littérature îles britanniques·rentrée automne 2016

Colm Toibin, Nora Webster

norawebsterVOLe roman commence par le défilé de voisins, amis, connaissances, qui avec toutes leurs bonnes intentions et leurs bons sentiments, viennent soutenir la famille Webster. Nora Webster se retrouve veuve, sans travail, avec quatre enfants à charge, à la fin des années soixante, en Irlande. Elle qui s’était toujours définie par rapport à son mari Maurice, est démunie, perdue, du moins pendant quelques temps, puis elle commence à prendre un ou deux décisions importantes sans demander l’avis de sa famille proche, sœurs, beau-frère, ou tante… au grand dam de ceux-ci. Vendre la maison de vacances, reprendre un emploi, commencer à suivre des cours de chant, marquent autant d’étapes dans la découverte d’une nouvelle Nora. Ses enfants réagissent, parfois de manière négative, à ces innovations et aux suites de la disparition de la figure paternelle.
C’est avec une grande sensibilité que Colm Toibin décrit les rapports entre Nora et ses enfants, entre Nora et sa famille ou ses amis. L’auteur irlandais se montre toujours aussi habile à dresser de superbes portraits de femmes, que ce soit une jeune fille
comme dans Brooklyn, ou une femme et mère comme dans Le testament de Marie. Ces personnages féminins, qui pourraient paraître ordinaires, se révèlent dans les petits moments du quotidien. Il est tout à fait passionnant de voir cette femme à la fin des années soixante, car l’époque a son importance, prendre les rênes de son existence, et se mettre enfin à devenir elle-même. Elle se rend compte qu’elle avait une illusion de liberté en tant que femme au foyer, mais que ce n’est en rien comparable avec une liberté acquise en menant de front travail et vie familiale. Son rapport à la politique, aux événements des années 68 à 73 en Irlande, pas tout à fait un éveil puisqu’elle était déjà sensibilisée auparavant, s’avère très intéressant aussi.
Pour moi, ce roman est aussi marquant que Le bateau-phare de Blackwater ou Brooklyn, et prouve le grand talent de l’auteur à créer des personnages pleins de vérité, par une attention aux petits détails qui font une vie. norawebsterLu en VO, dévoré malgré l’obstacle de la langue, je peux ainsi le recommander vivement, du moins à ceux que le thème ne rebute pas, avant la sortie de sa traduction le 18 août !

Rentrée littéraire 2016
L’auteur :
Né en Irlande en 1955, Colm Tóibín est diplômé de l’University College de Dublin. Après ses études et un séjour à Barcelone, il revient travailler en Irlande comme journaliste. Son premier roman, Désormais notre exil (1990), se déroule en Espagne et dans l’Irlande rurale dans les années 50. Depuis sont parus La bruyère incendiée (1992), Histoire de la nuit (1996), Le Bateau-phare de Blackwater (1999), Le Maître (2004), L’Épaisseur des âmes (2008), Brooklyn (2011), Le testament de Marie (2012).
258 pages.
Éditeur : Scribner (2014)
Parution chez Robert Laffont le 18 août 2016.

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littérature îles britanniques·policier

Adrian McKinty, Une terre si froide

uneterresifroideJe complète mon verre de Smirnoff 80°, je remue et j’attrape un livre au hasard dans la bibliothèque.
C’est La ligne rouge de James Jones, que j’ai lu pendant ma boulimie de Seconde Guerre mondiale, à la même époque que Catch 22, Les nus et les morts, L’arc-en-ciel de la gravité, tout ce genre de littérature. Tout flic a en principe un livre à lire pendant les accalmies. En ce moment, je n’en ai pas et ça me rend nerveux.
Cette citation présente assez bien Sean Duffy, flic irlandais catholique en Irlande du Nord au début des années 80. Bobby Sands vient de mourir, les émeutes ne cessent pas, de nombreux policiers sont déjà morts dans l’explosion de leur voiture ou abattus au volant… C’est dans ce contexte que le sergent est appelé à travailler sur une enquête particulière : un cadavre retrouvé, avec une main coupée. Que la victime soit homosexuelle est-il une piste ou non ? L’enquête le mène dans des milieux bien différents, mais son profil atypique de policier suscite plus souvent la méfiance que la coopération. Une autre enquête sur la mort d’une jeune femme vient rapidement s’ajouter à ce premier crime, et complexifie les investigations menées par son équipe.
Disons-le tout de suite, ce qui m’a plu dans ce roman, c’est l’arrière-plan géographique et surtout politique du début des années 80 à Belfast et dans sa banlieue. C’est particulièrement bien rendu, sans rien occulter des différents aspects des événements. Les personnages sont nombreux, et incarnent des composantes explosives de la société en Ulster à cette époque. Ajoutons à cela des dialogues vivants et rondement menés.
La partie policière m’ a moins emballée, notamment le personnage du policier. Sean Duffy, bien qu’il ne soit plus un blanc-bec débutant dans la police, ne prend jamais beaucoup de recul et fonce de manière fougueuse, pour ne pas dire inconsidérée, sur la moindre piste, surtout si elle correspond à l’idée qu’il s’est forgée des circonstances du meurtre, quitte à négliger des pistes intéressantes pour en suivre d’autres. Ce genre de policier qui fonctionne sans cesse à l’intuition peut vite agacer, et j’ai trouvé cela dommage. Quelques scènes qu’on pourrait qualifier « d’action » m’ont aussi laissée de marbre, alors que je retrouvais avec énormément d’intérêt tout ce qui concernait le conflit en Ulster.
J’avais eu un peu le même sentiment il y a quelques années avec Le fleuve caché, qui se déroulait en Irlande et dans le Nevada, où j’avais noté mon irritation envers les erreurs de jugement récurrentes du policier. Ces romans ont des qualités d’écriture, une atmosphère authentique y est crée, mais j’ai un peu du mal avec les héros, plutôt qu’avec les personnages secondaires… Sentiment, qui, peut-être, est tout personnel. Je vais aller le constater avec d’autres avis grâce à la lecture commune du jour autour de l’auteur.

Citations : Une ville martyrisée par sa propre guerre éclair.
Une ville qui empoisonne ses propres puits, sème du sel sur ses champs, creuse sa propre tombe.

Nous passons à proximité d’un site qui vient d’être dévasté par une bombe, et que, avec une efficacité remarquable, les bulldozers sont en train de transformer en parking. Belfast sera peut-être bientôt la seule ville au monde à posséder davantage de places de parking que de voitures.

 L’auteur : Né à Carrickfergus en 1968, Adrian McKinty a suivi des études de droit à l’université de Warwick et de sciences politiques et de philosophie à l’université d’Oxford. Il s’installe à New-York au début des années 90. Il s’est essayé à de nombreux boulots (vigile, postier, ouvrier de chantier, barman, entraîneur de rugby, commis dans une librairie…) avant d’enseigner l’anglais à Denver et de commencer à écrire. Son premier roman A l’automne, je serai peut-être mort, est largement salué par la critique. Adrian McKinty a écrit à ce jour 10 romans et vit à Melbourne en Australie avec sa femme et ses enfants.
287 pages.
Éditeur :
Stock (2013)
Traduction : Florence Vuarnesson

Titre original : The Cold Cold Ground

Lecture commune autour d’Adrian McKinty pour Lire le monde (Irlande). Voici les avis de Sandrine, Miriam,

Lire-le-monde

 

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littérature îles britanniques

Sebastian Barry, Du côté de Canaan

ducotedecanaan« Les souvenirs provoquent parfois beaucoup de chagrin, mais une fois qu’ils ont été réveillés vient ensuite une sérénité très étrange. Parce ce qu’on a planté un drapeau au sommet du chagrin. On l’a escaladé. »
Je retrouve encore, après Quatre jours en mars, un roman écrit par un homme et dont la narratrice est une femme, âgée de quatre-vingt-neuf ans, qui plus est… On se doute que, vu son grand âge, elle a beaucoup à raconter, et quantité de réflexions à faire sur sa vie.
Lors d’une des (nombreuses) périodes où l’envie de lire de la littérature irlandaise, sobre, sombre et dramatiquement irlandaise comme il se doit, se faisait grande, j’avais ouvert un roman de Sebastian Barry, L’homme provisoire, auquel je n’avais pas accroché du tout. Autant dire que celui-ci risquait de croupir dans mes étagères, mais j’ai décidé d’y faire un peu de ménage, et d’alterner nouveautés et emprunts en bibliothèque avec des livres de mon « fond » ancien !
Cette fois, j’ai été tout de suite intriguée par cette vieille dame, Lilly Bere, qui vit sur la côte est des états-Unis, et qui, venant de perdre un être proche et très aimé, se remémore ses jeunes années, et ce qui l’a amenée dans le « Nouveau Monde ». Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a survécu à bien des épreuves. Notamment lorsqu’elle dut, toute jeune fille, fuir l’Irlande avec son fiancé menacé de mort par l’IRA. Elle n’a pratiquement aucune prise sur sa vie à ce moment-là, mais au fur et à mesure des années, elle prendra une part de son destin en mains, celle que les guerres n’auront pas réussi à briser.
J’ai trouvé le style, sans oublier sa traduction, remarquable, composé de phrases courtes pour le temps présent, et qui s’emballe en longues suites de propositions pour le passé, en donnant au lecteur un léger tournis, une sensation indéniable de temps qui s’accélère.
Lily est un personnage fort, un caractère qui s’est forgé et a résisté dans l’adversité et les épreuves. J’ai surtout aimé ce qu’elle était devenue au fil des années… elle m’a rappelé un peu le personnage d’Hattie dans Les douze tribus d’Hattie.
Une lecture forte, marquante, et la découverte d’une écriture à la sobriété bien venue.

Extrait : Et il m’a montré, il m’a présenté plus ou moins à un petit pot, humble et assez ordinaire, avec une étiquette blanche très austère, et une grosse abeille jaune dessus, et quelques mots en grec.
« Je me demande ce que vous me donneriez qui vient d’Irlande, si j’éprouvais un chagrin comme le vôtre. Je me le demande, a-t-il dit.
– Je vous donnerais la bruyère blanche de la colline de mon père. »

Les avis de Clara, Hélène, Inganmic, Jérôme et Jostein.

L’auteur : Sebastian Barry est né à Dublin en 1955. Il est romancier, poète et dramaturge. Ses romans Annie Dunne, Un long long chemin, Le testament caché et Du côté de Canaan sont traduits en français chez Joëlle Losfeld.
331 pages.
Éditeur : Joëlle Losfeld (2012) Folio (2014)
Traduction : Florence Lévy-Paolini
Titre original : On Canaan’s side

littérature îles britanniques·mes préférés·nouvelles

Joseph O’Connor, Les âmes égarées

amesegareesL’auteur : Joseph O’Connor est un écrivain irlandais, né en 1963 à Dublin. Il est considéré comme l’un des auteurs qui a redonné un second souffle à la littérature romanesque en Irlande. Il a fait ses études à Dublin puis à Oxford, pour est ensuite journaliste pour The Esquire et l’Irish tribune. Il se consacre à l’écriture à partir de 1989. Il est le frère aîné de la chanteuse Sinead O’Connor. Ses romans ont été traduits en français : Le dernier des Iroquois, Desperados, A l’irlandaise, Inishowen, L’Etoile des Mers, Redemption Falls et Muse. Il a écrit aussi des pièces de théâtre, des essais, des scénarios.
291 pages
Editeur : Phébus (mai 2014)
Traduction : Carine Chichereau
Titre original : Where have you been ?

Il faut vraiment se sentir en pleine forme psychique et mentale pour lire certaines de ces nouvelles (je pense à Mort d’un serviteur de l’état). Aucune des trois premières nouvelles n’est joyeuse, et pourtant il semble qu’on en sorte de plus en plus persuadé qu’il faut profiter de la vie tant que c’est possible. Enfin, moi, j’y ai ressenti un certain goût pour la vie sous des dehors sombres. Familles décomposées, relations amicales, de couple ou familiales compliquées, mensonges, deuils et chagrins rythment les pages et pourtant une infime parcelle d’espoir reste toujours, quelques moments sont à sauver au milieu d’une débâcle générale.

Ces nouvelles pour la plupart ancrées dans le monde contemporain, évoquent souvent l’histoire de l’Irlande, dans la mesure où elle atteint l’intime, où elle touche l’individu. Un seul texte est vraiment historique, le très émouvant Orchard street, dont j’imagine qu’il a été écrit à la suite d’une visite du « Tenement museum », ou à destination de ce musée de New York. La nouvelle est autour de la mort d’un enfant dans un de ces appartements sombres et tristes où s’entassaient les immigrés de toutes origines, entre autres les irlandais. C’est la seule nouvelle aussi à s’éloigner de la région de Dublin, ou, juste au sud de Dublin, de la petite ville de Dun Laoghaire, lieux de prédilections de Joseph O’Connor. Le dernier texte est le plus long, une novella de 90 pages que je craignais de trouver un peu longuette par rapport aux autres et qui m’a touchée en plein cœur, à la toute fin…

Construites comme je les aime, ces nouvelles ne se dévoilent pas tout de suite, laissent l’histoire s’installer sur plusieurs pages, les personnages dialoguer et se découvrir, pour se finir doucement quand tout a été dit. Comme dans le précédent recueil de l’auteur, Les bons chrétiens, les personnages masculins prennent souvent la première place, et semblent avoir plus d’épaisseur que leurs compagnes, quoique cela soit un peu moins marqué cette fois-ci, il y a de beaux portraits de femmes aussi. En tout cas, j’ai trouvé cette sélection de nouvelles encore meilleure, à lire et à relire !

Extrait : Tout était calme. C’était un matin clair et glacé. En y repensant tandis qu’il traverse Dublin en ce début d’été, il ne croit pas avoir jamais vu de ciel aussi étoilé. Non, pas depuis. On aurait dit qu’on pouvait toucher les astres, les faire bouger dans les ténèbres. Il y avait quelque chose de surréaliste dans cette beauté, ce calme. Il avait arpenté le pont un moment. Des gens étaient regroupés ici et là. En tournant à l’arrière du navire, il avait croisé un vieux couple partageant une flasque de thé tout en écoutant de la musique classique à la radio. Il avait un jour essayé de raconter à un ami l’étrange beauté de cette scène : en pleine mer, dans le froid et l’obscurité, avec la présence de la musique à la radio. Il demeura un moment près du vieux couple. Il fumait, ce que Ciara n’appréciait guère. Ce qui arriva ensuite, jamais il ne l’oublia.

Les avis de Eeguab et Maeve.

cinéma

Ciné (4) Jimmy’s Hall

Alors, autant le dire tout de suite, je ne savais même plus si j’avais déjà fait des billets ciné sur ce blog, ni à quoi ils ressemblaient… le dernier date de décembre 2012, tout de même ! Non pas que je n’aie pas fréquenté de salles obscures depuis cette date, mais les billets étaient restés à l’état d’ébauche…
Bref, revoici, pour le temps où ça me plaira, du moins, quelques impressions à propos du grand écran !

jimmyshall1Film britannique de Ken Loach avec Barry Ward, Simone Kirby, Andrew Scott, Jim Norton
durée 1h49
sorti le 2 juillet 2014

Le dernier Ken Loach est toujours pour moi une bonne nouvelle, même si cette fois les acteurs me sont totalement inconnus, si c’est un film historique, s’il n’a pas obtenu de récompense à Cannes, peu importe… Le film se passe en Irlande, ça, c’est un bon point, les paysages sont magnifiques dès le début, avec l’image d’une carriole qui chemine dans une campagne d’un vert incomparable. Il s’agit du retour, après dix longues années d’exil aux États-Unis, de Jimmy Gralton. Il revient auprès de sa mère qui vit seule, il s’occupera de la ferme familiale. Mais les habitants de la région voit en lui la seule personne capable de rouvrir le dancing de leur jeunesse, dont ils sont nostalgiques. Les temps ont changés, on est en 1930, tout devrait bien se passer… Mais l’église, tout comme les propriétaires terriens, voit d’un mauvais œil un endroit où l’on enseigne, hors de sa tutelle, la musique, la danse ou la poésie, où les jeunes s’amusent tout simplement.

Alors, c’est sûr, le scénario est un poil manichéen, mais l’époque ne l’était-elle pas aussi ? Il était tellement plus facile pour le curé de considérer toute personne aux idées différentes comme une menace le visant personnellement, que d’essayer de comprendre à quoi aspiraient une grande partie de ses ouailles… J’ai aimé cette histoire, racontée de manière linéaire, à part quelques souvenirs de Jimmy. Les comédiens, engagés localement, apportent une vraie couleur au film, les scènes de danse, de chant sont pleines du plaisir qu’ils ont à les jouer. La barque n’est pas trop chargée pour les scènes plus émouvantes, et certaines d’entre elles, trop attendues, sont subtilement contournées.

Ce drame éclaire sur l’histoire politique de l’Irlande, avec tout l’engagement du réalisateur, mais permet aussi de voir comment Jimmy rapporte le jazz et le charleston de New York, et constitue un très agréable moment de cinéma. Je peux l’ajouter à la liste des longs métrages de Ken Loach que j’ai aimés : Lady Bird, My name is Joe, Sweet sixteen, Bread and roses, pour ceux dont je me souviens…

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Les avis de Dasola et de Choupynette.

littérature îles britanniques·policier

Ken Bruen, Le martyre des Magdalènes

martyredesmagdaL’auteur : Après une carrière d’enseignant d’anglais qui le mène en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Amérique du Sud, Ken Bruen se consacre à l’écriture. Le Gros Coup est le premier volet des aventures de Roberts et Brant qui en compte sept. Delirium Tremens présente son autre héros récurrent, Jack Taylor et débute une série de 9 volumes. Ken Bruen est considéré comme le maître du polar anglo-saxon.
336 pages
Editeur : Gallimard (2006)
Traduction : Pierre Bondil
Titre original : The magdalen martyrs

J’ai lu il y a quelques années Toxic blues et Le Dramaturge. Pour Toxic blues, tout à ma découverte, je notais que ce que je préférais, c’était l’écriture de Ken Bruen, sobre, précise, et dont les dialogues sonnent justes.
Jack Taylor est un flic déchu, sur lequel tombent des enquêtes plutôt qu’il ne les cherche, de la même manière que lui arrivent aussi les amitiés et les aventures amoureuses… Il est trop occupé par ses problèmes avec l’alcool et la cocaïne pour maîtriser vraiment le cours de sa vie, pas plus que le cours d’une enquête. Jack Taylor a peu d’amis, peu de famille, il vit dans un petit hôtel meublé un peu miteux, il ne fait pas grand chose pour sortir de sa mélancolie existentielle… A part ses disques préférés et quelques livres, on se demande ce qui le retient encore sur cette terre.
Il est question dans ce roman du terrible destin des Magdalènes, ces filles-mères ou jeunes filles sortant du cadre, enfermées dans des couvents catholiques et exploitées comme blanchisseuses… Mais l’enquête ou les quelques éléments d’enquête qui se mélangent n’ont pas tellement d’importance, les recherches suivent leur cours et se résolvent plus ou moins toutes seules, pendant que Jack consomme tout ce qui lui tombe sous la main, et se défait des seuls amis qui lui restent. Ce qui me laisse toujours vaguement mitigée, mais c’est tellement bien écrit ! Et cette atmosphère sombrement irlandaise, ce mélange totalement improbable de réflexions amères, de poèmes, de choix musicaux, de paysages de Galway, de dialogues acerbes et d’extraits des lectures de Jack, avec moi ça marche… à petites doses !

Citations : Les alcooliques sont presque toujours des gens charmants. Ils sont bien obligés car ils doivent se faire de nouveaux amis en permanence. Ils consumment les précédents.

Les Siciliens disent : si vous planifiez votre vengeance, creusez deux tombes. Une pour vous.

Le véritable legs du suicidé est la culpabilité de ceux qui lui survivent.

Quelqu’un a dit qu’on prend pleinement conscience de l’impact de la solitude quand on se trouve dans sa cuisine à préparer un repas pour une personne. Tout se conjugue au singulier : une tasse, un jeu de couverts, une assiette et, probablement un seul et unique projet pourri.

Les avis d’Aifelle, A propos de livres, Cathulu et Sandrine

littérature îles britanniques

Kate O’Riordan, Le garçon dans la lune

L’auteur : Londonienne d’adoption, elle a grandi dans la petite ville de Bantry, sur la côte ouest de l’Irlande. Son premier roman, Intimes convictions, traduit aux Éditions Joëlle Losfeld en 2002, a été sélectionné sur la liste du prix Dillons First Fiction Prize puis adapté à la télévision. Avec Le garçon dans la lune, publié en 2008 et Pierres de mémoires, paru en 2009, l’écrivain interroge les relations familiames. Elle a également participé, avec ses amis Dermot Bolger, Joseph O’Connor, Roddy Doyle, à l’anthologie Finbar’s Hotel.
275 pages
Editeur : Joëlle Losfed (2008)
Parution en anglais en 1997. Existe en Folio.
Traduction : Florence Lévy-Paolini
Titre original : The boy in the moon

Restons en Irlande avec ce roman emprunté à la bibliothèque, qui est le troisième que je lis de Kate O’Riordan. Il y a une dizaine d’années, j’avais trouvé le tout premier, Intimes convictions, sur le conflit en Irlande du Nord, trop violent et sombre à mon goût. J’ai lu ensuite, et admiré la maîtrise de son dernier roman, Un autre amour. J’étais donc confiante en ouvrant Le garçon dans la lune, et le début ne m’a pas déçue.
Deux jeunes parents entreprennent avec leur fils de sept ans le voyage de Londres à l’Irlande pour aller voir le père de Brian. Le couple formé par Brian et Julia bat un peu de l’aile à ce moment-là, notamment à propos de l’éducation et des libertés accordées à leur fils Sam. Rien toutefois qui ne pourrait s’arranger, semble-t-il, mais lors d’une étape chez le frère de Brian, un drame survient qui va bouleverser leur vie commune et leur vie tout court. Quelques semaines plus tard, Julia arrive seule chez le père de Brian pour un séjour d’une durée indéterminée. Elle ne connaît que très peu cet homme mutique et farouche, qui a gardé un mode de vie d’un autre âge. Des voisins agréables rompent un peu la solitude imposée de Julia. Cette retraite lui permet de revenir sur ses derniers mois de vie commune et de chercher à mieux comprendre son mari, son enfance au milieu d’une nombreuse fratrie, sa mère morte jeune, son frère jumeau disparu aussi, son père violent…
J’ai trouvé toute cette partie, une bonne grosse moitié du roman, très longue, tournant un peu en rond, autour d’un secret de famille qu’on pressent assez vite. Julia trouve un carnet dans lequel la mère de Brian notait ses travaux journaliers et les évènements familiaux, et sa lecture est toujours interrompue, sans quoi le dénouement arriverait cent pages plus tôt. J’en ai un peu assez aussi de ces enfances rurales sombres et violentes, où un père considère ses enfants au mieux comme des journaliers, au pire comme des bêtes de somme. Cela m’a rappelé immanquablement Le sillage de l’oubli. Mais si l’on pense qu’il s’agit dans le présent roman d’une enfance dans les années soixante ou soixante-dix, cela paraît assez exagéré. Je veux bien croire qu’une telle vie de famille, austère et dénuée d’affection, ait des répercussions à l’âge adulte, mais trop, c’est trop, trop sombre, trop violent, trop prévisible quand au drame caché par la famille.
Je reconnais à ce roman des qualités, notamment la psychologie très fouillée des personnages, même les plus complexes, une écriture sobre et efficace, mais je suis passée un peu à côté de ce roman, bien loin de l’enthousiasme de la plupart des commentaires.

Extrait :

L’esprit était égoïste, il cherchait instinctivement à être consolé, il exigeait des répits puis, dans un accès de culpabilité, il rejetait le moment de réconfort. Elle avait été surprise dès le début par son calme qui n’avait rien à voir avec une quelconque force intérieure, mais résultait au contraire du fait qu’elle reconnaissait avec calme et désespoir que rien ne pouvait être pire.

 

Des avis très variés : Antigone, Athalie, Choco, Clara, Laure, Theoma, Yvon.

littérature îles britanniques

Roddy Doyle, Paula Spencer

L’auteur : Roddy Doyle est un écrivain irlandais né en 1958 à Dublin. Il a grandi à Kilbarrack, un quartier populaire situé au nord de Dublin et étudié à l’University College de Dublin. Après avoir passé quelques années à enseigner, il s’est totalement consacré à l’écriture à partir de 1993. Il a écrit des romans mais aussi des pièces de théâtre et des scénarios pour le cinéma, ceux de La trilogie de Barrytown : The commitments en 1991, avec Alan Parker à la mise en scène, The Snapper, tourné par Stephen Frears en 1993 et The Van également par Stephen Frears en 1996.
306 pages
Editeur : Robert Laffont (mai 2012)
Traduction : Isabelle D. Philips

Je trouve étonnant de ne pas rencontrer plus souvent sur les blogs les romans de Roddy Doyle. J’ai eu une période où j’étais fan des atmosphères créées par les romanciers irlandais, et il me semble bien que c’est à Roddy Doyle que je la dois. Je passerai sur une tentative infructueuse de lire Dubliners de Joyce dans le texte (quelle idée, aussi !), mais en tout cas, bien avant de lire Nuala O’Faolain ou Joseph O’Connor, c’est dans la Trilogie de Barrytown que j’ai découvert la banlieue de Dublin, ses chômeurs, ses filles-mères, sa débrouille, ses familles où la vie n’est pas toujours rose mais où l’on sait prendre les choses avec humour. Et quel humour ! Peut-être connaissez-vous les films The van ou The snapper, et leurs dialogues vifs et inimitables ? On en retrouve la saveur dans ce roman, même si le thème peut sembler peu propice au sourire.

Paula Spencer était déjà au cœur d’un roman précédent, La femme qui se cognait dans les portes, sur le thème malheureusement universel des femmes battues. Elle est maintenant veuve, bien des années plus tard, et tente de se sortir d’une addiction très sévère à l’alcool. Elle peut être fière de plusieurs mois d’abstinence lorsque le roman débute, mais la tentation reste là, sournoisement tapie, malgré ou à cause de son entourage. De ses quatre enfants, deux vivent encore avec elle, mais elle affronte bien des difficultés avec sa fille de vingt-deux ans, alors que son fils de seize ans lui semble presque trop parfait, lui provoquant autant d’inquiétudes. C’est vraiment une nouvelle vie qui commence pour Paula, où chaque geste prend un parfum de découverte, de petite victoire, que ce soit retrouver le goût d’un fruit, ouvrir un compte en banque, acheter un petit carnet pour y dresser des listes, faire ses premiers pas en informatique avec son fils.

Malgré la rechute toujours possible, toujours présente à l’esprit de Paula, le ton reste assez optimiste, avec des dialogues pleins de vérité, d’humour, et des monologues intérieurs qui font ressentir de l’empathie pour Paula. Ajoutons à cela de beaux passages sur l’amour maternel, sur la culpabilité, sur le monde du travail, mais sans jamais rien de larmoyant, et vous obtenez un roman aussi émouvant qu’attachant, une plongée dans un Dublin en plein boom économique, aux côtés d’une Paula absolument inoubliable.

Extraits : Paula ne le lui avait pas expliqué. Qu’elle goûtait, qu’elle goûtait vraiment à quelque chose pour la première fois en – elle ne savait pas en combien de temps. En des années. Elle avait trop aimé ça. La sensation. Et elle avait aimé les crevettes. Et d’autres trucs qu’elle a mangé depuis. Le Tayto, fromage et oignons. Le café. Des tomates. La peau du poulet. Les Smarties. Elle a goûté à tout.

C’est peut-être la manière de fonctionner du cerveau pour se protéger. Il invente une nouvelle femme qui peut regarder en arrière pour s’interroger, au lieu de regarder en arrière pour hurler.

Lu aussi par Clara et Plaisirs à cultiver… 

littérature îles britanniques·mes préférés·sortie en poche

Sortie poche (1) : Brooklyn

Je les ai aimés, ils sortent en poche…
J’inaugure une nouvelle rubrique qui mettra en avant des livres que j’ai aimés et qui sortent en poche. Ce sera aussi l’occasion de rapatrier quelques billets de mon ancien blog.

L’auteur : Né en Irlande en 1955, Colm Tóibín est l’auteur de cinq romans et de plusieurs recueils de nouvelles. Aux Éditions Robert Laffont, il a publiéLe Maître (2005), Prix du meilleur livre étranger 2005 et finaliste pour le prestigieux Booker Prize, ainsi que L’Épaisseur des âmes (nouvelles, 2008).
336 pages
Editeur : 10/18 (octobre 2012)
Traduction : Anna Gibson

Dans les années 50, à Enniscorthy, Eilis Lacey vit avec sa mère veuve et sa sœur aînée, Rose, qu’elle admire beaucoup. Ses frères, poussés par le chômage, sont partis travailler en Angleterre. Par l’intermédiaire de sa sœur, un prêtre originaire de cette petite ville irlandaise propose de trouver un travail aux Etats-Unis, à Brookyn pour Eilis. Bien que pleine d’hésitation et d’appréhension, Eilis embarque pour les Etats-Unis, où l’attendent une chambre dans une pension de famille et un travail de vendeuse. Colm Toibin excelle à planter des décors et à sonder les états d’âme des personnages, ce qui fait que, bien que l’histoire semble assez simple, on se retrouve emporté aux côtés d’Eilis, de sa vie de famille à Enniscorthy, à la traversée en troisième classe à bord d’un transatlantique, puis à la pension de famille tenue par une irlandaise à Brooklyn. Eilis se voit recommandée par le prêtre de la paroisse pour un poste de vendeuse dans un grand magasin, et l’atmosphère du lieu, l’aspect guindé des chefs de rayon, l’empilement de bas, de pull-overs, la foule des soldes, l’arrivée, choquante pour certains, des premières clientes de couleur, tout est admirablement décrit. Eilis souffre du mal du pays, a du mal à se lier avec ses colocataires, commence des cours du soir en comptabilité, fréquente le bal hebdomadaire de la salle paroissiale, occupe ses loisirs à étudier, sans oublier parfois le cinéma ou le dimanche à Coney Island. On se doute bien que tout cela n’aura qu’un temps…
Je n’en dévoilerai pas plus, il faut découvrir Eilis, discrète, mais obstinée et travailleuse, ni oie blanche, ni délurée, un personnage très réaliste de jeune fille puis de jeune femme des années 50, qui va se trouver confrontée à un choix particulièrement difficile… Il n’y a pas qu’Eilis, les autres personnages ne sont pas oubliés, et ont tous une épaisseur et une consistance que je trouve rarement dans les romans que je lis. La fin du roman est magnifique et beaucoup plus forte que mon ébauche de résumé ne le laisse imaginer ! L’auteur est à découvrir, pour moi c’était fait depuis  
Le bateau-phare de Blackwater, qui est une très belle histoire de famille également.

Extrait : Une fois de plus, elle se leva très tôt, quitta la maison sans un bruit et marcha au hasard durant une heure avant d’aller prendre un café. Elle remarqua pour la première fois la froideur de l’air ; il lui sembla que le temps avait changé, mais cela n’avait plus vraiment d’importance. Elle entra dans un diner, s’assit à une table où elle pourrait tourner le dos au reste de la clientèle et où personne ne viendrait lui adresser la parole ou faire des commentaires oiseux.