Publié dans littérature Europe du Sud, policier, sorti en poche

Valerio Varesi, La pension de la via Saffi

pensiondelaviasaffi« Tout le monde connaissait l’endroit. Comparé à ces nouveaux hôtels avec drapeaux, portes coulissantes et faux tapis persans, ce vieux logement avait l’air d’un site archéologique. Que Soneri devrait désormais fouiller minutieusement. »
Il arrive que les livres d’une série ne se présentent pas au lecteur dans l’ordre, c’est ce qui m’est arrivé avec les romans de Valerio Varesi. Parmi les trois, et même maintenant quatre, traduits en français chez Agullo, j’ai lu tout d’abord le premier, Le fleuve des brumes, puis le troisième, Les ombres de Montelupo.
Voici maintenant le deuxième, qui se situe en plein cœur de la ville de Bologne, alors que l’un se déroulait dans la vallée du Po et l’autre dans le cadre montagnard et forestier des Apennins. Comme dans les romans précédents, c’est l’atmosphère qui constitue le moteur principal du roman. Atmosphère brumeuse là encore, le soleil semble rarement percer sur Bologne en cette fin d’année, et seuls les éclairages de fêtes donnent une gaité factice à une ambiance bien sombre. L’humeur du commissaire Soneri se fond dans le décor, il mène l’enquête sur la mort de la propriétaire de ce qui était autrefois une petite pension pour étudiants et élèves infirmières. C’est là qu’il y a rencontré sa femme, Ada, maintenant disparue, et la mort de la logeuse remue bien des souvenirs, compliqués par la découverte d’une photo ancienne où il reconnaît justement Ada.

« Il regarda longtemps la rue : le brouillard épais élevait une muraille moelleuse tout autour. Et comme toujours, c’était ce qui représentait le mieux ce qu’il avait dans la tête. »
Enquête lente et cotonneuse donc, mais solidement construite par l’auteur qui connaît bien le nord de l’Italie, de Turin à Parme, et qui a écrit un total de onze romans avec ce héros récurrent. Autant dire que nous entendrons encore parler de lui !
Beaucoup de pistes s’offrent au commissaire Soneri lorsqu’il commence à creuser autour de la personnalité de la propriétaire de la pension. Tout d’abord, l’activité de logement pour étudiants a laissé la place à d’autres plus lucratives. De plus, la dame était connue pour ses talents en médecine parallèle, en particulier dans le village d’où elle était originaire. Ajoutons à cela que le quartier a beaucoup changé de population en quelques décennies. Le commissaire s’investit beaucoup, n’hésitant pas à passer des nuits à veiller sur place, à la pension, attendant des mystérieux visiteurs, des coups de sonnette impromptus…
L’investigation n’avance pas à grand pas, le rythme lent s’accorde bien à la météo hivernale. Le style de l’auteur fait tout l’attrait du roman, il rend aussi bien la vivacité des dialogues que la langueur de l’attente qui constitue la plupart des enquêtes policières. Et surtout il rend un très bel hommage aux lieux qu’il affectionne, et donne envie dans ce roman de filer séance tenante et de visiter la ville de Bologne.
Ce qu’un joli article du blog « L’occhio di Lucie » confirme, très belles photos à l’appui !

La pension de la via Saffi, de Valerio Varesi, (L’affittacamere, 2004), éditions Points, 2018, traduction de Florence Rigollet, 306 pages.

Le mois italien, c’est ici.
moisitalien

Publié dans littérature Europe du Sud, sorti en poche

Silvia Avallone, La vie parfaite

vieparfaite« En mai, quand le vent détachait les fleurs des marronniers et que les pétales tombaient comme de la neige, elle allait s’asseoir sous les rameaux blancs d’un bouleau, à l’endroit le plus isolé et le plus escarpé du parc, sur un banc qu’elles avaient baptisé, sa meilleur amie et elle, « le banc d’où la vie est parfaite. »
J’avais reçu un bon coup de poing avec le premier roman de Silvia Avallone, D’acier, tant pour les personnages, des ados de quatorze ans, que pour le cadre, une ville ouvrière aussi dépérissante que ses aciéries. Par la suite, dans Marina Bellezza, le cadre, ville rurale encerclée de montagnes, et les personnages secondaires, m’avaient davantage plu que la jeune Marina elle-même.
Silvia Avallone continue, avec La vie parfaite, ses portraits d’adolescentes ou de jeunes femmes.
Adele, même pas dix-huit ans, est sur le point d’accoucher, et a malheureusement, trop bien saisi tous les enjeux du choix qui s’offre à elle : élever l’enfant ou accoucher sous X. Elle vient de la triste cité des Lombriconi, en banlieue de Bologne, où les jeunes ne connaissent que des pères défaillants et des mères qui peinent à jouer leur rôle, qu’elles soient trop jeunes ou déjà abîmées par la vie.
Roman choral, et qui revient en arrière sur un laps de temps de neuf mois, La vie parfaite met aussi en scène, entre autres, Dora et Fabio, un jeune couple plus aisé qui rêve de concevoir enfin un enfant. Quant à Zeno, le jeune voisin qui observe Adele et se rêve écrivain, il semble l’exact opposé de Manuel, le père de l’enfant d’Adele, que seul l’argent facile intéresse…

« Adele l’ignorait, comme elle ignorait bien des choses, mais il y avait longtemps qu’elle était pour lui une amie.
Pas n’importe laquelle. Il se sentait avec elle un lien plus pur, plus exclusif. Le lien entre un écrivain et son personnage principal. »
J’ai trouvé les personnages plus incarnés, plus forts que dans Marina Bellezza, où le paysage était cependant plus présent. Même si le quartier et son architecture sont évoqués, je n’ai pas senti trop fortement leur influence sur les acteurs du drame qui se joue, mais plutôt l’influence de la pauvreté.
L’écriture percutante est la marque de l’auteure, elle ne va pas par quatre chemins, et fait merveille avec des dialogues qui sonnent très juste. Le style colle bien au thème de la maternité, aux douleurs de l’enfantement comme aux affres de l’amour maternel, au vide de l’absence d’enfant comme au poids de la mono-parentalité.
Avec un rythme qui ne souffre d’aucun temps mort, les pages tournent vite, et il n’est pas difficile de partager les dilemmes de personnages bien incarnés et touchants. Silvia Avallone reste pour moi une auteure à suivre, qui parle comme peu d’autres des espoirs et des désillusions de la jeunesse. Sur le sujet de la maternité, le récit oscille entre idéalisation et réalité la plus terre-à-terre. C’est la vie qui naît entre les pages, la vraie vie, à défaut d’être la vie parfaite.

La vie parfaite de Silvia Avallone (Da dove la vita è perfetta, 2017) éditions Liana Lévi, édition de poche Piccolo, avril 2019, traduction de Françoise Brun, 406 pages.

Séduites aussi, Delphine-Olympe, Hélène et Valentyne.

Lecture pour le mois italien (à retrouver ici)
Lu entre Naples et Sorrente, j’étais bien dans l’ambiance et avais l’impression de croiser les personnages dans la rue !

moisitalien

Publié dans littérature Europe du Sud, non fiction, rentrée littéraire 2018

Javier Cercas, Le monarque des ombres

monarquedesombresRentrée littéraire 2018 (14)
« La décision fut d’écrire d’autres histoires, mais qu’entre-temps je glanerais des informations sur Manuel Mena, même si c’était entre deux livres et à mes heures perdues, avant que la trace de sa courte vie s’estompe complètement et disparaisse de la mémoire précaire et usée de ceux qui l’avaient connu ou de l’ordre volatil des archives et des bibliothèques. »

Cela faisait des années que l’auteur espagnol Javier Cercas tournait autour de ce héros de la famille, jeune homme mort à vingt ans sur les bords de l’Ebre, mais le fait que rétrospectivement il ait été du mauvais côté, à savoir du côté du franquisme, était très certainement un frein à cette entreprise. Cela et aussi la mémoire des contemporains de Manuel Mena qui commençait à s’effacer… Pourtant, grâce à la proposition de son ami le cinéaste David Trueba qui lui propose de l’accompagner dans son village d’Estrémadure pour interroger et filmer ceux qui ont connu le jeune phalangiste, un projet de livre se dessine.
C’est avec plaisir que je retrouve Javier Cercas, dont j’avais lu avec un très grand intérêt L’imposteur.
Le présent livre relate scrupuleusement les recherches, les rencontres, en quête de la personnalité de Manuel Mena, mais curieusement, l’auteur parle de lui tantôt à la première personne, tantôt, notamment pour les membres de sa famille, en les nommant « le grand-père de Javier Cercas » ou « l’oncle maternel de Javier Cercas », un curieux dédoublement qui surprend, mais ne soulève aucun doute quand à la sincérité du propos.

« En prenant le café, je racontai à David que pendant des années cet endroit avait abrité le cinéma et le dancing du village et que c’était là que j’avais embrassé une fille pour la première fois et où j’avais vu mon premier film.
– C’était quoi comme film ? demanda-t-il.
Les quatre fils de Katie Elder
, répondis-je.
– Eladio avait raison, tu vois ? dit David.
Je le regardai sans comprendre.
Il précisa sa pensée :
– On est de là où on a embrassé pour la première fois et où on a vu son premier western.
Il paya les cafés et ajouta :
– Ici, ce n’est pas le village de tes parents, mec : ici, c’est ton foutu village. »
Les dialogues entre l’auteur et David Trueba rendent très vivante cette quête, près de quatre-vingts ans après les faits, ainsi que le retour au village natal qui m’a rappelé le très beau livre de Carine Fernandez, Mille ans après la guerre. Impossible de ne pas se passionner pour tous les doutes et les questionnements soulevés par l’enquête de l’auteur, et ils sont nombreux, car il n’est pas forcément facile d’évoquer un ancêtre franquiste dans l’Espagne actuelle. Tous les moments où il réussit à faire remonter des réminiscences de la part de proches parents ou de voisins de son village s’avèrent également très émouvants, et j’ai vraiment été emballée par le style. La traduction me semble d’ailleurs parfaite pour mettre en valeur ce texte.
Un seul petit bémol concerne les recherches qui relèvent davantage des textes d’archives. Les formulations manquent parfois un peu de clarté pour qui ne connaît pas parfaitement les protagonistes de la guerre civile espagnole : les franquistes, les républicains, ça va, les phalangistes, on voit bien de quel côté ils sont, mais lorsqu’est évoquée « l’armée de Yagüe » de quel côté se situe-t-on ? Il faut quelques lignes à rechercher des indices pour trouver la réponse, retomber sur ses pieds et reprendre le fil, compliqué par des phrases très longues. J’aime beaucoup habituellement les phrases longues, mais lorsqu’il s’agit de guerre, de différentes factions, ça n’aide pas à la compréhension… Certains épisodes sont toutefois captivants comme l’approche de Teruel à la fin de l’année 1937, connue par les photos de Robert Capa et Gerda Taro, et qu’on retrouve ici, vue de l’intérieur. La fin est également une grande réussite, très belle et émouvante, elle révèle enfin la signification du titre…

Le monarque des ombres de Javier Cercas (El monarca de las sombras, 2017) éditions Actes Sud (août 2018), traduit par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon, 320 pages.

Le billet de Marilyne, (merci !) ou celui de Delphine-Olympe.

Publié dans littérature Europe du Sud, policier, sorti en poche

Maurizio de Giovanni, Et l’obscurité fut

etlobscuritefut.jpg« L’enfant semblait serein. Son visage ne trahissait ni peur, ni inquiétude.
Puis il disparut à leur vue. »
Un enfant disparaît lors d’une sortie scolaire au musée. Les sœurs qui surveillaient le groupe n’ont rien vu. Seule la caméra de surveillance montre Edoardo, dit Dodo, partir en tenant la main d’une femme en sweat-shirt à capuche. Son grand-père est un riche entrepreneur napolitain, la piste de l’enlèvement contre rançon est donc privilégiée par les policiers du commissariat de Pizzofalcone.
Ils reviennent dans ce roman, après La méthode du crocodile et La collectionneuse de boules à neige, l’équipe de l’inspecteur Lojacono, tous affectés à ce commissariats en raison de différents problèmes, l’un avec la mafia sicilienne, l’autre avec son impulsivité, d’autres avec une famille en miettes ou une dépression chronique. Malgré ces problèmes, ou pour y échapper, tous s’investissent à fond dans l’enquête, il n’est pas question de perdre un seul instant pour retrouver le petit garçon.

« Il y a des nuits.
Des nuits auxquelles on arrive comme au sommet d’une montagne, si épuisé qu’on a du mal à garder les yeux ouverts.
Des nuits pleines de rien, où tout ce qu’on souhaiterait, ce serait dormir sur le ventre, chez soi, dans une rassurante odeur de renfermé.
Des nuits où il faut se barricader contre le monde extérieur, ce fardeau à couper le souffle, et empêcher les doigts sombres de s’introduire par les interstices des fenêtres, jusqu’à l’âme.
Il y a des nuits. »
C’est avec plaisir que j’ai retrouvé le commissariat napolitain et que je me suis attachée à leur enquête. Même si les vies privées de chacun des membres de l’équipe prennent de l’épaisseur, la recherche du petit Dodo, dix ans et une famille qui se déchire, est très prenante, d’autant que l’auteur alterne avec le point de vue du petit garçon enfermé, ou celui de ses ravisseurs. De plus, des sortes d’intermèdes poétiques ponctuent le texte comme celui sur la nuit ou sur le mois de mai, très différents l’un de l’autre d’ailleurs, mais tout aussi saisissants. Je trouve d’ailleurs que l’auteur à gagné en art de faire monter l’émotion depuis le roman précédent… Et ce jusqu’au dénouement…
Les personnages secondaires le sont beaucoup moins, et gagnent en véracité, en poursuivant leurs histoires personnelles en parallèle. Cela donne grande envie de lire la suite, mais j’ai l’impression que pour l’instant seuls trois volumes sont traduits. Je pourrai, si je veux retrouver l’auteur, m’attaquer à la série du Commissaire Ricciardi, qui reste à Naples, mais cette fois dans les années 30, et qui semble passionnante aussi, et sur laquelle Marilyne publie un billet aujourd’hui même.

Et l’obscurité fut de Maurizio de Giovanni, (Buoi per i Bastardi di Pizzofalcone, 2013) éditions 10/18, 2017, traduit par Jean-Luc Defromont, 354 pages.

Livre sorti de ma PAL, je poursuis donc l’Objectif PAL et vous pourrez retrouver les autres lectures des participants chez Antigone.
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Publié dans littérature Europe du Sud

Santiago Pajares, Imaginer la pluie

imaginerlapluie
« Le sable. le sable à perte de vue. Dans toutes les directions. Et au milieu de ce néant qui n’est que sable, un petit puits, deux palmiers, un potager minuscule et un appentis. Et moi sur le toit, essayant d’imaginer la pluie. »

« Mère savait que je n’étais pas encore prêt à apprendre à me battre, mais elle s’en moquait. Elle me dit :
– Le désert ne va pas attendre que tu sois prêt. »
Un enfant vit seul avec sa mère dans un endroit complètement isolé, plus qu’isolé, le plus éloigné possible de tout. Ainsi résumé, le roman rappelle Le garçon de Marcus Malte, mais à y regarder de plus près, l’auteur espagnol Santiago Pajares explore des chemins bien différents. Son texte se situe dans un futur assez proche, où l’humanité en conflit a laissé pour seul choix à une femme enceinte de mourir ou de se réfugier dans une minuscule oasis dans un désert brûlant. Elle élève ainsi jusqu’à une douzaine d’années son fils Ilonah, mais tombe malade. Quand elle sent que sa fin est proche, la mère raconte à son enfant comment c’était avant, et lui donne quelques conseils sur le chemin qu’il devra suivre, au sens propre comme au figuré.

« À quatorze mètres, on trouve l’eau. Seuls les palmiers et les fous sont capables d’aller aussi loin. »
Les suivra-t-il ou pas, et surtout comment s’accommodera-t-il de la solitude immense qui est désormais la sienne ?
Je m’en voudrais de vous en dire plus sur ce très beau, ce magnifique roman, sobrement poétique, aux phrases et aux chapitres courts, commençant chacun par un nombre écrit en caractères arabes et japonais. Sachez que la fable philosophique y côtoie le récit post-apocalyptique, que le roman de survie se fait ici roman d’initiation, qu’il y est question de solitude, mais aussi d’amitié. Tout pour me plaire donc, et l’écriture et la traduction sont tout juste parfaites, en adéquation idéale avec le sujet. Mais pourquoi n’a-t-on pas davantage parlé de ce roman au moment de sa sortie ?
Je me rends compte que je ne lui rends pas service en en parlant en pleine rentrée littéraire, mais si je pouvais ne donner envie de le lire qu’à deux ou trois personnes, j’en serais déjà ravie !

Imaginer la pluie de Santiago Pajares (La lluvia de Ilonah, 2011) éditions Actes Sud (avril 2017) traduction de Claude Bleton, 297 pages.

L’avis de Daphné et quelques avis (plutôt enthousiastes) sur Babelio.

Ma participation à l’Objectif PAL d’Antigone.
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Publié dans littérature Europe du Sud, premier roman, rentrée littéraire 2017

Paolo Cognetti, Les huit montagnes

huitmontagnes« Peut-être ma mère avait-elle raison, chacun en montagne a une altitude de prédilection, un paysage qui lui ressemble et dans lequel il se sent bien. La sienne était décidément la forêt des mille cinq cents mètres, celle des sapins et des mélèzes, à l’ombre desquels poussent les buissons de myrtilles, les genévriers et les rhododendrons, et se cachent les chevreuils. »
La première fois que Pietro, petit milanais de onze ans, découvre les montagnes, c’est dans le Val d’Aoste. Ses parents, originaires de Vénétie, se prennent de passion pour la montagne, chacun à sa manière et viennent y passer toutes leurs vacances d’été. Pendant que son père randonne infatigablement vers les sommets, Pietro fait la connaissance de Bruno, un jeune de son âge avec lequel il explore les cabanes abandonnées, les forêts et les alpages. Les différences qui devraient les opposer leur apportent beaucoup l’un à l’autre, sans doute davantage au petit citadin qui est encore un enfant, par bien des côtés.

« Dans la philosophie qui était la sienne, qui consistait à monter et à descendre, ou plutôt à fuir en haut tout ce qui empoisonnait la vie en bas, après la saison de la légèreté venait forcément celle de la gravité : c’était le temps du travail, de la vie en plaine et de l’humeur noire. »
J’ai tout aimé dans ce roman, de l’apprentissage de la montagne par le jeune Pietro à la relation père-fils, de la philosophie des alpages à l’histoire d’amitié entre Pietro et Bruno. Lorsque le jeune homme devenu cinéaste documentaire, plus attiré par les montagnes lointaines que par celles de son enfance, revient dans le Val d’Aoste, c’est après la mort de son père, et beaucoup de choses ont changé. Il revoit à cette occasion Bruno.

« Tu vois le torrent ? dit-il. Mettons que l’eau, c’est le temps qui coule : si l’endroit où nous sommes, c’est le présent, tu dirais qu’il est où, l’avenir ? »
Les descriptions, qui ne s’embarrassent pas de lyrisme inutile, sonnent juste, et posent une belle atmosphère montagnarde. C’est le genre de roman pour lequel on a envie de donner à lire quantité de citations plutôt que de s’étaler à le décrire. Il ne faut pas s’attendre à une action trépidante, mais même sans être complètement fanatique de marche en montagne, on ne peut qu’apprécier l’écriture impeccable, sans oublier la traduction, et la mélodie de la montagne, qui m’a rappelé bien souvent L’iris de Suse, le dernier livre de Giono que j’ai lu. Une comparaison tout à fait méritée pour ce beau roman !

Les huit montagnes de Paolo Cognetti, (Le otto montagne, 2016) éditions Stock, août 2017, traduit de l’italien par Anita Rochedy, 299 pages.

Toutes séduites : Dominique, Eve-Yeshé, Hélène et Krol

Le mois italien est chez Martine et sur FB.
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Publié dans littérature Europe du Sud, policier

Valerio Varesi, Les ombres de Montelupo

ombresdemontelupo« Ce n’est que lorsqu’il s’engagea sur le sentier de la hêtraie que tout se referma. Les arbres et les fins branchages tout autour, le brouillard épais qui pesait depuis les hauteurs, et la terre noire sous ses pieds le firent frissonner. »
Le commissaire Soneri, déjà rencontré dans Le fleuve des brumes, a besoin de repos. Il choisit de retourner dans le village de son enfance, dans les Apennins, et comme le mois de novembre est bien entamé, son occupation principale sera la cueillette des champignons ! C’est compter sans l’atmosphère du village qui est pour le moins alarmante : des coups de feu résonnent par intervalles dans les montagnes alentours, des affiches fleurissent concernant le patron de l’entreprise de salaisons locale. Ce village entre la mer et la région de Parme vit depuis des décennies pour et par la grosse usine de charcuterie devenue une multinationale prospère… Enfin, en théorie. Le fils, Paride Rodolfi, a disparu depuis quelques jours, soit-disant pour aller chercher une cagnotte gardée à l’étranger. Les créanciers, les banques, attendent son retour avec impatience. Le suicide du patriarche de la famille les rend encore plus inquiets et pressés de revoir leur argent.

« Le commissaire écoutait, de plus en plus mal à l’aise, ces dialogues pleins d’allusions qui lui échappaient. »
J’ai lu récemment que ce roman était inspiré par l’affaire Parmalat, énorme scandale financier en Italie au début des années 2000. Toutefois, pas d’inquiétude, le but de l’auteur n’est pas de démonter les mécanismes financiers ou de les expliquer en détail, mais plutôt d’étudier l’emprise d’une grosse société sur un village qui n’a pratiquement pas d’autre source d’emploi. On travaille pour la société Rodolfi ou on quitte le village pour la ville, et ce, depuis des années. Le commissaire Soneri, qui n’a pas l’intention de mener une enquête, s’y trouve toutefois plus ou moins impliqué puisque son propre père a travaillé pour l’entreprise de salaisons. Et puis, lorsqu’on trouve un corps dans les bois en cherchant des champignons, comment ne pas se sentir concerné ?
Pour aimer ce roman, il faut aimer les romans policiers qui prennent leur temps, qui n’hésitent pas à décrire des sentiers de montagne noyés dans le brouillard ou des massifs montagneux au petit matin, autant qu’à retranscrire des conversations autour d’un bon plat de sanglier accompagné de polenta ! Puisque l’enquête, à partir du moment où il y en a une, est officiellement confiée aux gendarmes, c’est d’ailleurs en se promenant dans les bois et en conversant ici ou là, que le commissaire réfléchit à la situation. Toutefois cette relative lenteur va déboucher sur une conclusion beaucoup plus mouvementée…

 

« Il scruta les visages qu’il reconnaissait, mais sur lesquels le temps avait déposé une couche d’hostilité craintive. »
Comme dans Le fleuve des brumes, j’ai été embarquée par l’atmosphère, et ai lu avec grand plaisir ce polar qui permet de découvrir une région d’Italie sous un angle particulièrement riche et intéressant. Il me restera à lire La pension de la via Saffi, paru entre temps. Pour ceux qui se demanderaient comment les éditions Agullo ont pu faire paraître trois romans de l’auteur en si peu de temps, sachez que deux traductrices ont travaillé sur les romans, l’une a traduit le premier et le troisième, l’autre le deuxième.
L’auteur était présent aux Quais du Polar, je n’ai pas eu l’occasion de l’écouter, mais j’y ai pris de nombreuses idées de polars de toutes les régions de la Botte, de quoi voyager à peu de frais !

Les ombres de Montelupo de Valerio Varesi (Le ombre di Montelupo, 2005) éditions Agullo (mars 2018) traduit de l’italien par Sarah Amrani, 310 pages

tous les livres sur Babelio.com

 

Publié dans littérature Europe du Sud, policier, sorti en poche

Petros Markaris, Épilogue meurtrier

epiloguemeutrier« La crise a balayé les embouteillages au centre d’Athènes. Un Athénien sur deux ne prend plus sa voiture qu’en cas d’urgence. »
C’est le troisième roman de Petros Markaris que je lis après Le Che s’est suicidé, qui se déroule à l’époque où Athènes préparait les Jeux Olympiques, et Liquidations à la grecque (non chroniqué), évoquant le début de la crise grecque. Cette fois, le pays s’est enfoncé au plus profond dans les problèmes économiques, et l’auteur ne manque pas de le noter, à chaque fois qu’il fait parcourir les rues d’Athènes à son personnage principal, ou même lorsqu’il décrit les repas familiaux. C’est un plaisir pour le lecteur de retrouver une ancienne connaissance, le commissaire Charitos. C’est beaucoup moins agréable pour lui qui subit dès les premières lignes une situation très angoissante. Sa fille Katerina, avocate défendant les sans-papiers, se fait agresser devant le palais de Justice par des militants fascistes de l’Aube Dorée, et doit être conduite à l’hôpital.

« On a beau dire, quand votre fille soutient des immigrés, même légaux, vous ne vous faites pas que des amis dans la Maison. Non que tous les policiers soient membres de l’Aube Dorée, mais en raison de la crise, ils courent de manifs en rassemblements, débordés, et la chasse aux sans-papiers ajoute un poids supplémentaire. »
Parallèlement, Charitos est confronté à un assassinat puis un autre, revendiqués par un mystérieux groupe, « les Grecs des années 50 »… S’agit-il de papys tueurs ou de nostalgiques des années passées de la Grèce ? Est-ce que Charitos doit chercher l’origine de ses meurtres à l’époque des Colonels, et donc dans l’histoire des pères des victimes ? Il lui faudra bien du flair et une certaine intuition pour savoir dans quelle direction faire porter ses recherches.
Comme les précédents, ce roman se lit avec facilité, et passionne plus pour le portrait de la Grèce contemporaine que pour l’enquête. Elle ne manque pas du tout d’intérêt, mais c’est dans la description d’une ville à bout de souffle, rongée par la crise, la pauvreté galopante, et pourtant animée toujours par un esprit de débrouillardise et de d’entraide, que l’auteur excelle. Le commissaire Charitos doit maintenant circuler en bus pour économiser l’essence, les fameux repas concoctés par Adriani, son épouse, se composent plus souvent de légumes que de viande, mais il règne toujours une atmosphère conviviale et chaleureuse.
Une lecture parfaite pour qui aime les romans policiers qui dépaysent, et restent bien ancrés dans la réalité sociale d’un pays.

 

Épilogue meurtrier de Petros Markaris, (Titli telous – O Epilogos, 2014) éditions du Seuil (2015) traduit du grec par Michel Volkovitch, 285 pages, existe en poche (collection Points).

Les avis de Delphine-Olympe et Sharon…

Lire le monde c’est ici !

Publié dans littérature Europe du Sud, policier, sorti en poche

Donato Carrisi, La fille dans le brouillard

filledanslebrouillard« Les éclairs venaient de la rue. Des silhouettes sombres comme des ombres tournaient autour de la maison. De temps à autres, un éclair apparaissait. On aurait dit des Martiens, curieux et menaçants.
C’étaient des photographes. »
Rien ne vaut un bon roman policier entre deux lectures plus exigeantes, et s’il s’agit d’un policier italien, c’est encore mieux ! Pourquoi ? Parce que je voue toujours une certaine tendresse à nos voisins transalpins, et qu’il me plaît toujours d’explorer la variété des régions italiennes. Ici nous sommes dans un bourg des Alpes italiennes en plein hiver, lorsqu’une toute jeune fille disparaît entre son domicile et l’église où elle se rendait, en fin d’après-midi. Anna Lou a tout de la lycéenne tranquille, bonne élève, même pas en rébellion avec ses parents, sa disparition deux jours avant Noël ressemble à s’y méprendre à un enlèvement. Mais la fugue reste une hypothèse à considérer pour les policiers chargés de l’enquête.
Pas du tout conventionnel, ce roman, qualifié par l’éditeur de thriller, vaut surtout par son personnage principal, un policier qui s’intéresse plus à faire la une des médias que, semble-t-il, à trouver le vrai coupable. Il fait tout pour attirer à lui les feux des projecteurs, trouve un suspect qui semble idéal, et qui pourtant n’a aucun mobile valable, aucune ombre dans son passé, aucune preuve qui l’accable, uniquement quelques présomptions et la certitude d’un policier entêté.

« Un crime se produisait toutes les sept secondes.
Toutefois, seule une infime partie faisait l’objet d’articles de journaux, de reportages télévisés ou d’épisodes entiers de talk-show à succès. Pour cette minorité, on faisait appel à des experts criminologues et psychiatres, on dérangeait des philosophes et même des philosophes. »
Le deuxième côté passionnant du roman réside aussi dans le démontage de la machine médiatique, et la critique du rôle des médias, notamment les chaînes d’information en continu, dans les affaires, peu nombreuses, qui font la une de la presse. Le petit jeu entre le commissaire Vogel et les médias sera-t-il au service de la vérité ou au contraire va-t-il envelopper d’un brouillard encore plus tenace toute cette affaire ?
Sauf erreur de ma part, Vogel n’est pas un personnage récurrent de Donato Carrisi, et ce roman est un peu à part dans sa bibliographie. Je ne pense pas lire les autres romans qui me semblent plutôt s’intéresser à des tueurs en série, et à des histoires plus destinées à effrayer qu’autre chose. Ce qui n’est pas du tout ma tasse de thé. En tout cas, ce roman a pour moi fort bien rempli son rôle. La construction impeccable permet de faire des hypothèses avec quelques pas d’avance sur le policier, le portrait fouillé des personnages aide à se les imaginer parfaitement, et la résolution de l’énigme, tout à fait surprenante, est à la hauteur du reste du roman, et vraiment mémorable.

La fille dans le brouillard de Donato Carrisi (La ragazza della nebbia, 2015) Livre de Poche (2017) traduit par Anaïs Bouteille-Bokobza, 349 pages.

Les avis d’Alex mot-à-mots et Pages de lecture de Sandrine.

A noter que le festival Quais du Polar met cette année l’Italie à l’honneur, et que Donato Carrisi figure parmi les invités. Sa fiche-auteur ici

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Publié dans littérature Europe du Sud, policier

Valerio Varesi, Le fleuve des brumes

fleuvedesbrumes« Il se sentait empêtré dans une double affaire dont il ne parvenait pas à extraire l’ombre d’un indice, une ébauche d’hypothèse sur laquelle travailler. »
C’est sur les bords du Pô que le commissaire Soneri décide d’enquêter sur une disparition, celle d’un marinier âgé dont la péniche a été retrouvée vide après avoir dérivé un moment sur le fleuve en crue. Etait-elle vide à ce moment-là déjà, Tonna le batelier l’a-t-il abandonnée, quelqu’un d’autre a-t-il piloté la péniche ? De nombreuses questions se posent, et davantage encore lorsque le frère du marinier est retrouvé mort, défenestré au pied d’un hôpital où il se rendait souvent. Si les affaires semblent forcément liées, les pistes sont plus que minces, et le commissaire devra jouer plus souvent de son intuition que de recherches purement scientifiques. Et son intuition le mène très loin… dans le passé.

« Ses recherches le conduisaient toutes vers le Pô, sur cette terre plate où l’on ne voyait jamais le ciel. Et lui ne croyait pas aux coïncidences. »
Le fleuve des brumes est vraiment l’essence même du polar d’ambiance, avec son fleuve omniprésent, ses brouillards, ses péniches qui glissent silencieusement, ses inondations, ses petits cafés où l’on se tait plus qu’on ne discute… Cette ambiance est particulièrement bien rendue par une écriture qui fait la part belle aux images poétiques, et, si on excepte deux ou trois maladresses de traduction, aux dialogues piquants et aux pensées chaotiques du commissaire.
En même temps qu’un auteur, j’ai découvert une jeune maison d’édition, fondée en 2015, et des livres d’une présentation soignée et très séduisante avec ses rabats à surprise : une citation en VO d’un côté, un lexique des vins de la vallée du Pô de l’autre, de quoi mettre encore un peu plus dans l’ambiance !
Un sans faute pour l’objet, une découverte agréable pour l’auteur italien et deux raisons de poursuivre l’aventure. Après ce livre emprunté en bibliothèque, j’ai fait l’acquisition d’un autre roman de cet éditeur et je vous en parlerai bientôt.

Le fleuve des brumes de Valerio Varesi, (Il fiume delle nebbie, 2003) éditions Agullo (2016) traduit de l’italien par Sarah Amrani, 316 pages.

D’autres avis : Black novel, Encore du noir, Jean-Marc Laherrère