bande dessinée·littérature France·littérature Proche et Moyen Orient

Brigitte Findakly Lewis Trondheim, Coquelicots d’Irak

coquelicotsdirakDans Coquelicots d’Irak, Brigitte Findakly, qui est née en 1959 en Irak et y a vécu jusqu’en 1973, raconte son enfance, les raisons qui ont poussé sa famille à l’exil et son arrivée en France. Les pages rapportant précisément l’histoire de sa famille alternent avec des pages intitulées « en Irak » et qui précisent des coutumes pour nous assez éloignées et des pages de photos de famille, porteuses d’émotion. Brigitte Findakly est née d’un père irakien et d’une mère française, elle est maintenant coloriste de bande dessinée, notamment pour Lewis Trondheim dont elle est la compagne.

J’ai beaucoup aimé cette enfance et cette jeunesse à Mossoul. Nous sommes de la même génération, et si j’ai retrouvé des ressemblances dans nos éducations, ce sont les différences très sensibles qui dominent. Dans le cadre de la maison, la liberté de penser existe, mais à l’école, les enfants se voient inculquer les versets du Coran et le respect du pouvoir… les seules sorties scolaires consistent à se mettre sur le trajet du leader pour le saluer lorsqu’il passe par Mossoul ! Plus tard, Brigitte connaît en arrivant en France le décalage que sa mère a ressenti en arrivant jeune mariée en Irak. Même pour sa mère qui revient dans son pays natal, le retour n’est pas si facile.
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Je ne connais que de nom Lewis Trondheim, j’ai vu que ses personnages étaient le plus souvent des animaux, oiseaux ou lapins. Son passage au genre humain fonctionne bien, le trait est simple mais parlant, l’humour, mais aussi l’émotion réussissent à naître de cette apparence de simplicité. Les couleurs de Brigitte Findakly s’adaptent à chaque situation, et correspondent sans nul doute à celles de ses souvenirs, à ce qui lui a été raconté, ou à ce qu’elle vit actuellement, des origines de sa famille aux effets de la censure en Irak, des coutumes ancestrales à la vieillesse de ses parents.
C’est le genre de bande dessinée que j’aime, et je n’ai pas été du tout déçue, je l’ai lue tranquillement et en savourant pleinement images et situations.
coquelicotsdirak2Coquelicots d’Irak de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim, éditeur : L’Association, août 2016, 115 pages.

Les avis de Mo’ Noukette ou Saxaoul

classique·littérature France

Romain Gary, La promesse de l’aube

promessedelaube« Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. »
Je l’avoue tout de suite, je ne suis pas une grande lectrice d’autobiographies, ce genre me rappelle les dîners où votre voisin de table vous assomme avec son unique sujet de conversation, lui, lui, et encore lui (ou elle) pour finalement conclure qu’il (ou elle) est ravi d’avoir fait votre connaissance. Enfin, dans le cas présent, au moins, on peut fermer le livre quand on veut. J’ai donc commencé par me dire, dès les premières pages, que Romain Gary aurait peut-être eu mieux à faire, à quarante-cinq ans, sur une plage à Big Sur, que de se retourner sur son enfance. Et puis j’ai continué…

« C’est ainsi que la musique, la danse et la peinture successivement écartées, nous nous résignâmes à la littérature, malgré le péril vénérien. Il ne nous restait plus maintenant, pour donner à nos rêves un début de réalisation, qu’à nous trouver un pseudonyme digne des chefs-d’œuvre que le monde attendait de nous. »
Dans les années 20, à Wilno (Vilnius), le petit Roman vit seul avec sa mère, qui lui voue un amour démesuré, et s’emploie à préparer le futur de celui qu’elle imagine déjà ambassadeur, écrivain, admiré par les hommes et aimé par les femmes. Pourtant, malgré les cours de danse, de chant ou de peinture que sa mère l’oblige à prendre, il continue de jouer avec les autres gamins de la cour du n°16 de la Grande-Poluhanka, là même où vivait un certain Mr Piekielny, dont quiconque s’est intéressé à la rentrée littéraire de l’année dernière reconnaîtra le nom… Roman et sa mère sont ensuite contraints de déménager vers Varsovie, avant de s’installer à Nice, plus propice aux projets maternels. La vision maternelle de la France coïncide davantage que son pays natal à ce qu’elle attend de son fils.

« Je n’avais que neuf ans et je ne pouvais guère me douter que je venais de ressentir pour la première fois l’étreinte de ce que, plus de trente ans plus tard, je devais appeler « les racines du ciel », dans le roman qui porte ce titre. L’absolu me signifiait soudain sa présence inaccessible et, déjà, à ma soif impérieuse, je ne savais quelle source offrir pour l’apaiser. »
Je ne sais plus à partir de quel moment du livre j’ai commencé à bien accrocher, sans doute lorsque je me suis rendu compte qu’il y avait probablement un décalage, voire plus, entre l’enfance réelle de Romain Gary et celle qu’il rapportait. Que ce soit à Wilno, à Nice ou plus tard lorsque la guerre le séparera de sa mère, et qu’il deviendra aviateur, l’auteur a paré ce que sa mémoire lui rapportait de fantaisies plus ou moins prononcées, et en agrémentant ainsi sa vie, l’a rendue plus captivante et apporté un plus grand plaisir de lecture que s’il rapportait platement les faits.
Si cette lecture n’a pas été un coup de cœur, c’est que j’ai toujours du mal avec les personnages de mères étouffantes qui projettent leurs échecs ou leurs frustrations sur leurs enfants, sans les laisser décider par eux-mêmes de leur vie. Mais je reconnais un grand talent d’écriture à Romain Gary, une auto-dérision réjouissante, et j’ai beaucoup aimé la réécriture de l’histoire personnelle, et la plongée dans une enfance dont l’auteur semble n’être jamais tout à fait sorti.

Je dois avouer que, lorsque j’ai poursuivi cette lecture avec Un certain Mr Piekielny de François-Henri Désérable, c’est avec grand plaisir que j’ai retrouvé les personnages de La promesse de l’aube, mais chut ! J’en parlerai une autre fois !

La promesse de l’aube de Romain Gary (1960) éditions Folio, 456 pages.

C’est une lecture commune avec Inganmic et Karine (son billet très bientôt). Récemment Athalie l’a lu aussi…

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littérature Amérique du Nord·rentrée hiver 2018

Paul Auster, 4321

4321« Le temps se déplaçait dans deux directions parce que chaque pas dans l’avenir emportait avec lui un souvenir du passé, […] »
Je suis une fan, une inconditionnelle de Paul Auster depuis pas mal d’années, et à part un ou deux, j’ai lu bon nombre de ses romans, et quel que soit le chemin qu’il prenne, je suis toujours prête à le suivre.
À propos de chemins, tiens, voici l’histoire d’Archie Ferguson. Né en 1947, il connaît l’histoire de son grand-père arrivé en Amérique le premier jour du vingtième siècle et mort assassiné en 1923. Archie habite la banlieue de New York, ses parents Stanley et Rose sont respectivement vendeur de meubles et photographe. Mais certains faits diffèrent selon les chapitres, selon les choix que font les parents de Ferguson, puis les choix qu’Archie fait lui-même, lorsqu’il grandit. Il y a aussi le hasard, la chance ou la malchance, appelons comme ça le fait de se trouver au bon ou au mauvais endroit au mauvais moment.


« … et tout en écoutant l’émotion grandissante dans la voix du pasteur, la répétition martelée de ce mot, rêve, il se demanda comment deux êtres aussi mal assortis avaient pu se marier et rester mariés pendant tant d’années et comment lui-même avait pu naître d’un couple comme celui que formaient Rose Adler et Stanley Ferguson, et comme c’était étrange, profondément étrange d’être vivant. »
Ils sont donc quatre, quatre fois le même personnage, mais les choses qu’ils vivent sont différentes, leur moi intime, leur moi familial et leur moi social interagissent différemment et prennent des chemins variés qui ont toutefois des constantes : Archie aime toujours le baseball et le basket, il a toujours envie d’écrire, il tombe presque toujours amoureux de la même fille.
Lorsque, dans la vie, on choisit un chemin plutôt qu’un autre, on imagine parfois ce qui se serait passé si on avait pris l’autre, cela peut aller du choix de la caisse au supermarché à des choix de vie bien plus importants. Pourtant, cet autre choix, ce qui serait alors arrivé, cela reste à jamais inconnu, et c’est donc ce qu’explore Paul Auster avec un personnage qui lui ressemble un peu, né la même année, étudiant à la même époque… Aucune facette n’est oubliée, des relations familiales à la vie scolaire, de l’écriture à la sexualité, de l’engagement politique à l’amitié.

« Ces histoires étaient-elles vraies ? Était-ce important qu’elles le soient ? »
Si j’ai aimé ? Oui, bien sûr, même si les mille et quelques pages, pas trop lourdes grâce à ma liseuse, ne sont pas dépourvues de certaines longueurs. Le style de Paul Auster a carrément changé pour ce roman, il part dans de longues phrases portées par un souffle inédit, par une sorte de poussée de vie qui est franchement emballante !
Archie Ferguson, dans ses quatre versions, est un personnage attachant, que le lecteur suit de ses premiers souvenirs conscients, aux environs de quatre ans, jusqu’à la fin de ses études. Au départ, Paul Auster pensait aller jusqu’à l’âge mûr de son héros, et puis il s’est laissé emporter par les aléas de l’enfance et de la jeunesse de Ferguson, l’imagination s’y mêlant à ses propres souvenirs…
Si vous vous demandez si ce formidable pavé est pour vous, je dirais que ce n’est pas par celui-ci qu’il faut commencer, mais si vous appréciez déjà l’auteur, le roman vous tiendra en haleine sans difficulté, à condition d’avoir un peu de temps devant soi, et ce, jusqu’à la conclusion qui, comme le cours du récit d’ailleurs, possède son lot de surprises.
Au final, ce roman foisonnant et intelligent n’a rien d’un exercice de style, mais plutôt d’une somme de réflexions, dans un style accessible, sur les détours que prend la vie.

4321 de Paul Auster, (2017) éditions Actes Sud (janvier 2018) traduction de Gérard Meudal, 1024 pages

Les avis de Papillon et Valérie

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littérature France·livre audio·sortie en poche

Pierre Lemaître, Trois jours et une vie

troisjoursetunevie« Dans le triangle père absent, mère rigide, copains éloignés, le chien Ulysse occupait évidemment une place centrale. Sa mort et la manière dont elle survint furent pour Antoine un événement particulièrement violent. »
Trois jours et une vie signe le retour de Pierre Lemaître au roman noir après le succès du roman historique Au revoir, là-haut, succès très mérité, à mon avis. Auparavant, je n’avais lu que Robe de marié, qui, quoique très bien fait, ne m’avait pas laissé un souvenir durable.
Ce dernier roman met en scène un garçon de douze ans, dans les derniers jours de 1999, et la date a son importance. Antoine Courtin, garçon un peu solitaire, est attiré par sa copine Emilie, mais joue le plus souvent seul dans les bois, ou avec le petit garçon de leurs voisins, les Desmedt. Un jour, s’énervant contre le petit Rémi, il le frappe avec une grosse branche et doit se rendre à l’évidence : le petit garçon est mort. Je ne dévoile rien, puisque ces faits ont lieu au tout début du roman, lequel consacre ses pages à imaginer comment Antoine va dissimuler son forfait, et passer les jours suivants à craindre la découverte qui va l’accuser.

« Mme Courtin était née ici, c’est ici qu’elle avait grandi et vécu, dans la ville étriquée où chacun est observé par celui qu’il observe, dans laquelle l’opinion d’autrui est un poids écrasant. Mme Courtin faisait, en toutes choses, ce qui devait se faire, simplement parce que c’était ce que, autour d’elle, tout le monde faisait. »
Cette partie consacrée aux trois jours qui suivent l’accident est la plus longue, elle est suivie de deux autres où Antoine est adulte. C’est là qu’il ne faut pas en dire trop… L’histoire, qui fait aussi intervenir une météo déchaînée, se concentre sur un microcosme rural qui s’enflamme à la suite de la disparition du petit garçon, et qui est prompt à accuser n’importe qui, pour peu que sa tête ne leur revienne pas. C’est incontestablement réussi, et très prenant, et les pages tournent vite, enfin, dans le cas présent, les plages audio s’enchaînent rapidement. Cette version est lue par l’acteur Philippe Torreton, dont la voix se prête bien aux passages dramatiques, sans qu’il ait besoin d’en faire trop. J’ai juste été un peu lassée par les répétitions de noms propres, sans doute moins gênantes à l’écrit qu’à l’oral. Imaginez le passage au-dessus dit à voix haute, et suivi d’autres phrases mentionnant encore « madame Courtin », et vous conviendrez que ça devient un peu lourd.
Ce détail mis à part, j’ai passé un très bon moment à l’écoute de ce roman, et été convaincue par la fin, inattendue sans être tirée par les cheveux !

Trois jours et une vie de Pierre Lemaître, éditions Audiolib (2016), lu par Philippe Torreton, durée 6 h 21, paru aux éditions Albin Michel et Livre de Poche.

Sur la version audio, l’avis d’Estelle, qui me l’a aussi fait gagner. Merci, Estelle !
Écoutons un livre, c’est chez Sylire.
ecoutonsunlivre

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littérature Europe de l'Ouest·rentrée automne 2016

Metin Arditi, L’enfant qui mesurait le monde

enfantquimesurait« À cette période de l’année, l’amphithéâtre était submergé de coquelicots rouge sang. »
J’ai lu avec des bonheurs variés quelques romans de l’auteur suisse d’origine turque Metin Arditi. Si je garde un excellent souvenir du Turquetto et de Loin des bras, j’ai été beaucoup moins emballée par Prince d’orchestre. Comment allai-je réagir à ce dernier roman qui vient de paraître en poche ?
Eliot Peters est un architecte new-yorkais. Sur l’île de Kalamaki, il parcourt l’amphithéâtre, discute avec le père Kostas, et berce de douloureux souvenirs. Il fait la connaissance et devient proche du fils de sa voisine, un jeune garçon autiste qui rêve d’un monde où tout obéirait aux chiffres, où aucun désordre ne règnerait. Un projet hôtelier disproportionné (ça, c’est mon avis, pas celui des habitants de l’île) va pousser tout un chacun à faire des choix, à l’heure où la crise grecque va heurter de plein fouet la petite communauté.

« Je crois que c’est çà, l’ordre du monde, tu sais Yannis. C’est quand tu ne peux pas savoir à l’avance comment les oiseaux vont crier, ou comment le meltème va souffler entre les pierres, ni quand la mer va s’écraser contre le parapet. Mais tu es heureux d’écouter ces bruits comme ils viennent à toi. L’ordre du monde, c’est quand tu es heureux. Même si les choses changent. »
Si la lecture de ce roman s’est faite rapidement et sans résistance, il me manque toutefois quelque chose pour me faire dire que j’ai aimé ce que j’ai lu. Les personnages, comme l’île, sont plutôt hospitaliers, les sentiments décrits ne manquent pas de profondeur, est-ce justement la présence d’un peu trop de bons sentiments qui m’aurait gênée ? Il manque sans doute dans ce roman du liant aussi, trop de thèmes sont abordés entre l’autisme, la transmission, l’architecture, la philosophie, le deuil, la crise grecque… trop de thèmes pour un si court roman ? Car l’écriture, évocatrice quand il s’agit de paysages et de rencontres humaines, reste un peu en deçà lors de certaines situations, qu’une description dépouillée ne permet pas de ressentir vraiment. Et là, je suis restée un peu à l’extérieur, pas vraiment concernée… et c’est dommage !

L’enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi, paru en poche chez Points (juin 2017), 250 pages

Plus enthousiastes que moi, Hélène d’Irlande et d’ailleurs, Hélène Lecturissime et Leiloona. Florence émet quelques restrictions…

Lire le monde : la Suisse
Lire-le-monde

littérature Proche et Moyen Orient·sortie en poche

Benny Barbash, My first Sony

myfirstsonyAttention, roman atypique !
Le jeune Yotam vit dans une famille comme beaucoup d’autres en Israël, vivante et bruyante, colorée et contrastée. Entre son père, écrivain immature, et sa mère, militante d’origine argentine, les éclats sont nombreux et les tensions fréquentes. Le reste de la famille, grands-parents, oncles et tantes, sans oublier les amis, sont encore plus originaux, du beau-frère juif orthodoxe rigide à la sœur à moitié folle, ou au grand-père fou de sa collection de timbres…
Avec son frère et sa sœur, Yotam assiste aux scènes et drames familiaux, sans tout comprendre. Du moins, du premier coup, car Yotam ne se sépare jamais de son magnétophone Sony, enregistre et classe les cassettes tel un entomologiste chevronné, réécoute pour mieux comprendre.
Très dense autant par l’écriture que par les nombreux thèmes, notamment la création de l’état d’Israël, la mémoire familiale, la vie de couple, les conflits entre générations, le tout vu et entendu par un enfant d’une dizaine d’années, ce roman ne se laisse pourtant pas lire « tout seul ».
Je ne vous mentirai pas, il faut tout de même s’accrocher un peu au texte sans chapitres, aux longues phrases qui digressent en cours de route pour toujours retomber sur leurs pieds, après une page et demie ou deux, aux discussions politiques heureusement appuyées par un glossaire en fin de roman, aux nombreux personnages et à leurs histoires entremêlées. C’est toutefois un inconvénient assez mineur, qui ne procure pas d’ennui, car on a le sentiment d’une vérité, d’une justesse dans tout cela, et c’est sans doute là ce qu’il y a de plus important.
Certains passages sont extrêmement drôles, avec cette famille, on ne sait jamais à quoi s’attendre ! J’ai eu un court moment l’impression de ne pas savoir où allait le roman, avant que le jeune narrateur n’évoque « la catastrophe » vers laquelle tend son récit.
A la fin, l’émotion et, il faut l’avouer, la satisfaction d’avoir réussi à lire le livre l’emportent sur la densité de l’écriture. La narration originale et les personnages fort attachants font que ce roman devrait plaire à plus d’un fan de littérature israélienne, d’histoires de famille ou de romans qui sortent du commun. Au choix ou tout ensemble !

Extrait : Grand-mère s’approcha de moi et me répéta encore et encore : « Donne-moi immédiatement la cassette », à chaque fois, on l’entend un peu plus fort, parce qu’elle s’approche du micro, et je lui explique qu’il s’agit d’un enregistrement important, car comment saurions-nous toutes ces choses à son sujet ? Tu vas bientôt mourir et grand-père aussi, et toutes ces histoires seront enterrées avec vous, alors qu’ainsi je les ai enregistrées sur cassette ; et grand-père dit, il nous enterre déjà ce mioche, avant de s’écrier : personne ne va mourir si rapidement ! Et on entend ensuite son rire grave, dont Papa dit que c’est le rire le plus profond du monde et qu’on en trouve certainement de grandes quantités dans la mer Morte, parce que c’est là qu’il vient se déverser.

L’auteur : Benny Barbash est né en 1951 à Beer-Shiva, il est scénariste, aimant à traiter des aspects politiques de la société israélienne. Il a écrit les scénarios d’une douzaine de films, dont Beyond the wall, qui a été nominé aux Oscars dans la catégorie du Meilleur film étranger. Il est également dramaturge, et, de temps en temps, dit-il, « il s’assoit et écrit des romans. » Quatre romans ont déjà été publiés.
414 pages.
Éditeur : Zulma (2008) maintenant en collection de poche.
Paru en Israël en 1994.
Traduction : Dominique Rotermund

Repéré très probablement chez Keisha !
Un entretien avec l’auteur sur un autre blog.
Partenariat avec l’éditeur.

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deuxième chance·littérature Europe du Sud

Erri de Luca, Le jour avant le bonheur

jouravantlebonheur« Comme la couche de peinture qui sert à fignoler, la deuxième vie d’un livre est la meilleure. » Cette phrase est mise dans la bouche d’un libraire d’occasion, l’une des nombreuses personnes qui peuplent ce roman, et les rues de Naples après la guerre. Un jeune garçon vit dans la cour d’un immeuble, nourri par l’argent d’une mère adoptive, soigné et abrité par le gardien de l’immeuble, un homme sage et généreux, qui apprend tout au gamin, à l’adolescent, au jeune homme. Peut-être même lui apprendra-t-il à lire, comme lui-même, dans les pensées de ces concitoyens. Et à tenter de se sortir d’une situation difficile…
Je n’ai pas pu m’empêcher de comparer ce roman, à classer incontestablement au rayon des romans initiatiques, au Garçon de Marcus Malte… Ils sont tous deux à mettre dans la catégorie des romans d’initiation réussis, l’un étant beaucoup plus minimaliste que l’autre. Celui d’Erri de Luca, bien sûr. Peu de mots lui suffisent à décrire et pourtant on voit ce décor napolitain, peu de lignes lui permettent de narrer un événement, et pourtant c’est un exceptionnel raconteur d’histoires. Le vécu affleure dans ce texte, entre les pages apparaissent sans doute des personnes qu’il a rencontrées, des récits qu’il a entendus, des souvenirs et sensations d’enfance. J’ai été émue de l’histoire du juif caché dans la cave qui attend la libération, et souri aux apparitions du cordonnier, qui embrouille les mots d’italien avec une saveur inégalable ! Et surtout suivi le jeune narrateur dans ses premiers émois…
C’est le premier roman de cet auteur qui m’emballe complètement, j’avais lu sans trop d’enthousiasme Montedidio et Trois chevaux, et je voulais refaire une tentative à l’occasion du mois italien. Pari réussi donc, et si vous avez un autre roman de l’auteur à me conseiller, je suis preneuse.

Extrait : Dans la cour, les enfants jouaient au milieu du passé simple des siècles. La ville était très ancienne, creusée, farcie de grottes et de cachettes. Les après-midi d’été, quand les habitants étaient en vacances ou disparaissaient derrière leurs volets, j’allais dans une deuxième cour où se trouvait une citerne recouverte de planches en bois. Je m’asseyais dessus pour écouter les bruits. D’en bas, qui sait à quelle profondeur, montait un chuintement d’eau agitée. Une vie était enfermée là, un prisonnier, un ogre, un poisson. L’air frais passait entre les planches et séchait ma transpiration.

L’auteur : Erri De Luca est né à Naples en 1950. D’origine bourgeoise, il refuse une carrière diplomatique, adhère au mouvement ouvrier, et fait différents métiers. Son premier livre, Pas ici, pas maintenant, paraît en 1989, et depuis il publie régulièrement. En 2002, il a reçu le prix Femina étranger pour Montedidio. Il vit près de Rome.
144 pages.
Éditeur 
: Gallimard (2010)
Traduction : Danièle Valin
Titre original : Il giorno prima della felicità


Lu aussi par Clara,
Hélène, Luocine et Valentyne.

Deuxième chance pour cet auteur, puisque j’étais restée sur un sentiment un peu mitigé… Lu dans le cadre du mois italien qui est à retrouver chez Eimelle.
deuxieme_chance_logo moisitalien

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littérature France·premier roman·rentrée automne 2015

Christophe Boltanski, La cache

cacheA la rentrée 2015, ce roman a fait pas mal parler de lui, à tort ou à raison, voilà ce que j’ai découvert en l’empruntant à la bibliothèque pour assouvir ma curiosité.
La cache est un premier roman dont le matériau est la famille Boltanski, dont le nom est connu par l’artiste plasticien Christian, oncle de l’auteur, et par le sociologue Luc, père de l’auteur. Mais c’est la maison de famille qui occupe la vedette dans le roman, avec des chapitres qui introduisent dans chaque pièce, repérée grâce à un petit plan, de l’hôtel particulier parisien qui abrite la tribu. De l’entrée à la cuisine, du cabinet médical aux chambres, on parcourt un domaine et on apprend à connaître une famille qui n’est pas à une excentricité près : repas fantaisistes, enfants déscolarisés, hygiène approximative, peur de tout et de rien… Tout tourne autour des grands-parents. La grand-mère est une enfant abandonnée, atteinte de poliomyélite à l’âge adulte, écrivain, pour qui la famille passe avant tout, le grand-père un médecin et brillant scientifique, juif d’origine ukrainienne. L’auteur revient sur le parcours de chaque membre de la famille, un peu à la manière d’un puzzle, au gré des souvenirs retrouvés par l’évocation de chaque pièce de la maison. Souvenirs qui sont souvent des légendes familiales, Christophe Boltanski est né au début des années 60, et beaucoup de récits de faits d’avant-guerre ou de la guerre elle-même lui sont parvenus, tronqués, modifiés, embellis ou amoindris, de la bouche des protagonistes eux-mêmes ou de seconde main. C’est un roman sur l’identité, identité par rapport à la famille, à la religion, au lieu d’habitation, identité multiple et mouvante, comme celle de tout un chacun, et plus encore dans le cas d’un cadre familial aussi peu conventionnel.
J’ai passé un bon moment avec ce roman, j’ai apprécié sa singularité, la manière de laisser le lecteurs renouer les fils, ramasser les bribes, remplir les vides. Je ne crie pas au génie, mais je suis sûre que ce livre saura intriguer et maintenir entre ses pages tous ceux que les histoires familiales, la généalogie et les décalages entre légendes et réalité intéressent.

Citations : En s’unissant à lui par un mariage qui la coupait de son milieu, elle avait tout épousé : ce qu’il était et ce qu’il ne voulait plus être. Elle lui mitonnait les plats de son enfance pour le réconcilier avec lui-même, lui redonner une fierté, un équilibre, une assiette.

 

Chacun de mes interlocuteurs en rapporte une version légèrement modifiée. Ces séries d’altérations font elles-même sens et donnent à ces faits minuscules une patine, une profondeur, une épaisseur. Elles racontent à leur tour une histoire, celle de l’exil, d’une immigrée contrainte, comme beaucoup de ses semblables, au mensonge pour survivre, celle de ses descendants en mal de cohérence et, aussi, celle du temps qui passe, de l’oubli.

L’auteur : Christophe Boltanski est né en 1962. Entré en 1989 au journal Libération, il y fut correspondant à Jérusalem et à Londres puis chef du service étranger, avant de rejoindre Le Nouvel Observateur. En 2015 il publie La cache récompensé par le prix Femina et le Prix Transfuge du meilleur premier roman français.
344 pages
Éditeur : Stock (août 2015)

Noté et surligné grâce à Aifelle, Cathulu, Clara, Edyta et Séverine.

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littérature France·rentrée automne 2015

Brigitte Giraud, Nous serons des héros

nousseronsdesherosDire comme j’étais envahi par l’océan, l’endroit où voguait encore mon père, je l’avais imaginé si longtemps à bord d’un cargo qu’il y resterait sans doute éternellement.
Comment dire à un enfant de huit ans que son père est mort dans les prisons de la dictature, et qu’il faut quitter le pays pour ne jamais revenir ? Olivio a vécu huit ans au Portugal avec son père, mais ses souvenirs plus précis commencent quand il arrive en France avec sa mère, et s’installe dans la banlieue de Lyon. D’abord hébergée chez des amis, la mère d’Olivio, devenu Olivier, commence à travailler puis, lorsque Olivier a douze ans, va vivre avec Max, père lui aussi d’un garçon plus jeune. Les rapports ne sont pas sans heurts entre l’adolescent et l’ami de sa mère. Olivier trouve refuge dans sa chambre sous les combles auprès de son chat Oceano. Il se lie également d’amitié avec Ahmed, déraciné comme lui.
Par petites touches, comme le travail de la mémoire, ces pages délicates retracent petits et grands moments d’enfance, évoquent l’apprentissage de la langue et des habitudes, la construction d’une personnalité, la connaissance de soi, les événements qui font grandir. Je ne connaissais pas l’écriture de Brigitte Giraud, j’ai beaucoup aimé sa manière d’aborder les gens et les sentiments, sans tomber dans l’excès, de donner de la couleur, des parfums, des sons, des goûts aux souvenirs d’Olivier, enfin de ne pas donner une impression de déjà-lu par rapport à un thème assez fréquent en littérature.

Extrait : Puis nous avons débouché sur une plate-forme naturelle, comme une falaise au-dessus du vide. La nuit tombait, et, au loin, nous apercevions les lueurs de la ville. Le feu d’artifice allait être tiré depuis la colline de Fourvière face à nous. Nous étions assis sur le sol en pierre encore chaud et nous espérions un spectacle à la hauteur de ce que nous avait annoncé Luis. Il était fier comme s’il était le fournisseur en personne du feu d’artifice.

L’auteur : Brigitte Giraud est née en Algérie et vit à Lyon. Elle a été journaliste et libraire. Elle est actuellement chargée de la programmation au festival de Bron, près de Lyon. Elle a publié huit livres aux éditions Stock parmi lesquels L’amour est très surestimé, prix Goncourt de la nouvelle 2007, Une année étrangère (2009) et Avoir un corps (2013).
198 pages.
Éditeur : Stock (août 2015)

Les avis d’Antigone, Cathulu et Nadège.

littérature Europe du Sud·mini-thème

Mini-thème (3) Littérature espagnole contemporaine

intemperieJesus Carrasco, Intempérie

Un jeune garçon prend la fuite sous un soleil de plomb, dans une plaine immense et desséchée, il ne veut en aucun cas regagner son village. Les maigres réserves qu’il a emportées s’amenuisent. Il croise la route d’un berger qui cherche des points d’eau et d’hypothétiques herbages pour ses bêtes.
On apprend, par des mots aussi parcimonieux que l’herbe sèche, la raison de la fuite du garçon, on assiste à l’ébauche d’une sorte d’amitié entre lui et le vieux berger. Mais il ne fait aucun doute que cette histoire, fut-elle post-apocalyptique ou non, se terminera dans le sang, en amorçant peut-être le début d’autre chose, d’un passage, d’une maturité nouvelle… Je ne peux pas faire de ce roman, si sombre, si épuré, un coup de cœur, il me manque un peu d’enthousiasme, mais je reconnais une très belle langue, que la traduction n’altère pas, et un auteur à suivre de près.

Citations : Ici, il n’y avait que des lévriers galgos. Efflanqués. Chairs essorées sur une ossature longue. Des animaux mystiques qui couraient à toute vitesse après les lièvres, sans jamais s’arrêter pour flairer, parce qu’ils avaient été jetés sur la Terre avec un unique mandement : traquer et déchiqueter. Des lignes rouges ondoyaient sur leurs côtes, vestiges de la cravache de leurs maîtres. De celle qui, sur la terre sèche, asservissait les enfants, les femmes et les chiens.

222 pages.
Éditeur :
Robert Laffont (2015)
Traduction : Marie Vila Casas
Titre original : Intemperie

temoininvisibleCarmen Posadas, Le témoin invisible

En emportant en vacances un roman espagnol contemporain tiré de ma pile à lire, je pensais lire un roman SUR l’Espagne contemporaine ! Pas du tout ! Quelques lignes m’ont suffi pour me rendre compte que l’intrigue se passait en (très) grande partie entre 1912 et 1918 en Russie, avec des incursions moins fréquentes dans le présent du narrateur, en 1994 à Montevideo.
Leonid Sednev a assisté de près aux derniers jours des Romanov, en tant que petit ramoneur, puis qu’aide-cuisinier, il en a été le témoin discret, et avant sa mort, soixante-quinze ans plus tard, il souhaite que sa parole rende un peu de vie au tsar et à son entourage, en particulier ses quatre filles et son fils, tous assassinés en 1918. Il essaye aussi de donner les détails dont il se souvient sur le personnage bien particulier de Raspoutine.
Ce roman historique grâce à une écriture vive et alerte, n’est altéré par aucune longueur, et se dévore avec intérêt, même si on en attendait autre chose, j’en suis la preuve ! J’ai retrouvé Carmen Posadas dans un genre très différent de Petites infamies et Cinq mouches bleues, lus il y a un bon bout de temps, et j’ai apprécié également cette lecture, et notamment la vision d’un événement historique du côté des domestique
s, plutôt qu’auprès des puissants.

Citation : Un vieux proverbe dit que nul n’est un grand homme pour son valet de chambre. Selon un autre que je suppose encore plus ancien, il ne faut pas servir qui a servi ni quémander auprès de qui a déjà quémandé. J’estime pour ma part qu’aucun de ces fragments de sagesse populaire n’a été énoncé par ceux susceptibles d’être les mieux informés en la matière, à savoir les domestiques.

461 pages.
Éditeur :
Points (2015)
Traduction : Isabelle Gugnon
Titre original : El testigo invisible

imposteurJavier Cercas, L’imposteur

J’avais repéré, sur plusieurs blogs de confiance, ce roman de Javier Cercas, auteur pas tout à fait inconnu de mes services… Allez, je l’avoue, j’avais calé sur Les lois de la frontière, pour je ne sais plus trop quelle raison, et je voulais lui laisser une deuxième chance. C’est chose faite avec ce roman « sans fiction » qui se lit comme une enquête autour d’une affaire qui a fait grand bruit bien au-delà de la Catalogne. L’imposteur du titre est Enric Marco, président de l’association espagnole des déportés de Mauthausen, qui fut démasqué, et dût reconnaître qu’il n’avait pas été dans un camp de concentration en Allemagne, comme il le faisait croire depuis de longues années… La biographie d’Enric Marco comporte bien des zones d’ombre, et l’homme, qui s’est rêvé en héros, n’aura finalement été qu’un homme parmi d’autres, un peu lâche, un peu suiveur. La manière d’enquêter de Javier Cercas n’est pas sans rappeler celle d’Emmanuel Carrère, n’hésitant pas à exprimer en détail les remises en cause personnelles qui l’affectent au cours de ses recherches. Mon exemplaire numérique du roman est ponctué de surlignages qui prouvent que ce travail m’a beaucoup intéressée, voire passionnée par moments.

Extrait : Je pensais que notre première obligation était de comprendre. Comprendre, bien sûr, ne veut pas dire pardonner ou, comme disait Teresa Sala, justifier ; plus précisément : cela veut dire le contraire. La pensée et l’art, me disais-je, essaient d’explorer ce que nous sommes, ils révèlent notre infinie variété, ambiguë et contradictoire, ils cartographient ainsi notre nature.

416 pages.
Éditeur : Actes Sud (septembre 2015)
Traduction : Aleksandar Grujicic et Elisabeth Beyer
Titre original : El impostor