Publié dans littérature îles britanniques

Jonathan Coe, Bienvenue au club

bievenueauclub« Au risque de me répéter : les années soixante-dix étaient vraiment une drôle d’époque. La musique aussi en témoigne. C’est incroyable, le genre de trucs que les gens – des gens qui pour la plupart étaient loin d’être idiots – étaient capables d’écouter le plus sérieusement du monde sur la chaîne hi-fi de leur père ou dans leur chambre d’étudiant. »
Pour commencer (et même très bien commencer) le mois anglais, le Blogoclub a retenu un livre de Jonathan Coe, Testament à l’anglaise. L’ayant déjà lu, je me suis tournée vers une autre valeur sûre de l’auteur, à savoir Bienvenue au club… me rendant compte par la même occasion que j’avais déjà lu Le cercle fermé qui retrouve les personnages de Bienvenue au club, vingt ans plus tard.
Ici, ils sont encore lycéens, ce qui permet à l’auteur de tracer un portrait, plutôt caustique, de l’Angleterre des années soixante-dix, tout en jouant la carte du roman d’initiation à personnages multiples.
De l’apprenti écrivain qui exerce sa plume dans le journal du lycée, au pitre de la classe dont les canulars dépassent parfois toute mesure, du compositeur d’une symphonie rock ambitieuse aux parents touchés par le vent de rébellion des années soixante-dix, l’auteur entrelace les histoires, mélange les styles de manière virtuose, fait sourire la plupart du temps, et s’émouvoir lorsque le drame fait irruption jusque dans les rues assez tranquilles de Birmingham.

 

« Est-ce qu’un récit sert à quelque chose ? Je me le demande. Je me demande si tout le vécu peut vraiment être réduit et distillé en quelques moments d’exception, six ou sept peut-être qui nous seraient accordés dans toute notre existence, et si toute tentative de tracer un lien entre eux est vouée à l’échec. Et je me demande s’il y a dans la vie des moments non seulement « qui valent des mondes », mais tellement saturés d’émotion qu’ils en sont dilatés, intemporels… »
J’ai passé un très bon moment de lecture avec ce roman, très représentatif de l’auteur, et ses personnages attachants. Il me manque un petit quelque chose pour en faire un coup de cœur, peut-être est-ce un brin de retenue toute britannique dans le texte qui m’en empêche ? Ou quelques petites longueurs…
Puisque l’auteur est mis à l’honneur aujourd’hui, je ne saurais que vous conseiller de découvrir sa plume, parfaite pour décortiquer la médiocrité comme les moments de noblesse de ses compatriotes. À lire donc, selon vos envies ou vos goûts : Testament à l’anglaise, La maison du sommeil, Numéro 11 ou La vie très privée de Mr Sim… Pour moi, Jonathan Coe compte parmi les meilleurs auteurs anglais contemporains avec Ian McEwan, William Boyd ou Julian Barnes… entre autres !

Bienvenue au club de Jonathan Coe (The Rotter’s club, 2001) éditions Folio (ou Gallimard, 2003) traduit par Jamila et Serge Chauvin, 541 pages.

Vous trouverez chez Florence (Le livre d’après) d’autres lectures de Jonathan Coe pour le Blogoclub, notamment de Testament à l’anglaise.
Le mois anglais est chez Lou et Cryssilda.
blogoclub  mois_anglais2017

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Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, rentrée hiver 2018

Joyce Carol Oates, Amours mortelles

amoursmortelles« Malgré tout, Mariana s’étonnait qu’Austin reste en apparence sourd à ses excuses. Elle n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi résolument déterminé à ne pas entendre. »
Cela faisait quelques années que je n’avais pas lu de livre de la grande auteure américaine, non par lassitude ou par insatisfaction, mais simplement parce qu’elle écrit tant qu’il est difficile de suivre toutes ses publications. Le dernier lu était Sacrifice, qui ne m’avait pas enchantée plus que ça, sans doute parce qu’il n’était pas tombé au bon moment, car d’autres lectrices et lecteurs de « bon goût » l’ont au contraire énormément apprécié. Ces nouvelles que j’ai trouvées à la bibliothèque m’ont donc paru idéales pour retrouver l’ambiance assez féroce que JC Oates sait créer. Je recommande au passage Nous étions les Mulvaney, La fille du fossoyeur, Daddy Love ou Fille noire, fille blanche pour illustrer cette déclaration !

« Étant donné que Desmond passait sans appeler au préalable, je n’avais aucun moyen de prévoir le moment où il allait se montrer. Aucun moyen de m’arranger pour qu’il y ait une autre personne chez nous, si j’avais voulu qu’il y ait quelqu’un. »
Voici de courts résumés de chaque nouvelle, qui je l’espère, vous donneront envie d’aller y voir de plus près : dans la première, « Mauvais œil », une jeune femme, quatrième épouse d’un homme charismatique et autoritaire, rencontre celle qui fut sa première femme…
Dans « Si près n’importe quand toujours » une toute jeune fille immature et quelque peu ordinaire est remarquée par un jeune homme qui a tout pour plaire…
« L’exécution » est une nouvelle où un jeune homme très perturbé programme l’assassinat de ses propres parents…
Dans « La semi-remorque » une jeune femme porte le poids insupportable d’une agression, doublée d’une manipulation, survenue dans son enfance, et qu’elle a tenté de refouler…

« Les policiers l’étudiaient en silence. Dans leur regard, il ne lisait aucune sympathie, constat qu’il trouvait choquant, déroutant.
Il n’était pas prêt pour la révélation ahurissante qui allait suivre. »
Je trouve Joyce Carol Oates inégalable lorsqu’il s’agit de se mettre dans la peau de jeunes gens, garçons ou filles, de la prime adolescence au début de l’âge adulte, qui se trouvent entraînés dans des situations des plus délicates. Ces quatre textes, de cinquante à soixante-dix pages chacun, auraient pu, sous une autre plume moins acérée, former de très bons romans. Leur brièveté ne les rend que plus envoûtants ! Chaque texte se lit d’une traite, les nerfs à vif tant la tension va crescendo jusqu’au final, pas forcément celui que l’on attend, bien sûr… Si certains traits communs rapprochent ces nouvelles, elles diffèrent cependant assez pour qu’on ne sache pas trop sur quel pied danser avant l’arrivée du dernier mot. Du grand art !
Je recommande ce livre, bien sûr, autant pour une découverte de l’auteure que pour retrouver le plaisir de cette écriture percutante.

 

Amours mortelles de Joyce Carol Oates, (Evil eye, 2013) éditions Philippe Rey (2018) traduit par Christine Auché, 251 pages.

 

Publié dans classique, littérature France

Romain Gary, La promesse de l’aube

promessedelaube« Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. »
Je l’avoue tout de suite, je ne suis pas une grande lectrice d’autobiographies, ce genre me rappelle les dîners où votre voisin de table vous assomme avec son unique sujet de conversation, lui, lui, et encore lui (ou elle) pour finalement conclure qu’il (ou elle) est ravi d’avoir fait votre connaissance. Enfin, dans le cas présent, au moins, on peut fermer le livre quand on veut. J’ai donc commencé par me dire, dès les premières pages, que Romain Gary aurait peut-être eu mieux à faire, à quarante-cinq ans, sur une plage à Big Sur, que de se retourner sur son enfance. Et puis j’ai continué…

« C’est ainsi que la musique, la danse et la peinture successivement écartées, nous nous résignâmes à la littérature, malgré le péril vénérien. Il ne nous restait plus maintenant, pour donner à nos rêves un début de réalisation, qu’à nous trouver un pseudonyme digne des chefs-d’œuvre que le monde attendait de nous. »
Dans les années 20, à Wilno (Vilnius), le petit Roman vit seul avec sa mère, qui lui voue un amour démesuré, et s’emploie à préparer le futur de celui qu’elle imagine déjà ambassadeur, écrivain, admiré par les hommes et aimé par les femmes. Pourtant, malgré les cours de danse, de chant ou de peinture que sa mère l’oblige à prendre, il continue de jouer avec les autres gamins de la cour du n°16 de la Grande-Poluhanka, là même où vivait un certain Mr Piekielny, dont quiconque s’est intéressé à la rentrée littéraire de l’année dernière reconnaîtra le nom… Roman et sa mère sont ensuite contraints de déménager vers Varsovie, avant de s’installer à Nice, plus propice aux projets maternels. La vision maternelle de la France coïncide davantage que son pays natal à ce qu’elle attend de son fils.

« Je n’avais que neuf ans et je ne pouvais guère me douter que je venais de ressentir pour la première fois l’étreinte de ce que, plus de trente ans plus tard, je devais appeler « les racines du ciel », dans le roman qui porte ce titre. L’absolu me signifiait soudain sa présence inaccessible et, déjà, à ma soif impérieuse, je ne savais quelle source offrir pour l’apaiser. »
Je ne sais plus à partir de quel moment du livre j’ai commencé à bien accrocher, sans doute lorsque je me suis rendu compte qu’il y avait probablement un décalage, voire plus, entre l’enfance réelle de Romain Gary et celle qu’il rapportait. Que ce soit à Wilno, à Nice ou plus tard lorsque la guerre le séparera de sa mère, et qu’il deviendra aviateur, l’auteur a paré ce que sa mémoire lui rapportait de fantaisies plus ou moins prononcées, et en agrémentant ainsi sa vie, l’a rendue plus captivante et apporté un plus grand plaisir de lecture que s’il rapportait platement les faits.
Si cette lecture n’a pas été un coup de cœur, c’est que j’ai toujours du mal avec les personnages de mères étouffantes qui projettent leurs échecs ou leurs frustrations sur leurs enfants, sans les laisser décider par eux-mêmes de leur vie. Mais je reconnais un grand talent d’écriture à Romain Gary, une auto-dérision réjouissante, et j’ai beaucoup aimé la réécriture de l’histoire personnelle, et la plongée dans une enfance dont l’auteur semble n’être jamais tout à fait sorti.

Je dois avouer que, lorsque j’ai poursuivi cette lecture avec Un certain Mr Piekielny de François-Henri Désérable, c’est avec grand plaisir que j’ai retrouvé les personnages de La promesse de l’aube, mais chut ! J’en parlerai une autre fois !

La promesse de l’aube de Romain Gary (1960) éditions Folio, 456 pages.

C’est une lecture commune avec Inganmic et Karine (son billet très bientôt). Récemment Athalie l’a lu aussi…

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Publié dans littérature Amérique du Nord

Loïs Lowry, Le passeur

passeurJ’ai un petit faible pour les dystopies, et leurs futurs pas très encourageants, et parmi elles, je ne dédaigne pas les romans pour la jeunesse. En effet, je trouve que dans ce domaine particulièrement, la clarté à présenter les situations me convient mieux que des enchaînements de circonstances alambiqués où je me perds, faute de repères propres à la société telle qu’on la connaît. Comme cela fut le cas récemment avec Espace lointain de Jaroslav Melnik, passionnant de prime abord, mais où je me suis égarée dans des rebondissements trop complexes.

« Bien que cette discussion avec ses parents l’eût rassuré, il n’avait pas la moindre idée de l’attribution que les sages lui gardaient en réserve, ni de ce qu’il en penserait le jour venu. »

Loïs Lowry présente de manière simple la vie du jeune Jonas, presque douze-ans, au cours d’une journée quasi comme les autres, et cette manière d’installer les choses me va tout à fait. La société où vit Jonas a tout prévu pour le bien-être de ses citoyens, de la naissance au mariage, des études à la vieillesse. Rien n’est laissé au hasard, rien n’est vraiment choisi, si ce n’est pas un comité des Sages qui décide du métier de chacun, de la formation des couples, du moment d’être « élargi », une forme d’éloignement de la société laissée volontairement dans le flou. Personne ne s’insurge contre cet état de fait, ne connaissant pas d’autre modèle de société. À l’âge de douze ans intervient un moment important, où les enfants se voient signifier leur futur métier par le comité des sages. Jonas appréhende un peu ce passage, qui va décider de la suite de sa vie.

« – Tout à fait dangereux, répliqua Jonas avec assurance. Et si on les autorisait à choisir leur conjoint ? Et s’ils faisaient le mauvais choix ? Ou si, poursuivit-il en riant presque devant l’absurdité d’une telle hypothèse, ils choisissaient leur métier ? »

Je ne vous en dirai pas trop sur les rouages de cette société et sur le rôle de « passeur » dévolu à Jonas. La vie imaginée par Loïs Lowry pourrait être une utopie, mais au fur et à mesure que Jonas découvre tout ce qui a été effacé de la mémoire collective pour parvenir à cette société idéale, et commence à avoir quelques doutes, ténus mais insistants, le lecteur se représente parfaitement à quel point cette communauté a tout d’un modèle totalitaire, sous des dehors aimables.
La construction du roman rend sa lecture parfaitement addictive, et les questions posées sont pertinentes et trouvent des échos dans la société actuelle, même si nous n’en sommes pas à ce point de prise en charge, et fort heureusement ! Vouloir le bonheur des gens contre leur gré, ou sans leur accord, peut mener à des dérives bien sombres… Un roman passionnant que l’on peut recommander dès le collège, à mon avis, et qui peut donner lieu à des discussions fertiles.

Le passeur de Loïs Lowry (The Giver, 1994), édition L’école des Loisirs (2016) traduction de Frédérique Pressmann, 210 pages


Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée hiver 2018

Paul Auster, 4321

4321« Le temps se déplaçait dans deux directions parce que chaque pas dans l’avenir emportait avec lui un souvenir du passé, […] »
Je suis une fan, une inconditionnelle de Paul Auster depuis pas mal d’années, et à part un ou deux, j’ai lu bon nombre de ses romans, et quel que soit le chemin qu’il prenne, je suis toujours prête à le suivre.
À propos de chemins, tiens, voici l’histoire d’Archie Ferguson. Né en 1947, il connaît l’histoire de son grand-père arrivé en Amérique le premier jour du vingtième siècle et mort assassiné en 1923. Archie habite la banlieue de New York, ses parents Stanley et Rose sont respectivement vendeur de meubles et photographe. Mais certains faits diffèrent selon les chapitres, selon les choix que font les parents de Ferguson, puis les choix qu’Archie fait lui-même, lorsqu’il grandit. Il y a aussi le hasard, la chance ou la malchance, appelons comme ça le fait de se trouver au bon ou au mauvais endroit au mauvais moment.


« … et tout en écoutant l’émotion grandissante dans la voix du pasteur, la répétition martelée de ce mot, rêve, il se demanda comment deux êtres aussi mal assortis avaient pu se marier et rester mariés pendant tant d’années et comment lui-même avait pu naître d’un couple comme celui que formaient Rose Adler et Stanley Ferguson, et comme c’était étrange, profondément étrange d’être vivant. »
Ils sont donc quatre, quatre fois le même personnage, mais les choses qu’ils vivent sont différentes, leur moi intime, leur moi familial et leur moi social interagissent différemment et prennent des chemins variés qui ont toutefois des constantes : Archie aime toujours le baseball et le basket, il a toujours envie d’écrire, il tombe presque toujours amoureux de la même fille.
Lorsque, dans la vie, on choisit un chemin plutôt qu’un autre, on imagine parfois ce qui se serait passé si on avait pris l’autre, cela peut aller du choix de la caisse au supermarché à des choix de vie bien plus importants. Pourtant, cet autre choix, ce qui serait alors arrivé, cela reste à jamais inconnu, et c’est donc ce qu’explore Paul Auster avec un personnage qui lui ressemble un peu, né la même année, étudiant à la même époque… Aucune facette n’est oubliée, des relations familiales à la vie scolaire, de l’écriture à la sexualité, de l’engagement politique à l’amitié.

« Ces histoires étaient-elles vraies ? Était-ce important qu’elles le soient ? »
Si j’ai aimé ? Oui, bien sûr, même si les mille et quelques pages, pas trop lourdes grâce à ma liseuse, ne sont pas dépourvues de certaines longueurs. Le style de Paul Auster a carrément changé pour ce roman, il part dans de longues phrases portées par un souffle inédit, par une sorte de poussée de vie qui est franchement emballante !
Archie Ferguson, dans ses quatre versions, est un personnage attachant, que le lecteur suit de ses premiers souvenirs conscients, aux environs de quatre ans, jusqu’à la fin de ses études. Au départ, Paul Auster pensait aller jusqu’à l’âge mûr de son héros, et puis il s’est laissé emporter par les aléas de l’enfance et de la jeunesse de Ferguson, l’imagination s’y mêlant à ses propres souvenirs…
Si vous vous demandez si ce formidable pavé est pour vous, je dirais que ce n’est pas par celui-ci qu’il faut commencer, mais si vous appréciez déjà l’auteur, le roman vous tiendra en haleine sans difficulté, à condition d’avoir un peu de temps devant soi, et ce, jusqu’à la conclusion qui, comme le cours du récit d’ailleurs, possède son lot de surprises.
Au final, ce roman foisonnant et intelligent n’a rien d’un exercice de style, mais plutôt d’une somme de réflexions, dans un style accessible, sur les détours que prend la vie.

4321 de Paul Auster, (2017) éditions Actes Sud (janvier 2018) traduction de Gérard Meudal, 1024 pages

Les avis de Papillon et Valérie

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Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Carol Rifka Brunt Dites aux loups que je suis chez moi

ditesauxloups« Ce dimanche-là, j’ai emporté la lettre de Toby dans les bois. De la vieille neige se cramponnait à chaque branche d’arbre, donnant aux bois dans leur ensemble une allure instable, comme si tout pouvait basculer d’une seconde à l’autre. J’ai suivi le mince ruisseau gelé en essayant d’entendre les loups. »
J’ai réussi, malgré les nombreuses tentations de rentrée littéraire à sortir un livre de ma pile à lire en cette fin de mois de septembre. J’avais acheté ce roman à sa sortie en poche, suite à quelques avis enthousiastes, notamment sur Babelio où la note générale du livre est vraiment excellente. Puisque je ne suis pas en phase avec cette extase quasi générale, je vais essayer de comprendre pourquoi !
June, ado de quatorze ans et narratrice, vit avec ses parents et sa sœur dans une petite ville de l’état de New York. En conflit permanent avec sa sœur aînée, June peine à se faire des camarades, et préfère cultiver son originalité, et s’inventer des histoires, se balader en forêt en s’imaginant au Moyen Âge ou rendre visite à son oncle Finn, artiste renommé. Mais Finn est très malade, ce sont les premières années du sida, et June doit se rendre à l’évidence que son oncle va la quitter.

 

« Ce sont les gens les plus malheureux qui veulent vivre éternellement parce qu’ils considèrent qu’ils n’ont pas fait tout ce qu’ils voulaient. Ils pensent qu’ils n’ont pas eu assez de temps. Ils ont l’impression d’avoir été arnaqués. »

Peu après la mort de son oncle, un certain Toby prend contact avec elle. C’est « l’ami particulier » de son oncle, et elle commence, quoiqu’un peu méfiante, à le fréquenter sans l’accord de ses parents. C’est à partir de là que j’ai commencé à trouver un manque de réalisme à cette situation et à d’autres épisodes du récit de June, et que j’ai commencé à m’ennuyer, rouvrant sans enthousiasme un livre que j’avais pourtant bien aimé jusqu’au 200 premières pages environ. Je me suis rendu compte que je n’étais sans doute absolument pas le public visé par ce roman, destiné à un lectorat jeune, voir adolescent. Si j’ai été touchée et agréablement surprise par la représentation de l’arrivée du sida dans les années 80, et des images erronées qu’elle véhiculaient, qui sont très justes, d’autres épisodes entre June et sa sœur, ou entre June et Toby, m’ont semblé répétitifs, et sans grand intérêt. Quant à la fin, elle ne m’a rien apporté de plus. C’est dommage, parce que, bien que transcrivant les pensées de l’adolescente, l’écriture n’est pas mièvre, et touche souvent son but. L’éditeur américain aurait pu suggérer sans dénaturer le texte quelques suppressions qui lui auraient donné plus de force.

 

Dites aux loups que je suis chez moi de Carol Rifka Brunt éditions 10/18 (2016) traduit par Marie-Axelle de la Rochefoucauld, 499 pages.


Des exemples d’avis enthousiastes chez Eva ou Folavril, plus mitigé chez Electra.

Objectif PAL de septembre et mois américain.
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Publié dans littérature Europe du Sud, sortie en poche

Silvia Avallone, Marina Bellezza

marinabellezza« Cela jaillit d’un buisson à une vitesse folle et se matérialisa au milieu de la route.
Et c’était vivant. Énorme. Ça ne bougeait pas. Ça restait là, comme pétrifié par une force obscure. »
Trois garçons dans une voiture, trois jeunes des confins de l’Italie, au bord des Alpes, se dirigent vers une fête éloignée et comme irréelle, lorsqu’ils heurtent un animal. Cet épisode qui débute le roman est d’une force peu commune. L’auteure passe ensuite à Marina, qui se produit sur des scènes rurales, en se voyant passer à la télévision, Marina qui rêve sa vie à l’opposé de celle de sa mère noyée dans l’alcool.
Le roman est d’abord celui d’une histoire d’amour impossible, entre Andrea et Marina, lui issu d’une famille bourgeoise, mais qui rêve d’un retour à la terre, elle pour qui le but suprême est de quitter la vallée et la misère.

« Les femmes ne bougeaient pas, elles étaient comme les racines enterrées des châtaigniers, comme les tubercules et les rochers. Elles attendaient. Que les maris reviennent les mettre enceintes, que les enfants grandissent, que les maris rentrent pour mourir. »
Ce roman est ensuite celui d’une petite communauté, de quelques villages, des problèmes cumulés dans ces régions géographiquement et commercialement éloignées de tout. C’est sans doute ce qu’il y a de plus réussi dans ce roman, l’auteure est vraiment parvenue à poser le décor, à rendre vivants les habitants de ce territoire rural enclavé dans les montagnes, à retracer les histoires des familles et des aspirations individuelles sur quelques générations. Certains magnifiques passages réussissent à toucher le lecteur, et laissent une trace.

 

« Mais le héros nait toujours désavantagé, sinon quelle sorte de héros serait-il ? »
Comme dans D’acier, que j’avais vraiment adoré, l’écriture de Silvia Avallone frappe par sa profondeur et sa justesse. Je suis un peu plus mitigée en ce qui concerne les personnages. Marina est aussi insupportable qu’une gamine de quatorze ans alors qu’elle en a vingt-deux, elle enchaîne les caprices et les volte-faces, selon des schémas qui finissent par sembler répétitifs. Les parties sur les concours de chant ou les passages à la télévision ne m’ont que moyennement intéressée.
Le personnage d’Andrea a plus de présence réelle, il est plus terrien, plus solide, malgré ses égarements passagers. Quant aux personnages secondaires, ils m’ont semblé moins travaillés. Ces petits bémols ne m’ont pas empêchée de dévorer le roman, grâce à de nombreux effets d’annonce qui laissent présager des révélations successives.
On peut retrouver l’Italie des montagnes dans d’autres romans comme Aquanera de Valentina d’Urbano, Eva dort de Francesca Melandri dans la région du Trentin Haut-Adige, tout deux très beaux et que je vous recommande… Je n’ai pas encore lu par contre Ouvre les yeux de Matteo Righetto dans les Dolomites, ni Le poids du papillon d’Erri de Luca, aussi tout à fait dans le thème. Peut-être en connaissez-vous d’autres ?

Marina Bellezza, de Silvia Avallone, traduit par Françoise Brun, éditions Liana Lévi (2014) 539 pages, sorti en poche.

D’autres avis : une lecture forte pour Clara, un plaisir de lecture pour Hélène, mais Papillon n’est pas emballée…
C’est le mois italien chez Martine !
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Publié dans littérature France, nouvelles

Nathacha Appanah, Petit éloge des fantômes

petitelogedesfantomesLa collection
Je crois que c’est le premier livre de cette collection « petit éloge » de Folio que je lis. Les thèmes nombreux et les auteurs variés permettent toutes sortes de découvertes, pour tous les goûts. Je note, au fil du catalogue, un petit éloge de la mémoire, de la colère, des grandes villes, de la bicyclette, de l’ironie, des brunes… Je remarque aussi des auteurs qu’il me plairait de lire ou de relire comme Eric Fottorino, Valentine Goby, Nathalie Kuperman, Martin Winkler ou Brina Svit, dont je parlais la semaine dernière…

L’auteure

Là, c’est Nathacha Appanah qui s’y colle avec des histoires de famille, de fantômes perturbants ou plus familiers, dans le cadre de l’île Maurice principalement. Sept textes variés, qui peuvent sembler autobiographiques ou un peu moins, parfois teintés d’un zeste de fantastique, sur le thème du deuil, mais aussi de la mémoire, de l’absence, ou des souvenirs d’enfance toujours tendres et pleins d’admiration pour ceux qui l’ont précédée, leurs croyances et leur sens généreux de la famille…

« Comment savoir quel est son devoir ? Est-il de se battre ? Est-il de se soumettre ? Est-il de lâcher prise ? »
Dans « Mes fantômes bien-aimés », Nathacha évoque la figure de sa grand-mère, la nouvelle « Hollanda » parle d’un cyclone que l’île Maurice a subi en 1994, mais quel était ce fantôme qui suivait le passage de l’ouragan ? Dans « La traversée » on en apprend plus sur les rites bouddhistes liés au deuil, « Le sommeil » parle d’une patiente souffrant d’insomnie et de son médecin… les sept textes donnent la mesure du talent de l’auteure et invitent à poursuivre la découverte de ses écrits. Pour moi, ce sont des retrouvailles puisque j’ai déjà lu La noce d’Anna et En attendant demain, et je pense ouvrir un de ces jours son dernier ouvrage Tropique de la violence

« J’avais vingt et un an à peine, je vivais sous l’emprise d’un homme au génie sombre et violent, et je n’en menais pas large. Mais je me tenais droite, pas besoin de parents, pas besoin de frère, pas besoin d’amis, pas besoin de finir mes études, pas besoin de vivre sa jeunesse. »
J’admire comment en peu de mots, mais qui en disent tant, est fait ce portrait d’une jeune femme qui va rendre visite à sa grand-mère… Et tout le reste du recueil est de la même veine, un petit livre, mais un condensé de force et de sincérité.

 

Nathacha Appanah, Petit éloge des fantômes, Folio (2016) 98 pages
La bonne nouvelle du lundi c’est ici.

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Publié dans littérature Europe du Sud, rentrée hiver 2016

Elena Ferrante, Le nouveau nom

nouveaunom« Au printemps 1966, Lila, dans un état de grande fébrilité, me confia une boîte en métal contenant huit cahiers. »
La deuxième partie de la fresque napolitaine d’Elena Ferrante, Le nouveau nom, m’a permis de retrouver les personnages qui m’avaient touchée dans le premier, L’amie prodigieuse, à commencer bien sûr par Lila qui mène sa vie avec toujours autant de passion et de désespoir mêlés de combattivité. Elle est mariée et travaille dans l’épicerie de son mari. Quant à Lena, elle poursuit des études supérieures loin de Naples, et doit s’adapter à un environnement nouveau en tentant de gommer ses différences. Les deux jeunes filles fréquentent toujours les jeunes de leur quartier, et revoient la famille Sarratore au moment des vacances. Je ne peux guère en dire plus sans en dévoiler trop pour ceux qui n’auraient pas lu encore le premier tome.

« Le temps s’apaise et les faits marquants glissent au fil des années, comme des valises sur le tapis roulant d’un aéroport : je les prends, je les mets sur la page, et c’est fini.
Raconter ce qui lui arriva pendant ces mêmes années est plus compliqué. Alors le tapis roulant tout à coup ralentit, puis accélère, prend un virage trop serré et sort des rails. Les valises tombent et s’ouvrent, leur contenu s’éparpille ici et là. »
J’aime bien cet extrait pour montrer comment Lena déroule ses souvenirs en laissant une grande part à la jeunesse mouvementée de sa camarade d’enfance, reconstituée à partir de cahiers que Lila lui a donnés, et d’événements racontés par des amis communs. La sage et studieuse Lena se trouve elle-même moins intéressante, trouve sa vie plus morne et indigne de s’y attarder. Cependant la comparaison des deux parcours est ce qui fait tout le sel de ces romans.

Qu’est-ce qui fait l’attrait de cette quadrilogie ?
C’est sans doute tout d’abord la finesse de la psychologie qui plonge dans les profondeurs de l’âme adolescente si intimement qu’on se demande comment l’auteure a pu garder tout ses sentiments en mémoire avec autant de précision. Car il est difficile de douter de l’authenticité de ses ressentis, sans que pour autant cela soit forcément autobiographique. Peu importe d’ailleurs…
Ce qui plaît aussi sans doute est le fait que les lecteurs et surtout les lectrices nées après guerre se reconnaissent dans les années d’enfance puis d’adolescence et de jeunesse des deux jeunes filles, qui sont assez universelles. Et qui n’a pas eu une amie à laquelle elle a pu, après coup, comme Lena, comparer son parcours de vie ?

« Je ne possédais pas cette puissance émotionnelle qui avait poussé Lila a tout faire pour profiter de cette journée et de cette nuit. Je demeurais en retrait, en attente. Alors qu’elle, elle s’emparait des choses, elle les voulait vraiment, se passionnait, jouait le tout pour le tout sans crainte des railleries, du mépris, des crachats et des coups. »
Quant au style, que les quelques (rares) détracteurs d’Elena Ferrante trouvent plat voire inexistant, il n’est certes pas ce qui fait le succès de ces romans, mais il est précis, efficace et laisse toute latitude au lecteur pour se trouver transporté à Naples ou à Ischia dans ces années-là, et pour cheminer aux côtés de personnages qu’il a l’impression de connaître au bout d’un moment.
C’est une fresque, certes, mais intime et presque domestique, qui parle directement au lecteur, et ça marche. Je ne me ferai pas trop prier pour lire le troisième tome, en tout cas !

Le nouveau nom d’Elena Ferrante (Storia del nuovo cognome, 2012) éditions Gallimard (2016) traduit de l’italien par Elsa Damien, 554 pages

Le mois italien/ Il viaggio c’est cette année chez Martine.
Objectif PAL 2017
avec Antigone.
Elles ont aimé aussi : Ariane, Delphine-Olympe et Florence.
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Publié dans littérature Afrique, premier roman

Chigozie Obioma, Les pêcheurs

pecheursLorsque j’y repense aujourd’hui, ce que je me surprends à faire de plus en plus souvent à présent que j’ai moi-même des fils, je comprends que c’est lors d’une de ces expéditions que notre vie, notre monde a changé. Car c’est bien là que le temps s’est mis à compter, au bord de ce fleuve qui fit de nous des pêcheurs.
J’ai un petit coup de flemme pour écrire des avis sur mes dernières lectures, mais j’ai bien l’impression que ce roman paru en avril est passé relativement inaperçu, aussi aimerais-je réparer ça, dans la mesure de mes modestes audiences.
Quatre frères très unis d’une famille nigériane se mettent à se passionner pour la pêche au bord du fleuve Omi-La, fleuve à la réputation maléfique. Leur père préférerait les voir étudier sagement leurs leçons que d’aller pêcher, mais celui-ci est nommé dans une succursale de sa banque éloignée d’Akure où la famille habite. Leur mère ne peut les surveiller sans cesse, et les quatre garçons âgés de dix à quinze ans en profitent pour passer du temps au bord du fleuve. C’est là qu’ils croisent un fou qui émet une prédiction concernant Ikenna, l’aîné des garçons. L’homme prédit qu’il sera tué par l’un de ses frères. À partir de ce moment, la vie de la famille va aller en se délitant petit à petit. Ce roman d’apprentissage doublé d’une tragédie familiale s’inscrit dans un contexte politique précis et documenté, qui est aussi ce qui lui donne son épaisseur.
L’histoire, dont les premiers faits se déroulent dans les années 90, est racontée par Benjamin, le plus jeune des quatre, et s’avère dès le début prenante et remarquable de précision. Et sans que cette densité faiblisse au fil des pages. Au milieu du roman, j’aurais voulu arrêter ma lecture tant j’imaginais que la suite ne pouvait pas être plus forte, plus suffocante que ce passage, et pourtant la fin reste tout à fait à la hauteur du début. Ce roman, un premier roman pourtant, m’a vraiment épatée autant par l’histoire extraordinaire, que par la manière sensible dont elle est racontée.

Citation : Les efforts de notre mère pour guérir son fils Ikenna se heurtèrent à un mur. Car la prophétie, telle une bête furieuse, était incontrôlable et détruisait son âme avec toute la férocité de la folie, décrochant les tableaux, cassant les murs, vidant les placards, renversant les tables jusqu’à ce que tout ce qu’il connaissait, tout ce qui était lui, tout ce qu’il était devenu ne soit plus qu’un chaos.

L’auteur : Chigozie Obioma est né en 1986 au Nigeria, dans une fratrie de douze enfants. Lecteur boulimique, il n’avait pas encore 10 ans quand il a commencé à écrire. Les Pêcheurs a figuré l’an dernier sur la liste finale du Man Booker Prize. Chigozie Obioma vit maintenant aux États-Unis et enseigne la littérature.
296 pages.
Éditeur : L’Olivier (avril 2016)
Traduction : Serge Chauvin
Titre original : The Fishermen

L’avis de Jostein. Une bonne suggestion pour Lire le Monde, non ?
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