Barbara Abel, Et les vivants autour

« Après le départ des filles, Micheline a réalisé que le monde lui-même avait tellement changé qu’elle ne le reconnaissait plus. Il lui semblait être une naufragée sur une terre inconnue dont elle ne possédait plus les codes.
Et puis Jeanne est tombée dans le coma. »

C’est le troisième roman de Barbara Abel que je lis, après Derrière la haine, que je n’avais qu’à moitié apprécié et Je sais pas, un peu plus à mon goût. Et voici que celui-ci m’a tentée de nouveau. Quelle a été mon impression de lecture, je vais vous le dire un peu plus loin.
Mais d’abord l’histoire : quatre personnes d’une même famille se succèdent au chevet de Jeanne, vingt-neuf ans et dans le coma depuis un accident. Quatre ans depuis que sa mère Micheline, son père Gilbert, sa sœur Charlotte et son mari Jérôme espèrent un éveil, un mouvement, une réaction… Chacun continue cependant à vivre. Jusqu’au jour où le médecin demande à les rencontrer pour un entretien. Ils s’attendent tous plus ou moins à ce qu’il préconise un arrêt des soins, éventualité qu’ils n’appréhendent pas tous de la même manière. Mais voilà que le médecin leur apprend tout autre chose, et cela va faire exploser l’entente familiale.

« L’approche de la mort terrifie, mais si le nouveau-né avait conscience de l’approche de la vie. Il serait tout aussi terrifié.
Charlie Chaplin »

Le texte est servi par un style nerveux, dynamique, qui met vite dans le rythme et l’ambiance du roman. C’est son point fort. J’ai aimé les citations qui commencent chaque chapitre (tout comme dans le polar de Paco Ignacio Taibo II que je viens de lire). Tout de même, par moments, j’ai pensé que c’était un peu exagéré, tous les personnages ont quelque chose à cacher, et pas des petites broutilles, loin de là.
Mais il faut avouer que c’est un roman dont les pages tournent très vite, tant est grande l’urgence de savoir la suite, et que la montée du suspense est vraiment impitoyable. Les pensées les plus profondes et les plus indicibles de chaque personnage sont analysées avec beaucoup de justesse, et, à défaut de s’identifier, on écarquille les yeux en attendant de voir jusqu’où l’autrice va aller.
Bien que Barbara Abel soit belge, aucun indice ne m’a permis de situer l’intrigue dans une région ou une autre de Belgique et même, la loi Claeys-Leonetti semble se référer à la France. Je le classerai donc pour le Mois belge (à retrouver chez Anne avec #lemoisbelge ) dans la catégorie Esperluète, une histoire de famille, ce qui convient parfaitement.

Et les vivants autour de Barbara Abel, éditions Belfond, 2020, 448 pages.

Eve-Yeshé et Nath ont beaucoup aimé.

Jurica Pavičić, L’eau rouge

« Entre-temps, les recherches pour retrouver Silva se sont essoufflées. Elle s’est éclipsée peu à peu des colonnes des journaux. On ne parle plus de sa disparition à la télévision. Son visage continue tout de même de trembler, tout détrempé, abîmé et oublié, sur les quelques affichettes encore fixées aux troncs d’arbre et aux poteaux. »

C’est l’histoire d’une disparition et la lente désagrégation d’une famille qui s’ensuit. Un jour de septembre 1989, Silva, dix-sept ans, disparaît du domicile familial dans un village près de Split. Des indices penchent pour un départ volontaire, d’autres pour un accident, voire un meurtre. Les parents de Silva comme son frère jumeau Mate, et comme la police, sont dans l’incertitude. Pourquoi serait-elle partie sans donner aucune nouvelle ? Toutefois, ils finissent par se rendre compte qu’ils ignoraient certains aspects de la vie de leur fille et sœur, qui était lycéenne à Split. Les années passent, les événements sanglants en Croatie viennent s’ajouter à l’angoisse de la famille de Silva, sans rien expliquer ni éclaircir pour autant. Les recherches explorent plusieurs pistes successivement, toutes vraisemblables, mais qui échouent dans des impasses, jusqu’à la révélation finale.

« En entendant cette plainte, Vesna ressent cette même piqûre qu’elle n’aime pas. Elle sent une résistance furieuse à l’égard du désespoir des autres, et cette résistance vire tout d’un coup à la rage. »

Les répercussions en cercles concentriques de cette disparition, des proches de Silva jusqu’à des personnes qui ne l’ont croisée que brièvement, se déroulent sans que cela semble artificiel et sans tomber dans l’analyse psychologique interminable. En creux, au centre de tout, Silva l’absente.
Passant d’un personnage à un autre au gré des chapitres, l’auteur dissèque les relations qui s’étiolent au fil des années, celles des parents entre eux, puis avec les habitants de leur bourgade, avec leur fils restant, les relations de Mate avec sa femme et sa fille, qui ressemble tant à sa tante disparue, et il fait cela d’une manière totalement addictive et passionnante. Ce n’est que mon avis, mais je trouve qu’un auteur a rarement aussi bien réussi le mélange entre l’intimité d’une famille et l’histoire d’un pays sur plusieurs décennies. Une belle réussite !

L’eau rouge de Jurica Pavičić, (Crvena voda, 2017) éditions Agullo, mars 2021, traduction d’Olivier Lannuzel, 360 pages, prix « Le Point » du Polar Européen en 2021, et Grand Prix de la Littérature Policière (roman étranger) 2021.
Aifelle et Electra ont aimé aussi.
Lu pour le mois de l’Europe de l’est.

Natalia Garcia Freire, Mortepeau

« Sarai était la plus jeune des quatre et il lui manquait deux doigts à la main gauche : l’index et la majeur. Quand elle me prenait par la main, elle utilisait ses trois doigts valides en pressant un peu trop, comme une poule en colère. Mais c’était sa seule marque de rudesse. J’avais parfois l’impression que cette main n’était pas la sienne, qu’il s’agissait d’une prothèse qu’on lui enlèverait un jour pour qu’apparaisse à sa place une main de nouveau-né que nous verrions grandir au fil des années, jusqu’à ce qu’elle ait la même taille que sa main droite. »

Lucas, tout jeune homme, revient dans la maison de son enfance, ou plus précisément dans le jardin où son père est enterré. Par les fenêtres, il observe les habitants de la maison. On comprend progressivement qu’il s’agit des servantes qui ont pris soin de lui lorsqu’il était plus jeune, et de deux hommes haïssables. Dans une longue harangue à son père défunt, il revient sur ce moment où le père a introduit ces deux individus chez lui. Pour quelle raison, on ne le sait pas, et pourquoi le père et ses comparses tiennent la mère de Lucas pour folle, non plus. C’est une folie bien douce, alors, qui consiste à s’occuper de son jardin et à constituer des herbiers. Tout cela va mal tourner, on ne peut que le deviner.

« Je ne crois pas que mon défunt père m’observe. Mais son corps est enterré dans ce jardin, ce qui reste du jardin de ma mère, entouré de limaces, d’araignées-chameaux, de lombrics, de fourmis, de coléoptères et de cloportes. Peut-être même qu’un scorpion s’est posé près de son visage à moitié décomposé, et tous deux évoquent les dessins qui ornent les tombeaux des pharaons égyptiens. »

Avant-dernière chronique pour le mois de la littérature latino-américaine, et me voilà bien ennuyée. Je ne sais pas trop quoi en penser. Le roman, court, ne manque pas d’originalité ni de profondeur. L’écriture est intéressante, loin des platitudes ou des clichés. Cependant, je n’ai pas réussi à aimer ce roman que je peine même à définir : roman gothique, roman noir, histoire de famille ou roman d’initiation ? Un peu tout cela à la fois sans doute. Pas un roman psychologique en tout cas, puisque tout est vu à hauteur d’enfant, et aucune explication n’est donnée. Une grande place est donnée au lecteur, ce qui pourrait vous plaire, peut-être ?
De mon côté, j’ai eu du mal à avancer dans le roman, je n’ai pas succombé à sa langue poétique. Parvenue à la fin, j’admets que celle-ci réussit à surprendre et à toucher, même s’il faut passer auparavant par beaucoup de passages malsains, par de nombreuses allusions à des fluides corporels et par des descriptions d’êtres humains bien plus repoussants que les insectes et autres animaux qui pullulent dans le roman.

Mortepeau de Natalia Garcia Freire, (Nuestra piel muerta, 2019) éditions Christian Bourgois, août 2021, traduit de l’espagnol (Equateur) par Isabelle Gugnon, 156 pages.

Repéré chez Electra qui a beaucoup aimé, et lu pour le mois latino-américain organisé par Ingannmic.

Dolores Redondo, Le gardien invisible

« Amaia sentait dans cette forêt des présences si tangibles qu’il était facile d’y accepter l’existence d’un monde merveilleux, un pouvoir de l’arbre supérieur à l’homme, et d’évoquer le temps ou, en ces lieux et dans toute la vallée, êtres magiques et humains vivaient en harmonie. »

Avant d’évoquer les personnages ou l’investigation policière, il convient de parler des lieux : la vallée du Baztán, dans les Pyrénées espagnoles, environnée de forêts et au milieu de laquelle se trouve le bourg d’Elizondo. L’endroit semble idyllique, mais l’atmosphère devient plus trouble lorsqu’une jeune fille, puis deux, sont retrouvées mortes, leur corps à chaque fois soigneusement déposé au bord de la rivière, en pleine forêt. La présence de poils d’animaux font imaginer à tous, même à Amaia Salazar, policière chevronnée revenue de Pampelune dans son village natal, qu’un basajaun, créature mythique, pourrait être passé sur les lieux…

« L’architecture d’un village ou d’une ville témoigne des existences et préférences de ses habitants autant que les habitudes d’un homme révèlent sa personnalité. Les lieux reflètent un aspect du caractère, et ce lieu parlait d’orgueil, de courage et de lutte, d’honneur et de gloire. »

Dès les premières lignes, j’ai adopté sans difficulté cette nouvelle série policière venue d’Espagne. Tout d’abord, on n’y retrouve pas les clichés habituels. L’enquêtrice travaille au sein d’une équipe sans gros problèmes, a une vie de couple assez harmonieuse, ça change des policiers divorcés et alcooliques. Elle vient ensuite d’une famille unie, qui vit au cœur de la vallée du Baztán, mais là, je ne vous en dévoile pas trop, volontairement. On comprend qu’Amaia ne souhaite pas vraiment enquêter dans son village d’enfance, et qu’elle souffre d’un vieux traumatisme.
Si j’ai ressenti quelques petites baisses de rythme au cours du roman, qui est tout de même raisonnablement long, d’autres les trouveront sans doute négligeables. L’ensemble tient bien la route, est relevé d’une écriture tout à fait agréable, et comme c’est le début d’une trilogie, je ne demande qu’à lire la suite !

Le gardien invisible de Dolores Redondo, (El guardian invisibile, 2012), éditions Stock, 2013, traduction de Marianne Millon, 520 pages en poche.

Carla Guelfenbein, Le reste est silence

« J’approche de la capitale. Les premiers éclairages des rues dessinent des droites et des courbes sur la surface obscure de la terre. Santiago, qui a l’air plutôt chaotique dans la journée, a la délicatesse d’un dessin quand la nuit tombe. »

Tommy a douze ans, et depuis sa naissance, une enfance excessivement protégée, car une maladie de cœur lui interdit tout effort. Un jour, au détour d’une conversation « mondaine » qu’il s’amuse à enregistrer en cachette, il apprend que sa mère s’est suicidée. Tommy est un observateur infatigable de ce qui l’entoure, et en premier lieu, de sa famille. Son père Juan, chirurgien réputé et sa belle-mère Alma le protègent beaucoup, notamment de secrets de famille qui vont bientôt émerger. Mais l’essentiel ne réside pas seulement dans ces secrets, mais plutôt dans les points de vue de chacun, que ces silences rendent bientôt incompatibles.

« Quand papa ne dit rien, c’est comme si soudain quelqu’un éteignait la lumière et laissait tout le monde dans le noir, perdu dans son coin. Voilà pourquoi les silences de papa sont noirs. »

Trois points de vue sont alternés, un peu comme dans la série « The affair ». Les personnages racontent chacun à leur tour, parfois en reprenant les événements qui mènent au délitement de la famille, de manière subtilement différente. Originalité, des petits signes indiquent en début de chapitre de quel personnage il s’agit, au lieu de leur nom : des vagues, une flèche, un sablier… on comprend vite ce que chacun représente. C’est une famille où beaucoup de choses sont tues, le procédé de reprendre les événements vus par l’un ou l’autre est donc intéressant.
J’ai trouvée très jolie l’idée de Tommy de découvrir et noter dix choses sur sa mère. Le personnage du garçon est sans doute le plus immédiatement attachant, mais les autres ne manquent pas d’intérêt pour autant. Je ne dirai rien de la fin du roman, si ce n’est qu’elle est d’une certaine manière parfaite. Seul léger bémol, si j’aime bien en général que le propos d’un roman soit universel, cette fois j’aurais préféré que le Chili, et ce qui le distingue d’autres pays, soit plus perceptible.

Le reste est silence de Carla Guelfenbein, (El resto es silencio, 2008) éditions Actes Sud, 2010, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, 312 pages en poche.

Mimi et Zazy ont aimé aussi.

Le mois latino-américain, c’est chez Ingannmic. Livre sorti de ma PAL pour Objectif Pal.

Eduardo Halfon, Deuils

« L’idée me traversa l’esprit que la villa qui avait été celle de mes grands-parents dans les années soixante-dix était peut-être elle aussi abandonnée et en décrépitude, comme tant d’autres autour du lac, vestiges et ruines d’une époque révolue. »

Depuis quelques années, des avis enthousiastes m’avaient fait noter le nom d’Eduardo Halfon, et voilà enfin que je me lance, avec un tout petit livre qui sera sans doute suivi d’autres. L’auteur y revient avec urgence et intensité sur un souvenir qui a marqué son enfance : on lui a (ou on lui aurait) raconté que Salomon, un des frères de son père, s’était noyé dans le lac Amatitlàn, tout proche de la maison de ses grands-parents. Eduardo Halfon retourne sur les bords de ce lac, interroge des riverains pour essayer d’en savoir plus sur cet accident dont on ne parlait pas dans sa famille. Il va faire alors des découvertes surprenantes.

« Mais ce que je n’arrive pas à comprendre, poursuivis-je, c’est pourquoi j’ai grandi en étant persuadé qu’il s’était noyé ici à Amatitlàn, enfant, près du ponton. Je ne sais pas si j’ai imaginé ou rêvé tout ça, lui dis-je et même ma voix me paru étrange. »

Dès le début, j’ai été séduite, et n’ai pas ressenti le besoin de noter des citations, ou alors j’aurais été obligée de noter plusieurs citations dans chaque paragraphe, tellement tout me parlait. Dans la veine de l’introspection intime et familiale, Eduardo Halfon fait très fort avec une belle économie de mots, assortie de détails qui sonnent toujours très justes. À chaque chapitre, une histoire peut en cacher une autre, et c’est passionnant. L’écriture sobre n’empêche pas le lecteur de s’identifier parfois, de compatir souvent, de s’amuser à certains moments de ces confrontations entre les souvenirs d’enfance et les ressentis d’adulte. À noter le beau travail de traduction qui se fait tout discret au service du texte.

Deuils, d’Eduardo Halfon, (Duelo, 2017), éditions de la table Ronde, 2018, traduction de David Fauquemberg, 160 pages.

Eduardo Halfon est né en 1971 à Guatemala City. Lorsqu’il était enfant, sa famille s’est installée aux États-Unis et il a étudié le génie industriel en Caroline du Nord. Après son diplôme, il est retourné au Guatemala pour y enseigner la littérature.
En 2010, il a été invité pour une résidence à la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs de Saint-Nazaire. Il vit aujourd’hui dans le Nebraska.

Ce roman marque ma première participation au mois latino-américain organisé par Ingannmic.

Lectures du mois (27) spécial littérature française

Vous devez savoir, pour ceux qui fréquentent régulièrement ce blog, que j’ai une préférence pour la littérature étrangère. Toutefois, il m’arrive de me laisser tenter par des romans français récents dont les critiques sont bonnes. Il faut bien se tenir un peu au courant !
Voici donc en bref mes ressentis sur des livres dont vous avez sans doute entendu parler, ou peut-être déjà lus.

Caroline Dorka Fenech, Rosa dolorosa, éditions La Martinière, août 2020, sorti en poche.
« Aux fenêtres, les linges pendus paraissaient en lambeaux. Et, à cette heure-ci, il n’y avait personne. Seuls les Messina passaient sous les fils électriques fragiles et noirs qui couraient d’une façade d’immeuble à l’autre, composant une toile d’araignée funèbre au-dessus d’eux. »

Toute la vie de Rosa tourne autour de son fils Lino. Le jeune homme d’une vingtaine d’années monte avec elle un projet d’hôtel à Nice, où Rosa possède déjà un petit restaurant. Jusqu’au jour où Lino est mis en examen pour un meurtre, chose impensable pour sa mère. Sous le choc, elle met tout en œuvre pour prouver l’innocence de son fils.
La force de ce roman assez court réside dans la tension qui parcourt le roman et dans la magnifique scène finale… Sinon, le style un peu inégal, avec de belles descriptions mais des dialogues pas toujours intéressants, font que j’ai été un soupçon déçue, j’attendais mieux de ce premier roman.

Karine Tuil, Les choses humaines, éditions Gallimard, août 2019, sorti en poche.
« Ils découvraient la différence entre l’épreuve et le drame : la première partie était supportable ; le second se produisait dans un fracas intérieur sans résolution possible – un chagrin durable et définitif. »

Tout le monde connaît les parents d’Alexandre Farel, jeune étudiant brillant à Stanford. Son père présente une émission politique très regardée, sa mère écrit des essais féministes. Mais Alexandre est accusé du viol d’une jeune fille. C’est là que deux ressentis s’affrontent, jusqu’au procès. Pour Alexandre, il y avait consentement, pour Mila, la jeune fille, traumatisée, il y a eu viol.
L’écriture des deux premières parties ne présente aucun intérêt notable… Le style qui consiste à aligner des faits à propos de chaque personnage avec une grande platitude m’a laissée assez effarée et inquiète de la suite. Ajoutons à cela que les protagonistes n’éveillent aucune identification ni compassion et ne montrent que des aspects assez odieux d’eux-même. Heureusement la troisième partie consacrée au procès s’avère plus intéressante à lire tout en ouvrant quelques perspectives et sujets de réflexion, mais je me suis tout de même demandée pourquoi ce roman avait soulevé autant d’enthousiasme…

Alice Zeniter, Comme un empire dans un empire, éditions Flammarion, août 2020, sorti en poche.
« On ne mettait pas les livres dans le salon, c’était trop intime pour être exhibé, la bibliothèque était dans le bureau.
Antoine avait compris que le député n’avait pas besoin de montrer qu’il lisait, c’était acquis qu’un homme comme lui ne pouvait pas ne pas lire. »

Deux personnages principaux se partagent le texte : L, son prénom réduit à une lettre, est une hackeuse bien connue du milieu où elle agit, notamment en venant en aide aux femmes harcelées par un conjoint violent. Antoine, lui, est assistant parlementaire d’un député socialiste. Il s’est lancé dans les études, puis en politique, pour échapper à un milieu d’origine assez modeste, dont il ne parle pas. On se doute que leurs chemins vont finir par se croiser.
Sur le thème des classe sociales et du militantisme, ce roman ne se montre jamais inintéressant, même si ni l’univers des hackers ni celui des assistants parlementaires ne me passionne de prime abord. L’écriture d’Alice Zeniter permet de laisser le lecteur toujours en attente, jamais en rade. Elle a le sens de l’observation, du détail exact, qui donne à chaque scène un air de vécu, et jamais elle ne donne l’impression de déployer une thèse. Encore une fois, cette autrice m’a surprise et épatée !

Pierric Bailly, Le roman de Jim, éditions P.O.L., mars 2021.
« Jim avait beau ne pas être mon fils de sang, je lui avais forcément transmis des attitudes, des traits de caractère, le genre de choses qu’on donne sans s’en rendre compte et sans le vouloir, et puis qu’on finit par avoir du mal à tolérer chez eux, c’est çà le pire. Il y a toujours un moment où on leur en veut d’être ces miroirs miniatures sur pattes. Mais on leur en veut aussi de ne pas nous ressembler totalement, de ne pas être des clones parfaits, d’avoir en plus de çà leur putain de personnalité à eux. »

Aymeric a vingt-cinq ans lorsqu’il croise Florence, quarante ans et enceinte. Le courant passe vite entre eux deux, et le jeune homme se retrouve à élever comme son fils le petit Jim. Entre le Jura et Lyon, sur plus de vingt ans, le roman déroule cette histoire d’amour passionné entre un père et le fils qui n’est pas de lui.
Je suis passée par différents sentiments en cours de lecture, certains passages me plaisant beaucoup et d’autres moins, et si, finalement, mon avis est assez mitigé, la raison en est très certainement le style. Le langage jeune et relâché du narrateur s’accorde parfaitement à son personnage, mais c’est peut-être ce qui m’a lassée, à la longue… Je ne saurais trop dire, pourtant le sujet de la paternité ne manque pas d’originalité, ni de sensibilité.

Si je devais n’en recommander qu’un, ce serait celui d’Alice Zeniter, qui a pourtant les critiques les plus mitigées (sur Babelio, par exemple). Encore une fois, je suis à contre-courant…
Et vous, connaissez-vous ces romans ? Et qu’en pensez-vous ?

Chris Offutt, Nuits Appalaches

« La lune était gibbeuse, à peine visible, comme si quelqu’un avait croqué dedans. L’opacité du ciel s’étendait dans toutes les directions. Les nuages bloquaient les étoiles, conférant à l’air une profondeur insondable. La limite des arbres avait disparu et les crêtes des collines se fondaient dans cette noire tapisserie. C’était la nuit Appalaches. »

1954. Démobilisé à la fin de la guerre de Corée, Tucker, dix-huit ans, rentre à pied à travers les Appalaches en se réhabituant à son paysage natal, mais en évitant autant que possible les humains. Jusqu’à ce que son chemin croise celui de Rhonda, plus jeune que lui, sans famille sauf un oncle libidineux. Très vite, ils décident que c’est ensemble qu’ils continueront. Là, le roman, et c’est particulièrement bien fait, opère un saut de dix ans, qui ne sera que le premier, et permet de les retrouver parents de cinq enfants. Tucker travaille, mais pas le genre d’emploi qu’on peut avouer aux travailleurs sociaux, et Rhonda souffre de dépression. À partir de là, tout va déraper, et Tucker va devoir faire des choix décisifs.

« – L’orage approche, dit-il.
– Et cet oiseau vient juste de te l’annoncer ?
Il fouilla la terre à la recherche des résidus de l’activité des fourmis ouvrières jusqu’à trouver une série de leurs petits monticules. Les entrées étaient recouvertes de terre.
– Tu vois, là, dit-il. Les fourmis arrêtent le boulot et ferment les portes. Y a pas que les livres qu’on peut lire. »

Je m’étais promis après avoir lu Le bon frère, de relire Chris Offutt. Voilà qui est fait, et sans déception aucune. Les personnages sont particulièrement bien campés, les moments forts du roman racontés avec une extrême justesse, sans en faire trop. Chris Offutt a l’art de laisser le lecteur combler les espaces manquants, préférant s’attarder sur la nature, les étoiles, les orages ou les animaux, plutôt que sur des scènes de dialogues non indispensables. N’imaginez pas pour autant que des descriptions, non, mais un délicat mélange qui va toujours à l’essentiel.
Les sauts temporels posent beaucoup de questions, et je n’ai pu qu’applaudir la manière dont c’est fait. On comprend alors que pour saisir toute la subtilité et la complexité de ces nuits Appalaches il faudra laisser passer un certain nombre d’années, que le temps est laissé aux personnages pour évoluer, mûrir.
C’est une histoire de famille, et aussi une histoire d’homme qui se retrouve face à des choix. Ce ne sont pas seulement des mauvaises rencontres qui le rattrapent, plutôt le manque de chance, mais il fera tout pour que sa famille n’en pâtisse pas. J’ai beaucoup aimé lire ce superbe portrait d’un homme simple et loyal, qui veut uniquement défendre ceux qu’il aime.

Les nuits Appalaches, de Chris Offutt, (Country dark, 2018), éditions Gallmeister, 2019 et 2020 en poche, traduction de Anatole Pons-Reumaux, 235 pages.
D’autres billets chez Cecicoule et Krol, et un livre lu en 2022 pour l’Objectif PAL

Michael Christie, Lorsque le dernier arbre

Rentrée littéraire 2021 (4)
« Le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre, dit le proverbe. Mais Willow sait d’expérience que ce serait plutôt le contraire. Un fruit n’est jamais que le véhicule par lequel s’échappe la graine, un ingénieux moyen de transport parmi d’autres – dans le ventre des animaux, sur les ailes du vent – tout ça pour s’éloigner le plus possible des parents. »

2038, le temps du Grand Dépérissement. Sur la planète, pratiquement tous les arbres ont disparu, des nuages de poussière envahissent tout, et la survie des humains repose sur des règles drastiques, qui n’empêchent pas une grande pauvreté. Au large de la Colombie Britannique, une petite île constitue l’un des derniers endroits où l’on peut encore voir et toucher des arbres. Jacinda y est guide pour les quelques privilégiés qui peuvent se payer cette excursion parmi des arbres immenses et encore préservés pour un temps.
C’est alors qu’un avocat, ancien ami de Jacinda, lui apprend qu’elle serait la descendante de la famille Greenwood, enrichie grâce à l’industrie du bois, et qui a donné son nom à l’île où elle travaille. À partir de là, le roman va remonter le temps et les générations sur une centaine d’années jusqu’à deux personnages fondateurs : les frères Everett et Harris Greenwood, qui ne sont pas vraiment frères, dont personne ne connaît les parents, et qui vont suivre des voies des plus divergentes.

« Le temps, Liam le sait, n’est pas une flèche. Ce n’est pas non plus une route. Le temps ne va pas dans une direction donnée. Il s’accumule, c’est tout – dans le corps, dans le monde – , comme le bois. Couche après couche. Claire puis sombre. Chacune repose sur la précédente, impossible sans celle d’avant. Chaque triomphe, chaque désastre inscrit pour toujours dans sa structure. »

Pavé oblige, le roman comporte bon nombre de personnages, mais aucun qui soit inutile à la progression de l’histoire, et quelle histoire extraordinaire ! Même si certains épisodes prennent place à partir de 1908, le cœur du roman se déroule en 1934, en pleine Grande Dépression. L’auteur prend alors son temps pour raconter le moment où tout se joue pour la famille Greenwood, avec un nouveau-né tour à tour abandonné, recueilli et recherché, dont le destin ne peut laisser indifférent.
Le travail du bois et le commerce des arbres ont une grande importance dans le roman, mais l’histoire de famille prend le devant de la scène, pas une histoire facile et souriante, mais un carrousel où chacun doit faire face à son lot d’échecs et de coups du sort. Une construction impeccable, une belle écriture et des personnages, surtout le duo des frères Greenwood, remarquables, voici qui fait un excellent roman pour finir l’année ou pour la commencer.

Lorsque le dernier arbre de Michael Christie, (Greenwood, 2019), éditions Albin Michel, août 2021, traduction de Sarah Gurcel, 590 pages.

Repéré chez Eva, Keisha et Krol, entre autres, et emprunté à la médiathèque.

M.T. Edvardsson, Une famille presque normale

« Mon père ne voulait pas m’élever. Il voulait me créer, comme s’il était Dieu le Père en personne. Il aurait voulu que je sois exactement comme lui. Ou non, il aurait voulu que je sois comme il avait imaginé que sa fille devait être. »

Les lectures à chroniquer s’empilent, non que j’ai eu beaucoup de déceptions, bien au contraire, mais la lecture me satisfait plus que l’écriture en ce moment…
Bon, je me lance tout de même avec ce roman noir suédois, une histoire de famille comme son titre l’indique. Ils vivent à Lund, une petite ville de Suède. Le père est pasteur, la mère avocate, et leur fille de dix-neuf ans leur cause quelques soucis, comme toute adolescente, jusqu’au jour où la police accuse la jeune fille d’avoir tué un homme, un jeune chef d’entreprise avec lequel elle avait une relation. Ses parents ne peuvent y croire, mais la police persiste, trouve un faisceau de preuves, et la jeune Stella va être jugée. Sa famille, ses amis, son avocat, vont-ils pouvoir la faire libérer ?

« Un philosophe a dit que le savoir, c’était le pouvoir. C’est décidément vrai. L’ignorance chez autrui est une puissante source de pouvoir. »

Vu dans une première partie par Adam, le père, le roman se poursuit par une deuxième partie du point de vue de Stella, suivie d’une partie offrant les réflexions de Ulrika, la mère. À chaque fois, la perspective change, de nouveaux faits apparaissent, de nouvelles questions se posent, certaines personnes deviennent suspectes ou au contraire sont innocentées, des conclusions viennent à l’esprit, jusqu’à la séquence finale qui permet enfin, de manière magistrale, d’y voir plus clair.
L’ensemble est construit à la perfection, avec des révélations ou des questionnements savamment dosés, et le roman se lit aisément, je l’ai dévoré en trois petites journées. Parfait pour les amateurs de suspenses psychologiques sur fond de drames familiaux !

Une famille presque normale (En helt vanlig familj, 2018) de M.T. Edvardsson, éditions Pocket (2019), traduit du suédois par Rémi Cassaigne, 621 pages.