littérature Europe du Sud·policier

Valerio Varesi, Le fleuve des brumes

fleuvedesbrumes« Il se sentait empêtré dans une double affaire dont il ne parvenait pas à extraire l’ombre d’un indice, une ébauche d’hypothèse sur laquelle travailler. »
C’est sur les bords du Pô que le commissaire Soneri décide d’enquêter sur une disparition, celle d’un marinier âgé dont la péniche a été retrouvée vide après avoir dérivé un moment sur le fleuve en crue. Etait-elle vide à ce moment-là déjà, Tonna le batelier l’a-t-il abandonnée, quelqu’un d’autre a-t-il piloté la péniche ? De nombreuses questions se posent, et davantage encore lorsque le frère du marinier est retrouvé mort, défenestré au pied d’un hôpital où il se rendait souvent. Si les affaires semblent forcément liées, les pistes sont plus que minces, et le commissaire devra jouer plus souvent de son intuition que de recherches purement scientifiques. Et son intuition le mène très loin… dans le passé.

« Ses recherches le conduisaient toutes vers le Pô, sur cette terre plate où l’on ne voyait jamais le ciel. Et lui ne croyait pas aux coïncidences. »
Le fleuve des brumes est vraiment l’essence même du polar d’ambiance, avec son fleuve omniprésent, ses brouillards, ses péniches qui glissent silencieusement, ses inondations, ses petits cafés où l’on se tait plus qu’on ne discute… Cette ambiance est particulièrement bien rendue par une écriture qui fait la part belle aux images poétiques, et, si on excepte deux ou trois maladresses de traduction, aux dialogues piquants et aux pensées chaotiques du commissaire.
En même temps qu’un auteur, j’ai découvert une jeune maison d’édition, fondée en 2015, et des livres d’une présentation soignée et très séduisante avec ses rabats à surprise : une citation en VO d’un côté, un lexique des vins de la vallée du Pô de l’autre, de quoi mettre encore un peu plus dans l’ambiance !
Un sans faute pour l’objet, une découverte agréable pour l’auteur italien et deux raisons de poursuivre l’aventure. Après ce livre emprunté en bibliothèque, j’ai fait l’acquisition d’un autre roman de cet éditeur et je vous en parlerai bientôt.

Le fleuve des brumes de Valerio Varesi, (Il fiume delle nebbie, 2003) éditions Agullo (2016) traduit de l’italien par Sarah Amrani, 316 pages.

D’autres avis : Black novel, Encore du noir, Jean-Marc Laherrère

 

littérature Europe du Sud·mes préférés·nouvelles·rentrée hiver 2017

Jaume Cabré, Voyage d’hiver

voyagedhiver« Mais le destin est ainsi : il ne raconte pas toute l’histoire, seulement le fragment qui lui convient et, afin de vous induire en erreur, il cache le reste avec un petit rire équivoque. »
J’ai enfin lu un livre de Jaume Cabré ! Mais pas le tant vanté et tant admiré Confiteor, que je crains tellement qu’il m’attend depuis presque deux ans ! Non, j’ai trouvé un recueil de nouvelles du grand auteur catalan sous une couverture qui ne pouvait que me faire de l’œil, et j’ai bien fait de me laisser tenter.
Voyage d’hiver est composé de quatorze nouvelles dont l’auteur a écrit plusieurs versions sur presque vingt ans, versions dont il dit dans la postface qu’il n’était pas vraiment satisfait jusqu’à ce qu’il leur trouve des correspondances, des connivences, des thèmes communs. La version définitive met donc légèrement l’accent sur ces coïncidences, et c’est un vrai plaisir de lecture !

« Promets-moi que… dans vingt-cinq ans -il regarda sa montre-, le 13 décembre à midi… nous nous retrouverons devant le tombeau de Schubert. »

Quatorze nouvelles qui m’ont toutes séduites à leur manière, « L’espoir entre les mains » a presque réussi à me faire pleurer avec son histoire de prisonnier qui attend des lettres de sa fille, le formidable « Deux minutes » rappelle un album pour enfant où tout s’enchaîne et pourtant fait appel à l’intelligence du lecteur avec sa fausse simplicité. Le Voyage d’hiver de Schubert revient à plusieurs reprises dans les nouvelles, ainsi qu’un tableau de Rembrandt, comme autant de clins d’oeil, mais nul besoin d’être un fin connaisseur en art ou en musique pour apprécier.

« Après cette expérience sensationnelle, j’ai parcouru tous les musées d’Oslo à la recherche d’autres non-tableaux. J’en ai trouvé trois ou quatre qui m’ont rendu très heureux. »
Ce sont des nouvelles à chute, ce qui est un peu à l’écart des modes, mais fonctionne bien quand l’écriture est à la hauteur. Drôles, émouvantes ou machiavéliques, ces nouvelles laissent une grande place à la musique, à la littérature et à l’art, et sondent les profondeurs de l’âme humaine en quête du mal ou de la bonté qui s’y cachent. Elles s’enchaînent en changeant de lieux et d’époques, mais sans égarer le lecteur. Bref, j’ai adoré ce recueil, et maintenant, je pense pouvoir profiter des longues soirées d’hiver pour m’attaquer enfin à Confiteor !

Voyage d’hiver de Jaume Cabré, (Viaje de invierno, 2014) éditions Actes sud (février 2017) traduit du catalan par Edmond Raillard, 304 pages.

Les billets d’Alex mot à mots et Noukette


Les bonnes nouvelles du lundi c’est ici
bonnenouvelle

littérature Europe du Sud·sortie en poche

Luca di Fulvio, Le gang des rêves

gangdesreves« Dans ce nouveau monde, deux choses particulières frappaient Cetta : les gens et la mer. »
J’ai l’impression de voir ce roman partout depuis sa sortie en poche, pas tant sur les blogs que sur les réseaux sociaux, d’ailleurs. J’avais noté ce titre depuis un moment, et n’ai pas résisté longtemps aux avis dithyrambiques et à la couverture qui laisse libre cours à l’imagination.
Au cas où imaginer ne vous suffirait pas, voici un bref résumé du début. Toute jeune, dans un village misérable de l’Aspromonte, en Italie, Cetta donne naissance à un enfant qu’elle nomme Natale, à cause de sa mèche de cheveux blonds. Avec cet enfant issu d’un viol, elle s’embarque pour les Etats-Unis. Rebaptisé Christmas à Ellis Island, le garçon grandit dans le quartier italien de Manhattan, comprend dès qu’il est assez grand le métier de sa mère, et quitte rapidement l’école pour la rue…

« Le Lower East Side était comme une prison de haute sécurité : on ne pouvait s’en évader, et ceux qui étaient dedans étaient condamnés à perpétuité. »
C’est romanesque à souhait, avec un joli mélange des thèmes entre la vie des immigrés dans les « tenements » du quartier du Lower east Side, celle des bandes de jeunes et des gangsters new-yorkais, le milieu du cinéma à Los Angeles, celui de la radio… La construction ressemble à celle d’une série télévisée, elle est dynamique et alterne les époques et les points de vue avec virtuosité. Parmi les personnages, nombreux sont ceux auxquels on s’attache de manière indéfectible, Christmas et sa mère, mais aussi Sal, l’ami de sa mère, ou Ruth, la jeune fille de bonne famille dont Christmas tombe amoureux. Car une histoire d’amour parcourt tout ce roman, et le lecteur compatit aux malheurs de nos Roméo et Juliette, s’angoisse de l’emprise funeste d’un odieux personnage sur leur histoire.

« Il retrouva ses propres rêves, comme s’ils n’étaient jamais morts mais avaient simplement été mis de côté. »
Bref, j’allais abonder dans le sens des commentaires passionnés que j’avais lus, mais je crois avoir retrouvé un certain sens critique au cours de la lecture. J’ai tout d’abord ressenti quelques longueurs, surtout en ce qui concerne la romance entre Christmas et Ruth, puis des lourdeurs dans le style ou la traduction (la « voix de velours » du héros, ça passe une fois, mais cinq ou six fois, un peu moins bien…) quelques facilités aussi, des scènes incontournables du roman sentimental dont je me serais bien passée.
Au final, si le roman se lit très facilement malgré ses plus de 900 pages, il ne faut rien en attendre d’inoubliable du côté du style, et se préparer seulement, et c’est déjà très bien, à passer un bon moment avec des personnages expressifs et des lieux chargés d’histoire, et propices à faire rêver.

Le gang des rêves (La gang dei sogni, 2015) de Luca Di Fulvio, traduit de l’italien par Elsa Damien, éditions Pocket (2017), 944 pages

Alex émet quelques bémols, Sandrine glisse sur ces mêmes bémols, Nicole est enthousiaste !

Ceci est mon premier (et peut-être mon seul) pavé de l’été !
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littérature Europe du Sud·rentrée automne 2015

Marian Izaguirre, La vie quand elle était à nous

LA_VIE_QUAND_ELLE_ETAIT_A_NOUS_1-1.pdf« Notre vie, quand elle était à nous, elle me manque ! »
Une femme entre deux âges découvre, au cours d’une promenade dans les rues de Madrid, au fond d’une petite ruelle, une librairie de livres d’occasion. L’histoire se passe en 1951. La femme revient à la librairie, y fait quelques achats, fait la connaissance de la jeune femme du libraire. Une amitié naît autour d’un livre qu’elles découvrent ensemble.

« Aujourd’hui, nous étions deux femmes, une jeune et une vieille, unies par un livre. »
Il ne faut pas trop en savoir sur l’histoire avant de commencer le livre, les choses se dévoilent à leur rythme au fil des pages, avec plusieurs lieux, plusieurs époques, pas mal de choses qui demeurent longtemps non dites entre elles. Il faut savoir que la dame n’est pas espagnole, qu’elle ne subit donc pas de la même façon le régime franquiste que le couple de libraires qui étaient dans l’opposition, en ont souffert, et en souffrent encore, en la personne d’un sale type qui tourne autour de la jeune libraire. Cependant, malgré leurs parcours différents, une certaine manière de se reconnaître, de se comprendre, même en l’absence, du moins au début, de discussion de fond, naît entre les personnages.

« La réalité est fragile, très fragile, quand on lui tourne le dos. »
C’est une belle lecture que celle de ce roman, qu’on a assez peu vu sur les blogs et c’est bien dommage, il a beaucoup d’atouts pour séduire les amoureux des livres, qui ont leur importance, ne servent pas seulement de cadre à l’intrigue. Il y a même un livre dans le livre, un récit de souvenirs qui déroule au fur et à mesure des rencontres entre les deux femmes, dans la campagne française, puis un pensionnat anglais, et le Paris des années folles, une histoire de famille compliquée… Romanesque, mais avec un ancrage historique intéressant, ce roman possède beaucoup de charme et mérite qu’on le découvre !

La vie quand elle était à nous de Marian Izaguirre (La vida cuando era nuestra, 2013) traduit par Séverine Rosset, éditions Albin Michel (2015), 398 pages, sorti en poche (Pocket)

Sandrine a apprécié aussi.

Lecture du mois de juillet pour l’Objectif PAL !
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littérature Europe du Sud

Erri De Luca, La nature exposée


natureexposee« Il existe des livres qui font ressentir un amour plus intense que celui qu’on a connu, un courage plus grand que celui dont on a fait preuve. »
Le narrateur et personnage principal de ce court roman est un montagnard, qui sculpte des morceaux de bois ou de pierre trouvés lors de ses promenades, les vend ou les donne selon son bon vouloir. Son autre activité, plus secrète, est de faire passer les montagnes à des réfugiés en quête d’ailleurs. Il se fait payer, mais leur rend ensuite leur argent, ils en auront plus besoin que lui. Malheureusement, cette bonté lui fait perdre la confiance des deux autres passeurs du village, et il préfère aller passer quelque temps dans une ville en bord de mer. Là, il trouve un travail de sculpteur, on lui demande de réparer la statue d’un crucifié.

« Elle semble parfaite, un bloc d’albâtre sculpté avec une intense précision. »
La statue a d’abord représenté le Christ nu, puis a été recouverte d’un pudique voile de pierre. Il s’agirait de lui faire retrouver son aspect originel.
De ses montagnes à la petite ville, puis à Naples et ses musées, et retour, l’auteur nous fait suivre le projet du sculpteur, ses rencontres, ses hésitations et ses décisions guidées par des lois qui lui échappent le plus souvent. J’ai particulièrement apprécié cette fois, plus encore que les précédentes, la langue imagée et poétique d’Erri de Luca, je l’ai savourée à petites doses. Je ne peux apprécier que la version française, mais elle est à mon avis très réussie.

« Les musées ont le défaut pour moi d’être sur du plat. Je les préférerais avec des montées et des descentes, des passages étroits, des balcons où rester accoudé pour regarder au loin. »
Les deux facettes du personnage, du montagnard qui s’interroge sur l’action de faire passer des migrants, au sculpteur qui doit retrouver la nature d’un homme, et la sienne par la même occasion, se mêlent harmonieusement, et rappellent bien souvent l’actualité de l’auteur, mis en accusation pour ses prises de position. Voici encore un roman qui évoque l’art, et même si, cette fois, il n’est pas question d’une œuvre existante, c’est toujours fascinant de voir comment l’art peut inspirer les écrivains. Les paysages et les gens ne sont pas non plus négligés par l’écriture à la fois forte et subtile, érudite et claire. Les lieux communs en sont absents, et la surprise de voir tels et tels mots accolés les uns aux autres en fait un régal de lecture.

La nature exposée (La natura esposta, 2016) éditions Gallimard (2017) traduit par Danièle Valin, 166 pages

Les avis de Laure et Miriam.

Dernière lecture pour le mois italien, vous pourrez trouver les autres participations ici.
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littérature Europe du Sud

Andrea Camilleri, La couleur du soleil

couleurdusoleil« Quand les pages enfin libérées furent devant moi, j’éprouvais une émotion très forte.
Car leur authenticité absolue était criante, l’odeur du papier et de l’encre séculaire la clamait, ainsi que les plis désormais incrustés dans les pages comme de fines cicatrices… »
L’auteur sicilien Andrea Camilleri a beau être plus connu pour ses romans policiers, il a touché à de nombreux genres, et il ne dédaigne pas d’écrire des romans historiques. Celui-ci est une commande d’un musée, pour une exposition sur le peintre le Caravage. L’auteur s’est intéressé surtout à la période que le Caravage a passé à Malte et en Sicile, notamment à Palerme et Syracuse. Avec la malice qui le caractérise, Andrea Camilleri met en scène à la manière d’une énigme policière, la découverte d’un journal du peintre, dont il n’aurait pu recopier que des extraits, les plus marquants, cela va de soi. Ces extraits mettent en lumière le caractère du peintre, ses démêlés avec la justice, sa vie privée des plus agitées.

« A Naples, la lumière du jour m’était de longue main devenue insupportable, je ne trouvais de repos que dans une chambre sans jour ou bien le soir à la brune, quand enfin je pouvais sortir dans la rue. »
Ce texte retrouvé, imaginé par l’auteur originaire d’Agrigente, explique encore comment le clair-obscur, qui est la marque de fabrique du Caravage, est venu au peintre, ou le peintre venu à lui… ainsi que la genèse d’un certain nombre de ses tableaux, en particulier ceux qu’il a laissé à Syracuse ou Palerme après son passage. Un petit fascicule en couleur, contenant plus d’une douzaine de reproductions est inséré au milieu du livre, évitant ainsi toute frustration au lecteur !
Sans vouloir vous raconter ma vie, alors que j’adore l’art moderne et contemporain, j’ai été fascinée à Rome par les tableaux du Caravage présentés aux Musées du Capitole, et plus encore par les fresques situées dans une chapelle de l’église saint Louis des Français ; il s’agit d’un triptyque sur la vie de saint Mathieu, et la vocation de saint Mathieu, particulièrement saisissante, est tellement belle qu’il est difficile de s’en détacher !

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« Entretandis, frère Raffaele, qui s’attardait fort temps à observer ma Décollation, fit soudain un bond en arrière et, le visage cendreux, me demanda s’il devait en croire ses yeux quand il voyait que j’avais signé mon tableau du sang répandu par saint Jean-Baptiste. Lui seul l’avait remarqué. Je confirmai qu’il avait bien vu. »
Pour compléter l’attrait de ce petit livre, il faut ajouter que l’écriture imaginée par l’auteur pour rendre les paroles du peintre est vive, originale et parsemée d’expressions pittoresques. Encore un roman à ajouter à la longue liste des textes inspirés d’artistes, peintres ou sculpteurs, ou de leurs œuvres.
Vous pourrez trouver un grand nombre de lectures de ce genre dans la liste « Art et roman ».

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La couleur du soleil d’Andrea Camilleri (Il colore del sole, 2007) traduit par Dominique Vittoz, éditions Fayard (2008) 124 pages, existe en poche.

 

littérature Europe du Sud·sortie en poche

Silvia Avallone, Marina Bellezza

marinabellezza« Cela jaillit d’un buisson à une vitesse folle et se matérialisa au milieu de la route.
Et c’était vivant. Énorme. Ça ne bougeait pas. Ça restait là, comme pétrifié par une force obscure. »
Trois garçons dans une voiture, trois jeunes des confins de l’Italie, au bord des Alpes, se dirigent vers une fête éloignée et comme irréelle, lorsqu’ils heurtent un animal. Cet épisode qui débute le roman est d’une force peu commune. L’auteure passe ensuite à Marina, qui se produit sur des scènes rurales, en se voyant passer à la télévision, Marina qui rêve sa vie à l’opposé de celle de sa mère noyée dans l’alcool.
Le roman est d’abord celui d’une histoire d’amour impossible, entre Andrea et Marina, lui issu d’une famille bourgeoise, mais qui rêve d’un retour à la terre, elle pour qui le but suprême est de quitter la vallée et la misère.

« Les femmes ne bougeaient pas, elles étaient comme les racines enterrées des châtaigniers, comme les tubercules et les rochers. Elles attendaient. Que les maris reviennent les mettre enceintes, que les enfants grandissent, que les maris rentrent pour mourir. »
Ce roman est ensuite celui d’une petite communauté, de quelques villages, des problèmes cumulés dans ces régions géographiquement et commercialement éloignées de tout. C’est sans doute ce qu’il y a de plus réussi dans ce roman, l’auteure est vraiment parvenue à poser le décor, à rendre vivants les habitants de ce territoire rural enclavé dans les montagnes, à retracer les histoires des familles et des aspirations individuelles sur quelques générations. Certains magnifiques passages réussissent à toucher le lecteur, et laissent une trace.

 

« Mais le héros nait toujours désavantagé, sinon quelle sorte de héros serait-il ? »
Comme dans D’acier, que j’avais vraiment adoré, l’écriture de Silvia Avallone frappe par sa profondeur et sa justesse. Je suis un peu plus mitigée en ce qui concerne les personnages. Marina est aussi insupportable qu’une gamine de quatorze ans alors qu’elle en a vingt-deux, elle enchaîne les caprices et les volte-faces, selon des schémas qui finissent par sembler répétitifs. Les parties sur les concours de chant ou les passages à la télévision ne m’ont que moyennement intéressée.
Le personnage d’Andrea a plus de présence réelle, il est plus terrien, plus solide, malgré ses égarements passagers. Quant aux personnages secondaires, ils m’ont semblé moins travaillés. Ces petits bémols ne m’ont pas empêchée de dévorer le roman, grâce à de nombreux effets d’annonce qui laissent présager des révélations successives.
On peut retrouver l’Italie des montagnes dans d’autres romans comme Aquanera de Valentina d’Urbano, Eva dort de Francesca Melandri dans la région du Trentin Haut-Adige, tout deux très beaux et que je vous recommande… Je n’ai pas encore lu par contre Ouvre les yeux de Matteo Righetto dans les Dolomites, ni Le poids du papillon d’Erri de Luca, aussi tout à fait dans le thème. Peut-être en connaissez-vous d’autres ?

Marina Bellezza, de Silvia Avallone, traduit par Françoise Brun, éditions Liana Lévi (2014) 539 pages, sorti en poche.

D’autres avis : une lecture forte pour Clara, un plaisir de lecture pour Hélène, mais Papillon n’est pas emballée…
C’est le mois italien chez Martine !
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littérature Europe du Sud·policier

Maurizio di Giovanni, La méthode du crocodile

methodeducrocodileC’est la fin du mois de mars et je me prépare au meilleur des événements littéraires lyonnais, à savoir les Quais du Polar. Cette année, c’est la 13ème édition, et cela doit faire 9 ou 10 ans que j’y assiste régulièrement. Je me souviens encore de la première fois, ce devait être en 2008, et du premier auteur avec qui j’ai échangé quelques mots, Marcus Malte…
Cette année, j’ai à peine un peu anticipé en lisant un roman de Maurizio de Giovanni qui va être de la fête ce week-end. J’ai déjà lu des polars d’autres auteurs qui se passaient en Sicile, à Rome ou à Venise, ici c’est Naples que décrit Maurizio de Giovanni. Si j’ai bien compris, il a écrit une série de romans avec le commissaire Ricciardi, et d’autres avec un flic nommé Locajono. C’est cette série que j’ai commencée.

 Une ville qui vous glissait entre les doigts, se liquéfiait et s’évaporait soudain. Locajono, originaire d’un lieu dont la lecture était tout sauf facile, se demandait où se situait le fragile équilibre entre la ville et ceux qui étaient censés veiller sur elle.
Le policier au centre de ce roman est originaire de la région d’Agrigente, en Sicile, il a été muté à Naples suite à la dénonciation calomnieuse d’un mafieux, et il se retrouve cantonné à des tâches subalternes. Sa vie privée n’est guère plus reluisante, puisqu’il a perdu la confiance de sa femme et sa fille.

Le tableau qui s’offrit à leurs yeux dans la cour intérieure était éclairé par la faible lueur d’une lanterne oscillant sous l’effet de la brise, suspendue à deux fils au centre de l’espace.
Deux crimes, le corps d’un jeune homme retrouvé près de son scooter dans une cour d’immeuble puis une jeune fille assassinée selon le même mode opératoire, mettent la presse en émoi. D’autant que le meurtrier tapi dans l’ombre laisse des mouchoirs humides comme seules traces, d’où le surnom de crocodile qui lui est vite attribué. Locajono a le sentiment que ses collègues se trompent en suivant la piste de la mafia ou du trafic de drogue…

Elle non plus ne l’a pas vu, comme les autres. Une ville pleine de fantômes.
Sans renouveler totalement le genre, je peux dire qu’en ce qui me concerne, c’est un sans-faute pour ce polar : des meurtres certes, mais pas trop sanglants, une histoire réaliste, des personnages crédibles, une construction qui donne quelques éléments de plus au lecteur qu’à l’enquêteur, et le cadre de la ville de Naples. On sent que l’auteur aime sa ville, ses habitants, et qu’il a plaisir à rendre les rues, les places et les immeubles vivants et comme incarnés. Je suis prête donc à écouter ce que l’auteur aura à dire lors des rencontres !

Maurizio de Giovanni, La méthode du crocodile (Il metodo del coccodrillo, 2012) éditions 10/18 (2014) Traduction : Jean-Luc Defromont, 309 pages.

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littérature Europe du Sud·rentrée hiver 2016

Elena Ferrante, Le nouveau nom

nouveaunom« Au printemps 1966, Lila, dans un état de grande fébrilité, me confia une boîte en métal contenant huit cahiers. »
La deuxième partie de la fresque napolitaine d’Elena Ferrante, Le nouveau nom, m’a permis de retrouver les personnages qui m’avaient touchée dans le premier, L’amie prodigieuse, à commencer bien sûr par Lila qui mène sa vie avec toujours autant de passion et de désespoir mêlés de combattivité. Elle est mariée et travaille dans l’épicerie de son mari. Quant à Lena, elle poursuit des études supérieures loin de Naples, et doit s’adapter à un environnement nouveau en tentant de gommer ses différences. Les deux jeunes filles fréquentent toujours les jeunes de leur quartier, et revoient la famille Sarratore au moment des vacances. Je ne peux guère en dire plus sans en dévoiler trop pour ceux qui n’auraient pas lu encore le premier tome.

« Le temps s’apaise et les faits marquants glissent au fil des années, comme des valises sur le tapis roulant d’un aéroport : je les prends, je les mets sur la page, et c’est fini.
Raconter ce qui lui arriva pendant ces mêmes années est plus compliqué. Alors le tapis roulant tout à coup ralentit, puis accélère, prend un virage trop serré et sort des rails. Les valises tombent et s’ouvrent, leur contenu s’éparpille ici et là. »
J’aime bien cet extrait pour montrer comment Lena déroule ses souvenirs en laissant une grande part à la jeunesse mouvementée de sa camarade d’enfance, reconstituée à partir de cahiers que Lila lui a donnés, et d’événements racontés par des amis communs. La sage et studieuse Lena se trouve elle-même moins intéressante, trouve sa vie plus morne et indigne de s’y attarder. Cependant la comparaison des deux parcours est ce qui fait tout le sel de ces romans.

Qu’est-ce qui fait l’attrait de cette quadrilogie ?
C’est sans doute tout d’abord la finesse de la psychologie qui plonge dans les profondeurs de l’âme adolescente si intimement qu’on se demande comment l’auteure a pu garder tout ses sentiments en mémoire avec autant de précision. Car il est difficile de douter de l’authenticité de ses ressentis, sans que pour autant cela soit forcément autobiographique. Peu importe d’ailleurs…
Ce qui plaît aussi sans doute est le fait que les lecteurs et surtout les lectrices nées après guerre se reconnaissent dans les années d’enfance puis d’adolescence et de jeunesse des deux jeunes filles, qui sont assez universelles. Et qui n’a pas eu une amie à laquelle elle a pu, après coup, comme Lena, comparer son parcours de vie ?

« Je ne possédais pas cette puissance émotionnelle qui avait poussé Lila a tout faire pour profiter de cette journée et de cette nuit. Je demeurais en retrait, en attente. Alors qu’elle, elle s’emparait des choses, elle les voulait vraiment, se passionnait, jouait le tout pour le tout sans crainte des railleries, du mépris, des crachats et des coups. »
Quant au style, que les quelques (rares) détracteurs d’Elena Ferrante trouvent plat voire inexistant, il n’est certes pas ce qui fait le succès de ces romans, mais il est précis, efficace et laisse toute latitude au lecteur pour se trouver transporté à Naples ou à Ischia dans ces années-là, et pour cheminer aux côtés de personnages qu’il a l’impression de connaître au bout d’un moment.
C’est une fresque, certes, mais intime et presque domestique, qui parle directement au lecteur, et ça marche. Je ne me ferai pas trop prier pour lire le troisième tome, en tout cas !

Le nouveau nom d’Elena Ferrante (Storia del nuovo cognome, 2012) éditions Gallimard (2016) traduit de l’italien par Elsa Damien, 554 pages

Le mois italien/ Il viaggio c’est cette année chez Martine.
Objectif PAL 2017
avec Antigone.
Elles ont aimé aussi : Ariane, Delphine-Olympe et Florence.
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littérature Europe du Sud

Eduardo Mendoza, Sans nouvelles de Gurb

sansnouvellesdegurbMa pile à lire augmente parfois de manière inattendue grâce à des voisins lecteurs… j’ai trouvé dans une boîte de partage du quartier ce petit livre de troisième ou quatrième main, qu’il me semblait avoir noté quelque part. Bien m’en a pris !
Deux extra-terrestres débarquent de leur planète dans la région de Barcelone avec pour mission d’étudier les humains. Bien plus évolués que nous, ils peuvent prendre l’apparence qu’ils souhaitent et n’ont guère besoin de nos moyens de locomotion habituels pour se déplacer. Mettre un pied devant l’autre est d’ailleurs pour eux une sorte de casse-tête ! Le chef de la mission rencontre bien d’autres difficultés lorsqu’il essaye de retrouver Gurb, sans qui il ne peut repartir, et qui a mystérieusement disparu dans Barcelone qu’il visitait sous l’apparence de Madonna. En effet, pour se fondre dans la population, ils choisissent des apparences humaines qui leur semblent fréquentes et passe-partout, ce qui n’est pas toujours exactement le cas !
Ce petit roman de 125 pages arrache des gloussements à intervalles réguliers, il est vraiment hilarant, et les réflexions du narrateur dans son journal de bord dénotent d’un très bon sens de l’observation, et sont tout à fait pertinentes quant à nos (presque) contemporains. Je dis presque parce que le roman date de 1990, au moment où Barcelone se préparait aux JO.
En tout cas, ce livre court est très très drôle, et il faudrait, pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, l’avoir sous la main en cas de panne de lecture !

Extraits : 14h. 00 Je suis arrivé à la limite de ma résistance physique. Je me repose en posant mes deux genoux sur e sol, la jambe gauche pliée en arrière et la droite pliée en avant. En me voyant dans cette posture, une dame me donne une pièce de vingt-cinq pesetas, que j’ingère sur-le-champ pour ne pas avoir l’air impoli.

21h. 04 Je suis dans la taverne.Saucissons, cervelas, chorizos et autres stalactites dégouttent de graisse sur la clientèle, composée de sept ou huit individus de sexe biologiquement différencié quoique non visible, sauf un gentleman qui a oublié de fermer sa braguette en sortant des toilettes.


L’auteur : Eduardo Mendoza est né à Barcelone en 1943. Après des études de droit, il étudie la sociologie à Londres, travaille comme avocat, puis est traducteur à l’ONU à New York. Son premier roman, loué pour son écriture novatrice, paraît en 1975, peu avant la mort de Franco. La Ville des prodiges, où la ville de Barcelone tient un rôle important, paraît en 1986. Plusieurs de ses romans, dont Sans nouvelles de Gurb, paraissent d’abord dans le quotidien El Pais. A partir de 1995, il donne des cours de traduction à l’Université de Barcelone.
125 pages.
Éditeur : Points (1994)
Traduction : François Maspero
Titre original : Sin noticias de Gurb

Cachou ou Leiloona le recommandent aussi ! Je voyage toujours pour le défi Objectif PAL 2016 que vous pouvez retrouver chez Antigone et Anne.
objectifpal2016