Publié dans littérature Amérique du Nord, rentrée littéraire 2020

Colson Whitehead, Nickel boys

Rentrée littéraire  2020 (2)
« Les reportages photo de Life l’emmenaient en première ligne, dans le boycott des bus à Baton Rouge, dans les sit-in de Greensboro, partout où des jeunes guère plus âgés que lui prenaient les commandes du mouvement. Ils essuyaient des coups de barre de fer, le jet de lances à incendies, les crachats de femmes blanches en colère, et ils étaient capturés sur pellicule dans de formidables actes de résistance. »

L’histoire de la Nickel Academy devient sous la plume de Colson Whitehead, essentiellement celle d’Elwood Curtis, jeune garçon puis jeune homme, grandi au son du discours de Matin Luther King à Zion Hill, le seul qu’il possède et passe régulièrement sur sa platine.
Dans les années soixante, Elwood, au gré de petits boulots, notamment dans un restaurant et chez un marchand de journaux, prend conscience des inégalités, s’intéresse à la lutte pour les droits civiques, se rêve même en jeune militant. Survient un enchaînement malheureux de circonstances, et Elwood, à dix-sept ans, se retrouve entre les murs de la Nickel Academy.
Inspirée d’une école qui a réellement existé, maison de « redressement » pour garçons en Floride, avec une partie réservée aux Noirs et une autre pour les Blancs, Nickel semble regrouper tous les pervers et les racistes, enchantés de ne pas être obligés de revêtir la tunique du Ku Klux Klan pour assouvir leurs penchants. Ces sévices demeureront bien camouflés, tant et si bien qu’il faudra attendre la découverte, des décennies plus tard, d’un cimetière clandestin, pour deviner où étaient passés les jeunes soit-disant évadés.
Si Elwood n’ignorait pas la discrimination, il fait connaissance à Nickel avec le racisme dans ce qu’il a de plus cruel et de plus systématique. Entre les garçons qui ont atterri là, c’est un peu le règne du « chacun pour soi », favorisé par des privations et des tyrannies en tous genres. Elwood s’y lie cependant avec Turner, moins idéaliste et plus dégourdi que lui.

« Fuir était une folie, ne pas fuir aussi. En regardant ce qui s’étendait à l’extérieur de l’école, en voyant ce monde libre et vivant, comment ne pas songer à courir vers la liberté ? À écrire soi-même son histoire, pour changer. S’interdire de penser à la fuite, ne serait-ce que pour un instant volatil, c’était assassiner sa propre humanité. »
Sur un thème déjà rencontré sous la plume de Richard Wagamese dans Jeu blanc, j’ai eu le sentiment que, comme dans Underground railroad, l’auteur n’avait pas fait le choix d’une gradation dans l’horreur, qui aurait mis le lecteur dans la position d’attendre toujours pire des penchants racistes exercés par les plus cruels des responsables de l’école. Il a, semble-t-il, fait plutôt le choix inverse, et je lui en suis très reconnaissante.
Cependant, sa très grande, son immense colère contre ceux qui ont perpétré ou cautionné ces exactions racistes est bien réelle et irrigue le roman. L’écriture, fluide et sobre, ne cherche pas à provoquer ou diriger les sentiments du lecteur, pour lequel les faits parlent d’eux-mêmes. Le personnage d’Elwood est intensément touchant, avec son idéalisme, et le contrepoint apporté par son ami Turner est le bienvenu.
Une ellipse temporelle intervient environ aux deux tiers du roman, qui amène à s’interroger sur les événements passés, et à y revenir avec le point de vue d’un homme mûr toujours hanté par sa jeunesse. C’est un coup de maître de la part de l’auteur, mais je n’en dirai pas davantage… Un roman à lire, assurément, et qui me restera longtemps en mémoire.

Nickel boys de Colson Whitehead, (The Nickel boys, 2019) éditions Albin Michel, août 2020, traduction de Charles Recoursé, 259 pages.

Lilly trouve le roman bouleversant, Mes pages versicolores est plus mitigée. C’est un roman essentiel pour Jostein, un roman marquant pour Mumu dans le bocage et pour Plaisirs à cultiver.

Le mois américain est à retrouver ici.

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2020

Anna Hope, Nos espérances

nosesperances« Cate et Lissa murmurent à leur tour leur amour, car c’est là l’effet du mariage : il se déverse par-delà le couple, engendrant l’amour, engendrant la vie, nous faisant croire, ne serait-ce que le temps d’un après-midi, à une fin heureuse, ou du moins, à tout le moins, à l’espérance que l’histoire se poursuive comme il se doit. »
Trois amies londoniennes, des années étudiantes à l’installation dans la vie adulte, avec mariage ou pas, enfant ou non, travail stable ou rien du tout… Hannah, Cate et Lissa se sont connues à la fac ou bien avant, elles viennent de milieux différents, et embrassent des choix de vie différents. Les ont-elles fait elles-mêmes, ces choix, ou se sont-elles laissé guider par les circonstances ? Par des retours en arrière qui n’ont rien de lourd ou d’artificiel, Anne Hope remonte aux racines de ces espoirs parfois déçus, et ausculte les compromis que la vie adulte oblige à faire…

« Eh bien, vous avez tout eu. Les fruits de notre travail. Les fruits de notre activisme. Bon Dieu, on est allées changer le monde pour vous. Pour nos filles. Et qu’est-ce que vous en avez fait ? »
Le mois anglais me pousse à écrire une chronique sur Nos espérances qui sinon serait passé sans doute par le robinet d’eau tiède des romans qui ne me font ni chaud ni froid et que j’omets de chroniquer. Non que j’ai quelque chose à lui reprocher, ni que je sois déçue par rapport aux précédents romans de Anna Hope, je n’ai lu que Le chagrin des vivants que j’avais trouvé bien fait sans être trop enthousiaste pour autant. Non, ce roman brasse des thèmes intéressants sur la vie des femmes, sur leurs espoirs de jeunesse mis en regard de ce qu’elles sont devenues à trente-cinq ans, sur la maternité, ou son désir, sur le monde du travail et la vie de couple. Le style et la traduction s’accordent fort bien avec le propos et en font une lecture qui coule toute seule, très présente au moment de la lecture, très charnelle et sensorielle, avec des observations très justes.
Je reproche seulement à ce roman, et encore, des reproches, c’est beaucoup dire, une légère impression de déjà-lu, un thème qui m’a paru un peu rebattu, même s’il est bien traité, et des personnages qui restent un peu trop lisses, tout en cumulant à elles trois bien des désillusions et des renoncements.
Je ne déconseille pas cette lecture, qu’on peut qualifier de féministe, mais je pense qu’elle conviendra mieux aux trentenaires ou jeunes quadragénaires qui reconnaîtront des maux et des désenchantements de leur génération.

Nos espérances, d’Anna Hope (Expectation, 2019) éditions Gallimard (mars 2020), traduction de Élodie Leplat, 368 pages.

Les avis de Cathulu et Dasola.

Le mois anglais c’est par ici.
moisanglais2020

Publié dans littérature Asie, rentrée hiver 2017

Chang Kang-Myoung, Parce que je déteste la Corée

parcequejedeteste« Mon pays natal, la Corée du Sud, s’aime d’abord lui-même. Il chérit uniquement les membres de la société qui lui font honneur. Et il colle une image infamante sur ceux qui ternissent son image. Si je me retrouve dans la misère et que je ne suis plus en mesure d’accomplir mon devoir de citoyenne, il ne m’aidera pas, ce sera à moi de faire en sorte de ne pas entacher la gloire de ma patrie. Voilà la mentalité de mon pays. »
Kyena a vingt-sept ans, peu de possibilités d’évoluer dans son métier, la perspective de se marier et de fonder une famille ne l’enchante guère, elle décide de tout quitter pour tenter sa chance en Australie. Des cours intensifs d’anglais lui permettront de se faire une place là-bas, de grimper dans l’échelle sociale, alors qu’en Corée, elle voit bien qu’elle restera comme ses parents, à vivre de petits boulots et dans des appartements miteux. Bien sûr, tout ne se déroule pas avec facilité, mais Kyena s’accroche, et ne manque jamais de ressources, même lorsque tout semble s’effondrer autour d’elle.

« Dans le bonheur aussi il y a les « capitaux » et les « liquidités ». Certains bonheurs viennent du fait qu’on accomplit quelque chose. Le souvenir de cette réussite reste en mémoire et rend les gens heureux un peu chaque jour pendant longtemps. C’est leur capital bonheur. »
Chang Kang-myoung est un journaliste, chroniqueur dans un grand quotidien de Séoul, qui a publié deux romans traduits en français, celui-ci et Génération B. Il s’intéresse à ses concitoyens avec acuité. Ici, il met la fiction au service du thème des jeunes qui s’exilent en Australie pour y trouver une vie meilleure. Leurs motivations, aussi variées qu’elles soient, m’ont intéressée et dressent un portrait de la Corée du Sud qui n’est pas aussi positif que l’image qu’on en a. Les classes sociales très compartimentées empêchent de s’en sortir en restant sur place, d’où le nombre de jeunes qui choisissent l’exil.
Si l’Australie leur semble un Eldorado, le réalité n’est pas aussi simple, notamment le petit monde des immigrés coréens qui reproduit les schémas de leur patrie. Quoi qu’il en soit, le personnage de Kyena est attachant, sa débrouillardise et son appétit de changement font plaisir à lire. Le style ne m’a pas vraiment apporté le petit plus que j’aurais souhaité, mais une lecture dépaysante, et courte, en ce moment, c’est tout à fait ce dont j’ai besoin !


Parce que je déteste la Corée de Chang Kang-myoung, (Hanguki sireoso, 2015), éditions Philippe Picquier, 2017, traduction de Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel, 164 pages

L’avis de Luocine.
Challenge coréen chez Christie.
Challenge coréen

 

Publié dans littérature France, non fiction, sorti en poche

Thomas Snégaroff, Little Rock, 1957

littlerock1957« Dans les couloirs, des élèves blancs les pointaient du doigt et chuchotaient des insultes sur leur passage. Des insultes dirigées à leur encontre, mais aussi destinées aux soldats qui restaient totalement impassibles. »
C’est en septembre 1957, la première rentrée des classes pour neuf lycéens noirs, les seuls acceptés parmi de nombreux dossiers déposés, pour entrer enfin à Central High School, un lycée jusqu’alors réservé aux blancs. La ségrégation est illégale depuis un arrêté de la Cour Suprême de 1954, mais pas encore appliquée en Arkansas.
Elizabeth Eckford, la seule à ne pas avoir le téléphone, n’est pas prévenue du report de cette rentrée très médiatisée au jour suivant, elle se retrouve seule sous les huées, et au milieu de visages remplis de haine. Ceci sous les flashes des photographes. Les jours suivants verront enfin les neuf pénétrer sous escorte militaire dans les salles de classe. Pendant ce temps la bataille juridique se poursuit entre le gouverneur de l’Arkansas hostile à la déségrégation, et la Cour Suprême qui veut faire appliquer la loi dans tous les états.

« S’appuyant sur l’arrêt Brown, le Conseil scolaire d’Hoxie décida de procéder à l’intégration. Un officiel justifia ainsi cette décision : « C’est la loi, c’est inévitable, c’est la volonté de Dieu et c’est moins cher. » Des quatre arguments, c’est indéniablement le dernier qui avait fait pencher la balance. »
L’auteur a travaillé à fond sur le sujet, allant chercher les racines dans l’esclavagisme, bien sûr, et aussi dans l’humiliation que constitua pour les états sudistes, la fin de la Guerre de Sécession et de l’esclavage. Il est allé interroger les témoins de 1957, et a rassemblé quantité de documents d’archives judiciaires, car c’est aussi devant les tribunaux que tout s’est joué.
Les passages les plus émouvants sont ceux qui suivent les premières semaines des neuf jeunes dans le lycée où ils rêvaient d’entrer. S’ils sont accompagnés au début par des soldats, certains endroits comme la cantine et les toilettes deviennent des lieux propices aux agressions, et la plupart d’entre eux réussissent à ne pas riposter, pour ne pas donner raison à leurs détracteurs. Ce courage force l’admiration.

Si le sujet m’a bien évidemment passionnée, et révoltée, l’abondance de documentation donne un ensemble parfois un peu froid. Cependant, la construction rehausse l’ensemble en présentant tour à tour les protagonistes, en leur donnant chair, et ça, ce n’est pas mal réussi du tout. Au final, un document tout à fait utile et édifiant, à lire et à faire lire !

Little Rock, 1957 de Thomas Snégaroff, éditions 10/18, 2019, 310 pages

Repéré chez Dominique.
L’African American History Month, c’est sur le blog d’Enna et sur Facebook.

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Publié dans littérature Europe du Sud, sorti en poche

Silvia Avallone, La vie parfaite

vieparfaite« En mai, quand le vent détachait les fleurs des marronniers et que les pétales tombaient comme de la neige, elle allait s’asseoir sous les rameaux blancs d’un bouleau, à l’endroit le plus isolé et le plus escarpé du parc, sur un banc qu’elles avaient baptisé, sa meilleur amie et elle, « le banc d’où la vie est parfaite. »
J’avais reçu un bon coup de poing avec le premier roman de Silvia Avallone, D’acier, tant pour les personnages, des ados de quatorze ans, que pour le cadre, une ville ouvrière aussi dépérissante que ses aciéries. Par la suite, dans Marina Bellezza, le cadre, ville rurale encerclée de montagnes, et les personnages secondaires, m’avaient davantage plu que la jeune Marina elle-même.
Silvia Avallone continue, avec La vie parfaite, ses portraits d’adolescentes ou de jeunes femmes.
Adele, même pas dix-huit ans, est sur le point d’accoucher, et a malheureusement, trop bien saisi tous les enjeux du choix qui s’offre à elle : élever l’enfant ou accoucher sous X. Elle vient de la triste cité des Lombriconi, en banlieue de Bologne, où les jeunes ne connaissent que des pères défaillants et des mères qui peinent à jouer leur rôle, qu’elles soient trop jeunes ou déjà abîmées par la vie.
Roman choral, et qui revient en arrière sur un laps de temps de neuf mois, La vie parfaite met aussi en scène, entre autres, Dora et Fabio, un jeune couple plus aisé qui rêve de concevoir enfin un enfant. Quant à Zeno, le jeune voisin qui observe Adele et se rêve écrivain, il semble l’exact opposé de Manuel, le père de l’enfant d’Adele, que seul l’argent facile intéresse…

« Adele l’ignorait, comme elle ignorait bien des choses, mais il y avait longtemps qu’elle était pour lui une amie.
Pas n’importe laquelle. Il se sentait avec elle un lien plus pur, plus exclusif. Le lien entre un écrivain et son personnage principal. »
J’ai trouvé les personnages plus incarnés, plus forts que dans Marina Bellezza, où le paysage était cependant plus présent. Même si le quartier et son architecture sont évoqués, je n’ai pas senti trop fortement leur influence sur les acteurs du drame qui se joue, mais plutôt l’influence de la pauvreté.
L’écriture percutante est la marque de l’auteure, elle ne va pas par quatre chemins, et fait merveille avec des dialogues qui sonnent très juste. Le style colle bien au thème de la maternité, aux douleurs de l’enfantement comme aux affres de l’amour maternel, au vide de l’absence d’enfant comme au poids de la mono-parentalité.
Avec un rythme qui ne souffre d’aucun temps mort, les pages tournent vite, et il n’est pas difficile de partager les dilemmes de personnages bien incarnés et touchants. Silvia Avallone reste pour moi une auteure à suivre, qui parle comme peu d’autres des espoirs et des désillusions de la jeunesse. Sur le sujet de la maternité, le récit oscille entre idéalisation et réalité la plus terre-à-terre. C’est la vie qui naît entre les pages, la vraie vie, à défaut d’être la vie parfaite.

La vie parfaite de Silvia Avallone (Da dove la vita è perfetta, 2017) éditions Liana Lévi, édition de poche Piccolo, avril 2019, traduction de Françoise Brun, 406 pages.

Séduites aussi, Delphine-Olympe, Hélène et Valentyne.

Lecture pour le mois italien (à retrouver ici)
Lu entre Naples et Sorrente, j’étais bien dans l’ambiance et avais l’impression de croiser les personnages dans la rue !

moisitalien

Publié dans littérature Amérique du Nord, non fiction, sorti en poche

Jesmyn Ward, Les moissons funèbres

moissonsfunebres« Le tee-shirt à la mémoire du défunt est une chose très fréquente dans les enterrements de jeunes. »
J’ai eu l’occasion d’écouter Jesmyn Ward il y a plus de quatre ans, au Festival America de 2014,
et, je suis fort marrie de ne rien avoir lu d’elle à la suite de la conférence… Jusqu’à ce que je trouve récemment à la bibliothèque ce livre, qui n’est pas un roman, mais un essai basé sur son expérience personnelle, où elle tente d’analyser pourquoi et comment les jeunes hommes noirs sont, plus souvent que d’autres jeunes américains, amenés à trouver la mort dans des circonstances dramatiques. Drogue, violence, accident, suicide… ce sont les causes qui ont successivement causé la mort de cinq jeunes hommes de son entourage en quelques années, parmi lesquels son frère Joshua.

We saw the lightning and that was the guns ; and then we heard the thunder and that was the big guns ; and then we heard the rain falling and that was the blood falling ; and when we came to get in the crops, it was dead men that we reaped.”
harriett_tubmanC’est cette citation d’Harriet Tubman (1820-1913) qui donne son titre original au roman, Men we reaped. Harriet Tubman était une militante en faveur de l’abolition de l’esclavage, qui aida de nombreux esclaves à fuir. Après l’abolition, elle lutta contre le racisme et pour le droit de vote des femmes.
Je tente de vous traduire la citation :
« Nous avons vu des éclairs et c’étaient des pistolets ; nous avons entendu le tonnerre et c’étaient des fusils ; nous avons entendu la pluie qui tombait et c’était le sang qui coulait ; et quand est venu le moment de la moisson, ce sont des hommes morts que nous avons récoltés. »
Et à lire Jesmyn Ward, c’est comme si rien n’avait vraiment changé depuis le dix-neuvième siècle…


« Parce que c’est mon histoire en même temps que celle de ces jeunes hommes disparus, parce que c’est l’histoire de ma famille en même temps que celle de notre communauté, elle ne peut se raconter de manière linéaire. »
Au début des années 2000, Jesmyn Ward était étudiante, la seule de sa famille à réussir à poursuivre des études supérieures, mais se sentait mal loin de sa famille, et éprouvait le besoin de revenir régulièrement dans sa petite ville du Mississippi. C’est à cette époque que l’un de ses frères, Joshua, trouve la mort. Comme une cascade d’événements dramatiques, d’autres jeunes, amis de la famille ou voisins, Roger, Demond, CJ et Ronald, décèdent tragiquement dans les années qui suivent.
Jesmyn Ward, par une construction habile, raconte l’histoire de sa famille, de sa prime enfance et de sa jeunesse, et alterne avec l’histoire plus particulière de ces jeunes hommes et de ce qui les a conduit vers leur fin, et là, son récit procède d’une chronologie inversée, pour terminer avec le décès qui l’a le plus touchée, celui de son frère.

« Nous roulons jusqu’au petit matin, jusqu’à ce que le réservoir soit vide, et je me demande si nous sommes en train de flirter avec la mort nous aussi. Pourquoi nous poursuit-elle ainsi, avec tant d’insistance, infatigable, sinon pour nous attirer à elle un à un ? »
Un des critères qui m’a attirée vers ce livre est la maison d’édition. Globe fait paraître depuis quelques années des récits, notamment américains, parfois anglais, de « non fiction » qui se remarquent par leur qualité littéraire. Je nommerai, parmi ceux-ci L’écart d’Amy Liptrot, Celui qui va vers elle ne revient pas de Shulem Deen, Fairyland d’Alyssia Abbott, La note américaine de David Grann, Hillbilly élégie de J.D. Vance… Et je ne vous cite que ceux que j’ai lus ou qui sont dans ma pile à lire !
J’ai dévoré ce récit, sans doute cathartique pour l’auteure, mais où pourtant l’écriture, la recherche de la phrase et du mot justes ont leur importance. Après, on peut adhérer ou non aux explications qu’elle trouve à ces destins dramatiques, et aux difficultés qu’elle pointe, qui font que les jeunes afro-américains défavorisés, souvent issus de familles monoparentales, sont plus souvent qu’à leur tour touchés par le chômage, ou détournés du droit chemin pour finir par dealer ou consommer, et pour avoir des comportements à risque. Ce qui pourtant n’est pas le cas de tous les jeunes dont elle parle. Elle leur rend en tout cas un hommage très touchant, et restitue les moments qu’elle a partagé avec eux avec honnêteté et sensibilité.
Je lirai très volontiers un de ses romans maintenant que je connais mieux son écriture. Son plus récent va paraître la semaine prochaine chez Belfond sous le titre Le chant des revenants, et il semble précédé d’une belle réputation.

Les moissons funèbres (Men we reaped, 2013) de Jesmyn Ward (éditions Globe, 2016) traduit par Frédérique Pressmann, 272 pages.

Première participation au « African american history month challenge » chez Enna.
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Publié dans littérature France, mes préférés, rentrée littéraire 2018

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux

leursenfantsapreseuxRentrée littéraire 2018 (13)
« Anthony vivait l’été de ses quatorze ans. Il faut bien que tout commence. »

Des jeunes nés dans la petite ville, anciennement industrielle d’Heillange, vivent quatre étés de 1992 à 1998… Anthony, Stéphanie, Hacine, Clem, entourés de leurs familles, leurs amis, ont d’abord quatorze ans, puis seize, dix-huit, vingt. Ils se rencontrent, s’approchent, s’accrochent, vivent leurs premières amours, tentent de se trouver une place, de s’inventer un avenir, se cherchent à l’opposé de leurs parents, dont ils dépendent encore. Ils rêvent de quitter leur petite ville, mais les moyens pour y parvenir ne leur sont pas donnés, à eux de les imaginer.

« À force de marcher, Anthony avait naturellement dérivé vers les marges de la ville. Jusque loin, on voyait maintenant un panorama navrant de buttes épaisses, d’herbes jaunes. Là-bas, une carcasse de caddy abandonné. Pour ceux qui avaient de l’imagination, ça pouvait sembler romantique. »
Tout d’abord, ce billet n’est pas un « effet-Goncourt ». Il m’arrive de lire des livres primés, bien entendu, et d’en aimer, mais ce n’est pas en général ce qui guide mon choix. Non, je l’avais réservé à la bibliothèque parce qu’il m’intriguait et l’ai lu une dizaine de jours avant que le fameux prix ne lui tombe dessus ! Mes impressions de lecture ne sont donc pas influencées, ni en bien, ni en mal.
Ce qui m’a beaucoup plu dans ce roman, c’est tout d’abord la mise en place en quatre étés non consécutifs, avec donc des ellipses qu’il convient au lecteur de combler. À aucun moment, je ne me suis ennuyée, ou lassée, comme cela aurait pu être le cas si l’auteur avait concentré tout sur un seul été, ou au contraire, étalé l’action de manière lisse sur plusieurs années.
J’ai beaucoup aimé aussi que les situations dramatiques ou conflictuelles ne soient pas toujours résolues de la manière la plus attendue, ou en cherchant au maximum à susciter l’émotion. L
e style parfaitement fluide et lisible, n’est jamais fade, même pour décrire un quotidien terne, ou des situations triviales. Les questionnements propres à l’adolescence donnent de toute façon du relief à tous les moments vécus.

« Ici la vie était une affaire de trajets. On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un joint derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. »
Le sujet,
comme le dit l’auteur, ce sont « des vies qui commencent dans un monde qui s’achève ». Ce thème de la disparition des classes ouvrières, et de la fracture sociale qui en a découlé, m’a rappelé le roman italien de Silvia Avallone, D’acier, ou les films de Ken Loach. Il a été à l’origine d’essais, je pense notamment à ceux de Christophe Guilluy sur la France périphérique, mais le présent roman, s’il est porteur de cette idée, est surtout formidable pour les portraits d’adolescents et de jeunes gens qu’il propose, pour l’immersion particulièrement réussie dans les années 90, pour l’évocation sensible et véridique du Nord-Est de la France, et pour son style percutant.
Je n’irai pas jusqu’à parler de chef-d’œuvre, mais c’est une lecture intense, prenante, d’un réalisme parfois cru et toujours plein de justesse. Je l’ai terminé il y a presque un mois, et aucun autre roman ne m’a autant accrochée depuis.


Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, éditions Actes Sud (août 2018), 432 pages.

Excellent pour Cuné et Leiloona, alors que Delphine-Olympe est restée un peu à l’extérieur, c’est un coup de cœur pour Val.

Publié dans littérature Amérique du Nord, premier roman

Juliana Léveillé-Trudel, Nirliit

Nirliit« Je sors de l’avion comme un jouet d’une boîte de céréales et cinq secondes plus tard les enfants s’enfoncent dans mon estomac en m’étreignant comme de petits boas constricteurs. C’est bon d’être à la maison. »
Nirliit, ce sont les oies sauvages qui reviennent du sud, ou bien ce sont les travailleurs saisonniers qui débarquent dans le Nord avec régularité chaque été, sur les chantiers de construction ou, comme la narratrice, en tant que travailleuse sociale, pour s’occuper des enfants laissés désœuvrés par les grandes vacances. Elle s’apprête à retrouver son amie Eva, jeune grand-mère de quarante ans, mais Eva a disparu, jetée dans les eaux du fjord par un meurtrier qui n’a pas été appréhendé.

« Ton corps dans l’eau et ton esprit partout, sur la mer, dans la toundra, au ciel jamais noir de l’été arctique, danse, Eva, danse, je dis avec le même français cassé que le tien : « Je manque toi. ».
La narratrice raconte le Groenland, Nunavik, c’est-à-dire « le grand territoire », et ses habitants, avec passion, rage et finalement peu d’espoir. Ses mots sont très beaux pour dire l’amour qu’elle porte notamment aux enfants, dont elle ne sait jamais si elle va les retrouver d’une année sur l’autre, si la fillette si mignonne ne va pas être devenue une adolescente bouffie et droguée, si le jeune garçon dynamique ne va pas s’être tué dans un accident de motoneige. Car quel que soient les messages de préventions dont les « blancs » les abreuvent, concernant l’alimentation, la sécurité, la prévention sexuelle, l’alcool et les drogues, rien n’y fait, le désœuvrement et la solitude, la colère et la vie de famille déréglée poussent malheureusement jeunes et moins jeunes vers les comportements à risque, peu aidés en cela par l’économie locale qui fait que, par exemple, les produits les moins onéreux sont : chips, coca, cigarettes !

« Aida violée elle aussi au début de l’été, je ne savais pas, je m’excuse, Aida abusée des années auparavant par son propre père et moi la dinde je te chicane pour une job lâchée, vous savez des fois j’en ai plein mon cul de ne jamais pouvoir me fâcher après qui que ce soi parce que vous avez toujours un drame démesuré pour excuser vos manquements. »
L’écriture est fougueuse et séduisante à la fois, les thèmes abordés très forts, et j’aurais pu choisir une page au hasard pour y trouver une citation, tant la tentation est grande de noter une phrase sur deux ! Cette alliance d’une langue percutante et poétique à la fois, et d’un constat très rude des conditions de vie des Inuits fonctionne très bien, mais a aussi ses limites.
J’ai été séduite par l’écriture, par ce que j’ai appris sur le Nunavik, mais je n’ai pas toujours apprécié la narration fragmentaire, et je pense aussi que l’emploi de la deuxième personne du singulier, qui me demandait toujours un temps d’adaptation en reprenant ma lecture, m’a fait rester à côté du texte bien souvent, et pas vraiment dedans…
La deuxième partie relate les amours difficiles d’Elijah, le fils d’Eva, elle est plus fluide, mais m’a un peu moins touchée, c’est juste un sentiment personnel. Au final, j’ai admiré l’écriture, mais c’est aussi elle qui m’a maintenue un peu à l’écart du texte. Sinon, une mention spéciale pour le très beau travail d’édition, beau papier, couverture à rabat, format agréable… j’aurai l’occasion, grâce à Karine, de retrouver La Peuplade avec le roman de Jean-François Caron, Bois debout.

Nirliit de Juliana Léveillé-Trudel, éditions La Peuplade (2015), 174 pages.

Je comprends l’enthousiasme d‘Aifelle et d’Anne (Les couleurs de la vie) mais je partage plutôt l’avis d’Anne (des mots et des notes) que je viens d’aller relire.
Merci à Babelio pour ce « Masse critique ».

tous les livres sur Babelio.com

 

Publié dans littérature îles britanniques

Jonathan Coe, Bienvenue au club

bievenueauclub« Au risque de me répéter : les années soixante-dix étaient vraiment une drôle d’époque. La musique aussi en témoigne. C’est incroyable, le genre de trucs que les gens – des gens qui pour la plupart étaient loin d’être idiots – étaient capables d’écouter le plus sérieusement du monde sur la chaîne hi-fi de leur père ou dans leur chambre d’étudiant. »
Pour commencer (et même très bien commencer) le mois anglais, le Blogoclub a retenu un livre de Jonathan Coe, Testament à l’anglaise. L’ayant déjà lu, je me suis tournée vers une autre valeur sûre de l’auteur, à savoir Bienvenue au club… me rendant compte par la même occasion que j’avais déjà lu Le cercle fermé qui retrouve les personnages de Bienvenue au club, vingt ans plus tard.
Ici, ils sont encore lycéens, ce qui permet à l’auteur de tracer un portrait, plutôt caustique, de l’Angleterre des années soixante-dix, tout en jouant la carte du roman d’initiation à personnages multiples.
De l’apprenti écrivain qui exerce sa plume dans le journal du lycée, au pitre de la classe dont les canulars dépassent parfois toute mesure, du compositeur d’une symphonie rock ambitieuse aux parents touchés par le vent de rébellion des années soixante-dix, l’auteur entrelace les histoires, mélange les styles de manière virtuose, fait sourire la plupart du temps, et s’émouvoir lorsque le drame fait irruption jusque dans les rues assez tranquilles de Birmingham.

 

« Est-ce qu’un récit sert à quelque chose ? Je me le demande. Je me demande si tout le vécu peut vraiment être réduit et distillé en quelques moments d’exception, six ou sept peut-être qui nous seraient accordés dans toute notre existence, et si toute tentative de tracer un lien entre eux est vouée à l’échec. Et je me demande s’il y a dans la vie des moments non seulement « qui valent des mondes », mais tellement saturés d’émotion qu’ils en sont dilatés, intemporels… »
J’ai passé un très bon moment de lecture avec ce roman, très représentatif de l’auteur, et ses personnages attachants. Il me manque un petit quelque chose pour en faire un coup de cœur, peut-être est-ce un brin de retenue toute britannique dans le texte qui m’en empêche ? Ou quelques petites longueurs…
Puisque l’auteur est mis à l’honneur aujourd’hui, je ne saurais que vous conseiller de découvrir sa plume, parfaite pour décortiquer la médiocrité comme les moments de noblesse de ses compatriotes. À lire donc, selon vos envies ou vos goûts : Testament à l’anglaise, La maison du sommeil, Numéro 11 ou La vie très privée de Mr Sim… Pour moi, Jonathan Coe compte parmi les meilleurs auteurs anglais contemporains avec Ian McEwan, William Boyd ou Julian Barnes… entre autres !

Bienvenue au club de Jonathan Coe (The Rotter’s club, 2001) éditions Folio (ou Gallimard, 2003) traduit par Jamila et Serge Chauvin, 541 pages.

Vous trouverez chez Florence (Le livre d’après) d’autres lectures de Jonathan Coe pour le Blogoclub, notamment de Testament à l’anglaise.
Le mois anglais est chez Lou et Cryssilda.
blogoclub  mois_anglais2017

Publié dans littérature Amérique du Nord, nouvelles, rentrée hiver 2018

Joyce Carol Oates, Amours mortelles

amoursmortelles« Malgré tout, Mariana s’étonnait qu’Austin reste en apparence sourd à ses excuses. Elle n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi résolument déterminé à ne pas entendre. »
Cela faisait quelques années que je n’avais pas lu de livre de la grande auteure américaine, non par lassitude ou par insatisfaction, mais simplement parce qu’elle écrit tant qu’il est difficile de suivre toutes ses publications. Le dernier lu était Sacrifice, qui ne m’avait pas enchantée plus que ça, sans doute parce qu’il n’était pas tombé au bon moment, car d’autres lectrices et lecteurs de « bon goût » l’ont au contraire énormément apprécié. Ces nouvelles que j’ai trouvées à la bibliothèque m’ont donc paru idéales pour retrouver l’ambiance assez féroce que JC Oates sait créer. Je recommande au passage Nous étions les Mulvaney, La fille du fossoyeur, Daddy Love ou Fille noire, fille blanche pour illustrer cette déclaration !

« Étant donné que Desmond passait sans appeler au préalable, je n’avais aucun moyen de prévoir le moment où il allait se montrer. Aucun moyen de m’arranger pour qu’il y ait une autre personne chez nous, si j’avais voulu qu’il y ait quelqu’un. »
Voici de courts résumés de chaque nouvelle, qui je l’espère, vous donneront envie d’aller y voir de plus près : dans la première, « Mauvais œil », une jeune femme, quatrième épouse d’un homme charismatique et autoritaire, rencontre celle qui fut sa première femme…
Dans « Si près n’importe quand toujours » une toute jeune fille immature et quelque peu ordinaire est remarquée par un jeune homme qui a tout pour plaire…
« L’exécution » est une nouvelle où un jeune homme très perturbé programme l’assassinat de ses propres parents…
Dans « La semi-remorque » une jeune femme porte le poids insupportable d’une agression, doublée d’une manipulation, survenue dans son enfance, et qu’elle a tenté de refouler…

« Les policiers l’étudiaient en silence. Dans leur regard, il ne lisait aucune sympathie, constat qu’il trouvait choquant, déroutant.
Il n’était pas prêt pour la révélation ahurissante qui allait suivre. »
Je trouve Joyce Carol Oates inégalable lorsqu’il s’agit de se mettre dans la peau de jeunes gens, garçons ou filles, de la prime adolescence au début de l’âge adulte, qui se trouvent entraînés dans des situations des plus délicates. Ces quatre textes, de cinquante à soixante-dix pages chacun, auraient pu, sous une autre plume moins acérée, former de très bons romans. Leur brièveté ne les rend que plus envoûtants ! Chaque texte se lit d’une traite, les nerfs à vif tant la tension va crescendo jusqu’au final, pas forcément celui que l’on attend, bien sûr… Si certains traits communs rapprochent ces nouvelles, elles diffèrent cependant assez pour qu’on ne sache pas trop sur quel pied danser avant l’arrivée du dernier mot. Du grand art !
Je recommande ce livre, bien sûr, autant pour une découverte de l’auteure que pour retrouver le plaisir de cette écriture percutante.

 

Amours mortelles de Joyce Carol Oates, (Evil eye, 2013) éditions Philippe Rey (2018) traduit par Christine Auché, 251 pages.