Ray Bradbury, La sorcière d’avril et autres nouvelles

« Il était clair que les enfants consacraient trop de temps à l’Afrique. Ce soleil ! Il le sentait encore sur sa nuque, comme une patte brûlante. Et les lions ! Et l’odeur du sang. Il était remarquable comme la nursery captait les émanations télépathiques des enfants et créait de la vie pour satisfaire le moindre désir de leur esprit. »

Continuons « Mai en nouvelles » avec ce recueil de quatre textes destiné à la jeunesse et signé Ray Bradbury. L’auteur de Fahrenheit 451 et Chroniques martiennes a écrit ces nouvelles entre 1950 et 1952. Elles sont présents avec une jolie maquette et des illustrations de Gary Kelley.
Des Terriens, tous noirs, installés sur Mars depuis vingt ans, voient atterrir une fusée avec à son bord un vieil homme blanc… Une jeune sorcière a envie d’être amoureuse, mais ne le peut sous peine de perdre ses pouvoirs magiques… Des parents s’inquiètent de voir leurs deux enfants passer de plus en plus de temps dans le monde virtuel qu’ils ont créé… Un gardien de phare attend depuis des années un phénomène étrange venu des profondeurs…

« Le silence des silences. Un silence qu’on aurait pu tenir dans le creux de la main et qui descendit comme la pression d’un orage éloigné sur la foule. Leurs longs bras étaient comme de sombres balanciers au soleil. Leurs yeux étaient fixés sur le vieil homme qui ne parlait plus et qui attendait. »

Quatre ambiances des plus différentes, avec toujours un élément étranger qui fait irruption, qui dérange. Parfois, on est clairement dans l’anticipation comme avec La brousse et sa nursery, pièce qui s’adapte aux envies des enfants, quelles qu’elles soient, ou dans Comme on se retrouve, qui imagine un futur sur Mars. Parfois, les nouvelles sont de l’ordre du fantastique, comme avec La sorcière d’avril ou La sirène.
Les thèmes abordés peuvent donner lieu à des discussions intéressantes avec de jeunes lecteurs : le racisme, la tolérance, les relations parents-enfants, l’évolution des espèces ou les choix à faire en grandissant. J’ai vu qu’il était recommandé à partir de neuf ou dix ans.
Je ne connaissais que Fahrenheit 451 et ne me souvenais plus de l’écriture, là, j’en ai beaucoup apprécié le rythme et le style imagé. Une intéressante découverte !

La sorcière d’avril et autres nouvelles de Ray Bradbury, éditions Actes Sud junior, 2001, 96 pages.
#maiennouvelles

Fiona Kidman, Albert Black

« Tandis que les incendies éclataient chaque année à Belfast, on mettait des livres au feu du haut en bas de la Nouvelle-Zélande. La police courait d’une librairie à une autre, envahissait les bibliothèques de prêt et s’abattait sur les petites crèmeries de quartier qui avaient en stock quelques éditions de poche, raflant au passage des livres et des bandes dessinées. »

Nouvelle-Zélande, 1954 : le gouvernement fait brûler les livres subversifs qui incitent les jeunes (surtout les filles, bien sûr) à la débauche, et rétablit la peine de mort. A cette même époque, la méfiance est grande envers les immigrés, écossais ou irlandais venus avec un billet de bateau à 10 livres chercher du travail dans ce pays neuf. Des emplois, ils en trouvent, mais pour ceux qui tôt ou tard finissent par avoir le mal du pays, le retour n’est pas au même tarif !
En attendant, garçons et filles fréquentent les bars, s’amusent au son du juke-box et des musiques à la mode. C’est ainsi que vit Albert Black, surnommé Paddy, jeune irlandais de vingt ans débarqué quelques mois auparavant. Après avoir été hébergé par une veuve sympathique dans la région de Wellington, il décide de trouver un emploi mieux rémunéré à Auckland, mais fait aussi des rencontres qui vont peser sur sa destinée.

« Les lumières sont toujours allumées dans les couloirs de la prison , une lueur glauque fluorescente qui se faufile par le judas des portes, si bien qu’au plus profond de la nuit, il est impossible d’être soulagé par l’obscurité clémente. »

Voici un livre, je ne dis pas un roman puisqu’il s’agit de personnages réels et de faits survenus dans les années cinquante en Nouvelle-Zélande, voici un livre donc qui m’a complètement accaparée, ce qui est difficile ces derniers temps. Il se montre aussi prenant qu’un roman policier, tout en brassant bon nombre de thèmes forts. Que ce soit le mal du pays ressenti par Paddy, la panique morale du gouvernement néo-zélandais dans ces années-là, la justice et les médias qui condamnent avant de juger, la peine de mort, chaque sujet est étudié avec toutes ses facettes, et jamais plaqué sur le texte.
Je ne connaissais pas l’autrice, mais j’ai le sentiment qu’elle s’est investie à fond dans l’écriture de ce livre. Tout en respectant l’exactitude des faits, elle a réalisé un très beau travail d’écriture, que la traduction a bien rendu, et tout au long du livre, j’ai apprécié la manière de raconter, en passant d’un personnage à un autre, en retournant parfois en Irlande, en mettant en scène chaque témoin, chaque intervenant du procès.
J’ai pensé à d’autres livres, De sang froid de Truman Capote ou L’inconnu de la poste de Florence Aubenas, mais la comparaison n’était pas en faveur de ce dernier. Albert Black, peut-être parce qu’il se réfère à un fait-divers plus ancien, tient beaucoup mieux la route, c’est une très belle convergence entre des thèmes forts, une écriture engagée et une structure intéressante.

Albert Black de Fiona Kidman, (This mortal boy, 2018), éditions Sabine Wespieser, avril 2021, traduction de Dominique Goy-Blanquet, 347 pages.

NIviaq Korneliussen, Homo sapienne

« Si Dieu est une femme, elle est plus belle que Dieu. Sara. Je pique une gorgée de la vodka d’Arnaq. Pourquoi ne la vois-je que maintenant ? Qui est-elle ? J’ai envie de parler avec elle, de lui demander toutes sortes de choses. J’ai envie de lui demander d’où elle surgit soudain. Mais je ne le lui demanderai pas, puisque je viens seulement de la rencontrer ! »

Fai rencontre Sara lors d’une soirée, et en est toute éblouie. Pour elle qui avait un copain et ne se sentait pas attirée par les filles, c’est le début de quelque chose de nouveau. Va-t-elle la revoir ?
Certains sont en couple, d’autres cherchent et se questionnent, d’autres encore rompent, parfois une nouvelle identité émerge… Les journées sont mornes et les nuits groenlandaises sont longues, l’alcool coule et la musique rythme les va et vient de chacun.

« Du Groenland à l’infini et retour … What a day to be alive. Elle lit ma petite lettre. La nuit de printemps me donne vie et Sara m’embrasse. What a day to realize I’m not dead. L’amour m’a sauvée. And I realize. This is my coming-out story. »

Un roman choral d’un nouveau genre est né, il conte le quotidien de jeunes urbains, pas spécialement paumés, ni fauchés, mais qui cherchent leur identité, dans la capitale groenlandaise, Nuuk. Leur vie, essentiellement nocturne, est racontée par monologues, émaillés d’expressions, voire de phrases ou de paragraphes en anglais, de successions de textos, d’échanges épistolaires… La première partie tient du roman d’initiation où Fia découvre qui elle est, les autres parties reprennent certains événements du point de vue d’autres personnages : Inuk, Arnaq, Ivik ou Sara, cinq jeunes qui s’interrogent sur leur vie, amitiés, amour, sexualité. Une belle part est faite aux gays et transgenres.
Tous parlent aussi de leur pays, qu’ils aiment et détestent à la fois. L’ensemble, moderne, original et réaliste, peut plaire comme déconcerter. Pour moi, c’est plutôt la deuxième option qui domine. Je trouve l’ensemble prometteur mais un peu inabouti.

Homo sapienne de Niviaq Korneliussen, (2014) éditions La Peuplade (2017) et 10/18 (2020), traduit du danois par Inès Jorgensen, validation linguistique à partir du groenlandais par Jean-Michel Huctin, 190 pages.

Marion Brunet, L’été circulaire

« Elle en rit à gorge ouverte, là, tout de suite, comme une folle qui s’autorise. De toute façon, il n’y a personne pour l’entendre. Immergée dans la garrigue, elle arpente et cherche l’ombre trop rare des petits pins gluants de sève, jette des cailloux devant elle, s’emmerde un peu. Elle connaît bien : ici, l’ennui est un art, presque un art de vivre, et son ennui à elle pue l’attente. »

C’est l’été et ses journées mornes et étouffantes, dans le Vaucluse. Deux sœurs, à peine sorties de l’enfance, traînent, de fête foraine en sorties à la ville voisine, l’ennui ordinaire des jeunes de milieu modeste et rural. Jusqu’à ce que la famille comprenne que Céline, l’aînée, est enceinte à seize ans, et refuse de dire qui est le géniteur. Les parents de Céline et Johanna réagissent différemment, mais c’est surtout la colère froide de Manuel qui inquiète sa fille, et perturbe le délicat équilibre familial. Quant à Johanna, la jeune sœur de quinze ans, un peu excentrique, elle observe…

« Ici, tout ce qui sort un tant soit peu de l’ordinaire est commenté, décortiqué, devient sujet. Dans le viseur des langues de comptoir, prophétiques et avinées, pas d’expédient sauf l’habitude. Seule l’habitude peut rendre banal ce qui ne l’est pas. »

C’était une première lecture de Marion Brunet pour moi, alors que j’ai déjà beaucoup lu de chroniques sur ses romans, pourtant. Dans le genre roman noir rural à la française, ce n’est pas mal du tout. L’ambiance est très bien rendue, et les silences comme les rumeurs qui gangrènent les familles aussi. J’ai beaucoup aimé l’alternance des points de vue et en particulier celui de Jo, un peu moins conformiste que Céline qu’on imagine plus aisément suivre le schéma familial qui se perpétue de générations en générations.
Malgré le Grand Prix de Littérature policière obtenu par ce roman, je ne le classerais pas comme un polar, j’ai deviné assez vite ce qu’il en était et comment cela allait tourner. Mais c’est un très bon roman noir, qui se lit bien, avec un style d’écriture qui ne cède pas à la facilité ou aux clichés.
Une atmosphère entre celle de Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, et celle de D’acier de Silvia Avallone : ce qui constitue un compliment de ma part, tant j’apprécie ces deux auteurs, et je peux vous assurer que je vais continuer à lire Marion Brunet !

L’été circulaire de Marion Brunet, Livre de Poche, 2019, 250 pages.

Et un livre sorti de ma PAL ! (l’Objectif Pal, c’est chez Antigone)

Bandes dessinées variées (3)

Fabien Toulmé, L’odyssée d’Hakim tomes 1, 2 et 3, éditions Delcourt, parutions 2018 à 2020, environ 272, 264 et 280 pages.
Repéré grâce à Keisha.
Une odyssée, voilà un terme qui convient parfaitement à ces plus de huit cent pages qui relatent le voyage d’un jeune Syrien jusqu’en France. Fabien Toulmé cherchait à faire comprendre les parcours individuels des réfugiés par le prisme d’un cas individuel. C’est parfaitement réussi, on s’attache à Hakim, jeune homme vivant en Syrie, jeune entrepreneur qui a créé une pépinière qui fonctionne bien. Jusqu’à des manifestations anti-régime, au cours desquelles il est arrêté pour être venu en aide à un blessé. Emprisonné, torturé, il est finalement relâché, mais la confiance qu’il avait dans son pays à disparu, son lieu de travail réquisitionné, il n’a plus rien. Ses parents sont trop âgés et ne veulent pas partir, d’autant qu’ils sont sans nouvelles d’un jeune frère emprisonné également.
Hakim part chercher du travail d’abord au Liban, puis en Turquie, mais les nombreux réfugiés commencent à être accueillis de plus en plus froidement. Hakim tombe amoureux d’une jeune Syrienne, partie à l’étranger avec sa famille. Ils se marient, tentent de construire une vie ensemble, puis décident de partir pour la France. Que d’embûches et de problèmes ! Najmeh réussit à demander l’asile en France, mais c’est plus compliqué pour Hakim et leur petit garçon qui attendent en Turquie. Si bien qu’Hakim se résout à utiliser des moyens clandestins pour rejoindre sa femme.
Voici, résumés très brièvement, le contenu des trois tomes, contenu bien plus riche que cela, un regard formidable sur un parcours particulier, qui devient pourtant universel, et vaut toutes les statistiques. De plus, le graphisme est tout à fait comme je les aime, et convient bien à un récit en images, rond et lisible, sans effets inutiles.
Pour moi, une série incontournable !

Nicolas de Crécy, Visa transit tome 1, Gallimard, 2019, 136 pages
Sur le thème du voyage, cette bande dessinée est bien différente de la précédente ! Deux cousins embarquent quelques vêtements, des cartons de livres et deux sacs de couchage dans une Citroën Visa hors d’âge, qui les mènera le plus loin qu’elle pourra, direction la Turquie. Cela se passe en 1986, l’été qui suit l’accident de Tchernobyl. Les deux zigotos parcourent l’Italie, la Yougoslavie, la Bulgarie, sans vraiment faire de tourisme, sans non plus chercher à faire connaissance avec l’habitant. Ils sont un peu dans leur bulle. D’ailleurs, pourquoi ont-ils emportés autant de livres, ils ne passent pas particulièrement leur temps à lire ? Quelques épisodes sont savoureux, notamment celui de la station service yougoslave. D’autres un peu plus obscurs, comme les incursions du poète Henri Michaux qui intervient à plusieurs reprises, échappé sans doute d’un des fameux livres.
Le dessin est plaisant, les paysages donnent envie de partir sur les routes, sans but. Je me pencherai probablement sur le deuxième tome, par curiosité.

Olivia Burton, Mahi Grand, Un anglais dans mon arbre, Denoël, 2019, 222 pages.
Finalement, toutes les bandes dessinées du jour ont pour thème le voyage, faut-il y voir un manque, une absence ?
Olivia Burton découvre à la mort de son père qu’un de ses ancêtres était un explorateur connu, Sir Richard Francis Burton. Un homme aux mille vies, parlant de nombreuses langues, espion, aventurier, traducteur du Kamasutra, explorateur des sources du Nil.
Olivia cherche ses traces à Londres, puis en Afrique. Le point de vue alterne entre celui des recherches de la jeune femme et la mise en images du récit des aventures de Sir Burton par lui-même. Le dessin change aussi selon les deux époques, et fait merveille dans les voyages de l’ancêtre : grand-père, ou grand-oncle ou encore ? Les généalogies cachent bien des mystères ! Et ce roman graphique est très sympathique.

Ocean Vuong, Un bref instant de splendeur

« Je suis entraîné dans un trou, plus noir que la nuit autour, par deux femmes.C’est seulement quand l’une d’elles se met à hurler que je sais qui je suis. Je vois leurs têtes, leurs cheveux noirs emmêlés d’avoir dormi par terre. L’air rendu âcre par une bouffée de délire chimique alors qu’elles se démènent dans l’habitacle confus de la voiture. »
Un jeune homme adresse une longue lettre à sa mère qui ne la lira sans doute jamais. Exilée traumatisée par la guerre du Vietnam, illettrée, elle a élevé son enfant de manière chaotique, passant de la tendresse à la folie et à la violence. Du père, il n’est guère question, par contre la grand-mère partage leur quotidien, mais elle aussi porte en elle un lourd passé.
Les lecteurs font connaissance du contexte familial par bribes dans la première partie. La langue très poétique promet et apporte effectivement des passages superbes qui forcent à écarquiller les yeux et à relire pour mieux s’en imprégner. Par contre, le manque de fil conducteur m’a un peu gênée, entre l’enfance, le racisme, la guerre au Vietnam, le comportement de Rose, la mère et de Lan, la grand-mère. J’attendais de la deuxième partie un récit plus linéaire et chronologique.

« Je ne savais pas ce que je sais à présent : être un garçon américain, puis un garçon américain avec une arme, c’est se déplacer d’un coin à l’autre d’une cage. »
Les deuxième et troisième parties sont plus centrées sur la rencontre à quatorze ans avec Trevor, un autre adolescent qu’on peut qualifier aussi de perturbé, et la découverte de la sexualité. Entre flux de conscience et poésie, métaphores insolites et scènes pleines de crudité, il faut bien dire que j’ai continué à trouver le temps un peu long, mais pas l’éblouissement attendu. Je suis pourtant preneuse de récits sur l’exil, et la quête de l’identité, de même que de romans d’apprentissage, mais là, les mots trop bien agencés, les images si parfaitement choisies m’ont donné souvent une sensation totalement contraire au but recherché, j’ai trouvé qu’elles éloignaient le narrateur de sa vérité, pour tourner un peu à vide.
Je n’avais pas réalisé en achetant le livre qu’il s’agissait d’autobiographie, d’autofiction ou on appelle ça comme on veut. En tout cas,on y trouve des instantanés qui composent une enfance et une jeunesse, une jeunesse qui n’est pas celle forcément du jeune américain moyen, avec les séquelles de la guerre, l’immigration, la pauvreté, la violence, l’homosexualité, la drogue… Ces instantanés ont beaucoup plu, le roman a été élu meilleur livre de l’année par le
New Yorker, le Washington Post, le Times et le Guardian, je peux donc affirmer qu’il plaira à beaucoup de lecteurs, mais manifestement, au vu de mon expérience de lecture, pas à tous.

Et vous, l’avez-vous lu, ou en avez-vous l’intention ? Je vous quitte avec quelques phrases du livre, de celles qui m’ont parlé sans que le trop-plein de poésie ne me laisse une fois de plus sur le côté. À noter le très beau travail de traduction de Marguerite Capelle.
« Mais le travail est parvenu à suturer une fracture en moi. Un travail fait de liens indéfectibles et de collaboration, chaque plant coupé, ramassé, soulevé et emporté d’un container à un autre dans une harmonie si bien rodée qu’une fois ramassé, pas un pied de tabac ne retouche le sol. »

Un bref instant de splendeur, d’Ocean Vuong, (On earth, we’re breafly gorgeous, 2019) éditions Gallimard, janvier 2021, traduction de Marguerite Capelle, 282 pages.

 

Colson Whitehead, Nickel boys

Rentrée littéraire  2020 (2)
« Les reportages photo de Life l’emmenaient en première ligne, dans le boycott des bus à Baton Rouge, dans les sit-in de Greensboro, partout où des jeunes guère plus âgés que lui prenaient les commandes du mouvement. Ils essuyaient des coups de barre de fer, le jet de lances à incendies, les crachats de femmes blanches en colère, et ils étaient capturés sur pellicule dans de formidables actes de résistance. »

L’histoire de la Nickel Academy devient sous la plume de Colson Whitehead, essentiellement celle d’Elwood Curtis, jeune garçon puis jeune homme, grandi au son du discours de Matin Luther King à Zion Hill, le seul qu’il possède et passe régulièrement sur sa platine.
Dans les années soixante, Elwood, au gré de petits boulots, notamment dans un restaurant et chez un marchand de journaux, prend conscience des inégalités, s’intéresse à la lutte pour les droits civiques, se rêve même en jeune militant. Survient un enchaînement malheureux de circonstances, et Elwood, à dix-sept ans, se retrouve entre les murs de la Nickel Academy.
Inspirée d’une école qui a réellement existé, maison de « redressement » pour garçons en Floride, avec une partie réservée aux Noirs et une autre pour les Blancs, Nickel semble regrouper tous les pervers et les racistes, enchantés de ne pas être obligés de revêtir la tunique du Ku Klux Klan pour assouvir leurs penchants. Ces sévices demeureront bien camouflés, tant et si bien qu’il faudra attendre la découverte, des décennies plus tard, d’un cimetière clandestin, pour deviner où étaient passés les jeunes soit-disant évadés.
Si Elwood n’ignorait pas la discrimination, il fait connaissance à Nickel avec le racisme dans ce qu’il a de plus cruel et de plus systématique. Entre les garçons qui ont atterri là, c’est un peu le règne du « chacun pour soi », favorisé par des privations et des tyrannies en tous genres. Elwood s’y lie cependant avec Turner, moins idéaliste et plus dégourdi que lui.

« Fuir était une folie, ne pas fuir aussi. En regardant ce qui s’étendait à l’extérieur de l’école, en voyant ce monde libre et vivant, comment ne pas songer à courir vers la liberté ? À écrire soi-même son histoire, pour changer. S’interdire de penser à la fuite, ne serait-ce que pour un instant volatil, c’était assassiner sa propre humanité. »
Sur un thème déjà rencontré sous la plume de Richard Wagamese dans Jeu blanc, j’ai eu le sentiment que, comme dans Underground railroad, l’auteur n’avait pas fait le choix d’une gradation dans l’horreur, qui aurait mis le lecteur dans la position d’attendre toujours pire des penchants racistes exercés par les plus cruels des responsables de l’école. Il a, semble-t-il, fait plutôt le choix inverse, et je lui en suis très reconnaissante.
Cependant, sa très grande, son immense colère contre ceux qui ont perpétré ou cautionné ces exactions racistes est bien réelle et irrigue le roman. L’écriture, fluide et sobre, ne cherche pas à provoquer ou diriger les sentiments du lecteur, pour lequel les faits parlent d’eux-mêmes. Le personnage d’Elwood est intensément touchant, avec son idéalisme, et le contrepoint apporté par son ami Turner est le bienvenu.
Une ellipse temporelle intervient environ aux deux tiers du roman, qui amène à s’interroger sur les événements passés, et à y revenir avec le point de vue d’un homme mûr toujours hanté par sa jeunesse. C’est un coup de maître de la part de l’auteur, mais je n’en dirai pas davantage… Un roman à lire, assurément, et qui me restera longtemps en mémoire.

Nickel boys de Colson Whitehead, (The Nickel boys, 2019) éditions Albin Michel, août 2020, traduction de Charles Recoursé, 259 pages.

Lilly trouve le roman bouleversant, Mes pages versicolores est plus mitigée. C’est un roman essentiel pour Jostein, un roman marquant pour Mumu dans le bocage et pour Plaisirs à cultiver.

Le mois américain est à retrouver ici.

Anna Hope, Nos espérances

nosesperances« Cate et Lissa murmurent à leur tour leur amour, car c’est là l’effet du mariage : il se déverse par-delà le couple, engendrant l’amour, engendrant la vie, nous faisant croire, ne serait-ce que le temps d’un après-midi, à une fin heureuse, ou du moins, à tout le moins, à l’espérance que l’histoire se poursuive comme il se doit. »
Trois amies londoniennes, des années étudiantes à l’installation dans la vie adulte, avec mariage ou pas, enfant ou non, travail stable ou rien du tout… Hannah, Cate et Lissa se sont connues à la fac ou bien avant, elles viennent de milieux différents, et embrassent des choix de vie différents. Les ont-elles fait elles-mêmes, ces choix, ou se sont-elles laissé guider par les circonstances ? Par des retours en arrière qui n’ont rien de lourd ou d’artificiel, Anne Hope remonte aux racines de ces espoirs parfois déçus, et ausculte les compromis que la vie adulte oblige à faire…

« Eh bien, vous avez tout eu. Les fruits de notre travail. Les fruits de notre activisme. Bon Dieu, on est allées changer le monde pour vous. Pour nos filles. Et qu’est-ce que vous en avez fait ? »
Le mois anglais me pousse à écrire une chronique sur Nos espérances qui sinon serait passé sans doute par le robinet d’eau tiède des romans qui ne me font ni chaud ni froid et que j’omets de chroniquer. Non que j’ai quelque chose à lui reprocher, ni que je sois déçue par rapport aux précédents romans de Anna Hope, je n’ai lu que Le chagrin des vivants que j’avais trouvé bien fait sans être trop enthousiaste pour autant. Non, ce roman brasse des thèmes intéressants sur la vie des femmes, sur leurs espoirs de jeunesse mis en regard de ce qu’elles sont devenues à trente-cinq ans, sur la maternité, ou son désir, sur le monde du travail et la vie de couple. Le style et la traduction s’accordent fort bien avec le propos et en font une lecture qui coule toute seule, très présente au moment de la lecture, très charnelle et sensorielle, avec des observations très justes.
Je reproche seulement à ce roman, et encore, des reproches, c’est beaucoup dire, une légère impression de déjà-lu, un thème qui m’a paru un peu rebattu, même s’il est bien traité, et des personnages qui restent un peu trop lisses, tout en cumulant à elles trois bien des désillusions et des renoncements.
Je ne déconseille pas cette lecture, qu’on peut qualifier de féministe, mais je pense qu’elle conviendra mieux aux trentenaires ou jeunes quadragénaires qui reconnaîtront des maux et des désenchantements de leur génération.

Nos espérances, d’Anna Hope (Expectation, 2019) éditions Gallimard (mars 2020), traduction de Élodie Leplat, 368 pages.

Les avis de Cathulu et Dasola.

Le mois anglais c’est par ici.
moisanglais2020

Chang Kang-Myoung, Parce que je déteste la Corée

parcequejedeteste« Mon pays natal, la Corée du Sud, s’aime d’abord lui-même. Il chérit uniquement les membres de la société qui lui font honneur. Et il colle une image infamante sur ceux qui ternissent son image. Si je me retrouve dans la misère et que je ne suis plus en mesure d’accomplir mon devoir de citoyenne, il ne m’aidera pas, ce sera à moi de faire en sorte de ne pas entacher la gloire de ma patrie. Voilà la mentalité de mon pays. »
Kyena a vingt-sept ans, peu de possibilités d’évoluer dans son métier, la perspective de se marier et de fonder une famille ne l’enchante guère, elle décide de tout quitter pour tenter sa chance en Australie. Des cours intensifs d’anglais lui permettront de se faire une place là-bas, de grimper dans l’échelle sociale, alors qu’en Corée, elle voit bien qu’elle restera comme ses parents, à vivre de petits boulots et dans des appartements miteux. Bien sûr, tout ne se déroule pas avec facilité, mais Kyena s’accroche, et ne manque jamais de ressources, même lorsque tout semble s’effondrer autour d’elle.

« Dans le bonheur aussi il y a les « capitaux » et les « liquidités ». Certains bonheurs viennent du fait qu’on accomplit quelque chose. Le souvenir de cette réussite reste en mémoire et rend les gens heureux un peu chaque jour pendant longtemps. C’est leur capital bonheur. »
Chang Kang-myoung est un journaliste, chroniqueur dans un grand quotidien de Séoul, qui a publié deux romans traduits en français, celui-ci et Génération B. Il s’intéresse à ses concitoyens avec acuité. Ici, il met la fiction au service du thème des jeunes qui s’exilent en Australie pour y trouver une vie meilleure. Leurs motivations, aussi variées qu’elles soient, m’ont intéressée et dressent un portrait de la Corée du Sud qui n’est pas aussi positif que l’image qu’on en a. Les classes sociales très compartimentées empêchent de s’en sortir en restant sur place, d’où le nombre de jeunes qui choisissent l’exil.
Si l’Australie leur semble un Eldorado, le réalité n’est pas aussi simple, notamment le petit monde des immigrés coréens qui reproduit les schémas de leur patrie. Quoi qu’il en soit, le personnage de Kyena est attachant, sa débrouillardise et son appétit de changement font plaisir à lire. Le style ne m’a pas vraiment apporté le petit plus que j’aurais souhaité, mais une lecture dépaysante, et courte, en ce moment, c’est tout à fait ce dont j’ai besoin !


Parce que je déteste la Corée de Chang Kang-myoung, (Hanguki sireoso, 2015), éditions Philippe Picquier, 2017, traduction de Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel, 164 pages

L’avis de Luocine.
Challenge coréen chez Christie.
Challenge coréen

 

Thomas Snégaroff, Little Rock, 1957

littlerock1957« Dans les couloirs, des élèves blancs les pointaient du doigt et chuchotaient des insultes sur leur passage. Des insultes dirigées à leur encontre, mais aussi destinées aux soldats qui restaient totalement impassibles. »
C’est en septembre 1957, la première rentrée des classes pour neuf lycéens noirs, les seuls acceptés parmi de nombreux dossiers déposés, pour entrer enfin à Central High School, un lycée jusqu’alors réservé aux blancs. La ségrégation est illégale depuis un arrêté de la Cour Suprême de 1954, mais pas encore appliquée en Arkansas.
Elizabeth Eckford, la seule à ne pas avoir le téléphone, n’est pas prévenue du report de cette rentrée très médiatisée au jour suivant, elle se retrouve seule sous les huées, et au milieu de visages remplis de haine. Ceci sous les flashes des photographes. Les jours suivants verront enfin les neuf pénétrer sous escorte militaire dans les salles de classe. Pendant ce temps la bataille juridique se poursuit entre le gouverneur de l’Arkansas hostile à la déségrégation, et la Cour Suprême qui veut faire appliquer la loi dans tous les états.

« S’appuyant sur l’arrêt Brown, le Conseil scolaire d’Hoxie décida de procéder à l’intégration. Un officiel justifia ainsi cette décision : « C’est la loi, c’est inévitable, c’est la volonté de Dieu et c’est moins cher. » Des quatre arguments, c’est indéniablement le dernier qui avait fait pencher la balance. »
L’auteur a travaillé à fond sur le sujet, allant chercher les racines dans l’esclavagisme, bien sûr, et aussi dans l’humiliation que constitua pour les états sudistes, la fin de la Guerre de Sécession et de l’esclavage. Il est allé interroger les témoins de 1957, et a rassemblé quantité de documents d’archives judiciaires, car c’est aussi devant les tribunaux que tout s’est joué.
Les passages les plus émouvants sont ceux qui suivent les premières semaines des neuf jeunes dans le lycée où ils rêvaient d’entrer. S’ils sont accompagnés au début par des soldats, certains endroits comme la cantine et les toilettes deviennent des lieux propices aux agressions, et la plupart d’entre eux réussissent à ne pas riposter, pour ne pas donner raison à leurs détracteurs. Ce courage force l’admiration.

Si le sujet m’a bien évidemment passionnée, et révoltée, l’abondance de documentation donne un ensemble parfois un peu froid. Cependant, la construction rehausse l’ensemble en présentant tour à tour les protagonistes, en leur donnant chair, et ça, ce n’est pas mal réussi du tout. Au final, un document tout à fait utile et édifiant, à lire et à faire lire !

Little Rock, 1957 de Thomas Snégaroff, éditions 10/18, 2019, 310 pages

Repéré chez Dominique.
L’African American History Month, c’est sur le blog d’Enna et sur Facebook.

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