littérature Europe du Sud·rentrée hiver 2016

Elena Ferrante, Le nouveau nom

nouveaunom« Au printemps 1966, Lila, dans un état de grande fébrilité, me confia une boîte en métal contenant huit cahiers. »
La deuxième partie de la fresque napolitaine d’Elena Ferrante, Le nouveau nom, m’a permis de retrouver les personnages qui m’avaient touchée dans le premier, L’amie prodigieuse, à commencer bien sûr par Lila qui mène sa vie avec toujours autant de passion et de désespoir mêlés de combattivité. Elle est mariée et travaille dans l’épicerie de son mari. Quant à Lena, elle poursuit des études supérieures loin de Naples, et doit s’adapter à un environnement nouveau en tentant de gommer ses différences. Les deux jeunes filles fréquentent toujours les jeunes de leur quartier, et revoient la famille Sarratore au moment des vacances. Je ne peux guère en dire plus sans en dévoiler trop pour ceux qui n’auraient pas lu encore le premier tome.

« Le temps s’apaise et les faits marquants glissent au fil des années, comme des valises sur le tapis roulant d’un aéroport : je les prends, je les mets sur la page, et c’est fini.
Raconter ce qui lui arriva pendant ces mêmes années est plus compliqué. Alors le tapis roulant tout à coup ralentit, puis accélère, prend un virage trop serré et sort des rails. Les valises tombent et s’ouvrent, leur contenu s’éparpille ici et là. »
J’aime bien cet extrait pour montrer comment Lena déroule ses souvenirs en laissant une grande part à la jeunesse mouvementée de sa camarade d’enfance, reconstituée à partir de cahiers que Lila lui a donnés, et d’événements racontés par des amis communs. La sage et studieuse Lena se trouve elle-même moins intéressante, trouve sa vie plus morne et indigne de s’y attarder. Cependant la comparaison des deux parcours est ce qui fait tout le sel de ces romans.

Qu’est-ce qui fait l’attrait de cette quadrilogie ?
C’est sans doute tout d’abord la finesse de la psychologie qui plonge dans les profondeurs de l’âme adolescente si intimement qu’on se demande comment l’auteure a pu garder tout ses sentiments en mémoire avec autant de précision. Car il est difficile de douter de l’authenticité de ses ressentis, sans que pour autant cela soit forcément autobiographique. Peu importe d’ailleurs…
Ce qui plaît aussi sans doute est le fait que les lecteurs et surtout les lectrices nées après guerre se reconnaissent dans les années d’enfance puis d’adolescence et de jeunesse des deux jeunes filles, qui sont assez universelles. Et qui n’a pas eu une amie à laquelle elle a pu, après coup, comme Lena, comparer son parcours de vie ?

« Je ne possédais pas cette puissance émotionnelle qui avait poussé Lila a tout faire pour profiter de cette journée et de cette nuit. Je demeurais en retrait, en attente. Alors qu’elle, elle s’emparait des choses, elle les voulait vraiment, se passionnait, jouait le tout pour le tout sans crainte des railleries, du mépris, des crachats et des coups. »
Quant au style, que les quelques (rares) détracteurs d’Elena Ferrante trouvent plat voire inexistant, il n’est certes pas ce qui fait le succès de ces romans, mais il est précis, efficace et laisse toute latitude au lecteur pour se trouver transporté à Naples ou à Ischia dans ces années-là, et pour cheminer aux côtés de personnages qu’il a l’impression de connaître au bout d’un moment.
C’est une fresque, certes, mais intime et presque domestique, qui parle directement au lecteur, et ça marche. Je ne me ferai pas trop prier pour lire le troisième tome, en tout cas !

Le nouveau nom d’Elena Ferrante (Storia del nuovo cognome, 2012) éditions Gallimard (2016) traduit de l’italien par Elsa Damien, 554 pages

Le mois italien/ Il viaggio c’est cette année chez Martine.
Objectif PAL 2017
avec Antigone.
Elles ont aimé aussi : Ariane, Delphine-Olympe et Florence.
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littérature Europe du Sud

Eduardo Mendoza, Sans nouvelles de Gurb

sansnouvellesdegurbMa pile à lire augmente parfois de manière inattendue grâce à des voisins lecteurs… j’ai trouvé dans une boîte de partage du quartier ce petit livre de troisième ou quatrième main, qu’il me semblait avoir noté quelque part. Bien m’en a pris !
Deux extra-terrestres débarquent de leur planète dans la région de Barcelone avec pour mission d’étudier les humains. Bien plus évolués que nous, ils peuvent prendre l’apparence qu’ils souhaitent et n’ont guère besoin de nos moyens de locomotion habituels pour se déplacer. Mettre un pied devant l’autre est d’ailleurs pour eux une sorte de casse-tête ! Le chef de la mission rencontre bien d’autres difficultés lorsqu’il essaye de retrouver Gurb, sans qui il ne peut repartir, et qui a mystérieusement disparu dans Barcelone qu’il visitait sous l’apparence de Madonna. En effet, pour se fondre dans la population, ils choisissent des apparences humaines qui leur semblent fréquentes et passe-partout, ce qui n’est pas toujours exactement le cas !
Ce petit roman de 125 pages arrache des gloussements à intervalles réguliers, il est vraiment hilarant, et les réflexions du narrateur dans son journal de bord dénotent d’un très bon sens de l’observation, et sont tout à fait pertinentes quant à nos (presque) contemporains. Je dis presque parce que le roman date de 1990, au moment où Barcelone se préparait aux JO.
En tout cas, ce livre court est très très drôle, et il faudrait, pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, l’avoir sous la main en cas de panne de lecture !

Extraits : 14h. 00 Je suis arrivé à la limite de ma résistance physique. Je me repose en posant mes deux genoux sur e sol, la jambe gauche pliée en arrière et la droite pliée en avant. En me voyant dans cette posture, une dame me donne une pièce de vingt-cinq pesetas, que j’ingère sur-le-champ pour ne pas avoir l’air impoli.

21h. 04 Je suis dans la taverne.Saucissons, cervelas, chorizos et autres stalactites dégouttent de graisse sur la clientèle, composée de sept ou huit individus de sexe biologiquement différencié quoique non visible, sauf un gentleman qui a oublié de fermer sa braguette en sortant des toilettes.


L’auteur : Eduardo Mendoza est né à Barcelone en 1943. Après des études de droit, il étudie la sociologie à Londres, travaille comme avocat, puis est traducteur à l’ONU à New York. Son premier roman, loué pour son écriture novatrice, paraît en 1975, peu avant la mort de Franco. La Ville des prodiges, où la ville de Barcelone tient un rôle important, paraît en 1986. Plusieurs de ses romans, dont Sans nouvelles de Gurb, paraissent d’abord dans le quotidien El Pais. A partir de 1995, il donne des cours de traduction à l’Université de Barcelone.
125 pages.
Éditeur : Points (1994)
Traduction : François Maspero
Titre original : Sin noticias de Gurb

Cachou ou Leiloona le recommandent aussi ! Je voyage toujours pour le défi Objectif PAL 2016 que vous pouvez retrouver chez Antigone et Anne.
objectifpal2016

littérature Europe du Sud·policier

Marco Malvaldi, Le mystère de Roccapendente

mysterederoccapendentePour les gens à l’esprit morbide qui aiment les descriptions détaillées, nous dirons que le cadavre était recroquevillé sur une chaise en osier, avec une main qui pendait, d’une blancheur impressionnante, alors que le visage était violacé. La veste de travail de Teodoro était soigneusement posée sur un cintre. Sur un guéridon, face au défunt, se trouvait un plateau avec une bouteille de porto et un verre contenant un peu de vin rouge.
J’ai raté le jour du roman policier au cours du mois italien, mais ce n’est pas très grave car ce roman n’est pas vraiment un polar. Même si son point de départ est une mort mystérieuse, le propos est essentiellement ailleurs. Il est dans la description d’un microcosme, le château du baron de Roccapendente, la famille, les domestiques et les invités. Tout le monde se demande qui vont être ces invités, l’un serait même, pense le fils poète, un homme de lettres auquel il pourrait demander conseil, voire devenir son disciple. Las, il s’agit d’un auteur de livres de cuisine, quelle déception ! Quant à l’autre invité, il est photographe, et chacun de se demander ce qu’il vient faire là. En cette année 1895, on parle des frères Lumière qui viennent d’inventer le cinématographe et Sir Arthur Conan Doyle a déjà créé Sherlock Holmes, qu’un des protagonistes lit dans le texte, au grand dam des vieilles filles, sœurs du baron, qui lorgnent sur le dessin de couverture en pinçant les lèvres.
Il s’agit donc pour le délégué à la sécurité publique dépêché au château de trouver qui a assassiné Teodoro. Mais pendant ce temps, le lecteur se régale surtout des petites incursions et clins d’œil de l’auteur dans le cours du récit, de l’humour avec lequel il traite les situations, de l’atmosphère de fin de siècle en Toscane… J’ai appris en faisant des recherches pour ce billet que Pellegrino Artusi, critique gastronomique et père de la cuisine nationale italienne, a réellement existé. Ce qui classe ce roman à part parmi ceux de Marco Malvaldi, les autres ayant un cadre plus contemporain. Quant aux recettes à la fin du livre, elles n’ont donc rien de fantaisiste. C’est vraiment piquant, délectable, une lecture agréable et facile entre deux autres plus sombres, loin des drames qui sont mon fond de lecture habituel !


Citation : Entre-temps, Artusi avait mené à bien l’opération d’avaler son café en conservant ses grosses moustaches étonnamment propres grâce à la technique dite « du fourmilier » (bouche en forme de trompe, lèvres tendues vers l’avant et rapide succion, si possible silencieuse, et ainsi de suite) si chère aux propriétaires de moustaches dans le monde occidental.


L’auteur : Marco Malvaldi est né en Toscane en 1974. Il a fait des études de chimie et été chercheur. Passionné de chant lyrique, il fait une brève carrière de chanteur professionnel. Son premier roman, La briscola à cinq, paraît en 2007.
208 pages.
Éditeur : 10/18
Traduction : Lise Chapuis
Titre original : Odore di chiuso

Ce livre trouvé opportunément dans une boîte à livres de mon quartier est donc une lecture pour le mois italien, la deuxième. A lire aussi, les avis plus anciens de Eimelle, Florence ou Yv.
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deuxième chance·littérature Europe du Sud

Erri de Luca, Le jour avant le bonheur

jouravantlebonheur« Comme la couche de peinture qui sert à fignoler, la deuxième vie d’un livre est la meilleure. » Cette phrase est mise dans la bouche d’un libraire d’occasion, l’une des nombreuses personnes qui peuplent ce roman, et les rues de Naples après la guerre. Un jeune garçon vit dans la cour d’un immeuble, nourri par l’argent d’une mère adoptive, soigné et abrité par le gardien de l’immeuble, un homme sage et généreux, qui apprend tout au gamin, à l’adolescent, au jeune homme. Peut-être même lui apprendra-t-il à lire, comme lui-même, dans les pensées de ces concitoyens. Et à tenter de se sortir d’une situation difficile…
Je n’ai pas pu m’empêcher de comparer ce roman, à classer incontestablement au rayon des romans initiatiques, au Garçon de Marcus Malte… Ils sont tous deux à mettre dans la catégorie des romans d’initiation réussis, l’un étant beaucoup plus minimaliste que l’autre. Celui d’Erri de Luca, bien sûr. Peu de mots lui suffisent à décrire et pourtant on voit ce décor napolitain, peu de lignes lui permettent de narrer un événement, et pourtant c’est un exceptionnel raconteur d’histoires. Le vécu affleure dans ce texte, entre les pages apparaissent sans doute des personnes qu’il a rencontrées, des récits qu’il a entendus, des souvenirs et sensations d’enfance. J’ai été émue de l’histoire du juif caché dans la cave qui attend la libération, et souri aux apparitions du cordonnier, qui embrouille les mots d’italien avec une saveur inégalable ! Et surtout suivi le jeune narrateur dans ses premiers émois…
C’est le premier roman de cet auteur qui m’emballe complètement, j’avais lu sans trop d’enthousiasme Montedidio et Trois chevaux, et je voulais refaire une tentative à l’occasion du mois italien. Pari réussi donc, et si vous avez un autre roman de l’auteur à me conseiller, je suis preneuse.

Extrait : Dans la cour, les enfants jouaient au milieu du passé simple des siècles. La ville était très ancienne, creusée, farcie de grottes et de cachettes. Les après-midi d’été, quand les habitants étaient en vacances ou disparaissaient derrière leurs volets, j’allais dans une deuxième cour où se trouvait une citerne recouverte de planches en bois. Je m’asseyais dessus pour écouter les bruits. D’en bas, qui sait à quelle profondeur, montait un chuintement d’eau agitée. Une vie était enfermée là, un prisonnier, un ogre, un poisson. L’air frais passait entre les planches et séchait ma transpiration.

L’auteur : Erri De Luca est né à Naples en 1950. D’origine bourgeoise, il refuse une carrière diplomatique, adhère au mouvement ouvrier, et fait différents métiers. Son premier livre, Pas ici, pas maintenant, paraît en 1989, et depuis il publie régulièrement. En 2002, il a reçu le prix Femina étranger pour Montedidio. Il vit près de Rome.
144 pages.
Éditeur 
: Gallimard (2010)
Traduction : Danièle Valin
Titre original : Il giorno prima della felicità


Lu aussi par Clara,
Hélène, Luocine et Valentyne.

Deuxième chance pour cet auteur, puisque j’étais restée sur un sentiment un peu mitigé… Lu dans le cadre du mois italien qui est à retrouver chez Eimelle.
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bande dessinée·littérature Europe du Sud

Giorgia Marras, Munch avant Munch

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« On ne peut plus peindre des intérieurs avec des hommes qui lisent et des femmes qui tricotent. On peindra des êtres vivants qui respirent et qui sentent, qui souffrent et qui aiment. »
Nous sommes à Oslo aux environs de 1880. Le jeune Edvard Munch se partage entre une famille rigide et puritaine, et des amis artistes comme lui. Les soirées sont arrosées, les jeunes bohèmes se lancent dans des discussions sans fin. Edvard commence à faire parler de lui, et à exposer des œuvres que les norvégiens bien-pensants, à la recherche de jolis tableaux pour leurs salons chics, considèrent avec mépris.
Cette bande dessinée de l’auteure italienne Giorgia Marras est inspirée des journaux, notes et carnets de Munch. Les 1300 pages lui ont donné énormément de matière, et on sent qu’elle s’est profondément attachée au peintre et à son mal-être permanent.
Si j’ai beaucoup apprécié ce que les citations choisies, les moments vécus,  et leur mise en images apprennent sur le peintre norvégien, je suis restée un peu dubitative quant au dessin et à l’adéquation entre le texte et le dessin. Sans doute ce trait un peu trop sage convient-il bien au Munch coincé dans sa famille stricte, mais un peu moins au jeune homme qui fréquente les cafés, qui voyage, qui tombe amoureux. Un autre léger bémol est que trop de personnages apparaissent, qu’on n’identifie pas forcément tout de suite, mais fort heureusement une galerie de portraits est présente à la fin du livre ; elle présente sur une dizaine de pages une biographie de tous les personnages rencontrés, la vie et les œuvres de Munch, les lieux où il a vécu. C’est un complément très utile, pour qui veut mieux connaître le peintre.
J’ai beaucoup aimé les planches de paysages, de lieux où Munch est passé, l’ambiance des années de la fin du XIXème siècle est vraiment bien rendue.
Au final, j’ai lu cette BD avec intérêt et curiosité, mais en n’étant que partiellement touchée par les choix d’illustration. J’admets pourtant que c’est un beau travail pour un début, Giorgia Marras est une jeune auteure pleine de promesses !
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L’auteure : Giorgia Marras est née à Gênes en Italie, en 1988. Elle a étudié le design graphique et les arts plastiques à Gênes et à Paris. En 2013, elle a été accueillie en résidence au centre d’art contemporain de Linz pour réaliser un projet de bande dessinée : ce sera son premier album,
Munch avant Munch, publié pour les 150 ans de la naissance du peintre. En résidence à Angoulême, elle travaille à un nouvel album, Sisi, sur l’impératrice d’Autriche.
120 pages.
Éditions Steinkis (2016)
Traduction : Marie Giudicelli
Paru en Italie en 2014
Préface d’Ester Armanino

 

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littérature Europe du Sud·mini-thème

Mini-thème (3) Littérature espagnole contemporaine

intemperieJesus Carrasco, Intempérie

Un jeune garçon prend la fuite sous un soleil de plomb, dans une plaine immense et desséchée, il ne veut en aucun cas regagner son village. Les maigres réserves qu’il a emportées s’amenuisent. Il croise la route d’un berger qui cherche des points d’eau et d’hypothétiques herbages pour ses bêtes.
On apprend, par des mots aussi parcimonieux que l’herbe sèche, la raison de la fuite du garçon, on assiste à l’ébauche d’une sorte d’amitié entre lui et le vieux berger. Mais il ne fait aucun doute que cette histoire, fut-elle post-apocalyptique ou non, se terminera dans le sang, en amorçant peut-être le début d’autre chose, d’un passage, d’une maturité nouvelle… Je ne peux pas faire de ce roman, si sombre, si épuré, un coup de cœur, il me manque un peu d’enthousiasme, mais je reconnais une très belle langue, que la traduction n’altère pas, et un auteur à suivre de près.

Citations : Ici, il n’y avait que des lévriers galgos. Efflanqués. Chairs essorées sur une ossature longue. Des animaux mystiques qui couraient à toute vitesse après les lièvres, sans jamais s’arrêter pour flairer, parce qu’ils avaient été jetés sur la Terre avec un unique mandement : traquer et déchiqueter. Des lignes rouges ondoyaient sur leurs côtes, vestiges de la cravache de leurs maîtres. De celle qui, sur la terre sèche, asservissait les enfants, les femmes et les chiens.

222 pages.
Éditeur :
Robert Laffont (2015)
Traduction : Marie Vila Casas
Titre original : Intemperie

temoininvisibleCarmen Posadas, Le témoin invisible

En emportant en vacances un roman espagnol contemporain tiré de ma pile à lire, je pensais lire un roman SUR l’Espagne contemporaine ! Pas du tout ! Quelques lignes m’ont suffi pour me rendre compte que l’intrigue se passait en (très) grande partie entre 1912 et 1918 en Russie, avec des incursions moins fréquentes dans le présent du narrateur, en 1994 à Montevideo.
Leonid Sednev a assisté de près aux derniers jours des Romanov, en tant que petit ramoneur, puis qu’aide-cuisinier, il en a été le témoin discret, et avant sa mort, soixante-quinze ans plus tard, il souhaite que sa parole rende un peu de vie au tsar et à son entourage, en particulier ses quatre filles et son fils, tous assassinés en 1918. Il essaye aussi de donner les détails dont il se souvient sur le personnage bien particulier de Raspoutine.
Ce roman historique grâce à une écriture vive et alerte, n’est altéré par aucune longueur, et se dévore avec intérêt, même si on en attendait autre chose, j’en suis la preuve ! J’ai retrouvé Carmen Posadas dans un genre très différent de Petites infamies et Cinq mouches bleues, lus il y a un bon bout de temps, et j’ai apprécié également cette lecture, et notamment la vision d’un événement historique du côté des domestique
s, plutôt qu’auprès des puissants.

Citation : Un vieux proverbe dit que nul n’est un grand homme pour son valet de chambre. Selon un autre que je suppose encore plus ancien, il ne faut pas servir qui a servi ni quémander auprès de qui a déjà quémandé. J’estime pour ma part qu’aucun de ces fragments de sagesse populaire n’a été énoncé par ceux susceptibles d’être les mieux informés en la matière, à savoir les domestiques.

461 pages.
Éditeur :
Points (2015)
Traduction : Isabelle Gugnon
Titre original : El testigo invisible

imposteurJavier Cercas, L’imposteur

J’avais repéré, sur plusieurs blogs de confiance, ce roman de Javier Cercas, auteur pas tout à fait inconnu de mes services… Allez, je l’avoue, j’avais calé sur Les lois de la frontière, pour je ne sais plus trop quelle raison, et je voulais lui laisser une deuxième chance. C’est chose faite avec ce roman « sans fiction » qui se lit comme une enquête autour d’une affaire qui a fait grand bruit bien au-delà de la Catalogne. L’imposteur du titre est Enric Marco, président de l’association espagnole des déportés de Mauthausen, qui fut démasqué, et dût reconnaître qu’il n’avait pas été dans un camp de concentration en Allemagne, comme il le faisait croire depuis de longues années… La biographie d’Enric Marco comporte bien des zones d’ombre, et l’homme, qui s’est rêvé en héros, n’aura finalement été qu’un homme parmi d’autres, un peu lâche, un peu suiveur. La manière d’enquêter de Javier Cercas n’est pas sans rappeler celle d’Emmanuel Carrère, n’hésitant pas à exprimer en détail les remises en cause personnelles qui l’affectent au cours de ses recherches. Mon exemplaire numérique du roman est ponctué de surlignages qui prouvent que ce travail m’a beaucoup intéressée, voire passionnée par moments.

Extrait : Je pensais que notre première obligation était de comprendre. Comprendre, bien sûr, ne veut pas dire pardonner ou, comme disait Teresa Sala, justifier ; plus précisément : cela veut dire le contraire. La pensée et l’art, me disais-je, essaient d’explorer ce que nous sommes, ils révèlent notre infinie variété, ambiguë et contradictoire, ils cartographient ainsi notre nature.

416 pages.
Éditeur : Actes Sud (septembre 2015)
Traduction : Aleksandar Grujicic et Elisabeth Beyer
Titre original : El impostor

littérature Europe du Sud·premier roman

Francesca Melandri, Eva dort

evadortConnaissez-vous la région du Trentin ? Ou celle du Haut-Adige ? Ce sont deux noms données à une même région, ayant appartenu à l’Autriche et cédée à l’Italie en 1919. On y parle allemand, italien et aussi ladin, une langue locale, dans quelques vallées. Entre le régime de Mussolini qui essaya d’italianiser la population, d’y installer des immigrants venus du sud et l’époque où des séparatistes y détruisaient les infrastructures pour réclamer leur autonomie, l’histoire de la région fut agitée pendant plusieurs décennies. Celles où nous emmène Francesca Melandri dans son premier roman.
L’auteure de Plus haut que la mer a choisi d’écrire un roman plus ample que son deuxième, et de raconter sa région d’origine au travers d’une famille. Il y a Eva, la fille, qui va traverser l’Italie jusqu’en Calabre pour rejoindre un homme qu’a connu sa mère. Sa mère, justement, Gerda, au centre du roman, de son enfance chaotique, à sa jeunesse écourtée par une grossesse survenu trop tôt, travaillant sans relâche dans les cuisines d’un restaurant. Entre les pages apparaît aussi à de nombreuses reprises le grand-père, Hermann.
De nombreux autres personnages tournent autour du duo mère-fille, ouvrant des perspectives, autant sur les destinées individuelles et familiales que sur l’histoire régionale. Les thèmes brassés sont nombreux, et souvent très contemporains. Ajoutons des personnages féminins forts et touchants, une écriture ciselée et pudique, et on obtient un très bon roman, qui, s’il n’a pas le côté « petit bonheur de lecture» du roman suivant, est tout de même de très bonne compagnie pendant quelques jours !

Extrait : L’hiver, dans le grenier plein de courants d’air où ses patrons faisaient dormir les garçons de ferme, les knechte comme lui, Hermann se réveillait enveloppé dans son urine glacée comme d’un suaire. Quand il se levait de sa paillasse, ce fin tégument se brisait dans un léger crépitement. C’était ça le bruit de la solitude, de la honte, de la perte, de la nostalgie.

Qu’est-ce qui fait d’un homme un assassin ? A quel moment la colère face à une injustice historique se fond en lui avec un autre ressentiment, plus ancien, privé, honteux parce que jamais partagé avec d’autres, le poussant à mettre la main sur un détonateur ?
Est-il plus nécessaire, pour cet homme, d’avoir une conviction absolue ou plutôt une âme désormais glaciale, silencieuse et figée comme un lac en hiver, où la pitié ne s’écoule plus ?

L’auteure : Née à Rome en 1964, Francesca Melandri est scénariste pour le cinéma et la télévision, et également réalisatrice. En 2010, son documentaire Vera a été présenté dans de nombreux festivals. Eva dort, son premier roman, a connu beaucoup de succès en Italie, et obtenu plusieurs prix. Plus haut que la mer est son deuxième roman.
464 pages.
Éditeur : Folio (2013)
Traduction : Danièle Valin
Titre original : Eva dorme

Les avis de Dominique, Luocine et Miriam. Défi italien Il viaggio chez Eimelle.
challenge italie

littérature Europe du Sud·policier·premier roman

Mario Falcone, L’aube noire

aubenoireL’aube noire est tout à fait le genre de polar, ou roman noir, que je cherche habituellement et qui n’est pas si facile à trouver. Un polar ayant une construction solide, un arrière-plan historique, géographique ou social (ou tout à la fois) réaliste, ne s’égarant pas dans des scènes de violence inutiles, et dépourvu d’invraisemblances… Dans ce cas, le décor très bien planté contient de plus un élément de tragédie qu’une personne connaissant bien l’histoire de la Sicile aurait deviné avant moi, et que je ne vous révélerai pas, pour peu que vous n’ayez jamais lu la quatrième de couverture. Oui, je vous choie, je vous bichonne côté surprises, croyez-le !
Sur quatre ou cinq mois, d’août à septembre 1908, le roman suit un bon nombre de personnages, et trace un tableau vivant de la ville sicilienne de Messine au début du XXème siècle. Le lieutenant de carabiniers Marco Sestili mène l’enquête sur la mort d’une jeune fille, survenue lors d’une fête populaire qui anime toute la ville, et il n’hésite pas à fouiner du côté de la puissante famille Torielli, les employeurs de la jeune fille. Puis se succèdent ce qui semblent être des règlements de compte entre différents clans de la mafia. Marco est pratiquement le seul à essayer d’y voir un lien avec la première affaire, et à vouloir pousser plus loin.
Ce roman possède vraiment beaucoup de qualités, il dépeint tout ce petit monde de manière expressive et juste. Les décors varient souvent, du palazzo à la maison close, du petit restaurant au cercle de jeu. Malgré le nombre de personnages, le roman reste parfaitement clair, et facile à suivre pour le lecteur, en lui laissant une petite longueur d’avance. J’aurai juste un léger bémol, le trait est un peu appuyé quant à la psychologie des personnages, mais ils ne sont pas monolithiques, et peuvent même créer quelques surprises en n’allant pas toujours dans la direction attendue.
C’est un premier roman, dont l’auteur est scénariste, ce qui explique sans doute la construction sans faille.

 

Extrait : Il lui semblait que cette ville, habituellement calme et un peu ennuyeuse, cachait une rage de vivre et attendait des moments exceptionnels pour exploser de joie et dévoiler sa vraie nature. Quant cela se produisait, à l’occasion de la fête de la Vara, par exemple, un étrange frisson de folie flottait dans l’air. Sestili le sentait, le voyait presque sur les visages défaits par la chaleur qui passaient devant lui.

L’auteur : Né à Messine en 1952, Mario Falcone vit aujourd’hui à Rome. Scénariste, il a signé pour la télévision italienne de grands succès parmi lesquels La guerre est finie, Einstein et Enzo Ferrari. L’Aube noire est son premier roman.
416 pages
Éditeur : La table ronde (2013)
Sorti en poche en Folio (2015)
Traduction : Carole Cavallera
Titre original : L’alba nera

Noté chez Dominique ! Défi italien Il viaggio chez Eimelle.
challenge italie

littérature Europe du Sud·rentrée automne 2014

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse


amieprodigieuseQuelques bonnes pioches se sont succédées à la bibliothèque ces dernières semaines, et après Vie et mort de Sophie Starck, j’ai découvert L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante. J’en avais lu le plus grand bien, aussi ai-je été un peu surprise de ne pas accrocher plus que ça aux premiers chapitres.
Mais, pas d’affolement, je me suis immergée dans la suite avec un plaisir grandissant. Malgré un propos pas compliqué, ce roman n’est pas vraiment de ceux qui se laissent lire avec l’esprit ailleurs, et où les pages tournent toutes seules ! Il se mérite.
Deux jeunes filles se côtoient dans une banlieue populaire de Naples, à la fin des années cinquante, et deviennent amies. Elena, élève studieuse, va continuer des études sur le conseil de son institutrice, avec quelques camarades un peu plus favorisés. Pendant ce temps, son amie Lila, pourtant surdouée, quitte l’école, et aide son père dans la cordonnerie familiale. Leurs chemins ne se séparent pas vraiment, elles partageront beaucoup de choses durant leurs années d’adolescence, des meilleures et de moins bonnes. Autour d’elles gravite un grand nombre de familles, de jeunes de leur âge, lycéens, travailleurs, ou engagés dans des activités moins légales. Les premières amours, le collège et le lycée, la vie de famille composent la trame de fond, et surtout la ville de Naples et les années soixante, mais tout cela ne serait rien sans le talent de l’auteur à décrire avec habileté, conflits et douleurs, sentiments et passions adolescentes… Une suite va paraître début 2016, qui verra Lila et Elena devenir des femmes, et je me laisserai sans doute tenter. Et petit conseil supplémentaire : L’amie prodigieuse sortira en poche le 1er janvier, voilà une bonne occasion de ne pas le rater !

Extrait : J’eus l’impression – pour le formuler avec des mots d’aujourd’hui – que non seulement elle parlait très bien mais qu’elle développait un don que je lui connaissais déjà : encore mieux que lorsqu’elle était enfant, elle savait s’emparer des faits et, avec naturel, les restituer chargés de tension ; quand elle réduisait la réalité à des mots, elle lui donnait de la force et lui injectait de l’énergie.

Seule Lila me manquait, Lila qui pourtant ne répondait plus à mes lettres. J’avais peur qu’il ne lui arrive quelque chose, en bien ou en mal, sans que je sois là. C’était une vieille crainte, une crainte qui ne m’était jamais passée : la peur qu’en ratant des fragments de sa vie, la mienne ne perde en intensité et en importance.

L’auteure : Née en 1943, probablement à Naples, Elena Ferrante vivrait selon certains en Grèce, et selon d’autres, à Turin. L’auteur garde l’anonymat depuis et ne vient pas recevoir ses prix, depuis que son premier roman, L’Amour harcelant, en avait obtenu un en 1992. L’Amie prodigieuse est le premier volume d’une série de quatre, dont le deuxième (Le nouveau nom) sortira en janvier 2016 chez Gallimard.
400 pages
Éditeur : Gallimard (octobre 2014)
Traduction : Elsa Damien
Titre original : L’amica geniale

Les avis tentateurs d’Ariane, Clara, Delphine-Olympe, Eva et Laure.

littérature Europe du Sud·rentrée hiver 2015

Alessandro Baricco, Trois fois dès l’aube

troisfoisdeslaube

Ayant éprouvé un coup de cœur pour ma première lecture d’Alessandro Baricco, Mr Gwyn, je n’ai pas pu résister à l’appel de ce petit livre préfacé ainsi : Dans le dernier roman que j’ai écrit, Mr Gwyn, il est question, à un moment donné, d’un petit livre écrit par un anglo-indien, Akash Narayan, et intitulé Trois fois dès l’aube. […] Le fait est qu’en écrivant ces pages, l’envie m’est venue aussi d’écrire ce petit livre […]
Ce court livre, très malin, est donc composé de trois nouvelles, la première nouvelle aussi surprenante que nocturne, et les deux suivantes dans la même veine. Sans vouloir trop déflorer (ce que je n’aime pas du tout, mais vous le savez sans doute déjà, et là, vu la taille du livre et les surprises que je préférerais vous laisser, je suis obligée de combler le vide par de longues parenthèses inutiles) sans vouloir trop en dire, donc, on retrouve dans les trois nouvelles les mêmes personnages, à des époques différentes, et avec une temporalité plutôt chamboulée. Un homme, une femme, trois histoires, du crépuscule à l’aube, trois faits qui sont racontés comme ayant été vécus, et qui ne sont peut-être que trois possibilités, que trois virages possibles de l’existence.
C’est bien écrit, avec des dialogues insérés d’une manière inhabituelle, et de belles images. L’idée de base surtout est parfaite, et répond bien à l’impression que je me faisais de l’univers de l’auteur après la lecture de Mr Gwyn et de Sans sang (non chroniqué). C’est un bel exercice de style, mais plus qu’un exercice de style aussi, trois situations troublantes, mais pas dépourvues d’émotion. Il me manque peut-être un petit quelque chose pour en faire un coup de cœur. Ne lisez pas la quatrième de couverture, trop bavarde, et plongez pour quelques heures dans ce monde à part…

Extraits : C’était un hôtel, d’un charme un peu suranné qui avait su probablement, par le passé, tenir certaines promesses de luxe et de raffinement. Par exemple, il avait une belle porte à tambour en bois, un détail toujours propice aux fantasmes.
C’est par là qu’une femme entra, à cette heure étrange de la nuit, apparemment perdue dans ses pensées, à peine descendue d’un taxi. Elle portait juste une robe du soir jaune, plutôt décolletée, sans l’ombre d’un châle sur les épaules : cela lui donnait l’air intriguant de ceux à qui il est arrivé quelque chose. Il y avait une élégance dans ses mouvements, mais on aurait dit aussi une comédienne regagnant les coulisses, libérée de la contrainte du jeu et renouant avec une partie d’elle-même, plus sincère.

Elle dit que presque personne en réalité ne recommence vraiment à zéro, mais qu’on n’a pas idée du temps que les gens consacrent à ce fantasme, souvent alors même qu’ils sont noyés dans leurs problèmes, et dans la vie qu’ils voudraient laisser tomber.

L’auteur : Alessandro Baricco est un écrivain, musicologue et homme de théâtre italien. En 1991, il publie, à 33 ans, son premier roman, Châteaux de la colère, pour lequel il obtient, en France, le Prix Médicis étranger en 1995. Alessandro Baricco s’intéresse beaucoup aux rapports entre musique et littérature.
121 pages
Éditeur : Gallimard (février 2015)
Traduction : Lise Caillat
Titre original : Tre volte all’alba

Lu aussi par Folavril et Papillon, et aujourd’hui par Hélène.
C’est le jour des lectures de romans d’Alessandro Baricco dans le mois italien, à retrouver ici et .
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