littérature France·livre audio·sortie en poche

Pierre Lemaître, Trois jours et une vie

troisjoursetunevie« Dans le triangle père absent, mère rigide, copains éloignés, le chien Ulysse occupait évidemment une place centrale. Sa mort et la manière dont elle survint furent pour Antoine un événement particulièrement violent. »
Trois jours et une vie signe le retour de Pierre Lemaître au roman noir après le succès du roman historique Au revoir, là-haut, succès très mérité, à mon avis. Auparavant, je n’avais lu que Robe de marié, qui, quoique très bien fait, ne m’avait pas laissé un souvenir durable.
Ce dernier roman met en scène un garçon de douze ans, dans les derniers jours de 1999, et la date a son importance. Antoine Courtin, garçon un peu solitaire, est attiré par sa copine Emilie, mais joue le plus souvent seul dans les bois, ou avec le petit garçon de leurs voisins, les Desmedt. Un jour, s’énervant contre le petit Rémi, il le frappe avec une grosse branche et doit se rendre à l’évidence : le petit garçon est mort. Je ne dévoile rien, puisque ces faits ont lieu au tout début du roman, lequel consacre ses pages à imaginer comment Antoine va dissimuler son forfait, et passer les jours suivants à craindre la découverte qui va l’accuser.

« Mme Courtin était née ici, c’est ici qu’elle avait grandi et vécu, dans la ville étriquée où chacun est observé par celui qu’il observe, dans laquelle l’opinion d’autrui est un poids écrasant. Mme Courtin faisait, en toutes choses, ce qui devait se faire, simplement parce que c’était ce que, autour d’elle, tout le monde faisait. »
Cette partie consacrée aux trois jours qui suivent l’accident est la plus longue, elle est suivie de deux autres où Antoine est adulte. C’est là qu’il ne faut pas en dire trop… L’histoire, qui fait aussi intervenir une météo déchaînée, se concentre sur un microcosme rural qui s’enflamme à la suite de la disparition du petit garçon, et qui est prompt à accuser n’importe qui, pour peu que sa tête ne leur revienne pas. C’est incontestablement réussi, et très prenant, et les pages tournent vite, enfin, dans le cas présent, les plages audio s’enchaînent rapidement. Cette version est lue par l’acteur Philippe Torreton, dont la voix se prête bien aux passages dramatiques, sans qu’il ait besoin d’en faire trop. J’ai juste été un peu lassée par les répétitions de noms propres, sans doute moins gênantes à l’écrit qu’à l’oral. Imaginez le passage au-dessus dit à voix haute, et suivi d’autres phrases mentionnant encore « madame Courtin », et vous conviendrez que ça devient un peu lourd.
Ce détail mis à part, j’ai passé un très bon moment à l’écoute de ce roman, et été convaincue par la fin, inattendue sans être tirée par les cheveux !

Trois jours et une vie de Pierre Lemaître, éditions Audiolib (2016), lu par Philippe Torreton, durée 6 h 21, paru aux éditions Albin Michel et Livre de Poche.

Sur la version audio, l’avis d’Estelle, qui me l’a aussi fait gagner. Merci, Estelle !
Écoutons un livre, c’est chez Sylire.
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littérature Europe de l'Ouest·rentrée automne 2016

Metin Arditi, L’enfant qui mesurait le monde

enfantquimesurait« À cette période de l’année, l’amphithéâtre était submergé de coquelicots rouge sang. »
J’ai lu avec des bonheurs variés quelques romans de l’auteur suisse d’origine turque Metin Arditi. Si je garde un excellent souvenir du Turquetto et de Loin des bras, j’ai été beaucoup moins emballée par Prince d’orchestre. Comment allai-je réagir à ce dernier roman qui vient de paraître en poche ?
Eliot Peters est un architecte new-yorkais. Sur l’île de Kalamaki, il parcourt l’amphithéâtre, discute avec le père Kostas, et berce de douloureux souvenirs. Il fait la connaissance et devient proche du fils de sa voisine, un jeune garçon autiste qui rêve d’un monde où tout obéirait aux chiffres, où aucun désordre ne règnerait. Un projet hôtelier disproportionné (ça, c’est mon avis, pas celui des habitants de l’île) va pousser tout un chacun à faire des choix, à l’heure où la crise grecque va heurter de plein fouet la petite communauté.

« Je crois que c’est çà, l’ordre du monde, tu sais Yannis. C’est quand tu ne peux pas savoir à l’avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s’écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d’écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L’ordre du monde, c’est quand tu es heureux. Même si les choses changent. »
Si la lecture de ce roman s’est faite rapidement et sans résistance, il me manque toutefois quelque chose pour me faire dire que j’ai aimé ce que j’ai lu. Les personnages, comme l’île, sont plutôt hospitaliers, les sentiments décrits ne manquent pas de profondeur, est-ce justement la présence d’un peu trop de bons sentiments qui m’aurait gênée ? Il manque sans doute dans ce roman du liant aussi, trop de thèmes sont abordés entre l’autisme, la transmission, l’architecture, la philosophie, le deuil, la crise grecque… trop de thèmes pour un si court roman ? Car l’écriture, évocatrice quand il s’agit de paysages et de rencontres humaines, reste un peu en deçà lors de certaines situations, qu’une description dépouillée ne permet pas de ressentir vraiment. Et là, je suis restée un peu à l’extérieur, pas vraiment concernée… et c’est dommage !

L’enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi, paru en poche chez Points (juin 2017), 250 pages

Plus enthousiastes que moi, Hélène d’Irlande et d’ailleurs, Hélène Lecturissime et Leiloona. Florence émet quelques restrictions…

Lire le monde : la Suisse
Lire-le-monde

littérature Moyen-Orient·sortie en poche

Benny Barbash, My first Sony

myfirstsonyAttention, roman atypique !
Le jeune Yotam vit dans une famille comme beaucoup d’autres en Israël, vivante et bruyante, colorée et contrastée. Entre son père, écrivain immature, et sa mère, militante d’origine argentine, les éclats sont nombreux et les tensions fréquentes. Le reste de la famille, grands-parents, oncles et tantes, sans oublier les amis, sont encore plus originaux, du beau-frère juif orthodoxe rigide à la sœur à moitié folle, ou au grand-père fou de sa collection de timbres…
Avec son frère et sa sœur, Yotam assiste aux scènes et drames familiaux, sans tout comprendre. Du moins, du premier coup, car Yotam ne se sépare jamais de son magnétophone Sony, enregistre et classe les cassettes tel un entomologiste chevronné, réécoute pour mieux comprendre.
Très dense autant par l’écriture que par les nombreux thèmes, notamment la création de l’état d’Israël, la mémoire familiale, la vie de couple, les conflits entre générations, le tout vu et entendu par un enfant d’une dizaine d’années, ce roman ne se laisse pourtant pas lire « tout seul ».
Je ne vous mentirai pas, il faut tout de même s’accrocher un peu au texte sans chapitres, aux longues phrases qui digressent en cours de route pour toujours retomber sur leurs pieds, après une page et demie ou deux, aux discussions politiques heureusement appuyées par un glossaire en fin de roman, aux nombreux personnages et à leurs histoires entremêlées. C’est toutefois un inconvénient assez mineur, qui ne procure pas d’ennui, car on a le sentiment d’une vérité, d’une justesse dans tout cela, et c’est sans doute là ce qu’il y a de plus important.
Certains passages sont extrêmement drôles, avec cette famille, on ne sait jamais à quoi s’attendre ! J’ai eu un court moment l’impression de ne pas savoir où allait le roman, avant que le jeune narrateur n’évoque « la catastrophe » vers laquelle tend son récit.
A la fin, l’émotion et, il faut l’avouer, la satisfaction d’avoir réussi à lire le livre l’emportent sur la densité de l’écriture. La narration originale et les personnages fort attachants font que ce roman devrait plaire à plus d’un fan de littérature israélienne, d’histoires de famille ou de romans qui sortent du commun. Au choix ou tout ensemble !

Extrait : Grand-mère s’approcha de moi et me répéta encore et encore : « Donne-moi immédiatement la cassette », à chaque fois, on l’entend un peu plus fort, parce qu’elle s’approche du micro, et je lui explique qu’il s’agit d’un enregistrement important, car comment saurions-nous toutes ces choses à son sujet ? Tu vas bientôt mourir et grand-père aussi, et toutes ces histoires seront enterrées avec vous, alors qu’ainsi je les ai enregistrées sur cassette ; et grand-père dit, il nous enterre déjà ce mioche, avant de s’écrier : personne ne va mourir si rapidement ! Et on entend ensuite son rire grave, dont Papa dit que c’est le rire le plus profond du monde et qu’on en trouve certainement de grandes quantités dans la mer Morte, parce que c’est là qu’il vient se déverser.

L’auteur : Benny Barbash est né en 1951 à Beer-Shiva, il est scénariste, aimant à traiter des aspects politiques de la société israélienne. Il a écrit les scénarios d’une douzaine de films, dont Beyond the wall, qui a été nominé aux Oscars dans la catégorie du Meilleur film étranger. Il est également dramaturge, et, de temps en temps, dit-il, « il s’assoit et écrit des romans. » Quatre romans ont déjà été publiés.
414 pages.
Éditeur : Zulma (2008) maintenant en collection de poche.
Paru en Israël en 1994.
Traduction : Dominique Rotermund

Repéré très probablement chez Keisha !
Un entretien avec l’auteur sur un autre blog.
Partenariat avec l’éditeur.

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deuxième chance·littérature Europe du Sud

Erri de Luca, Le jour avant le bonheur

jouravantlebonheur« Comme la couche de peinture qui sert à fignoler, la deuxième vie d’un livre est la meilleure. » Cette phrase est mise dans la bouche d’un libraire d’occasion, l’une des nombreuses personnes qui peuplent ce roman, et les rues de Naples après la guerre. Un jeune garçon vit dans la cour d’un immeuble, nourri par l’argent d’une mère adoptive, soigné et abrité par le gardien de l’immeuble, un homme sage et généreux, qui apprend tout au gamin, à l’adolescent, au jeune homme. Peut-être même lui apprendra-t-il à lire, comme lui-même, dans les pensées de ces concitoyens. Et à tenter de se sortir d’une situation difficile…
Je n’ai pas pu m’empêcher de comparer ce roman, à classer incontestablement au rayon des romans initiatiques, au Garçon de Marcus Malte… Ils sont tous deux à mettre dans la catégorie des romans d’initiation réussis, l’un étant beaucoup plus minimaliste que l’autre. Celui d’Erri de Luca, bien sûr. Peu de mots lui suffisent à décrire et pourtant on voit ce décor napolitain, peu de lignes lui permettent de narrer un événement, et pourtant c’est un exceptionnel raconteur d’histoires. Le vécu affleure dans ce texte, entre les pages apparaissent sans doute des personnes qu’il a rencontrées, des récits qu’il a entendus, des souvenirs et sensations d’enfance. J’ai été émue de l’histoire du juif caché dans la cave qui attend la libération, et souri aux apparitions du cordonnier, qui embrouille les mots d’italien avec une saveur inégalable ! Et surtout suivi le jeune narrateur dans ses premiers émois…
C’est le premier roman de cet auteur qui m’emballe complètement, j’avais lu sans trop d’enthousiasme Montedidio et Trois chevaux, et je voulais refaire une tentative à l’occasion du mois italien. Pari réussi donc, et si vous avez un autre roman de l’auteur à me conseiller, je suis preneuse.

Extrait : Dans la cour, les enfants jouaient au milieu du passé simple des siècles. La ville était très ancienne, creusée, farcie de grottes et de cachettes. Les après-midi d’été, quand les habitants étaient en vacances ou disparaissaient derrière leurs volets, j’allais dans une deuxième cour où se trouvait une citerne recouverte de planches en bois. Je m’asseyais dessus pour écouter les bruits. D’en bas, qui sait à quelle profondeur, montait un chuintement d’eau agitée. Une vie était enfermée là, un prisonnier, un ogre, un poisson. L’air frais passait entre les planches et séchait ma transpiration.

L’auteur : Erri De Luca est né à Naples en 1950. D’origine bourgeoise, il refuse une carrière diplomatique, adhère au mouvement ouvrier, et fait différents métiers. Son premier livre, Pas ici, pas maintenant, paraît en 1989, et depuis il publie régulièrement. En 2002, il a reçu le prix Femina étranger pour Montedidio. Il vit près de Rome.
144 pages.
Éditeur 
: Gallimard (2010)
Traduction : Danièle Valin
Titre original : Il giorno prima della felicità


Lu aussi par Clara,
Hélène, Luocine et Valentyne.

Deuxième chance pour cet auteur, puisque j’étais restée sur un sentiment un peu mitigé… Lu dans le cadre du mois italien qui est à retrouver chez Eimelle.
deuxieme_chance_logo moisitalien

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littérature France·premier roman·rentrée automne 2015

Christophe Boltanski, La cache

cacheA la rentrée 2015, ce roman a fait pas mal parler de lui, à tort ou à raison, voilà ce que j’ai découvert en l’empruntant à la bibliothèque pour assouvir ma curiosité.
La cache est un premier roman dont le matériau est la famille Boltanski, dont le nom est connu par l’artiste plasticien Christian, oncle de l’auteur, et par le sociologue Luc, père de l’auteur. Mais c’est la maison de famille qui occupe la vedette dans le roman, avec des chapitres qui introduisent dans chaque pièce, repérée grâce à un petit plan, de l’hôtel particulier parisien qui abrite la tribu. De l’entrée à la cuisine, du cabinet médical aux chambres, on parcourt un domaine et on apprend à connaître une famille qui n’est pas à une excentricité près : repas fantaisistes, enfants déscolarisés, hygiène approximative, peur de tout et de rien… Tout tourne autour des grands-parents. La grand-mère est une enfant abandonnée, atteinte de poliomyélite à l’âge adulte, écrivain, pour qui la famille passe avant tout, le grand-père un médecin et brillant scientifique, juif d’origine ukrainienne. L’auteur revient sur le parcours de chaque membre de la famille, un peu à la manière d’un puzzle, au gré des souvenirs retrouvés par l’évocation de chaque pièce de la maison. Souvenirs qui sont souvent des légendes familiales, Christophe Boltanski est né au début des années 60, et beaucoup de récits de faits d’avant-guerre ou de la guerre elle-même lui sont parvenus, tronqués, modifiés, embellis ou amoindris, de la bouche des protagonistes eux-mêmes ou de seconde main. C’est un roman sur l’identité, identité par rapport à la famille, à la religion, au lieu d’habitation, identité multiple et mouvante, comme celle de tout un chacun, et plus encore dans le cas d’un cadre familial aussi peu conventionnel.
J’ai passé un bon moment avec ce roman, j’ai apprécié sa singularité, la manière de laisser le lecteurs renouer les fils, ramasser les bribes, remplir les vides. Je ne crie pas au génie, mais je suis sûre que ce livre saura intriguer et maintenir entre ses pages tous ceux que les histoires familiales, la généalogie et les décalages entre légendes et réalité intéressent.

Citations : En s’unissant à lui par un mariage qui la coupait de son milieu, elle avait tout épousé : ce qu’il était et ce qu’il ne voulait plus être. Elle lui mitonnait les plats de son enfance pour le réconcilier avec lui-même, lui redonner une fierté, un équilibre, une assiette.

 

Chacun de mes interlocuteurs en rapporte une version légèrement modifiée. Ces séries d’altérations font elles-même sens et donnent à ces faits minuscules une patine, une profondeur, une épaisseur. Elles racontent à leur tour une histoire, celle de l’exil, d’une immigrée contrainte, comme beaucoup de ses semblables, au mensonge pour survivre, celle de ses descendants en mal de cohérence et, aussi, celle du temps qui passe, de l’oubli.

L’auteur : Christophe Boltanski est né en 1962. Entré en 1989 au journal Libération, il y fut correspondant à Jérusalem et à Londres puis chef du service étranger, avant de rejoindre Le Nouvel Observateur. En 2015 il publie La cache récompensé par le prix Femina et le Prix Transfuge du meilleur premier roman français.
344 pages
Éditeur : Stock (août 2015)

Noté et surligné grâce à Aifelle, Cathulu, Clara, Edyta et Séverine.

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littérature France·rentrée automne 2015

Brigitte Giraud, Nous serons des héros

nousseronsdesherosDire comme j’étais envahi par l’océan, l’endroit où voguait encore mon père, je l’avais imaginé si longtemps à bord d’un cargo qu’il y resterait sans doute éternellement.
Comment dire à un enfant de huit ans que son père est mort dans les prisons de la dictature, et qu’il faut quitter le pays pour ne jamais revenir ? Olivio a vécu huit ans au Portugal avec son père, mais ses souvenirs plus précis commencent quand il arrive en France avec sa mère, et s’installe dans la banlieue de Lyon. D’abord hébergée chez des amis, la mère d’Olivio, devenu Olivier, commence à travailler puis, lorsque Olivier a douze ans, va vivre avec Max, père lui aussi d’un garçon plus jeune. Les rapports ne sont pas sans heurts entre l’adolescent et l’ami de sa mère. Olivier trouve refuge dans sa chambre sous les combles auprès de son chat Oceano. Il se lie également d’amitié avec Ahmed, déraciné comme lui.
Par petites touches, comme le travail de la mémoire, ces pages délicates retracent petits et grands moments d’enfance, évoquent l’apprentissage de la langue et des habitudes, la construction d’une personnalité, la connaissance de soi, les événements qui font grandir. Je ne connaissais pas l’écriture de Brigitte Giraud, j’ai beaucoup aimé sa manière d’aborder les gens et les sentiments, sans tomber dans l’excès, de donner de la couleur, des parfums, des sons, des goûts aux souvenirs d’Olivier, enfin de ne pas donner une impression de déjà-lu par rapport à un thème assez fréquent en littérature.

Extrait : Puis nous avons débouché sur une plate-forme naturelle, comme une falaise au-dessus du vide. La nuit tombait, et, au loin, nous apercevions les lueurs de la ville. Le feu d’artifice allait être tiré depuis la colline de Fourvière face à nous. Nous étions assis sur le sol en pierre encore chaud et nous espérions un spectacle à la hauteur de ce que nous avait annoncé Luis. Il était fier comme s’il était le fournisseur en personne du feu d’artifice.

L’auteur : Brigitte Giraud est née en Algérie et vit à Lyon. Elle a été journaliste et libraire. Elle est actuellement chargée de la programmation au festival de Bron, près de Lyon. Elle a publié huit livres aux éditions Stock parmi lesquels L’amour est très surestimé, prix Goncourt de la nouvelle 2007, Une année étrangère (2009) et Avoir un corps (2013).
198 pages.
Éditeur : Stock (août 2015)

Les avis d’Antigone, Cathulu et Nadège.

littérature Europe du Sud·mini-thème

Mini-thème (3) Littérature espagnole contemporaine

intemperieJesus Carrasco, Intempérie

Un jeune garçon prend la fuite sous un soleil de plomb, dans une plaine immense et desséchée, il ne veut en aucun cas regagner son village. Les maigres réserves qu’il a emportées s’amenuisent. Il croise la route d’un berger qui cherche des points d’eau et d’hypothétiques herbages pour ses bêtes.
On apprend, par des mots aussi parcimonieux que l’herbe sèche, la raison de la fuite du garçon, on assiste à l’ébauche d’une sorte d’amitié entre lui et le vieux berger. Mais il ne fait aucun doute que cette histoire, fut-elle post-apocalyptique ou non, se terminera dans le sang, en amorçant peut-être le début d’autre chose, d’un passage, d’une maturité nouvelle… Je ne peux pas faire de ce roman, si sombre, si épuré, un coup de cœur, il me manque un peu d’enthousiasme, mais je reconnais une très belle langue, que la traduction n’altère pas, et un auteur à suivre de près.

Citations : Ici, il n’y avait que des lévriers galgos. Efflanqués. Chairs essorées sur une ossature longue. Des animaux mystiques qui couraient à toute vitesse après les lièvres, sans jamais s’arrêter pour flairer, parce qu’ils avaient été jetés sur la Terre avec un unique mandement : traquer et déchiqueter. Des lignes rouges ondoyaient sur leurs côtes, vestiges de la cravache de leurs maîtres. De celle qui, sur la terre sèche, asservissait les enfants, les femmes et les chiens.

222 pages.
Éditeur :
Robert Laffont (2015)
Traduction : Marie Vila Casas
Titre original : Intemperie

temoininvisibleCarmen Posadas, Le témoin invisible

En emportant en vacances un roman espagnol contemporain tiré de ma pile à lire, je pensais lire un roman SUR l’Espagne contemporaine ! Pas du tout ! Quelques lignes m’ont suffi pour me rendre compte que l’intrigue se passait en (très) grande partie entre 1912 et 1918 en Russie, avec des incursions moins fréquentes dans le présent du narrateur, en 1994 à Montevideo.
Leonid Sednev a assisté de près aux derniers jours des Romanov, en tant que petit ramoneur, puis qu’aide-cuisinier, il en a été le témoin discret, et avant sa mort, soixante-quinze ans plus tard, il souhaite que sa parole rende un peu de vie au tsar et à son entourage, en particulier ses quatre filles et son fils, tous assassinés en 1918. Il essaye aussi de donner les détails dont il se souvient sur le personnage bien particulier de Raspoutine.
Ce roman historique grâce à une écriture vive et alerte, n’est altéré par aucune longueur, et se dévore avec intérêt, même si on en attendait autre chose, j’en suis la preuve ! J’ai retrouvé Carmen Posadas dans un genre très différent de Petites infamies et Cinq mouches bleues, lus il y a un bon bout de temps, et j’ai apprécié également cette lecture, et notamment la vision d’un événement historique du côté des domestique
s, plutôt qu’auprès des puissants.

Citation : Un vieux proverbe dit que nul n’est un grand homme pour son valet de chambre. Selon un autre que je suppose encore plus ancien, il ne faut pas servir qui a servi ni quémander auprès de qui a déjà quémandé. J’estime pour ma part qu’aucun de ces fragments de sagesse populaire n’a été énoncé par ceux susceptibles d’être les mieux informés en la matière, à savoir les domestiques.

461 pages.
Éditeur :
Points (2015)
Traduction : Isabelle Gugnon
Titre original : El testigo invisible

imposteurJavier Cercas, L’imposteur

J’avais repéré, sur plusieurs blogs de confiance, ce roman de Javier Cercas, auteur pas tout à fait inconnu de mes services… Allez, je l’avoue, j’avais calé sur Les lois de la frontière, pour je ne sais plus trop quelle raison, et je voulais lui laisser une deuxième chance. C’est chose faite avec ce roman « sans fiction » qui se lit comme une enquête autour d’une affaire qui a fait grand bruit bien au-delà de la Catalogne. L’imposteur du titre est Enric Marco, président de l’association espagnole des déportés de Mauthausen, qui fut démasqué, et dût reconnaître qu’il n’avait pas été dans un camp de concentration en Allemagne, comme il le faisait croire depuis de longues années… La biographie d’Enric Marco comporte bien des zones d’ombre, et l’homme, qui s’est rêvé en héros, n’aura finalement été qu’un homme parmi d’autres, un peu lâche, un peu suiveur. La manière d’enquêter de Javier Cercas n’est pas sans rappeler celle d’Emmanuel Carrère, n’hésitant pas à exprimer en détail les remises en cause personnelles qui l’affectent au cours de ses recherches. Mon exemplaire numérique du roman est ponctué de surlignages qui prouvent que ce travail m’a beaucoup intéressée, voire passionnée par moments.

Extrait : Je pensais que notre première obligation était de comprendre. Comprendre, bien sûr, ne veut pas dire pardonner ou, comme disait Teresa Sala, justifier ; plus précisément : cela veut dire le contraire. La pensée et l’art, me disais-je, essaient d’explorer ce que nous sommes, ils révèlent notre infinie variété, ambiguë et contradictoire, ils cartographient ainsi notre nature.

416 pages.
Éditeur : Actes Sud (septembre 2015)
Traduction : Aleksandar Grujicic et Elisabeth Beyer
Titre original : El impostor

littérature Asie

Khaled Hosseini, Les cerfs-volants de Kaboul

cerfsvolantsdekaboulCe roman en trois parties, l’enfance, la vie aux Etats-Unis, le retour en Afghanistan, est le roman d’une amitié, celle d’Amir, qu’une belle complicité unit avec Hassan, son frère de lait. Les deux garçons vivent sans leurs mères et le père d’Hassan est serviteur de celui d’Amir, mais, au moins lorsque Amir ne va pas à l’école, les deux garçons sont inséparables. Hassan et son père, originaires de la région de Bamyan, doux et calmes, souriants et empreints de dignité, sont de magnifiques représentants du peuple persécuté, et méconnu, des Hazaras. L’amitié entre les deux enfants, que leur classe et leur religion sépare, va survivre jusqu’à un événement où la lâcheté de l’un des deux va le plonger dans une culpabilité qu’il ne reconnaît pas d’abord, et qui va les séparer.
Deux époques se succèdent dans le roman, celle de l’enfance d’Amir et Hassan, au début des années 70 où l’Afghanistan était encore relativement paisible, malgré certaines tensions entre musulmans sunnites et chiites. Quand, vingt-cinq ans plus tard, Amir revient dans son pays, les talibans y dictent leur loi, et plus rien n’est comme avant, même les rues, les magasins, les maisons sont défigurés.
Au travers de deux familles afghanes, ce roman à l’écriture fluide, qui rend aussi bien les dialogues que les belles descriptions du pays de l’enfance, traite avec délicatesse des thèmes de la culpabilité et de la possible rédemption, et si certains passages serrent la gorge, l’auteur reste toujours dans un bon équilibre, évitant la surenchère de bons sentiments, comme la lourdeur du propos dans les moments difficiles. Le personnage d’Amir et les remords qui lui gâchent la vie, même s’il inspire peu de sympathie, reste de bout en bout des plus crédibles, dans ses relations aux autres, qui semblent toutes découler de sa relation compliquée à son père.

Ce roman est un bel hommage aux enfants afghans, qu’ils soient sunnites ou chiites, aux enfances brisées, et aux moments d’innocence qui subsistent malgré tout.

Extrait : Ces sons nous étaient étrangers alors. La génération d’enfants afghans dont les oreilles ne connaîtraient rien d’autre que le fracas des bombes et des mitraillettes n’était pas encore née. Recroquevillés tous les trois dans la salle à manger, nous attendîmes donc le lever du soleil, sans imaginer qu’un certain mode de vie avait disparu. Notre mode de vie. Ou s’il n’avait pas encore tout à fait disparu, du moins cela ne tarderait plus.

L’auteur : Cadet de cinq enfants, Khaled Hosseini est né en 1965 à Kaboul, et a vécu en Iran, puis à Paris. Son père diplomate a obtenu le droit d’asile aux États-Unis pour sa famille en 1980. Khaled Hosseini a suivi des études de médecines et exerce à Los Angeles. Son premier roman, Les cerfs-volants de Kaboul, est sorti en 2003 et a obtenu un grand succès international, ainsi qu’ensuite Mille soleils splendides et Ainsi résonne l’écho infini des montagnes.
406 pages.
Éditions 10/18 (2006)
Titre original : The kite runner
Traduction : Valérie Bourgeois

Lecture commune pour Lire le monde : Les avis de Sandrine, Hélène,
Lire-le-monde

cinéma

Ciné (13) Les chansons que mes frères m’ont apprises

les_chansons_que_mes_freres1Film américain de Chloe Zhao
avec John Reddy, Jashaun St John, Taysha Fuller, Irene Bedard
sorti le 9 septembre 2015
durée 1 h 34 mn
Festival de Deauville 2015

Cela fait longtemps que je n’ai pas fait de petit billet sur un film, je suis allée deux ou trois fois au cinéma cet été, mais sans envie d’écrire sur les films, pourtant pas mauvais, que j’avais vus.
Celui-ci a attiré mon attention, parce qu’il me semblait tout à fait indiqué pour prolonger mes lectures à propos des réserves indiennes des États-Unis (Sherman Alexie, Joseph Boyden, David Treuer, Louise Erdrich).
Une famille occupe le centre de ce film, famille monoparentale dont on fait la connaissance au moment de la mort accidentelle du père. Celui-ci ne vivait pas avec la mère de Johnny et Jashaun, il avait plusieurs autres femmes et de nombreux enfants.
Johnny, dix-sept ans, ne pense qu’à quitter Pine Ridge pour Los Angeles, tandis que Jashaun, à presque douze ans, sait dénicher les meilleurs côtés de la vie dans la réserve. Ces bons côtés sont peu nombreux, entre l’alcoolisme des parents, qui laisse les enfants assumer seuls des tâches d’adulte, les perspectives d’emploi quasi nulles, la drogue, les bagarres, les visites à la prison…
Ce film, en laissant une belle place aux paysages du Dakota du Sud, en ne s’attardant pas sur les scènes difficiles, en procédant par petites touches, voire par ellipses, en montrant une certaine solidarité, est une belle réussite. Il donne à voir sans concession la vie dans une réserve indienne, mais il sait rendre les personnages attachants. On a parfois l’impression qu’il s’agit d’un documentaire, tellement les jeunes acteurs incarnent leurs personnages avec naturel. J’ai beaucoup aimé ce film, qui n’est pas démonstratif, mais émouvant et lumineux, si on se laisse prendre par sa relative lenteur, et ses images soignées.
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littérature France·projet 50 états·rentrée automne 2015

Thomas B. Reverdy, Il était une ville

iletaitunevilleRentrée littéraire 2015
L’auteur :
Thomas B. Reverdy, né en 1974, obtient l’agrégation de lettres modernes en 2000 et enseigne depuis dans un lycée. Ses trois premiers romans, La Montée des eaux, Le Ciel pour mémoire et Les Derniers Feux, constituent une sorte de cycle poétique. Ils abordent les thèmes du deuil, de l’amitié et de l’écriture. En 2010, il publie L’Envers du monde. En août 2013, Les évaporés est retenu dans la sélection de plusieurs prix et reçoit le Grand Prix de la Société des gens de lettres.
268 pages
Éditeur : Flammarion (août 2015)

Je n’ai ordinairement aucune propension à enchaîner les romans d’un même auteur, même à les faire suivre à quelques temps l’un de l’autre. La pire crainte de la lectrice boulimique (parmi beaucoup d’autres) à savoir celle d’être déçue par le deuxième ouvrage m’empêche de tenter cette expérience contre-nature. Et pourtant, je l’ai fait avec Il était une ville, même pas quinze jours après Les évaporés
La mondialisation n’est pas un thème romanesque qui déchaîne mon enthousiasme, le thème de la disparition volontaire me parlait bien plus dans Les évaporés, mais pourtant la petite musique des mots de l’auteur est bien là, et les personnages ont de la chair, de l’épaisseur. J’aime les retrouver au fil de la construction éclatée qui les remet sur le devant de la scène l’un après l’autre : le petit Charlie de douze ans, un gentil garçon qui n’a pour religion que ses copains, Georgia, la grand-mère de Charlie, Eugène, le jeune cadre français d’une entreprise de plus en plus fantôme, l’inspecteur Brown obsédé par les disparitions d’enfants, Candice la serveuse « au rire rouge et brillant ».
Le cadre extraordinaire est la ville de Detroit en déliquescence, usines fantômes, lotissements en voie de disparition, terrains vagues dont personne ne connaît la mesure, centres commerciaux vétustes. Là-bas, la zone est au centre-ville et les villas cossues le plus loin possible en banlieue.
Chacun des personnages, au début coincé dans son monde, sa bulle de solitude ou de dépression, va prendre pied dans des endroits de la ville qu’il ignorait, et ce faisant, aller vers l’autre, vers les autres. Le livre s’articule autour de la disparition de Charlie, mais constitue surtout le portrait d’une ville, d’une cité dédiée au taylorisme que la mondialisation a laissée de côté.
Je proclame donc réussies les retrouvailles avec cet auteur. Un peu moins de dépaysement qu’avec le Japon des évaporés, mais une belle balade aussi, pleine d’émotion et d’humanité.

Extrait : On voyait la tour, de l’autre côté des bâtiments industriels, où le Treizième Bureau était presque le seul étage éclairé. Ils étaient parvenus au bord de la Zone. Les rails se perdaient ensuite dans les broussailles et ils s’arrêtèrent.
Devant eux, soudain, il n’y avait plus rien. Une prairie dont on ne voyait pas le bout, plantée d’arbres et de quelques haies qui tenaient bon, autour de bâtiments effondrés. Le corridor de Packard débouchait dans une zone de friches tellement abandonnée qu’on aurait dit qu’elle n’était plus en ville. Personne ne devait jamais venir ici. Il n’y avait rien.


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