et les troupeaux des nomades sont convoités par d’autres peuplades, provoquant une fuite émaillée de combats où de nombreux Touvas trouvent la mort.


La journée écoulée avait été longue et lourde, presque autant qu’une vie entière.
Ce roman émeut aussi par la beauté des paysages, par la vitesse avec laquelle les enfants prennent des résolutions qui les mènent dans l’âge adulte, par la puissance de l’histoire d’amour de Schuumur qui hésite entre deux femmes, dont l’une a disparu… Les portraits des personnages sont superbes. Il est étonnant de voir comment l’auteur les a rendus si présents, à la fois lointains et proches de nous, a su rendre leurs caractères et leurs aspirations. Les personnages féminins sont en particulier très réussis.

 

Galsan Tschinag, La fin du chant éditions Philippe Picquier (poche, 2007) traduit de l’allemand par Françoise Toraille et Dominique Petit 218 pages

On voyage avec un mois, un éditeur, Lire le monde et Objectif PAL !
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