Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, premier roman

Anne Griffin, Toute une vie et un soir

touteunevietunsoir« Aujourd’hui, les gens adorent parler. Dire ce qu’ils ont sur le cœur. Comme si c’était facile. Les hommes, en particulier, se font beaucoup reprocher de ne pas faire leur part dans ce domaine. Pour ce qui est des Irlandais… »
Le titre résume parfaitement le roman : Maurice Hannigan, quatre-vingt quatre ans, qui n’a jamais été un grand bavard dans sa vie, laisse un message pour son fils parti aux États-Unis. Accoudé au bar d’un hôtel, vêtu de son plus beau costume, il se livre sous la forme de cinq toasts adressés aux cinq personnes qui ont le plus compté dans sa vie : son frère aîné Tony, sa belle-soeur Noreen, son fils Kevin, son épouse Sadie et la petite Molly. C’est simple, tendre, émouvant sans être tire-larmes, c’est tout juste un roman formidable, et un premier roman, qui plus est.

« La solitude me poussait à faire des choses auxquelles j’aurais jamais pensé avant que ta mère disparaisse. »
Dès les deux premiers chapitres, cela sentait la lecture coup de cœur, et cela n’a fait que se confirmer par la suite. Anne Griffin a su trouver la voix de Maurice et ses mots résonnent longtemps, de ses souvenirs d’enfance sous la protection du grand frère admiré, aux deux dernières années solitaires sans son épouse, en passant par son métier de fermier. Une vie racontée simplement par un homme simple, et qui montre que cela ne l’a pas empêché d’éprouver de grands sentiments, même s’il a souvent eu du mal à les montrer et encore plus à les exprimer. L’aspect social n’est pas écarté, avec l’évolution parallèle de la famille qui les employait, lui et sa mère, lorsqu’il a quitté, très tôt, l’école. C’est l’art de décrire les moments simples et beaux d’une vie qui fait surtout le charme du roman.
Dans ce roman, j’ai retrouvé tout ce que j’aime dans la littérature irlandaise, et ça m’a procuré un très grand plaisir de lecture !

Toute une vie et un soir de Anne Griffin (When all is said, 2019) éditions Delcourt, 2019, traduction de Claire Desserrey, 268 pages.

Hélène (Lettres d’Irlande), Jérôme et Maeve sont unanimes !

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Publié dans littérature îles britanniques, rentrée hiver 2019

Michèle Forbes, Edith & Oliver

edith&oliver« Se produire sur scène offrait systématiquement la possibilité d’une métamorphose publique : le jeune garçon nerveux et effrayé devenait alors l’homme qui n’a peur de rien. »
En 1906, à Belfast, Edith fait la connaissance d’Oliver à l’issue d’une soirée trop arrosée. Le jeune homme, illusionniste, pourtant doué d’un réel talent, peine à joindre les deux bouts, car les directeurs de théâtre payent les artistes, encore peu syndiqués, le moins possible. D’autant qu’arrive la concurrence des projections de cinéma. Oliver doit enchaîner les tournées dans des salles de plus en plus petites et qui se vident, tout en ayant une famille à nourrir. Edith assure le quotidien, mais Oliver se laisse souvent entraîner à boire, et ses douloureux souvenirs d’enfance n’arrangent rien…

« Il a horreur de ça. Il a horreur de la nuit. Il a horreur de s’endormir. Il a horreur de ne pas s’endormir. Plus encore, il a horreur de penser à ce que sera son réveil. Il redoute d’ouvrir les yeux sur un monde qui aurait changé du tout au tout. »
Je me réjouissais à l’idée de découvrir une jeune et nouvelle (pour moi) auteure irlandaise, avec ce deuxième roman sur lequel j’avais lu des avis plutôt enthousiastes. Cependant à l’issue de ma lecture, je demeure sceptique. S’il y avait quelque chose d’indéfinissable, une atmosphère, un charme, qui me retenait dans le livre et me poussait à tourner ses pages, j’ai été aussi empêchée tout du long de vraiment aimer ce que je lisais.
J’ai pensé que, peut-être, la traduction ne me plaisait pas. Ou alors le style, assez lyrique, hormis les dialogues plus terre-à-terre, la narration au présent, là où le passé aurait mieux convenu.
J’aurais peut-être aimé aussi que le point de vue d’Edith soit plus développé, elle m’a semblé un peu effacée par rapport à Oliver, dès le début où l’on ne comprend pas trop ce qu’elle lui trouve.
Oliver incarne parfaitement le héros antipathique, plus fort en paroles qu’en actes, vivant dans son imagination et incapable de se confronter à la réalité qu’il abandonne sans remords à Edith. J’ai eu de la peine pour elle et les enfants, entraînés par Oliver dans sa chute.

Le monde du music-hall et de l’illusion, son déclin, sont bien dépeints par l’auteure, et cet aspect original, peu exploré dans les romans, est le gros point fort du livre, plus que l’histoire familiale, dure, très sombre, trop typiquement irlandaise, et à laquelle je n’ai pas vraiment cru.

Edith & Oliver de Michèle Forbes (2017) éditions Quai Voltaire (janvier 2019) traduction de Anouk Neuhoff, 438 pages.

Repéré chez LadyDoubleH et Titine dont les avis sont plus positifs.

Lire le monde : Irlande
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Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, rentrée littéraire 2018

John Boyne, Les fureurs invisibles du cœur

fureursinvisiblesducoeur« Bien longtemps avant que l’on n’apprenne qu’il était le père de deux enfants de deux femmes différentes, l’une à Drimoleague et l’autre à Clonakilty, le père James Monroe, devant l’autel de l’église Notre-Dame de l’Étoile de la mer, dans la paroisse de Goleen, à l’ouest de Cork, accusa ma mère d’être une putain. »
Cette première phrase marquante enchaîne sur un chapitre tout aussi frappant où la jeune Catherine, seize ans et enceinte, chassée devant tous les habitants de son village, prend le bus pour Dublin où elle est logée chez deux jeunes hommes qu’elle a rencontrés. Courageuse et ayant la tête sur les épaules, la jeune fille fait adopter son enfant.
Le narrateur de ce roman-fleuve qui couvre sept décennies se nomme Cyril Avery, il est le fils adoptif de Max et Maude, un couple atypique et peu doué pour les sentiments parentaux. Pourtant Cyril a une enfance tranquille, traversée toutefois par la rencontre avec Julian, le fils d’un avocat de son père, qui sera le premier amour de sa vie.

« C’était une période difficile, pour un Irlandais âgé de vingt et un ans attiré par les hommes. Quand on possédait ces trois caractéristiques simultanément, on devait se situer à un niveau d’hypocrisie et de duplicité contraire à ma nature. »
Le roman, par éclipses de sept ans en sept ans, dresse un tableau acide de l’Irlande des années 40 à nos jours. Ce qui est astucieux, c’est que le narrateur ne revient pas dans son pays pendant de longues années, il s’agit donc d’une sorte de portrait en creux du pays, tout aussi fort lorsqu’il est question de saisir l’évolution lente des mentalités. Le tableau dressé de la situation des homosexuels en Irlande, qui passent de la violence de l’illégalité à une acceptation maussade, des rapports furtifs aux terribles années du sida, ce panorama emporte le lecteur qui éprouve une empathie certaine pour Cyril, pourtant souvent méfiant, et parfois lâche. En cela, il est bien différent de Catherine, dont le courage est remarquable en toute circonstances, et qui ne perd jamais le cap qu’elle s’est fixée.
L’auteur utilise judicieusement des événements réels comme ressorts de l’intrigue, tout autant que des événements plus intimes. C’est sûr que ce roman fait une grande place à l’imaginaire, n’hésite pas devant des coïncidences un peu forcées, mais c’est aussi tout ce qui fait son charme, et le plaisir de lecture, en décuplant les attentes sur des rencontres possibles et probables. Ces attentes ne sont pas déçues, le roman enchaîne avec virtuosité les moments de drame comme les accalmies, en un tourbillon explosif et souvent drôle.
Je ne sais pas si cela transparaît entre mes mots, mais j’ai plongé dans ce roman avec un enthousiasme qui ne s’est pas démenti, acceptant tout, son versant romanesque comme ses dialogues teintés d’humour, sa charge contre les morales rétrogrades comme ses passages plus intimistes. Un grand bravo à l’auteur, sans oublier la très belle traduction !

Les fureurs invisibles du cœur de John Boyne (The Heart’s invisible furies, 2017), éditions JC Lattès, août 2018, traduit par Sophie Aslanides, 587 pages.

Repéré grâce à Autist Reading et Lady DoubleH.

Lire le monde : Irlande

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée littéraire 2018

Roddy Doyle, Smile

smile.jpgRentrée littéraire 2018 (6)
«
 J’aurais commencé à prendre des notes, et même écrit des phrases entièrement construites. Je serais devenu George Orwell, si je me l’étais autorisé. »
À 54 ans, Victor Forde en serait à faire plus ou moins le bilan de sa vie si elle n’était pas aussi désespérément vide. Divorcé, il vient de s’installer dans un modeste deux pièces, et se dit écrivain, bien que n’ayant jamais publié le livre sur l’Irlande sur lequel il travaille depuis une éternité. Il prend des habitudes dans son nouveau quartier, notamment de passer un moment au Donnelly’s chaque soir. Il y rencontre un homme de son âge qui lui dit avoir été son camarade de classe, même si Victor n’en a aucun souvenir. De plus, ce nommé Ed Fitzpatrick le met plutôt mal à l’aise, en lui rappelant des épisodes particulièrement désagréables du collège de Frères qu’ils fréquentaient.

« J’aurais dû partir. J’aurais dû sortir sans me retourner. Peut-être m’aurait-il suivi, mais je ne lui aurais rien appris de plus. Car, plus tard, je me suis rendu compte qu’il savait déjà où j’habitais. »
Avant sa sortie, j’avais déjà repéré ce roman de Roddy Doyle, auteur que je retrouve avec plaisir après la trilogie de Barrytown (trois romans sociaux et humoristiques à la fois qui ont donné lieu à trois films : The van, The snapper et The commitments) et plus récemment, Paula Spencer. L’auteur a écrit entre temps pour la jeunesse, me semble-t-il, d’où cette relative éclipse entre ses parutions. Bref, j’étais ravie de revoir son nom apparaître pour la rentrée littéraire et que j’ai à peine pris le temps de jeter un œil à la quatrième de couverture avant de passer à l’achat. Quoique cette couverture n’en dise pas trop, mieux vaut ne pas arriver avec trop d’idées sur ce roman, et se laisser porter.

« Nous avions dû nous connaître au collège. Mais je ne visualisais aucune version plus jeune de cet homme. Je ne l’aimais pas. Ça, je l’ai su immédiatement. »
Centré sur les retrouvailles entre Victor Forde et son passé, remis en mémoire par un ancien camarade lourdaud, souvent vulgaire et peu diplomate, ce roman passe par des dialogues de bar criants de vérité, des moments où Victor se remémore son enfance ou sa vie avec Rachel, la brillante épouse qui l’a quitté. Il repense aussi aux émissions de radio où il s’est fait connaître, et qui lui ont fourni la matière du livre qu’il écrit. Cependant, le roman contient également des moments plus intrigants. Les différents éléments sans réponse distillés par l’auteur maintiennent un suspense non de type policier, mais psychologique, de même que la couverture et le titre permettent de se poser des questions.
Si on perçoit assez vite le traumatisme d’enfance que Victor essaie d’occulter, la fin du roman prend toutefois le lecteur complètement par surprise et éclaire avec virtuosité tout le reste du texte, donnant envie de relire au minimum certains passages pour mieux comprendre tout le tour de force réalisé ! Lequel tour de force ne doit pas dissimuler le fait que ce roman constitue aussi un portrait très parlant de l’Irlande des cinquante dernières années.

Smile de Roddy Doyle (Smile, 2017) éditions Joëlle Losfeld (août 2018), traduit par Christophe Mercier, 248 pages.

Lu aussi par Inganmic, Maeve et Yvon.
Lire le monde (Irlande)
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Publié dans littérature îles britanniques, premier roman, rentrée hiver 2017

Paula McGrath, Génération

generation« Frank se plaignait qu’elle était toujours triste, mais elle n’y pouvait rien, la mélancolie paraissait remonter à plus loin qu’elle, peut-être à sa mère et à son enfance dans un endroit que Judy ne connaissait pas et ne pouvait pas imaginer. »
Voici encore un roman que j’ai emprunté à la bibliothèque sans trop en savoir à son sujet, et croyez-moi, c’est comme cela que l’on se procure les meilleures lectures ! Je savais que l’auteure était irlandaise, mais ignorais que l’essentiel du roman se déroule dans l’Illinois. Surprenant, ce roman fait appel à l’acuité du lecteur, l’incite à prendre des indices pour combler une première ellipse temporelle, puis une deuxième, l’encourage aussi à faire des déductions concernant les rapports entre les personnages.
On y croise d’abord un immigrant irlandais qui se tient à l’entrée d’un puits de mine canadien en 1958, et qui y travaillera de longues années… Ensuite, Aine, une trentenaire, en 2010, aspire à changer de vie, et débarque d’Irlande pour passer quelques temps en bénévole dans une ferme biologique de l’Illinois. Elle se lie avec Joe, le propriétaire… Ensuite d’autres personnages apparaissent dont on ne connaît pas immédiatement l’importance dans l’histoire, qui semble se tisser autour de Joe, l’agriculteur, individu plus trouble qu’il n’y paraît de prime abord.

 

« Jusqu’ici, elle a toujours été du genre voyage organisé, mais maintenant elle est une pionnière, un personnage des Raisins de la colère, une Thelma. Ou une Louise. »

C’est un de ces romans où la tension créée par une construction efficace pousse à avancer, et qui réussit encore et encore à étonner, jusqu’à la fin. Il s’avère passionnant sur le thème du passage de relais entre générations pas forcément consécutives. Des sortes de sauts générationnels apparaissent entre les lignes de l’histoire, et les rapports entre les protagonistes deviennent alors plus clairs. Le thème de l’immigration, de ses causes et conséquences, des attentes qu’elle porte et des déceptions qu’elle engendre, et là encore des impacts sur les générations suivantes, apparaît en filigrane, sans lourdeur, ni morale.
Une jolie découverte que ce premier roman un brin déroutant, comme je les aime, et une jeune auteure irlandaise à suivre, indiscutablement !

Génération de Paula McGrath, (Generation, 2015) éditions Quai Voltaire (janvier 2017) traduit de l’anglais par Cécile Arnaud, 225 pages.

Entre autres avis, ceux d’Albertine, de Cathulu, d’Eva et de Maeve.

Lire le monde pour l’Irlande.
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Publié dans littérature îles britanniques, policier

Tana French, L’invité sans visage

« J’ai posé les yeux sur les types de la Criminelle en action, sans plus pouvoir détourner le regard ensuite. C’est ce qui s’est le plus rapproché d’un coup de foudre pour moi. »
Pouvoir lire ce roman était pour moi à la fois l’occasion de retrouver une auteure de polars beaucoup appréciée dans Ecorces de sang et Comme deux gouttes d’eau, et de renouer avec la littérature irlandaise, qui ne manque jamais de me séduire.
Tana French a choisi de ne pas vraiment avoir de héros récurrents mais certains policiers, qui apparaissent de manière secondaire dans un roman, se retrouvent en pleine lumière dans un autre. Ici, elle se focalise sur Antoinette Conway, qui vient d’intégrer la brigade criminelle de Dublin. Dans ce poste prestigieux où elle devrait se plaire, elle est l’objet de harcèlement de la part de ses collègues. Elle et Steve, avec qui elle s’entend plutôt bien, se voient attribuer une affaire intéressante : une jeune femme morte chez elle, à côté d’un dîner aux chandelles tout prêt. Un suspect tout trouvé, en la personne de l’amoureux d’Aislinn, ne convient pas à Antoinette, qui soupçonne la jeune femme d’avoir eu des fréquentations moins avouables… Ses collègues essaieraient-ils de l’aiguiller sur une fausse piste ?

«Depuis que je suis à la Crim’, les choses ont changé ; petit à petit, j’ai perdu patience, et je n’en ai jamais regagné ensuite ; cela commence à se voir. »
L’idée de départ est intéressante, les personnages ont de l’épaisseur, mais malheureusement, les dialogues sont souvent un peu longuets. Pour rendre réaliste les détours d’une enquête et les moments inutiles de celle-ci, on peut dire que c’est bien rendu ! J’ai toutefois aimé la psychologie travaillée des personnages, le parallèle qu’on ne peut pas manquer de faire entre la vie de la jeune policière et celle de la victime, et aussi l’ambiance lourde du commissariat.
Le roman ne conviendra pourtant pas à celles et ceux qui recherchent de l’action. Il n’est pas non plus de ceux qui permettent de découvrir un univers, un milieu différent, l’action s’y passe souvent dans les salles d’interrogatoire du commissariat, le faisant ressembler un peu à un roman de prétoire… Par-dessus tout, le personnage d’Antoinette n’est pas des plus sympathiques, et sa perpétuelle méfiance à l’égard de tous devient vite lassante. Le dénouement très finement mené rattrape le sentiment d’ennui que j’ai pu ressentir à certains moments de ma lecture, mais je crois que ce polar ne me laissera pas beaucoup de souvenirs.

 

L’invité sans visage de Tana French (The Trespasser, 2016) éditions Calmann-Lévy (avril 2017) traduit par Aude Gwendoline

L’avis de Cathulu

Publié dans littérature îles britanniques, rentrée littéraire 2016

Colm Toibin, Nora Webster

norawebsterVOLe roman commence par le défilé de voisins, amis, connaissances, qui avec toutes leurs bonnes intentions et leurs bons sentiments, viennent soutenir la famille Webster. Nora Webster se retrouve veuve, sans travail, avec quatre enfants à charge, à la fin des années soixante, en Irlande. Elle qui s’était toujours définie par rapport à son mari Maurice, est démunie, perdue, du moins pendant quelques temps, puis elle commence à prendre un ou deux décisions importantes sans demander l’avis de sa famille proche, sœurs, beau-frère, ou tante… au grand dam de ceux-ci. Vendre la maison de vacances, reprendre un emploi, commencer à suivre des cours de chant, marquent autant d’étapes dans la découverte d’une nouvelle Nora. Ses enfants réagissent, parfois de manière négative, à ces innovations et aux suites de la disparition de la figure paternelle.
C’est avec une grande sensibilité que Colm Toibin décrit les rapports entre Nora et ses enfants, entre Nora et sa famille ou ses amis. L’auteur irlandais se montre toujours aussi habile à dresser de superbes portraits de femmes, que ce soit une jeune fille
comme dans Brooklyn, ou une femme et mère comme dans Le testament de Marie. Ces personnages féminins, qui pourraient paraître ordinaires, se révèlent dans les petits moments du quotidien. Il est tout à fait passionnant de voir cette femme à la fin des années soixante, car l’époque a son importance, prendre les rênes de son existence, et se mettre enfin à devenir elle-même. Elle se rend compte qu’elle avait une illusion de liberté en tant que femme au foyer, mais que ce n’est en rien comparable avec une liberté acquise en menant de front travail et vie familiale. Son rapport à la politique, aux événements des années 68 à 73 en Irlande, pas tout à fait un éveil puisqu’elle était déjà sensibilisée auparavant, s’avère très intéressant aussi.
Pour moi, ce roman est aussi marquant que Le bateau-phare de Blackwater ou Brooklyn, et prouve le grand talent de l’auteur à créer des personnages pleins de vérité, par une attention aux petits détails qui font une vie. norawebsterLu en VO, dévoré malgré l’obstacle de la langue, je peux ainsi le recommander vivement, du moins à ceux que le thème ne rebute pas, avant la sortie de sa traduction le 18 août !

Rentrée littéraire 2016
L’auteur :
Né en Irlande en 1955, Colm Tóibín est diplômé de l’University College de Dublin. Après ses études et un séjour à Barcelone, il revient travailler en Irlande comme journaliste. Son premier roman, Désormais notre exil (1990), se déroule en Espagne et dans l’Irlande rurale dans les années 50. Depuis sont parus La bruyère incendiée (1992), Histoire de la nuit (1996), Le Bateau-phare de Blackwater (1999), Le Maître (2004), L’Épaisseur des âmes (2008), Brooklyn (2011), Le testament de Marie (2012).
258 pages.
Éditeur : Scribner (2014)
Parution chez Robert Laffont le 18 août 2016.

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Publié dans littérature îles britanniques, policier

Adrian McKinty, Une terre si froide

uneterresifroideJe complète mon verre de Smirnoff 80°, je remue et j’attrape un livre au hasard dans la bibliothèque.
C’est La ligne rouge de James Jones, que j’ai lu pendant ma boulimie de Seconde Guerre mondiale, à la même époque que Catch 22, Les nus et les morts, L’arc-en-ciel de la gravité, tout ce genre de littérature. Tout flic a en principe un livre à lire pendant les accalmies. En ce moment, je n’en ai pas et ça me rend nerveux.
Cette citation présente assez bien Sean Duffy, flic irlandais catholique en Irlande du Nord au début des années 80. Bobby Sands vient de mourir, les émeutes ne cessent pas, de nombreux policiers sont déjà morts dans l’explosion de leur voiture ou abattus au volant… C’est dans ce contexte que le sergent est appelé à travailler sur une enquête particulière : un cadavre retrouvé, avec une main coupée. Que la victime soit homosexuelle est-il une piste ou non ? L’enquête le mène dans des milieux bien différents, mais son profil atypique de policier suscite plus souvent la méfiance que la coopération. Une autre enquête sur la mort d’une jeune femme vient rapidement s’ajouter à ce premier crime, et complexifie les investigations menées par son équipe.
Disons-le tout de suite, ce qui m’a plu dans ce roman, c’est l’arrière-plan géographique et surtout politique du début des années 80 à Belfast et dans sa banlieue. C’est particulièrement bien rendu, sans rien occulter des différents aspects des événements. Les personnages sont nombreux, et incarnent des composantes explosives de la société en Ulster à cette époque. Ajoutons à cela des dialogues vivants et rondement menés.
La partie policière m’ a moins emballée, notamment le personnage du policier. Sean Duffy, bien qu’il ne soit plus un blanc-bec débutant dans la police, ne prend jamais beaucoup de recul et fonce de manière fougueuse, pour ne pas dire inconsidérée, sur la moindre piste, surtout si elle correspond à l’idée qu’il s’est forgée des circonstances du meurtre, quitte à négliger des pistes intéressantes pour en suivre d’autres. Ce genre de policier qui fonctionne sans cesse à l’intuition peut vite agacer, et j’ai trouvé cela dommage. Quelques scènes qu’on pourrait qualifier « d’action » m’ont aussi laissée de marbre, alors que je retrouvais avec énormément d’intérêt tout ce qui concernait le conflit en Ulster.
J’avais eu un peu le même sentiment il y a quelques années avec Le fleuve caché, qui se déroulait en Irlande et dans le Nevada, où j’avais noté mon irritation envers les erreurs de jugement récurrentes du policier. Ces romans ont des qualités d’écriture, une atmosphère authentique y est crée, mais j’ai un peu du mal avec les héros, plutôt qu’avec les personnages secondaires… Sentiment, qui, peut-être, est tout personnel. Je vais aller le constater avec d’autres avis grâce à la lecture commune du jour autour de l’auteur.

Citations : Une ville martyrisée par sa propre guerre éclair.
Une ville qui empoisonne ses propres puits, sème du sel sur ses champs, creuse sa propre tombe.

Nous passons à proximité d’un site qui vient d’être dévasté par une bombe, et que, avec une efficacité remarquable, les bulldozers sont en train de transformer en parking. Belfast sera peut-être bientôt la seule ville au monde à posséder davantage de places de parking que de voitures.

 L’auteur : Né à Carrickfergus en 1968, Adrian McKinty a suivi des études de droit à l’université de Warwick et de sciences politiques et de philosophie à l’université d’Oxford. Il s’installe à New-York au début des années 90. Il s’est essayé à de nombreux boulots (vigile, postier, ouvrier de chantier, barman, entraîneur de rugby, commis dans une librairie…) avant d’enseigner l’anglais à Denver et de commencer à écrire. Son premier roman A l’automne, je serai peut-être mort, est largement salué par la critique. Adrian McKinty a écrit à ce jour 10 romans et vit à Melbourne en Australie avec sa femme et ses enfants.
287 pages.
Éditeur :
Stock (2013)
Traduction : Florence Vuarnesson

Titre original : The Cold Cold Ground

Lecture commune autour d’Adrian McKinty pour Lire le monde (Irlande). Voici les avis de Sandrine, Miriam,

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Publié dans littérature îles britanniques

Sebastian Barry, Du côté de Canaan

ducotedecanaan« Les souvenirs provoquent parfois beaucoup de chagrin, mais une fois qu’ils ont été réveillés vient ensuite une sérénité très étrange. Parce ce qu’on a planté un drapeau au sommet du chagrin. On l’a escaladé. »
Je retrouve encore, après Quatre jours en mars, un roman écrit par un homme et dont la narratrice est une femme, âgée de quatre-vingt-neuf ans, qui plus est… On se doute que, vu son grand âge, elle a beaucoup à raconter, et quantité de réflexions à faire sur sa vie.
Lors d’une des (nombreuses) périodes où l’envie de lire de la littérature irlandaise, sobre, sombre et dramatiquement irlandaise comme il se doit, se faisait grande, j’avais ouvert un roman de Sebastian Barry, L’homme provisoire, auquel je n’avais pas accroché du tout. Autant dire que celui-ci risquait de croupir dans mes étagères, mais j’ai décidé d’y faire un peu de ménage, et d’alterner nouveautés et emprunts en bibliothèque avec des livres de mon « fond » ancien !
Cette fois, j’ai été tout de suite intriguée par cette vieille dame, Lilly Bere, qui vit sur la côte est des états-Unis, et qui, venant de perdre un être proche et très aimé, se remémore ses jeunes années, et ce qui l’a amenée dans le « Nouveau Monde ». Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a survécu à bien des épreuves. Notamment lorsqu’elle dut, toute jeune fille, fuir l’Irlande avec son fiancé menacé de mort par l’IRA. Elle n’a pratiquement aucune prise sur sa vie à ce moment-là, mais au fur et à mesure des années, elle prendra une part de son destin en mains, celle que les guerres n’auront pas réussi à briser.
J’ai trouvé le style, sans oublier sa traduction, remarquable, composé de phrases courtes pour le temps présent, et qui s’emballe en longues suites de propositions pour le passé, en donnant au lecteur un léger tournis, une sensation indéniable de temps qui s’accélère.
Lily est un personnage fort, un caractère qui s’est forgé et a résisté dans l’adversité et les épreuves. J’ai surtout aimé ce qu’elle était devenue au fil des années… elle m’a rappelé un peu le personnage d’Hattie dans Les douze tribus d’Hattie.
Une lecture forte, marquante, et la découverte d’une écriture à la sobriété bien venue.

Extrait : Et il m’a montré, il m’a présenté plus ou moins à un petit pot, humble et assez ordinaire, avec une étiquette blanche très austère, et une grosse abeille jaune dessus, et quelques mots en grec.
« Je me demande ce que vous me donneriez qui vient d’Irlande, si j’éprouvais un chagrin comme le vôtre. Je me le demande, a-t-il dit.
– Je vous donnerais la bruyère blanche de la colline de mon père. »

Les avis de Clara, Hélène, Inganmic, Jérôme et Jostein.

L’auteur : Sebastian Barry est né à Dublin en 1955. Il est romancier, poète et dramaturge. Ses romans Annie Dunne, Un long long chemin, Le testament caché et Du côté de Canaan sont traduits en français chez Joëlle Losfeld.
331 pages.
Éditeur : Joëlle Losfeld (2012) Folio (2014)
Traduction : Florence Lévy-Paolini
Titre original : On Canaan’s side

Publié dans littérature îles britanniques, mes préférés, nouvelles

Joseph O’Connor, Les âmes égarées

amesegareesL’auteur : Joseph O’Connor est un écrivain irlandais, né en 1963 à Dublin. Il est considéré comme l’un des auteurs qui a redonné un second souffle à la littérature romanesque en Irlande. Il a fait ses études à Dublin puis à Oxford, pour est ensuite journaliste pour The Esquire et l’Irish tribune. Il se consacre à l’écriture à partir de 1989. Il est le frère aîné de la chanteuse Sinead O’Connor. Ses romans ont été traduits en français : Le dernier des Iroquois, Desperados, A l’irlandaise, Inishowen, L’Etoile des Mers, Redemption Falls et Muse. Il a écrit aussi des pièces de théâtre, des essais, des scénarios.
291 pages
Editeur : Phébus (mai 2014)
Traduction : Carine Chichereau
Titre original : Where have you been ?

Il faut vraiment se sentir en pleine forme psychique et mentale pour lire certaines de ces nouvelles (je pense à Mort d’un serviteur de l’état). Aucune des trois premières nouvelles n’est joyeuse, et pourtant il semble qu’on en sorte de plus en plus persuadé qu’il faut profiter de la vie tant que c’est possible. Enfin, moi, j’y ai ressenti un certain goût pour la vie sous des dehors sombres. Familles décomposées, relations amicales, de couple ou familiales compliquées, mensonges, deuils et chagrins rythment les pages et pourtant une infime parcelle d’espoir reste toujours, quelques moments sont à sauver au milieu d’une débâcle générale.

Ces nouvelles pour la plupart ancrées dans le monde contemporain, évoquent souvent l’histoire de l’Irlande, dans la mesure où elle atteint l’intime, où elle touche l’individu. Un seul texte est vraiment historique, le très émouvant Orchard street, dont j’imagine qu’il a été écrit à la suite d’une visite du « Tenement museum », ou à destination de ce musée de New York. La nouvelle est autour de la mort d’un enfant dans un de ces appartements sombres et tristes où s’entassaient les immigrés de toutes origines, entre autres les irlandais. C’est la seule nouvelle aussi à s’éloigner de la région de Dublin, ou, juste au sud de Dublin, de la petite ville de Dun Laoghaire, lieux de prédilections de Joseph O’Connor. Le dernier texte est le plus long, une novella de 90 pages que je craignais de trouver un peu longuette par rapport aux autres et qui m’a touchée en plein cœur, à la toute fin…

Construites comme je les aime, ces nouvelles ne se dévoilent pas tout de suite, laissent l’histoire s’installer sur plusieurs pages, les personnages dialoguer et se découvrir, pour se finir doucement quand tout a été dit. Comme dans le précédent recueil de l’auteur, Les bons chrétiens, les personnages masculins prennent souvent la première place, et semblent avoir plus d’épaisseur que leurs compagnes, quoique cela soit un peu moins marqué cette fois-ci, il y a de beaux portraits de femmes aussi. En tout cas, j’ai trouvé cette sélection de nouvelles encore meilleure, à lire et à relire !

Extrait : Tout était calme. C’était un matin clair et glacé. En y repensant tandis qu’il traverse Dublin en ce début d’été, il ne croit pas avoir jamais vu de ciel aussi étoilé. Non, pas depuis. On aurait dit qu’on pouvait toucher les astres, les faire bouger dans les ténèbres. Il y avait quelque chose de surréaliste dans cette beauté, ce calme. Il avait arpenté le pont un moment. Des gens étaient regroupés ici et là. En tournant à l’arrière du navire, il avait croisé un vieux couple partageant une flasque de thé tout en écoutant de la musique classique à la radio. Il avait un jour essayé de raconter à un ami l’étrange beauté de cette scène : en pleine mer, dans le froid et l’obscurité, avec la présence de la musique à la radio. Il demeura un moment près du vieux couple. Il fumait, ce que Ciara n’appréciait guère. Ce qui arriva ensuite, jamais il ne l’oublia.

Les avis de Eeguab et Maeve.